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[RP] Une plume à la dérive

Nikkita
[Montpellier, 9 janvier 1463]

Il y a des talus et des fossés, il y a des pommes et la douceur aigre du cidre, il y a des poires et des platanes, et puis il y avait cette fichue cheville qui battait et qui pulsait sous la pression de ses mains refermées en conque. Le menton posé sur son genou relevé, peu soucieuse des tanches et autres thons qui pourraient glisser un œil sous ses jupons, Nikkita divaguait d’un œil tout aussi vague, fixé sur l’étendue remuante qui écrasait paresseusement les digues sous son incessant va-et-vient.

Tu vas, ou tu viens ? aurait-elle pu demander aux flots. Mais elle n’en attendait aucune réponse.

Le soleil brillait en ce jour, comme hier, comme demain probablement, ce soleil qu’elle était parti chercher, des années auparavant, heurtant son museau acerbe sur des Lunes qui n’étaient plus en phase.


Tu es contente ? Tu l’as eu ton soleil, et puis tes routes, et puis tes salutations, et puis tes mares aux quatre coins du Royaume, et puis tes numéros… duettistes, lança-t-elle face à la mer. Le plop d’une dorade relâchant une bulle à la surface fut seul à lui répondre.

Et puis il y avait ces mâts, dont le soleil cru de midi patinait les bois, ces mâts qui se balançaient comme des promesses en suspens. Ces mâts qui pouvaient l’emmener loin des platanes… Ou la promener le temps d’un petit rond dans l’eau avant de lui remettre les pieds sur terre, froidement.

Et justement, les pieds sur terre, c’était bien là le nœud de l’hésitation plumeuse. Parce qu’on a beau connaître les chemins de ce royaume et d’autres, parce qu’on a beau avoir multiplié les salutations duettistes sur tous les modes et tous les thons, sans oublier les tanches et les bûches, l’inimaginable l’avait rattrapée dans ces dernières semaines. Non seulement son duettisme avait une saveur inconfortablement solitaire, mais elle avait raté ses dernières salutations et fini par se prendre les pieds dans une bûche aussi ventrue qu'incongrue qui l’avait laissée boiteuse. Allez donc garder les pieds sur terre en cumulant une cheville douloureusement enflée et une cervelle de moineau !

Nikkita grogna et changea de position. Une décision, il lui fallait en prendre une, parce que l’attentisme n’était que consumation, parce que les souvenirs d’antan venaient se mêler désagréablement au présent, parce que l’immobilisme contrevenait à sa nature profondément vagabonde.
Pars ! criaient toutes les fibres de son corps. Tandis que sous ses mains, battait le sang de sa blessure, étrangement réconfortant, et qu’elle se tenait là, entre terre et mer, sur cette digue étroite et qui n’appartenait finalement, ni à l’une, ni à l’autre.
Aphykit
[Albenga, le 10 janvier]

Même la remontée vers le Nord et l'idée d'un retour en France ne parvenaient à l'apaiser. Seule subsistait l'aigrelette saveur de la déception d'un nouvel espoir qui s'était envolé aspiré dans la spirale de la bureaucratie, des égos surdimensionnés qui n'étaient pas en mesure de considérer les autres...
Depuis, la troupe cheminait sans grand enthousiasme à travers les villes les plus prestigieuses de l'Italie. Elle aurait frémir, son oeil aurait dû s'égarer sur les bâtisses majestueuses, elle s'était contentée de la paperasserie de rigueur pour traverser villes et provinces. Le pas était lourd, pesant par instant... il manquait quelque chose dans sa vie.
Elle avait espéré, dans l'épopée Sicilienne, se sentir vivante. Accessoirement, elle espérait vibrer, avoir peur, prévoir, calculer, risquer, oser, tenter....

Elle s'était heurtée à ce qu'elle considérait comme de la médiocrité : une nobliote qui parlait comme une charretière et qui pétait plus haut de son derrière. Long travail de sape, d'inertie, d'absence d'initiative, de piques qu'on lance mine de rien pour mieux pleurnicher après.
Elle était assise dans une auberge, contemplait le regard dans le vague le rouge profond d'un vin italien capiteux. Le vague à l'âme, elle songeait à hier, avant-hier, à l'indépendance, à la libre pensée qui l'avait conduite au-delà des limites. Elle prit le gobelet, s'amusa à le remuer... mille cercles concentriques se dessinèrent.
Le pourpre lui rappelait le sang qu'elle avait vu couler tant de fois. En fermant les yeux, elle distingua même l'odeur ferreuse qu'il répandait . Elle porta la main à son flanc meurtri, une nuit en Lorraine. Ses pensées retournaient aussi en Touraine, en Guyenne, quand elle vivait, quand elle vibrait, quand les humains vivaient, pleuraient, criaient, saignaient...

