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[RP] Le Malesoir

Judas
    - Des Fabliaux de Petit Bolchen -


[Le 25ème jour du troisième mois.
An de grâce mille quatre cent soixante.]

Faim. Oui il a faim. Pas une faim des plus morale lorsque couché près d'un corps endormi il remettrait bien couvert et dessert. La main qui s'est tendue se perd sur la crinière de Suzanne, la faim qui l'anime est laide, mécanique et doucement les doigts se replient sur la chevelure tentaculaire de la jeune femme. Un instant seulement, un fugace instant. Le geste s'évanouit dans la seconde, il imprime une douceur qu'il n'aime pas se surprendre. Pas ce matin du moins. Il la regarde, se redresse. Ses yeux se nourrissent de cette image disponible, la faim se voit réprimée. Le jour est là. De son bras libre et presque glabre il attire le corps de la jeune femme à ses cotés, façon bien à lui de l'éveiller.

Le corps nu s'attarde un peu encore, la tâche qui l'attend lui semble déjà difficile. Il faudra encore quelques minutes pour que l'homme s'extirpe de la chaleur humaine, pour que les raides mèches sombres se défassent de celles plus épaisses de l'amante. Entrelacs corbeaux défaits, Judas s'étire de toute sa longueur dans un vilain frisson. Dehors Ayoub attend déjà, les chevaux sont prêts, les chiens aboient. Le satrape le sait. La bouche encore pâteuse vient trouver la coupe de chair qu'une main abreuve dans une cuvette d'eau. Regard en arrière; elle dort encore.

En silence le brun se vêtit sobrement, seul le lourd mantel vient apporter à sa tenue une touche plus solennelle. Les lacets de ses bottes de chasse sont serrés, les gants de cuir sont passés. Ce qui l'attend à l'extérieur ne l'enchante pas, la matinée s'annonce peu jouasse. Pourtant, elle dort toujours. Elle doit en avoir besoin... Il se défile donc, se dirigeant à pas de velours vers le seuil, prêt à l'abandonner à sa fatigue. Voilà quelques temps que les vingt-deux printemps s'ensommeillaient mal, refusant toute aide de la main du marchand de poisons. "Est-ce vraiment nécessaire?" avait-elle mandé. C'était sa façon de dire non sans crainte de froisser Judas. Et c'est parce que le tendron usait de précaution lorsqu'il discutait un avis du maitre des lieux qu'il avait décidé de ne pas insister. Le résultat était là. L'affaire était ingrate, il espéra presque filer en douce et la laisser là, là où était sa place.

Deux jours et deux nuits que le garde n'avait pas réapparu. Petit Bolchen avait décidé de faire encore un peu de mystère. A-t-on jamais vu un garde-chasse se perdre...? La battue s'était décidée la veille, et l'absence au matin de nouvelles achevait d'alerter l'imaginaire des petites gens du castel. Il se murmurait au coin du feu qu'il s'était certainement fait tuer par des braconniers, ou encore qu'une rencontre malheureuse avec un mauvais loup avait eu raison de lui. C'est céans qu'il faut apprendre a frissonner à l'heure où il n'y a plus d'espoir.

Judas avait même surpris Ayoub, d'habitude si taciturne et sur la réserve confier à Moran que c'était là l'oeuvre du Malesoir.

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" Nous sommes les folles plumes des inspirations sans règles "
Suzanne
C'est à peine si elle sent le bras du ténébreux se refermer sur elle, sur ses rêves, son sommeil depuis trop longtemps absent. Elle se déplie lentement, sans pour autant parvenir à ouvrir ses paupières.
Les bruits extérieurs lui parviennent avec difficulté... il faut qu'elle arrive à ouvrir les yeux, pour cueillir l'image de ce visage qu'il l'intrigue toujours autant... mais en vain.

Ce n'est que lorsque la brune sent le vide à côté d'elle, tendant une main vers un corps qui n'est plus là, que ses yeux s'ouvrent enfin. Se redressant sur un coude, elle balaye la chambre du regard, pour capter l'Homme en pleine fuite.

La discussion de la veille était encore bien présente dans l'eprit de Suzanne, aussi, il était hors de question qu'elle soit laissée pour compte dans cette aventure.

Bonjour Judas.

D'un bond, la brune est hors du lit, couverte par le drap malmené, les cheveux ébouriffés, la mine toute aussi sûrement chiffonnée, léger sourire aux lèvres

Attendez moi...

Sans lui laisser le temps de répondre, elle disparait dans la salle d'eau où elle s'affaire à se rafraîchir, ramasser ses cheveux sur sa nuque pour réapparaitre habillée, cinq minutes plus tard, aux yeux de Judas.

Je suis prête, allons-y.

Elle croise son regard, déterminée, elle veut savoir, elle aussi, pourquoi le silence de ce garde chasse.
Judas
Opération fuite discrète ratée. Cette femme avait du flair lorsqu'il avait quelques idées en tête. Aussi l'attendit-il, bras croisé contre le chambranle. Elle avait l'avantage de ne pas passer des heures à s'apprêter, Suzanne n'était pas une femme de grand train et l'architecture de sa coiffure lui importait encore bien moins que les mondanités qu'appréciait le satrape... Une femme du monde, comme dirait l'autre.

Lorsqu'elle reparut, il se dirigèrent donc vers les cuisines où ils piquèrent un peu dans les restes, assez frugalement. L'esprit avait fermé les estomacs, il régnait à Petit Bolchen une ambiance désagréable, mélange de tension et d'appréhension. Les montures furent rejointes, Ayoub passa en revue du bout d'un doigt sombre le tracé d'un itinéraire sur une carte des terres. Judas acquiesça sans mot dire, talonnant son cheval qui entraina dans son sillon une nuée de dogues et de limiers tonitruants.

