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[RP] - Mais faites donc taire cette Chose !

Khy
- M'dame... J'souhaitais vous causer...

Le monticule de draps grogne & se met en branle, découvrant un pied petit, fin & féminin. La Gertrude, femme forte, ronde & gérante de l'auberge où Khy séjourne depuis quelques mois déjà, contourne le lit dévasté pour ouvrir les rideaux d'un geste brusque mais efficace.

- J'peux plus m'occuper d'vot'... Chose... Si bien qu'j'ai désiré faire appel à qu'qu'un d'aut' pour vous satisfaire.

Tout en exposant les faits, les fenêtres sont grandes ouvertes, les frusques juchant le sol sont saisies d'un bras gras & volontaire, & le monticule de draps gémit & se tortille jusqu'à découvrir un second pied & une main recouverte de cicatrices plus ou moins fines.

- Ainsi donc, v'là Marie, l'est gentille, 'ttentive, d'bonnes grosses mamelles & pas qu'des miettes de pain dans l'ciboulot. Et en prime elle veut pas êt' payée plus qu'logée & nourrie. Tout ça pour dire... Hum... Pourriez au moins sortir la tête d'la couette, sans vouloir vous manquer d'respect, m'dame.

Dernier grognement, profondément agacé, & la mine ensommeillée de Khy fait enfin son apparition. C'est recouvert de cernes, de plis d'oreillers, de plumes & de cheveux bruns sacrément emmêlés. Y'a même des tâches d'encre sur la lèvre & sur la joue, étalées sans doute par les draps rêches & plus si blancs que ça.

- Très heureuse de faire votre connaissance, Madame, & félicitations pour votre nouveau né ! Comment s'appelle-t-il ?
- Gn.. Grumbl.. Arfhumpf...


Y'a comme un claquement de langue pâteuse agacé avant que le drap ne revienne recouvrir la tête embrumée de quelqu'un qui a sans doute trop bu la veille.

- Fichez-moi l'camp.
- Je ne crois pas, non. Je ne suis pas là pour vous, mais pour votre fils. Pour vous aidez à remettre pied à terre si jamais vous en ressentez le besoin, mais surtout pour votre fils.


Là, tout de suite, ça fait relever le corps tout courbaturé de la mauvaise mère.
Elle cligne des yeux, croit halluciné, comme si elle n'avait pas très bien décuver, encore. Elle se pince la cuisse, lâche un grognement à la douleur, s’assoit en tailleur sur son lit, qu'importe la chaisne qui dévoile une épaule & un bout de sein, qu'importe le tissu trop transparent & collé par la sueur. On est entre filles, nanmého.


- P.. Pardon ?
- Comment s'appelle-t-il ?
- Belzébuth ? Azazel... Léviathan ?


La Marie en reste coite un instant, le temps pour l'insolente de quitter la couche & de s'habiller en hâte sans même daigner faire une toilette. Elle bouscule la nourrice en passant, pas même coiffée, pas même sa chemise ou ses braies ajustées, lui décochant un sourire narquois & un regard suffisant.

- Bon bah si vous êtes-là pour le morveux, j'suppose que vous savez c'que vous avez à faire ?

Et de descendre en trombe les escaliers de l'auberge au moment même où les cris du nourrisson se font entendre dans la chambre à côté.
Quelle belle journée qui s'annonce !

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Khy
- Il a vos cordes vocales, Madame.

Constat osé lorsqu'on sait la folie de la demoiselle en question, & combien il est aisé de la rendre furieuse. Pourtant, la brunette balafrée ne répond pas à la pique lancée par la nouvelle nourrice. Et quand bien même voudrait-elle répondre que ses reproches seraient écrasés par la puissance des cris de l'enfançon. Nul doute qu'il est bien réel & qu'il ne fait pas parti d'un nouveau cauchemar.

- Puisque vous semblez de meilleure humeur qu'hier déjà, je vous repose la question... Un nom, pour ce jeune homme ?
- Bélial, Asmodée... Lucifer ?
- Votre humour nous fera mourir de rire. Il a deux mois déjà, vous devriez penser à...
- Débrouillez-vous avec le père, je n'ai que faire de cette Chose.
- C'est votre fils, Madame...
- C'est le sien aussi.


