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[RP]La Combe, demeure des Felryn

Felryn
La chaumine



Pour peu que vous ayez la jambe longue, la route qui vous mène vers la chaumine, depuis la sortie Est des remparts, vous prend à peine quinze minutes de marche en terrain plat. Au détour d'un parcours d'edelweiss consciencieusement piétinées et de quelques buissons que n'ont pas touché mains humaines depuis des années, elle apparait entourée d'un enclos branlant: la chaumière. Assez haut pour surmonter deux étages, le toit pâlit au soleil. Une partie de la chaume semble prête à fiche le camp à la première averse. Seule une volonté à toute épreuve la tient cramponnée à la solide charpente.

Le rez-de-chaussée tient une vaste place, encadré par trois murs de boiserie, et un mur de pierres au fond, surmonté d'un étage ouvert. Les fenêtres aux vitres épaisses diffusent dans la pièce une lumière douce et avare dans laquelle valsent des grains poussiéreux dans une nuée hypnotique. Une longue table envahit la pièce, entourée de buffets et d'argentiers inusités. Au fond, renfoncée dans la pierre, la cheminée tient compagnie à un large fauteuil en toile de jute, dans une retraite d'ombre et de silence propice au monologue.

Chevauchant cette partie obscure de la pièce, une échelle monte vers la mezzanine au plancher grinçant, sécurisée par un simple garde-corps. Là haut, ce n'est que désertion, entre les tentures murales, pourpres et sombres, qui confèrent aux murs un aspect flottant. Un guéridon, trois paillasses, et un lit fermé ayant appartenu au patriarche restent tels qu'ils ont été, quelques années auparavant. Ils ont été six à habiter les lieux. Il a suffit d'une décennie pour en voir s'éteindre quatre. L'âge a emporté la matriarche quatre ans auparavant. Aussi Felryn demeure-t-il seul depuis la mort de Marianne, la fiancée allègre, et attend patiemment son tour, tuant le temps au service d'Embrun, quoique la cause servie n'ait pas toujours été des plus louables. Que foutre. Il s'agit de s'occuper l'esprit et de délaisser un lieu familièrement triste, laissant aller les choses en déréliction.

En levant les yeux au plafond, ce que la mezzanine ne dissimule pas laisse voir une grande constellation entre les poutres. Tissés par les mains daronnes, des paniers en osier se balancent à des cordages de lin, formant un plafond opaque et vertigineux de centaines de panières. La vieille Felryn a tué le temps comme elle a pu. Et le dernier de la fratrie, seul habitant de la Combe, n'y voit guère usage; tout au plus un souvenir omniprésent qu'il s'amuse à jaunir à la fumée de son chanvre. Enfin, le désordre règne en minutie et la poussière s'accumule, sur les buffets, sur les cornes de cerf, sur une vielle suspendue au mur. Felryn, là aussi, laisse les choses telles quelles, n'ayant pas reçu d'éducation musicale. Aussi ne sait-il pas en jouer et, du reste, tient les choses de la musique dans une indifférence proche du néant.

En contrebas du courtil fuit un ruisseau qui semble n'avoir autre vocation que de rincer les bottes souvent crasseuses de l'habitant. En outre, un mannequin de paille trône devant la bâtisse: relique que lui a laissé la tante Zoyas pour quelques entrainements confus, exutoire à ciel ouvert. Mais il tient bon. Et ses membres emplis de fétus de paille se rient des vents, se rient des tempêtes et des neiges, eux qu'ont essuyé des coups de plommée autrement rageurs. Au moins éloigne-t-il la présence des volatiles indésirables qui auraient fondu sur les récoltes alentour, elles-même délaissées au profit d'un élevage de cochons, souvent absents. Si la présence de ce garde dépourvu de toute vie ne vous effraie pas, sans doute irez vous frapper à la porte de Felryn. On dit qu'il y a toujours là de quoi se rincer le gosier en divaguant sans but.

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Felryn
L'atelier



Appuyé contre la chaumine, un vaste appentis tient lieu d'atelier au charpentier. La porte en est constamment ouverte. Il s'y entasse des râteliers, une ébauche de coque, quelques roues, des manches, et des stères entreposées en ordre. Le plancher, auquel on n'accorde que peu d'égard, est recouvert de copeaux de bois qui s'éparpillent jusque sous le lit qu'utilise l'artisan, tout juste protégé de la poussière par un rideau peu épais. Quelques bris de verre jonchent le sol à côté d'un établi sur lequel trainent divers ustensiles: une cognée destinée à l'abattage et au dégrossissage des troncs, d'une serpe à ébrancher, d'herminettes pour les finitions, d'un bésigue pour parfaire l'équarrissage, d'encoches d'assemblage, d'une tarière à cuillère, d'un marteau, d'un crochet de levage. Tout ce qui peut s'avérer utile si vous avez commande à passer.

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Felryn
Du bois de bruyère. C'était un choix qui lui semblait judicieux pour la fabrication d'une pipe de néophyte. Ce bois possédait une particularité exotique pour les fumeurs en herbe. Il recelait son odeur et sa saveur propres. De quoi initier en douceur des sens rétifs au tabac. Il lui semblait que c'était le matériau le plus indiqué.

Felryn en possédait une plaque, bouillie et séchée depuis plus d'un an. La surface en était légèrement sablée, ce qui rendait le bois un peu plus léger. Le bloc faisait bien sept onces, ce qui lui permettrait de tracer au charbon le dessin avant-coureur du prototype. Ne possédant pas d'autre bloc de bruyère, le plus fâcheux eut été qu'il tombe sur un défaut lors des finitions. C'est avec une infinie précaution qu'après avoir ausculté le bois durant plusieurs dizaines de minutes, il commença à tailler grossièrement le bois suivant le tracé. Les formes se voulaient courbes, d'une élégance propre à s'accorder à la féminité naissante de sa future propriétaire.

Quelques minutes passées, et la tête de la pipe émergeait du bloc, suivie d'une courte tige, à laquelle s'allait imbriquer un tuyau en corne. Assez long et fin pour ne pas entacher les formes harmonieuses de la tête de pipe, ses lèvres avaient soin d'être aussi fines que faire se pouvait. On délaissait souvent des pipes, pourtant de belle facture, à cause de l'inconfort provoqué par le tuyau. La prise en bouche se devait d'être commode. Là régnait toute l'importance de cette partie de l'anatomie capitale de la bouffarde. C'était à son contact que s'inspiraient les effluves savoureux, à son contact que le fumeur liait une relation tactile et intime avec l'élue de ses longues soirées d'enivrement. La communion devait être impeccable, et la corne ne pas s'user trop vite sous la pression des dents.

Saisissant un poinçon, il s'appliqua à tailler dans la tige une mortaise méticuleuse. L'oeil vissé derrière un bésicles pour y voir plus près, Felryn tâcha de ne pas rater cette opération périlleuse. Le tenon du tuyau devait s'insérer parfaitement dans l'embouchure qu'il s'apprêtait à tailler. Elle ne devait pas être ni trop étroite, ni trop large, ou les deux parties de la pipe auraient rompu avant longtemps. Les deux parties devaient donc s'imbriquer assez difficilement l'une dans l'autre pour que la ligne de la pipe reste solidement droite, sans jamais cahoter. Le temps et la carbonisation se chargeraient de consolider leur union.

Ceci fait, il lui restait encore à creuser le fourneau et le trou de tirage. Ces manipulations à haut risque terminées, n'était plus qu'à façonner la forme définitive de la pipe. Après quoi, à l'aide d'une toile d'émeri, il se chargea de polir l'intérieur du conduit, puis les courbes extérieures, jusqu'à ce que la pipe soit parfaitement lisse. Un chiffon enduit d'alcool suffit à lui rendre un teint plus brillant, éliminant les résidus de bruyère. À la pointe d'un canif, il sculpta un L au devant de la tête, selon une graphie gracieusement cambrée. De manière plus évasive, il l'orna d'enluminures fuyantes et légères, en griffures moins profondes. Plus tard, il y fondrait une feuille d'argent. S'il était d'humeur.