Un juron s'échappa de ses lèvres... était-elle en train de son fondre dans ce monde sans relief, sans envie, sans âme ? Etait-elle morte ? N'avait-elle plus envie ?
Aller ? Venir ? Revenir ? Partir ? Fuir ? Rester ? Affronter ?
Elle avala son vin d'un trait, claqua la porte de l'auberge. Elle les ramènerait en France et... advienne que pourra.

_________________

Merci à JD Lou Audrea
Aldyr
[Qu’à tord sang soit en trois…dans l’Aube ?]

Il y a…le ciel violet…le soleil…mauve…les oiseaux…roses acidulés…et la mer remplacée par la sauce ou par les oiseaux, sans oublier, les pots de fleurs comme dénominateur commun à tout paysage plus ou moins morne, et, il y avait cette puce. Elle grattait ou elle piquait, mal à son aise ou trop avachie sur son poil. Le pelage avait-il un désordre systémique ? Un effet papillon tout crotté ? Cela pouvait-il aller jusqu’à retrouver ces vaches, ces lits mous un pour tous, tous pour…la congruence incongrue.

De la sauce environnante, des comptoirs gigotant par le dessous, des salutations battant la campagne, de la vache limousine regardant d’un œil vide la trépanation galopante, un pelage, et de surcroît tout crotté, avait presque son propre empire. Un empire dans un empire tel un poireau bien ciblé et placé sur la trogne trop poudrée d’une nobliaude oxygénée, en jupons à la propreté désirée et désireuse d’immaculée.

« C’est quoi cette pérégrination sans queue de poil, ni tête de… »

« De puce ! D’une seule et unique ! Sa faute… »

Dirent tour à tour deux puces parmi d’autres en conciliabule, juchées sur un poil conséquent.
Non loin, amorphe sur un poil fatigué, la puce en question, hagard, les regardait d’un œil. Elle vociféra sans appel.

« Béarnais-moi comme un canasson incrédule ! »

« Voilà, il recommence…et dire que je pieute juste à côté de lui…j’en peux plus, je vous dis…j’en peux plus ! Je vais sauter du pelage bientôt…je vous préviens ! J’en suis plus qu’à un poil de le faire ! »

Lâcha en réaction l’une des puces de la réunion sous cape.

« Arrêtes tes simagrées, et à six, cela fait déjà plus que beaucoup…il y a soucis, certes…mais il faut trouver une solution…et vite…en parlant de trop beaucoup…et les plumes ? »

De cette réflexion de la quatrième puce, les trois autres la regardèrent embarrassées.

« Et…faute partagée avec les autres de là-haut…au niveau de la caboche de l’autre…à croire qu’il s’est décrotté avec le temps ! Vraiment…elles font quoi entre ses oreilles ou sous son cuir pileux ? Vous allez voir…on va virer tous notre cuti à la longue…prochaine étape à se retrouver sous un comptoir par excès de tisane ? »

« Ne sois pas si cassandre et sans feu ni poil roussi…encore ! La solution est dans le plumage…simplement…maintenant, il faut trouver le moyen de pouvoir rebrousser…poil ? »


Rétorqua pragmatiquement la deuxième puce à la première. La troisième commença à gesticuler subitement et s’exclama :

« Faisons-lui la peau à celle d’à-côté ! On lui fait lâcher son poil, par revers, lorsque l’on sera à proximité d’un baquet trop savonneux ! Qu’on en finisse une bonne fois pour toute ! »

« Angoumoise…angoumoisez…les écureuils au pouvoir ! »


Eructa une nouvelle fois la puce délirante, faisant tressauter son poil accablé.

« Mais, il ne va jamais s’arrêter…à croire que c’est déjà presque…depuis longtemps…trop tard…il va nous mener à notre perte, je vous dis ! »

La première puce était proche de la crise de nerfs. Il regarda avec insistance ses compères. La quatrième haussa les épaules d’agacement et se leva du poil.

« Bon…bon…la solution, nous l’avons…c’est indubitable…et dans…bref ! Je vais aller toucher deux poils aux collègues de la caboche…faut aussi qu’ils se mobilisent…on est un tout…même avec l’autre…à côté »

« Mil à avoine…mil à avoiner…mil à avoinez-moi ! »


Les quatre puces se retournèrent brusquement vers la coupable, entre effarement complet et idée de meurtre dans leurs regards.

