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[RP] L'expatriation d'un couturier

Linien.


Yolanda-Isabel de Josselinière avait ramené de sa dernière excursion parisienne un nouvel animal de compagnie. Celui ne pourrait hélas pas vraiment partager les jeux d'Ankou, puisqu'il s'agissait d'un humain.
Humain dans un drôle d'état, dont la moitié du visage, du cou, étaient ravagé par des cicatrices de brûlures encore fraiches. Humain qui ne disait que peu de mots et qui semblait presque autiste dans son rapport aux autres, de par son apparence. La chair visible semblait parfois encore à vif, alors que Yolanda prenait personnellement soin du couturier. Mais la douleur restait vive, ne semblait jamais s'amoindrir, et chaque mouvement du visage rappelait à Linien la réalité de ce qui lui était arrivé.
Il était resté à l'écart des autres gens de maison de la jeune fille depuis son arrivée, préférant la solitude. Les regards curieux sur son visage qu'il surprenait lui étaient amers.
Le seul lieu qu'il avait visité était les cuisines de Chateau-Gontier. Les cuisines seront toutes à toi, Yolanda avait-elle dit, et il pourrait lui faire des madeleines au citron, le péché mignon de l'Infante. Les quelques autres personnes affectés à la cuisine du castel avaient vu son arrivée comme un évènement inattendu, et ils restaient dans l'expectative de cet inconnu, plus habitué des aiguilles, qui semblait connaitre le métier de la cuisine.

C'était le milieu de la nuit, l'heure idéale pour entamer toute activité de paneterie. Cela n'avait jamais été sa spécialité, mais il s'en sortait fort honorablement. Les gestes étaient routiniers, le couturier profitait du silence et de la solitude pour faire de la pâte à pain, préparant celle-ci sans réfléchir. Le feu crépitait derrière lui, attendant le moment d'engloutir le pâton pour le cuire.


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Anaon
    *

    La dalle. Aujourd'hui est un jour à marquer d'une pierre blanche. Anaon crève la dalle. Oui l'Anaon, la femme à l'appétit d'oiseau qui boit trois fois plus qu'elle ne mange, subit aujourd'hui les réprimandes de son tortionnaire d'estomac. Réel faim? Lubie gourmande sans doute. Comment serait-il possible de sortir affamé des repas de Chateau-Gontier? Le chaperon peut se targuer de partager chaque jour le couvert avec la Josselinière et de déguster des mets dignes des tables des marquises et des comtesse. Privilège presque indécent, l'Anaon se contente d'obéir platement aux exigence de sa jeune maitresse. Ainsi elle se paye allégrement le luxe de sortir de table, sa petite panse prête à éclater au premier pas trop téméraire. La cure Angevine avait au moins un sérieux bienfait : après presque deux semaines au service de la noble, la balafrée avait retrouvé un peu des galbes qui avaient fondu de manière alarmante durant le mois de juillet. Et il y a fort à parier qu'après deux ou trois mois à ce rythme-là, la mercenaire se retrouve avec quelques rondeurs de trop.

    Soubresaut nerveux de la jambe. Assise parfaitement droite, mains croisées sur ses cuisses - pose bien trop chaste pour être honnête – l'Anaon n'ose pas décoller son séant du siège qui lui fait piédestal. Yolanda a dit de ne pas bouger, alors Anaon ne bouge pas. Mais Yolanda dort depuis des heures et l'Anaon ne dort pas. Anaon a faim. Du moins, si son estomac ne bronche pas des masses son cerveau a décrété qu'il en serait ainsi.

    Da! Advienne que pourra! La mercenaire a faim, la mercenaire part bouffer! Elle se lève, pleine de détermination fait deux pas, trois pas... Et retourne aussitôt à sa place. Non! Elle ne peut pas déserter son poste. Silence. Oui mais... Soubresaut nerveux de la jambe. Attente. Elle se relève. Pour mieux revenir s'asseoir.

    Le manège de l'imbécile affamée dure un certain temps. Ainsi le couloir voit le chaperon faire les cents pas, entrant trois ou quatre fois dans la noble chambre pour s'assurer que Yolanda dort à poings fermés. Et que j'me relève, et que j'me rassois. Combat de conscience professionnelle et de l'appel stomacale.

    Et pourtant... L'instinct de survie l'emporte. La jeune noble ne craint rien, les Matines sont passées depuis quelque heures déjà. Tout le monde dort. Ce ne sera qu'une brève absence pour calmer la clameur de ses lubies. Le jeux en vaut la chandelle. Elle n'en sera que plus performante pour sa garde à venir.