Pour l'heure, il bourra sa propre pipe, admirant le résulta de son ouvrage. La facture n'était pas trop mauvaise. Sans doute la retoucherait-il après une nuit de bons conseils. Elle se distinguait néanmoins facilement des autres pipes jusque là confectionnées par ses formes et sa discrète longueur. Il n'avait pas souvent eu l'occasion de fabriquer des pipes pour dames, mais croyait s'être rapproché du style qui leur siérait le mieux.

Ores satisfait , Felryn laissa les ustensiles en bataille sur sa table avant de se jeter un mantel sur les épaules pour s'aller défatiguer les yeux le long des remparts.
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Felryn
Tout crépitant qu'il était, l'âtre ne dispensait qu'une chaleur minime. Ce n'était qu'un foyer de fortune, monté sur le vif dès la construction de l'appentis. Mais il avait jusque là suffi à maintenir l'atelier dans une chaleur relativement confortable. Cependant le bois se faisait si rare, cette année, que le charpentier y réfléchissait à deux fois avant de l'offrir en pâture aux flammes. Encore léchaient-elles avec difficulté le bois encore trop jeune et trop vert. Elles dansaient en petites explosions affolées et faisaient voltiger dans les airs les étincelles de leur robe flamboyante. Observant avec passivité le ballet effarouché des flammes, Felryn songea qu'il n'avait pas ressenti un tel froid l'envahir, les années précédentes. Il n'aurait su dire si ce froid lui venait de l'extérieur, ou s'il l'avait toujours habité. La question ne se posait pas jusqu'à l'hiver précédent. L'alcool avait suffi à lui dispenser une chaleur assez convaincante pour pouvoir survivre.

Assis au bord de son lit, face à une bassine disposée sur une chaise, Felryn jouait distraitement d'une main avec un rasoir coupe chou en relisant quelques parchemins posés non loin. Ici quelques rapports de ventes infructueuses, là quelques plaintes concernant l'odeur du poisson qui pourrissait sur les étales. Là le courrier d'un cousin venu s'établir à Lyon, ici la missive d'une Dioise venue s'enquérir des joies du bûcheronnage. Et entre deux lunes d'insomnie, il était content de pouvoir, juste un soir, laisser de côté des affaires qu'il considérait avec de plus en plus de distance. Tendant une bande de cuir, il vint y frotter la lame trop rarement usitée. Lui ayant redonné un semblant de coupant, il commença le travail au reflet d'une casserole de cuivre. Défrichant impitoyablement les joues mangées par une barbe d'une semaine, la lame sortait un crépitement presque semblable à celui du feu. Elle allait et revenait, entre chaque rinçage sommaire, mue par une atavique habitude; et ne fut rengainée qu'après être assurée que son balayage était impeccable.

Rejetant négligemment le rasoir de côté, Felryn leva sa carcasse rajeunie pour aller débusquer un vieux coffre récemment soulagé de sa poussière. Bounette viendrait séjourner ici quelques jours, et il fallait au moins ça pour pousser l'Embrunais à quelques gestes ménagers expéditifs. Le loquet souffrait d'avoir été délaissé plusieurs années durant, et il fallut une bonne minute d'impatience pour réussir à en violer l'ouverture. A l'intérieur, protégés entre deux toiles, des vêtements pleins de couleur s'entassaient depuis une décennie. L'odeur du confinement embaumait la malle, mais ce n'était pas un détail à arrêter Felryn, qui y plongea la main pour découvrir un vieil accoutrement des plus grotesques. Mais la grossièreté, à l'instar des odeurs, n'était pas non plus pour l'arrêter en si bon chemin. Pour s'accorder, il lui suffirait d'invoquer un peu de son entrain de jeunesse. Avec un peu de chance, il passerait inaperçu. Ou à défaut, passerait pour un autre. Mais rien n'était moins sûr.
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Felryn
Bounette avait cessé d'attendre le signal de son départ. Elle resterait au moins pour ce soir. Une chandelle à la main, Felryn était monté à la mezzanine voir si Morphée lui était favorable. Un coup d'oeil l'en assura. Aucun feu ne crépitait dans l'âtre et si le Grand Officier devait attraper froid avant de reprendre du service, l'Embrunais s'en serait voulu. En silence, il ouvrit une armoire pour en tirer une couverture supplémentaire. Mais quelque chose tomba au sol lorsqu'il tira sur la couverture de laine. Grommelant dans la pénombre et après avoir envoyé la couverture par dessus Bounette, Felryn ramassa l'objet du délit avant de redescendre. Son mandat de bourgmestre touchait à sa fin. Bien qu'il n'aspirait qu'à rejoindre les rangs de l'Ost, il ne pouvait s'empêcher de ressentir une ombre de culpabilité en songeant au travail qui attendrait la prochaine mairesse. L'arrivée des taxes et d'un pan de comptabilité n'allaient pas être pour soulager la tâche du lieutenant déjà bien affairé avec l'alerte qui plongeait le Duché dans un capharnaüm sans nom.

Tout en songeant aux jours incertains à venir, Felryn se posa dans un vieux fauteuil près de l'âtre froid de la chaumine. Machinalement, il posa la chandelle sur une table et laissa ses doigts calleux courir distraitement sur l'objet tombé. Sans avoir à le regarder, il savait de quoi il s'agissait. Un vieux livre jamais profané, un vieux journal maintenu dans l'anonymat, entre pénombre et poussière. Sur sa reliure, était gravé le nom de sa défunte propriétaire. Felryn souffla sur le vieux cuir et la poussière voltigea quelques instants à la lueur branlante de la bougie. Passant un index sur la gravure, il put relire le nom inscrit au simple toucher, comme on se remémore en silence de vieux instants échus. Les lettres se redécouvraient sous son doigt: Giovanna Felryn. Bien que le sommeil alourdissait ses traits, le bourgmestre fut un instant piqué par la curiosité de réouvrir ce vieux mémoire scellé par une fine corde de lin.

Du mouvement en haut l'arrêta, et il retint son souffle. N'entendant aucune planche grincer au dessus de lui, il se décrispa. Bounette devait simplement se retourner dans son sommeil. Après quelques instants de silence, à s'assurer qu'elle dormait bien, Felryn finit par tenter de défaire le noeud du journal. Mais les années avaient si fort altéré le lin qu'il céda sans préambule dès qu'il y posa la main. Approchant la bougie, il en ouvrit la première page. L'écriture était fluide, encore vive et bien conservée.



17 avrily 1445

C'est très agréable d'écrire sur du vélin avec de l'encre. Ça me change du fusain et de la craie. J'ai été très gâtée cette année. Gustou a tiré un peu d'argent de son noviciat à la basilique de St Atn. Il est revenu quelques jours avant mon anniversaire et il m'a offert ce carnet. Il ressemble à d'autres carnets que j'ai vus chez le curé. J'en ai vu aussi une fois quand un commis du maire est venu chercher des peaux à la maison. Il avait sur lui un carnet pareil à celui-là. Il y tenait son registre. Il était tout en pages de vélin reliées par une couverture de cuir. J'ai reçu le mien il y a une semaine. Mais je ne suis pas pressée de trop écrire dessus. Je voudrais qu'il dure. J'essaierai d'écrire petit. Demain s'il fait beau j'irai cueillir un peu d'edelweiss pour les offrir à Gustou. Pour le remercier. Si mama veut bien.


22 avrily 1445

Je n'ai pas bien compris la règle de trois. Gustou a bien essayé de m'aider en algèbre pourtant. Je ferai mieux demain. Aujourd'hui il a plu. Je n'ai pas pu sortir dehors depuis trois jours. J'ai demandé à Garrett d'aller cueillir des edelweiss à ma place l'autre jour. Il n'a rien compris. Il a ramené des légumes du voisin à la maison et mama a fini par lui donner la fessée. Il est trop petit mais je ne veux pas qu'il se fasse disputer par ma faute. La prochaine fois je demanderai à Georges.


