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[RP Fermé] Ce qu'art ne peut, hasard achève (*)

Alphonse_tabouret
(*) Proverbe français.


(La veille)


Sa dernière escapade dans le coin lui avait semblé incroyablement lointaine sitôt qu’il eut posé un pied en ville. Quelques jours lui avaient été gracieusement accordés pour disposer d’un peu de temps libre en remerciement de ses services auprès de la blonde duchesse. Un travail honnête, songea-t-il dans un brin d’ironie en remontant les rues dans l’air vif de l’hiver, avalant toujours mal le gout de cette servitude imposée par le cout de ses choix malgré la chance qu’il avait d’avoir pu trouver un tel emploi. Il n’allait plus au gré du vent mais au gré des obligations de Sa Grâce, ce qui dans le fond, ne manquait pas non plus de charme, il fallait l’avouer, et savait même parfois, étrangement le contenter.

Il avait dépensé les premières heures pour lui. Chaque geste avait été fait, chaque folie assumée, chaque verre vidé. Le fauve avait englouti jusqu’à la dernière miette de son repas et se présentait avec enfin l’impression d’être rassasié à cette nouvelle journée, espérant que s’il pouvait toujours lui arriver de porter un coup de griffe, il serait assez repu pour ne donner aucun coup de croc.

Ses pas le menaient à l’atelier de la gitane, jonglant entre la douceur féroce des souvenirs et leur amertume… Car au final, il y avait été forcé à choisir entre l’envie et la soif… Ce départ insipide sans rien sous le bras, sans plus rien dans les poches, restait comme une ombre qui aurait terni irrémédiablement cette joie neuve qu’Axelle lui avait offerte grâce à ses talents. Qu’était il resté de lui sous la tête de la sauvageonne ? Un tableau abandonné ? La texture de ses cheveux au bout de son doigt ? Un mot à vif dans la peinture ?

De son coté, il avait soigneusement écarté toutes les images trop vives qui aiguisaient son imagination dés lors qu’il se surprenait à penser à elle et si certaines, plus pleines, avaient forcé le passage jusqu’à ses pupilles rêveuses, il les avait délaissées en s’abandonnant à celles qui disaient oui, qui dansaient avant, maintenant et danseraient encore après… Et ça lui avait suffi. Car ainsi avait il choisi de se bâtir : Imperméable et délicieusement distant à tout ce qui aurait pu le toucher de trop prés, trouvant dans la moindre futilité du corps ou de l’esprit, une distraction nécessaire à s’échapper de ses tourments. La vie était bien plus facile de cette façon

Mais le plus ironique n’était pas là.
Le plus ironique, c’était cette bile joyeuse qui l’avait inondé quand il avait reçu sans s’y attendre, soigneusement enveloppé, son portrait en provenance de l’Atelier. La violence de son contentement l’avait saisie au plus profond, fauchée au même moment par une amertume pleine et épaisse.
Il l’avait son tableau. Mais à quel prix ?
Axelle avait forcément eu vent de l’histoire, et les mots abandonnés sur le papier "Pour vous, A." , signifiaient bien qu’elle avait payé ce qu’il n’avait pas pu s’offrir. Et cela l’avait rongé dans son orgueil, n’arrivant pas à déterminer si le geste d’Axelle était plein de dédain ou de douceur.


Trois jours donc, à se dépenser en tout pour trouver le courage de se présenter à elle, prêt à subir la foudre, ou le sourire rare de la brune.
Arrêté, en face de la boutique, il jeta un regard à l’intérieur, envieux de cet univers auquel il s’était fermé l’accès, se demandant si Axelle était à son bureau, de qui elle peignait le portrait, contre quoi elle ronchonnait…
Chopant par l’épaule un de ses mômes qui erraient dans les rues à l’affut d‘une pièce à gagner tandis qu’il passait devant lui, il lui proposa l’affaire du siècle :


-Deux écus pour toi si tu rentres là dedans, que tu y trouves une dénommée Axelle et que tu lui donnes ceci. Il extirpa un petit sachet de sa poche, laissant fleurir un bouquet d’épices sucrées entre eux. Deux de plus si quand elle te demande de qui ça vient…


Louis avait accepté bien sûr. Il n’était pas sur d’avoir tout compris, mais avait saisit l’essentiel : 4 écus facilement gagné pour livrer des fruits confits à « une jeune femme brune, pas plus haute que ça, pas commode, mais qui a des hanches de danseuse » Et après avoir demandé son chemin au premier membre du personnel qu’il avait croisé, jugeant que ce serait plus simple, il avait trouvé sa route sans aucun mal.
Il poussa la porte de l’atelier d’Axelle, la trouvant la mine froncée, les cheveux sur le museau, perdue dans ses réflexions en rangeant des pastels, et annonça de but en blanc, en fendant la distance jusqu’à elle pour lui tendre le sachet :


-Bonjour m’dame. On m’a demandé de vous donner ça…
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Axelle
Sa décision était prise, elle quittait l’atelier. Longtemps elle y avait réfléchi, pensant le pour, pesant le contre. Mais sa soif d’indépendance l’avait emportée. Minutieusement, la Bestiole rangeait les derniers encres et fusains, le temps passé à cette tâche insipide lui permettant de faire ses derniers adieux au lieu, de laisser derrière elle les brouhahas, les froissements d’étoffes et l’odeur des peintures.

Son esprit vagabondait, tiraillé entre souvenirs du visage de certains clients, de leurs sourires en découvrant une fresque, sans pouvoir pour autant s’échapper d’un présent trop lourd.

Son frère était moribond, la chose était déjà difficile à accepter. Mais le plus ardu était encore de constater sa propre attitude face à cela. Au lieu de rester près de lui, de lui tenir la main, elle suivait le cours de sa vie, justifiant faussement que seule la volonté de Maric pourrait le sortir de ce mauvais pas et laissait sans remords la petite blonde pleurer toutes les larmes de son corps en s’occupant de lui. Son insensibilité lui sautait à la gorge, pourtant, elle ne changeait pas son égoïste façon de faire et se voilait méticuleusement la face en toute lucidité.

Et puis il y avait eu cette rencontre. Cette rencontre surprenante et intrigante, qui l’avait mise en péril et qui, malgré les jours écoulés continuait de flotter tel un voile fin et coloré sur son esprit. Elle tentait au mieux de le dissiper, de le reléguer dans un coin sombre de sa cervelle. Mais il se rebiffait, venimeux, refusant d’être oublié, et une longue bouffée lui tordait le ventre avant de s’effilocher à nouveau, goguenard de son effet.

Elle n’avait plus qu’à glisser dans un grand carton à dessin une étrange composition d’éclats de couleurs sur une toile - que comme une gamine elle avait soigneusement encollée pour conserver quelques lettres tracées du bout d’un doigt attentionné - quand un gamin entra.

Surprise et l’humeur taciturne, elle allait le jeter dehors d’un simple « va t-en » quand il s’approcha en lui tendant un petit sachet. Gourmande comme pas deux les narines de la Bestiole frétillèrent à la douce odeur sucrée qu’il émanait. La curiosité fit le reste, et d’un geste habile, elle dénoua de cordon qui le maintenait fermé. Un sourire s’étira en découvrant des fruits confits, gourmandises rares qu’elle n’avait pas les moyens de s’offrir souvent. Et ne pouvant résister, s’en fourra une aussi vite dans la bouche laissant échapper un petit soupir de plaisir quand la douceur du sucre suavement mêlée à la saveur de la poire enveloppa sa gorge.

Elle toussota, reprenant conscience du gamin planté devant elle.


Ch’qui qui t’a demandé m’donner cha ?

Le gamin face à elle fronçait les sourcils, fulminant de devoir regarder la jeune femme se régaler égoïstement sans en avoir une miette, aussi, bougonnant, répondit-il comme une leçon bien apprise.

« Une muse pour qui la place du jambon dans une tartine à toute son importance ».

Elle avala de travers et toussa franchement. Alphonse. Il était là, quelque part. Peut être même assistait il à la scène, moqueur de sa réaction. Combien de fois avait elle espéré le revoir, tout en craignant l’idée et la rejetant aussi vite ? Il était comme un fruit, juteux, mais défendu. Pourtant, cette fois ci, aucune question ne se profila et les mots fusèrent de ses lèvres, rapides.

Conduis moi à lui.

Le dernier pastel rangé, la cape jetée sur les épaules et le carton sous le bras, elle ajouta devant les yeux toujours envieux du môme qui fixaient sa poche pleine de confiseries.

T’en auras s’tu fais c’qu’j’t’demande, sont rudement bons t’sais.

Le gamin hocha la tête dans un petit sourire satisfait et sortit rapidement. Axelle, elle, s’attarda encore un instant, le regard balayant la pièce vide, puis tournant la tête, vit le gamin s’enfoncer déjà dans la foule des clients.

Hé, attends-moi le mioche !


Et de se mettre à courir après lui, se frayant un passage à grands coups de carton à dessin, besace au vent et cape de travers, évitant un battant de porte trop rapide pour se retrouver, bêtasse, nez à nez avec Alphonse, parvenant de justesse à arrêter sa course avant la collision. Elle se recula d’un geste vif, agacée par l’idée qu’il puisse croire qu’elle courait pour le voir. Aussi, remonta-t-elle le menton, peignant un air fâché sur son visage, et bien que totalement détachée des affaires pécuniaires, mais refusant de perdre la face, elle lâcha d’une voix abrupte.

Ah ! Vous ! M’devez 16 écus !


