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[RP] Que venez-vous faire dans cette galère ?

Morelius
[A bord du Danezy, quelque part au large de Montpellier]

À peine le temps pour Morelius de se pencher au-dessus du bastingage : son dernier repas, arrosé de piquette, a jailli hors de ses lèvres. Il a suivi une trajectoire fétide avant de se perdre dans l’écume et les vagues. Encore convulsé par les haut-le-cœur, l'homme de main essuie les filaments baveux qui lui poissent le menton. Deux toises plus bas, la mer se soulève et bouillonne, cinglée en cadence par l'étrave du navire.

Morelius n'avait jamais aimé la mer.

Selon lui, les paltoquets qui se gargarisaient sur la beauté des flots, ils n’avaient jamais posé le pied sur un navire. La mer, ça secoue comme une rosse mal débourrée, ça crache et ça gifle comme une catin acariâtre, ça se soulève et ça retombe comme un tombereau sur une ornière ; et c’est plus gras, c’est plus trouble et plus limoneux que le pot d’aisance de feu sa grand-maman.

Beauté des horizons changeants et souffle du grand large ? Foutaises ! La mer, c’est votre cuite la plus calamiteuse, en pire et sans l’ivresse.

Morelius n'avait jamais aimé la mer, et ce n’était pas près de s’arranger.

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Morelius
[A bord du Danezy, quelque part au large de... la cote ?]

Tant bien que mal, l’équipage improvisé du Danezy avait su manœuvrer pour sortir une énième fois du port où, heureusement, seules quelques barques de pêcheurs croisaient. Sous les ordres de Theolenn et les ronchonnements de l'armateur, Morelius courait en tous sens sur le pont, l’oreille se faisant peu à peu au vocabulaire maritime et aux jurons épicés des passagers qui se demandaient à quoi rimait ce manège. Les voiles se gonflèrent sitôt qu’elles furent hissées et ils mirent cap à l'est. Theolenn tenait la barre, fixait l’horizon sans ciller et, enfin, ne hurlait plus d’ordre.

Morelius se laissa choir sur un rouleau de cordage. Il avait briqué le pont et transporté en cales innombrables caisses de bois. Il avait ensuite démêlé filins, grimpé aux mâts pour vérifier l’état des cordages et poulies. Jamais il ne s’était abaissé à si dégradantes et si épuisantes tâches. Il était exténué et prenait ce court répit comme une délivrance. Mais il ne perdait pas de vue sa mission.

Quand tout le monde regagna sa cabine, lui se faufila discrètement vers les cales.


– Je veux savoir ce que nous convoyons. Ils nous ont engagés sans y regarder de trop près et je suis convaincu qu’il y a là-dessous mauvaises combines. Je préfère prévenir les coups fourrés qu’en subir les conséquences.

Il n’eut guère de mal à se glisser en cale. Oublié un instant par ses nausées et rasséréné par l'air frais de la cale, il en profita pour ouvrir trois caisses dont il examina le contenu d’un air entendu. En son temps, il avait lui aussi pratiqué noble art de contrebande, bien que sur terre exclusivement, et sa découverte lui donnait maintenant impression de connaître un peu mieux leur commanditaire. Il recloua soigneusement les caisses pour masquer son passage.

Une fois de retour sur le pont, il alla immédiatement s'en ouvrir au capitaine Theolenn:


– Je n’aime pas ça, capitaine. Je n’aime pas ça du tout… La contrebande cela suppose des hommes de l’autre côté de la mer qui réceptionneront la marchandise… Et je me demande foutre quel rôle nous sera réservé à tous deux. Je crois qu’il faudra encore que nous nous tenions prêts à nous défendre.
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Theolenn
[Dans la cabine du capitaine, mironton, mirontaine…]

Theolenn, elle, aimait la mer sous toutes ses formes, d'huile, en rouleaux, en dos de moutons, en creux vertigineux, en murs verticaux, bleue, verte, anthracite… Elle aimait son odeur, la façon qu'elle avait de vous fouetter le visage quand elle était en colère, les secousses façon montagnes russes jusqu'à ne plus voir l'horizon qu'en un rythme sinusoïdal, tout ça et pire encore, elle adorait. Malade, elle? Jamais! Bien au contraire, le régime marin avait l'art de lui nettoyer la tête comme rien d'autre… ou peut-être …mais ça, c'était un registre d'émotions différent... quoique, en y réfléchissant mieux... mais bon, passons.

Après trois jours de paralysie inexpliquée - peut-être une grève inconsciente? ... ou un signe d'Aristote !!! (pourquoi n'y avait-elle Fichtre pas pensé???) - le bateau avait décidé d'obéir à ses commandes et voguait gentiment vers la première étape: Uzès. A cette allure et malgré des vents contraires quoique faibles, avec un peu de ruse, on y serait le soir même.

Paradoxalement, l'humeur dans laquelle elle était, c'était tout autre chose, car pour la première fois de sa vie elle ressentait une profonde envie de meurtre. Depuis le matin elle scrutait l'horizon sans ciller, oui, mais si les voyageurs avaient pu lire dans ses pensées, il y a fort à parier qu'ils auraient préféré continuer le voyage à la nage. Car Theolenn cherchait un rocher où, à la prochaine vocifération inappropriée du commanditaire, elle avait le dessein de fracasser sa grosse barcasse! Et quand elle était déterminée de la sorte, rien, mais rien, ne pouvait l'arrêter !!!

Morelius entra dans la cabine où un calme tout relatif régnait donc…

– Je veux savoir ce que nous convoyons. Ils nous ont engagés sans y regarder de trop près et je suis convaincu qu’il y a là-dessous mauvaises combines. Je préfère prévenir les coups fourrés qu’en subir les conséquences.