La battue commençait... Il était convenu de rentrer avant la tombée de la nuit. Mais Judas saurait bien vite sur quel pied danser quant à la défection du garde. Petit Bolchen ne gardait jamais bien longtemps ses secrets pour le maistre des lieux... Pour son plus grand malheur. Ainsi ils partirent par l'ouest, le reflet des trois cavaliers filant à la surface du vivier, les bruits de sabots lourd retentissant au travers des grilles de fer de la fauconnerie abandonnée aux griffes du lière et des intempéries saisonnières. Parfois, il se tournait pour s'assurer de la présence de Suzanne qui avait pour son plus grand plaisir fait des progrès en terme d'assiette. Fort de cette vision, il reprenait concentration sur le bois qui s'ouvrait à eux.

Son odeur de mousse et de pluie le prit au nez, il pria intérieurement pour trouver le garde chasse, quelque part dans les jupons des sous bois... Sans grande conviction. Le Castel n'étant pas forteresse, la compagnie des garde était restreinte. Deux guets, deux gardes chasses. Quand il en manquait un, l'harmonie de Petit Bolchen ne pouvait que s'en retrouver amputée. Cinq lieues. Cinq lieues à inspecter, les chiens étaient déjà bien au devant quand Judas laissa sa place d'éclaireur au grand maure, après une petite heure de progression.

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" Nous sommes les folles plumes des inspirations sans règles "
--Ayoub
Attendre. C’était son quotidien bien souvent. Attendre. Attendre les ordres de son maître. L’attendre lui aussi. Parce que le Maure se devait de toujours devancer ses désirs, de toujours le devancer. C’était le prix à payer pour un peu de tranquillité, de « liberté » si l’on pouvait appeler cela ainsi. Il ne pouvait pas se plaindre tant que ça, le gaillard. Exigeant, d’humeur étrange, misogyne, le maître des lieux semblait plus souple avec lui qu’avec les autres. Savoir se fondre dans le décor, et le satisfaire du mieux possible, ne jamais lui donner l’occasion de se plaindre de ses services, parler peu, et agir simplement. Il avait appris assez rapidement cela, le noirâtre.

Ce matin là, il l’attendait. Levé de bonne heure, comme souvent, Ayoub avait préparé les chevaux, et les chiens pour la battue du jour. L’étranger, bien que physiquement costaud, et peu bavard était sensible. Sensible aux changements de sentiment général. Il sentait l’angoisse se répandre un peu partout dans le castel. Un garde-chasse qui disparaît. Un quart des protecteurs du lieu en moins. Il n’en fallait guère plus aux petit’s gens pour prendre peur, et lancer folles rumeurs. Au fond de lui, le Maure aimait bien ce sentiment qui montait. Lui, n’avait rien à perdre. Pas de richesses, pas de biens matériels, et, pas réellement de liberté. Alors, pourquoi avoir peur ? Peur des manifestations de l’autre monde peut-être. Parce qu’elles sont toujours malsaines. Mais finalement… Il avait confié succinctement à Moran ce qu’il en pensait… L’œuvre du Malesoir, sans aucun doute. Après tout, quoi d’autre ? Qui d’autre ? Les lycanthropes il n’y croyait que peu. Et un loup seul… il en doutait fortement. Un engin à détruire, cet amas de muscle. Mais aussi, un engin à douter. Douter toujours du bruit populaire. Peu fiable. Douter plus encore du bruit des riches gens qui pensaient tout savoir.

Il attendait avec les bêtes, le temps passant, sans voir apparaître celui qui devait partir en battue. Il se doutait bien qu’il ne s’agissait pas là de l’activité favorite de son acheteur. Qu’il risquait de ne pas être de vraiment bonne humeur ce jour. Lui, le chaperon, était plutôt joyeux. Une activité qui ne le dérangeait pas. Qui le changeait vaguement de son quotidien. Léger froncement de sourcil en voyant apparaître son maître, mantel sur les épaules, mains gantées de cuir, accompagné de la brune, qui lui permettait vraisemblablement – à ce que pensait le Maure – d’assouvir ses désirs. Haussement d’épaule et mince grognement, étouffé dans sa barbe, si habituels qu’ils passaient désormais inaperçus, et le Maure de montrer le trajet à parcourir, à suivre, de son doigt basané sur la carte. Itinéraire accepté, d’un hochement de tête bref, et les voilà tous trois en selle, filant, comme prévu, vers l’Ouest, le maître devant, les deux autres suivant, tous devancés par les chiens teigneux. Concentration, et regard affûté du Maure presque impassible, laissant son acheteur se retourner parfois pour zyeuter la donzelle. S’il avait été plus libre de ses dires, de ses actes, plus libre de véritablement dire ce qu’il pensait, il aurait soupiré librement. Les femmes, fléau des hommes. Elles vous les retournaient en moins de temps qu’il ne fallait pour le dire. Le charme qu’ils disaient tous. Soupir retenu, si diminué que le sabot résonnant du trot des chevaux le couvrit.

La journée s’annonçait longue. La recherche presque infructueuse par avance. Tout ce terrain à couvrir. Aussi peu de chance de trouver le garde-chasse en une journée que de devenir un homme affranchi en plusieurs années. Pour ainsi dire, aucune, connaissant le maître. Mais, déterminé, il fallait le rester. Et trouver ce garde-chasse au plus vite, pour ne pas mettre le maître de trop mauvaise humeur, déjà que de bonne-humeur il n’était pas facile à vivre… S’il avait été un véritable croyant, il aurait prié, mais l’esclavage, et sa vision des hommes profondément sombre et pessimiste depuis sa naissance l’avait convaincu plus sûrement que les messes en latin, auxquelles, soit dit en passant, il ne comprenait rien.
Le maître laissa sa place, et le Maure passa devant. Position qu’il aimait autant qu’il détestait. Etre à l’avant était toujours une fierté, prodiguait le sentiment d’être un peu plus libre. Mais l’ombre sournoise du maître derrière rappelait à l’ordre, et incitait à la prudence et à la vigilance. Le Maure garda donc toute sa concentration en continuant de parcourir les lieux et les lieues, suivant au loin les cabots. Le temps passait, filait, le mouvement du soleil suivait son cours. Aucune vue du garde-chasse. L’esclave profitait tout de même de la « promenade », malgré le fait qu’il n’aime pas réellement le cheval. Surtout au galop. Sa grande taille, et sa musculature ne l’aidait guère dans ce domaine où la souplesse, la fluidité et la légèreté primaient. Mais à force de pratiquer, tout finissait par s’arranger. Du moins, on finissait par s’habituer à tout.