Mais dans sa course, elle n’avait pas pris garde qu’un coin de la toile encollée prenait l’air traitreusement.
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Alphonse_tabouret
Les mains enfoncées dans les poches de son manteau, tournant le dos à l’Atelier, à quelques pas de ses entrées ouvragées, il laissait rebondir son regard sur les silhouettes chaudement vêtues des passants, faussement inattentif au bruit des portes battantes sous les va et vient des clients. Il redoutait de se retourner et d’y fixer son regard pour n’apercevoir que le gamin en ressortir, porteur d’une réalité qu’il appréhendait et espérait.
Que valait il mieux ? Des retrouvailles? Un refus de le voir, poli? Ou bien haut en couleur, roulant sous l’accent de rocaille qui saupoudrait sa voix ? Tout plutôt que le mépris, espéra-t-il fugitivement avant d’attarder ses prunelles sur un groupe de donzelles froufroutantes qui lui passait sous le nez, lorsque le bruit d’un battant de porte plus vif que les autres le ramena inexorablement à porter les yeux sur l’atelier dont venait de sortir le gamin… seul. Une moue plissée vint marquer ses lèvres. Ce n’était finalement pas un soulagement mais une déception, dense et désagréable. Il sentit son orgueil prendre immédiatement le dessus, chiffonné, mis à mal, noyant volontairement cette peine sincère sous sa nonchalance distante et coutumière. Le regard sur la tête du gamin glissa à ses mains, qu’il trouva délestées de sa poche de friandises, sentant sa curiosité soudain piquée à vif par ce détail.

-Mes sous !, réclama immédiatement le môme tandis qu’Alphonse l’écartait du passage d’une coquette pressée de s’engouffrer dans la boutique sans leur prêter attention.

Il extirpa quatre écus de sa poche et les approcha de la main qu’il déployait, attendant qu’il ne lui livre les précieuses informations avant de lui céder son dû, mais le gamin n’eut pas le temps de dire quoique ce soit, qu’une silhouette brune sortait en trombe, et entrainée par sa course, ne réussit qu’à piler in extremis devant lui.
Axelle. Une seconde durant, les prunelles sombres se noyèrent aux siennes, à la fois surprises, furibondes. La gitane était sous son nez, adorablement fâchée de ce tête à tête rapproché qu’elle n’avait pas prévu dans sa course, telle qu’il l’avait quittée, si ce n’était que cette fois ci, elle était chaussée, observa-t-il en retrouvant immédiatement un sourire doucement narquois lorsqu’elle recula d’un pas, réveillant de ce simple geste, l’envie délictueuse d’envoyer aux ronces cette satiété qui lui semblait illusoire maintenant qu’elle était là, à un pas de ses doigts. La cape sur les épaules n’était pas droite. Le menton relevé le défiait de croire une seconde que cette précipitation lui était du, et l’expression farouche de son visage lui semblait crier sa joie de le revoir plus que ne l’aurait fait un sourire.
Ce n’était pas le dédain qui avait poussé Axelle à lui envoyer cette toile, il en était maintenant convaincu et satisfait au delà de ce qu’il l’aurait souhaité.


-Ah ! Vous ! M’devez 16 écus !, lâcha-t-elle abruptement, le nez froncé.

-Décidément, je suis en compte avec tout le monde, répondit-il en faisant tomber dans la main du gamin les quatre écus promis, sans la quitter des yeux, détaillant le visage dont il s’était censuré les contours, s’en régalant tout son saoul maintenant qu’il ne pouvait plus faire autrement, aimant ce genre de fatalité tout à son avantage. Les cheveux bruns tombaient toujours en épaisseur sur le minois ovale de la gitane, encadrant ses yeux sombres, qui vous réchauffaient ou vous figeaient selon leur bon vouloir, au travers des longs cils soyeux qui les encadraient. La bouche était tordue dans une moue faussement sèche, toujours aussi gourmande, peut être plus quand on savait la façon qu’elle avait de devenir volupté pure dans l’égarement d’un sourire ou d’un rire.

Son regard la dévala, glissa de sa bouche à cette cape passée à la va vite, jusqu’au carton qu’elle tenait sous le bras. L’œil ainsi attiré s’attarda, sur la toile qui en dépassait, et le sourire s’effaça de son visage pour une expression de surprise qu’il ne songea même pas à essayer de cacher. Il connaissait ces éclats de peinture, ces tons verts, bleus, où le noir et le blanc avaient joué de tous leurs dégradés pour intensifier et éclaircir les couleurs choisies. Il s’y était abimé longtemps après son départ de l’atelier, bousculé par cette après midi où ils avaient joué les funambules, rattrapés trop tôt, ou trop tard, il n’avait toujours pas su se décider, par les risques que comportent tout bon jeu qui se respecte. Il se souvenait de ce qu’il y avait écrit, de ce que ce simple mot avait représenté lorsque son index l’avait tracé dans la peinture encore fraiche.
Pourquoi avait-elle extirpé ce fatras de couleurs de son bureau ? Pourquoi l’avait elle sauvé ? Pouvait il se permettre de croire que c’était par sentimentalisme et si oui, jusqu’à quel point pouvait il s’en satisfaire ouvertement sans qu’elle ne lui fasse bouffer la composition pour lui ôter le sourire qui irait de paire avec cette découverte ?

Il releva des yeux interrogateurs sur elle, avant d’y mêler une pointe de malice. Il s’était arrêté assez longtemps sur ce bout de souvenir à vif pour qu’elle le remarque, mais il était trop délicieux de la retrouver enfin pour ne pas la chahuter doucement, l’idée de la quitter sitôt sa créance encaissée lui semblant à ce moment là absolument improbable.


-Mais vous avez de la chance, je suis homme à m’acquitter de mes dettes… surtout si ma prêteuse sur gage vient elle-même à ma rencontre le sourire reprit ses droits, effilé. Notez bien que ma curiosité risque de me pousser à vous demander ce qu’il adviendrait de moi si jamais je n’avais pas de quoi m’acquitter de mes dus, avoua-t-il dans un faux air piteux, comme pour s’excuser d’avance du félin qu’il sentait se réveiller à ses papilles, alléché. Mais pour l’instant, je vous avouerai que c’est ceci qui m’interpelleUn mouvement du menton désigna la toile encollée. Vous récurez toujours votre bureau de cette façon quand vous en avez fini avec une commande ?, demanda-t-il d’un ton léché, un sourcil haussé d’un amusement qu’elle lui connaissait bien.
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Axelle
Elle était plantée là, devant lui, tout aussi plantée que l’étaient ses billes noires dans le regard sombre et à cet instant, rien, ni des passants qui la bousculaient dans leur empressement à s’offrir la tenue la plus brodée et empesée de pierres, ni du froid qui lui piquait les joues, ne pouvait les décrocher.

L’insouciance apparente d’Alphonse était une bouffée de fraicheur qui avait le don tout particulier d’effacer passé comme futur pour ne vivre pleinement que le présent et s’en étourdir avec légèreté. Elle devinait que sa désinvolture n’était qu’un vernis que, du bout d’un index curieux, elle aurait pu gratter jusqu’à, peut-être, le craqueler. Pourtant, elle préférait qu’un mot hasardeux, qu’un sourire caché ou qu’un regard dérobé fassent le travail, subrepticement, prenant le temps de savourer chaque nuance des miettes découvertes et s’en imprégner tout entière. Et c’est ce qu’elle fit, quand au lieu de prendre ombrage de son salut des plus abrupts, il sourit, de ce petit air taquin mais dénué de sarcasme.

D’un geste trahissant une légère confusion à l’examen minutieux auquel était soumis son visage, elle resserra sa cape contre son cou, le poing serré sur l’étoffe fatiguée, pour ne se détendre que quand il la libéra de son regard. Répit de courte durée car les yeux sombres remontèrent, mais tout empreints d’une surprise qui la désarçonna.

Hum ? Quoi qui n’y à ? Un truc sur l’bout de la truffe ? Non l’aurait rit avant. Une tache sur ma robe ? Ben l’en est pleine, et c’pas nouveau. T’aurais pas coincé ton jupon dans ta ceinture, sans l’faire exprès ? Nan, j’sens pas d’courant d’air inhabituel. Tes bottes ? Bof, y connait leur tronche. ‘fin quoi c’soit, arrête d’piétiner sur place, t’veux bien ? J’vais essayer voui. Ben t’es rudement docile c’jour, t’es malade ? Heu… Fiche moi la paix t’veux bien ! Ah, j’m’disais bien aussi.

Et enfin, il reprit la parole et elle se risqua à jeter un œil où les siens s’étaient attardés, les yeux s’ouvrant tout grand quand, déglutissant, elle vit à son tour le bout de toile qui la narguait en toute impunité. Trouver quelque chose à répondre, vite, pour se dédouaner. C’est alors que la promesse faite au gamin lui revint en tête, salvatrice. A défaut d’apporter une réponse, il lui permettrait de gagner quelques minutes et d’effacer l’embarras de sa trogne. Vivement, elle tourna la tête vers le môme qui restait, l’air réjoui, à compter ses piécettes.


Hé ! L’mioche, t’as l’droit à ta friandise, approche.

Elle tira le petit sachet de sa poche, l’ouvrit pour saisir un fruit confit, mais pas trop gros hein, qu’elle déposa dans la paume crasseuse du môme puis tendit le sachet à Alphonse.

C’est rudement bons vos machins, m’ci bien. Z’en voulez ?

Ah, nan, garde les pour toi, souviens toi, l’a manqué bouffer ta confiote. Mais l’a pas fait. T’regrettes? J’t’ai dit, fiche moi la paix.

Puis un air studieux sur le visage en rangeant le bout de toile, elle mentit sans vergogne.


C’pour mon travail, croyez quoi ? J’ai une commande à faire, j’avais pas d’idée, vot’ machin sur mon bureau m’a inspiré. Et si j’l’ai, c’cause que j’quitte l’atelier.

Et d’ajouter dans un murmure dont la retenue fut démentie par des yeux replantés effrontément dans les siens.

D’un peu plus, vous m’loupiez. C’aurait été dommage.

Et comme pour effacer la confidence, le regard se teinta de facétie alors qu’un sourire étirait doucement le coin droit de sa bouche.