« Mais faites-la taire ! »

La localisation, l’endroit de cet épisode de faune dans la flore restait inconnu. Ce genre d’évènement et de tranche de vie dans un pelage tout crotté et vagabondant pouvait faire fuir même un trépané usant de sa bêche avec vigueur sous un comptoir empestant la tisane.
Nikkita
[Contre addictions)

Entre chien et loup, entre clarté et ténèbres, entre aujourd’hui qui n’est plus et demain pas encore, les visages prenaient une couleur grise, les corps exhalaient le parfum d’une journée qui se termine – ou qui commence. A la frontière du jour et de la nuit coulait une foule bigarrée, dans ces rues où se croisaient monts et pèlerins, indifférence et exclamations mêlées. Imperméable aux appels, insensible aux regards, une petite silhouette grise se frayait un chemin, la tache d’un bandage projetant en alternance un éclat curieusement blanc dans le paysage monochrome.

S’éloigner de la foule et prendre quelques heures, pour soi, rien que pour soi, oublier, se souvenir, caresser les douceurs et mordre dans les amertumes. Fouler la plage de la pointe d’une poulaine, comme si elle était seule au monde, comme si cette solitude était le tenant et l’aboutissant d’une vie, son nectar, sa plénitude. Comme si la mer n’était là que pour elle, et les mâts dansant au loin, quelques fioritures rajoutées sur un tableau mouvant.

Comme si la douleur d’une cheville blessée, si vive qu’elle avait cru en crier sur le moment, n’était devenue, le temps passant, assourdie et lancinante, une part d’elle-même, fondue dans son être, sans qu’elle ne sache plus très bien son origine, et moins encore ne se risque à augurer de ses séquelles. Une journée se terminait, une autre allait venir.

A ta santé, Jack… A ton réconfort… A ton amitié…

Il suffit parfois d’un bras brièvement passé autour des épaules, d’une bouteille de whiskey remise entre des mains vides, d’un rire qui balaie tout sur son passage, d’une tornade géante et gentiment moqueuse.

Non seulement tu es naine, mais en plus tu es lente !

De tout autre, cette réflexion aurait valu à son auteur une réplique cinglante. Elle avait froncé le nez pour tenter de masquer son rire, sans rien répondre.

Et il y avait ces autres visages qui se pressaient sur le sable à ses côtés, tous ces visages croisés au cours des derniers jours, elle la sauvageonne qui fuyait les foules était allée les chercher, et avec eux la possibilité de fuir. Arles, Marseille, Lodève, Genève, Amsterdam, Hastings, Alexandrie, autant de noms et de destinations, autant de possibilités, autant d’ailleurs qui ne l’attendaient pas et dont elle n’attendait rien, rien de plus que cette fuite sans queue ni tête, à tort ou à raison.

Et puis il avait plu des pigeons, sous le soleil immanent de Montpellier.

Terre, ou mer ? s’était-elle demandée, dans la suspension d’un hier qui avait échappé au temps.
Par un pied de nez circonstancié, aujourd’hui avait répondu : la mer, par la terre.

Comprenne qui pourra…
Nikkita
[Fugue en si…]


Le matin se levait à peine et déjà, une petite silhouette aux couleurs de châtaigne traversait le pont, un seau empli d’eau douce à la main, faisant craquer quelques lames de bois sous son pas encore entaché d'irrégularité, et pourtant léger. Elle avait choisi l’heure où ses comparses d’aventure dormaient encore, pour ne pas se faire surprendre à effectuer une tâche quelconque. Quand l’intégralité d’une personne tient dans la hauteur moyenne de trois pommes empilées, alors reste la fierté, absurde, mais nécessaire, pour continuer à regarder les divers autrui de face et non par en-dessous.

Et si d’aventure elle se faisait prendre la main dans le seau, eh bien ! Resterait toujours la justification suprême que c’était pour la pérennité des petits gâteaux.

Ils avaient un drôle d’effet, ces petits gâteaux. Ou bien cette embarcation. Ou bien les petits gâteaux dans une embarcation, dans un temps étiré, dans un lieu qui n’est ni ici ni là, ni tout à fait terre ni tout à fait mer, avec des compagnons éphémères et des petits bouts de vie qui se croisent et se décroiseront en laissant leur saveur, douce et intemporelle. Comme un champagne à l’eau de vaisselle, sabré avec précision, sous des chandelles finissantes, éclairant d’une lueur tremblotante des regards et des sourires qui se cherchent et se cachent, complices avec retenue, dessinant des parenthèses autour des lèvres et au sein d’une coque de bois, fragilement oublieux des arc-en-ciel et autres pots de fleurs sur des fenêtres roses, le temps d’un...