Elle ne répondit qu'à peine, deux trois mots polis dont elle ne se souvint plus trop quelques secondes plus tard, pas plus que ceux que venait de lui adresser Morelius, ce second d'exception qui veillait sur elle. Malgré la rage qui l'habitait toute entière, elle avait conscience qu'il fallait préserver cet homme qui, sous des apparences trompeuses, faisait si souvent contre mauvaise fortune bon cœur et qui ne méritait pas de faire les frais de la situation tendue du moment.
Il repartit vers où? Pourquoi? Des bribes lui revinrent…

*
…sans y regarder de trop près…* Elle ricana jaune, l'air mauvais… Si Morelius savait seulement que la première chose que le commanditaire lui avait demandée pour qu'il puisse embarquer était s'il avait un casier vierge! C'était quand même un comble de la part d'un crabe de première, ce genre de précaution!

Elle ruminait toujours lorsque Morelius revint de son inspection de cale…

– Je n’aime pas ça, capitaine. Je n’aime pas ça du tout… La contrebande cela suppose des hommes de l’autre côté de la mer qui réceptionneront la marchandise… Et je me demande foutre quel rôle nous sera réservé à tous deux. Je crois qu’il faudra encore que nous nous tenions prêts à nous défendre.

Cette fois l'information la percuta de plein fouet et incita sa curiosité à reprendre le dessus:
- Pourquoi? Il y a quoi d'autre que des denrées de luxe et un peu de nourriture?

Si en plus de faire de ce voyage un enfer, il l'avait trompée sur ses intentions commerciales, ce n'est plus un rocher qu'elle allait chercher pour s'occuper de son cas mais un tueur à gages!

- Jetez-moi tout ce qui vous semble suspect par-dessus bord, y compris et surtout les petits hommes verts qui sautillent… Rira bien qui rira le dernier car à Uzès, nous faussons aimablement compagnie!

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Morelius
[Uzès - cité aux cent tours]

Ils avaient en effet débarqué "discrètement" à Uzès, mais Morelius n'avait par contre pas osé jeter la marchandise douteuse dans le Rhône. Ces enluminures licencieuses étaient par trop jolies, et il s'était contenté d'en dérober un exemplaire qu'il avait caché dans la doublure de son surcot, pour les soirs de solitude...

En bon soudard, Morelius avait tôt fait, sitôt débarqué, de trouver réconfort dans la taverne locale, où la repue lui fit chanter le ventre, belle charcutaille, bonne soupe épaisse, jolie viande, le tout arrosé de bonne bière gouleyante. Plus leste de quelques beaux écus, mais doté d'une gargouillante bedondaine qui lui ramentevait le bon repas qu'il avait fait, notre homme de main partit, ronronnant de plaisir, rotant et barytonnant du cul, visiter Uzès et tenter d'y retrouver Theolenn.

Il s'aventura sur la place haute près de l'endroit ou se tenait une belle tour, avec à son pied grouillant marché où il vit camelots, cordiers, vendeurs d'armes, de soies, de dentelles (pour vous mesdames pour vous faire les tétons aguicheurs), de pain d'épice, chair cuitier vendant belles saucisses, saltarins mimant tournoi de chevalerie et autres joyeusetés.

Un peu désœuvré sans sa patronne, Morelius se mit alors en quête d'un bon joueur de dés pour garnir sa bourse (il avait promis à sa mère de ne plus jouer mais le Sans-Nom le faisait renier un peu la parole qu'il ne voulait reprendre vanitas vanitatum et omnia vanitas...). Quelques pas de plus, il arriva au centre du marché, à une immense taverne à ciel ouvert ou nombre de gens de toutes conditions buvaient force cervoise en jouant aux cartes et aux dés... aux dés, ah ! Bien résolu à perdre un peu plus son âme pour remplir son escarcelle, il s'assit à une table, au milieu du marché.

Après avoir redistribué plus justement, grâce à ses dés, les richesses de ce monde, la bougette bien garnie, Morelius reprit son exploration de la petite cité languedocienne aux mille merveilles.

Autour de l'église dont la fraîcheur l'incitait au recueillement, un campement de soldats était installé, l'odeur des hommes, du cuir, des chevaux, était bien entêtante, mais quelques belles garces y ravaudaient des hardes leurs jolis visages sous un chapeau de paille. Morelius y croisa pèle mêle un tire laine, quelques puceaux s'essayant au maniement des armes, des tonneaux de vin, quelques personnes jouant au lansquenet, à la carte virade, à la passe à dix, et trois ivrognes emplis de mauvais vin à qui il donna bonne bénédiction, moyennant leurs dix derniers écus (merci à Dieu, ils ne virent ni la bénédiction, ni le don de leurs écus), mais point de Theolenn.

Plus loin, dans une cour, moult puceaux s'affairaient sous la houlette de plusieurs mestres queux, labourant fortement à la confection d'une repue digne d'un seigneur, matelote de sardines, porée de légumes, viandes... et là... là il aperçut enfin Theolenn qui s'emplissait l'estomac. Sans même un bonjour, il s'installa à sa table et, n'ayant point d'écuelle à sa disposition, s'empara d'un petit pain, le creusa, et s'en fit un gros bol où s'entassa la soupe de poisson qui, via la gargamelle, lui garnit la bedondaine, où elle roucoula telle une amoureuse au montoir. Alors seulement il se tourna vers sa cliente:


- B'jour, The'lenn... belle journée, pas vrai ? Q'l'est l'programme ?
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Theolenn
[Uzès - devant un oeil de sardine et une pointe d'asperge.]