Rapport aux friandises hein ! Pis la prêteuse sur gage, l’était bien obligée d’venir à vot’ rencontre pour récupérer son du, à croire qu’vous l’avez fait exprès.
Bref, quoi qu’il en soit, m’devez 16 écus, mais j’suis pas une prêteuse bien exigeante, m’intéresse pas plus qu’ça d’avoir la bourse pleine. Mais j’tiens qu’on soit quitte. ‘lors c’qui peut vous arriver s’vous acquitter pas d’vos dettes ? Qu’vous m’déceviez, et qu' j’veille plus vous voir.


Elle inclina doucement la tête, laissant son regard planer sur le visage de l’homme qui dérapa sur la ligne si connue du cou pour se rattraper à la courbe de l’épaule.

S’vous avez pas d’quoi, j’peux bien trouver aut’chose pour m’dédommager.
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Alphonse_tabouret
Il scruta avec joie l’étonnement dans les prunelles noires quand elle découvrit qu’elle avait signé sa propre trahison en laissant apparaitre ce petit bout de toile maculée de peinture et s’y régala avec une violence qu’il retrouva, semblable à cette après midi partagée quelques temps plus tôt. Il y avait dans ses yeux grands ouverts, un fourmillement d’étincelles à la fois sauvages et suaves qu’il aurait aimé s’accaparer dans l’instant mais qu’il repoussa, sage, presque vexé d’être aussi facilement subjugué après quelques secondes s’il n’avait pas su tout le coté rare d’un tel laisser aller sur le visage de la jeune femme.
Le gamin, car telle était la fonction principale des enfants, fit diversion à merveille, engouffrant la tranche de sucre goulument et suivant des yeux gourmands la poche qu’elle lui tendait désormais. Il en prit une, lentement, tardant volontairement, en la regardant toujours dans un sourire en coin, amusé, tiraillé, et doucement avide, et tendit sa part au môme en lui annonçant d’une voix feutrée qui lui était destinée à elle, plus qu’au mioche :

-Elle est à toi si tu décampes de suite.

Le môme ne se fit pas prier, et ponctionnant l’abricot confit, s’enfuit avec ses quatre écus et le gout de l’été dans la bouche. Le sourire d’Alphonse sembla se réjouir de cet enfin tête à tête, là où tout son corps gardait un retrait étudié, tendu.

C’pour mon travail, croyez quoi ? J’ai une commande à faire, j’avais pas d’idée, vot’ machin sur mon bureau m’a inspiré. Et si j’l’ai, c’cause que j’quitte l’atelier.

Il haussa un sourcil, surpris, non pas par le mensonge, mais par sa vérité. Axelle quittait l’atelier. Il fut pris d’un agacement soudain, immature qu’il dissimula soigneusement. Ainsi elle partait… Mais comment allait il faire, lui, pour la revoir s’il en avait envie, s’il n’avait plus le prétexte ? Où irait-il la trouver ?
Egoïste, jusqu’au bout des ongles, animé d’un sentiment d’injustice irrationnel, il fut à deux doigts de louper le soupir qui acheva l’annonce, alerté par les prunelles sombres, chaleureuses, et sincères qu’elle porta aux siennes.

D’un peu plus, vous m’loupiez. C’aurait été dommage.

Durant un instant, ce fut le libertin qui se trouva bousculé, parce que ce regard là valait bien des mots, ce regard là valait une promesse : celle que les lieux leur importeraient peu. Oui, cela aurait été dommage, car il ne serait pas rentré pour demander où la trouver. La vie était décidément bien fragile, et malgré la force des rencontres qu’elles mettaient en scène, elle s’avérait d’une cruauté sans fard avec ses protagonistes, en distillant une continuité dans les quelques minutes d’un bon timing. Il la remercia de la sauver de cet instant de faiblesse, lorsqu’elle enchaina, taquine, lui lançant une horreur justifiée à la figure :

… ‘lors c’qui peut vous arriver s’vous acquitter pas d’vos dettes ? Qu’vous m’déceviez, et qu' j’veille plus vous voir.

Il porta une main à son cœur, jouant d’une grimace équivoque, lui signalant avec amusement qu’il ne supporterait pas cette solution lorsqu’elle trancha, son regard le quittant quelques instants pour suivre une courbe de son visage

S’vous avez pas d’quoi, j’peux bien trouver aut’chose pour m’dédommager.

-Ah si seulement nous avions les mêmes idées de dédommagement, soupira-t-il dans un sourire aiguisé en la croquant d’un œil espiègle visant à lui arracher une rougeur, une moue, mais quelque chose pour le nourrir encore un peu plus. Le visage d’Axelle était une source de merveilles. Mais j’accepte ! , s’empressa-t-il de répondre. Je n’ai rien pour vous rembourser, mentit il à son tour, les écus dormant sagement au fond de ses poches, si ce n’est mon humble personne. Il s’inclina courtoisement, à la façon des gentilshommes, sans la moindre fausse note.

Il lui désigna la rue qui s’ouvrait à eux, une idée folle commençant à germer sous sa tête, incapable de la retenir plus longtemps, en proie à une douce folie qui le contaminait aux cotés de la gitane.


-Faisons quelques pas voulez vous? Il n’hésita pas une seconde à lui tendre le bras, au risque qu’elle le refuse, trop désireux qu’elle se rapproche, de sentir l’odeur de la peinture sur elle et du sucre des fruits confits parfumant son haleine. Nous allons fêter ce nouveau départ, vous allez me raconter pourquoi vous quittez l’atelier et m’expliquerez comment je peux m’acquitter de mes dettes… Et notez à quel point je suis courtois, je vous autorise à choisir l’ordre des festivités, conclut il avec un air de grand seigneur visant à la faire râler ou sourire, les deux, qu’importait, ça lui allait si bien.
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Axelle
Son regard restait accroché à l’épaule d’Alphonse, détaillant la piqure du vêtement sombre, les pensées vagabondant dans des directions bien étranges pour elle. Ces épaules, si elles savaient sans doute possible accueillir que les têtes de ses amantes encore essoufflées, savaient-elles aussi accueillir les confidences, les peines, les pleurs, les peurs ou les doutes ? Et si elles le savaient, étaient-elles vraiment sincères et attentives ? Mais la question resta là suspendue quelque part dans sa cervelle quand les talons du môme déguerpirent.

Retrouvant le visage d’Alphonse, elle s’amusa de ses mimiques sous lesquelles il semblait cacher bien des sentiments qu’elle ne su pas bien déchiffrer. Une pointe d’inquiétude peut-être, suivi d’une pincée de réconfort. Elle se refusa à une étude plus profonde où elle risquait déception et erreur.


" Ah si seulement nous avions les mêmes idées de dédommagement "


D’abord elle haussa un sourcil incrédule sous l’audace de la provocation, piquée dans son orgueil, puis laissa fuser un éclat de rire franc. Son regard s’aiguisa pour répondre au le sourire qui la narguait gentiment et la voix toute teintée d’un amusement sincère.

Ah, mais non ! On serait pas quitte dans c’cas ! Croyez vraiment qu’j’vous laisserai m’dédommager sans vous donner une compensation en retour ? Allons bon, soit vous m’sous estimez soit vous vous surestimez hein !

Et elle redressa le menton d’un petit geste vif tout en le dévisageant la mine légèrement narquoise. Non, le libertin qu’il était ne lui faisait pas peur, et elle était prête à rendre dent pour dent œil pour œil chaque provocation qu’il s’amuserait à lancer. Car si une certaine confiance n’avait pas été de mise, instaurée lors de leur première rencontre, elle ne serait pas là, au milieu de cette rue venteuse à plaisanter ainsi. Et cette liberté lui plaisait, extirpant de sa tête toutes les idées noires qui s’y baladaient, sans crainte de jugements ou de rebuffades. Aussi, quand il lui parla de fêter l’événement, ses yeux pétillèrent de joie. Ouvrir à nouveau une parenthèse, aussi éphémère qu’une bulle de savon soit-elle, mais qui saurait à tout coup lui donner cet entrain qui lui manquait ces derniers jours, et surtout assez de force pour filer tout droit botter le derrière de son frangin qui se morfondait et lui insufflant un peu de joie de vivre. Et pour cela, Alphonse semblait être un compagnon idéal. Aussi, à peine eut-il le temps de finir sa phrase, impatiente de partager un moment avec lui, qu’un « OUI ! » jaillit de ses lèvres. Se rendant compte de sa trop grande impulsivité, elle se racla la gorge, légèrement rougissante, ce qui l’agaça encore davantage.

‘Fin j’veux dire, oui, j’veux bien faire qu’ques pas et fêter ça. J’sais pas si mon départ est source d’fête, mais l’idée qu’y m’germe dans la caboche l’pourrait bien elle. Et pour m’dédommager d’vot’humble personne, j’saurai bien trouver quoi faire d’vot’carasse s’vous avez pas peur des crampes. Réfléchissez bien avant d’répondre hein, j’sais pas à combien s’monte une heure en vot’compagnie, mais s’pourrait bien qu’au final, c’moi qui vous sois débitrice.


Elle tortilla sa bouche soudain ennuyée par ce qu’elle venait de dire et ajouta, voix basse.


‘Fin, j’voudrai pas qu’vous vous sentiez obligé ou j’sais pas quoi, pis surtout qu’vous puissiez voir ça comme… heu, une obligation… enfin, comme avec.. vos… heu, clientes, si tant est qu’vous soyez obligé hein, ‘fin vous voyez quoi ?

Cherchant à couper court à ce mauvais pas où elle s’était fourrée, elle sauta une fois de plus du coq à l’âne et à son tour de pris des airs de grande Dame, l’œil plein d’ironie pour ces hautes sphères auxquelles elle ne goutait guère, et glissa son bras sous celui qui était offert.

L’ordre, m’est égal, j’vous laisse choisir, tant qu’vous m’faites découvrir qu’que chose qu’m’est inconnu.