Continuant l’inspection, il finit par lâcher un grognement pour attirer l’attention de son maître. Il ne parlait guère, le Maure. Il préférait grogner. Un grognement, assez fort pour passer outre le bruit des sabots galopants, assez mince pour marquer son doute quant à sa vision. A la question muette du maître des lieux, il pointa du menton quelque chose de bien vague devant lui, en faisant ralentir sa monture doucement. Aussi doucement qu’il le pouvait, c’est-à-dire, un peu brutalement. Mais, l’important c’était le résultat, non ?
Morceau de tissu ou reste partiellement effacé d’empruntes ? Animales ou humaines ? Ou était-ce simplement l’instinct du Maure qui sentait quelque chose d’anormal dans ces lieux… ? Instinct, bêtise ou un soupçon de crainte ?
Suzanne
Battements de coeurs, échos de sabots qui résonnent sur les terres brumeuses d'une matinée de printemps prometteuse... prometteuse ...

Elle fait fi de l'accueil aussi glacial qu'un couloir du castel au coeur de l'hiver que lui réserve Ayoub. Là n'est pas l'important, mais le regarde avec franchise et politesse, en guise de salut. Elle est là, il fera avec.


Tête droite, le buste suivant le rythme de sa monture, Suzanne ne craint plus les chevauchées, et c'est heureux, compte tenu du projet du jour.
Judas laisse place à Ayoub pour qu'il prenne la tête du groupe éclectique... si l'on ôte la propension de chacun à ne pas parler plus qu'il ne faut... ce qui leur faisait là sûrement, leur unique point commun.

Et quand l'orée du bois se découpe à la vue de la brune, c'est un étrange frisson qui parcourt son échine, resserrant imperceptiblement les doigts sur les rênes.
Les sens se mettent aux aguets... et se souvient, plus jeune... elle n'avait jamais caché un attrait pour les mystères en tout genre, se plaisant même à imaginer quelques histoires ubuesques, à la hauteur de son jeune âge. Aussi, chaque bruit de la masure devenait l'oeuvre d'un quelconque esprit ou autre fantôme... elle était alors loin d'imaginer qu'en grandissant, cette fantaisie allait faire corps avec elle, exacerbant sensibilité et intuition.

La meute canine fut avalée par les bois, aussitôt suivie par le trio. Le temps passe sans que rien ne se passe...

Sauf peut-être... des chiens encore plus nerveux, qui revenaient vers les montures en tournant sur eux mêmes. Comme... une crainte d'avancer dans les enchevêtrements des racines et flore si particulière des sous bois.

Chacun des sens de Suzanne est en éveil... Ses yeux roulent de droite et gauche, sentant sa respiration devenir plus rapide, en même temps que sa gorge se serre. Un sentiment d'oppression la gagne, les bruits qui sont proches d'elle deviennent étouffés, jusqu'à ne presque plus les entendre... Pas même le grognement du Maure... dans la moiteur du sous-bois, elle s'enfonce encore... attirée... Comme un souffle autour d'elle, une ombre qui veille, l'angoisse monte en elle. Les mains qui se crispent un peu plus et la monture renâcle alors, marquant un brutal arrêt devant une racine tordue.

Les yeux de la brune s'agrandissent d'effroi, ses lèvres forment un "O" où aucun son ne sort. Là, couché dans la fougère, un homme... supposément le garde-chasse... étendu... égorgé, les yeux blancs tournés vers le ciel.

Son sang se glace, ne parvenant pas à détourner son regard de la vision d'horreur qui s'offre à elle.
Impossible d'émettre le moindre appel...elle veut crier, se faire entendre..
Un faible murmure sort d'abord de sa gorge, pour se transformer en cri de détresse...
Judas
Si les grognements ou les silences de l'esclave sont entrés dans les habituelles perceptions du Von Frayner et lui font une escorte à laquelle il prit l'habitude d'être imperméable, le cri de la taciturne Suzanne lui pourfendit l'esprit et les tympans. Ce ne fut pas tant l'ampleur qui avait été amoindrie par l'éloignement du trio qui le poussa à bifurquer vivement dans un sursaut ravalé... Mais l'inaccoutumé d'une telle manifestation. Elle lui permit de se rendre compte que la jeune femme n'était plus sur leurs talons, ce qui le fit tiquer.

Il ne la vit pas, et les foulées de sa monture n'arrangèrent rien sur la minute. Percevoir l'écho mourant d'une femme dans un bois n'est pas des plus aisé, il tourna un peu sur lui même pour savoir quelle était la direction à prendre... Et lorsqu'il la trouva enfin, pâle et l'oeil emplit d'effroi, il comprit qu'elle avait mis la main - ou le sabot - sur l'objet de leur recherche. Un long frisson ébranla son échine, avant même d'oser poser ses yeux sur ce qui avait poussé Suzanne troquer son faciès doux et avenant par ce masque peureux. Mais le regard est désobéissant, toujours, autant dans le décolleté d'une jolie créature que dans l'intrigue d'un tas de feuillages un peu trop bourdonnant à son gout...

Un geste est avancé vers l'harnachement de l'animal de Suzanne qui montrait quelques signes tempétueux, le corps sans vie du pauvre hère est là. Gisant sur un linceul de feuilles et de tourbe fraiche, le garde chasse est atrocement mutilé. Un hoquet désenchanté s'échappe des lèvres sans consistance de Judas, tandis qu'il les éloigne tout deux de la macabre découverte. Constat amer.


Humpf... Le Malesoir...


Regrettant presque d'avoir donné à suzanne l'occasion de combler quelques insomnies futures par de tenaces cauchemars, il tira plus fort sur le mors de son cheval, le pressant à revenir dans le giron d'Ayoub. Le maistre des lieux refusa de retourner à la dépouille, son image restant fermement ancrée à son esprit. Ho, il en avait vu d'autres oui... Mais il y avait une certaine part d'affect dans la perte de l'un de ses garde chasse, un fidèle homme en sus. D'un geste fébrile, il pointa son index de cuir en direction du charnier naissant pour le Maure. Le sale travail lui incombait. L'esclave aura bien vite compris que la battue prenait fin céans. Les chiens hurlèrent un peu, ce qui acheva de stresser notre homme.