    Ainsi la balafrée se carapate à pas de loup, pour gagner enfin les divines cuisines. Papilles titillées par ses pensées qui défilent, tout en courant, la femme réfléchit à ce qu'elle pourrait bien se mettre sous les crocs. Taper dans le canard qui restait le soir? Non! Un peu de cochonnaille ne fera pas de mal. Hum. Pas convaincue... ce sera du sucré! Une tarte aux myrtilles! Avec des œufs de caille! Des œufs de caille? Oui, allez savoir...

    Enfin dans la pénombre la balafrée devine LA porte. Son Saint Graal, sa boite de Pandore. Et c'est d'un air des plus théâtrale que la femme pousse le pan de bois, écartant les bras d'un air triomphale, s'exprimant d'un timbre des plus glorieux:

    _ La cuisiiiiiine est ààààà mooiiiii...

    Ou pas. Bug dans la vocalise, l'ainée se fige. Une silhouette se détache à la lueur des flambeaux. Échec critique dans la tentative de discrétion.

    Silence.

    Euh, sinon. J'ai toujours faim...

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Images originales: Victoria Francès, concept art Diablo III - [Clik]
Linien.


Le couturier profitait du silence et du calme de la demeure, quand il entendit au loin des bruits de pas. Il ne s'en alarma pas, étant habitué à entendre les rondes des gardes la nuit surveillant le domaine. Ayant lui-même vécu dans des demeures nobles, parfois lui appartenant, il en connaissait les us et coutumes.
Les pas se rapprochèrent et la porte de la cuisine s'ouvrit avec fracas, au grand étonnement du couturier, alors que la jeune femme qui entrait annonçait sa main-mise sur les cuisines de Chateau-Gontier.

Les mains pleines de farine, lui et la jeune femme se regardèrent un instant en chien de faïence, semblant se demander ce que l'autre faisait là.


Euh...
Bonsoir.


Il se voyait mal lui demander de déclamer son curriculum vitae, il lui semblait que la jeune femme accompagnait régulièrement Yolanda-Isabel. Il l'avait ainsi catalogué dans la catégorie des dames de compagnie, même si celles qu'il connaissait évitaient généralement de beugler en pleine nuit.
Et d'avoir l'estomac qui grogne.


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Anaon
    Silence. Nous en étions au silence. Instant figé dans deux postures, deux surprises, deux regards qui se croisent. Un ange passe. L'Anaon s'ébranle d'un frisson glaciale alors qu'elle accuse le revers de son cuisant échec. Les azurites estomaquées ne quittent pas le visage de ce qui lui semble n'être qu'un gamin. Constatation bien peu objective, quand on sait que du haut de ses presque trente-cinq balais, l'ainée considère tout ses cadets comme étant de simples jeunots.

    Et la parole brise le silence.

    D'un geste vif les deux bras quittent les airs pour joindre ses mains dans son dos. Posture rituelle d'une femme qui doit rester dans l'ombre de celle qu'elle sert. Le visage s'affirme, fort d'une assurance parfaitement feinte alors que la voix s'éclaircit d'un bref raclement.

    _ Aehm... Bonsoir. Je... suis venue pour m'assurer que tout allait bien. Il m'avait semblé entendre quelques bruits suspects venant des cuisines.

    Mensonge toujours plus classe qu'un franc "Bonsoir je viens taper dans la boustifaille". Réaction de son vis-à-vis? La femme ne s'en inquiète qu'un instant. Les narines s'agitent, l'odorat frétille et la tête pivote. Sens exacerbé par des années passées aux milieux de plantes aux milles et unes fragrances. Sens qui se faisait même irritable et susceptible depuis plusieurs jours déjà. La viande. Elle est par là-bas!

    Regard en coin au jeune et l'attention revient pleinement sur lui. Nouveaux raclement de gorge. La mercenaire aura bien du mal à ne pas passer pour une goinfre mal-polie. Mauvaise image injustifiée. Il n'y a qu'à constater l'appétit habituel de la donzelle - bien que ce soir elle fasse une sacrée entorse à sa réputation. Patience alors. Le jeunot s'en ira bien à un moment ou à un autre et l'Anaon se retrouvera bien vite seule pour assouvir pleinement ses lubies qui lui tracassent l'estomac.