Et le tirant doucement dans la direction indiquée peu avant.

P’quoi qu’j’suis partie, ben, j’suis trop indépendante pour ça, c’m’pose t’jours des soucis, et pas qu’là, mais c’pas grave, j’suis comme ça et pas d’main qu’j’changerai ! ‘Lors, m’emmenez où ?
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Alphonse_tabouret
Le « oui » spontané à sa proposition lui arracha une moue de satisfaction terrible qui n’alla qu’en s’augmentant au fur et à mesure de la coloration de ses joues et de cette façon qu’elle avait de s’en vouloir de son impulsivité, mais s’il était un mot dont Alphonse raffolait c’était bien celui là. Et la bouche gitane s’arrondissant dans une affirmation aussi pleine avait de quoi le contenter pour longtemps encore. Qu’il était doux ce son, délicieux, rond, empreint de gourmandise. Il aurait voulu lui en arracher un chapelet tout entier, agrémenté de ce rose aux pommettes, et le conserver précieusement pour s’en régaler et le dépenser au hasard des soirées trop mornes.

Fin j’veux dire, oui, j’veux bien faire qu’ques pas et fêter ça. J’sais pas si mon départ est source d’fête, mais l’idée qu’y m’germe dans la caboche l’pourrait bien elle. Et pour m’dédommager d’vot’humble personne, j’saurai bien trouver quoi faire d’vot’carasse s’vous avez pas peur des crampes. Réfléchissez bien avant d’répondre hein, j’sais pas à combien s’monte une heure en vot’compagnie, mais s’pourrait bien qu’au final, c’moi qui vous sois débitrice.

Le visage tout étiré d’un sourire narquois en écoutant la brune, prêt à rétorquer d’une moue faussement pincée quelque chose au sujet des crampes et de son jeune âge qui lui assurait vaillance en toute situation, quand les derniers mots d’Axelle tombèrent à son oreille pour y tinter curieusement.
…à combien se chiffrait une heure en sa compagnie ?


‘Fin, j’voudrai pas qu’vous vous sentiez obligé ou j’sais pas quoi, pis surtout qu’vous puissiez voir ça comme… heu, une obligation… enfin, comme avec.. vos… heu, clientes, si tant est qu’vous soyez obligé hein, ‘fin vous voyez quoi ?

Ses clientes ?
Une lueur de compréhension alluma ses yeux sombres et il dut juguler le sourire qui bouillonnait de plus belle à ses lèvres tandis qu’elle lui prenait son bras, divine avec cet air royal sur le minois.
Elle le pensait courtisan.Ah, si Quentin avait été là, nul doute que ça l’aurait fait rire à gorge déployée. Il resta un instant subjugué par ce quiproquo, tiraillé entre mille possibles qui s’ouvraient devant lui, cherchant lequel irait le mieux à la gitane, celui qui la rendrait à croquer de confusion, et tant pis s’il devait prendre sur lui, museler le fauve qui ne manquerait pas de s’arrêter pour regarder le spectacle, alléché. Il lui emboita le pas, flottant sur un petit nuage de bonheur incongru, pour quelques instants absolument maitre de la situation, car prolonger le malentendu, ça aurait été finir par mentir et leur jeu à eux, était basé sur une franchise parfois blâmable mais salvatrice. Il la laissa se remettre à son bon vouloir, adorable dans son avidité à s’extirper de quelque chose dont il ne cernait pas encore l’importance, mais qui s’exprimait au travers de cet enthousiasme à se laisser aller.


‘Lors, m’emmenez où ?

-Je vous emmène à Paris, lâcha-t-il en lui jetant un regard pour aviser de l’effet de la nouvelle qui lui avait d’abord semblé essentielle mais était désormais reléguée au second plan des réjouissances. C’est l’endroit idéal pour fêter votre nouvelle indépendance et me faire partager l’idée qui se cache dans votre jolie tête… Reste à espérer que je vous emmène là où vous n’aurez jamais posé les pieds, fit il avec un sourire en coin, mais avant cela Ils avaient débouché sur un gros croisement où les passants allaient et venaient dans à peu prés tous les sens, créant une douce cohue où l’on s’agitait pour oublier le froid qui était tombé sur la ville. Il les entraina d’un pas sûr, la tenant fermement contre lui, précieuse marchandise, et profitant de cette promiscuité que le monde excusait, lui confia, toujours sur le ton de la conversation, mais d’une voix plus basse… avant ça je dois vous confier quelque chose

D’un pas, il les extirpa du couloir de passants pour s’en remettre à la faveur d’une porte cochère légèrement renfoncée, où il prit le temps de la regarder, de sonder les yeux noirs, et de les trouver beaux.

-Je crains de devoir vous faire un aveu, lui fit-il d’un air qu’il voulut grave, conséquent, sans lâcher son bras, y imprimant au contraire l’empreinte de ses doigts, doucement. Quelque chose que je ne peux vous dire qu’à l’oreille, précisa-t-il en retenant le sourire qui menaçait de faire échouer sa mise en scène. Il se pencha vers elle, fendant lentement l’espace entre eux, profitant de cette intimité qui, bien que respectueuse, n’en était pas moins savourée et respirée pour venir chuchoter à hauteur du lobe : Je n’ai jamais dispensé mon corps contre le moindre écu… Vous serez ma première cliente … Il laissa passer un temps jubilatoire, plein de sous entendus, attentif à la moindre inspiration, au plus petit frémissement avant de conclure, s’écartant de son oreille pour se repaitre de son visage à l’entente de cette nouvelle. Ca vous fait quoi de dévoyer un garçon de bonne famille, la taquina-t-il avec une lueur espiègle dansant joyeusement dans la prunelle.
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Axelle
Ses pas suivaient ceux du brun, battant les pavés froids et disparates, évitant les flaques boueuses d’un air nonchalant et détaché. Axelle restait assez étonnée de cette promenade fortuite, bras dessus bras dessous contre un homme qu’elle ne connaissait que si peu. Cette petite attention anodine, banale même, jamais elle ne l’avait connue. Et elle découvrait la sensation étrange de se sentir, non plus Bestiole fendant les rues ou les chemins de caillasses emmitouflée sous sa capuche, mais bien femme, cette facette d’elle si secrète qu’elle ne révélait qu’à la lueur d’une chandelle indiscrète. Son menton se redressait, son cou s’étirait, droit, pleine de confiance nourrie par ce sentiment d’étrange complicité qu’elle goutait sans remord.

« Je vous emmène à Paris. »

Le saisissement de l’annonce la fit trébucher sur un pavé indigné d’être ainsi comprimé contre ses congénères et qui pointait une arrête renégate. Elle grogna un juron, faisant voler en éclat les minces traces de femme policée qu’elle s’était prise à jouer quelques secondes auparavant, laissant son naturel revenir au galop. Paris, jamais elle n’y avait posé un pied, mais avait entendu de vagues rumeurs sur les lieux insolites et mystérieux que l’on pouvait y trouver et pour rien au monde, la curiosité titillée, elle n’aurait refusé la proposition.


« Avant ça je dois vous confier quelque chose… »


Tirée par le bras, soudain prisonnière d’une porte cochère, son regard resta figé sur cette main qui, d’une vigueur captivante asservissait sa chair, avant de remonter dans le sien plein d’interrogation. Un peu inquiète de ce geste brusque et du ton employé, tout autant que de la nature de la confidence qu’il pourrait lui faire, elle frémit légèrement quand il s’approcha, une mèche de ses cheveux s’invitant sur sa joue.

« Je n’ai jamais dispensé mon corps contre le moindre écu… Vous serez ma première cliente. »

Et elle souffla, se sentant soudainement la dernière des idiotes, rebaissant le museau dans une moue contrite, ne sachant ce qu’elle pouvait bien répondre. Des excuses peut-être ? Cela semblait de mise. Elle ouvrit la bouche, mais il la sauva avant qu’elle ne s’enlise un peu plus.


« Ca vous fait quoi de dévoyer un garçon de bonne famille »


Reprenant constance, comprenant la malice de ses propos, un léger sourire fendit sa bouche et lentement elle remonta les yeux, les plantant férocement, eux et le brasier qu’il avait allumé, dans ceux d'Alphonse, donnant à ses paroles un paradoxe qu’elle lui laissait tout loisir de déchiffrer.

Croyez vraiment qu’j’ai d’quoi dévoyer un garçon, qu’il soit d’bonne famille ou d’mauvaise vie ? R’gardez moi, pas d’rubans dans les cheveux, mais des nœuds. Pas soie ni d’velours sur ma robe, qu’des trous et des tâches. J’sens la terre, la pluie et la peinture, aucune d'ces senteurs qui coutent un bras et font tourner la tête. Et même en cliente, j’rien pour payer, mentit t’elle la bourse lourde de ses gages d’un an à l’atelier, le regard effilé toujours rivé au sien. Elle s’approcha à son tour, légèrement, mais assez pour le narguer. Voyez, z’avez rien à craindre d’moi, j’ai aucune prise d’aucune sorte sur vous.

Elle se recula baissant le regard pour éteindre le feu de ses prunelles sous le voile de ses cils noirs.

Lorsqu’elle remonta la tête, c’est un sourire taquin qu’elle lui offrit, fermant l’intermède comme si de rien n’était. Mentant encore sans hésitation, pour cacher son ignorance.


Paris, c’t’une bonne idée. J’y connais pas mal d’coins, lâcha t’elle désinvolte, mais sûre qu’vous pouvez m’surprendre. Mais, même en voiture, faut une bonne nuit d’voyage pour y arriver. Voulez donc dire qu’vous m’enlevez pour la nuit ? Elle le regarda, une lueur de défit dans le regard. Z’êtes certain d’pouvoir l’supporter ?
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Alphonse_tabouret
La mine baissée, passant de mortifiée à défié, la gitane releva vers lui ce minois qu’il lui avait vu à l’atelier, étincelant, invitant à la danse du jeu. Le second joueur venait définitivement d’entrer dans le ring sous les acclamations du fauve ronronnant

Croyez vraiment qu’j’ai d’quoi dévoyer un garçon, qu’il soit d’bonne famille ou d’mauvaise vie ?

