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[RP fermé] Tu sautes ou pas?

Axelle
Il avait écrit. Il avait écrit et elle était là, hésitante au dernier instant devant une porte close.

Un, peut-être deux jours auparavant, jonglant entre son bureau de CaM et celui du Bailli, la tête lui tournant sous trop de chiffres, de lettres reçues, de consignes à donner, d’annotations en tous genres, la nausée ne la quittait plus dans ce tourbillon incessant. Du moins croyait-elle que la cause de cet état fébrile était du à ce travail qui s’amoncelait sur sa table. A Embrun, les choses n’allaient pas pour le mieux non plus et il s’y tramait une horreur à laquelle elle s’interdisait de penser, s’engouffrant avec plus de hargne encore dans ses charges. Elle s’abrutissait de travail, s’y perdait, s’isolait autant qu’elle le pouvait. Si la Ruche et sa nonchalance lui manquait, si c’est des volutes qu’elle préférait tracer en lieu et place de colonnes de chiffres, elle ne regrettait pourtant pas sa décision d’être rentrée au Conseil Ducal et de faire de son mieux, apprenant tout ce qu’elle pouvait, et surtout apprenant sur « les autres ». En son fort intérieur, certains se gonflaient de son respect avec emphase, quand d’autres, tout au contraire, se cassaient lamentablement la figure dans son estime.

Depuis combien de temps était-elle dans cet état étrange, presque irréel malgré les tâches profondément terriennes qu’elle accomplissait, quand sa main se saisit d’une énième missive? Peut importait au final, car si elle l’ouvrit sans plus d’attention qu’elle n’ouvrait les autres, la plume déjà prête à répondre à une nouvelle demande, son regard, lui, se troubla aux premiers mots. Intriguée, elle sauta toute la page pour venir lire la signature et son cœur fit un bond. Oh non, en aucun cas ce ne fut un bond de joie, mais d’angoisse diffuse. Jamais, jamais ni l’un ni l’autre ne s’étaient écrit, et cette missive à elle seule, peu importait son contenu, était suffisamment troublante pour que les amas de paperasses alentours soient oubliés. Et elle lut, avec la plus grande des attentions, la bouche troublée.


Citation:
Paris, Avril 1461
Axelle,

Des semaines déjà que je vous oppose un silence têtu à vous qui ne m’avez jamais demandé la parole et voilà qu’aujourd’hui je me décide à le rompre, sans trop savoir pourquoi.
Il n’est pas dans mes coutumes d’écrire, encore moins aux femmes, mais ce soir l’idée m’est venue et ne s’en va pas. C’est à vous que j’ai envie d’adresser quelques mots, à vous qui m’avez offert un asile quand je venais de trouver un refuge. C’est diffèrent vous savez ? Le refuge est une chance, l’asile, une salvation.

Je n’ai pas eu l’occasion d’aller à la Ruche depuis fort longtemps, et j’ai parfois l’impression que je serai incapable d’en retrouver le chemin tant les évènements m’enchainent les uns après les autres, à des taches qui n’auraient jamais dû m’incomber. Je cumule, Axelle, j’alterne. Vous me connaissiez garde, modèle, me voici comptable. Mon père serait presque fier de moi s'il ne s'agissait pas d'une maison close, l'Aphrodite.
Héritier prématuré, je me retrouve Pape au sein d’une église de chair et d’argent, où les prières ont des accents d’extase et la rédemption celle de l’engourdissement des sens. On dirait que cet endroit a été créé pour moi, vous ne trouvez pas ? Alors, enchainé là ou ailleurs… Mon bureau manque diaboliquement de peintures. A défaut de vous entrainer au sol pour le recouvrir de pigments divers et variés, il faudra me faire songer à vous commander quelques tableaux, que je puisse m’évader entre deux lignes de chiffres.


J’espère que ce courrier vous trouve en bonne santé, remise, fière, vivante. On ne se rend pas toujours compte du luxe que cela peut être, ou, comme toutes les bonnes choses, on s’en rend compte trop tard.

Je me souviens de votre sourire, Axelle, de la courbe de votre épaule quand elle se dénude, de la façon que votre bouche a de soupirer lorsque je vous touche, du gout de votre peau quand elle devient brulante, de votre voix extatique lorsque vous jouissez… et je m’explique de cette façon mon silence vous concernant. Les images que je porte de vous sont si nettes qu’elles gardent tout leur tangible, même éthéré, même amaigri, même rongé par les réalités qui l’entourent… Je vous promets donc une visite, un jour, quand j’en aurais le temps. Ne me demandez rien de plus précis, je serai bien incapable de vous le dire et ne voudrais pas vous décevoir d’une date tronquée à laquelle vous ne me trouveriez pas. C’est une question de temps, et de force. Je manque de l’un comme de l’autre.
Les livres de compte sont bien plus intransigeants que les femmes, qui l’eut cru ?
Je vous préviendrais dès lors que je pourrais les délaisser.


Je vous embrasse, baisers de papier à défaut d’essaimer sur votre peau et ma langue et mes doigts.

A.T


Le ton de la lettre, certains mots l’alertèrent encore davantage, confusément. Un pressentiment, un simple pressentiment suffit à la décider. Au revoir paperasses, il lui fallait partir, impérativement. Elle n’était de toute façon plus capable de rien. Elle laissa juste quelques consignes pour le plus urgent, avisant que son absence serait courte durée et quitta le Château de Pierre-Scize sans autres explications, ne laissant à personne le temps de la retenir. Les remontrances seraient pour plus tard, elle s’en moquait bien.

Les relais de Lyon étaient vides à cette heure tardive, et seuls les ivrognes trouvaient encore la force de brailler à la lune des chansons grivoises. Après un moment d’attente qui lui paru une éternité, un jeune coq à la veste rouge lui désigna une voiture en partance pour Paris. Durant le trajet chaotique, ses pensées vadrouillaient, un sourire se dessinant à ses lèvres au souvenir de sa dernière escapade à la capitale, pour s’assombrir aussi vite en songeant à cette missive qui lui brulait les doigts au fond de sa poche.

Cette fois ci, elle ne prit aucun plaisir à redécouvrir les façades serrées aux colombages savants. La foule, les rires, les cris glissaient sur elle sans trouver la moindre prise. Il lui fallait trouver un guide, c’est tout ce qui l’intéressait. Et c’est une vielle mandiante qui vit sa journée s’agrémenter d’une poignée d’écus pour la conduire à ce lieu énigmatique qu’était l’Aphrodite. La vielle, puante mais pleine de zèle face à l’aubaine de la journée trouvée sous les traits d’une gitane provinciale paumée, se fendit durant tout le trajet d’explications sur les lieux traversés dont la Bestiole n’avait que faire, mais qui pourtant resta stupéfaite devant la façade dentelée et vertigineuse d’une cathédrale, et elle ne desserra les dents que pour répéter après la femme.


Notre Dame.


Arrivée devant l’établissement, la vieille au sourire édenté tendit à nouveau la main, estimant certainement que son érudition valait bien un complément. Mais peu d’humeur au badinage, c’est un grondement sourd qui lui répondit, la laissant s’évanouir dans la foule en maugréant.

Le butoir à tête de lion fit son office, et après quelques mots rapides échangés avec le portier, indifférente aux tentures lourdes, aux chuchotements et aux parfums capiteux, elle se retrouva devant une porte close. La porte du bureau d’Alphonse.

Et après toute cette cavalcade, elle hésitait à frapper, laissant ses yeux se perdre sur les nervures du bois. Après tout, pas un seul mot de sa lettre ne l’invitait à venir. Non, pas un seul, mais il lui avait écrit, simplement écrit et elle frappa trois petits coups.

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Alphonse_tabouret
Le temps filait, sans aucun ordre réel depuis déjà quelques semaines et Alphonse ne s’en offusquait plus. La mort de Quentin l’avait consumé, et même si elle était entamée, il ne croyait plus à la renaissance, condamné aux cendres froides d’un monde où le plaisir était désormais éphémère, instable, chancelant. Dès lors qu’il sortait le nez des livres de comptes, les minutes devenaient des heures interminables qui s’étiraient à n’en plus finir et qu’il avait un mal fou à noyer dans ses vices les plus élémentaires, et c’était bizarrement abimé dans ce qu’il y avait de plus rationnel et de plus rassurant, les chiffres, qu’il trouvait assez de rigueur pour ne plus penser au reste.
Le reste avait des cheveux bruns, un silhouette longiligne, un sourire à damner les saints, une voix faite pour lui parler au creux de l’oreille et pourrissait désormais quelque part six pieds sous terre dans un cimetière parisien. Le seul vestige de lui dans la pièce était cette bouteille d’absinthe à peine entamée posée sur le bureau et qui y resterait, telle quelle, figée dans le temps, et dans laquelle le flamand perdait parfois le regard dans ce qui lui semblait être des vies entières, pour s’éveiller vieux, mourant et plus las qu’avant. Parfois, tard, le soir, il lui arrivait de déboucher le trésor et d’en porter les effluves à son nez, souriant, comme un enfant tourmenté de nostalgie , heureux et malmené par des souvenirs qui n’étaient plus qu’à fleur d’esprit.