Une gueule béante et vrombissante, des yeux vaguement révulsés, incolores, hyalins. Une gorge ouverte en sourire mortifère... Le Malesoir avait frappé, toujours aussi salement. Avec accablement, Judas accusa un regard sans teint en direction de sa voisine. Voilà que c'est le maistre qui ramène le tribut de son obligé... Son cadavre. Lui qui était parti courser la laie et ses petits, Judas ne remarqua pas qu'il était mort sans avoir rien chassé.

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" Nous sommes les folles plumes des inspirations sans règles "
Suzanne
Le coeur est affolé, les tempes pulsent, la respiration courte... plus que la vision elle même, c'est le sentiment profond d'être épiés, entourés d'une ombre... une présence... humaine - ou pas - qui lui serre la poitrine.

Le temps s'arrête. Un lourd silence pèse autour d'elle... Les articulations de ses doigts blanchissent de serrer avec force les rênes d'une monture nerveuse... il faut que la main du Maître attrape une lanière de cette dernière pour ramener la brune dans une réalité, peut-être encore plus effroyable que le pire des cauchemars...

Le murmure du ténébreux est cueilli au moment où elle tourne vers lui un visage défait... Elle sent juste que sa monture s'ébranle et se crispe davantage, se laissant guider par Judas.
Nul mot ne peut encore franchir ses lèvres tremblantes, assaillie de toute part de glacials frissons. C'est à ce moment que les bruits environnants reviennent à ses oreilles... craquemments, bruissements...

Revenus près d'Ayoub, il faut encore quelques secondes à Suzanne qui n'a de cesse scruter chaque bosquet, chaque branche, chaque détour, pour enfin se ressaisir un minimum et laisser Judas ordonner au Maure d'aller chercher la dépouille.

Croisant enfin le regard d'un Judas aussi blanc qu'elle, sinon plus, elle talonne son cheval pour se mener jusqu'à sa hauteur...

une présence est là... rentrons... presque une supplique... qu'est ce que... le Malesoir..?

La voix se fait plus basse encore, comme si le simple fait de prononcer le nom de ce mystère allait le faire apparaitre... le regard noir se fait interrogatif, sur fond d'horreur.
Judas
Il n'y a personne.

Sans appel, Judas réplique presque sèchement. Puis réalisant que ce n'est que l'expression de sa propre crainte, ou une façon de se rassurer, il se radouçit, emportant dans son sillon suzanne et ses craintes. Ses yeux pourtant n'ont de cesse que de fureter autour, et bien que sachant le Malesoir ne jamais trainer autour du lieu de ses méfaits, l'homme est partagé. Il lui fit face, se retournant à sa question, pour ne pas y répondre, pour ne pas laisser monter cette tension ridicule que le bois et ses bruits environnant ne font qu'attiser.


Suzanne, il n'y a ... Personne.


Et sa silhouette cuirassée de se tourner de nouveau vers le chemin retour, éperonnant sa monture. Les chiens suivent, un ultime ordre fuse pour l'arrière:


Ayoub, presse-toi, ramène-le à l'Azraël pour qu'elle fasse le nécessaire.

Car c'est la Croque-pelle de Petit Bolchen qui entrera dans la danse, mettant à bien ses talents pour rendre au pauvre homme sa dernière demeure. Judas la payait pour cela, pourtant il aurait préféré cette fois la payer pour rien. La fossoyeuse poserait peut-être des questions, tout comme Suzanne, tout comme les autres.. Et comment raconter à des non natifs des lieux ses plus intimes secrets?

Il l'emporta, comme on emporte de vilains souvenirs. L'escorte des limiers battant les sentiers plats jusqu'au castel qu'ils semblaient avoir quitté depuis une éternité. Retrouver les remparts rassurants, le foyer qui échauffe et le vin qui grise. Retrouver Petit Bolchen et ses gens, bien vivants. La nuit tombait lentement.

Lorsqu'il mit un pied à terre, écrasant les gravillons dans un crissement tendu, Judas prit soin de ne pas croiser le regard de la jeune femme. D'abord, une coupe et l'accueil de l'âtre qui chauffait la Grand salle. Après, des réponses, peut-être. Le bras protecteur du Von Frayner s'abatit sur les épaules de Suzanne et l'invita à rentrer, sans mot dire.

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" Nous sommes les folles plumes des inspirations sans règles "
Suzanne
Il élude... elle comprend... elle-même n'a pas forcément envie d'entendre maintenant de quoi il en retourne. Elle se fait ombre de Judas sur le chemin du retour... ombre muette.

L'image du pauvre hère dansait devant ses yeux, prisonnière de son esprit. Mâchoires crispées, elle tente du mieux possible de faire abstraction de cette tension qui lui fait mal aux tempes.... réprimer le frisson qui ne la lâche pas... elle aimerait que tout cela ne soit que son imagination... Elle posa les yeux sur le profil de Judas... comme pour se rassurer... voir le vivant, pour... occulter la mort.

Elle se laisse emmener, couverte par son bras, pour franchir la porte, la refermer.. être à l'abri, du moins, en avoir la sensation.

Ils retrouvent le foyer où crépitent, presque avec insolence, les hautes flammes. il ne fallut pas longtemps avant que chacun se retrouve avec une coupe entre les mains, et de sentir le liquide couler dans une gorge sèche.

Judas ? dites-moi... ce que c'est ....