Malheureusement pour elle, le père en question n'a que faire de l'enfançon, visiblement. Plus d'un mois déjà qu'il a disparu, une fois de plus, une fois de trop, pour vaquer à des occupations qui ne la regarde pas.
Des femmes, la plupart du temps, des p*tes, plus sûrement. De l'argent, souvent, des affaires, parfois.
Jamais de quoi inquiéter Khy, mais toujours de quoi la faire rager.
Parce qu'une fois encore, elle se retrouve seule à devoir se débrouiller avec les dégâts qu'il a laissé.

Car oui, ce garçon de deux mois tout juste, aux grands yeux qui commencent à tirer vers le vert & aux cordes vocales redoutablement affûtées n'est que le fruit de catastrophes qui ne sont, évidemment, que de la faute du Mal. Pardon, du mâle. Ce qui revient au même.
Et il est tout à fait hors de question que la jeune vipère prenne en main une telle abomination. Elle n'en a pas voulu, elle n'en veut pas plus désormais. Pas touché, tout juste regardé, innommable créature aux yeux pécheurs de ses géniteurs.

Les chiens ne font pas des chats.

La chaise est délaissée par le parfait - en toute objectivité - fondement vipérin, l'éternelle cape de laine grise vient recouvrir la robe émeraude, propre, sans plis, ajustée. On croirait la Khy revenue à Pettinengo, à porter des robes signées DO pour faire plaisir à sa tutrice.
Ce temps est loin pourtant, où l'insolente piquait des caprices enfantins pour ne pas qu'on lui enfile de braies roses. Mais ne rêvons pas, elle pique toujours des caprices. C'est la folie qui suit.
Sans déc', elle a vraiment fait un effort pour faire bonne impression à la nourrice, malgré sa frasque de la veille.

Pourtant la mère s'enfuit sans ajouter un mot, la porte claque & les cris s'estompent enfin.
Elle reviendra complètement saoule, bien plus tard dans la soirée, lorsque les cris se seront tus, lorsque l'enfançon aura ployé sous la lourdeur du sommeil qui le réclame, sous le regard inquisiteur de Marie, qui ne comprend pas, qui ne comprend rien, & qui se demande si décider de remettre sur le droit chemin une telle catastrophe est vraiment une action réalisable.

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Khy
- Gertrude... Pourrais-je vous parler ?

Y'a des mains qui se tortillent, qui blanchissent sous la pression des doigts visiblement gênés, tandis que deux billes couleur caramel fixent, inquiètes, les formes imposantes qu'une Gertrude en pleine lessive laisse aux bons regards des rares passants. Vous avez bien compris, l'arrière en l'air, les mamelles prêtent à se faire la malle, les mains plongées dans le lavoir. Concentrée, la Gertrude.

- Bien sûr, bien sûr, t'as b'soin d'aide ma bonne Marie ? T'peux m'aider à essorer c'drap pendant qu'on causaille ?
- Evidemment... Evidemment !


La gérante relevée & presque réajustée lance le bout d'un drap pesant d'eau sur la Marie qui, bien que ronde, n'en plie pas moins sous le poids du drap. Elle retient un soupir, se redresse, & commence à tourner son morceau de tissu dans le sens inverse de celui de Gertrude. Elle en oublierai presque de parler en même temps.

- T'voulais m'causer d'quoi ma beauté, alors ? D'soucis 'vec m'dame Khy ? L'est franch'ment tracassée, j't'avais prév'nu moi, hein !
- Euh... Oui... Oui... Enfin non ! Je veux dire...


Et le soupir franchit les lèvres rondes de la blonde Marie, qui baisse la tête sur sa tâche, fronçant les sourcils.

- Il n'a donc pas de nom ?
- Nop ! C'moi qui l'ai accouché, t'sais, & elle a même jamais voulu l'prendre dans ses bras. Tout juste si elle sait à quoi y r'ssemble !
- Et le père ?
- Aaaah, l'père... Hélios, si j'm'souviens bien... J'l'ai lu sur un billet qu'elle lui a fait porté pour l'prév'nir d'la nouvelle...

La Gertrude s'assombrit, secoue le drap, qui secoue Marie, qui secoue ses méninges.
Un silence, un peu long, le temps de finir d'essorer le drap, puis de l'étendre à une poutre intérieure.