Dans le salon, les coups portés à la porte allaient et venaient selon les heures de la journée, et s’ils arrivaient jusqu’au flamand, celui-ci n’y prêtait qu’une attention toute relative. Ses habitudes de félin lui murmuraient que l’on rentrait ou que l’on sortait, éternel attentif malgré lui aux déplacements en cours du toit sous lequel il vivait, et le fauve engourdi, s’il ne semblait pas y prêter la moindre attention, enregistrait les informations, juste par habitude, ce dont il évitait de se féliciter, toujours amer lorsqu’il s’agissait de constater que son éducation avait finalement eu du bon. Indiffèrent donc, à la porte extérieure qui s’ouvrait, le jeune homme n’avait pas plus conscience du temps écoulé depuis qu’il avait tracé quelques mots à l’attention de la gitane et n’en attendant aucune réponse, si peu enclin à aux liens tissés avec les autres au fil des lettres, il avait presque oublié la chaleur momentanée de partager le long de l’encre, l’attention d’Axelle, sans se douter une seule seconde du périple insensé qu’avait entrepris la danseuse dès que le parchemin lui avait brulé les mains.
Poison. Tout n’était que poison depuis la mort du Lion, de ses crises de violence sur l’herboriste qui le satisfaisaient si brièvement jusqu’aux mots dont il usait dans ses rares courriers, sans même s’en rendre compte, lointain, diffus, incapable de se rassembler assez pour que le masque tienne, alternant constamment entre l’appel au secours et la mise à distance.
Il avait accepté depuis longtemps le règne incontestable de l’anglais dans sa vie de solitaire et avait trouvé le paradis à s’y soumettre, convaincu que dès lors que l’on en était conscient, on en était libre. Il n’était juste pas prêt à perdre la preuve de sa croyance et à marcher de nouveau seul en enfer, chérissant une idée sans en posséder la substance. On avait ébranlé sa foi, on l’avait mise à mal, empoisonnée, enterrée, et Dieu !, qu’il était pénible de se relever au milieu de tant de décombres…

Trois nouveaux coups, distincts, parvinrent jusqu’à lui, sans qu’il ne relève la tête de ses chiffres, la plume suspendue un instant, plissant son front d’une expression à la fois étonnée et agacée. Le désordre semé dans ses journées parfaitement calibrées pour le jeter aux portes d’un sommeil accablé lui déplaisait d’avance et un instant, il espéra que ce soit Aethys pour avoir le loisir de déverser son fiel sur elle, justifier le geste de trop qui ne manquerait pas de venir à cet instant où la hargne grondait dans le dessin de ses lèvres.


-Entrez, fit il d’une voix claire sans pour autant quitter sa ligne des yeux, finissant d’y apposer un zéro, devinant la porte s’ouvrir et son visiteur en franchir l’entrée d’un pas. Quelques secondes encore, où le silence et l’obstination insolente du jeune homme s’étendirent doucement, laissant tout le loisir à son hôte d’observer le lieu, l’ambiance, lui-même… jusqu’il ce qu’enfin, il daigne relever les yeux et ne tombe sur la silhouette éclatante de rouge de la danseuse, se faisant cueillir par une surprise tranchante, violente, presqu’agréable. Ses yeux noirs s’écarquillèrent d’une surprise qu’il ne songea pas un instant à dissimuler, arraché aux cendres pour être jeté dans un monde qui tournait toujours, à côté du sien, statique, éthéré, effiloché. Sans se rendre compte qu’il se levait de son siège, et avant même de se délecter de présence inattendue, il porta un regard inquiet sur les mains de la jeune femme, éprouvant pour la première fois depuis plusieurs semaines, une angoisse sourde pour un autre être humain que lui-même. La dernière fois que la gitane avait franchi la distance les séparant, c’était avec une main brisée par ses soins, amaigrie, en lutte, dévastée par une vie qui n’avait plus de gout, et pourtant si brillante jusque dans l’insurmontable douleur qui lui avait ravagé les entrailles et fendu le cœur. Par tous les saints… murmura-t-il, hésitant toujours à croire à cette apparition qui déjà emplissait l’air d’une étincelle de vie, n’était-ce que par sa présence, déboussolé par cette intrusion qui portait avec elle le souvenir du vacarme assourdissant d’un grelot, presque fragilisé de ce grain de sable carmin qui menaçait de ses arabesques les rouages de l'apathie grise dans laquelle il s’étouffait un peu plus chaque jour, mais un début de sourire pointant discrètement sur ses lèvres encore fraiches de la surprise … que diable faites-vous ici ?
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Axelle
Qu’ils avaient paru longs ces quelques instants à n’avoir qu’un panneau de bois à regarder attendant que la voix du brun retentisse. Son geste avait été lent, presque frileux en abaissant la poignée, ses yeux restant fixés au sol quand avec la même précaution discrète elle referma la porte derrière elle. Elle se sentait intruse, coupable de violer l’intimité de cette vie qu’avait Alphonse, loin de la Ruche et de ses baisers. Cette vie en dehors du cocon qu’ils tissaient lentement, si précieux, qu’elle craignait à cet instant de le détruire par l’éraflure qu’elle lui infligeait.

Pourtant, à l’odeur de cire chatouillant ses narines, elle releva le museau. Si son regard ne s’attarda pas sur les meubles sombres et patinés, il fut happé par la silhouette d’Alphonse penché à bureau, assidu à sa tache. Et si elle avait trouvé le temps long auparavant, les secondes qu’il mit à daigner relever la tête lui semblèrent interminables, plantée comme une cruche à se tortiller les doigts. Elle allait sourire quand enfin il le fit et se leva pour l’approcher, mais ce fut un léger sillon entre ses sourcils qui se dessina. Il semblait fébrile, hésitant inquiet en regardant ses mains sans qu’elle ne comprenne pourquoi, bien loin de songer à ses déboires passés quand la missive dans sa poche lui brulait la hanche.


"Par tous les saints… que diable faites-vous ici ?"

Nul doute que sans l’esquisse de sourire aux lèvres du brun, sans ce sentiment confus d’inquiétude qui lui nouait le ventre, elle aurait tourné les talons dans une réplique cinglante à cet accueil des plus étranges et déroutants. Il semblait à ce point différent qu’elle ne savait déceler s’il était agressif, moqueur, joueur, content, agacé, laissant question de l’opportunité de sa visite tourner sans fin dans sa tête. Si la Bestiole savait se montrer exubérante, elle n’en restait pas moins une sauvageonne dont la plus grande crainte était d’imposer sa présence, de déranger, d’être de trop. Sous ses allures décidées, le besoin d’être rassurée restait latent.

Mais malgré ses doutes, malgré ses incertitudes, elle gomma de son visage la suspicion d’être mal venue et releva fièrement le menton, laissant aux rebuts ses craintes. Si mal il y avait, il était de toute façon trop tard pour reculer, et sa fierté fit le reste.


Alphonse, entr’les saints et l’diable va vous falloir choisir.
Elle sourit, tachant d’accrocher de l’espièglerie à son regard. Pourrez pas avoir les deux. Si elle avait su à cet instant ce que traversait le Flamand, certainement n’aurait-elle pas osé ses paroles dont le sens lui échappait totalement. J’suis à Paris cause qu’une écervelée sans nom a massacré une bonne partie d’mes pigments d’sa maladresse. Donc, m’fallait venir dans l’échoppe qu’vous m’avez fait découvrir au plus vite. J’peux pas bosser sans mes pigments moi. Mensonges éhontés et honteux. Même si l’épisode des bocaux de pigments éclatés au sol était véridique, aucune urgence n’était de mise, la porte de son atelier restant presque toujours close depuis ses prises de fonctions ducales. Mais la règle tacite était claire et volontaire, tous les mensonges seraient acceptés tant que la vérité nue d’essentiel serait dite. Et le regard noir se plongea, limpide, dans ceux de son vis-à-vis… pis j’avais envie d’vous voir. Elle hésita un instant ajoutant d’une voix tenue… rapport à vot’ lettre. Ou pas d’ailleurs, mais sans cette missive, elle n’aurait certainement pas tout laissé en plan derrière elle pour surgir ainsi à l’improviste. Mais, les aveux entre les deux amants n’étaient pas faits pour trop durer encore, bien trop farouches qu’ils étaient. Le coin droit de sa lippe se redressa quand, enfin, son regard se décida à pétiller. Vi, pour vous égayer l’quotidien d’mes toiles entre vos lignes d’comptes, m’faut l’matériel adéquat, donc j’suis la par vot’ faute pleine et entière, l’ciel et ses saints m’en sont témoins. Elle parlait, jouait la comédie du badinage léger et insouciant mais scrutait le visage d’Alphonse avec une attention presque fébrile. Qu’importaient les pigments, les toiles, les lignes de compte, les mineurs, les délivrances des truies, des vaches ou des brebis quand le sujet était tout autre? Et Alphonse n'en serait certainement pas dupe. ‘Lors, m’envoyez au diable ou vous m’proposez une chaise quelques minutes ?
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Alphonse_tabouret
Le brun avait pris l’habitude de vivre dans un univers peuplé des souvenirs d’un fantôme, dans les murs où il avait vécu, et il lui arrivait, quand il sortait du sommeil ou d’une dizaine d’heures de travail, posant un pied dans le monde tel qu’il était désormais, de croire l’espace d’une seconde qu’il mélangeait le rêve et la réalité. L’apparition d’Axelle était de cet acabit et lorsque la voix rocailleuse de la gitane explosa dans l’air, il en suivit le flot sans en écouter un traitre mot, happé, vers une autre surface. Son regard resta accroché de longues secondes à ses lèvres que ses paroles animaient de mouvements charmants, et dont le son éclaboussait la monotonie de la journée.