23 avrily 1445

Gustou est assez grand pour trouver un travail maintenant. Il a 18 ans mais il a dit qu'il ne voulait pas s'engager dans l'Eglise. Il dit qu'il se sent destiné à une plus grande entreprise. Qu'il verra bien ce qu'Aristote attend de lui. En attendant, il nous aide quand mama nous donne des leçons. C'est le plus intelligent de nous quatre. Comme c'est l'aîné il aurait du travailler avec papa à l'ébénisterie et au champ. Mais c'est un intellectuel comme mama. Et comme il n'est pas très doué avec ses mains, papa veut bien qu'il fasse autre chose. Je ne sais pas ce que je ferai plus tard. Pour l'instant je dois rester à la maison et apprendre mes leçons. Mama elle sait beaucoup de choses. Vorrei essere come lei. L'amo talmente.


17 mé 1445

J'ai vu le voisin discuter avec papa par la fenêtre. Il faisait de grands gestes. Comme il était de dos je n'ai pas vu de quoi il pouvait bien parler. Mais papa fronçait les sourcils et se frottait le menton. Ce n'est pas bon signe. Puis ils sont descendus dans le village. Mama a bien voulu rapprocher ma chaise de la fenêtre. Je vois un cortège de chevaux traverser Embrun. Je crois qu'ils portent des armures. Je me demande ce qu'il se passe là-bas. J'en saurai peut-être plus ce soir.

19 mé 1445

Papa et d'autres sont partis. Gustou aussi. Ils ne m'ont pas dit où. Seulement qu'ils reviendraient bientôt. Il fait beau! J'ai pu sortir dehors aujourd'hui. Je me suis assise dans la prairie et j'ai fabriqué un panier en osier. Garrett m'a aidée. Il a essayé de fabriquer un panier. Il n'est pas encore très doué. Georges a dit que son panier ressemblait à une vieille choucroute et Garrett a s'est mis à pleurer. Comme il n'y a que nous c'est mama et Georges qui s'occupent des bêtes. Je vais essayer d'aider à faire le potage ce soir. Georges portera la marmite sur le feu. Je voudrais pouvoir aider un peu plus.

25 mé 1445

J'ai eu du mal à tenir Garrett à l'église ce matin. Comme il commence à apprendre les additions il a absolument tenu à compter les piliers. Je crois qu'il ne se rend pas compte qu'il parle fort. Le curé a dû s'interrompre trois fois et je crois que mama avait honte. C'est Georges qui a fini par lui mettre un morceau de pain béni dans la bouche. Garrett s'est tenu après ça. Mama a beaucoup prié ces derniers jours. Tous les soirs de tous les jours. Georges reste silencieux et com...

Les cloches! Elles se sont mises à sonner sans s'arrê...


*des tâches d'encre empêchent la lecture d'un passage*

Ils sont revenus! Il paraît qu'ils sont tous là. Nous partons voir!


Le reste de la page semblait avoir été noyé par un ressac d'encre. Et ce qu'il restait d'espace libre était empli de gribouillages enfantins. Felryn n'alla pas plus loin. Le regard cerné, il reposa l'ouvrage sur la table, étira sa carcasse fatiguée et se saisit de la chandelle. Demain, il tenterait de dénouer l'énigme des taxes. Il ne lui restait que quelques jours pour mettre la mairie en ordre.
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Felryn
À y regarder de près, l'on n'y aurait pas cru, mais Felryn exultait de manière savamment contenue. Avant de partir, Bounette avait eu la délicate attention de lui laisser un brouet au lapin dont il lui aurait volontiers dit des nouvelles. Mais Bounette s'en était retournée d'où elle venait, ne laissant derrière elle qu'un parrain désoeuvré, une marmitée pleine et l'espoir d'un retour rapide.

Felryn déposa en vrac sur la table les armes d'Embrun qu'il s'apprêtait à remettre en mairie et s'assit, une pleine assiettée de lapin en main. Il avait une faim de loup, et plus grande encore était sa soif de retourner veiller à la garnison; bien que la perspective d'y séjourner seul pendant quelques jours n'était pas pour l'enjouer. Dévorant une épaule à pleines dents, sa main retomba sur le journal de la veille. Il en ouvrit les quelques premières pages, étrangement sèches et gondolées, pleines de vieil encre.

Tout à ses joyeusetés gustatives, il tourna encore distraitement deux pages, noircies par des dessins alambiqués. Il y figurait un univers désordonné d'objets et d'êtres non identifiés. À froid, l'Embrunais n'aurait sû dire s'il s'agissait de chouettes hulottes ou de chariotes huilées. Une page plus loin, et c'était une série de lettres qui y étaient écrites. En toutes tailles, dans une écriture imaginative qui semblait s'efforcer de défigurer les lettres à loisir. Des minuscules, des majuscules, et tout cela se baladait dans une cacophonie visuelle, sans ordre défini ni ligne d'horizon sur le papier. On s'était manifestement entrainé à un nouveau genre calligraphique. Mais à la page suivante, les choses semblaient reprendre de l'ordre.



paragraphe non daté

Dju! Foa d'écllape de tavelo! Tatu que c'est, ça? Trouffignon de petit Garrett! Au moins sur mon carnet mama ne m'entendra pas jurer. J'ai du attendre 6 mois avant qu'on veuille bien me racheter de l'encre. Ça m'apprendra à ne pas ranger mes affaires. Je suis obligée de fermer mon carnet avec de la ficelle maintenant. Et de faire ranger mon pot d'encre en hauteur. Il reste encore une grosse tâche d'encre sur la table à manger depuis le temps. Si nous avions vu ça tout de suite on aurait pu éponger à temps. Oh comme j'étais fâchée! Je crois que Garrett ne s'est jamais montré aussi adorable après ça. Je ne lui en ai pas voulu bien longtemps. Quel petit malin.

10 decembro 1445

Ça y est. Cette fois l'hyver est là. Les métayers sont partis depuis un mois de peur de se faire surprendre par les premières neiges. Quand la tête des Ecrins a commencé à se couvrir d'un peu de neige la ville s'est vidée. Papa dit toujours: quand la vieille a mis son fichu blanc c'est l'heure de fiche le camp. Embrun est redevenue calme. Gustou a repris des forces après qu'ils soient tous revenus de la milice. Son bras s'est remis à fonctionner normalement. Parfois il fait semblant d'avoir encore mal et il n'arrête pas d'être maussade. Il dit que ça a retardé son voyage. Comme on lui a proposé de travailler à la douane de Lyon, il espère trouver le moyen de partir cet hiver. Il n'arrête pas de râler. Mais papa râle encore plus fort et il finit par se taire. Finalement il nous manquait plus quand il n'était pas là. Pour moi si c'est comme l'année dernière, je vais être obligée de rester enfermée pendant des mois. Ça me rend un peu triste.

21 decembro 1445

En me réveillant ce matin j'avais les pieds mouillés dans mon lit. Apparemment Garrett a trouvé le moyen de se faufiler dehors de bonne heure et il en a profité pour ramasser des boules de neige pour nous les offrir au réveil. C'était bien essayé. Mais maintenant mama a la confirmation que son gros rhume est passé. Il va pouvoir reprendre ses leçons.

6 janvier 1446

Aujourd'hui c'est Gustou qui m'a portée sur son dos sur le chemin de l'église. Comme il a trouvé un voyageur qui s'apprête à repartir avec lui à Lyon dans quelques jours il est de bonne humeur. Il a promis de revenir nous voir souvent. Il ne sera pas là pour fêter mes 13 ans. Mais il a promis de me laisser un nouveau pot d'encre avant de partir. Je m'en fiche de l'encre. Je voudrais bien qu'il reste un peu plus. Après la messe mama s'est précipitée sur M Louy. Elle dit que c'est un bon médicastre. Et comme il a accepté de venir me voir dans la soirée elle a passé plus de temps à le remercier qu'à lui faire la conversation. C'était comme d'habitude. Il a écouté mon souffle dans les poumons puis il a écouté mon souffle dans le coeur. Il doit avoir de bonnes oreilles. Il a encore prescrit des infusions à l'aubépine. Acciderba. J'ai le goût de l'aubépine toute l'année déjà. Il a dit que la digitale serait plus efficace. Mais ça coûte cher.