    D'un pas nonchalant le chaperon se rapproche, discernant enfin avec bien plus de précision les traits de son vis à vis. Délicats. Les pas s'arrêtent à la droite du jeune homme et un regard avise la pâte qui repose sous les doigts enfariné.

    _ Ne seriez-vous pas... Linien? Yolanda Isabel m'a brièvement parlé de vous.

    Prendre le ton de la conversation. Effacer de sa tête son entrée théâtrale et attendre qu'il finisse ou se lasse de sa compagnie. L'Anaon l'aura sa cuisine vide.


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Images originales: Victoria Francès, concept art Diablo III - [Clik]
Linien.


Linien n'était qu'un gamin, c'était certain, du haut de ses seize ans, de sa petite taille et de son gabarit à effrayer uniquement les mouches paranoïaques. Il n'envisageait pas d'ailleurs d'impressionner la femme en face de lui, qui aurait pu être sa mère.

Néanmoins Linien n'avait plus de mère depuis longtemps, même si certaines avaient été de substitution pour l'aider à passer le cap difficile de l'adolescence. Il avait eu des mentors, un surtout, pour l'aider à comprendre sa propre nature, et surtout pour lui apprendre à "danser". C'était cette assurance de sa propre force, malgré les traumatismes récents, qui lui permit de soutenir le regard d'Anaon qui se posait sur les marques de son visage.


Il n'y a que moi ici.

Il n'y avait aucune agressivité dans ses propos, uniquement l'annonce d'un fait.

Il ne m'a jamais semblé que Chateau-Gontier manquait de protection, pour s'alarmer d'un bruit de casserole.

Vous devez être... Anaon, la dame de compagnie de Yolanda-Isabel ?


Par cette question, il répondait à celle de la balafrée en face de lui, sans toutefois le faire franchement. Les mains du couturier retournèrent au pâton de pain, qui commençait à s'ennuyer tout seul sur son plan de travail. La conversation ne le gênait pas, surtout quand elle était légère, même si il aurait préféré rester seul pour officier.

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Anaon
    La petite pique du gamin vient faire tiquer la mercenaire qui passerait pour une bleusaille sans aucun sang-froid. Injustifiée qui plus est. Blessure dans un soupçon d'orgueil, les narines se plissent avec dédain.

    _ Tu sauras gone, qu'une casserole peut être une arme re-dou-table...


    Maugréation presque inaudible soudainement supplantée par un ricanement sarcastique. Auto dérision.

    _ L'Ami! Je doute que la Damoiselle de Josselinière ne s'encombre de dames de compagnies flanquées de braies, de cuir et parachevées de plaies et de lames!

    Léger rire qui reprend. Amusée. Comment le jeune cuisinier a t-il pu prendre la mercenaire pour une dame de compagnie?! Elle qui est si vieille et si peu féminine! La voix se calme bien vite pour mourir sur un léger sourire et la mercenaire reprend sérieusement après quelque seconde de silence.

    _Je suis son chaperon.

    L'attention se reporte sur la pâte à pain qui roule sous les doigts fins. L'esprit n’oublie pas son obsession première qui l'a fait lever de son poste par une heure si avancée: bouffer. Les narines s'excitent déjà de sentir l'odeur du pain chaud. Ce mélange délicieusement séduisant de senteur de pierres brulantes et de pâte qui se dore à la chaleur du four. Elle en saliverait presque à l'idée de planter une nacre gourmande dans la miche blanche d'un pain encore chaud. Elle en trépignerait d'impatience aussi.

    Soupir de bien être et courbe d'un sourire qui flotte sur les lèvres tailladées. Pour le plaisir de gouter au premier pain, l'associable peut bien supporter un peu de compagnie en taillant la bavette avec un jeunot qui a l'air d'être tout aussi loquace qu'elle. Une chose lui revient alors soudainement en tête et la curiosité fait lever les azurites sur le visage juvénile.

    Instant immobile. La dextre se dresse, l'index se cale sous le menton alors que le pouce s’appuie sur la joue sauve. Et d'un geste mesuré, douceur autoritaire que ne souffre d'aucun refus, la balafrée fait pivoter avec précaution le visage de Linien. Elle se penche légèrement, évitant la torsion complète du cou de cygne. Et le regard se pose sur ce qu'elle a pu entre-apercevoir plutôt, ce qu'elle a pu entendre dans les bruits de couloir. Le regard n'exprime aucun dégout, aucune surprise, les prunelles se contentent d'analyser la brulure qui dévore la joue blanche dans un détachement presque professionnel.