…dans l’échoppe qu’vous m’avez fait découvrir au plus vite. J’peux pas bosser sans mes pigments moi.

Il hocha la tête, sans savoir de quoi elle parlait, continuant, lentement, de réduire la distance entre eux, un énigmatique sourire sur le visage, certain ou presque qu’elle était vrai. Il ne se souvenait plus les obligations qui avaient fait fermer momentanément l’atelier d’Axelle, perdu dans un ailleurs car tout ce qui s’était passé avant la mort de Quentin avait eu lieu cent ans plus tôt, mais il savait qu’elle mentait. Entre les deux amants, ce jeu-là, insensé, s’était imposé malgré eux, créatures fébriles et malmenées s’apprivoisant dans un jeu de faux semblants dont on usait pour mieux dire l’essentiel, et l’essentiel venait…

… pis j’avais envie d’vous voir… rapport à vot’ lettre.

La lettre… Évidemment la lettre… Qu’avait-il pu écrire dans ce fichu courrier pour que le vent ne débarque la danseuse à Paris, jusqu’ici, sur son territoire, brièvement inquiet que quelques jérémiades échappant à sa mémoire n’aient forcé la brune à le rejoindre ici, trop frileux pour se croire à ce point aimé qu’on puisse s’inquiéter pour lui…

Vi, pour vous égayer l’quotidien d’mes toiles entre vos lignes d’comptes, m’faut l’matériel adéquat, donc j’suis la par vot’ faute pleine et entière, l’ciel et ses saints m’en sont témoins

Sauvé, par ce regard pétillant qu’elle posait sur lui, changeant le rythme du jeu en délaissant les aveux pour rebondir ailleurs, mais dont la nervosité était trahie par ce corps qu’il savait si souple, raidi par une peur toute légitime qu’il ne lui claque la porte au nez.
La Ruche était leur terrain de jeu, le hasard des routes les amenait à assouvir leur faim d’eux même dès qu’ils se croisaient, mais ici dans ce Royaume là où il était seul maitre, il n’imaginait pas à quel point elle devait prendre sur elle-même, la divine danseuse, pour garder cet aplomb et cet air léger. Lui, livré depuis si longtemps aux vices du libertinage, exposé, exhibé, caché mais toujours multiples dans ses amours, lui, dont le favori donnait son corps contre de l’or, se rendit soudainement compte qu’il était étrangement soulagé qu’Axelle ne l’ait pas trouvé dans des bras étrangers, et en eut une nausée quasiment vertigineuse, écorchant violemment le reste de sentiments qui agonisaient, étouffés par sa colère.


‘Lors, m’envoyez au diable ou vous m’proposez une chaise quelques minutes ?

Enfin devant elle, son index vint cueillir une boucle brune et l’y entortilla doucement avant de la passer derrière l’oreille de la danseuse, silencieux. Il la devinait bouillir, il la sentait avide d’une réponse et il ne pouvait s’empêcher de lui opposer ce silence narquois, de lui refuser dans un premier temps ce qu’elle lui demandait pour mieux le lui livrer… Axelle éveillait en lui des envies qu’ils maitrisaient difficilement et qui à cet instant ci, le déchiraient littéralement en plusieurs morceaux.
Annelyse savait seule l’empêcher du pire.
Aethys savait survivre à chacune de ses colères.
Dacien savait momentanément le noyer dans l’oubli du plaisir.
Et Axelle… Axelle elle, savait lui faire rendre les armes.

-Ni l’un ni l’autre, c’est dans mes bras que je vous veux, chuchota-t-il en glissant une main le long de sa nuque pour l’attirer contre lui et l’envelopper dans ses bras, balloté par ce dégout de lui-même de se trouver un nouveau palliatif… le monde osait lui proposer son amant fractionné en mille et il s’en découvrait un nouveau besoin. Faible, détestable, si désespérément humain… Que la vie était laide quand les cheveux de la gitane sentaient si bon, qu’il était laid lui-même quand le corps bouillonnant de vie d’Axelle contre lui le réchauffait… Qu’il la détestait d’être elle et la bénissait de concert… Ses mains caressèrent lentement les courbes légères qu’elles rencontraient au travers de la robe dont elle était couverte, se rappelant cette chair pleine de vie, et il soupira, dans un sourire : Vous avez bien fait de venir… je crois que j’avais envie de vous voir aussi…
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Axelle
Elle parlait et il avançait, ailleurs, félin comme jamais, indifférent et plus attentif qu’il ne l’avait jamais été, curieusement. Qu’entendait-il ? Que voyait-il ? Elle parlait encore, tentant de chasser les frissons qui hérissaient la peau de son dos d’un mélange d’angoisse et d’envie sourde de lui. Chacun d’eux savaient se ménager de telles absences que chacune de leur rencontre avait un gout de première fois aux lèvres tremblantes de la Bestiole. Il était vrai qu’elle l’avait surprise à débouler ainsi dans son monde, mais Alphonse n’était pas homme à se laisser dérouter si facilement. Il était presque angoissant, là silencieux, jouant d’une boucle brune, et pourtant, plus rien n’aurait pu la faire reculer. Elle était vivante grâce à lui, et jamais pourtant dans leur jeu faussement dupe ne l’avait avoué. Il l’avait recueilli blessée, pansé tant son corps que son âme. Sans lui, elle le savait, elle aurait abandonné la lutte et se serait laissée emporter par une agonie sans fin jusqu’à disparaître dans l’indifférence. Peu importait le mot qui pouvait se poser sur les sentiments qu’elle pouvait lui porter quand son corps explosait de plaisir sous ses baisers ou que son ventre se serrait d’inquiétude. Il serait là quand elle aurait besoin de lui, il l’avait démontré plus que quiconque ne l’avait fait dans sa vie chaotique. Elle serait là pour lui, et espérait, si tant était qu’elle eut pu y penser à cet instant, qu’il le comprendrait sans que des mots inutiles, blafards et mielleux ne doivent être prononcés. Rien en dehors de cela n’avait vraiment d’importance pour Axelle.

Et pleine de cette vie farouche qu’il avait insufflé en elle, de cette vie aussi qui grouillait dans son ventre, vaguement comprise, pas encore admise, acceptation d’un « menu service », son regard caressait chaque trait du visage d’Alphonse. Qu’elle avait changé depuis que le brun l’avait surprise dans l’atelier Bourguignon à se battre contre un pot de céladon. De femme mariée, de mère, elle était devenue éclats coupants, dont la préservation de sa liberté occupait la moindre de ses secondes. Et ce menu service, hallucinante demande d’un Ours d’avoir un ultime enfant, elle ne l’avait concédé qu’au prix de l’ivresse la plus lourde, pour s’assurer de ne se souvenir de rien. Pour être certaine d’oublier chaque mot qu’elle pourrait prononcer lors de l’étreinte, oublier chaque baiser, chaque caresse qui pourraient la trahir, chaque attention qu’elle pourrait peut être recevoir, et surtout, oublier le plaisir certain qu’elle craignait d’éprouver dans les pattes de cet homme qu’elle aimait et haïssait dans une valse sans fin. Se saouler, ne pas se souvenir et pouvoir repartir une fois l’enfant né, une fois la preuve apportée que sa parole n’était ni si fausse ni si mensongère. Claque cuisante reçue et qu’elle refusait. Et c’est toute cette vie là qui bouillait, impatiente, fébrile quand le Flamand prenait un malin plaisir à la déstabiliser de son silence. S’il l’avait déjà fait, cela avait toujours été accompagné d'une lueur d’espièglerie dans le regard. Mais cette lueur n’était pas là.


« Ni l’un ni l’autre, c’est dans mes bras que je vous veux. »


La main qui glisse dans sa nuque, les courbes qui se retrouvent, les bras qui l’enveloppent. Et l’espace d’un court instant, la gitane ferma les yeux, rassurée sur son propre sort. Répit de bien trop courte durée.

« Vous avez bien fait de venir… je crois que j’avais envie de vous voir aussi… »


Bien qu’elle lui ait servi les cartes pour débuter leur jeu favori de la taquinerie, de la provocation, du mensonge amusé, il n’y entra pas, lui opposant simplement la vérité. Et l’inquiétude se fit plus grande. Les mains brunes glissèrent dans son dos, laissant le tissu crisser sous ses doigts menus. Lentement, posément, elle remonta son visage vers celui d’Alphonse, lui offrant en pâture son regard où se bousculaient des myriades de questions. Elle avait compris par ce simple mot dans la lettre du brun « héritage » qu’il était en deuil, mais de qui ? Pourquoi ce libertaire acharné se pliait aux volontés d’un mort ? Un chantage ? Non, il n’avait pas été anéanti par ce mariage forcé qu’on lui imposait. C’était grave, bien plus grave. Mais quoi ? Pourtant, aucune question ne franchit le seuil de ses lèvres qui délicatement se posèrent à la bouche flamande laissée libre de parler ou de se taire. Le baiser fut chaste, empli d’une tendresse dont rarement elle était capable, de ceux que l’on pose sur le front d’un enfant fiévreux. Elle ne jouerait pas non plus cette fois. Et restant sous le souffle du brun, le noir dans le noir, murmura d’une voix étrangement posée.

Vous n’allez pas bien Alphonse.

Constatation qui ne demandait rien en échange, juste une main tendue, qu’elle soit acceptée ou non.
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Alphonse_tabouret
Vous n’allez pas bien Alphonse.