10 janvier 1446

Gustou est parti. Papa a démonté sa natte dans la remise. Ça lui fait plus de place pour travailler. J'ai l'impression que la Durance est figée. On ira peut-être la voir demain si il ne fait pas trop froid. J'aimerais bien pouvoir marcher un peu dans la neige.


Un grognement incommodé s'échappa de sa gorge. Felryn referma le carnet d'un claquement vif et recracha un os dans son écuelle, pressé par le temps. Mais lorsqu'il reprit les armes disposées sur la table, un détail attira son attention. Passant la main sur une tache dont était imprégnée le bois, il se demanda si elle n'avait pas toujours été là. Dérangé par un brusque sentiment d'inconfort, Felryn grogna légèrement avant de s'enfoncer dans la nuit naissante sans demander son reste.
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Felryn
Enfin libre, Felryn avait goûté à une détestable solitude toute la journée durant. Il abhorrait puissamment la solitude. Si certains se vantaient de s'en faire une amie, c'était loin d'être son cas. La garnison s'était avérée silencieuse. Et si tout était en ordre -il ne l'aurait nullement étonné que Lora s'adonne à quelque rangement avant son départ, si précipité fusse-t-il- ce n'était que pour ajouter une ombre au tableau. Rien de plus sinistre à ses yeux qu'un lieu propret et désert. Au moins, un peu de dérrangement donnait une illusion de vie.

Et il se trouve que Felryn n'avait pas attendu un instant pour mettre son bazar là dedans. Volontairement ou non. Quelques cartes éparpillées sur la table de garde, de la cire collée au sol, quelques armes dérangées pour son entrainement, et les lieux étaient à nouveau habités. Cependant l'embrunais s'était permis d'embarquer sa lance de fonction en rentrant chez lui. Et toute la soirée durant, au coin du feu, il en aiguisa le tranchant en sifflotant un air sans queue, ni tête, ni semblant d'harmonie. Il ne se rendait pas encore compte que sa liberté commençait déjà à le lasser. Sans doute ne s'en rendrait-il pas compte tant qu'il trouverait quelque chose d'utile à faire.

La fatigue ne l'interpela que bien plus tard. Une mauvaise fatigue. La fatigue du genre humain désœuvré. Aucun sentiment de satisfaction ne vint l'habiter lorsqu'il consentit enfin à prendre un peu de repos. À l'étroit, il saisit le journal qui avait atterri sur son chevet. Une bonne lecture lui donnerait sûrement le ton pour un peu de sommeil. L'étrange terreur qui s'était emparée de lui la veille semblait s'être dissipée.



20 janvier 1446

Je m'ennuie. Papa est de très mauvaise humeur. Un riche Viennois qui lui avait passé commande d'un buffet massif de style Levan I a décommandé quand papa lui a réclamé son argent. Il y a travaillé pendant des semaines. Le Viennois n'a même pas voulu voir le buffet. Ça fait trois jours qu'il ne décolère pas. Il passe son temps à jurer en patois. Quand il a voulu prendre son maillet pour détruire le buffet, mama l'en a empêché. L'ambiance est tendue à la maison. Même Garrett évite de lui courir dans les jambes. Il sait bien ce qu'il y risque. Mama lui fait des bains de pieds pour le calmer en lui parlant doucement avec son joli accent. D'habitude ça marche. Nous autre on se fait petits. Mama essaie aussi de nous faire de la bonne nourriture mais la viande commence à manquer. Bientôt on ne mangera plus que du bled.

26 janvier 1446

C'est toujours pareil. Comme il ne reçoit plus de commandes papa enfile ses fourrures le matin et il part. Il ne revient que très tard. Parfois quand on dort. Je ne sais pas trop où il va. Peut-être à la taverne. Mama a réussi à vendre quelques paniers au village et elle nous a gavés tous les trois ce soir. Ce n'est pas très raisonnable mais elle dit: Non importa, moi ça me fait plaisir. C'était du mouton au miel. Garrett a eu les joues roses. Il a toujours les joues roses quand il est content. Depuis il ne veut plus quitter le giron de mama et passe son temps à se faire cajoler. Ça et à côté d'un bon feu, il n'y a pas d'endroit plus agréable dans le monde.

27 janvier 1446

Ce n'est pas facile tous les jours. Je fabrique des paniers toute la journée. Au moins je me rends utile. Je repense beaucoup à Victorine. J'espère qu'elle reviendra à Embrun au printemps. C'est ma seule amie. Si elle revient cette année encore avec son père on pourra discuter. Elle m'apprend beaucoup de choses sur la vie à Embrun. Alors qu'elle n'est pas d'ici. Je crois qu'elle est originaire de Mende. Ou de Lodève. Ils voyagent beaucoup de toute façon. Elle a un peu plus que mon âge mais elle est très forte et très travailleuse. Et toujours d'humeur joyeuse. Ça m'apporte beaucoup.

3 fevrier 1446

Il fait nuit et je suis toute seule avec mes frères. Ça a bardé. Papa et Georges ont eu des mots durs. Comme il aura bientôt 16 ans papa voudrait qu'il l'aide un peu plus dans son travail et qu'il apprenne le métier. Mais Georges dit que ça ne l'intéresse pas. Les parents lui ont reproché d'être trop souvent dehors et d'avoir de mauvaises fréquentations. Il paraît qu'il traine avec de mauvais garçons. Mais Georges ne veut rien savoir. Papa s'est mis très en colère et lui a donné une sacrée gifle. Georges n'a rien dit et il est monté. Mais il avait une drôle de tête. Je crois que cette fois il a eu vraiment mal. Mama est montée tout de suite pour lui parler mais elle est vite redescendue. Il n'a pas voulu lui parler non plus. On aurait dit que le bon dieu lançait des éclairs à travers ses yeux quand elle a regardé papa. Elle ne supporte pas quand il lève la main sur mes frères. Même si c'est toujours pour une bonne raison. Moi il ne m'a jamais touchée. Ça a été très silencieux pendant qu'on commençait à préparer le repas. Puis d'un coup je ne sais pas comment, ça a éclaté. Garrett a eu très peur et il est venu se réfugier avec moi. Mama a dit qu'il n'avait pas à reporter sa frustration sur SES enfants. Papa a répondu que si elle n'était pas contente, elle n'avait qu'à retourner faire la danse des sept voiles chez les ritals. Je n'ai pas tout compris mais elle est sortie de ses gonds. Puis ils ont parlé de plus en plus fort. Ça arrive très rarement. Mais je sais que mama n'a obtenu gain de cause qu'une seule fois: quand Gustou a voulu faire des études à St Antoine. Ce jour là il y avait eu de la casse. Mais ils n'en ont jamais reparlé et Gustou est parti étudier quelques semaines plus tard. Comme à chaque fois, mama siffle en italien et papa aboie en arpitan. Comme ça ils font semblant de ne pas se comprendre. Puis mama a fini par laisser tomber son rouleau et a pris la porte. Ça ne lui ressemble pas de sortir comme ça dans le froid sans se couvrir. Il faisait déjà nuit. Papa est resté à grogner un moment. Puis il pris la capeline de mama et il est parti à son tour. Georges a bien été obligé de continuer à s'occuper de nous. Comme Garrett n'arrêtait pas de pleurer il lui a mis une taloche et tout est rentré dans l'ordre. Je me demande où ils sont maintenant. Je m'inquiète beaucoup.

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Axelle
Elle était réveillée de bonne heure la bestiole, une fichue goutte d’eau qui claquait sur le sol de pierre.

Clac, clac, clac.

Vain dieu, ce que les petits bruits peuvent être agaçants. Et la touffe brune s’assoit dans sur sa paillasse, l’œil rageur et regarde la masure autour d’elle. Fallait qu’elle monte sur le toit réparer ça, sans compter qu’il fallait finir les réserves de bois pour l’hiver et poser les collets. Enfin, elle n’avait pas à se plaindre non plus, elle avait un toit au dessus de la tête maintenant, et même une vielle bourrique pour l’aider aux champs. Elle se débrouillait la bestiole, comme elle pouvait, mais elle se débrouillait.