- Je vois que c'est seulement la mer qui vous indispose et non son contenu… le railla-t-elle en souriant malgré tout.
Surtout quand on sait qu'il y a peu encore vous nourrissiez la poiscaille pratiquement de la bouche à la boucheet elle se mit à rire en visualisant le cycle diabolique.

Theolenn se remettait doucement de sa mauvaise humeur. Coup de théâtre de dernière minute ou assurance qu'elle n'avait aucun regret à avoir quant au fait d'abandonner le navire, elle avait failli ne pas pouvoir débarquer grâce à la suprématie dont faisait montre le commanditaire dans le domaine de la bêtise à redondance.


- Vous voir manger me donne terriblement faim, c'est fou…
De quelques gestes explicites à la tavernière, elle commanda à distance un pichet de vin supplémentaire, deux godets, et de ces petites bouchées sucrées et colorées vues à la table voisine dont elle ignorait totalement la composition mais qui la tentaient énormément.

Pourtant l'ex-capitaine n'avait pas totalement le cœur à la fête. Son dernier rêve en date avait été brisé par un sordide qui s'imaginait qu'il suffisait de payer pour avoir les gens à sa botte sur un claquement de doigts. Pauvre type!
Et puis Theolenn n'était pas du genre à gâcher son temps de vie dans une recherche d'écus aussi sordide qu'illusoire. Riche ou mendiant, on mourait de toute façon aussi dépourvu… mais le voyage, celui qu'elle avait imaginé, les paysages mouvants, les découvertes tout azimut, les haltes au gré des envies, le farniente sur le pont en regardant passer les mouettes rieuses, l'indolence, les histoires que Morelius contait avec tant d'art et de passion, les défis posés par les vents, l'indolence encore, Morelius qui vomissait généreusement son quatre-heures pour la joie des saumons épuisés, l'arrivée des rochers de plus en plus escarpés… et puis les montagnes, dames majestueuses avec ou sans col blanc et qu'elle avait appris à tant apprécier. Remonter le Rhône jusqu'à sa source, c'était ça, c'était plein de promesses et c'était foutu…

La jeune femme se demandait souvent quelle voie était la sienne, elle n'avait nul besoin de gloire, elle se fichait de l'argent et les puissants la faisaient plus rire qu'autre chose. Quelle pouvait être sa place dans ce monde si étrange et dont elle ne comprenait que rarement les règles? Ce n'était assurément pas aujourd'hui qu'elle le découvrirait.
En attendant, Morelius-le-Blanc posait une question à laquelle elle ne savait que répondre. Pouvait-on compter sur les effets du vin qui arrivait sur un plateau garni pour fournir une piste ou un début d'indice sur la suite à donner? Courage!

Le regardant jouir aussi simplement de la vie, elle envia l'homme qui s'était invité à partager son repas. C'était une énigme et une révélation à la fois, l'audace et la réserve dont il faisait preuve en alternance la stupéfiaient autant qu'elles lui plaisaient. Ce n'était pas tant sa protection physique qui la rassurait mais plutôt sa capacité à rebondir, à s'adapter à chaque situation sans en attendre plus qu'elle ne pouvait apporter. "Aucune certitude" … là résidait sa force. Theolenn avait tout à apprendre de cette règle de vie.
Il faudrait un jour pourtant qu'elle trouve le courage de lui avouer son mensonge mais il était de si belle composition depuis leur escapade dans les vignes montpelliéraines, qu'elle retardait constamment le moment de lui avouer la supercherie de son engagement. Chaque chose en son temps et tant qu'elle le pourrait encore, elle ferait illusion.


- Mon cher, je lève mon verre à notre association! Et pour fêter ça, cette après-midi nous avons quartier libre… Emmenez-moi visiter votre monde et soyons fous, j'ai besoin de vibrer sur d'autres ondes!

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Morelius
Visiter son monde, vibrer sur des ondes... elle en avait de bonnes, sa patronne-associée.

Alors, comme il était hors de question de sortir de table avant d'avoir vidé les pichets de vin, Morelius but et conta à Theolenn son voyage de l'autre côté de la Mare Nostrum où il avait selon ses dires vendu ses talents de mercenaire et porté des messages de la plus grande importance à des gens si haut placés que même en confession... et il lui raconta aussi les moutons entiers rôtis dans les trous, les gâteaux sirupeux pleins de miel et d'épices, les ribaudes qui cachaient sous des voiles leurs formes fors accortes, les troubadours de ces pays capables de changer un bâton en serpent, et entre bien d'autres choses, de faire sortir du feu de leurs bouches...

Morelius conta tant et si bien qu'il finit par sortir de sa poche une minuscule gourde pleine d'une pâte noire qu'il fallait mélanger à du vin pour, disait-il, voir tous ses rêves et la solution aux problèmes que l'épée ne pouvait pas résoudre... du lotus blanc, celui qu'Ulysse vit dans l'île des Lotophages... Fort heureusement, le vin était terminé et il dut renoncer à son projet.


- Je n'ai plus soif ! lui lança-t-il, en même temps qu’un sourire radieux. Mais déjà, il était debout. Il s'étira sur place, humant l'air du soir déjà bien entamé. Il n'avait pas vu l'après-midi passer, trop occupé à raconter ses aventures orientales à Theolenn qui était décidément bon public. Sa silhouette se découpait en contre-jour dans le carré de lumière blanche, et la lune alluma des reflets d'argent dans sa chevelure. Puis il revint vers son associée et l'incita à se lever.

- Ainsi donc vous voulez voir mon monde ? Quand partons-nous ?

C'est que suis, ma dame, pareil aux miens. Nous n’avons jamais niché qu’au grand air. Issu d'un grande lignée de voyageurs, je ne suis pas le premier à être parti, pour venir ici chercher fortune, dans le royaume de France. J'ai habité à bien des endroits, mais finalement je n’ai pas changé de pauvreté: le pays nouveau est semblable à l’autre, et mes habitudes y sont celles d’hier. Je chasse, je me bats, je rôde et rêve, et je suis libre comme le milan et le loup. Et si nous partions maintenant ?