Elle osait…
Elle osait comprendre, elle osait s’inquiéter, elle osait le réchauffer de ce baiser qui n’avait rien de la folie qui leur passait généralement dans le corps dés lors qu’ils se frôlaient mais qui se posait là, inébranlable dans un monde ou tout avait été secoué jusqu’à ce que même les points cardinaux n’aient plus aucune raison d’être.
Elle osait, la gitane, être la source d’un réconfort poisseux, honteux, qu’il avait mis tant de soin à écarter de toutes les distractions qu’on lui avait proposé, auxquelles il avait essayé si désespérément de se jeter jusqu’à s’oublier… Elle agitait de sa tendresse, de cet inqualifiable attachement qu’ils avaient tissé malgré eux et dont ils taisaient tout, pudiques, frileux des frimas de la vie, tout ce qu’il haïssait chez lui depuis la mort du Lion.
Diable qu’il avait besoin qu’on le regarde comme elle le faisait, qu’on le cueille d’un baiser sans aucune arrière-pensée, qu’on le cajole juste pour lui faire croire qu’il n’était pas seul, et tant pis si c’était un mensonge pieux… parce qu’on était toujours seul face aux esquifs et aux tornades, il le savait, il le lui avait lui-même enseigné dans l’intimité d’une chambre champenoise, accroché à ses lèvres quand elle s’accrochait à la vision d’une aube neuve
Dieu qu’il était insupportable de se sentir à ce point dépendant des autres et d’y entendre l’odieuse symphonie où chaque note le huait de vouloir au fond de lui, la compagnie de ses semblables, se consolant juste d’en être autant révolté que désireux.
Il se demanda en accusant la caresse chaude de ses lèvres sur les siennes, quand Axelle avait cessé de n’être qu’une parmi tant d’autres, quand il avait baissé sa garde devant elle suffisamment pour qu’elle dépasse leurs craintes et ne s’offre ainsi, si pure, à ses coups de griffes … Une pensée amère lui fendit le crane en s’apercevant qu’elle avait toujours eu ce pouvoir sur lui de l’amener à céder un terrain qu’il croyait sans importance et dont il prenait aujourd’hui toute la mesure. Les mots restèrent un instant bloqués dans sa gorge serrée, absorbé, en lutte avec lui-même dans le dédalle de leurs prunelles mêlées, de cette inquiétude si poignante qu’il y lisait, impuissant à jouer, à l’entrainer vers un ailleurs plus léger où ils auraient couru, funambules, sur l’un de ces fils lascif qui jalonnaient leur route.
Pourquoi Axelle était-elle Axelle ? Pourquoi ne suffisait il pas de la jeter contre ce bureau et de lui y faire l’amour avec une sauvagerie née pour imposer le silence ?

-Non, je ne vais pas bien, Axelle, admit-il enfin, un sourire doucement défait sur ses lèvres pales. La vérité toute crue, toute laide venait d’être servie sur un plateau à la danseuse quand il savourait honteusement sa main s’égarant à son dos. Il pencha doucement sa tête sans la quitter des yeux, se demandant jusqu’où elle lui arracherait les tripes avec cette affection qui l’avait poussée jusque-là, jusqu’où elle pouvait lui faire du bien dans les souffrances qu’elle faisait naitre rien que par sa présence. Rien ne va, le monde ne tourne plus, poursuivit-il dans un chuchotement. Sauriez-vous, vous, l’amener à reprendre sa course ?

Il l’en savait incapable, que cet ouvrage-là ne serait que le prix de son labeur insurmontable mais quelque part, l’espoir ténu qu’elle détenait une impulsion persistait dans ses prunelles qui cherchaient, avides, un « oui » auquel se confronter, un « oui » à rejeter et à chérir… un « oui », pour avoir le choix.
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Axelle
« Non, je ne vais pas bien, Axelle. Rien ne va, le monde ne tourne plus. »

Qu’elle se sentait stupide plantée ainsi devant lui, n’ayant à lui offrir que de maigres caresses, futile réconfort, quand son regard, ses lèvres pâles, ses mots criaient à l’aide de la plus douloureuse des façons. Elle aurait pu le serrer plus fort contre elle, lui susurrer tous les mots les plus doux, lui promettre tout et n’importe quoi, que tout irait bien, que ça passerait, qu’il fallait juste de la patience, cela aurait été grotesque tant elle n’y croyait pas elle-même, tant ces habitudes compatissantes, pourtant si humaines, lui donnaient la nausée. Tant le mensonge serait détestable, abject à ce moment là. Tant elle ne savait pas de quoi il souffrait. Pourtant cet abattement, cette torpeur profonde, ce gris sans nuance, opaque et poisseux qui s’accroche à chaque geste, comme elle le connaissait. Elle le connaissait trop bien pour ne pas en frémir d’horreur, là nichée dans ses bras. Et pourtant, lui, avait eu le courage d’avouer sa faiblesse et n’en était plus que désarmant.

Sauriez-vous, vous, l’amener à reprendre sa course ?


Elle ressentait cette envie d’entendre un « oui », cet espoir confus, désespéré auquel se raccrocher. Mais elle ne pouvait rien pour lui, il devrait se battre seul, contre lui-même. Cette leçon, c’est lui-même qui lui avait enseignée. Simple leçon qui lui avait donné la force de relever la tête, de jouir de tout ce que la vie avait encore à lui offrir, malgré tout. Il avait réussi, elle n’avait pas le droit à l’échec. Cette leçon si particulière l’avait attaché à lui de manière viscérale, en l’aidant, il était devenu sa force sans le savoir. Et égoïstement, jamais elle n’accepterait de le voir s’effondrer de peur de s’écrouler à nouveau, sans plus d’espérance possible. D’ailleurs cette quête fébrile d’un espoir, n’était elle pas la preuve qu’il n’avait encore pas déposé les armes ? Si. Et elle loua tous les Saints d’avoir bravé toutes ses hésitations, toutes ses craintes pour cueillir cette étincelle de vie qui vacillait en lui. Raviver cette étincelle, elle s’en savait incapable, ayant finalement si peu à offrir, trop écorchée vive qu’elle était elle-même, mais souffler doucement dessus pour en rougir les braises, la nourrir et espérer qu’elle retrouve l’appétit, elle pouvait tenter. Elle voulait tenter.

Tourmentée par ce regard qui se posait sur elle, elle détourna les yeux, incapable de lui donner ce « oui » qu’il semblait tant attendre. Et enfin, elle découvrit les meubles sombres et riches, se surprenant oppressée dans cet univers feutré et pesant de bacchanales qui n’était pas le sien, dans lequel elle n’avait pas sa place. Sa respiration s’accéléra et ses sourcils se froncèrent, tandis que devant ses yeux, la silhouette dentelée, étrangement massive et légère aperçue peu avant se découpait dans son esprit. Puiser dans ce qui l’avait sauvée. Qu’est ce qui l’avait sauvée ? Alphonse bien sûr, l’abandon le plus total et débridé entre ses mains et sous sa langue agile, mais aussi Dijon. Ce danger imminent, ce baiser langoureux, malsain et arrogant avec la mort qui aiguillonnait tant la vie qu’elle exposait finalement comme un feu de joie ardent et dévastateur. Alors, la moindre brise sur la joue devenait la plus douce des caresses, un rayons tenu de soleil dans un feuillage vert cru, le plus beau des tableaux et une frêle tige déployant avec arrogance une feuille chétive, la plus émouvante des expériences. Notre Dame, siège de toutes les rédemptions, de toutes les colères possibles contre l’injustice, aux toits si hauts que le ciel baignait tout quand le sol narguait et attirait dans un charivari brutal. Lieux saint entre tous où hurler, blasphémer, prier, naitre ou mourir.

Son regard soudain se replanta vif dans celui d’Alphonse. Le glas avait sonné pour les hésitations.


J’aime pas ici, j’étouffe. J’ai b’soin d’air. Venez !

Elle ne laissait pas le choix, faisant mine d’agir pour elle et non pour lui. Elle ne répondrait pas à sa question, et n’en poserait pas, espérant au plus profond de son âme qu’il se dévoile, seul.

Se reculant, s’extirpant de son ombre à regret, elle lui saisit la main, ferme, et doucement l’entraina vers la porte.

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Alphonse_tabouret
Aurait-elle voulu, qu’il l’aurait laissée faire, même en sachant que rien de bon ne sortirait d’une quelconque alliance tendre dans cet enfer parisien, à ce point perdu qu’il ignorait jusqu’où il pouvait laisser les autres se fourvoyer pour lui, sentant tout ce que cet abandon avait de pernicieux jusqu’au plus profond de lui sans savoir l’exprimer sur le moment. Aurait-elle pu, qu’il aurait choisi de baisser la nuque pour l’offrir au fil du savoir de l’affection, indubitablement conscient au cœur de cette tempête dont elle aurait pu être un œil calme et apaisé, que le pire serait réservé à leur lendemain.
Mais si les mensonges fleurissaient comme autant d’étoiles jetées au ciel, Axelle observait, méticuleuse, la première de leur règle avec une opiniâtreté qui lui fut douloureuse quand il comprit dans ses yeux qu’elle ne lui offrirait pas ce répit-là. Elle se refusait aux jeux de son caprice, elle d’habitude si docile lorsqu’il se faisait maitre, piquant son orgueil d’enfant blessé et le fauve malade ayant envie de donner un coup de griffe, de saccager plus encore… car au fond de son ventre l’animal ne souhaitait la caresse que pour mieux planter ses crocs, la tromperie pour mordre, mais la danseuse se faisait dresseuse, consciente ou pas, guidée par son instinct très certainement, par ses valeurs peut être plus… Qu’importait au fond, le fait était là. Axelle pour la première fois depuis bien longtemps, se substituait à ses griffes. Paris ne lui réussissait définitivement pas en sa compagnie.
Les prunelles de la gitane le délaissèrent quelques instants avant de revenir vers lui, avec une volonté neuve, une exaspération nette quant au confinement volontaire que laissait percevoir le Bureau.