Mais aujourd’hui serait un jour un peu particulier, le Grognon avait accepté de la recevoir pour lui apprendre ce qui lui permettrait surement de se débrouiller mieux. Il avait bien tenté de lui faire peur, en vain, elle n’était pas du genre à se dégonfler si facilement, il était peu être bourru, mais Axelle n’avait vu dans les yeux de l’homme aucune trace de méchanceté ni de fourberie, et les yeux, elle savait les déchiffrer. Et même si, la bestiole n’avait peut être pas des bras plus épais qu’une brindille, mais était rapide et savait se faufiler partout, même grimper aux arbres s’il fallait. Pour sur, elle savait semer en route ses poursuivants, c’est bien grâce à cela qu’elle avait réussi à arriver là…

Un brin de toilette, des vêtements trop grands enfilés à la hâte, un quignon englouti et la bestiole se prépare à sa leçon. Bottes astiquées, et oui, sans bottes, on ne fait pas grand-chose, surtout dans ces fichues montagnes quand le froid arrive. Canif et fronde coincés dans la ceinture de corde. Et une cape improbable, richement brodée et surtout chaude, sur les épaules, chapardée à sa mère quand elle s’est fait la belle. Cape certainement chapardée avant elle par ladite mère à une des nobliottes pour lesquelles elle travaillait parfois.

Et la voilà qui suit le chemin indiqué, encapuchonnée dans les brumes de l’aube. Elle marcha longtemps, râlant contre elle-même de ne pas être encore capable de s’orienter dans les montagnes. Mais elle arriva néanmoins, et soupira en regardant ses bottes déjà boueuses.

Puis un long moment elle observa la demeure qui avait due être belle et leva un sourcil en découvrant l’épouvantail, un petit frisson lui parcourant l’échine.

Elle respira profondément, faisant taire l’anxiété mêlée d’impatience au creux de son ventre et relevant le menton :


Hé, l’grognon, z’êtes là ?
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*Traduction de Fire and Ice de Robert Frost
Felryn


4 fevrier 1446

Journée étrange aujourd'hui. Je ne sais pas quel revirement de situation s'est passé mais le Très Haut a du entendre mes prières. Nous n'avons presque pas fermé l'œil de la nuit. Au début, c'était parce qu'on s'inquiétait. Mais on s'inquiétait pour rien. Ils sont revenus très tard. En pleine nuit. Ils devaient avoir couru parce qu'ils étaient essoufflés. Papa était plein de neige et mama était décoiffée. Ils se sont enfermés dans leur lit clos puis ils se sont réconciliés toute la nuit. La prochaine fois je demanderai au Très-Haut d'agir d'une manière moins effrayante. Comme ils ne se sont pas levés ce matin on a du se débrouiller tous les trois. Pour une fois Georges n'est pas sorti trainer au village ou Aristote sait où. Garrett s'est un peu brûlé en voulant aider à faire le feu. Il n'arrête pas de prendre des airs de chien battu et de me montrer sa main rouge pour que je souffle dessus. Et puis on s'est disputé pour savoir ce qu'on allait faire à déjeuner. Georges veut qu'on fasse des haricots aux marrons. Moi je pense qu'on ferait mieux de sortir la crépinette avant qu'elle ne se perde. Garrett milite pour qu'on ne mange plus que des tartines à la confiture. Il en a déjà plein autour de la bouche.

15 fevrier 1446

Ar replans la flors envèrsa. Nous sommes maintenant au cœur de l'hiver. Même sortir de chez nous devient difficile. La neige s'étend contre notre porte et il n'est pas rare que papa sorte par la fenêtre pour libérer le passage le matin. Sa mauvaise humeur est passée maintenant. Et même si nous avons froid, la chaleur est revenue habiter nos cœurs. Seul Georges reste silencieux. Il ne peut plus vraiment partir de bon matin et il est prié d'aller fendre des bûches tant qu'il ne voudra pas aider papa. Nous restons autant que possible réunis au coin du feu et nous nous abreuvons de vin chaud. Papa confectionne quelques petits objets et Garret revoit avec moi ses multiplications quand il n'est pas dans le giron de mama. Elle prend parfois le luth le soir et nous chante la fleur inverse. Au lieu de pousser de terre, elle tombe du ciel. Ce n'est pas le soleil qui la nourrit mais le froid hivernal. Elle n'a ni feuilles ni tiges, elle ne se nourrit pas d'eau. Elle est eau. Elle se nourrit du froid et se fane à la chaleur. Plus le froid la caresse et plus elle brille, gel et givre. Elle chante comme ça. Elle chante le froid avec sa voix chaude. Et parfois je m'endors.


"Hé, l’grognon, z’êtes là ?"

L'appel vint déranger la lecture évasive de Felryn qui, passablement vautré devant l'âtre éteint, se figurait passer une matinée tranquille, à défaut d'être grasse. La bestiole de visiteuse se trouvait dans le carré de jardin qui bordait l'entrée de la chaumine. De ce jardin, il ne restait que des amas épars d'herbes folles et de ronces prompts à vous attraper les jambes au moindre faux pas. Il y régnait un désordre propre aux régions sauvages les plus reculées. Les plantes qui avaient survécu au froid des derniers jours supplantaient leurs voisines et faisaient régner leur propre loi sur ce jardin à l'abandon. L'épouvantail finissait de le rendre hostile au regard des passants. Un poing s'abattit contre la vitre d'une des fenêtres et en fit couiner le verre par un léger frottement. La crasse accumulée se dissipa et permit à deux yeux inquisiteurs de considérer Axelle un moment. Ils la détaillèrent à travers le carreau épaissi, jugeant la taille de la bestiole et l'éventuel danger qu'ils courraient à aller à sa rencontre.

Finalement, après un instant de méditation mêlée au bruit d'objets tombant à terre et de râleries agacées, la porte s'ouvrit sur Felryn. Sa carcasse vint s'appuyer sur le chambranle alors qu'il terminait de scruter la jeune Axelle. La porte se referma aussitôt derrière lui, comme un membre de la masure qui, vivante et pudique, souhaitait cacher à l'œil du tout-venant ses secrets intérieurs. Il était encore tôt et le soleil pâle faisait dos à la bestiole. Felryn la jugeait à contre jour, les yeux plissés. Sur son front, un unique sillon vertical se creusait. Et sur ce point semblaient converger toutes les pensées houleuses qui avaient battu ses pensées durant des années. Nul doute qu'au creux de ce sillon, ce matin-là, les pensées qui se regroupaient concernaient Axelle. La jeune femme y était comprimée, étirée, étiolée dans la toile insaisissable des pensées oursonnes. Le sillon se dissipa enfin, et Felryn se frotta le menton. Il désigna un par terre en mauvais état non loin d'Axelle:

-'tention, marchez pas d'ssus. J'y tiens à celle-là.

Ce n'était qu'un par-terre de fleurs de lin dévastées par la rude saison. Mais leurs feuilles semblaient s'accrocher à la vie et résister coûte que coûte. Vraisemblablement, leur propriétaire ne se donnait pas la peine de s'en occuper, quelle que soit la saison. Ce dernier finit par délaisser le seuil de la chaumine et s'approcha de sa silhouette encore étrangère.

-Alors, final'ment, z'êtes venue, Primprenelle. Plutôt courageuse, pour une frêle fille. 'voulez toujours apprendre à vous battre?
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Axelle
Curieuse impression de la bestiole, elle se sentait observée, scrutée, jugée, les yeux noirs, aux sourcils froncés couraient sur la façade de la chaumière, scrutant à leur tour les carreaux sales, à l’affut du moindre bruit, prêts à déguerpir au moindre signe de danger.

Puis elle marmonna :


Foutu épouvantail, regarde ailleurs et occupe toi plutôt des corneilles ! Arrête de me vouloir m'faire peur, t’y arrivera pas ! J’suis pas un moineau moi !

Paroles assez peu réconfortantes dans ce paysage désolé baigné dans la brume épaisse du matin, mais auxquelles la bestiole se raccrochait continuant à marmonner:

C’est qu’des herbes crevées et d’vielles branches, pas d’bras fourchus qui vont s’mettre à bouger pour t’attraper triple buse d’idiote !