- Va pleuvoir, t'as vu c'temps ?
C'que j'en pense moi... Tu d'vrais pas t'poser d'questions à propos du père. De c'que j'ai saisi, c'pas un homme bien... Il est dans des embrouilles pas bien nettes avec des filles bien trop jeunes que j'dis... La d'moiselle Khy, j'pense qu'c'en est qu'une d'plus qui s'est entichée d'lui...
Mais ça sent l'fumier, c't'histoire... T'en mêles pas plus, ma beauté !

- Mais... Elle n'a pas de famille ? Elle n'a pas l'air idiote, semble plutôt.. bien éduquée... même si parfois...
- De c'que j'crois qu'j'ai compris aussi, pis de c'qui s'dit par-ci par-là, c't'une fille d'catin r'cueillie par une nobliote gaga... Qu'a fini par atterrir dans les filets d'c't'Hélios... Pauv' fille...
- Et cet enfant... Pourquoi le garde-t-elle si elle n'en veut pas ? On dirait même qu'elle... ne l'aime pas ?!
- J'ai surpris une conversation, une fois, avec l'père, m'semble bien, même si j'l'ai pas vu... Lui, il veut qu'elle l'garde, & elle, elle en veut pas. Elle l'appelle Chose parce qu'elle en flippe d'ce mioche ! C't'une histoire de dingue, m'enfin moi j'te l'dis, t'en mêles pas plus qu'...
- Merci bien Gertrude, merci bien !


La Marie & ses cheveux blonds ont déjà fait demi-tour, laissant sur son sillon une saveur lavande. La pauvre Gertrude en reste idiote un temps, avant de se rappeler qu'elle a un bouillon sur le feu & une douzaine de petits pains au four. Enfin, avait.
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Khy
- Madame... Pourrais-je vous pa...
- Aah, sûrement pas. Vous êtes payée pour faire taire cette Chose abominable, pas pour m'engourdir les oreilles. D'ailleurs il braille encore, je suis la seule à l'entendre ou bien ? Allez donc lui fourrer une de vos mamelles dans la gueule au lieu de rêvasser ainsi.

Pas de réplique, mais un soupir qui en dit long sur le désespoir de la douce Marie. Elle a tout juste entendu un cri provenant de la chambre d'à côté, mais il lui faut bien accepter, en ouvrant la porte, que l'enfançon s'apprête à hurler toute la puissance de ses poumons.
Maternelle, elle se jette presque sur lui, pour le prendre dans ses bras & le bercer tendrement. Le temps pour elle de s'apercevoir que les langes sont trempés.
Attentive, appliquée, la parfaite petite nourrice se hâte de le changer, avec toute l'adresse qui sied aux bonnes mères.

Pourtant, ses soins ne semblent pas calmer le jeune homme capricieux qui en vient même à faire couler quelques larmes étonnamment attendrissantes, en accord avec les cris redoublant d'intensité.


- Oh là, oh là, mon doux... Mais que veux-tu, enfin, que veux-tu ? Tu dormais à poings fermés, tu es changé, tu as mangé il y a demi-heure à peine, je suis là... Tu es malade, c'est ça ? Tu as froid ? Ou trop chaud ?

Et la mère par procuration de presser l'enfant contre son sein pour tenter de le calmer.
Et l'approche a du bon, puisque les cris se taisent, du moins le temps que l'affamé s’aperçoive que de si petites & maladroites menottes ne réussiront jamais à dévoiler la mamelle tant désirée.
Faim, oui. Il avait faim.

C'est donc une Marie nourricière qui s'engage dans la chambre défendue pour le garçon. Khy n'a pas bougé, assise face à l'écritoire, pouce & index lui soutenant la tempe, paupières closes & senestre plumée en l'air.


- Madame, vous aviez bien raison, il désirait têter... Voyez que vous n'êtes pas si mauvaise...
- Faites sortir cette Chose abominable de ma chambre !


Elle n'a pas bougé d'un pouce, mais son corps semble avoir réagit à la proximité de l'enfant.
Marie secoue vivement la tête, prête à en découdre malgré l'enfançon dans les bras.

- Il est temps Madame que vous fassiez un pas de mère. Cet enfant est le vôtre.
- Étrange...


Elle s'est relevée, a saisi son indécrottable cape grise & s'est approchée de Marie avec un sourire méprisant.
Et de lui murmurer, mesquine.


- Je ne me souviens pas être mère.
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Khy
- Pauvre folle, vous allez vous tuer !