J’aime pas ici, j’étouffe. J’ai b’soin d’air. Venez !

Les mains brunes se nouèrent sans qu’il ait son mot à dire et, pantin modelé au gré des heures qui lui passaient dessus sans rien calmer ou rien panser comme on lui avait promis, la laissa l’extirper de son bureau sous l’œil d’Hubert et de quelques hommes de garde auquel il adressa un regard placide qui suffit à ne pas les faire broncher plus. Les amants silencieux débouchèrent sur la petite cour des livraisons et le flamand se retrouva un instant décontenancé, se demandant quand il était sorti pour la dernière fois dans une capitale qui n’était pas drapée d’obscurité, sans avoir le temps d’y songer plus longuement, suivant ce guide qui semblait savoir ce qu’il lui fallait quand lui-même l’ignorait, pire, répudiait chaque proposition qu’on lui avait faite pour ne garder que celles qui l’emprisonnaient dans la gangue de ses souvenirs morbides.
La petite main d’Axelle fichée dans la sienne l’éloignait du bordel, l’enchainait par une infime pulsion de vie, têtue, qui s’enroulait à lui avec une certitude s’insinuant à sa chair, non pas celle qu’il lui avait demandé, mais une autre, moins évidente mais plus forte, qui tenait en quelques mots : Je ne vous lâcherai pas. Son regard délaissa les façades qu’il ne voyait pas vraiment, accaparé par les sons d’abord auxquels il n’était plus habitué, les sens désormais bercés par les parfums lancinants de l’Aphrodite, ses musiques, ses rires, ses gémissements qui perlaient au travers des murs pour lui lécher les tempes et l’arracher tardivement à ses lignes de comptes… Paris était un ventre et dans ce ventre, la flamme rougeoyante d’Axelle faisait vibrer le sol d’une énergie nouvelle à laquelle il s’était cru presqu’allergique jusqu’alors. Les boucles de la gitane tressautaient doucement à chacun de ses pas, laissant apparaitre, sauvage, le profil de son délicieux visage, la ligne de son nez mutin qui à cet instant ci, était presque froncé d’une décision qui lui semblait vitale. Et Alphonse eut envie que cela le soit, fidèle désespéré ayant besoin de croire en quelque chose… Si ce n’était pas en lui, pourquoi ne serait-ce pas en elle ?
Le hasard des chemins étaient décidemment d’une indécence totale, pensa-t-il tandis qu’il remarquait les affleurements célestes de la cathédrale déchirant le ciel de ses pointes les plus hautes. Mis à nu dans ce décors auquel il se sentait bizarrement étranger, désespérément trop sobre, avec à son flanc la possible impulsion qu’il redoutait et attendait, Alphonse ralentit doucement le pas en débouchant sur le vaste parvis, et, s’habillant, tardivement, dans ses retranchements, la taquina, sans se demander s’il s’agissait là d’une fuite ou de la preuve que la vie revenait, que les règles entre eux subsistaient malgré la mort du Lion et du désastre qu’elle avait semé :

- M’enlever pour m’amener à l’église… Axelle, allez-vous mettre le genou à terre pour demander ma main ?
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Axelle
Il l’avait suivie, docile. Elle aurait pu le mener à l’échafaud qu’il n’aurait peut-être pas même rechigné, blotti dans son silence, elle dans le sien, évitant de le regarder en arpentant les ruelles encombrées et assourdissantes d’activités de la capitale puante. Pourtant, comme s’il devinait ses desseins, il ralentit le pas sur le pavé du parvis de la cathédrale.

« M’enlever pour m’amener à l’église… Axelle, allez-vous mettre le genou à terre pour demander ma main ? »


Ses sourcils se haussèrent incrédules avant qu’inexorablement la commissure de ses lèvres ne viennent flirter aux abords de ses oreilles. Et le rire explosa. Trop sonore, trop vif pour ne pas trahir une nervosité latente. Si sa boutade était pleine d’une ironie cocasse et irrésistible pour ces deux là que le mariage triturait, tiraillait, blessait, elle tombait, si saugrenue à cet instant, si surprenante après les lourds aveux, que le fou rire fut inévitable. Etrangement soulagée l’espace d’un instant de le retrouver tel qu’elle le connaissait, se prenant à croire, que finalement tout n’était pas si noir qu’elle l’avait imaginé. Mais l’illusion s’estompa, trop chimérique face aux paroles énoncées plus tôt. S’il riait de ce qui hier encore semblait tant lui peser, si cet affront pouvait si facilement être rejeté au second plan, quelle morbide diablerie s’abattait donc sur lui ?

Faisant taire les derniers hoquets secouant ses épaules, se sentant à ce point stupide qu’elle en rougit doucement. Toussotant comme pour ravaler cet éclat malvenu, elle baissa son regard sur leurs mains toujours nouées, affermissant un peu plus son emprise.


J’crois qu’les mains, les demandes et tout l’bastringue autour, ç’m’réussit pas trop. Pis surtout, remontant un énigmatique regard sur lui, m’croyez pas à c’point soumise pour accepter d’vous donner l’coup d’grâce si facilement. Nan, c’pas vot’main qu’veux, mais faire éclater vot’cœur d’afflux d’sang si vifs qu’la tête vous en tournera, pis l’monde avec.

Et sans lui laisser le temps de répondre, bien trop incertaine elle-même pour se permettre la moindre pause sous l’ombre écrasante de la cathédrale, elle poussa le battant de bois découpé dans le portail central, si grand, si haut que leurs silhouettes étaient dérisoires. Dans l’assombrissement frais, l’odeur de l’encens lui piqua le nez alors qu’elle restait pétrifiée devant l’alignement sans fin des colonnes de la nef. Les lèvres entrouvertes, la peintre, lentement en détailla les ciselures, remontant doucement la tête pour perdre un regard émerveillé sur les croisées d’ogives vertigineuses. Et un instant suspendu, captivée par ce qu’elle voyait, plus rien ne fut qu’une valse de pierres ouvragées qui se faisaient dentelles d’araignée. Subjuguée, la lumière colorée de vitraux de l’abside l’attirait, et dans l’écho des silences le claquement de ses bottes résonna comme un sacrilège qui la rapatria aussi sec dans la réalité pesante, retrouvant sa main dans celle d’Alphonse. Secouant doucement la tête, un bout du colimaçon d’un escalier s’imprima dans ses prunelles, elle ôta ses bottes avec une précaution neuve, laissant là les quelques têtes penchées qui priaient éparpillées sur les bancs.

Venez
, souffla t-elle en s’engouffrant dans l’escalier. Les marches de pierre étaient hautes, étroites, incommodes, pourtant, la Bestiole délaissait chaque porte se profilant, grimpant toujours plus haut, la respiration d’Alphonse brulant sa nuque. Le souffle encore trop court, sa cadence ralentissait et elle scrutait l’ombre du colimaçon, espérant enfin voir la lueur espérée. Et elle vint, enfin.

Débouchant d’une petite tourelle, ils étaient au plus haut de la cathédrale, perchés au sommet de la tour nord. Reprenant son souffle, la Bestiole s’approcha de la balustrade de pierre et scruta la ville fourmilière s’étalant à leurs pieds, veillée sans faille par des gargouilles étirant leur cou dans le vide plus vertigineux que tout ce qu’elle avait pu imaginer. Non loin, le serpent noir de la Seine ondulait, tranquille et angoissant. Elle s'extirpa à cette vue pourtant ensorcelante et fixa son regard droit devant elle. Longtemps immobile caressant d’une main distraite la pierre de la balustrade, elle trancha enfin le murmure lointain de la cité d’une voix posée.


Alphonse, jusqu’où z’êtes prêt à aller pour faire tournoyer l’monde ?


Et la main toujours agrippée à la sienne, elle s’autorisa enfin à le regarder, sans plus dévier son regard du sien, certaine que cette main, quoiqu’il choisisse, il était trop tard pour la lâcher.

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Alphonse_tabouret
L’éclat de rire d’Axelle le transperça, le lardant de mile petites aiguilles qui le réchauffèrent en une fraction de seconde et il se rendit compte qu’il n’avait pas eu pareil son pour lui fracasser les tempes depuis des semaines. L’Aphrodite la plus part du temps, gloussait dans le velours de ses coussins, le rire le plus bruyant étant considéré comme vulgaire aux oreilles de son opulente clientèle où tout devait être étouffé en dehors de l’intimité des chambres courtisanes. Alphonse, s’il souriait souvent à toutes les circonstances qu’on lui servait, non pas par bonhommie mais par savant calcul d’être aussi imperturbable que possible, sacrosaint réflexe de survie au sein de sa famille, riait peu. Il ne confiait ce son délicat qu’à de rares exceptions mais se délectait de ceux qui perlaient en cascade le long des gorges chères et celui-ci, le ravissait littéralement. Le martèlement lent de son cœur le surprit d’un tambourinement plus audible en lui, et il se trouva sans s’en rendre compte à sourire de bonne grâce, les stigmates de cette bonne humeur, de ce joyeux capharnaüm que la gitane lui servait dans toute son irrévérence, dessiné sur ses lèvres.

