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[RP fermé] L'émotion nous égare : c'est son principal mérite

Alphonse_tabouret
(*) Oscar Wilde


Orphée : N’accusez pas la vie… « La Vie », cela ne veut rien dire. C’est moi, c’est moi seul…
Mr Henri : Toi seul. Comme tu es orgueilleux…
Anouilh, Eurydice





L’heure était indécente et il le savait.
Il avait essayé de trouver le sommeil sans succès depuis plusieurs nuits, chaque heure de repos qui le cueillait le rejetant aux portes d’un réveil plus ensablé que le précédent, alors, simple dans ses analyses quand elles le poussaient à partir chercher des réponses dans les racines les plus profondes de son malaise, il avait choisi les femmes pour écorner le temps jusqu’à l’abrutissement. Cela avait été un échec cuisant, il s’en était rendu compte au moment même où la catin avait atterri sur ses genoux en lui tendant une bouche pourtant si joliment ronde qu’elle invitait à lui faire égrener toutes les voyelles de l’alphabet. Le brun avait donc choisi l’alcool comme dernière possibilité, et il se rendait compte, à trois heures passées, au creux de cette nuit bercée des embruns que portait la mer alourdie d’écume, que cela n’avait pas suffi.
Désespérément sobre quand il empestait l’alcool, odieusement conscient de ses tempes qui se vrillaient dès que la courbe du ventre de la Di Favara s’y dessinait, il avait stoppé sa course devant une porte abritant certainement le sommeil de la gitane…

Le chemin qui les avait menés là Axelle et lui, les avaient sauvés d’eux même en les arrachant aux terres qui les voyaient l’un et l’autre dépérir pour des raisons qui, si elles n’étaient pas les mêmes, jumelaient le parfum nauséeux d’un passé dont on ne veut plus. Les chemins rafraichis des bois et de sentiers empruntés pour rejoindre l’océan avaient un instant chassés les ombres dansantes au creux de leurs esprits, et ils avaient survécu à leur propre rage, premiers surpris d’une telle victoire quand ils s’apprêtaient pourtant à rendre les armes.
Naïfs peut être, ni l’un ni l’autre n’avait eu envie de remettre cette possibilité en question, et la vie, lentement avait pris son cours au creux des terres bretonnes, landes vertes battues par un vent doucement salé et rocailles grises se jetant en pente raides et déchiquetées dans un ressac bouillonnant… La puissance des éléments avaient réussi à apaiser le jeune homme un temps, et les courriers de la blonde duchesse, s’ils l’avaient égratigné, n’avaient pas eu raison de son flegme jusqu’à l’arrivage du dernier pli.
Maltea était grosse. De lui ou d’un autre, au fond, cela importait peu, croyait il encore, définitivement sot et immature lorsqu’il s’agissait de lui et de ses propres sentiments. Habile à déceler les failles et les ouvertures chez les autres, il n’en demeurait pas moins d’une ignorance totale sur ses propres aspirations, refusant avec une autorité pleine le moindre débordement capable de le faire chalouper, et de ce fait, se laissait porter , au gré d’un chaos volontaire où seul le fanion de son égoïsme forcené flottait au vent.
Il se savait et se voulait radié de l’ombre proche de Maltea, fautif incontestable d’avoir trop admiré une femme qui n’était pas pour lui, déserteur proche de la noyade quand Axelle s’était présentée à lui le ventre plat, délivrée de son agonie et désormais, peut être coupable du bâtard qui croissait dans le ventre de Sa Grâce. Si Alphonse se refusait de croire que la vie qu’abritait la Di Favara était de sa responsabilité, il n’arrivait pas à se départir de cette fébrilité neuve qui l’agitait dés lors.
Le visage du brun affichait en ce moment même toute sa défaite dans le sourire vaincu qui flottait fantasmatiquement à ses lèvres pales, parfumées des accents d’un miel alcoolisé. Il avait cru pouvoir affronter cela seul, et n’y était pas arrivé, orphelin d’âme, mal-formé dès lors qu’il s’agissait du cœur, méfiant à la façon des chats qui redoutent le collier, sage comme les chiens qui ont connu le bâton, prudent comme ceux qui ont aimé et qui ont perdu… Sa main toqua doucement à la porte baignant dans l’ombre claire du couloir tandis qu’il appelait, à mi-voix, une épaule appuyée au mur jouxtant l’encadrement :