Je suis comme cet ancien philosophe qui portait avec soi toute sa fortune. Si je viens à m'ennuyer trop quelque part, mes préparatifs sont vite faits. Et il est probable, vu le train des choses de nos jours, que les aventures ne vont pas manquer à ceux qui les aiment par ici.

Ah, Theolenn... Ce n’est pas la peine, par le temps qui court, d’envier les riches ni les magnifiques. La liberté dont ces fous délirent, nous en jouissons tout deux comme de l’air et de l’eau. Pas vrai ?

Voyageons simplement, sans but bien précis... en faut-il vraiment un ? Le voyage n'est-il pas un but en soi ? Mais assez de philosophie moldave pour ce jour, je vous rends grâce pour ce repas, qui me donne bien de l'émeuvement...

Réglez donc l'aubergiste et trouvons place douillette où passer la nuit.

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Theolenn
Cette après-midi-là la réconcilia avec l'envie.
Vraies ou imaginées, toutes les histoires qu'il racontait, douces drogues, la faisaient rêver au-delà des mots. Cet art d'emmener l'autre dans son voyage intérieur bien plus que l'exotique des situations décrites, sa manière de narrer les couleurs, les odeurs, les saveurs, tout excitait sa curiosité insatiable. Elle était ravie.
Son discours sur la valeur de la richesse ne tomba pas dans l'oreille d'une sourde non plus…

En se levant pour aller régler le montant de leurs consommations, elle se fit la réflexion qu'à Uzès, la vie nocturne devait être riche. Malgré l'heure avancée, les tables autour d'eux étaient encore pratiquement toutes occupées. Elle comprit mieux quand le tavernier lui rendit non pas la monnaie mais tout l'argent qu'elle avait avancé, avec en prime un sourire en noir et jaune ornant son humaine façade.

- Je n'ai jamais eu autant de clients qu'aujourd'hui, remerciez pour moi votre compagnon ajouta tout bas l'édentéet revenez quand vous voudrez!

Ca, c'était intéressant! Lui dirait-elle? Pas sûr…
Rien ne valait le naturel de situation et puis, si grisé par le succès il venait à en faire une profession, adieu les moments magiques comme celui-ci! Motus donc…


*Ah Morelius… si tu savais comme le voyage est inscrit dans chaque fibre de mon corps!* mais ça… elle ne pouvait que le penser si elle voulait que l'origine fragile de leur lien perdure encore un peu. Toujours cette histoire de beurre, d'argent du beurre et de postérieur laiteux… ???… enfin, un truc qui parlait d'une sorte de voie lactée impossible à atteindre.

Lui prenant le bras comme s'ils étaient déjà vieux compagnons d'aventure, elle se laissa guider quant à leur lieu de repos. Il y avait des jours où ne rien maîtriser était pur plaisir et la seconde partie de cette journée si mal commencée ne faisait que le lui confirmer.

- Allons, je vous suis les yeux fermés, choisissez la belle étoile qui bercera nos visions nocturnes…

Mais dans l'apparent lâchez prise, quelque part parmi les frais souvenirs du jour, il y avait, en attente, une minuscule gourde au contenu mystérieux …

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Morelius
Bras dessus bras dessous, Morelius guida donc Theolenn vers... il ne savait même pas, en proie qu'il était à une formidable jubilation. Non seulement il allait partir à l'aventure avec un cliente agréable -même si c' était bien dangereux car contradictoire avec le principe "pas d'amis", il aimait le danger- mais sa petite histoire allait sans doute se trouver répandue par les clients de la taverne. Il essaya de faire passer pour des soupirs dignement réfrénés la grosse envie de rire qui lui secouait le diaphragme.

Bien sûr, ce n'était pas la première fois qu'il enjolivait une histoire à son avantage. Mais sur ce coup-là, l'exagération touchait quand même au sublime. En fait, il venait d'avoir une révélation: sa prédisposition à raconter des histoires.

Certes, il se savait un petit talent d'écriture, puisqu'il avait déjà jeté par écrit les circonstances dans lesquelles la dame de Montmélian l'avait recruté; comme l'opération n'avait été claire ni aux yeux de la loi, ni même à ses propres yeux, c'était une garantie qu'il s'était fabriqué au cas où sa patronne aurait soudain décidé de résilier leur accord. Il allait sans dire que le document avait pour vocation essentielle d'être, et non d'être lu, dans la mesure où sa publication pouvait être posthume... Ce n'était donc qu'une précaution, et non la manifestation d'une quelconque vanité artistique.

Or la vanité artistique, c'était précisément l'ambroisie dont il découvrait le bouquet au côté de Theolenn, la liqueur qu'il était en train de siroter alors qu'il inventait le roman de sa vie.

En fait, Theolenn n'était certainement pas dupe et devait certainement se méfier, vu qu'il n'avait pas hésité à l'enfumer lors de ce témoignage. Et si, en définitive, il y avait une intention louche derrière toute histoire divertissante ? Après tout, s'il avait raconté cette histoire à Theolenn, c'était bel et bien pour la distraire: la distraire de la vérité, de tous les désagréments qu'elle aurait pu générer pour lui. Mais bien qu'elle savait pertinemment que Morelius était une inqualifiable crapule, n'était-il pas tout de même un peu son ami ?

C'était la découverte qu'il faisait ce soir là dans les rues s'obscurcissant d'Uzès. Une découverte fabuleuse...