Hoquetant, chassant de ses épaules étroites où il aimait exercer assez de pression pour qu’elles soient rivées à l’endroit de son choix, les derniers soubresauts de son hilarité, la brune releva un nez mutin vers lui, le rosée d’une pudeur toujours aussi délicieuse quand elle vient de celle que l’on a possédé jusqu’à l’animalité la plus débridée, colorant ses joues, l’extirpant de ce nœud de tension dans lequel il les empêtrait sans savoir si c’était volontaire ou pas. Les mots vifs de la danseuse l’épinglèrent en même temps que son regard le caressait d’une lueur inquiète et la main qui s’était nouée à la sienne le tira encore, le forçant à se remettre en route, à oser dépasser l’affleurement de son humeur noire, à entrer dans l’imposant édifice devant lequel elle les avait amenés.
Ici ils n’étaient plus rien, minuscules, chétives petites âme dont les ombres étroites se fondaient dans les pierres savamment agencées. Loin de se sentir apaisé par la pourtant quiétude du bâtiment, le jeune homme se sentit un peu plus accablé par cet écrasante beauté qui semblait faite pour darder l’œil du très haut sur chacune de ses ouailles.
Le regardait il à cet instant ci ?
Voyait-il au sein de sa demeure, celui qu’il avait damné sur terre pour mieux lui promettre la lune dès lors qu’il cesserait de respirer ? Compatissait-Il en voyant cette âme déchiquetée par ses soins, payant le prix cher de ses amours interdites, ou jubilait-Il d’avoir puni l’une de ses brebis égarées, père intransigeant jusqu’à l’application des peines?


Venez

La voix de la gitane l’arracha à sa contemplation où le dédain de la créature à son créateur pointait un museau écumant de rancœur et il lui emboita la pas, au chaud de ses doigts noués aux sien, par reflexe, pour ne pas perdre son guide, parce que l’idée de se retrouver seul ici, le hérissait... Les marches de l’escalier, étroites, se succédèrent sous leurs pas précautionneux, rendant l’escalade lente et laborieuse, laissant les corps se heurter, se frôler, s’envelopper dans un effort commun le long de ce tunnel opaque, jusqu’à ce qu’enfin, une tache de ciel ne surgisse à leurs regards. S’ils n’étaient que des fétus de paille en bas, ici, ils n’existaient même pas. Devant eux, Paris, phénoménal, bouillonnait dans les ombres de ses bâtiments et dans la lumières de ces allées, jetait loin aux regards son étendue massive, exacerbant ce sentiment d’immensité à fleur de ciel.

Alphonse, jusqu’où z’êtes prêt à aller pour faire tournoyer l’monde ?, demanda enfin la gitane, éternel fil de cette balade, rattrapant ses pensées en se tournant vers lui.

Son regard s’arracha à sa contemplation pour s’abimer dans celle de la brune, de son visage aux traits fins, de sa peau joliment tannée par un soleil du sud, par le traits délicats de ses pommettes venant arrondir ce visage toutes en lignes douces.


-Il me semble avoir tout essayé, Axelle, répondit-il enfin dans un sourire où l’étincelle vacilla, la mémoire soudainement noyée sous une avalanche d’images. L'alcool, la guerre, les femmes, les hommes… les mots fleurissaient sans plus de réflexion, étalant avec une sincérité désarmante l’étendue des prescriptions auxquelles il avait eu recours et suivant le fil d'une logique accessible à lui seul, perdu dans ce flot d'informations noires qui faisaient sa vie depuis quelques semaines, enchaina, sautant du coq à l'âne Vous savez... Je n’aurais pas voulu mourir à sa place, mais avec lui, chuchota-t-il en plantant un regard brillant de fébrilité dans le sien. Habitué depuis des semaines aux demis mots, aux non-dits, à ce que « lui » n’existe que pour désigner Quentin, le flamand donnait son secret le plus cher à sa maitresse, dans la confusion de ses aveux. Axelle ne savait rien de cet amour où tout avait eu le gout de l’unique et où tout avait gout de cendre maintenant, Axelle ne savait rien de ses déviances outrageuses, mais le risque du jugement n’existait pas en cet instant où ils n’étaient que poussière accrochées au firmament. Peut-être même la bête blessée au fond de lui cherchait elle le coup de griffe ultime pour se retrouver seule, enfin, au chaud de sa douce folie, de ce perpétuel cauchemar dont elle craignait de s’échapper comme d’y rester. Tout a un gout de « trop tard » désormais. Son sourire se crispa, brièvement défait. Je ne suis pas sûr que cela soit une question d’être prêt à y aller, mais juste… Sa voix s’étrangla doucement sans que les larmes ne coulentAi-je le droit d’y aller sans lui ? N’est ce déjà pas assez affreux de lui survivre sans en plus le trahir en réclamant le confort d’être vivant parmi les autres ?
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Axelle
« Il me semble avoir tout essayé, Axelle. L'alcool, la guerre, les femmes, les hommes… »

Comprenait-elle ce qu’il révélait de lui ? Oh, oui… Et la gifle, même involontaire fut si cinglante que la Gitane soudain blême en vacilla, lâchant la main d'Alphonse pour se rattraper au balustre de pierre.
Devant son visage décomposé, des amas de chair s’entassaient dans une orgie démoniaque, et en son centre, trônait le corps d’Alphonse, ces lèvres sur lesquelles elle s’était échouée, ce ventre qu’elle avait embrassé, ces bras dans lesquels elle s’était pâmée de plaisir, se voyaient ensevelis de langues, de tétons rosés, de membres raidis de désir.

Nulle promesse n’avait été faite, jamais, et Axelle savait pertinemment qu’Alphonse avait d’autres aventures. Mais, ces pensées auxquelles elle avait pris soin de ne pas songer, les rangeant dans un coin reculé de sa cervelle, lui éclataient à la figure en deux mots quand elle pensait qu’il n’y en avait qu’un, décuplant sa vision orgiastique à l’infini dans une nausée qu’elle eu de mal à contenir.

Elle aurait pu le frapper de ses poings de toutes ses forces de lui exposer ainsi la vérité si crue, si simplement, à elle, corps parmi tant d’autres. Elle aurait pu l’insulter, le traiter de profiteur, d’irrespectueux, de cruel surtout, de la remettre ainsi à sa place, au milieu des autres, de lui servir sur un plateau d’argent cette vérité qu’y l’avait toujours intriguée mais que pourtant elle fuyait à toutes jambes, s’enfermant dans leur cocon duveteux. Elle était si bouleversée, si repliée sur sa propre fierté bafouée au grand jour que le fait même que l’orgie se compose d’hommes également lui paraissait insignifiante. Qu’il était difficile de ne pas fuir devant la honte qu’elle éprouvait à avoir accouru ainsi, se sentant à ce point ridicule qu’elle aurait voulu fondre, là, sous les yeux du brun et s’effacer à jamais de sa mémoire.

Pourtant, les yeux perdus dans un vague sans fond, bataillant pour refermer ce tiroir douloureux qu’il avait ouvert, elle ne fit rien, ne dit rien, ravalant le gout infect qui inondait sa bouche. Rien jamais n’avait été demandé, caché, exigé, et elle-même en avait profité. En se taisant, elle avait accepté le marché tacite, mais qu’il était dur devant les faits d’admettre qu’elle avait signé à l’encre rouge et sourire aux lèvres. Le seul grief qu’elle pouvait avoir contre lui à cet instant était d’être aussi sincère. Et pouvait-elle lui reprocher de l’être ? Pouvait-elle lui reprocher de n’être finalement pas simplement un corps parmi d’autres, mais bien un être à qui il acceptait de se confier ? Non. En la giflant de la senestre, il la caressait de la dextre.


« Vous savez... Je n’aurais pas voulu mourir à sa place, mais avec lui. »

Refusant encore de le regarder, les choses doucement trouvaient leur place dans la cervelle de la Bestiole. Ainsi donc c’était un « lui », cette médaille, cette seule personne qu’il avait choisi d’emporter. Ce « lui », immatériel, dont elle ne savait rien, sauf qu’Alphonse l’aimait à en crever. Elle qui l’avait cru si loin de ces tourments. Et la colère enflait en elle d’avoir été si aveugle…

« Tout a un gout de « trop tard » désormais. Je ne suis pas sûr que cela soit une question d’être prêt à y aller, mais juste…»

… Colère contre lui d’être à ce point fataliste…


« Ai-je le droit d’y aller sans lui ?»

…Colère contre elle encore, de cette jalousie malvenue, de son petit égoïsme quand la voix d’Alphonse s’étranglait d’un sanglot retenu…

« N’est ce déjà pas assez affreux de lui survivre sans en plus le trahir en réclamant le confort d’être vivant parmi les autres ? »


… Et colère contre ce « lui » tortionnaire involontaire au travers de la mort.

Longtemps elle resta aussi figée que les statues de Notre Dame, regard déviant, mine défaite, bouche cousue sur des mots, des cris qui enflaient dans sa gorge au point de lui faire mal quand ses poings eux se serraient jusqu’à blanchir sur les pans rouges de sa robe élimée, tentant de calmer le sang qui rugissait dans ses veines. Si le monde ne tournait plus pour Alphonse, celui d’Axelle tournoyait à lui donner le plus impitoyable des vertiges. L’œil du cyclone arrivait doucement, moment bref de répit où elle réussit enfin à le regarder, et ce qu’elle vit lui déchira le cœur. Alphonse tentait de sourire quand il aurait été mille fois moins poignant qu’il hurle ou sanglote. Si son amant attendait d’elle la tendresse, c’est un regard dur et intransigeant qui plongea dans ses prunelles et une voix difficilement maitrisée pour rester calme et neutre.