Puis la porte qui grince, la faisant sursauter et la truffe qui se relève vers l’ours qui pointait son museau. En court instant, Axelle aperçu l’intérieur de la maison, mais la porte se referma doucement dans un grincement étrange. Elle plissa son nez et posa ses billes noires sur Felryn, qui malgré le sillon sur son front, fut rassurant quelques instants dans ce paysage fantomatique.

Elle allait sourire quand :


Citation:
-'tention, marchez pas d'ssus. J'y tiens à celle-là.

-Alors, final'ment, z'êtes venue, Primprenelle. Plutôt courageuse, pour une frêle fille. 'voulez toujours apprendre à vous battre?


Aussi sec, tant sous les paroles que de l’approche du grand corps, la bestiole fit un saut sur le coté, retombant en plein milieu de l’autre parterre couvert de ronces qui emprisonnèrent sa cape. Grognant à tout va, elle tira dessus et s’en dégagea dans un joyeux bruit de déchirure.


Coquefredouille ! Jamais vous z'arrachez ces trucs ! C’est vos défenses ou quoi ?


Tais toi idiote, va te renvoyer jouer avec ton canif si tu continues, t’es pas venue jusque là pour ça !

Elle releva les coins de ses lèvres dans un sourire nigaud censé amadouer le grognon mais qui aussi vite glissa farouchement sur le coté sous le compliment.


Ben voui j’suis venue, j’vous l’avais dit qu’j’ai peur de rien, pis m’appelez pas Pimprenelle ! Nounours !

Elle se mordit la lèvre. Pour sur le Nounours n’allait pas plaire, mais hors de question pour la bestiole de montrer que malgré ses rebuffades, se faire appeler Pimprenelle l’amusait plutôt.

Elle fronça les sourcils

Et oui, j’veux qu’vous m’appreniez à m’battre ! Pour ça qu'j'suis venue!

Puis marmonna :

Tant qu’vous m’faites pas faire l’défrichage…

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*Traduction de Fire and Ice de Robert Frost
Felryn
Il gelait à pierre fendre et, pour peu que s'en mêla le vent, il transperçait comme un stylet les lainages les plus épais. Le ciel avait bien trop d'avance, cette année là, et les vents de tous horizons semblaient s'être donné rendez-vous au dessus de leurs montagnes, apportant avec eux, captifs, les cumulus les plus dangereux qu'ils avaient accrochés durant leur voyage. En résultait une masse opaque, froide et menaçante qui s'amoncelait et stagnait depuis plusieurs jours. Si les flocons tardaient à se précipiter sur eux, le gel en revanche se répandait sur la terre et emprisonnait les cultures sous un épais drap de givre. Embrun, vue du ciel, était comme en proie à une brume fantomatique, aussi claire qu'étaient sombres ses présages. Mais c'était un moindre mal, comparé à l'épée de Damoclès suspendue sur leurs têtes.

Une ronce, hérissée d'épines et de glace, attrapa sans vergogne un bout de sa cape lorsque la jeune femme fit un saut. Comme une vive éclaircie dans un ciel ombragé, un demi sourire renfrogné étriqua la figure du vieil ours quand elle jura. La bestiole était quitte pour une plaie à la cape. Incident d'autant plus bénin que ses fripes semblaient dénués de toute valeur. D'après la dégaine qu'elle se tirait – de viles nippes aussi épaisses que du vieux parchemin – Felryn préjugea de ce qu'avait du être sa vie avant son arrivée inopinée à Embrun. On ne venait pas se perdre dans un endroit aussi reculé pour rien.

"Jamais vous z'arrachez ces trucs ! C’est vos défenses ou quoi ?"

-'faut croire. Les gensses trainent pas dans l'coin. Et les mômes le trouvent hanté.

D'un rictus agacé, il s'approcha vivement du parterre de lin et s'accroupit pour en observer les tiges maladives. La froidure semblait conserver leur état et les figeait dans leur posture courbée et soumise. Il n'y toucha cependant pas, et finit par se relever après une courte inspection.

"Ben voui j’suis venue, j’vous l’avais dit qu’j’ai peur de rien, pis m’appelez pas Pimprenelle ! Nounours !"

Un faible grognement lui fit vibrer la gorge, et Felryn s'approcha de la jeune femme. Lentement, il lui tourna autour, piétinant sans ménagement les autres parterres. Les ronces abdiquaient sous le poids de ses semelles. Il tourna ainsi, l'oeil prédateur, deux fois. Puis une main saisit sans ménagement le bras d'Axelle. Ses doigts en faisaient le tour sans difficulté. Il dut la juger trop malingre.

-D'quoi vous vous nourrissez? Si vous voulez dépenser votre énergie dans c'genre d'apprentissage, 'vous faudra plus que la peau sur les os. Et ces vêt'ments? Si vous vous figurez passer l'hiver sans attraper la plus vilaine des toux, 'faudra plus de deux couches d'vêture. D'ici un mois, vous aurez froid. Et vous prierez tous les saints pour vous brûler à n'import' quel feu pourvu qu'vous ayez plus à endurer c'calvaire. Même les chiens, on les laisse pas dehors, la blanche tombée.


Finalement, il s'écarta.

-Les arcs, les dagues, les armes de précision et tout c'qui requiert d'la patience ou d'la fourberie, j'peux pas vous en dire long. Mais la force, l'endurance et l'anticipation, ça j'peux. Tout dépend de c'que vous cherchez. Mais si vous aspirez à entrer dans l'Ost, vaut mieux toucher un peu à tout. Z'avez une prédilection? Arme d'hast, haches, plommée, lutte à mains nues, j'peux vous les apprendre. Mais faudra vous remplumer un peu: vous s'rez une apprentie intéressante si vous m'offrez d'la résistance. Pimprenelle.

À cet effet, il attrapa la partie inférieure du visage d'Axelle dans sa main, pressant les joues avec l'égard de ceux qui s'adonnent aux gouzigouzis intempestifs. Ça, c'était pour le 'Nounours". Il resta planté là, attendant de voir si elle choisirait de faire confiance à un vieil ours ou d'aller tenter d'autres diables.
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Axelle
Citation:
'faut croire. Les gensses trainent pas dans l'coin. Et les mômes le trouvent hanté.


La bestiole grogna entre ses dents : hanté par un viel ours, pour sur !

Puis la brune suivit du regard chacun des gestes de Felryn, assez étonnée de l’attention qu’il portait à ce parterre de lin. Que cachait-il donc celui qui se disait si solitaire et rustre ? Bien étrange contraste que ce corps grand et puissant si attentif à ces fragiles tiges, Axelle sourit doucement à cette idée, sourire qu’elle fit disparaître bien vite quand il se releva pour lui faire face à nouveau. Non, tout comme lui, elle ne montrerait rien de ce qu’elle pouvait bien cacher sous les apparences.

Puis il commença à tourner autour d’elle, la jaugeant à nouveau, comme une bête autour de sa proie. La bestiole remonta fièrement son menton, ses onyx le suivant, sans montrer l’once d’une gêne, mais ne pu retenir un léger sursaut quand la main puissante se referma sur son bras. En temps normal, elle se serait échappée, aurait peut être même sorti les griffes, mais pas cette fois, elle venait pour une raison bien précise, y avait longuement réfléchi, et plus rien ne la ferrait reculer, pas même les pattes d’un ours.


D’quoi j’me nouris ? Ben d’ce que trouve, d’ce que j’arrive à récolter et à brancon… chasser ! Pis les fripes, v’croyez qu’a se trouve sur les arbres ? Ca coute ces choses ! P’quoi vous croyez qu’veux m’sortir d’là ? J’le sens bien d’jà le froid !

Et la bestiole de secouer la tête, pas montrer de faiblesses, jamais, pour rien au monde.

Puis elle ouvrit de grands yeux à tous les noms d’armes qu’il lui récitait.


Qu’j’en sais moi d’quelle arme j’veux me servir, j’sais même pas à quoi ça ressemble tout ça. Moi, j’suis …


Et de remonter la tête encore plus


… Une femme, alors la force, j’sais pas, mais l’endurance et l'anticipation, oui ! La fourberie, j’crois que j’peux m’en passer, j’ai d’aut’es armes plus efficaces !