    Avec autant de douceur qu'elle ai pu s'en saisir, les doigts relâchent le visage délicat.

    _ Le miel... a d'excellentes vertus cicatrisantes.

    Le timbre est calme, presque doux. La balafrée quitte alors le côté de Linien pour aller fureter sans précipitation du coté des placards et tenter de découvrir simplement au flair les secrets nourrissants qu'ils pourraient bien receler.

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Linien.


La réplique fut sur le même ton que celle de la balafrée. Mais il ne rit pas, se contentant d'une esquisse de demi-sourire pour ne pas étirer la peau abimée de sa joue.

Je doute que la demoiselle de Josselinière s'encombre des considérations vestimentaires de ceux qui l'entourent.

Et il parlait d'expérience à ce sujet. Anaon exposa alors son vrai rôle auprès de Yolanda-Isabel.

Je vois.

Il connaissait les sens multiples que pouvait recouvrir ce terme, et connaissant la Josselinière, il avait très bien saisi celui de cet instant. La femme devant lui, à défaut d'user de couteaux pour faire la cuisine, les utilisait pour la "défense", la sienne et celle de sa maîtresse. Mentalement le couturier rangea alors Anaon dans la catégorie des personnes desquelles il fallait garder une certaine distance. Les chaperons de ce genre avaient une tendance à la curiosité, et le couturier lui souhaitait plutôt rester à l'égard de toute inquisition.

Elle se saisit alors de son visage pour observer les brulures, et il ne put s'empêcher de se crisper à ce contact, lui qui était si peu habitué à celui-ci. Pour quelqu'un dont le métier était d'habiller les femmes, ce paradoxe pouvait paraitre étrange.
Anaon annonça alors son verdict, avant de partir fouiller dans les placards. Linien se contenta d'une réplique désabusée.


Je le préfère sur mes tartines.

La dérision était audible dans la voix posée du boulanger d'une nuit. Il laissa Anaon fouiller dans les placards, estimant qu'il avait probablement mieux à faire que de tenter de la mettre dehors.

La pâte à pain fut partagée en plusieurs miches de taille égale. Il eut un instant d'hésitation à s'approcher du four, regardant un instant les flammes dévoreuses de bois, y superposant d'autres images plus récentes. Les miches de pain furent déposées sur la plaque farinée, et le couturier s'accorda alors un moment à observer la cuisson.


Anaon
    Les mains parcourent les boisures des placards. L'odorat cherche à contrer les remparts de bois. L'attention reste à demi concentrée sur la voix du gamin, mais les azurites, elles, continuent à chercher de quoi satisfaire le caprice de ses papilles. Les doigts pincent quelques brins de ciboulettes, le senestre s'abat sur une feuille de persil. Œillade à l'un, œillade à l'autre. Et les nacres viennent croquer les deux.

    _ Vous en ferez une belle, vous, de tartine...

    De bout en blanc, réponse sans fondement. Les lèvres s'amusent à faire danser un brin de ciboulette alors que son dévolu se jette sur un petit pot de terre. Curiosité piquée. Une main soulève le couvercle, le nez se penche. Bouffée acrimonieuse. Vif recul, la gorge échappe une exclamation de dégout. Le pot est aussi vite reboucher alors qu'elle sent le cœur lui monter aux lèvres. Réaction démesurée que cette nausée soudaine. La femme reste un moment immobile, traits tirés et main sur la gorge pour chercher à étouffé ce ressac impromptu. Crevée l'ardeur culinaire! La mine piteuse, la balafrée abandonne ses fouilles et s'en vient s'assoir sagement sur une chaise.

    Silence. L'attention se perd dans les détails insignifiants de la cuisine. L'agencement des casseroles. La composition des bouquets d'asperges. Le pâle halo lumineux qui s'échappe d'une lucarne et les grains de poussière qui dansent, dans son rayonnement blafard, comme autant de minuscules diamants. Soupir. Patience. Et ces relents d'acide qui lui tapissent la gorge. Nouvelle grimace.

    Les prunelles céruléennes retrouvent la silhouette de Linien qui se détache à la lueur des flammes. La balafrée compte bien attendre pour avoir le plaisir de croquer le premier pain, mais l'idée de retourner patienter devant la chambre de Yolanda, là où est sa place, ne lui vient pas à l'esprit. Elle pourrait se faire compagnie bien discrète, mais tant qu'à faire, puisqu'ils doivent cohabiter sous le même toit... autant sympathiser avec le Maistre des cuisines.