Elle ancre son regard dans le sien, serrant la coupe entre ses doigts... dusse t-elle le regretter...
--Ayoub
Le Maure avait repéré un indice. Arrêtant sa monture, assez maladroitement, mais plutôt efficacement, il fit fi des deux autres, pour se concentrer un instant. Un mince instant. Son regard à l’affût d’un détail qui indiquerait la direction prise par… Un cri. Il n’avait pas remarqué la disparition de la donzelle. Grognement mécontent. Pourquoi fallait-il toujours qu’elles n’en fassent qu’à leur tête, qu’à leur guise ? Ne possédaient-elles que le pouvoir d’agacer et d’énerver le Maure ? Un regard très rapide vers son maître, et le Maure de regarder à nouveau le sol. Trouver les indices de la direction du vraisemblablement mort était sans doute trouver la crieuse. Il cherchait au sol, se fiant plus à sa vue qu’à son ouïe, la sachant plutôt vague dans l’environnement du bois. Echos, éloignement et ricochet. Car oui, pour lui les sons pouvaient ricocher. Comme les coups. Ils laissaient des traces un peu partout. Un peu trop d’ailleurs.

Grognement du Maure à nouveau à cette pensée. Il voit son maître filer en vitesse dans une direction. Haussement d’épaule, et le basané remonte sur son cheval, lentement, à cause de sa corpulence. Agilité, certes, mais pas avec ces bêtes là. Le temps qu’il reprenne sa place et commence lentement, très lentement – au pas ?! – à rejoindre son maître et sa compagne, il les voit revenir, assez rapidement, les visages blêmes, pour ne pas dire blafard. Moche. Il pense beaucoup, mais dit peu de chose le Maure. Mieux valait pour lui. Un brin d’humour traversa son esprit, qu’il garda pour lui. Cynique. Faites pas cette tête, on dirait que vous avez vu un Maure… Cynique, mais qui le faisait sourire, lui. Il fallait dire qu’il n’avait pas encore aperçu le cadavre mutilé. Un regard vers son maître, qui pointe son doigt dans une direction. La direction d’où ils arrivent tous deux.

Nouveau grognement du Maure. Sa façon habituelle, et coutumière de parler. Il comprend sans en douter une seule seconde au vue de leurs visages, de leur comportement, de leur empressement à quitter les lieux que le divertissement de la journée avait déjà prit fin. Il aimait rester à l’affût, à la découverte d’indice, le Maure. Même s’il ne semblait pas si doué que cela. Disons que ça le changeait de l’accoutumé. Son regard est toujours fixé sur le bras du maître. Il finit par le longer, passer le doigt pour cibler véritablement la direction. Grognement. Comprendre qu’il ira seul. Que c’était à lui, comme toujours, qu’incombait la plus succulente des tâches. Il retient un soupir qui serait mal perçu par le maître, si tant est qu’il puisse, dans son état, percevoir encore quelques bruits légers. C’était sans parler de l’état de peur de la donzelle. Légère grimace tout de même, en songeant au cadavre. S’il les avait tout deux mis dans pareil état. Nouveau grognement en guise d’accord, et le Maure de se diriger dans la direction indiquée, et de découvrir la scène.

Pas horrifiante pour le Maure. Repoussante certainement. Laid. Il était laid. Un travail de bouchers. Ou de bûcherons. Plus blanc qu’un linge. Plus rouge aussi. Un mélange répugnant de blancheur et de sang. Blanc comme la mort, et non comme la pureté. Il n’avait jamais aimé le blanc, Ayoub. Les yeux de ce dernier parcourt la dépouille, sans une once d’horreur. Il en avait déjà vu. Pas ainsi. Mais, un mort reste un mort. Qu’importe l’apparence qu’il avait alors. Selon lui. Il parcourt donc la dépouille des yeux, notant quelques détails mortifères, quelques traces, quelques… Ses yeux se posent tout autour du corps, cherchant, songeant, réfléchissant. Il n’avait donc rien chassé. Ou on lui avait volé ses gibiers… Mais… Cela l’intrigua. Haussement d’épaule et raclement de gorge. Ça n’avait sans doute, aucune véritable espèce d’importance. Et puis, qui cela intéressait ?

Il se mit à l’ouvrage, effectuant ce que son maître lui avait demandé de faire. Douce habitude qui évite de se poser trop de questions. Il ordonne, on obéit, et on agit. Et la vie s’en trouve bien plus simple. Elle perd de surprise, de liberté, de réflexion. Mais n’était-ce pas ce que l’on voulait des esclaves ? Le cadavre plié en deux sur son épaule, car il ne fallait pas lui demander de faire un travail trop propre, ou dans la finesse, il revient prêt de son maître et de la belle épouvantée. Arriver lentement, car il ne voit pas la raison de se presser, et percevoir un chuchotement au loin, puis une réplique plus sèche du maître. Sans en comprendre véritablement le sens. Haussement d’épaule qui fait se balancer la tête et les bras inertes de la dépouille sur lui, avant de le déposer, sans douceur, le ventre sur le cheval, et de grimper en selle. Délicatesse quand tu nous tiens. Il était simple à comprendre que pour le Maure, la mort ne représentait plus grand-chose. Il n’en avait plus peur. Depuis longtemps maintenant. Et quand la vie perd de son sens, peut-être espère-t-on trouver un sens dans la mort. A moins que ce ne soit que de l’indifférence pure. Ou une froideur absolue. Qui savait ce qu’était et ce que pensait réellement Ayoub… ?

A peine monté, tenant la bride du cheval d’une main, et de l’autre la dépouille, il les voit partir à vitesse folle dans la direction du château. Devançant les chiens. Grognement. Il allait de nouveau, rester en arrière plan, avec la sale besogne, l’ordre cinglant, sans être plus prit en considération que cela. Regard noir et cynique vers le couple. Qui ne le voit pas, forcément, trop absorbé par leur course et l’envie intense de partir loin de ce lieu inquiétant. Ils avaient tous deux peur. Peur… Mais peur de quoi ? Si la donzelle pouvait simplement être choquée par cette vision, subir une peur de la mort, de la souffrance, une peur des cauchemars, une peur des lieux, une peur de son imagination, l’esclave connaissait son maître. Et ce comportement était étrange. Il avait peur aussi. Sa façon d’être en témoignait. Et il ne pouvait le cacher au Maure, qui le connaissait depuis le temps qu’il le servait. Ils avaient peur donc, et ils fuyaient, rentrant au plus vite au château. Sans se soucier un seul instant de la distance qu’ils mettaient au Maure. Lui, pouvait bien se retrouver éloigné du couple et des chiens, sortir le dernier, presque seul, du bois, et « risquer » on ne sait quoi. La peur rend égoïste. La richesse et la noblesse plus encore. Les deux mêlés, n’en parlons pas. Grognement. De colère, de fatalité, de résignation. D’abnégation. Après tout, son maître pouvait disposer ou non de sa vie en toute circonstance. Il partit au galop, tentant de laisser le moins d’écart possible entre le groupe et lui.