Elle allait en ajouter d’avantage lorsque cette fois ci, ce sont ses joues qu’il attrapa, sa bouche se resserrant en une petite chose ridicule qui pouvait s’apparenter à un cul de poule. La bestiole secoua la tête, s’arrachant à cette emprise, puis plongea son regard dans celui de Felryn, un regard volontaire, elle savait bien que de sa réponse dépendrait la suite des événements, voir même de sa survie. Toute seule, elle n’y arriverait pas, elle le savait, et c’est ce bougon qu’elle avait choisi. Et ses mots, sans qu’il le sache ne faisait qu’accroitre sa volonté et renforcer son choix. Il venait d’avouer ne pas connaitre la fourberie.

Apprenez moi tout c’que j’dois savoir pour survivre, à être tenace, à n’pas fuir, à n’pas montrer mes faiblesses. Vos z’armes là, elles doivent être lourdes, commencez par la lutte.
Mais méfiez vous, c’est pas car j’suis maigrichonne que j’sais rien faire, Nounours !

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*Traduction de Fire and Ice de Robert Frost
Felryn
Hagarde, la main orpheline resta en suspend dans le vide, elle qu'avait fui le visage de la bestiole. Felryn émit un grognement satisfait. Elle offrait de la résistance et semblait, malgré sa faiblesse apparente, conserver une vive énergie et être prête à sortir les griffes en cas de nécessité. Aussi n'eut-il aucun mal à la croire lorsqu'elle prétendit chasser parfois pour sa subsistance et être endurante et capable d'anticipation. Restait cependant à vérifier l'envergure de ses capacités.

"Apprenez moi tout c’que j’dois savoir pour survivre, à être tenace, à n’pas fuir, à n’pas montrer mes faiblesses. "

-Survivre, vous l'savez déjà, plus ou moins. Et j'crois qu'personne vous en voudra si vous montrez d'temps en temps un peu d'faiblesse. C'est not' lot à tous. Parfois, l'poids qui pèse sur nos épaules pèse trop lourd pour pas ployer, dit il alors que son regard s'attarda sur les hauteurs et qu'il se frottait machinalement le menton.

-M'est avis qu'on n'aura pas d'mal à vous faire tenace. Quant à n'pas fuir, jeune fille, ça j'vous l'apprendrai pas. 'faut parfois s'résoudre à fuir. À moins d'êt sacrément secoué. Après tout, la raison première pour laquelle y nous arrive d'nous battre, c'est justement pour sauver nos peaux. Alors, pourquoi pas fuir. Vous d'vez connaître la fameuse histoire des trois Horaces, non? 'fait pas bon être trop pugnace devant la mort.

Dans son esprit commençait à se dessiner la suite des évènements lorsqu'Axelle manifesta sa préférence pour la lutte.

-Excellent choix. On va pouvoir voir si y'a la place de faire pousser quelques chaires musculaires là d'dans. Mais d'abord, j'vais vous mettre à l'épreuve, Primprenelle. Si z'êtes prête, suivez-moi. On va rendre visite à un jeune ami.

La commissure de sa bouche se rehaussa en un sourire étriqué et, sans prendre la peine de fermer derrière lui la masure, Felryn prit la direction des grandes portes d'Embrun, laissant le soin à Axelle de le suivre comme elle l'entendait. Bien qu'étant court, le chemin s'avérait chaotique tant la brume, épaisse, s'évertuait à camoufler la moindre parcelle d'horizon. La terre, quant à elle, s'amusait à faire glisser le moindre pas trop hâtif. Ils ne se rendirent compte de la présence éminente de la grande porte que lorsqu'ils la franchirent. C'était à peine si les gardes en faction pouvaient les apercevoir. Aussi Felryn dut-il décliner par avance leur identité.

Les pavés ne se montrèrent pas plus cléments que la terre, et le vieil ours grogna en maintenant son équilibre. Après s'être assuré qu'Axelle suivait toujours, il bifurqua dans la ruelle de gauche: celle du chemin du tour de garde, qui longeait sur plusieurs centaines de mètres la courbe de la muraille sud. La rue s'étrécit au bout de deux cent mètres, offrant pour seul passage une venelle si étroite que deux hommes n'y pouvaient passer. Felryn s'y enfonça avec prudence: quelques pavés fracassés ou enfoncés offraient de petites flaques que le verglas avait transformés en patinoire. Après ce passage, les murs s'éloignaient de nouveau et une petite ruelle partant sur la droite menait tout droite à la Place de la Fontaine. À partir de là, ils longèrent une ligne de maisons qui leur faisaient dos: toutes leurs entrées, à de rares exceptions, s'ouvraient dans la rue parallèle à la leur. Seule une grange faisait exception, placée là comme incidemment. Elle renfermait une réserve de fourrage. Felryn arrêta leur marche au seuil de la bâtisse. Des brins de paille s'étalaient en désordre jusque sur les pavés. Felryn jeta un coup d'œil à l'intérieur, maugréant:

-J'espère qu'il est là.

Pour une raison inconnue, l'ami qu'ils venaient voir était toujours là, de bon matin. Aristote seul savait ce qu'il fouinait dans les parages, mais cela semblait être un rituel qu'il ne manquait jamais. La porte de la grange, constamment entrouverte, témoignait de son passage. Manifestement, la bâtisse était vide. Felryn poussait quelques sifflements, en vain. Il allait s'impatienter quand un tintement clair retentit derrière eux. L'ours se retourna vers Axelle, et bientôt son regard chuta vers ses pieds.

-Le voilà...

La démarche nonchalante, le poil fumant de chaleur, il vint se faufiler en ronronnant contre la jambe d'Axelle et s'y frotta de tout son long. Une fois, puis deux fois, puis trois, changeant chaque fois de côté ou de jambe. Felryn sifflota. Sans cesser ses ronronnements, le félin stopa sa marche et le regarda, immobile. Sa queue haut dressée ondulait sereinement. Il hésita quelques temps avant d'avancer une patte vers l'ours. Felryn attrapa le chat par la peau du cou. Celui-ci piaula pour la forme.

-Voici vot' première épreuve. J'espère qu'vous aimez ces sales bêtes.

Lorsque Felryn prétendit allonger le chat de dos sur ses avant-bras, le félin miaula en jouant à enfoncer ses griffes, une patte après l'autre, dans le tissus de son mantel. L'Embrunais dut se résoudre à flatter le cou du chat pour l'asservir à sa volonté. « Là! Doux. » marmonna-t-il. Une fois positionné à son aise, il tint la tête de l'animal entre ses mains. De ses grands pouces, il vint masser le coin externe des yeux félins. Cela ronronnait tant et plus, et sa queue tigrée louvoyait dans le vide. Puis le balancement cessa. Le ronronnement se tut petit à petit. La fente de ses yeux bleus regardait fixement les prunelles cerclées de gris de l'Embrunais. Quelques secondes plus tard, il se débattit et tomba sur le pavé, les pattes les premières. Dans un sifflement, il fila à nouveau entre les jambes d'Axelle dans le tintement effrayé de son collier.

Felryn ricana.

-Attrapez-le moi. Vous r'viendrez m'voir à la Combe quand vous aurez réussi. Tout à l'heure...Demain, après d'main. Ne rev'nez que quand vous aurez réussi à attraper l'animal. Si z'êtes habile, ça devrait pas vous poser d'problème. Sinon...Bonne chance. Au mieux, z'aurez appris à visiter un peu mieux la ville, grinça-t-il.

Après quoi, l'ours tourna les talons et s'enfonça dans la brume épaisse.
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--Reglisse


Chaude, la grange. Chaud, le foin. Amusants, les fétus de paille qui se débattaient entre ses griffes. Réglisse avait hésité à mettre la patte dehors ce matin là. Il faisait froid sur la pierre, et sa place était bonne et confortable chez sa maîtresse, qui venait juste de revenir après un long temps d'absence. Mais il avait assez dormi. Et éprouvait le besoin de se dégourdir les sens. Il s'était faufilé dehors, sautant de perron en perron avant de s'aventurer sur les pavés, nullement gêné par la brume, mais évitant soigneusement les plaques de givre. Il avait senti la présence des deux humains bien avant son arrivée.