    Les jambes se croisent à leur aise, tout comme les bras.

    _ L'écorce de saule... ou les fleurs de pensée, sont de bonne aide contre la douleur...

    La femme guète calmement la réaction de son vis-à-vis sur ce sujet qu'elle devine pour lui, fort délicat. Mais tant qu'à faire, que sa propre... "déveine" puisse être utile à d'autre. De part son enseignement. Le gamin semble d'un caractère très effacé, sans doute faudra t-il quelque effort pour lui tirer un brin de conversation. Bien que s'il ne souhaite que le silence, l'Anaon n'aura aucun mal à le lui fournir.

    Les prunelles azures devient un instant dans l'antre du four pour guetter non sans envie, la turgescence brulante du pain.

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Linien.


Le couturier laissa Anaon explorer les placards, sans chercher à l'interrompre ou protéger le contenu des pots divers et variés qui se trouvaient ici. Il la sentit, plus qu'il ne la vit, s'installer sur un banc, semblant guetter, tel un chat un poisson à la surface, le pain qui cuisait dans le four. Dos à la femme, Linien ferma les yeux un instant, avant de regarder à nouveau les flammes qui dansaient.

Ne vous donnez pas tant de peine, donà. Je ne me plains pas.

Il ne sut pas exactement pourquoi le terme occitan était venu à ses lèvres. Probablement parce que dame était réservée à la noblesse, qu'Anaon n'était plus une demoiselle depuis longtemps, et qu'il se voyait mal s'adresser à elle en braillant "Hey la sicaire, ramène tes miches !". Simple question de survie.

Du tisonnier, il dispersa les braises, pour adoucir la chaleur du feu. La douleur était certes présente, mais il l'acceptait pleinement, tout comme les flammes avaient défiguré son visage. Dans sa conception profondément religieuse des choses, c'était un châtiment pour le péché d'orgueil qu'il avait commis, et il expiait ses fautes en acceptant ce tourment. Il ne se plaignait jamais non plus à Yolanda-Isabel, qui soignait sa peau, se contentant parfois de grimacer lorsque les soins devenaient inconfortables.

Ainsi la prévenance d'Anaon le mettait mal à l'aise, tout comme les regards de pitié qu'on pouvait lui adresser en voyant les marques sur son visage.


Anaon
    Non, l'oeil n'exprime aucune pitié. Sans doute peut-on percevoir l'ombre d'une compassion dans le timbre de l'Anaon. Encore que cela n'en serait qu'une once. C'est un ton de conversation. La balafrée préfère parler de cela comme elle pourrait causer broderie. Faire ainsi d'un drame une banalité. Dotée d'un sens aigu du "je m'en-foutisme émotionnel" donc elle a fait une véritable spécialité, l'Anaon ne prendrait pas la peine de s'apitoyer sur quelqu'un qui ne soit pas suffisamment proche d'elle. Cette insensibilité n'empêche pourtant une prévenance désintéressée.

    A! "Il est des cicatrices qui saignent encore plus que les plaies elles-mêmes. "*. Elle, elle avait mis bien du temps pour accepter l'Immonde qui lui ronge le dos. Et si son corps ne lui inspire aucune admiration, elle n'éprouve plus cette répugnance qui lui prenait les tripes à chaque vision de ses chairs ravagées. Pour cela, pour l'acception à cette résignation, il ne lui avait fallu que le regard d'un homme. A grands coups de corps à corps, de caresse et d'attention, à grands coups de cette indifférence qu'elle-même n'était pas capable d'avoir, la mercenaire s'était résigné à faire de ses plaies une part d'elle-même.

    Ainsi je suis monceau de cicatrice, mais trop lasse pour m'en morfondre.

    L'esprit s'égare un instant avant de chasser dans un frisson crispé le visage seigneurial qui se dessine dans ses méandres.

    _ Le silence d'une douleur ne la rend pas forcément plus douce...

    Bref haussement d'épaule.

    _ Ce ne sont que des conseils.

    Le chaperon ne cherche pas plus loin quant à la provenance de cette brûlure, s'évitant de ce fait le désagréable ricochet de question. Ne pas demander à autrui ce que l'on n'aimerait pas dire soit même. Le regard se perd de nouveau sur les détails moindres qui parsèment la cuisine. Effort de parole encore.

    _ Vous n'êtes pas très bavard n'est-ce pa?