- Pré ? Grange ? Grenier ? Des préférences ?
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Theolenn
Dans la bulle doucereuse où elle évoluait ce soir-là, elle n'avait aucune envie de réfléchir et l'aurait-elle voulu, elle n'était pas en état. Place donc au pilotage automatique… Pré = humide, grenier = rats, grange = foin.

Préférences?


- Une grange !… avec une mezzanine d'où il y aurait une vue splendide.
J'ai toujours pensé que ce qu'on voit en se réveillant donne le ton pour la suite de la journée… pas vous?


Ni capricieuse, ni précieuse, ni adepte du confort à tout prix, rien que le mettre au défi… C'était un tel plaisir qu'il était difficile de ne pas y céder. Comment allait-il s'en tirer cette fois? Quelle pirouette serait sienne?

Le challenge fut de très courte durée, pour rien au monde elle n'aurait voulu gâcher cette jolie connivence. Tout sourire, le poussant légèrement de l'épaule:

- Morelius, je plaisante… du moment qu'on y est au sec, que personne ne nous y dérange en pleine nuit, tout me va… mais si en plus apparaît un ersatz de matelas, je ne serais vraiment pas contre…

Quelques secondes de répit plus tard:
- Et je veux une histoire pour m'endormiravant d'éclater de rire.

C'était assez incroyable, entre les quelques mensonges délivrés au compte-goutte et ce qu'elle ne pouvait pas dire, il ne savait absolument rien d'elle. Entre ce qu'il racontait sur son passé prestigieux, ce qu'elle avait vu et ce qu'elle était prête à croire, elle était, avouons-le, un tantinet perdue… et pourtant, peu importait. Une complicité naissante, alchimie improbable entre le loup et la mouette, leur donnait envie de parcourir le monde ensemble à la recherche de tout ce qui pouvait enrichir l'existence.
Un graal, une raison d'être, de quoi retrouver l'essence même de la vie…ou une illusion.

C'était un début… De quoi? Vers où? Pour combien de temps? Seul l'avenir le leur révèlerait, pas à pas…

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Morelius
Morelius trouva donc sans grande difficulté une grange à peu près inoccupée dans les derniers faubourgs de la cité. Le bâtiment était à la limite du délabrement, mais le foin, bien que vieux et craquant, y était sec et abondant, et des trous dans la toiture de tuiles permettaient de lorgner le ciel étoilé dans la position couchée.

Pendant qu'ils soupaient d'un morceau de pain, de quelques oignons et d'une gourde de vin, histoire de se rattraper un peu des agapes du midi, Morelius comme demandé continua un peu son histoire pour Theolenn:


- Comme vous vous en doutez, je ne suis point natif de ce royaume... Quand j'y arrivais il y a moult années, venant de l'Est, mon visage jeune d’alors fleurait bon la pomme, la rose fraîche et l’amour tendre. Ma dulcinée sautillait à mes côtés, m'embrassait bruyamment la joue, chatouillait notre bourrique qui n’en brayait guère ou encore chantonnait sur la charrette, cœur au ciel et pieds nus dans une robe bleu pâle. Elle était un oiseau diaphane qui attirait tous les yeux du village et précisait les pensées des clients de la taverne locale à l’heure du pisson de deuxième chopine. Mes terres de l'Est frappées d’une mauvaise épidémie, je venais offrir mes bras solides aux paysans du royaume de France.

Et tandis que je suais pour faire ma place, soumis à la dure tâche et à la médisance, les godelureaux et les fines langues de la région frappaient à la porte de ma douce épouse baptisée du nom peu aristotélicien de Mandoline. Mais Mandoline était fière, farouche et fidèle. Les œillades enflammées, les prouesses physiques ou les jolis mots fondaient sur elle comme neige de mai. À quoi bon faire le paon devant femelle si peu tentée par la galipette interdite: les charmeurs haussèrent les épaules et s’en retournèrent à chopine, et en conçurent une terrible jalousie envers moi, pourtant bien plus aimable à l'époque que je ne le suis aujourd'hui.

D'ailleurs, vous ne me croirez sans doute pas, mais de ce temps là je ne rendais pas les coups, ni ne gémissais sous le poing. On avait beau Dieu me rosser de sévère façon, user de la bêche ou même de la fourche pour me faire passer gaieté et me punir d’avoir si belle épouse sous mon toit, aucune supplique ne sortait de ma bouche. C’était désespérant. On perdit tout plaisir à me rosser jusqu’à cesser de le faire. À défaut d’être aimé, je fus alors accepté tant au champ qu’à la taverne, que je ne fréquentais à vrai parler qu’avec étrange modération. On se disait avec raison que j'avais sans doute mieux à faire en ma couche. Alors on soupirait, le nez dans le houblon et le cœur bien bas sous la table.

Et puis la mort noire, la peste, nous rattrapa et s’en vint visiter la contrée de France. Elle décima plus qu’il n’est permis de conter aux oreilles pieuses, même si le Duc local, mieux entendu d'Aristote que ses voisins, n’y perdit que trente-six sujets. Mais l’horreur était là.

La peste passait d’un corps à l’autre comme la foudre ou le lièvre affolé, trop vite pour qu’on y pût plus que larmes et prières. Porter secours, donner soins aux malades, était folie. Le Sans-Nom même n’aurait osé s’approcher de la maladie. Aussi, pire que la mort, les pestiférés subissaient la vindicte des corps sains. On les chassait du village à coups de pierres, on brûlait leur maison pour se prémunir du mal. La plupart du temps, liens de fiançailles, voire de filiation, disparaissaient là où la maladie se déclarait. Soit la famille touchée en son entier soit le malade s’isolait derrière une lourde porte et ne recevait comme oraison que les prières des siens, qui demandaient à Aristote sans grand espoir de ne pas être entraînés dans la tombe.