Si tu dansais, tu aurais de quoi asservir le monde, songea-t-il distraitement en repensant aux pieds délicats de la brune, entraperçus dans la démonstration magistrale de son talent à semer le trouble, l’oreille rêveusement emportée d’un tintement de grelot.

R’gardez moi, pas d’rubans dans les cheveux, mais des nœuds. Pas soie ni d’velours sur ma robe, qu’des trous et des tâches.

Le regard dériva malgré lui sur la tignasse brune, amusé, avant qu'il ne rejoigne ses prunelles. Pas de ruban il était vrai dans cette crinière là, mais le pli capricieux du vent ou d’un oreiller. Nulle trace de soie, de velours, de perles ou de dentelles sur la robe d’Axelle, mais les courbes gracieuses de ses hanches, la gorge palpitante au parfum de forêt… tout cela dévoierait un saint, pensa-t-il sans le dire.

J’sens la terre, la pluie et la peinture, aucune d'ces senteurs qui coutent un bras et font tourner la tête. Et même en cliente, j’rien pour payer

Si tu savais comme certaines coquettes ne sentent rien d’autre que le mauvais parfum et l’ennui, songea-t-il dans un sourire grandissant, rêvant fugitivement de venir à sa peau respirer l’odeur de la pluie pour la comparer à celle des Flandres.
Dans ses yeux, la gourmandise grandissait lentement, bousculée par l’artiste venant le narguer en grignotant quelques centimètres entre eux.

Voyez, z’avez rien à craindre d’moi, j’ai aucune prise d’aucune sorte sur vous.

Si seulement, pensa-t-il en songeant aux règles nouvelles qu’il avait choisi d’honorer en sa compagnie, et c’est par un sourire aiguisé qu’il répondit à la lueur malicieuse qu’elle lui adressait dans sa question.

-Je vous enlève, oui, pour toute la nuit. Il trouvait que cette phrase avait quelque chose de savoureux. Et toute la journée de demain… je sais bien qu’il s’agit là d’un exploit que seuls quelques braves se sont permis de tenter et que peu d’entre eux y ont survécu, mais je me sens en veine en ce moment, je prends le risque… l’audace se récompense parait il. Son sourire eut un reflet carnassier. Et au passage, inutile de songer à filer avant l’heure, je ne vous relâcherai que si vous êtes sage, la menaça-t-il d’un regard plissé alors qu’il leur donnait l’impulsion de quitter la porte cochère, fermant ce premier aparté, relâchant la pression de ses doigts à son bras tout en la gardant calée contre lui. Un silence qu’il ne contraria pas les enveloppa doucement tandis qu’ils cheminaient, jouant parfois d’un pas sur le coté ou d’une vague impromptue dans la foule pour laisser son corps venir presser le sien, presque innocent. Il espérait qu’elle dérivait au fil de ses pensées tournées vers la Capitale, presque certain qu’elle n’y avait jamais mis un pied malgré ses dires.
Ils rejoignirent la foule qui coulait vers les portes de la ville où se situaient les écuries et les relais, apercevant les premières enseignes des comptoirs. Le jeune homme s’arrêta devant l’une d’elle avant de se tourner vers la brune, la lâchant à regret, profitant du geste pour inutilement repositionner la cape sur ses épaules.

-Je vous interdis de vous enfuir pendant que j’ai le dos tourné, la prévint il avant de tourner les talons pour rentrer dans le petit bâtiment dont il ouvrit la porte avant de se retourner vers elle: et de vous trouver un autre jeune homme à dévoyer, précisa-t-il assez fort pour que quelques têtes se retournent et regardent à qui s’adressaient ses propos. Il disparut dans un sourire narquois à l’intérieur.

Quand il ressortit, quelques minutes plus tard, il vint se planter devant elle en lui désignant d’un bras une petite voiture élégante malgré son âge et ses éraflures où un couple faisait entasser ses bagages sous le regard perçant d’une vieille déjà assise.

-Voici notre carrosse très chère, lui fit il d’un ton guindé. Une seule escale en fin de soirée dans une petite auberge pour qui aura soif et faim, le temps de changer les bêtes. Nous serons à Paris pour six heures demain. Le regard pétillant se planta dans le sien. Il était traversé d’une sorte d’insouciance aérienne, d’un ravissement presque enfantin qu’il transposait sur son visage d’homme par un sourire franc. Il se pencha vers elle en lui désignant la voiture du doigt, sur le ton de la conspiration. Dépêchons nous de nous installer avant que nous soyons forcés de nous assoir à coté de la vieille…
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Axelle
Et déjà ils refilaient, la Bestiole pleine d’entrain suivait, sourire aux lèvres, exaltée de l’aventure qui se profilait. Mais arrivée au relais, son pas ralentit, les yeux fixés sur les comptoirs où s’amassaient toutes sortes de voyageurs bardés de malles coquettes ou de cages à poules caquetantes dans un tohu-bohu excité et nerveux d’un départ proche. Si bien que quand Alphonse remit sa cape droite, c’est à peine si elle le remarqua, comme un enfant que l’on chapeaute d’une main distraite ou dont on essuie le bout du nez morveux.

Oui, arrivée là, elle réalisa sans doute possible que cette escapade lui voudrait une belle réprimande et des grognements justifiés pour au moins trois jours. Et l’espace d’un instant, malgré son agitation, elle manqua s’échapper à toutes jambes, justifiant sans qu’il ne le sache les injonctions faussement sévères du brun. Pourtant elle ne bougea pas, se souvenant d’une discussion encore fraiche, d’une alliance s’agitant devant son nez et des mots qui accompagnaient le mouvement. Et ces mots, si elle ne souvenait plus de leur tournure exacte, leur sens était gravé en elle.


« Cet anneau ne doit pas être une geôle. J’peux t’faire entièrement confiance ? »

« J’peux pas t’promettre d’plus être tentée, comme t’l’peux sûrement pas non plus, mais refaire cette connerie, non, cause qu’t’m'trottes sans cesse dans la tête »

« Si j’t’y trotte comme soutien et non comme poids, c’peut marcher ».


Alors oui, il râlerait, c’était bien normal, mais il comprendrait aussi, comme elle avait compris quand il s’était offert une escapade à Briançon. Briançon n’était pas Paris soit, mais si la confiance était de mise…
Aussi, seule à attendre le retour d’Alphonse, elle tira de son carton à dessin un petit vélin qu’elle noircit de mots de la pointe aiguisée d’un fusain. Avisant un gamin qui tournait en rond, elle lui glissa le mot et quelques écus en répétant à plusieurs reprises le nom de l’auberge ou ils séjournaient à Dijon. Le gamin fila dans la foule et Axelle le regardait s’éloigner, un curieux sentiment au fond des tripes, quand le brun revint, la tirant de ses pensées.

« Voici notre carrosse très chère, Une seule escale en fin de soirée dans une petite auberge pour qui aura soif et faim, le temps de changer les bêtes. Nous serons à Paris pour six heures demain. Dépêchons nous de nous installer avant que nous soyons forcés de nous assoir à coté de la vieille… »


Relevant la tête, elle aperçu un coin de visage flétri dont le coin de la bouche arquait en un pli revêche. Son regard se posa alors sur le cocher qui installait la dernière malle du couple sur le toit de la voiture. Par chance, l’homme semblait très attentif à ce que leurs bagages soient installés avec minutie, demandant au pauvre cocher de vérifier encore et encore les attaches. La Bestiole d’un geste vif, saisit le poignet d’Alphonse pour l’entrainer dans une course brève mais rapide vers la voiture où elle plongea sans demander son reste, sans relâcher son emprise d’une miette.

Installés sur la banquette opposée à la vielle, collée à la portière contre laquelle elle glissa son carton, Axelle sourit moqueuse en regardant Alphonse se débattre avec une boite à chapeau pour trouver un peu d’aise. Elle aurait bien ajouté à sa gène en lui confiant sa besace, mais sagement, la coinça sous la banquette, sans toute fois omettre de lancer, la voix doucement goguenarde.


Ca, c’pour m’avoir fait remarquer d’t’l’heure, au milieu d’tous ces gens, pis dites pas qu’vous l’avez pas fait exprès hein !

Le couple entra dans la voiture, dans les salutations d’usage, brèves, alors que la vieille lançait des regards noirs à Alphonse tout en couvant sa précieuse boite à coté de lui.

La voiture s’ébranla alors que déjà la vieille commençait à râler d’être trop secouée pour son grand âge. La femme à ses côtés semblait prise de pitié pour la soit disant pauvre vieillarde, et hochait la tête à chacune de ses paroles, compatissante. La vielle grincheuse, trouvant là un auditoire attentif, se mit à raconter ses soucis de santé, ses douleurs, son compagnon fidèle, un épagneul d’une rare intelligence mais qui souffrait d’incontinence depuis la mort de son époux, un capitaine qui après combattu l’ennemi impie à Jérusalem, avait trouvé la mort stupidement en trébuchant sur ledit chien.

Tête dodelinant, Axelle muette lançait parfois quelques regards blasés ou amusés à Alphonse, tout aussi contraint qu’elle à garder le silence sous les piaillements incessants de la vielle ponctués de « ho » et de « ha » pleins de commisération de la femme et des soupirs agacés de son époux.

Après ce qui lui parut une éternité, la voiture ralentit. L’arrêt fut bref, à peine le temps de se dégourdir la nuque et les jambes ankylosées que la vielle reprenait sa place. Aussi, fuyant toujours la perspective d’être coincés contre la vieille radoteuse, Axelle et Alphonse, sans prendre le temps d’un verre, s’engouffrèrent dans l’espace réduit, sous les caquets qui reprirent de plus belle.