Mais le temps n’avait plus cours. Un jour, les amarres se relâcheraient. Ou pas. Et qu’importait finalement cette perception terre à terre quand la terre se muait en souvenir uniforme et la mer en vague projection ? Dans cet ailleurs qui se trouvait ici, réconfortant comme une bulle chaude au milieu de l’hiver, les arbres pouvaient se dépouiller et les humains s’épouiller, et vice versa avec ou sans verso, elle, la vagabonde, flottait immobile, soliste d’un instant, écrivant, d’une encre invisible sur une ancre irréelle, à mesure, les pages d’une partition à glisser dans une bouteille et jeter à la mer.
Aldyr
[Contrechant d’un cygne en fugue ?]

Voyager, il fallait un but. Voyager sans but revenait à s’encroûter et s’engrosser sous puis dessus un comptoir avec de la tisane à la commissure des lèvres, une chope à l’envers dans une main, et une bèche dans l’autre, le tour de braies lâche. Pour certains, cela pouvait être droit au but…autant dire aucun, ne connaissant que les circonvolutions des veines des planches des comptoirs et autres tapes-séants. Tout voyage se justifiait, mais son point n’était qu’un prétexte. Sa véritable et authentique essence se trouvait par les monts, vaux, croisements, sous les pierres et entre leurs mousses. Voyager pour un tas de bois, voyager pour une livraison de tanches encore humides, voyager pour une commande de pots de roses…j’ai vu du pays mon bougre ! Autant dire que seuls les clochers et leurs girouettes étaient recherchés d’un battement d’aile de pigeon fatigué.

Pérégriner était-ce le terme adéquat ? Et dans adéquat, il y avait…

Le but était dans l’action. Et quand l’action n’en avait pas ou en dehors de son efficience, il manquait un de ces quelques choses faisant une gageure presque épidermique. De cela même, les collines et autres fonds de mares ou lit de ruisseau n’avaient pas la même teneur, apparence, attraction. Il y avait du charme à croiser du bougre chargé comme une mule, en pensant à voir du pays jusqu’à retrouver sa légèreté sans tisane au fond de l’estomac. Et, l’aménité partagée dans ces circonstances donnait à voir que l’herbe n’était pas de la même verdure entre deux poiriers.

« Alors…alors…alors ?! Qu’est-ce qu’ils en disent…les autres…là-haut ! »

Lâcha, trépignant, l’une des puces restées à attendre sur le poil de conciliabule.

« Minute…sans papillon…il est mort ou il s’est fatigué de lui-même…l’autre à-côté ? »

Dit la quatrième puce revenant d’entre les poils tout en jetant un œil sur celle affalée et délirante.

« S’il pouvait avoir passé le manche à gauche ! Et…et…si on l’aidait…là…tout de suite…maintenant…dans son sommeil…il ne souffrira pas ! »


Rétorqua la troisième, commençant de nouveau à s’exciter sur le poil commun.

« Non ! Ce n’est pas la politique de la maison ! Puis…attends d’écouter les nouvelles…peut-être que celle d’en haut ont compris la mesure du problème…alors ? »

La première puce se tourna vers la quatrième, impatiente, la deuxième s’esclaffa.

« J’espère qu’ils en ont une de solution…eux…facile de se cacher derrière les lobes, ou, entre les narines…elles ont toujours la vie belle ! »

« Arrêtez vos magrets et jérémiades, cela commence à faire plus que beaucoup…donc…elles sont d’accord…elles vont tirailler les poils qu’il faut pour…rebrousser le pelage…et histoire que le pas s’accélère en plus…ce sont les collègues d’en bas qui ne vont pas être contents…mais tant pis… »


Expliqua la quatrième, la deuxième lui coupa la parole, hésitante :

« Et…et…comment vont-ils…s’y prendre ? »

Se secouant, agacé, la dernière puce lui répondit sèchement :

« Je ne leur ai pas demandé les détails ! C’est leur boulot…et elles sont de là-haut…pas comme nous ! Si tu es si curieux que cela, demandes à être affecté chez elles…mais, comme nous, tu n’as pas le niveau ! »

« Puis…faut que tout le monde participe…chacun son bouzingue ! Tant pis si celles du bas fassent la grimace ensuite…on leur dira que cela vient…de tout en haut…ils ne peuvent pas se sentir de toute façon »

Justifia la première puce, lorgnant sur celle endormi.