Se presser et le ramener à l’Azraël. L’ordre avait fouetté l’air. Plus vivant que l’homme qui l’avait lancé. Plus sûr de lui aussi. Comme un homme pouvait se définir par sa façon de parler, de se tenir aussi. Son maître dirigeait, commandait, ordonnait. C’était cela qui le définissait. Parfois il brisait, il achetait, il faisait du mal. Parfois il semblait presque protecteur, avec une certaine femme notamment. Mais ce qui lui conférait véritablement son identité, du moins tel que le percevait le Maure et sans doute les autres esclaves et domestiques, c’était son autoritarisme. Plus que de l’autorité. Un ordre. Une exécution. Il n’avait d’autre choix. Même si l’idée ne lui plaisait guère. Il n’aimait pas cette Croque-pelle. Intuition et reste de croyances de son pays. Il la craignait. Car le Maure craignait plus les vivants que la mort. Car les vivants peuvent faire plus de mal, et plus longuement que la mort. Ou du moins, de manière irrévocable, qui condamne le reste d’une vie. Quand la mort y met, pleine de bonté, un terme. Grognement en arrivant près de la demeure échopétique de l’Azraël. Froncement de sourcils, le Maure se compose une face glaciale, qui n’admet aucune question, aucune émotion. Qui ne permet aucune approche.

Il descend de cheval, et attrape le vulgaire garde-chasse qu’il reprend de la même manière sur son épaule, poussant la porte avec le pied. Un coup. La pousser fortement, et l’envoyer claquer contre le mur, et entrer. Après un hochement de tête, très mince, en guise de salut, il déposa la dépouille au pied de la fossoyeuse, sans la regarder une seule seconde avant. Se relever lentement, et poser un regard sur elle, lâchant de sa voix grave et sans appel :


Ordre du maître. Vous devez faire le nécessaire

Se retourner, sans rien ajouter, trouvant qu’il a déjà trop parlé aujourd’hui, avec cette simple phrase. Se retourner pour fermer la porte, et la regarder à nouveau. Voir son visage, non blême, car elle est habituée la fossoyeuse. Mais tout de même, un peu plus blanc qu’à l’ordinaire sans doute. Dans sa vision de Maure. Voir son visage qui marque plus l’incompréhension. L’interrogation. Lire dans son regard tout un tas de questions silencieuses en fixant de ses yeux aux prunelles froides du Maure. Attendant peut-être des réponses. Ne répondre que par un haussement d’épaule, en montrant du menton le corps sans vie, comme pour lui faire comprendre que les seules réponses qu’elle pourrait sans doute avoir se serait la dépouille qui les lui apporterait. Grogner aussi insatisfait qu’elle. L’homme n’est qu’un être emplit de curiosité malsaine. Il ne vit que par curiosité, ne parle que par curiosité. Il n’est que curiosité. Il referma la porte derrière lui, sans ajouter de sons. Ni autre grognement, ni autre phrase qui lui échappe, ni soupire. Rien. Un être de silence. Il remonte sur son cheval, et rentre à la demeure. Sans bruit. S’effaçant presque. Voulant retrouver sa tranquillité. Il savait qu’il pourrait en profiter ce soir. Le maître, sous le coup, sous le doute, le maître qui semblait en savoir bien plus que tous sur les raisons, et les causes de cette mort, serait occupé sans doute à répondre, ou du moins essayer, aux questions de sa donzelle, et tenter de la réconforter, de la veiller pendant la nuit qui s’annonçait cauchemardesque.

En silence, le Maure s’effaça un peu. Repensant aux bruissements étranges de la forêt. Ressentant à nouveau malgré lui, et malgré sa non-peur de la mort qu’il affectait, ses regards, cette présence étrange et angoissante qu’il avait ressenti dans le bois, en ramenant la dépouille, sur le sentier du retour. Malaise. Trouble. Inquiétude qui monte. Qu’il disperse dans une coupe d’alcool, en attendant les prochains ordres. Pause, silence, inquiétude. En attendant la réaction populaire et les questions de la foule. Silence, noirceur, nuit et cauchemar. Bienvenue au Petit Bolchen…
L_azrael


    Petit Bolchen s’était vu déserté d’une partie de ses gens tôt le matin pour une battue. Une histoire comme elle les aimait. Un disparu, du mystère, des inquiétudes, des rumeurs. Haha !! Ca fleurait bon le repos éternel tout ça. Et s’il n’avait pas été question d’un garde-chasse du domaine sans doute que l’Azraël se serait réjouie à l’idée de retrouver un peu d’occupation. Mais pas respect pour les vivants, elle s’était retenue le temps qu’ils partent à la recherche du disparu et resta dans le silence du domaine.

    La journée n’était pas mauvaise, le ciel laissait présager un temps clément. La Croque en profita donc pour fuir les murs du Castel avec pelle et râteau. C’est qu’entre les gamines, les folles et les esclaves l’Azraël ne trouvait pas forcément son compte à rester cloitré au castel. C’est donc d’un pas décider, armé de ses outils que la Glacée se dirigea sous le grand chêne qu’elle avait repéré a son arrivé. C’est là qu’elle passerait le temps aujourd’hui. Certain pour s’occuper faisait de la broderie, d’autre allait à la chasse, certain priait ou jouait aux cartes. L’Azraël, elle, préférait la terre. Il n’y avait rien de mieux selon elle qu’un coup de pelle au sol pour oublier tous ses tracas. Et même si elle ne disait rien à personne, ces derniers ne manquaient pas dans l’esprit torture de la fossoyeuse.