* -Jean-Marie Adiaffi-
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Linien.


Linien ignorait combien de temps il mettrait à se remettre des derniers événements. Probablement des années. Mais cela faisait partie de la vie, une preuve de l'humour sarcastique du Créateur.
Son visage resterait marqué, défiguré, mais il n'avait jamais accordé de valeur à son apparence, excepté lorsque cela était explicitement requis par les circonstances. Ce qui était paradoxal avec son métier.
Anaon tenta d'être courtoise, mais le couturier répondit d'une façon un peu distante.


L'étalage de la misère humaine ne la rend pas moins agréable à supporter ou à combattre. L'auto-apitoiement n'est généralement qu'une forme comme une autre d'égocentrisme.
Mais je vous remercie de vos conseils, quoi qu'il en soit, j'en ferai part à Yolanda-Isabel.


Lui qui détestait parler de lui-même en temps normal, ne risquait pas de se répandre en lamentations auprès d'une inconnue, même si celle-ci s'avérait prévenante. Elle lui fit alors remarquer son manque de bavardage.

Non, cela n'a jamais été dans mes qualités.

Linien prit la pelle, et sortit une à une les miches de pain, les déposant sur la table. L'odeur envahit la cuisine, et le couturier sentit son estomac palpiter à l'idée d'en croquer un morceau.

Ne vous jetez pas tout de suite dessus, elles sont brûlantes.


Puis après un court silence, avec un soupçon d'amusement.

Mais ce n'est qu'un conseil.

Anaon
    La répartie est presque froide, mais la mercenaire ne cille pas. Elle ne prend pas même le soin de répondre, car bien que ce ne soit pas là ce qu'elle avait voulut dire, Linien a tout de même raison. Quant à l'aveu de son manque de parole, l'Anaon répond par un léger sourire, dans le silence, comme un "moi aussi" prononcé sans que les lèvres ne se déclosent.

    Les narines frémissent soudainement. Ahhh! Voilà! Enfin le miches brunies sont sorties de la gueule du four. Pupille luisante, toute nausée évaporée, la mercenaire se lève d'un bon pour aller piquer çà et là dans les placards de quoi grailler dignement. Madame voulait du sucré, mais madame finit avec saucisson, salade et frometon dans les mains. Souvent femme varie, dit-on...

    Trésors culinaires posés à même la table, la balafrée étale un torchon blanc avant de se saisir à bout d'ongle d'une des miches qui trône sur le bois.

    _ Vous savez bien comme moi, qu'il y a pire brulure qu'un pauvre pain chaud.

    Surenchérissons encore. Dans un mi-sourire la miche est précipitamment posée sur le torchon puis soigneusement emballée dans ce dernier. Main agrippée au nœud, réserve jetée sur l'épaule, la senestre vient calé saucisson sous son bras et attrapé verdure et fromage.

    _ Sur ce, je vais vous laisser, je crois que nous avons remplis tous deux notre quotas de paroles pour la nuitée. Et je crois que vous avez à faire tout comme j'ai à déguster.

    Regard rieur, la mercenaire esquisse un pas en direction de la porte.

    _ S'il me vient l'envie de quelque casse-dalle je saurais à quelle heure passée désormais pour avoir du pain frais... ou chaud tout dépend du point de vue.

    Le chaperon s'éloigne lentement. Mais....

    _ Ah! Et s'il vous prend la lubie de faire quelque viennoiserie je consens à vous servir de cobaye et gouteuse officielle et ce à toute heure!

    Ne perdons pas le nord.

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Linien_lamora
Le boulanger d'un soir abandonna à l'affamée mercenaire la miche de pain tant convoitée. Elle alla de surcroit piller quelques denrées supplémentaires dans les placards, mais Linien ne réagit pas à cet infâme cambriolage nocturne, occupé à disperser les braises et faire baisser la température du four.
Le chaperon plia bagage avec sa pitance, saluant le couturier. Celui-ci lui accorda une inclinaison de la tête, assortie d'une main sur le cœur.


Je saurai me souvenir de votre disponibilité pour jouer les cobayes, dona. Bonne nuitée, pour ce qu'il en reste.

Linien s’attela à mettre hors de portée d'autres mains gourmandes les miches toutes juste sorties du four, alors que la sicaire disparaissait. Le reflet de son visage dans un cuivre lui arracha un sourire piteux, et il retourna alors à sa propre couche, afin d'achever sa nuit.
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