« Mil…angoumois…à l’eau…les écureuils…à avoine de sauce…d’un canasson… »


Balbutia dans son sommeil agité la puce en question. Les quatre autres lui répondirent par un long soupire qui fit frémir le pelage environnant.
Aphykit
[Montpellier, le 19 janvier : arrivée pour un autre départ ? ]

Cahin-caha, ils ont progressé, franchi les Alpes, écopé d'un procès, payé une amende, gueulé, braillé, ronchonné, enfin, cette dernière chose, c'est plutôt une spécialité béarno-féminine.
Ils longé la Méditerranée, franchi quelques cols, pour enfin retrouvé les sonorités de la langue d'Oc. Soulagés, certains le sont, les autres s'interrogent sur demain, sur ces projets qu'il faudrait bâtir, sur ses idées, combats qu'il faudrait retrouver.

Clopin-clopant, ils avaient traversé l'indépendant Marquisat de Provence, terre de liberté, puis étaient arrivés en Languedoc. A l'horizon, Montpellier avait dessiné sa massive silhouette. Le port, les bateaux autant d'images dont elle avait rêvées.
Les charriots furent installés pour quelques jours : les animaux de trait étaient au pâturage, un énorme foyer trônait au centre, un gibier cuisait.
Elle avait quitté le campement, mue par on ne sait quelle envie soudaine, s'était dirigée vers le port.

Les envies de voyage l'assaillaient à nouveau. Elle rêvait d'aventures, toute son âme attendait de s'enflammer, de croire, d'espérer... elle se devait aussi de trouver à ses compagnons un peu plus que la médiocrité dans laquelle, ils se vautraient depuis quelques temps.
Le port, bruyant, vivant, aux mille senteurs, aux couleurs chamarrées, elle s'y étourdissait, évitait néanmoins les marins en goguette qu'elle repoussait de sa froideur. La tempête grondait à l'horizon, quelques éclairs zébraient le ciel, le vent forcissait, la mer blanchissait. Mère Nature se révoltait, tout comme ses pensées.

L'éternelle lutte, à jamais se livrait.
Les étais, les haubans battaient le bois des mâts... même à quais les puissants navires étaient ballotés. Elle poursuivit la marche, la jetée était battue par les flots en furie.
Le spectacle était somptueux...

Elle cessa d'avancer pour se perdre dans le gris profond de la Méditerranée.

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Merci à JD Lou Audrea
Nikkita
[Adieu veaux, vaches, cochons]

Une vague plus forte que les autres fit trembler la coque, balançant dangereusement le mât. Du haut de la vigie, chaque brinquebalement se ressentait plus intensément, une oscillation insensée à laquelle il suffisait de se laisser aller, pour ne pas passer par-dessus bord. Mais qu’importait au juste ? Une plume, de plus ou de moins à la mer, parmi celles des mouettes et autres cormorans dont elle avait pu régaler ses yeux par temps clair. Nikkita ferma les paupières, emportée par le mouvement, et la pluie froide qui dégoulinait le long de ses joues comme un interminable baiser, cruellement impersonnel.

Une tempête… Elle se souvenait de ce retour des côtes angloyses, du bateau perdu dans le brouillard, des matelots parlant, d’une voix étouffée, de bord du monde et de créatures monstrueuses, d’un capitaine désemparé… et de deux vagabonds, indifférents à cette errance embrumée, au temps qui passe et au ciel qui gronde, et qui musardent, nonchalants, se prenant les pieds du bastingage à la cale entre deux paquets de mer.

Elle se souvenait, tant de petites choses, de bouts de rien et qui forment un tout. Bagage unique glané petit à petit, d’une route à l’autre, d’un étang à un fleuve, des montagnes aux océans, dans l’insouciance d’une vie entière refusant par son essence même toute entrave à une liberté de pas, ou de choix. Bannis, les champs, avec leurs carrés d’artichauts proprement alignés, leurs gerbes de blés d’or à la chevelure ondoyant avec une perfection inhérente à leurs épis dans le vent, et les vaches, veaux, cochons, moutons, dont elle ne savait jamais s’il fallait les traire, les tondre, ou bien les égorger, à moins que ce ne soit tout cela à la fois. Bannis, les savants conciliabules sur l’emplacement de la prochaine bicoque qui viendra orner de sa beauté furieusement banale une ville uniforme aux façades trop lisses. Ecartés, refusés, les enchantements aussi polis que précoces, les présentations à peine faites, et tous les gloussements de bon aloi, l’œil pétillant masquant à peine derrière sa grâce calculée le désir de vous baiser, les mains, et le cou, et les poignets, en guise de mise en bouche à une invitation au château en Espagne.

Ni tort ni raison, dans cette vie faite de riens qui pourtant, avaient suffi à la remplir. D’échos lointains de rires et de complicité, d’un partage sur lequel elle ouvrait à présent des mains vides, offertes à la pluie qui battait sans relâche le malheureux bout de bois soumis à ses arpèges tambourinant.