-Axelle ?
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Axelle
La chambrée était fraiche et agréable, sans ostentation, mais fleurant bon l’air du large quand les draps blancs évoquaient les voiles des navires se découpant loin à l’horizon. La Bestiole s’y sentait bien et en se penchant à la fenêtre elle aimait, avant de se coucher, flâner à regarder l’océan gris, frisé de moutons blancs s’étendant à perte de vue, derrière le clocher. Elle connaissait la mer bleue et tranquille et découvrait l’océan, plus chahuteur, mais les effluves de sel ravivait ses souvenirs bien plus qu’elle ne l’aurait envisagé.

Si elle aimait cette petite chambrée baignée d’embruns, elle n’y séjournait pourtant que peu, se levant tôt pour crapahuter sur les rochers, agaçant les bernard l'hermite d’un doigt amusé de les voir s’offusquer et tenter de se cacher dans les méandres des pierres pour les plus malins, quand les autres, idiots, se pensaient invisibles sous leurs coquilles dérobées. Le plus amusant était le choix de leurs coquilles. Les modestes, choisissaient un logement trop petit pour eux, d’où malgré leurs efforts ils débordaient, et d’autres, minuscules crevettes jouant les gros bras pour trainer un bulot orgueilleux. Elle pouvait passer des heures à les observer quand elle ne courrait pas les bois, trouvant toujours le temps d’une leçon de natation ou tout autre prétexte pour passer du temps avec le flamand, même si depuis quelques jours, ses traits tirés l’inquiétait en silence.

Ce soir, comme tous les autres, épuisée par ses escapades exploratrices et par cette vie nouvelle que doucement elle s’appropriait, le repas de poissons -dont elle commençait pourtant à ne plus supporter l’odeur- englouti, la soirée ne s’était pas prolongée plus que de raison, comptant ses visites en taverne avec une parcimonie presque religieuse tant elle avait besoin de calme pour consolider le château encore branlant que pierre après pierre elle édifiait méticuleusement sur les ruines de son passé. Et le drap frais à sa joue n’avait pas tardé à l’entrainer au bord d’un autre littoral, baigné de rires d’enfants, du tintement d’un bracelet de pacotille et des yeux trop bleus de son petit frère râlant de n’être pas assez rapide pour échapper à l’épervier.

« Axelle ? »

Le soleil se coucha soudain trop vite et la Bestiole se vit plonger au milieu des ronflements désordonnés de ses frères. De tous, sauf de Maric, qui du haut des ses cinq ans quand elle frisait péniblement les neufs, tirait sur son bras chétif en l’alpaguant de ses yeux bleus. Froissement de tissu et les boucles brunes se firent la malle sous le drap blanc que la brise invitée par la fenêtre ouverte ondulait doucement.


Maric ! Ferme là et laisse-moi pioncer !


Mais le regard bleu s’effilocha, outré d’être ainsi rabroué, surtout quand il était mort… Mort. Lentement les ronflements de la fratrie retrouvèrent le roulement régulier des vagues quand la voix n’avait plus rien d’enfantine. Sous son abri blanc elle cligna des yeux, laissant la réalité reprendre doucement ses droits. Pourtant, rien n’était vraiment logique, cette voix à cette heure était plus que surprenante. Alphonse. Jamais il n’avait toqué sa porte à l’improviste de la nuit, jamais avant que le soleil n’ait décidé lui aussi d’ouvrir un œil. La surprise était suffisante pour chasser les dernières traces d’engourdissement tout en déclenchant une alarme diffuse entre ses tempes brunes. Elle se leva, cheveux en bataille et chemise de guingois pour ouvrir la porte, se frottant les yeux tout en observant un instant la silhouette nonchalante de son amant. Faire diversion, cacher son trouble, ne pas montrer qu’elle devinait que la visite n’augurait rien de léger quand Alphonse faisait une entorse à leurs règles tacites.