Mandoline fut touchée en pleine jeunesse. Elle cracha le sang, sa peau marqua de noir.

La peste.

Je ne m’en écartais plus, passais du tissu mouillé sur son front et lui parlais avec douceur à toute heure du jour et de la nuit.

Bannir Mandoline n’était pas mesure d’exception. Et lorsque les villageois en armes s’en vinrent me trouver pour me dire qu’elle ne pouvait rester, je les toisais sans haine, hochais la tête avec, encore, un vague sourire au coin des lèvres. Puis, je pris Mandoline dans mes bras et traversais lentement le village avant de m’enfoncer dans la forêt où je lui construisis une hutte pour qu’elle pût finir ses jours protégée de la pluie et du vent qui la faisaient frissonner.

En ce temps-là, une bande d'écorcheurs italiens campait dans la forêt et il leur arrivait de déposer viandes ou laitages en lisière de notre clairière, source de l’étrange amitié qui pour toujours me lia à eux. A la lueur des lanternes, une triste nuit d’avril, c'est avec l'aide de deux d'entre eux que je creusais une tombe décente dans un champ de fleurs nouvelles.

L’épidémie passée, je me joignis à eux et m’en allais respirer l’horizon pour oublier. On ne me retint pas. Pour les villageois, j'avais vécu trop proche de la peste pour qu’on pût m’approcher sans crainte. Les écorcheurs, eux, n'en avaient cure, et ils m'apprirent le métier...

Mais ça, c'est une autre histoire...

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Theolenn
Profitant de ce que la lune n'était pas pleine et aussi de l'abondance du foin qui leur déconseillait d'allumer la moindre source lumineuse, Theolenn en profita pour essuyer discrètement ses joues des larmes qui n'avaient pas manqué de couler pendant qu'il lui racontait son histoire. Pas une seconde elle ne douta de ses paroles.
L'empathie était par trop souvent une réelle malédiction chez elle. Elle était incapable de ne pas se mettre à la place de… et même si les faits dataient, elle les ressentait comme si c'était elle qui venait tout juste de les vivre. Voilà pourquoi elle haïssait ses propres souvenirs qu'elle s'efforçait tant bien que mal d'effacer, tous, tous sauf ceux avec Silass… et un autre, beaucoup plus récent.
Heureusement, cette ultra sensibilité mal canalisée avait une ennemie de taille, la fierté. Peu de gens pouvaient se vanter de l'avoir vue terrassée par un coup bas ou une parole cruelle, mais les quelques personnes à qui elle avait osé montrer cette face fragile savaient à quel point elle pouvait être atteinte, blessée, affaiblie au point d'avoir failli, un jour, commettre l'irréparable. Elle fut touchée par son récit, il parlait d'un amour vrai, profond, de ce genre de lien si rare qui vous place en état de grâce, qui vous permet de tout supporter des vicissitudes du monde, sans effort, tout sauf…

Ainsi donc il venait de l'Est.
Pas de Pologne, c'était une certitude, parce que cet accent-là, elle ne risquait malheureusement pas de l'oublier. Et ce n'était pas faute d'avoir essayé.

Le temps de reprendre contenance et de permettre à sa voix de ne pas trahir son émotion, elle s'en alla niveler le foin où installer la couverture à tout faire. Allongée sur le dos, remuant juste ce qu'il faut pour creuser dans son matelas naturel la forme idéale pour le repos, elle confia à Morelius son hypothèse, le regard errant sans le savoir sur la constellation du Lion:

- Parfois je me demande si…
Imaginez qu'on ait droit à une dose d'amour prédéfinie et qu'une fois le quota dépassé… pfffut… il faut que quelque chose, n'importe quoi, se passe pour que l'enchantement s'arrête. Certains s'aimeraient si fort que ça ne pourrait pas durer tandis que d'autres auraient une vie longue mais enrichie de peu d'amour, voire d'aucun. Peut-être qu'on ne décide rien au fond… que tout est écrit mais que pour nous éviter l'ennui qui nous ferait sombrer, tout est organisé pour qu'on garde l'effet de la surprise…
Elle ne put s'empêcher de soupirerbonne ou mauvaise…

C'était comme pour les souvenirs, se forger une carapace en inventant une théorie à laquelle pouvoir adhérer lui donnait l'illusion d'être à présent protégée pour le reste de sa vie. Son récent lâcher prise n'était dû qu'à ça, la découverte que pour supporter, il fallait oser le mensonge suprême, celui qu'on ne fait qu'à soi-même. Aussi, dans cette phase de sa vie, même sous la torture, aurait-elle prétendu mordicus que rien au monde n'avait d'importance puisque tout était voué à disparaître. Le seul hic dont elle n'avait pas encore conscience, c'est que pour une passionnée dans son genre, ce principe était à l'opposé de son essence profonde.

- Pour l'histoire des écorcheurs, Morelius-le-conteur, vous attendrez que je sois plus endurcie… sinon je risque de finir déshydratée.
Une idée en amenant une autre, elle se redressa vaguement et tendit une main quémandeuse vers la gourde de vin dans l'espoir qu'il ne l'avait pas entièrement vidée.

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Morelius
Après une agréable nuit dans le foin, le vin et... les étoiles, ils avaient repris la route bien avant l'aube, car même si la saison n'était encore point trop avancée, le soleil dardait déjà rudement ses rayons sur les crânes des voyageurs attardés.

[...Quelques jours plus tard...]

Le soleil avait passé le zénith. Nîmes était en vue. Cette partie de leur route touchait à sa fin. Un peu avant les premiers faubourgs, ils avaient longé un grand verger où s’élevait, sinistre,un gibet. Aucun fruit n’y pendait.