    Sans décrocher un mot, la brune ratissa un grand carré sous l’arbre centenaire, chassant la courtepointe des branches mortes de l’hiver. Puis le métal froid entama son œuvre… Pied après pied, pelle après pelle, un trou béant fut creusé. Et mitaine disparu dans les entrailles terrestre. Chevilles, genoux, cuisses, hanches, ventre, nombril… A mesure qu’elle s’enfonçait son esprit se vidait et le soleil déclinait. Il lui fallut abandonner son œuvre pour rejoindre le Castel avant que l’obscurité ne recouvre le domaine. C’est quand elle rangeait ses outils que le Maure fit son entré dans l’appentis, jetant à ses pieds un corps inanimé. Un homme égorgé… La souffrance se lisait sur le visage du pauvre hère.

    Soupire. Ainsi donc voilà son premier client… Elle aurait préféré un vilain pas beau. Un type louche. Un camé. Une brute. Un grec. Peu importe. Mais là, bof. Elle n’avait pas envie que cet homme traine ici, coinçant son âme sur terre. Enveloppé dans le maigre linceul de ses vêtements souillé, l’homme fut rendu à la terre, une pièce d’argent entre les dents.


    Pour le passeur…

    Une maigre prière s’envola, dans le silence de la nuit.
    Ainsi se termina la vie d’un garde-chasse de Petit Bolchen.


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Judas
Il avait gardé le silence un instant, tournant et retournant les méfaits du Malesoir en son esprit. Le vin avait coulé, apporté par Nyam, et Judas était resté muet aux questions de Suzanne. Un garde chasse, une petite paysanne, des chevaux et des chiens. Les légendes de Petit Bolchen avaient la vie dure, et même si le Von Frayner n'était pas superstitieux, il gardait une certaine réserve quant à la cause réelle de ces évènements. Le Très Haut savait, Le Très Haut punissait aussi. Quelques gorgées vinrent délier ses lèvres, Judas observa alors ceux qui l'entouraient.

Petit à petit, l'âtre avait vu les gens de Petit Bolchen se rapprocher de sa chaleur, dans l'attente peut-être d'un verdict du Maistre des lieux, de réponses quant à la trouvaille de la battue. Ho, les petites gens savaient déjà tout, venir s'informer officiellement ne faisait que légitimer ce savoir de bruits de couloirs... Une façon d'accepter tacitement n'apprendre la vérité que de la bouche de leur maitre, bien qu'il l'eusse déjà entendue aux commérages. L'iris et la petite Eleonore étaient apparues, discrètes. Ayoub avait repris sa place près de la porte. La Grand salle toute entière semblait suspendue aux lèvres de Judas... Il y eut un craquement de braise, puis une quinte de toux. Un léger soupir gonfla la poitrine du Von Frayner.


J'eus une soeur par le passé. Une soeur que j'aimais profondément. Elle s'appelait Marie.

C'est ainsi que l'on pouvait commencer à conter la légende du Malesoir... Une vieille servante resserra le châle qui couvrait ses épaules, Judas lui s'enfonça dans son siège, le regard se perdant dans la danse des flammes qui éclairaient d'un rouge sang les visages de l'assistance. Oui, Judas avait eu une soeur, et un frère aussi. Théobert Lazarus. Et si l'on connaissait mal la fin tragique de cette première, tout petit Bolchen savait les griefs entre Judas et son cadet. Et tout le monde se gardait d'en parler.
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" Nous sommes les folles plumes des inspirations sans règles "
Alzin
[Un peu plus tôt...]

L'Homme. L'Homme est une parfaite imperfection. Pour assouvir ses instincts les plus primaires, il est capable de voler, de piller, de violer aussi et surtout de tuer. Tuer par nécessité pour survivre car l'Homme est égoïste. Chaque actes supposés désintéressés ne sont qu'en réalité des pions de plus qui prennent place sur le grand échiquier de Sa vie. Tuer pour le plaisir. Tuer par désir, pour ne pas mourir. Se sentir renaître à chaque fois que le dernier souffle de sa victime s'évapore comme un nuage de fumée. Éphémère. Comme des empreintes en bord de plage. La mer nonchalante les efface. Aucunes traces ne résistent au temps. Les paroles s'envolent, les écrits s’effritent. Poussière tu es, poussière tu resteras.

L'égoïsme. Puisque l'on nait par d'autres. Qu'on grandit par d'autres. Et qu'ensuite, nous prenons tout sans rien laisser. Durant tout ce "processus", l'Homme ne voit qu'une seule ligne d'horizon. La sienne. L'Amour avec un grand A, n'est qu'une conception erronée. Il n'existe pas. Chacun veut son bout de gras. Se sentir exister grâce à l'autre. Lui donner le moins possible et recevoir le plus grand des retours. Puisque offrir, c'est difficile. Cela demande des efforts. C'est un acte altruiste. Or, l'Homme ne l'est pas. Te souviens-tu de la dernière fois que tu as fait don de Toi, sans arrières pensées ? Ne te mens pas. Le mensonge est la pire des trahisons. Surtout quand elle est adressée à soi-même. La franchise est le fléau des forts et des braves. Ne pas avoir peur de prendre, avouer qu'on se moque éperdument de l'existence des autres, survivre en leur marchant sur la gueule. S'élever sur le plus haut trône possible de la vanité ou ce qui s'en rapproche. Les mots n'ont pas assez de termes pour définir qu'un être ne se bat que pour lui. Vilipende ses congénères pour hisser bien haut son étendard. Et périr seul. Puisque ceux qui ne réussissent pas, ne sont que les candidats à leurs propres défaites. Ceux qui souffrent de la compagnie n'ont pas eu ce qu'ils voulaient. Et pour combler ce vide, s'espèrent une offrande, celles de se rassurer auprès des autres. Ainsi tourne le monde. Les sept péchés capitaux sont presque des qualités, quand on y songe...

Et voici l'un des prétendants à cette quête infinie.