Z’auriez pu m’prévenir qu’on r 'prenait la route c’tte nuit. J’suis pas prête ! Puis s’écartant pour le laisser entrer, sachant parfaitement qu’aucun départ n’était prévu de sitôt entrez, la porte est pas confortable.et doucement sa main, menue, glissa dans celle du flamand.
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Alphonse_tabouret
Derrière la porte, un bruissement de draps, léger mais vif, signalant que l’on s’extirpait des draps ensommeillés avant que les petits pas d’Axelle, aériens toujours, frôlant à peine le sol, ne retentissent à la façon d’une aube chaude pour le jeune homme.
Il avait hésité, longtemps, avant de toquer là, avait repoussé l’idée plusieurs fois jusqu’à ce qu’elle le cloue au sol, comme une évidence au parfum de dernière chance et encore à cet instant ci tandis que la porte restait close, il hésita à rebrousser chemin, à disparaitre, chat de gouttière, dans une ombre salvatrice, mais acculé par la force de ces choses dont il ne mesurait plus la puissance, il resta là, immobile, statue pétrie d’envies contradictoires, voyant sa dernière chance de fuite s’étioler au fur et à mesure que la porte s’ouvrait.
Les yeux encore bordés d’un sommeil duquel il l’avait extirpée, une menotte brune frottant un œil pour chasser les dernières effluves d’un moelleux qui n’appartient qu’à la nuit, la gitane apparut, l’épaule ronde découverte par le bâillement de sa chemise, une moue inquiète, lovée sous celle du réveil.


Z’auriez pu m’prévenir qu’on r 'prenait la route c’tte nuit. J’suis pas prête!...entrez, la porte est pas confortable.

La silhouette fluette de la brune s’effaça , et ses jambes, résolues bien avant lui, son corps ayant toujours su mieux que ses tempes ce dont il avait besoin, passèrent la ligne imaginaire d’un monde pourtant réel : le leur.
S’il avait refusé de s’expliquer pourquoi l’équilibre entre lui et la danseuse était à ce point aussi solide que volatile, il n’en n’avait pas moins compris l’importance vitale qu’il avait eu ces derniers mois, et frileux, taiseux dès lors qu’il s’agissait de mettre des mots sur les choses et de les rendre de ce fait étrangement plus vraies, plus simples, peut-être même plus banales, avait finalement accepté qu’Axelle soit de celles dont la simple existence était un point fixe auquel se raccrocher par plaisir, par envie, ou par dérive. Leur monde à eux était fait de silences complices, de gestes craintifs mais intimes, d'étreintes aussi animales que tendres, d’aveux offerts comme des perles rares, et étonnamment, secrets mais honnêtes, ils se nourrissaient à cet étrange manège tout empreint d’un respect joliment trouble d’affection.


-Nul besoin de vous précipiter sur vos malles, la route attendra d’autres voyageurs cette nuit, lui confia-t-il dans un sourire pâle mais sincère en cueillant de ses prunelles noires sa silhouette vaporeuse, toute engourdie du rêve, toute en amplitude dans cette chemise qui effaçait ses courbes graciles et fuselées pour mieux les suggérer à la vue de ses jambes parfaites. Ses doigts se nouèrent plus fort à ceux qu’elle avait glissé aux siens tandis qu’il mettait un pied dans la chambre, et, trouvant dans la douceur de sa peau les prémices de cet apaisement après lequel il courrait depuis plusieurs jours, l’attira contre lui quand elle eut refermé la porte derrière eux, embrassant simplement son front avant de s’écarter d’un pas pour lui confier à mi-voix : Je suis désolé de vous avoir réveillé…Je … je n’arrive pas à dormir … Il commençait par la fin, incapable de mettre en ordre la cohorte de pensées qui l’assaillait et le menait à ces insomnies lancinantes. Me permettriez-vous… Ses onyx s’effritèrent d’une angoisse neuve… Jamais ces mots-là n’étaient sortis de sa bouche, jamais il n’en avait eu besoin, jusqu’alors bercé par la certitude égoïste que le Lion veillait sur ses nuits les plus sages et les plus dissolues, dans sa démonstration tranquille de l’absolu. Mais Quentin était mort, emportant avec lui, la foi la plus souveraine, laissant derrière lui un embryon de vie qui avait le parfum d’un voile rouge claquant dans les hauteurs de Notre Dame. Axelle l’avait sauvé une fois… Pouvait-elle seulement l’épargner à défaut de récidiver, uniquement pour ce soir-là…Un sourire étira difficilement ses lèvres sans une once de concupiscence, quand résonnait dans le coton de ses pensées, la griffe du chat grattant la porte de sa maison… Me permettriez-vous de rester avec vous cette nuit ?
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Axelle
[Dans le souffle d´un vent géant
Dans le sourire du printemps
Quand tu voudras je serai là]*