La vagabonde ouvrit les paupières quand un embrun salé vient glisser le long de sa lèvre, l’étirant dans un frémissement qui aurait pu être un sourire, les yeux las. Murmurant à la mer qui lui offrait le spectacle de sa danse ivre, la chaloupant d’une même cadence :

J’suis Nikkita… Et vous ? Qui êtes-vous, vous qui revenez ?
Aphykit
[Et si tout basculait... ]

L'assourdissante lutte se poursuit, les déferlantes s'abattent sur les rochers, elle a l'impression que tout peut s'effondrer en cet instant, tout tremble. Quelques goélands plongent en direction d'un ban de poissons. Leurs cris viennent mourir, vaincus par le fracas des vagues.
Les embruns s'écrasent sur son visage déjà rougi par le froid. Elle reste immobile, fascinée par le combat, elle ne peut bouger, hypnotisée par la dimension de la bagarre... elle prend conscience de sa fragilité. Fétus de paille, elle pourrait être balayée par le vent et s'envoler pour s'écraser contre un rocher, submergée par les vagues de l'ennui.
Elle se balance d'un pied sur l'autre, une stéréotypie qui trahit l'état de ses pensées. Elle se sent captive, engluée dans des mois de médiocrité.

Elle doit laver les souillures de son âme... l'idée vient la frapper en pleine figure, telle une gifle monumentale. Elle repasse le film de ses dernières années... cherche l'instant où elle a failli à ses principes. Elle est prise de nausées terribles, se plie en deux comme si elle avait été frappée par un violent coup de bâton.
Une vague s'abat plus violente que les autres. Mère Nature lui répond. Mère Nature lui démontre qu'elle n'a pas été à la hauteur. Sa tête se met à tourner, elle voudrait se retenir à ses illusions, mais celles-ci s'estompent, miroir aux alouettes... elle a le souffle court, elle halète.

Un éclair zèbre l'horizon, la furie s'empare des éléments. N'est-elle plus que l'ombre d'elle-même ? Ses yeux brillent, elle a la bouche sèche... elle se met à hurler mais tout cela disparaît dans le vacarme. A l'horizon, elle distingue un navire ? une barque. Le frêle esquif semble lui aussi malmener par les flots colériques.
Elle veut s'enfuir, retourner d'où elle vient, elle ne peut plus contempler le spectacle, saute d'un rocher à l'autre, puis glisse, se cogne la tête...

Emportée par la nuit, elle sombre irrémédiablement.

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Merci à JD Lou Audrea
Nikkita
[Charivari au rivage]


Mais la mer ne répond pas. La mer est sombre, la mer vous prend, la mer vous jette, elle vous entraîne dans une danse tourbillonnante pour mieux vous lâcher, la tête vacillante, les jambes molles, la mer vous broie, la mer vous noie. Pauvres humains qui se mêlent de la défier de leurs faibles forces, de leur immémoriale, irrémédiable arrogance.

De leur désir de s’en remettre aux éléments et enfin, laisser le destin choisir, apporter ses propres réponses, quand les mots n’ont plus leur place. Quand l’espoir est un point en suspension, quand le poids se fait trop lourd. Quand d’un défi peut-être ultime, ils jettent une fragile coque de noix sur des flots déchaînés, une plume à la dérive, une vie précaire, malmenée, ballotée, et qui tombera s’il le faut, mais les rames à la main.

Cynisme extrême, que de quitter l’abri d’un navire pour jeter sa vie sur ce frêle esquif qui, de toute évidence, n’était pas taillé pour affronter cette tempête ? Identification suprême ? Elle ne savait, elle s’en moquait, elle trempait dans les paquets d’eau alourdissant l’éphémère nacelle, l’haleine courte, entre rire et larmes, les bras épuisés de tant tirer dans cette lutte inégale. Les vagues la frappaient par derrière et elle leur répondait de phrases hachées jetées à la face du vent, la terre était là, si proche, les flots sur elle, et avec eux la promesse d’un oubli. Et pourtant elle se battait, morne et rageuse, sans même savoir pourquoi. Pour ces bouts d’étincelle qui ont pu illuminer des instants, pour un à venir aussi lointain qu’un rêve d’enfant ?

Le fond racla le sable et elle chavira, à portée du rivage, s’agrippant vainement à cette matière souple qui fuyait sous ses doigts, l’invitant à aller se fondre, là, dans cet univers liquide qui la submergeait. Elle rampa, se débattit, la bouche emplie d’un mélange crissant et salé. Un choc solide, et elle fut projetée hors d’atteinte des vagues, à moitié coincée sous l’esquif qui venait de lui sauver la vie.