Axelle, épuisée des cancans, sagement assise contre Alphonse, regardait les paysages défiler, goutant à cette nouveauté d’un voyage en voiture, se souvenant avec un léger amusement de son périple avec Sergueï. Si les calèches étaient plus rapides, le charme des feux de camp leur manquaient cruellement. Elle revoyait Serg, riant à gorge déployée à la lueur des flammes quand soudain elle se rendit compte du silence qui était enfin retombé dans l’habitable. Elle tourna la tête, ravie de voir que les trois personnes face à elle s’étaient endormies, mâchoires pendouillant. Aussi dans un murmure pour ne pas briser le rythme des respirations profondes, elle pencha la tête vers Alphonse, sans pourtant le regarder.


Quand j’voyage, c’est jamais en voiture, parfois en chariote, mais pas plus. L’soir, on allume un feu, j’aime ça, c’m’rappelle quand j’étais gamine, même si y a pas d’chants ni d’musique. Mais j’aime quand même.

Elle tourna la tête, trouvant Alphonse la tête penchée, comme durant cette séance de pose si particulière. Elle en déduit dans un petit sourire attendri qu’il s’était endormi lui aussi. Aussi, mais sans le moindre bruit cette fois, retira t-elle ses bottes à sa façon et s'abandonna contre lui., Ronronnante à sa chaleur elle replia ses jambes sur le restant de banquette. Elle hésita un instant, puis doucement, vint poser sa tête sur son épaule, les yeux grands ouverts sur la campagne qui défilait.

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Alphonse_tabouret
Dans les heures noires de la nuit, la voiture filait à bon train, et maintenant que la vieille ronflait sec en face de lui, le jeune homme s’était permis d’allonger ses jambes et de s’accouder à la monstrueuse boite à chapeau qui lui arrivait juste en dessous de l’épaule. Après l’arrêt au relais, le silence avait fini par doucement l’emporter, et lui-même, ayant définitivement renoncé à écouter la dernière histoire de la bigote racornie sur l’épagneul ou le capitaine (il n’était pas sûr de savoir les différencier), s’était plongé dans ses propres souvenirs sans plus prêter attention aux derniers survivants de l’auditoire.
Certains étaient proprets, comme les premières excursions endimanchées pour aller à la capitale, quand le commerce familial devenant enfin florissant, leur père avait décidé de le montrer aux Flandres tout entières. Encore trop jeune pour cerner tout le péché d’une telle vanité, il gardait uniquement à l’esprit les froufrous blancs de sa mère sous le lourd drapé mauve, les cheveux encore humides de son frère, l’odeur de bébé d’Opaline remplissant tout l’espace et le rire satisfait du paternel. D’autres étaient plus mornes, lors des longs trajets jusqu’à Paris, où à peine adolescent, il subissait en privé les humiliations personnalisées du patriarche, sujet privilégié depuis qu’il avait été surpris entre les cuisses de sa plus jeune maitresse. De la simple remontrance au spectacle le plus dégradant de sa déchéance de bourgeois grassouillet enfin arrivé, rien ne lui avait été épargné dans l’alcôve de la voiture. Heureusement, il y en avait des plus vifs, où les bouches s’étaient fondues avec brutalité ou finesse, où les corps s’étaient offerts, fauves, avec toute la beauté de l’abandon, de la sauvagerie et de la précipitation, à la va vite d’un trajet.

Celui qu’ils partageaient en ce moment avait un gout neuf mais nullement naïf, un gout tendre d’interdit, de déjà joué qui bizarrement n’avait rien de fataliste, il n’arrivait pas à savoir pourquoi. Alphonse n’était pas du genre à s’attarder sur ce qu’il ne pouvait pas avoir, ayant si peu foi en l’humanité qu’à une exception anglaise prés, il pensait que rien n’était fait pour être constant, que tout était interchangeable et que ce que ne donnait pas l’un, l’autre le fournirait. Solitaire égoïste, façonné par la perversion sans faille d’une famille de gens biens, il avait appris qu’il ne servait à rien de s’attacher que ce que l’on possédait, on finissait toujours par vous le prendre. Axelle était un cas à part. On la lui avait déjà prise, avant même de la rencontrer, mais elle avait quelque chose à lui, et il avait quelque chose à elle, il n’aurait juste pas su dire quoi, si ce n’était qu’il aimait cet état de fait.
Ce furent ces pensées là que la voix murmurée d’Axelle interrompit.

Quand j’voyage, c’est jamais en voiture, parfois en chariote, mais pas plus. L’soir, on allume un feu, j’aime ça, c’m’rappelle quand j’étais gamine, même si y a pas d’chants ni d’musique. Mais j’aime quand même.

La voix le surprit, et il prit pleinement conscience du silence de l’habitacle, rompu par les cahots de la route, trop engourdi par ce qui lui trottait en tête pour répondre de suite, laissant naitre un sourire invisible dans l’ombre projetée sur son visage en l’entendant. Il ne connaissait les feux de bois que depuis peu, et s’il leur reconnaissait de la convivialité, il se souvenait aussi parfaitement de cette première nuit dans la forêt où il avait été incapable de fermer un œil, regrettant avec une bile mauvaise d’être si faible, le confort de son lit. Il s’apprêtait à enfin dire un mot lorsque le bruit des bottes touchant le sol l’arrêta net. Le poids léger du corps d’Axelle vint se lover à son bras, soupirant d’aise, dans la bouffée d’un parfum discret, réchauffant immédiatement la pulpe de ses doigts. Immobile, il savoura tout en discrétion le bruissement de sa tête se calant à son épaule, la façon qu’avait son corps de se pelotonner et repoussa, avec patience, les images colorées qui lui venaient à l’esprit jusqu’à ce qu’elle soit parfaitement installée, bestiole recroquevillée pour la nuit contre sa source de chaleur.
Le jeune homme sombrait dans un débat plus vif encore que celui de sa fertile imagination. Devait il ou pas manifester sa présence au risque de rompre ce moment précieux où il la tenait enfin contre lui, où ses courbes collaient aux siennes sans tension, où sa chaleur l’enivrait de son parfum discret, où il lui semblait qu’à ce moment là, ils n’étaient que tous les deux, et peu importait le reste ? Les secondes filèrent encore par poignées entières avant qu’il ne lui confie, à voix basse sans bouger d’un pouce, les yeux perdus dans le paysage qui défilait.

-Vous ferez un feu de bois à notre prochaine escapade, lui promit-il dans un murmure. Oui, il en voyait une autre, alors que celle là même était juste entamée. Nous y brûlerons des tas de boites à chapeaux, plaisanta-t-il toujours en chuchotant, dans un sourire, sans lui laisser le temps de s’offusquer de ce silence qu’il avait laissé courir en tardant à prendre la parole. La vieille en face tressauta comme si elle l’avait entendu, avant de claquer une fois ou deux de la mâchoire et de ronfler de nouveau… et des vieilles qui ont des chiens, des maris et qui en parlent plus de quatre heures d’affilée, rajouta-t-il plus bas dans un sourire en coin.

Trahi par ses propos, mu par une impulsion, il pivota légèrement et fit passer son bras au dessus des épaules de la brune, l’enveloppant définitivement contre lui. La main posée nonchalamment sur l‘avant bras ne tenait aucune prise, diffusant juste la chaleur de sa masse et non de son empreinte, fébrile de savoir si elle supporterait cette étreinte presque chaste, cette parenthèse charnelle où il n’était pas que question de soif mais aussi de chaleur.


-Restez là. Ce n’était pas un ordre, et il était trop fier pour que ce soit une demande. Au moins comme ça, vous me tiendrez chaud, lui expliqua-t-il d’un ton chargé d’une fausse indifférence en gardant les yeux rivés sur l’extérieur pour ne pas croiser ses prunelles, pour ne pas qu’elle voit dans ses yeux, le confort et la convoitise qu’elle suscitait chez lui, dans son incapacité à faire autrement que flirter avec les limites imposées. Et parlez moi de votre projet et de ma carcasse à votre service… demanda-t-il enfin pour finir de s’installer dans ce cocon d’intimité.
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Axelle
Improbable la Bestiole blottie au creux de l’épaule d’Alphonse crocs rangés pour un temps? Et pourtant.
Un sourire vague planait sur ses lèvres, alors que ses yeux commençaient à piquer, les silhouettes des arbres se perdant dans un flou dansant dans ses prunelles que le sommeil cherchait à camoufler du voile de ses paupières, luttant contre l’envie de ne pas perdre une miette de l’escapade.

« Vous ferez un feu de bois à notre prochaine escapade. »

La Bestiole se tendit. Elle qui pensait son laisser aller couvert par le secret de l’assoupissement d’Alphonse était prise en faute. Se redresser vivement n’aurait été que la preuve évidente de son trouble. Il lui fallait assumer. Mais son malaise fut de courte durée.

Il voulait la revoir, et cette pensée élargit un peu plus son sourire. « Merci » songeât-elle, de cette annonce, des plaisanteries sur leurs compagnons de route. Il balayait ainsi d’un geste toute sa gêne ne faisant aucune allusion à sa désinvolture. Elle s’agita légèrement quand il pivota dans un léger froissement de tissus, craignant l’humiliation d’un rejet. Mais au lieu de cela, il l’enveloppa de son bras accueillant, et l’espace d’un instant son ventre se noua.

« Restez là. Au moins comme ça, vous me tiendrez chaud. »

Elle aurait pu prendre ombrage de ses paroles, mais ce ton, cette façon de se justifier sur une bride de vérité pour ne pas se dévoiler, elle la connaissait trop, l’utilisant à tour de bras, pour en être dupe. Alors elle se détendit, à nouveau douce et confiante sur son flanc, peut être à cause du froid, peut être aussi simplement car elle était bien.