Une pression plus forte au fil de ses doigts, un baiser chaste à son front, et des mots singulièrement hésitants qui l’ébranlèrent aussi surement que si la terre se dérobait sous ses pieds. Mots si anodins en apparence pour tout autre que pour eux deux, dont le sourire visiblement contraint les accompagnant ne parvint qu’à accroitre l’alarme.

« Je suis désolé de vous avoir réveillé…Je … je n’arrive pas à dormir … Me permettriez-vous… Me permettriez-vous de rester avec vous cette nuit ? »


Là devant elle, pétri d’un tourment palpable même si les causes lui échappaient, Alphonse se faisant enfant malmené et pataud, avide d’être bercé et réconforté. Trop touchant pour ne pas en être écorchée. Cet aveu, en autres circonstances, l’aurait remplie de bonheur quand il lui offrait sur un plateau d’argent la preuve indéniable de sa confiance pleine et entière, si rare, dénuée de tout artifice, presque brutale. Pourtant, elle ne sourit pas.

S’ils avaient déjà partagé quelques heures de sommeil, elles n’avaient été qu’accidentelles, épuisés tous deux de trop d’émotions. Elle savait la Bestiole, ô combien le flamand gardait ses nuits et l’abandon du sommeil pour lui seul. Elle, dont l’enfance avait été bercée dans la promiscuité la plus accablante n’avait pas compris au début. Puis au fil du temps, elle avait accepté sans mal cette retenue, respectant son intimité sans plus se poser de questions, l’intégrant aux règles toujours tues qui consolidaient jours après jours leurs liens orphelins d’adjectifs. Et de quelques mots, Alphonse brisait cette règle dans un fracas affolant. Qui diable avait pu le blesser au point de le précipiter dans un tel retranchement ? Un frisson de colère fugitif glissa à sa nuque. Maudit soit ce qui l’égratignait au point d’arracher le fauve à sa tranquillité pour le mener ainsi jusqu’à elle, tel un ultime recours.

Taiseuse, elle l’entraina vers le lit, s’y asseyant sans lui lâcher la main, la cervelle chahutée de sentiments si contradictoires qu’il lui fallut un moment pour tenter d’y remettre un peu d’ordre.


Quand j’étais gamine, commença t’elle d’une voix posée, le regard fixé sur le bout de ses pieds reposant sagement sur le plancher de bois, souvent, j’arrivais pas à dormir, trop d’ronflements, trop chaud, trop d’doutes, trop de trop simplement. Elle remonta le museau, sans portant le regarder encore, laissant ses amandes noires se perdre dans la lueur blanche de la lune. ‘Lors en catimini, j’sortais. Dans la cour, y avait un figuier, aux ramures enchevêtrées, plus vieux et tordu qu’ma grand-mère. Mais j’l’aimais tout autant qu’elle, un sourire fugace arqua ses lèvres. ‘Lors j’grimpais à ses branches, jusqu’à ma favorite sur l’laquelle j’m’allongeais. L’était pas confortable, c’m’égratignait les coudes et les genoux et faisait mal au ventre, mais j’y étais bien. Mieux qu’partout ailleurs même. J’voyais les lumières du village au loin, pis les insectes chantaient d’jolies chansons. Pis surtout, à c’endroit précis, les branchages s’entremêlaient si bien qu’j’y voyais l’profil joufflu d’un homme. Un petit rire nostalgique s’échappa de ses lèvres, j’y avais même donné un nom, Bacchante, cause qu’quand y avait un peu d’vent, une branche frémissait et donnait l’impression d’une longue moustache ondulante. Elle se tut un instant plein de souvenirs avant de plonger au cœur des onyx d’Alphonse, fourrageant sans remord dans leur lueur. Pis à voix basse, pour qu’personne m’entende, j’y racontais tout d’mes craintes, d’mes incertitudes à Bacchante. J’savais qu’il écouterait, patiemment, sans rien juger, sans condamner, sans m’faire les gros yeux ou d’leçon d’morale à 3 deniers. L’ombre d’un sourire rassurant glissa à sa bouche. Et souvent, avant même qu’j’ai eu fini d’tout lui dire, j’m’endormais.