– Dommage. On m’a dit qu’on avait coutume en cette ville de démembrer les pendus et d’accrocher séparément bras, jambes, corps et tête…

Ils traversèrent ensuite les faubourgs, des habitations agglutinées contre les murs de la ville comme le lichen sur la pierre, avant d’atteindre ce que l’on appelait la commune clôture, un mur d’enceinte solide qui entourait la ville comme en son giron.

Ils entrèrent en Nîmes par la porte de la Couronne. Au guichet, on leur jeta un regard curieux. Morelius ouvrit la bouche pour décliner leurs titres et qualités mais l’archer, agacé, leur fit signe de passer et porta son regard sur un autre groupe qui se pressait derrière. Bientôt il arpentaient librement les rues de l'ancienne cité romaine.


– Avez-vous un point de chute, Theolenn ? De mystérieux amis nîmois ? Pour vostre serviteur, toute rue digne qu’on s’y attarde se reconnaît aux enseignes des tavernes. Nous allons nous y asseoir et prendre un petit verre et, tout de suite, vous verrez, cette ville nous semblera moins hostile. Car vigilance est d’autant plus grande qu'on s'abreuve au même tétin que les vilains d’ici. Comme frères de lait, nous saurons lire leurs pensées et anticiperons leurs actions.
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Theolenn
[A Nîmes, on nous...]

Tout comme Morelius, Theolenn vit le gibet et malgré la chaleur inhabituelle qui régnait en ce tout début de printemps, elle sentit un frisson glacé lui parcourir l'échine.


Dommage. On m’a dit qu’on avait coutume en cette ville de démembrer les pendus et d’accrocher séparément bras, jambes, corps et tête…
C'était tellement inattendu qu'elle éclata de rire. Décidément il cachait bien son jeu!
Il n'y avait rien de plus efficace que ce genre de remarque pour dissoudre l'effroi qu'elle avait ressenti quelques secondes plus tôt.


- A vrai dire, c'est malin comme système… c'est économique en énergie et en place.
Et puis quand on s'ennuie, on peut s'essayer au jeu des pièces manquantes…

Petite réminiscence de certains de ses cours d'anatomie à l'université de Poitiers?

En ville, sur le conseil de Morelius mais aussi parce qu'il faisait souvent soif quand on avait foulé les chemins des heures durant, ils s'attablèrent à ce qui pouvait s'apparenter à une terrasse. Premier sujet d'étude: mais que buvaient donc les vilains d'ici? De la Gueuze, de l'Hypocras, du vin? Ou quelque chose de plus "local"?
L'heure était aux expériences liquides et celle-ci n'était pas pour lui déplaire.

- Je prendrai comme vous, exactement et en même quantité… *ainsi je lirai vos pensées et anticiperai vos actions*... cette idée lui plut énormément.

L'immédiate réflexion qui suivit, et comme pour la punir de son intention double, l'inquiéta quelque peu:

- Morelius, si je venais à… rouler sous la table, on ne sait jamais… vous m'arrêteriez n'est-ce pas? …*vous ne profiteriez pas de mon état pour me vendre au premier coquin à l'œil égrillard mais à la bourse bien pleine* eut pu être une traduction honnête de l'inquiétude temporaire qui lui traversa l'esprit aussi croisa-t-elle les doigts sous la table. C'était idiot mais ça ne mangeait pas de pain.

- Je n'ai pas d'amis nîmois, ni mystérieux ni évident, enfin pas que je sache…
Mais je suis prête pour l'opération camouflage, tétons donc le lait du voisinage!

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Morelius
[Nîmes... 1er avril]

Les rayons du soleil se glissaient à travers les rainures des volets et Morelius encore assoupi s'étonna de ne pas ressentir l'agréable langueur qui suivait habituellement une nuit galante. Il entrouvrit les paupières et écarta machinalement les mèches féminines qui lui barraient le front… En un instant, il fut parfaitement éveillé. Sa compagne nocturne avait les cheveux aussi blancs que lui ! Et quelle ne fut pas sa stupeur en découvrant que cette épaisse chevelure immaculée prenait racine dans son propre crâne. Quelle était cette diablerie ? Sa pilosité avait disparu et ses joues glabres étaient aussi douces que celles d'une femme.

Il se leva d'un bond. La fille de joie n'était plus là. Il lui fallut quelques secondes avant de reconnaître ses propres traits dans le visage féminin qui se reflétait dans le miroir.

Cependant, il n'était pas homme à perdre son sang-froid même devant un maléfice aussi manifeste. Il était éduqué malgré l'air rustre qu'il se donnait, un homme rationnel. Il était tout à fait impossible que le miroir lui renvoyât l'image d'une femme… Puis son regard s'attarda sur une partie de son anatomie qu'il avait jusqu'alors négligée. Le tissu de la chemise de nuit bombait d’une façon très incongrue. Les sourcils froncés, il défit les boutons du léger vêtement… Alors que ses doigts, ou plutôt que les doigts de cette femme, se posèrent sur deux seins adorablement féminins, il éclata de rire. C'était bien trop absurde pour être réel ! Il ne s'agissait que d'une fantaisie nocturne, il était manifestement encore endormi.

Sans s'inquiéter davantage, Morelius se recoucha en espérant que ce rêve extravagant s'achève au plus vite.

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Theolenn
[Ni me souvenir…]

Animée du besoin impérieux de tuer cet ami tout neuf qui s'installait étrangement dès que Morelius disparaissait, nous le nommerons "Ennui", Theolenn se décida à entreprendre seule la visite de Nîmes. Le nom de la ville avait hanté épisodiquement ses pensées ces derniers temps, sans qu'elle ne sache pourquoi.
L'inspecteur Theolenn, dont les méthodes infaillibles étaient reconnues de certains milieux très secrets, entra donc en action.