« Et parlez moi de votre projet et de ma carcasse à votre service… »

Elle resta un long moment taiseuse, profitant juste de ce petit instant précieux, rare, peut être pour lui, assurément pour elle, alors que le sommeil revenait au galop, gentiment éperonné par sa chaleur, le naturel de sa main sur son bras et cette intimité nouvelle, légère et agréable comme une brise d’été. A cet instant, elle sut que d’une façon dont elle ne savait déterminer la nature, il était entré dans sa vie et qu’elle ne voulait pas le voir en sortir.

Sa tête se fit un peu plus lourde sur son épaule.


J’v’ferrai un feu, un petit, les flammes sont plus serpentines dans l’secret et la discrétion. Et p'tet’ben qu’si elles vous arrachent un rire de leurs méandres biscornus, m’arracheront une danse. En attendant, j’ai b’soin d’vot’carcasse comme modèle, mentit t’elle. Une commande. Elle ne s’attarda pas plus, l’esprit trop brumeux pour se souvenir de ce qu’elle avait bien pu inventer auparavant mais un éclat de lucidité lui ordonnant de ne pas trahir le mensonge d’une incohérence.

Sa voix se faisait plus basse, le débit plus lent et difficile même si l’enthousiasme était palpable.


Mon projet ? Un sacré boulot qui m’attend. Un atelier. A moi. Où j’peux faire c’qu’j’veux. Pas d’règles ou d’tarifs imposés par d’autres. J’veux un lieu plein d’vie. J’veux d’autres artistes avec moi. Mais qu’y fassent pareil. C’qu’y leur chante. Pas forcément juste des peintres ou des couturiers. Non, j'vois des parfumeurs aussi, même des joailliers, des libraires, des forgerons qui travaillent les armes avec finesse. Pis on ferait comme une ruche, on construirait nos alvéoles, les unes après les autres. C’qu’j’veux. Pis des rires. Plein d'rires.

Elle se blottit encore un peu plus contre lui, resserrant ses jambes sur elle, bercée par le cahotement de la route.

Pis du soleil. Plein aussi. Des pèches. D’la lavande. Comme chez moi. Des tablées immenses le soir. Et des grillons qui râlent à tue-tête qu’on parle trop fort.


Ses paupières cédèrent sous leur poids devenu trop lourd.


Pis j’vous voudrais vous…. Comme…

Il ne faisait pas de doutes qu’elle s’en voudrait de lui offrir sur un plat d’argent la preuve irréfutable de son bien être et de son insouciance à ses cotés, mais pour le moment, elle s’était endormie, la respiration paisible, des rêves plein la tête chassant sans ménagement les pensées les plus sombres.
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Alphonse_tabouret
Le son de sa voix ne manqua pas de la raidir comme il l’avait prévu, et dans le mouvement de ce bras venant l’envelopper, suspendu à son corps, il attendit une fuite qui ne vint pas. Au contraire, la gitane finalement acheva de se caler contre lui, finissant de soulever en lui cet étrange sentiment de nostalgie. Dans quelques heures, Paris serait en vue, et avec elle, cité ventripotente et magistrale qu’il avait toujours affectionné autant pour sa laideur que ses airs de grande dame, la fin d’une parenthèse. Paris, début d’une idée nouvelle, d’un caprice passager, commencerait à leurs ouvrir ses bras en piétinant le cadavre de cette chaste nuit commune. Le silence persista, émoussé par quelques ronflements légers, occupé par le paysage gris et noir qui défilait au rythme des sabots des chevaux quand elle reprit enfin la parole, d’une voix plus engourdie

J’v’ferrai un feu, un petit, les flammes sont plus serpentines dans l’secret et la discrétion

Secret et discrétion…. Les deux mots lui arrachèrent un sourire tellement ils lui collaient à la peau depuis toujours, indélébiles et salvateurs. Tout ce qui était beau se vivait à l’abri des regards curieux, il en était convaincu, et s’il savait planer l’ombre d’une alliance sur leur atypique duo, ce moment-là échappait à tous les autres, dans le secret et la discrétion de cette nuit partagée.

Et peut’ben qu’si elles vous arrachent un rire de leur méandres biscornus, m’arracheront une danse

Son imagination s’enflamma dans l’association d’idées qu’elle lui suggérait et il bénit le Très haut qu’elle ne puisse pas lire à ce moment précis dans ses yeux combien la scène les inspirait, lui comme le fauve, à parts égales. Il se fit la promesse que si Axelle dansait pour lui un jour, il ne perdrait pas une miette du spectacle féérique de ses hanches vibrantes de petites ombres sinueuses et de ses cheveux emmêlés devenant cascade sur ses épaules brunes…

En attendant, j’ai b’soin d’vot’carcasse comme modèle. Une commande.

S’il n’avait pas senti la voix d’Axelle s’empâter doucement, il aurait tourné la tête vers elle pour l’interroger du regard sur cette drôle d’idée on ne peut plus plaisante, mais il savait la jeune femme désormais calée, au chaud d’un sommeil qui s’étendait à sa gorge et ses paupières et l’idée de la bousculer à cet instant si précieux de la nuit le retint de tout commentaire. Il la laissa poursuivre, la voix s’éteignant inexorablement, la mine distraite d’un sourire à cet étalage d’envies, cette horreur de la contrainte, ce goût de la liberté la plus farouche quand il s’agit de ce qu’on désire. Les propos devinrent doucement plus décousus alors qu’elle se recroquevillait encore plus si c’était possible, espèce de petit loir niché tout contre lui, emmitouflé dans sa cape.

C’qu’j’veux. Pis des rires. Pleins rires. Pis du soleil. Plein aussi. Des pêches. D’la lavande. Comme chez moi. Des tablées immenses le soir. Et des grillons qui râlent à tue-tête qu’on parle trop fort.

Elle énumérait tout ce qu’il n’avait jamais connu, se souvenant brièvement de ses repas mornes et froids, où silencieux, ils attendaient patiemment que finissent les histoires paternelles, que cessent les anecdotes, que le sol s’ouvre sous eux et les engloutissent définitivement pour quitter la pièce. Rien à voir avec ce que lui décrivait la Bestiole, dans une voix désormais hachée, de plus en plus lointaine, dans laquelle il trouvait une source de joie toute égoïste à la saisir sur ce moment personnel où la réalité basculait à l’onirisme.

Pis j’vous voudrais vous…. Comme…

La phrase s’interrompit, inachevée, dans le souffle nouveau du sommeil qui venait de la faucher, le laissant alerte au silence qui s’enlisa. Puis, se rendant compte que la belle brune venait de définitivement sombrer, Alphonse leva les yeux au ciel en jetant un regard désespéré en coin, notant que femmes n’avaient décidemment pas leur pareil pour couper court à une conversation. Le jeune homme se laissa dériver dans les ombres floues qu’il apercevait, partagé entre la frustration de ce silence prématuré et la pulsation sourde qui lui agitait les entrailles à l’idée qu’elle aussi ne serait pas satisfaite de si peu.


Quelques heures plus tard, ce fut une ornière passée à un instant plus bancal de son sommeil que les précédentes, qui lui fit ouvrir les yeux, la chaleur animale d’Axelle à son flanc, luttant pour ne pas la regarder de suite. En face de lui, il trouva la banquette rangée de ses trois locataires qui portaient sur lui des regards vaguement réprobateurs. Encore engourdi de ses quelques heures où le sommeil avait daigné l’étreindre malgré la route, ankylosé, il mit un peu de temps à émerger des limbes, portant un regard long et dubitatif sur le trio de voyageurs. Le petit toussotement de la vieille et son regard appuyé lui firent pencher la tête pour découvrir qu’il s’était lentement étalé sur la boite à chapeau durant les quelques heures de route jusqu’à en écraser complétement le joli nœud enrubanné qui la scellait. Il n’y avait que peu de façon de se sortir de ce genre de situations. La première consistait à se répandre en excuses envers quelqu’un qui avait eu tout le temps de ressasser sa mauvaise humeur avant qu’il ne s’éveille. Les excuses n’appartenaient qu’à ceux qu’on revoyait, estimait le jeune homme, aussi, opta-t-il pour la seconde possibilité. Celle où rien n’a de prise, celle où l’insolence la plus naturelle prend tous ses droits. Ce fut donc un sourire qui s’étira sur les lèvres du jeune homme en plantant de nouveau ses prunelles sombres sur la vieille, sans esquisser le moindre mouvement, ravi de sentir s’enfoncer un peu plus sur lui la désapprobation de ses voisins.
Dans la lumière bleue de ce matin d’hiver, les arbres de plus en plus clairsemés laissaient apparaitre Paris, rutilante sous sa couche de givre, enneigée sur les pointes de certains de ses toits, imposante, grasse et terriblement désirable dans toute sa démesure. La voiture atteindrait l’écurie dans quelques minutes et Axelle ne pouvait pas louper ce spectacle. Snobant complétement ses compagnons de route, sa main se resserra doucement sur le bras de la jeune femme, y diffusant une caresse douce, arrondie, du bout des doigts tout en chuchotant le prénom de la brune, et pour la première fois depuis qu’il avait ouvert les yeux, il se permit enfin de la regarder…

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Axelle
Qu’est-ce qui la réveilla ? La légère pression sur son bras ? Son prénom murmuré délicatement à son oreille ? La caresse légère et chaste ? Quelle importance ? Aucune. La douceur était telle que ses yeux restèrent fermés, refusant encore de s’extraire au suave cocon où elle était lovée. Et dans son esprit encore embrumé de sommeil, entre rêve et éveil, elle imagina cette main remonter lentement le long de son bras, jusqu'à son épaule et s’y attarder, écartant d’un geste, à la fois nonchalant et déterminé, le tissu râpé de sa robe pour découvrir sa peau brune. Avec amusement et une certaine arrogance, un doigt fin et agile longeait la ligne saillante de sa clavicule, et subitement, une main pleine et intransigeante s’emparait de son cou, l’asservissant toute entière à sa fougue, alors que s’accaparant son oreille, la voix chaude et masculine soufflait des mots brulants en toute quiétude.