Hébétée, elle se tortilla pour se dégager, prise d’un fou rire nerveux, les membres tremblants. La mer lui avait refusé ses réponses, la vagabonde avait failli au terme de sa lutte, et le salut lui venait d’un bout de bois à présent échoué. L’ironie au moins, ne manquait pas de sel. Engoncée dans ses vêtements, dégoulinante, frigorifiée, ahurie, elle se redressa lentement, tournant le dos au spectacle somptueux qui se poursuivait, indifférent à son misérable défi.

Là, devant ses yeux, à quelques pas sur les rochers, était-ce un corps, étaient-ce des vêtements oubliés dans une incongruité inexplicable, une tavernicolerie ayant échoué ici peut-être, permettant l’espoir futile de troquer une houppelande détrempée à l’eau de mer contre des tissus mouillés à l’eau de pluie ? Elle s’approchait lentement, et se dessinaient des bottes noires, des jambes inertes, un corps abandonné, une chevelure sombre… Un visage livide. Un visage… Tellement semblable au sien, qu’elles avaient pu s’en amuser par le passé… Un visage… Qui n’avait pas lieu d’être, ici, maintenant, dans son inertie et sa pâleur. Un visage qu’une part au fond d’elle reconnaissait, tout en lui refusant le droit d’être échoué là, comme abandonné par les flots, parce qu’elle l’avait vu rire et sourire, parce qu’il faisait partie de cette vie où l’on se croise et se décroise, où les envies emmènent d’une frontière à l’autre, où l’on sait se divertir du loufoque et balayer d’un geste de la main les désirs faciles de champs bien rangés et autres danseurs de poutre qui ne demandent qu’à tomber. Ce visage, c’était la vie, et voilà qu’il gisait à ses pieds, comme détaché de lui-même, étranger à sa propre signifiance. Tombant à genoux, la vagabonde l’attrapa, le serrant d’un élan contre son giron détrempé, frottant rudement, sauvagement ses joues glacées de ses mains froides, les yeux fermés sur un cauchemar dont elle allait, dont elles allaient, dont ils allaient tous se réveiller pour mieux en rire.


Aphy… Non ! Aphy… C’pas vrai… C’pas toi… C’peut pas être toi… Tu n’es pas là, et moi non plus… On va s’réveiller… J’te jure… C’n’existe pas… Rien d’tout ça… Aphy ! Mais réponds-moi !
Aphykit
Elle n'est plus qu'un pantin inerte, le marionnettiste l'a abandonnée sur un rocher froid du Languedoc. Il ne reste qu'une vague conscience d'un corps démantibulé qui ne répond plus à ce qu'elle aurait souhaité entreprendre. Des paquets de mer viennent la submerger, l'eau salée, glaciale pénètre insidieusement chacun des pores de sa peau, envahit sa bouche, son nez. La brûlure glacée est intense, elle aurait envie de hurler, mais rien ne peut franchir l'hermétique serrure de ses lèvres.
Ainsi est la mort...
Non qu'elle en fut réellement effrayée, elle s'était tant confrontée à la médiocrité qu'elle savait que c'était le seul moyen de ne pas sombrer davantage. Elle avait cette fois baissé les bras, elle n'avait plus trouvé dans l'amitié le refuge qui lui aurait permis de lutter une fois encore.

Dans un lointain diffus, estompé de toute réalité, elle percevait encore le tumulte de l'orage. Elle aurait voulu ouvrir une fois encore les yeux pour contempler le noir du ciel, les zébrures des éclairs, mais ses efforts étaient vains. La lutte inégale. Elle était vaincue !

Quelques images revenaient à la charge, se bousculaient encore dans sa tête, ultime fil que la rattachait à la vie... Des prairies vertes, l'insouciance d'une vie au jour le jour, celle des chemins que l'on parcourt au gré des envies, sans autre but que celui de se divertir, d'aller de l'avant. Un nouveau paquet de mer la recouvrit, linceul liquide qui l'enlaçait de sa voluptueuse froideur. Il cherchait à l'arracher à l'abri éphémère de ce rocher sur lequel elle gisait. Elle toussa, une douleur vive fla fit se courber en deux.
Mille questions, pourquoi mourir est-il si douloureux ? Où se trouve donc ce néant qui doit apaiser les corps inanimés. Duperies !

Elle court dans cette prairie, mille arômes de fleurs printanières, elle n'est qu'une enfant joyeuse, libre, aimée... Elle trébuche sur l'arête vive d'un rocher, glisse, roule, les aiguilles du froid la pique. Poupée vaudou désarticulée.