Elle vacille, elle danse. Cette lumière timide flirtant avec les sens de cette bougie pleurant à chaudes larmes. Quelques fois d'une brillance étonnante, d'autres elle semble bien lasse et donne si peu. Que la lumière a bien du mal à trouver son chemin pour aller à la rencontre du visage usé de notre homme. Une masure à la toiture déchirée laissant passer les plaintes des intempéries. Une paillasse hôte d'une faune infecte, celle des nuisibles insectes. Le corps meurtri par une nuit agitée. Sans doute que les remords lui assènent quelques coups bien placés. A moins qu'il ne s'agisse de l'humidité qui lui interdit de sombrer dans les bras soporifiques de Morphée. Faut dire que sa conscience a abandonné depuis un bon moment. Du moins, c'est ce qu'il tente maladroitement de faire croire.

L'estomac dans les talons. N'ayant pu grailler que quelques bouts de viandes séchées ces derniers jours. Il doit se mettre en chasse. Même si cela lui intime de prendre ce qu'il y a de plus cher. Du moins, c'est ce que l'on dit. La rareté fait monter la valeur. Et des hommes et femmes en vie, ils n'en manquent pas. Cherchez l'erreur.

Lame en main. Le prédateur est à l'affût de sa proie dans les sous bois. Nous sommes tous la proie de quelqu'un. L'attaque a juste diverses formes. C'est la raison pour laquelle, il est parfois difficile de distinguer quand nous nous trouvons juste pris au piège ou sur l'autel de notre sacrifice prochain. Mais là encore, c'est la nature propre de notre prochain.

A quelques pas, furetant à droite à gauche, se trouve ce qui semble être un garde chasse ou une pauvre hère cueillant ou chassant loin des regards d'une noblesse de privilégiés. Peu importe. Les raisons de sa présence, il s'en moque ouvertement. Il constate juste que sa future victime a en sa possession de quoi caler sa faim pendant quelques maigres jours. Alors sans une once d'hésitation, il s'approche à pas feutré, tapis dans l'ombre. Le geste est précis, vif et brutal. Le reste...n'est là que pour son propre divertissement. Pour y laisser sa marque. Le martyr de sa "folie" n'a pas rendu son âme sans souffrances. Et c'est ce qui compte le plus...

Disparaître avec son dû.

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Judas
Aimer profondément. De profondeur justement, qui pouvait sonder celle-ci, malsaine et interdite? Amour incestueuse, pourtant amour tout de même. Judas poursuivit sans donner à ceux qui ne connaissaient pas les détails sordides de cette relation l'heur de les découvrir. Il est des secrets que les hommes emportent dans la tombe, fermés à double tours dans des coeurs ankylosés et que quoi qu'il arrive, et quoi qu'il survienne, jamais ne se sentent prêts à partager. Comme celui d'aimer profondément.

J'eus aussi un ennemi, fervent, qui durant toute mon adolescence s'avéra être un adversaire à ma hauteur... Marcus de son prénom. Il me devançait une fois sur deux au marché des esclaves, s'arrangeait pour que de folles rumeurs circulent sur mes moeurs et mes fréquentations, tentait toujours d'être meilleur que moi en affaire, me volait mes femmes...

Lui volait sa soeur. L'amertume était criante sur les traits du Sybarite, il la noya d'une salve de Bourgogne. Judas éludait totalement les coups qu'il rendit au jeune homme lors de cette période de guerre, après tout le but n'était pas de narrer ses mésaventures.


Un jour, alors que j'essuyais un énième affront de sa personne, je me rendis compte de façon totalement fortuite de la relation cachée qu'il entretenait avec Marie. Ils étaient amants. L'idée que ce pendard, tout noble et bien né soit-il, touche à ma soeur me fut insupportable. Je la fis enfermer chez nous, le temps de lui faire recouvrer ses esprits et de se détacher de Marcus... En vain. Elle s'échappa, le rejoignit, et je gage que ce fut par pur esprit de vengeance; il la fit assassiner.


Un long frisson vint secouer son échine et faire dresser les poils de ses bras. Le souvenir était net et tranchant, bien que la peine se soit diluée quinze ans après. Les yeux du Von Frayner restèrent obstinément figés sur le feu, brillants et muets.

Pas comme on exécute le gibier, promptement et proprement pour que sa chair reste tendre sous la dent, non. Il la fit briser, et fit rapporter son corps souillé et pantelant dans son lit, chez moi. Je revois nettement cette posture, et ce regard... Je revois Marie, ce qu'elle fut, et ce qu'il en fit.

C'était hier. La douleur a cette mémoire tenace. Judas avait porté le deuil d'un massacre, longtemps, jusqu'au soir où il avait rencontré l'Azrael et lui avait mandé de détruite la sépulture qui le rattachait toujours et encore à ce souvenir. L'acte était lourd de sens, et certainement déloyal. Mais la fidélité est un coup de surin que Judas ne sait pas recevoir.

De ce qu'il advint de Marie Von Frayner, certains pouvaient le savoir, le drame avait fait le tour de la ville, les vieux s'en souvenaient encore. De ce qu'il advint de Marcus par contre... Seul Judas pouvait le conter de sa voix si cassée et de ses lèvres si minces. Les légendes naissent souvent bien moins de l'abscons que de faits terribles.

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" Nous sommes les folles plumes des inspirations sans règles "
Suzanne
Un long frisson parcouru son échine... ce n'était plus Judas face à elle. Mais le Malesoir. Une imagination débordante, un pouvoir de l'esprit qui l'effrayait elle-même... Une pointe de regret la traversa quand elle surprit la mine du satrape, ramené à des souvenirs douloureux... mais il était trop tard... elle avait vu le corps... vision d'horreur...

Elle n'était plus près du foyer, elle était au milieu du bois. Il n'y avait plus de flammes, ni de chaleur. Juste un pâle rayon de lune qui jouait avec insolence avec les écharpes nébuleuses, comme pour assombrir encore. Ce n'était pas les petits pas feutrés des acteurs de Petit Bolchen qu'elle entendait, mais les rumeurs sans faille que soufflaient les feuilles tremblantes sous une brise tiède.

... elle voulait savoir.

Serrant dans ses mains la coupe à s'en faire blanchir les phalanges, attentive aux moindres de ses mots, elle attendait dans le mutisme qui la caractérisait, que l'histoire du Malesoir soit contée.
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