Nul sentiment de danger. Il s'était annoncé en venant se frotter contre les pattes de l'humaine. Ça faisait chaud, et ça lui remettait le poil en place. L'air saturé d'humidité s'acharnait à défaire sa toilette. Réglisse en était agacé. Mais la présence de ses visiteurs l'amusait. Lorsque l'autre humain l'appela, Réglisse hésita. Celui-là lui était familier. Réglisse avait senti sa présence ici-même, parfois en ville, une ou deux fois autour de sa maîtresse. Il se fit prier puis consentit à s'approcher. Il s'attendait à ce qu'on le prenne sous les pattes. Réglisse n'aimait pas trop ça, mais c'était un court moment à passer. Ça n'avait rien d'agréable de se faire soulever et broyer les côtes. Mais la récompense était toujours à la hauteur.

Lorsque Réglisse se sentit quitter le sol, le cou tiré, il s'indigna. Il n'avait pas fait de bêtise, pourtant! « Miiii... » Il agita les moustaches et se vengea sur le tissu de l'humain. C'était agréable d'enfoncer ses griffes dans la matière molle. Parfois, il atteignait la peau. Ça lui valait un petit soufflet sur la truffe. L'humain essaya de l'étendre sur le dos. Réglisse s'y refusa. Il n'aimait pas beaucoup ça. Il fallait lui demander l'autorisation. Se laissant corrompre par quelques caresses, et trouvant finalement le massage sur ses tempes agréable, il se laissa faire. Ses yeux félins clignèrent un instant, puis il fut bientôt forcé de regarder dans ceux de l'humain.

C'est à ce moment qu'il l'y vit.

Tout d'abord, il y avait de la tranquillité. Ça l'apaisa. Puis derrière, il y avait de l'inquiétude. Ça le rendit curieux. Après ça, caché derrière, il y avait du remord. Ça l'ennuya. Ensuite, plus profondément, se cachait de la peur. Réglisse en fut incommodé. Derrière cette peur, se dissimulait un nouveau degré de terreur. Réglisse remua. Mais ses prunelles restaient attirées par ce qu'il y avait encore derrière. Les prunelles des humains sont profondes. Profondes. Profondes. Moins ils sont jeunes, plus elles sont profondes. Réglisse fut obligé de s'enliser dedans. Plus loin encore, il y avait quelque chose de dur. C'était comme de la vengeance, ou de la violence, à l'état pur. Réglisse n'aimait pas ça du tout. Il en fut terrifié. Il voulait partir, à présent. Mais l'autre le tenait. Plus profondément, il vit un visage humain. Un visage qu'il n'avait jamais vu. Il y avait autour de ce visage de la sérénité, du bien être. Mais Réglisse n'en fut pas rassuré. Il siffla et quitta les prunelles. Un instant plus tard, il avait retrouvé la pierre froide sous ses pattes. Furieux qu'on l'ait importuné, il détalla plus loin dans la ruelle, filant entre les pattes de l'humaine. Il courut vers l'Ouest se cacher dans la caserne.

Et derrière lui, on entendait:

'Drelling! Drelling! Drelling!'
Axelle
La bestiole écoutait avec attention, notant chaque mot dans son esprit, et même si elle savait qu’il avait raison sur la faiblesse, elle n’était pas prête à l’avouer. Montrer ses faiblesses, signifiait pour elle demander de l’aide, s’en remettre à quelqu’un, se laisser apprivoiser. Non, la bestiole n’était pas prête encore à tout cela, et préférait encore se retrancher derrière une fierté stupide, voire inconsciente. Un jour peut être elle s’en remettrait entièrement à quelqu’un sans peur, sans honte. Pourtant déjà, elle le faisait un peu, mais quand on est têtue, on ne l’avoue pas, pas même à soi même…

« Excellent choix. On va pouvoir voir si y'a la place de faire pousser quelques chaires musculaires là d'dans. Mais d'abord, j'vais vous mettre à l'épreuve, Primprenelle. Si z'êtes prête, suivez-moi. On va rendre visite à un jeune ami. »

A peine l’Ours finit ses mots, que le voilà qui partait à grandes enjambées, sans un mot de plus d’explications. Elle haussa un sourcil et le suivit, s’enroulant dans sa cape, maudissant ce froid qui lui mordait les joues et les lèvres, observant le sol posant chacun de ses pas avec précaution. Elle suivait l’ombre noyée de brume devant elle, sans un mot, sans même un bougonnement, laissant le froid engourdir et figer tout ce qui pouvait vivre autour d’eux. Et c’est assez étonnée, n’ayant pas pris garde au chemin qu’elle se retrouva dans une grange. Il y faisait chaud, et ses joues se mirent à la piquer encore davantage.

Au « le voila » les billes noires scrutèrent l’endroit, se demandant de qui il pouvait bien parler, ne voyant pas âme qui vive, quand à son tour elle baissa les yeux et découvrit une boule de poil ronronnante se frotter à elle. Elle n’osa pas bouger de peur qu’il ne fasse ce genre de croche patte dont ces sales bêtes avaient le secret. Elle avait réussi à arriver jusque là sans tomber, pas question de se retrouver les quatre fers en l’air à cause un chat !

Voici vot' première épreuve. J'espère qu'vous aimez ces sales bêtes.


Et la bestiole de grogner : p’tet…. bien rôties avec des navets…..

Puis elle observa la scène, sans trop comprendre ou tout cela allait les mener,
Elle allait sourire et se moquer de l’Ours qui semblait aimer câliner les chatounets, quand elle vit le chat bondir effrayé. Sans attarder plus son attention sur le félin, c’est l’homme qu’elle détailla, cherchant à comprendre ce qu’il avait bien pu faire pour déclencher une telle terreur chez l’animal, elle n’avait vu aucun geste brusque, que de douces caresses, et pourtant….

Elle restait plongée dans ses pensées, tant intriguée qu’elle ne réagit même pas quand il quitta le lieu. Elle resta immobile et silencieuse un long moment. A part dans son assiette, elle n’aimait pas les animaux, mais néanmoins les avaient observés souvent et un chat qui se fait caresser, ne s’enfuit pas affolé. Qu’est-ce que l’instinct de cette sale bête avait-il pu déceler ? Devait-elle suivre l’instinct du chat ou le sien ? Devait elle fuir aussi, ou continuer à avoir confiance en lui, et donc en elle-même ?

C’est finalement sa curiosité qui lui fit prendre sa décision, elle voulait savoir, elle voulait comprendre, du moins essayer.

Elle soupira. Retrouver un chat, parti elle ne savait où, dans cette ville qu’elle connaissait à peine, pour seule aide, une direction et le son d’un grelot.

Que savait-elle des chats ? Ils aimaient la chaleur, ils aimaient jouer, ils aimaient se faire caresser.

Première chose à faire, le trouver, le faire sortir de sa cachette sans l’effrayer, attirer sa curiosité pour le faire venir à elle.

Elle commença à fouiller dans la grange, première chose, pouvoir marcher normalement sans craindre de tomber à chaque pas et si possible silencieusement. Elle finit par dégoter un vieux sac de jute et de la corde. Elle découpa le tout de son canif et habilla chacune de ses bottes avec. Au moins le verglas serait un obstacle en moins. Ensuite, appâter le chat… Elle regarda sa cape arrachée et bougonna :


Un peu plus un peu moins….


Elle tira un fil, assez long pour qu’il puisse trainer au sol, auquel elle noua des brins de pailles bien secs.

Elle remonta sa capuche, et sortit, prenant la direction de l’ouest, sans autre bruit que le frottement de la paille sursautant sur les pavés, tentant l’oreille au moindre tintement, guettant le moindre mouvement, longeant les murs, se perdant venelles sans s’être même rendue compte qu’en se glissant dans le trou d’un mur elle s’était introduite dans la caserne.

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*Traduction de Fire and Ice de Robert Frost
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