Le tonnerre la ramena une nouvelle fois dans ce corps glacé, elle comprend que la lutte est inégale. Pourtant, elle sent une douce chaleur l'éteindre. Elle aurait envie de hurler ... Enfin, merci ! à cette mort qui l'accueille. Les sensations sont autres. Des mains glacées qui la réchauffent, des bras qui l'enlacent, puis une voix chaude, familière.. des mots, son nom... Elle lutte, s'étouffe à nouveau, puis un filet d'eau salée se déverse, ses yeux avec peine s'ouvrent, s'écarquillent.


Nikki ? Soeurette... ? T'es là ? On est mortes ? Pour ça qu'on s'retrouve... ?


Une nouvelle quinte de toux la plie en deux, mais un étrange sourire apparaît... que se mue en un rire presque démoniaque, jailli d'outre tombe.
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Merci à JD Lou Audrea
Nikkita
[A l’ombre des noyées]


Le vent la secouait en bourrasques, à moins que ce ne soient ces tremblements qui la chahutaient, pendant que de son visage baissé s’égrenaient les gouttes sur celui d’Aphykit. Elle souriait de la voir revenir à la vie, pleurait les chemins qui les avaient amenées là. De quelle autre vie avaient-elles été rejetées, pour s’échouer entre des rochers balayés par la tempête ?

De quels rêves auxquels croire encore, quels sentiers, infimement tracés, dans un ailleurs solide, et pourtant impalpable ? Poiriers, ou platane ? Poire, ou fromage… ?

Doucement, elle essuyait les reliquats de mer qui s’échappaient des lèvres d’Aphykit, les yeux ouverts comme une enfant gardant au fond de ses prunelles les cauchemars de la nuit, berçant entre ses bras ce corps expulsant les démons dans un rire sauvage. Et bientôt son rire se joignait au sien, parce que la raison n’avait plus lieu d’être et que le monde avait basculé dans la démence, parce que la terre solide sous les pas n’était plus que mouvance, parce que le ciel s’était renversé et déversait sa colère sur elles. Entre ses dents claquantes s’échappa un hoquet :


P’t’être bien, p’tite sœur… En tous cas ça y ressemble… Hey… Aphy… J’savais bien qu’on s’retrouverait…

Elle inclina son visage plus près, scrutant ces yeux amis, effleura d’une main tremblante le front glacé :


En tous cas… J’m’en fous d’mourir, si j’te retrouve…

Leurs habits trempés dessinaient un linceul glacé, cependant que la chaleur émanant de leurs corps les réchauffait pauvrement. Parler, entendre, écouter, n’était-ce pas une des innombrables manifestations de la vie ? A moins qu’échappant au temporel, le dialogue ne se déroule dans un inconnu où chaque pas pouvait amener à la chute. Entre deux mondes, la vagabonde balbutia faiblement :

Hey, Aphy… Si on arrêtait d’se noyer ? L’y a beaucoup d’routes… Mais jamais trop…
Aphykit
[Fuite du temps, capture de l'instant... ]

Enlacées, livrées à la furie des flots, elles ne luttaient plus, elles communiaient offertes à un destin capricieux qui avait choisi de les réunir au plus profond de l'oubli et du désespoir, dans l'espace fugace de ses secondes où tout peut basculer. Définitivement.
L'assourdissant fracas des vagues, se met à battre le rivage au rythme de leurs coeurs apaisés.
Des larmes roulent sur ses joues, le sel vient réveiller sa vie : tout s'éclaire d'un coup, elle comprend... les dits, les non-dits, les facéties d'une destinée chaotique.
Face à l'infini déchaîné, elles se sentaient fortes. Elles n'étaient plus qu'une volonté de découvrir demain, de voir naître ce nouveau printemps, qui balaierait d'un coup de fleurs, d'un souffle de brise la médiocrité ambiante. Forte de son passé, forte de ses amitiés, forte de ses chemins qui l'avaient toujours conduite au-delà de ses limites, elle se redressait. En Nikki elle puisait la sève de la volonté et du courage d'enfin affronter demain.

Les mots de sa soeurette s'immiscent, s'insèrent, vibrent, résonnent, font écho aux tumultes de ses pensées. Des milliers de questions, leurs réponses s'associent, des perspectives s'ouvrent... tout devient simple.

Le froid maintenant est perceptible, elle tremble...


Oui, arrêtons ! D'bout... haut les coeurs !
On est vivantes... t'es là...


Elle tend le bras en direction des terres, des bois, de tous ces chemins qui les ont unies, à jamais.

Les ch'mins, ils nous attendent... Regarde...

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Merci à JD Lou Audrea
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