La brulure dans son ventre à ces images encore toutes oniriques lui arracha une légère plainte, la tirant brutalement des lambeaux de sommeil qui restaient accrochés à elle. Elle se redressa vivement, les joues en feu, face à la vielle à l’air mauvais et au couple blasé. Fuyant cette vue peu ragoutante, elle tourna la tête promptement, pour se trouver face à une bouche aux contours ourlés qui la narguait, sans certainement le savoir. Elle ne sut que déglutir, luttant pour ne pas y sceller les siennes encore sous l’emprise de son imagination trop fertile dans le secret de la somnolence. Malgré les regards réprobateurs face à eux, jamais elle n’avait été si proche de céder à la tentation de ce corps chaud contre lequel elle avait pourtant su trouver le repos.

Sa seule échappatoire fut de déporter la tête et d’y trouver, par chance, un spectacle qui la fascina dans la seconde. La plaine parsemée d’arbres épars qu’elle avait quitté sous l’emprise de la fatigue s’était transfigurée en demeures étroites, serrées les unes contre les autres, comme si elles aussi avaient froid, tout en tendant un cou incongru d’étages pour happer un peu d’air dans la masse qui grouillait déjà à cette heure matinale. Des cris fusaient, des chevaux écumant hennissaient, battant le pavé d’un sabot impatient, et la voiture s’immobilisa enfin, sous une pluie vaguement neigeuse.

La Bestiole, yeux grands ouverts, la bouche formant un O parfait prenait cela en pleine figure, interdite devant cette ville, devant cette agitation toute aussi perturbante que son compagnon de route, à la fois source de fascination et de peur diffuse.

Elle resta bêtement de longues minutes ainsi, puis secoua la tête, reprenant conscience de l’atmosphère étriquée de l’habitacle. Son regard tomba sur la boite et elle sourit amusée en voyant le ruban écrasé. Elle reporta son regard sur Alphonse, plein de malice, et emportée d’enthousiasme de gouter à la ville et de s’y noyer lui attrapa la main.


Allons-y !

De sa main libre, elle extirpa sa besace de sous la banquette et la passa par-dessus sa tête pour la laisser pendre à son épaule, ébouriffant un peu plus sa tignasse au passage. Puis penchant la tête sur le coté, regarda la vieille, petit sourire en coin sur la trogne en pointant doucement Alphonse du doigt.

S’xusez le, j’crois qu’c’est un peu oublié sur vot’boite, p’tet cause qu’vous vous oubliez en deguelis d’mots. Pour vot’ chien, p’tet qu’si vous arrêtez d’vous oublier comme ça, l’ferra t-il plus non plus, qui sait ? ‘Fin, pour vot’boite, z’inquiétez pas, la pluie ferra refleurir vot’nœud, y sera tout beau après cette belle saucée, pas d’doute.

Attrapant son carton à dessin à la hâte, elle entraina Alphonse hors de la voiture, gamine prise à chiper un bonbec, stupidement amusée de sa bêtise.

Sortie du relais elle ralentit le pas, perdue devant le méandre de rues qui s’ouvraient devant eux. Lâchant la main du brun, elle le regarda, une lueur indéfinissable de défit et appréhension dans le regard.


Entre les sucreries et l’voyage, m’avez largement remboursé les 16 écus. S’vous m’plantez là, j’aurai rien à dire, on sera quitte. L’relais est juste derrière j’m’perdrai pas pour y retourner. Par contre, s’vous m’amenez plus loin, pourrez plus faire marche arrière, cause qu’sinon, j’m’ paumerai.
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Alphonse_tabouret
Le loir s’agita sous ses doigts, refusa de se réveiller, attisant une envie insolite de la garder là, à la voir si bien installée contre lui. L’animal s’abima dans une moue pour finir par sursauter, portant un regard hagard sur la banquette en face d’eux avant d’enfin le planter dans le sien. Il sentit un séisme ébranler ses convictions quand, l’espace d’une seconde, les possibles se multiplièrent aux lèvres humides de la gitane, à son regard encore brumeux de sommeil dans lequel les limbes d’un rêve la laissait en lutte avec la réalité. Elle finit par accrocher ses yeux noirs sur le paysage, rompant le charme, en laissant un autre apparaitre : celui de son visage émerveillé devant Paris et le chaos qui commençait à naitre sur la route dessinait sur sa bouche un rond empreint de gourmandise et de fascination.
C’était bien ce qu’il pensait, la gitane n’avait jamais mis un pied à Paris, et ce fut son sourire qui s’étira d’appétit cette fois, en laissant leur emploi du temps se dessiner dans sa tête. Il n’avait pas fini de lui fournir cette expression délicieuse, de lui fournir l’extase des sens jusqu’à lui marquer la chair, jusqu’à l’étourdissement. Leurs regards se mélangèrent à nouveau, dans la satisfaction la plus totale de l’instant avant qu'elle ne se tourne vers la vieille tandis que la voiture ralentissait.


S’xusez le, j’crois qu’c’est un peu oublié sur vot’boite, p’tet cause qu’vous vous oubliez en deguelis d’mots. Pour vot’ chien, p’tet qu’si vous arrêtez d’vous oublier comme ça, l’ferra t-il plus non plus, qui sait ? ‘Fin, pour vot’boite, z’inquiétez pas, la pluie ferra refleurir vot’nœud, y sera tout beau après cette belle saucée, pas d’doute.

Il resta un instant surpris avant de se laisser aller à un rire vexant d’approbation, tout en légèreté, autant amusé par les propos que par la tête de la vielle qui allait en s’allongeant de stupeur et de consternation. Quand la voiture s’arrêta, il sentit sa main menue venir prendre la sienne y lier ses doigts pour les y accrocher et le tirer d’un geste pressé en ouvrant la porte, n’attendant même pas qu’un des cochers vienne le faire. Il la suivit dans la cohue de la foule, serrant la main pour ne pas la perdre dans la foule avant qu’elle ne daigne s’arrêter avant de planter sur lui un de ses regards qui lui donnait envie de la mordre jusqu’au glapissement.

Entre les sucreries et l’voyage, m’avez largement remboursé les 16 écus. S’vous m’plantez là, j’aurai rien à dire, on sera quitte. L’relais est juste derrière j’m’perdrai pas pour y retourner. Par contre, s’vous m’amenez plus loin, pourrez plus faire marche arrière, cause qu’sinon, j’m’ paumerai.

Il laissa passer un silence, sa main délaissée, désormais libre d’aller se perdre ailleurs que dans la chaleur de la sienne, un sourire qui commença à gagner ses lèvres, irrésistiblement amusé, le fantôme de son corps encore lové au sien durant les quelques heures du voyage. Il tendit le bras vers elle, pour reprendre sa main, juste la tenir dans la sienne, les yeux rivés dessus avant de les relever vers elle, y laissant danser une flamme vive contrastant la douceur de sa voix.

-Axelle, voudriez-vous me faire croire que tout cela ne tient qu’à seize écus ? Je crains que nous ne soyons pas quittes, loin de là… La chaleur de sa peau passa à la sienne, faisant ronronner le fauve. Les sucreries ne visaient qu’à vous appâter et le voyage à vous obliger à vous retrouver à ma merci, mentit il sans honte, car après tout, ce n’était pas si loin de la vérité. Il lia ses doigts aux siens et appuya leur empreinte. Voyez comme je suis odieux, non seulement je vous enlève mais en plus, je vous garde en otage, fit-il dans un souffle en se penchant vers elle. Vous ne faites pas demi-tour, pire… Son regard se fit plus dense, brulant et velouté. Aujourd’hui, vous êtes à moi, lui confia-t-il avant de la faire pivoter en la tenant toujours d’une main, la faisant atterrir dos à son ventre, lui offrant le spectacle de Paris qui s’étendait à sa vue, respirant son parfum, ne s’attardant pas sur l’imagerie que ce corps collé au sien laissait naitre dans son esprit aiguisé d’envies. Il vint à son oreille et lui murmura: et moi aujourd’hui, je vous offre Paris. Il abandonna sa dextre pour venir poser ses mains sur chacune de ses épaules, la garda ainsi le temps qu’ils embrassent la vue ample devant eux, avant qu’il ne se décale sur le côté, à regret mais sans le montrer. Trouvons quelque chose à grignoter sur le chemin. Les pains doivent encore être chauds sortis du four à cette heure-ci, et je meurs de faim. Ça nous fera patienter avant que la boutique n’ouvre, lui dit-il d’un ton énigmatique en faisant un premier pas pour ouvrir le chemin dans la foule encore danse. Il laissa sa main libre d’être prise, de s’offrir ou pas ce geste qui, sorti du cadre de la fuite ou du pas de dense, devenait porteur d’autre chose, lui laissant le loisir d’y céder ou pas, et les enfonça nonchalamment dans un dédale de rues où flottaient des dizaines d’odeurs à la fois suaves et nauséabondes, mélange typique de grandes villes.

Une heure plus tard, les yeux pleins de l’agitation de la ville dans laquelle Alphonse évoluait comme un poisson dans l’eau en entrainant la brune dans son sillage, veillant discrètement à ce qu’elle ne prenne aucun passant pressé de plein fouet, toute éberluée par les dizaines de maisons et d’ateliers qui s’amassaient devant elle pour qu’elle ait le loisir de gober chaque façade qui l’impressionnait, et le ventre enfin rassasié d’un pain aux noix encore brulant partagé sur le chemin, il les arrêta en haut d’une rue et d’un air ravi lui annonça :


-Si je vous demandais désormais de vous en remettre uniquement à moi et de fermer les yeux, le feriez-vous ?... A vos risques et périls, bien sûr ne put il s’empêcher de la défier malicieusement

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