Histoire de ne point s'encombrer, elle régla de quelques piécettes la consigne de ses bagages auprès de l'aubergiste chez qui elle venait de se restaurer d'un repas léger et partit à l'aventure dans les rues de la cité languedocienne baignée de soleil.
Quoi de plus agréable qu'une journée qui promettait belle fournée au rayon découvertes?

Elle laissa dériver ses pas au gré de son envie parcourant ruelles et venelles, avenues et places, avec pour tout désir celui de comprendre cette impression de déjà-vu qui se précisait un peu plus à chaque coin de rue… C'était légèrement oppressant à force et pourtant rien ne lui venait à l'esprit pour autant. Elle visita les arènes côté spectateurs et côté lions, s'intéressa à l'architecture de la Cathédrale romane Notre Dame et Saint Castor, puis fourbue par la visite autant que découragée par le manque flagrant d'indices à sa disposition, s'arrêta pour déjeuner d'un poisson grillé vendu sur le marché. Assise sur le rebord d'une fontaine, se désaltérant d'un vin tellement coupé que même piquette eut été un qualificatif élogieux, son attention fut attirée par un toit qui dépassait des autres et en différait énormément. Sur sa liste, il ne restait pourtant plus que la Tour Magne à explorer et si son sens de l'orientation ne la trompait pas, ce ne pouvait pas être l'édifice dont elle apercevait l'étonnant sommet.

La curiosité fut suffisante pour la remettre en selle, quand on aimait l'aventure et qu'un élément imprévu s'invitait, il était de son devoir d'y répondre avec enthousiasme!
Il ne lui fallut que quelques minutes à peine pour s'y rendre, quelques minutes sans la moindre hésitation quant à l'itinéraire à emprunter, quelques minutes avant de découvrir… la maison carrée.

Ce fut comme dans une mauvaise chute, quand le souffle est soudain coupé net et qu'aucun de nos efforts n'arrive à le rétablir. On suffoque, on appelle au secours mais aucun mot ne sort et on se sent si impuissant devant l'échéance qui approche que c'est presque une seconde naissance quand l'air retrouve enfin son chemin.
Non, ce n'était pas l'allure de petit temple romain qui la touchait à ce point, ce n'était pas non plus l'artistique sculpture des colonnes ou l'étonnante conservation du bâtiment qui lui firent cet effet, mais bien le plongeon instantané dans le souvenir qui la propulsa presque 5 ans plus tôt, une nuit de juin 1455, le 20 exactement…

Nîmes… comment avait-elle pu oublier ?
Ils étaient arrivés de nuit par lune pleine. Silass lui avait demandé de s'occuper des chevaux pendant qu'il… Mais la Waldorick qu'elle était à l'époque prenait très à coeur son rôle de garde du corps. Elle voulait savoir, elle l'avait suivi. Sa filature peu discrète l'avait amenée jusqu'à cette fameuse maison carrée où, stupeur, elle l'avait vu s'encapuchonner avant d'entrer. De son point de vue bien trop éloigné, l'apprentie détective avait entr'aperçu un groupe composé d'êtres aux visages masqués tout pareils à Silass, massés autour d'un homme qui, perché sur une caisse retournée, prêchait dans une langue étrangère dont elle ne comprenait pas un traître mot. Du grec peut-être bien. La séance, longue et ennuyeuse, s'animait par moment devenant même parfois réellement houleuse, ils ne semblaient pas tous d'accord sur la teneur du discours. Puis un claquement venu d'on ne sait où avait retenti qui marqua la dispersion instantanée des fidèles réunis. Pourtant persuadée d'être parfaitement dissimulée derrière sa colonne, quelle n'avait pas été sa surprise de se sentir agrippée sauvagement par Silass qui, au passage, lui avait intimé l'ordre de le suivre prestement et sans discussion.

La même nuit, bien plus tard, dans une cave aujourd'hui disparue, et alors que la pluie tambourinait violemment aux fenêtres de la taverne où ils s'étaient réfugiés, Theolenn-Waldorick découvrait le voyage dans le voyage, la volupté absolue de l'union sacrée entre les corps, les cœurs et les âmes.

Là, des années plus tard, encore sous le choc de ce souvenir si précis, elle prit enfin pleinement conscience que Silass n'était plus. Un mort depuis plus de 3 ans pour des larmes qui ne coulaient qu'aujourd'hui, à Nîmes. La vie est une boucle disait-il.
Oui, cette première journée d'avril était bien étrange…

Une brise printanière et particulièrement parfumée ranima ses sens égarés dans les couloirs d'un autre monde.

Mais où était Morelius bon sang?
Il fallait quitter cette ville le plus vite possible, c'était un tombeau pour l'esprit!
Ce fut la peur qui la quitta, le poids qui lui écrasait la poitrine aussi, et elle remercia le ciel, le hasard, le destin, quoi que ce fut, le fantôme de cet homme qu'elle avait tant aimé, pour cette libération inattendue.

Toute guillerette, une chansonnette au bord des lèvres, Theolenn reprit le chemin des débits de boissons en quête du larron qu'elle devinait accoquiné à une pétillante blonde… brune... ou ambrée?


"Moi si j’étais un homme, je serais capitaine
D’un bateau vert et blanc
D’une élégance rare et plus fort que l’ébène
Pour les trop mauvais temps

Je t’emmènerais en voyage
Voir les plus beaux pays du monde
J’ te ferais l’amour sur la plage
En savourant chaque seconde
Où mon corps engourdi s’enflamme
Jusqu’à s’endormir dans tes bras
Mais je suis femme et quand on est femme
On ne dit pas ces choses-là..."


(D.Tell)

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