En arrière plan, les occupants de l'auberge, la bouche en O, les yeux écarquillés, les doigts qui tremblent & qui se crispent.
Au second plan, Marie la nourrice, un bras pris par l'enfançon, l'autre main sur la bouche, effrayée, affolée, effarée.
Parce qu'en premier plan, y'a comme une équilibriste qui joue à savoir qui de la gravité ou de l'alcool la retiendra le mieux sur la rambarde de l'escalier. Rambarde même qui menace de céder sous le poids plume mais branlant d'une Khy ivre morte.


- P't'être ben qu'c'est l'but, ma doucette ! Même que j'crains ri...

Les bottes ont glissé sur le bois qui s'effrite, les souffles se sont tus, les pensées stoppées nettes. On y a cru, peut-être, mais déjà les mains rougies de l'équilibriste ont rattrapé la chute autrement inévitable qui lui aurait valu de relier deux étages en moins d'une seconde.
Elle rit, l'ivrogne, alors que les autres soupirent de soulagement, alors que la nourrice s'avance d'un pas pour tenter de lui faire entendre raison.


- Ne faites pas l'idiote, Madame, pensez à votre fils...
- Primooo... C'pas mon fils. Bon, si, physiqu'ment, mais c'qu'une question d'entrailles, d'fluides, toussa, toussa... J'vais pas vous faire un dessin, savez tous comment qu'on fait les mioches & comment qu'par où qu'ça sort ?


Elle s'est redressée, s'est agrippée à la poutre au dessus de sa tête & se tortille dans tous les sens pour fixer, inquisitrice, chaque spectateur de sa médiocre scène.
Y'en a, idiots, qui hochent la tête, pis d'autres qui se prennent la tête dans les mains d'un air désespéré.
Y'en a encore qui n'ont pas osé relever les yeux pour fixer l'insolente.
Y'en a même un, paumes levées vers le plafond, qui semble prier pour qu'on lui accorde une miséricorde inespérée.


- Secundo... J'en étais où ? Ah vi ! Secundo, j'te permets pas d'me parler comme ça... T'es ni ma mère, ni ma tutrice, ni plus vieille qu'... Bon si, sûr'ment plus vieille que moi... N'empêche qu'c'est moi qu'ait l'plus d'fric, & c'moi qui t'paye ! Té, catin !

Et une pièce, lancée comme on jetterait un fond de poche à un mendiant, en direction de Marie.
La pauvre blonde n'a pas le temps de s'en offusquer que les bottes ripent à nouveau, & que le corps balance dangereusement sous la seule attache qu'est une dextre affaiblie.
Le bébé pleure, les femmes crient, les hommes accourent, le chat n'est pas retombé sur ses pattes. Ni du bon côté de la rambarde.
Oui, l'équilibriste gît, inanimée, sur le sol crasseux d'une auberge commune de Bretagne.


- Par tous les saints ! Est-elle... est-elle...

Les yeux de Marie, cachés par une main tremblante, sont imbibés de larmes qui ne demandent qu'à franchir le seuil de la décence, tandis que, vigoureusement, elle berce un enfançon qui braille à en cracher un poumon.
En bas, un homme s'approche, claudicant, & perd quelques puces en se penchant sur la brunette.

- Bah... Ma bonne dame, j'crois qu'votre patronne, elle ronfle !

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Khy
- Faites-le taire.

Silence. Pleurs. Cajolerie.

- Faites-le taire !

Grognement. Pleurs. Soupir.

- Faites-le taire, par tous les saints !!!

Cri de rage. Pleurs. Berceuse.
Pleurs. Verre brisé. Berceuse, plus forte, chuchotements, apaisement.
Silence. Un temps. Deux temps.


- Voyez, quand vous voulez.

Pleurs.
Une commode rejoint le sol poussiéreux dans un fracas assourdissant, le fauteuil est délaissé, le corps courbaturé d'une brunette à bout de patience s'approche de la nourrice & de l'enfançon.
Un temps, deux temps, trois temps. Pleurs.
L'émeraude sombre fixe l'émeraude humide du garçon.
Un temps. Pleurs.


- Tais-toi, bon dieu, TAIS-TOI !!!

Silence. L'émeraude humide fixe l'émeraude sombre de la mère, étonnée.
Silence. Un temps. Deux temps. Trois temps. Silence.
Soupir. Le fauteuil est rejoint, les paupières closes, le corps se détend.


- C'est bien la première fois que je vous vois l'approcher.
Vous venez de faire un pas de mère.

- Non.


Pleurs.
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