Alphonse… Votre bel amour était-si cruel pour vous interdire la vie sans lui ? Alphonse, était-il à ce point cruel pour vous ôter tout espoir d’être à nouveau aimé et d’aimer en retour ? Alphonse, était il à ce point cruel de vouloir vous tuer à petit feu ? Alphonse, était il à ce point cruel pour vouloir votre déchéance ?

Sans lui laisser le moindre répit, ses mains délaissèrent sa robe pour venir s’agripper à la chemise du Flamand. Ses lèvres se plaquèrent aux siennes dans un baiser brutal, morsure d’une panthère désemparée. Si le baiser fut fervent, il fut court, au gout possible de l'ultime. Relâchant son emprise, elle recula, sans le quitter des yeux, retrouvant l’appui de la balustrade. Mais cette fois, avec une lenteur agile et prudente, elle y grimpa. Si le rebord de pierre était assez large pour que l’équilibre soit assuré, le vide béant la laissait tremblante. Pourtant une fois qu’elle fut assez stable, elle déplia ses jambes alors que ses bras se déployaient lentement, étrange ange rouge se jouant encore du destin. Avec précaution, elle pivota vers le brun, raccrochant un regard trop brillant au sien, comme à un extrême point d’ancrage. Elle irait jusqu’au bout, il était trop tard pour reculer, même si elle devait le perdre. Elle ne lui laisserait aucun répit, même s'il devait la maudire. Et crucifiée au ciel, la voix douce mais décidée, elle jouait quitte ou double.

Et toi Alphonse, es tu assez cruel pour faire endurer de tels tourments à ceux qui t’aiment ? Pour les laisser tomber ?


Réflexe ultime de duelliste de ne pas dire « je »


Si la réponse à toutes ces questions est « oui », alors…
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Alphonse_tabouret
Lui avait-il jamais caché à quel point il était cruel ? N’avait-il pas jeté sur sa vie la lumière nécessaire à ce que les ombres restent des non-dits, jamais évoqués plus que de raison dans le cocon de leurs étreintes ? Elle savait que son corps quand il lui échappait, se laissait porter par d’autres, elle savait la danseuse, que cet amant-là n’était fidèle que lorsqu’il était volage, car cette vérité était une des premières qu’il avait énoncé, une de celle où le mensonge n’avait aucune place, une de celle que l’on confie pour ne jamais se trahir. Il avait juste tu son gout des mâles, se souvenant si nettement de cette haine bouillonnante d’incompréhension et de dégout qui avait fleuri dans le regard déjà désapprobateur de son père, comme si ce soir-là, il avait enfin compris d’où lui venait ce dédain naturel pour son fils, exultant de joie dans cette humiliation tant le prix qu’Alphonse aurait à payer serait cher.
Il avait vu chez sa pieuse Dénéré cette douce horreur qui avait figé ses traits quand, au sortir de cette rue bourguignonne, à peine repus de leurs appétits nocturnes et irraisonnés, elle avait compris que cet amour-là le damnerait pour toujours.
Chez Axelle, c’était une colère brute où se mélangeaient des ressentis vrais, d’autres faux, une violence vertigineuse qui tantôt l’assommait au point qu’elle cherche un appui et tantôt la portait dans la crispation de sa mâchoire, mais rien n’avait empêché les mots de couler, car qui d’autre qu’Axelle aurait pu lui arracher cet aveu sans qu’il y soit forcé. Même perdu, même agonisant, ce secret-là était si intimement à lui, si parfaitement rangé derrière toutes les facettes qu’il employait pour séduire et s’échapper qu’il aurait pu le taire quand bien même sa vie en aurait dépendu.
Le silence creva les hauteurs de la cathédrale, tandis que les articulations de la danseuse blêmissaient au tissu pourpre de sa robe, et qu’il se perdait dans la contemplation de ce visage aux accents de plus en plus résolus.

C’est ta faute, gitane… C’est toi… Toi et tes bras, tes lèvres, toi et cette affection idiote que tu me portes, ces bras ambrés que tu me tends envers et contre tout, envers et contre toi… Toi qui a su d’un regard m’écorcher à ton sourire solaire, toi qui m’a abandonné une première fois pour mieux me revenir… Toi qui m’a donné tout ce que je ne voulais pas et qui, quand cela vient de tes mains, n’a plus rien d’un carcan… c’est ta faute gitane si maintenant je te déchire de quelques mots, de cette vérité que tu n’as jamais voulu entendre quand d’une simple question tu aurais pu la connaitre… C’est ta faute… Comment tait-on à ceux qui vous aiment, les réels maux de sa souffrance ? Comment t’expliquer à quel point je souffre de te chérir si fort quand il ne reste rien de lui que la mort ?
Il ne fallait pas m’ouvrir ton âme en même temps que tes cuisses, il ne fallait pas me laisser m’endormir au chaud d’une après-midi contre ton flanc, il ne fallait pas me prouver que je compte pour toi en venant jusqu’ici… Comprends tu que si ce n’est pas à ton ventre que je me suis égaré, si ce n’est à toi que j’ai voulu m’assouvir, c’est pour ne pas te salir de ce que je suis devenu ?... regarde-moi maintenant… faible, de cette étoile que je ne vois plus briller, de ce savoir que je garde en moi sans arriver à en retrouver le chemin…. Maintenant, lâche, je t’accable au nom de ce fil ténu qui nous lie, que tu as su, sans que je n’y comprenne rien, poser entre nous… Un coup, un seul et tu me tues… car si toi tu ne me comprends pas… Qui ?...


La voix d’Axelle trancha le fil de ses pensées, laissant serpenter à leur surface l’onde d’une dureté fébrile, faisant pleuvoir sur sa tête les points d’interrogations, le délivrant brièvement de son dégout de lui-même de les avoir effleurés lui aussi au fond de sa tempête, allégeant imperceptiblement le fardeau qu’il avait choisi de cultiver avec soin et apathie.
Les poings de la danseuse l’agrippèrent et se lèvres vinrent mordre les siennes, égrenant au fil de ces brèves secondes, le feu dévastateur qu’il lui connaissait, la vie, dans tout ce qu’elle avait de plus brute, primitive, délicieuse, laissant ses tempes s’emballer au rythme de sa chair à vif quand il trouva ça bon plutôt qu’inutile. Au creux de ses yeux, la langue encore délicieusement ferreuse de ces crocs qu’elle avait planté en lui, il la regarda s’éloigner d’un pas d’un autre jusqu’à trouver la balustrade sur laquelle, poupée gracieuse auréolée du noir de ses cheveux quand sa robe tachait le ciel d’un drapé irréel, elle grimpa.
Et la terreur inonda le jeune Tabouret avec une violence terrible, décomposant les traits de son visage en saisissant toute la folie de l’affection de la gitane, et si en temps normal, il aurait certainement joué de la scène, insolent, flegmatique, doucement odieux derrière ses manières léchées, rien d’autre qu’une peur panique lui dévalait le dos à cet instant ci où le temps n’avait plus rien de normal.


Et toi Alphonse, es tu assez cruel pour faire endurer de tels tourments à ceux qui t’aiment ? Pour les laisser tomber ? Si la réponse à toutes ces questions est « oui », alors…

-Non, fit il sans même réfléchir, le ventre tordu par les appréhensions de ce vide vertigineux qui dansait dans le dos de la gitane. Il avança d’un pas vers elle, le cou tendu vers les perles noires d’Axelle. Descends, répéta-t-il doucement à la façon d'un "sil te plait" en lui ouvrant doucement les bras, le regard adouci d’une inquiétude qui n’avait plus rien de léthargique, qui vibrait d’une attention toute portée sur elle.

Les mots butaient les uns après les autres à ses lèvres dans le fracas assourdissant de ses pensées et dans ce vent qui soudain, sa perception altérée par l’angoisse sourde que la gitane lui agitait au nez, n’en finissait plus de mugir. S’il avait pu ordonner les mots, il lui aurait expliqué qu’il n’arrivait pas à se défaire de la culpabilité des vivants, que ce n’était pas Quentin mais lui, le seul coupable, qu’il avait honte, terriblement honte d’être aussi bien installé dans la chaleur de ce drame, qu’à trop avancer, il avait peur de l’oublier, que sa respiration ne soit plus qu’un voile jeté aux limbes de la mémoire, que son parfum ne s’estompe, que son rire ne martèle plus le silence de son inertie… Qu’il avait peur de n’avoir un jour que l’oubli en guise de compagnie Mais Axelle venait de réussir un coup de maitre puisqu’à cet instant ci, aussi passager soit-il, il n’y avait qu’elle, il n‘y avait plus que la vie.
Descends, répéta-t-il plus bas en venant effleurer ses doigts des siens. … sans toi, je ne peux pas…

Cruel, encore, toujours, retrouvant cet égoïsme si profondément enfoui en lui qu’elle venait de faire ressurgir. Vivre était égoïste… la perdre, encore plus…

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Axelle
« Non. Descends. »

Il laissait tomber le masque, enfin. Il avait peur et elle s’en enivrait avec avidité. Son regard, ses mots, ses gestes, le ton de sa voix. Tout le trahissait à cet instant avec une véracité qui ne put que la faire sourire. Oh non, lui faire peur n’était pas inscrit sur une liste occulte de ses désirs inavoués, mais quelle preuve plus criante pouvait trahir la vie tenace, rescapée de ses veines, que cette frayeur qui s’assaillait ? L’absence d’espoir, l’anéantissement de toute envie n’était-il pas le moyen le plus sûr de ne plus craindre rien ? De quoi avoir peur quand plus rien n’avait de prise sur l’existence ? La vie n’était-elle jamais plus précieuse que quand la peur étirait et nouait le ventre ? Et elle le sentait, si fort, qu’elle aurait pu rire même tant elle était soulagée, sournoise immonde jusqu’au bout des ongles, quand elle seule savait que jamais le pas qu’elle ferrait ne serait vers l’arrière, vers ce vide béant auquel elle tournait volontairement le dos pour ne pas qu’il l’attire, pour s’assurer que le vertige la délaisse reléguant au loin tout risque de la faire vaciller. Ce vide, elle prenait un soin tout particulier à ne le laisser claquer qu’aux seuls yeux du brun, ô calculatrice impénitente, comme la cruauté parfois peut être serviable quand la plante de ses pieds de danseuse était ancrée dans la pierre assez large pour qu’elle puisse même y tournoyer comme un feu follet.

« Descends »


Et pourtant, le regard perdu dans le sien, sourire flottant aux lèvres, boucles dans la brise et pensées vagabondant, elle ne bougeait pas, se gavant de l’étincelle vivace dans les yeux d’Alphonse.

Si c’est de ma faute Alphonse, alors tu es complice. Tu as déboulé dans mon atelier, sans crier gare. Je ne me suis pas méfiée, sous tes airs avenants, je n’avais pas vu le fauve. Quand je l’ai vu, il était trop tard. C’est ta faute Alphonse, c’est toi qui as éveillé ma curiosité, c’est toi qui es revenu alors que tout hurlait en moi de te fuir, que tu étais dangereux et tu le savais Alphonse. Tu le savais, mais tu es revenu tout de même. C’est toi Alphonse qui m’as enlevée, qui m’as menée à Paris, qui m’as bandé les yeux pour que la surprise que tu me réservais ne soit que plus resplendissante. C’est toi qui m’as tourné la tête sous une avalanche de couleurs auxquelles tu savais pertinemment que je succomberai. C’est toi Alphonse. Oses-tu dire après ces efforts que tu as fait que tu n’attendais de moi que l’offrande de ma peau et pas celle d’un bout de mon âme ? Ne te cache pas Alphonse, tu voulais plus que mes cuisses baissant leur garde, et maintenant, tu ne fais que récolter ce que tu as semé. Tu vois, c’est ta faute Alphonse, tu es venu me chercher, moi, tu m’as vu au delà de ma vielle robe, de mes cheveux en furie et de mes mots rauques. Es tu si naïf pour croire que j’en resterai insensible ? Non Alphonse, qui sème le vent récolte la tempête, et naïf, tu ne l’es pas. Tu m’as soignée, tu m’as pansée quand j’étais détruite, sans rien me demander en échange, pas même d’explications, et sans un reproche tu as accepté mes silences butés. Tu m’as trouvé belle quand j’étais transpercée et tu m’as choyée. Ta faute Alphonse si je suis fautive. Ta faute pleine et entière d’être toi, de t’accrocher à ta liberté farouchement, qui si elle fait mal, un peu, préserve la mienne des abus idiots que je pourrais encore commettre. Ta faute aussi Alphonse si je suis là, perchée sur ma balustrade, et toi qui trembles de me voir m’évanouir dans le vide. Non, Alphonse, j’ai bien des défauts, mais je ne suis pas cupide au point de vouloir garder tous les torts pour moi. Ne fais pas l’erreur de me croire si fragile, si innocente, si faible, si aimable. Non, ne fais pas cette erreur Alphonse, écorche moi en me privant de tes sourires vrais, et je saurai te faire mal encore pour te voir vivre…

« Sans toi, je ne peux pas… »

… Egoïste tu l’es, égoïste je le suis, car sans toi je ne peux plus non plus.

La torture avait assez duré et la tortionnaire, lentement, prit la main fébrile qui l’effleurait et y noua ses doigts, les traits adoucis. Posément, elle fit un pas, vers l’avant, s’échouant contre lui quand ses pieds nus retrouvaient le sol sécurisé de la coursive. D’un geste appliqué, elle écarta une mèche brune égarée sur le front du flamand, et reprenant un ton plus léger, comme pour le consoler de ce qu’elle avait osé lui faire endurer.


Voyez, pas b’soin d’vous d’mander vot’main, m’la donnez sans qu’j’ai rien à solliciter.
Regard qui se fit plus profond encore quand la voix perd de sa superbe. S’tu veux la reprendre c'maint'nant, cause qu'après, j'la lâcherai plus.
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Alphonse_tabouret
Le sourire d’Axelle le scinda en deux quand il apparut sur son visage, le déchirant entre l’apaisement soudain de ne plus déceler la moindre once de dégout dedans et la prise de conscience qu’elle l’avait berné, la danseuse, agile à amener l’attention où elle le souhaitait, convaincante, la comédienne dans un rôle qu’elle n’avait pas eu besoin d’inventer, traitresse, la maitresse, mais avec un sourire tel qu’il se trouvait incapable de lui en vouloir.
Les doigts tendus furent saisis et se nouèrent avec une douceur nouvelle, à la manière d’une respiration apaisée, sans qu’il ne la perde des yeux, accusant contre lui, ce dernier pas qui la menait contre le martèlement encore vif de son cœur. Le silence perdurait, assourdissant, mêlant aux prunelles qu’ils accrochaient, les mots dont ils étaient si avares l’un et l’autre, et le flamand retrouva brièvement à la chaleur de la gitane, cette accalmie furieuse qu’elle savait susciter. Les doigts de la brune effleurèrent son front avec délicatesse tandis qu’il remarquait, doucement nauséeux, que ce geste en appelait d’autres, que la douceur fulgurante d’Axelle au creux de sa violence éveillait chez lui cette assurance fébrile et controversée d’exister au-delà de lui-même, au-delà de Quentin. Il n’était plus question de ce dégout violent mais d’un bien être malade.
Il était faible, si faible, survivant à peine, et se découvrant une envie brute, animale, de s’accorder aux pas de la vivante, s’en trouvant plus fort et plus faible à la fois, dualité tenace qui le jugulait depuis la mort du Lion et dans laquelle il n’avait pas cru possible de choisir autre chose que le passé pour le tenir en vie.


Voyez, pas b’soin d’vous d’mander vot’main, m’la donnez sans qu’j’ai rien à solliciter

Un sourire fatigué répondit à ses propos, las de cette bataille qu’il savait perdue d’avance. Quel que soit le camp qu’il choisissait, celui-ci finirait par le réduire en miettes, il venait de le comprendre, dans ce geste mensonger de la brune, jusque dans son choix spontané de s’y opposer, dans cette vie qui avait décidé de germer quelque part entre les tempes et le ventre. Ce ne serait donc pas le deuil qui aurait raison de lui, mais bien son pire ennemi, cette pulsion lancinante qu’il sentait, éveillée, engourdir ses nerfs d’une nouvelle brulure, encore légère, encore diffuse, encore assombrie de mille vérités flottant comme des nuées de cauchemars. Elle serait longue la route, interminable, chaotique et tellement abrupte… mais il venait de la prendre, malgré lui, pour lui…
Et dans ce sourire vaincu flottait, ci et là au creux de l’esquisse, l’étincelle de la sincérité, rendant cette moue doucement plus paisible que fatidique.


S’tu veux la reprendre c'maint'nant, cause qu'après, j'la lâcherai plus.

Chuchotée la terrible vérité, car même lorsque l’on était seul, il y a des choses que l’on ne pouvait pas dire à voix haute, qui ne pouvaient survivre que dans le terreau de la confidence, et ce pont entre eux, était exactement de ceux-là. Il porta la main de la brune à ses lèvres, y trouvant encore le gout du vent qui avait battu sa silhouette quelques instants auparavant et déposa un baiser, à la base des phalanges, avant de lui répondre, d’un ton en dessous de la normale sans pour autant que ce soit à voix basse :

-C’est bien trop tard pour ça…
Il délaissa ses doigts pour pouvoir l’envelopper dans ses bras, et l’espace de quelques secondes, enfouissant le nez dans la crinière parfumée, il déposa les armes, assujetti malgré lui à la Vie, à ce qu’elle avait de plus odieux, de plus détestable, à son cadeau le plus empoisonné : Un monde sans Quentin.

L’anglais était mort, et lui, était en vie.
Pour la première fois depuis dix ans, l’osmose de cet amour trouvé au hasard d’un bordel parisien avait joué d’un faux pas et brisé la cohésion d’un ballet sans égal.
Quentin était mort, et Alphonse, était en vie.
Le précieux jouet de ces amants désunis s’était figé, et gisait, inaltérable, dans l’écrin des souvenirs. On ne vivait pas de souvenirs…
Le passé était mort, et le présent lui, bien en vie…

-Emmenez-moi ailleurs, lui demanda-t-il en passant un bras autour de ses épaules pour les faire pivoter vers la petite porte. Son bras dévala le long du dos de la gitane jusqu’à saisir ses doigts à nouveau. Mais sans plus me lâcher la main…




Fin

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