Et sans lâcher sa main, elle recula sur les draps blancs, à demi adossée au mur blanchi de chaux.

Viens.

Elle n’en dit pas davantage, tirant doucement la patte du chat perdu pour qu’il se pelotonne au lin, dans leur cocon de fils soie.


Tu as fait le plus difficile Alphonse, n’aies plus peur.




*Je serai là, Johnny Hallyday

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Alphonse_tabouret
Il suivit la main qui le guidait vers le lit, ne s’offusquant pas du silence premier de la gitane, sachant que les mots entre eux ne venaient que lorsqu’ils ne s’y attendaient pas, subits, toujours, maladroits souvent, mais jamais de trop. Aussi, quand la voix de la danseuse perça enfin, il l’ écouta, attentif, chaque syllabe que sa voix chaude égrenait, chaque mouvement arrondissant ses phrases d’une intonation bien précise, lisant dans cette fable qu’elle lui livrait, les sens premiers qu’elle y mettait, le message qu’il fallait savoir entendre.
Face à lui, toujours debout, la main nouée à la sienne, il suivait des yeux le fil de son visage, les tempes toujours hantées de gribouillages enfantins colorés dès qu’elle parlait de son enfance. Il savait pourtant que sous l’éclat des teintes, l’encre était bien noire, mais il ne pouvait se départir cette imagerie que faisait naitre la brune dans ses associations de pensées. Axelle était la vie, même brisée, même à genoux… Elle s’était relevée à chaque fois, chancelante mais forte, déterminée, éclaboussant de couleurs autour d’elle la grisaille de ses murs et quand elle releva enfin le nez vers lui, elle le trouva avec un sourire tendre aux lèvres en la regardant.


... Pis à voix basse, pour qu’personne m’entende, j’y racontais tout d’mes craintes, d’mes incertitudes à Bacchante. J’savais qu’il écouterait, patiemment, sans rien juger, sans condamner, sans m’faire les gros yeux ou d’leçon d’morale à 3 deniers. Et souvent, avant même qu’j’ai eu fini d’tout lui dire, j’m’endormais.


Un silence, un souffle.

Viens., finit elle par dire, reculant contre le mur, lui laissant la place nécessaire, sa main ancrée à la sienne et, le chat se déchaussant, suivit le mouvement, glissant un genou sur le lit, et vint se nicher contre sa maitresse, une moue plus malicieuse qu’il ne l’aurait espéré aux lèvres en se permettant le luxe de faire son nid, enfouissant sa tête contre son ventre, et respirant son odeur fleurie d’un sommeil interrompu.

Il soupira, laissant le silence s’étendre un peu, retrouvant presque le bruit des cigales qui écrasaient la Ruche dans ses mois les plus estivaux dans les vibrations du cœur d’Axelle, et s’abandonna quelques instants à ce lit qui n’était pas à lui, pire, celui d’une autre, à la chaleur réconfortante de la bestiole , vibrante jusque dans sa douceur quand elle savait exploser de mille feux.


-Mon père était un mauvais père, commença-t-il enfin, fermant les yeux, et si je suis bien conscient de n’avoir pas été le fils qu’il espérait… je suis quand même certain de valoir bien plus cher que mon imbécile de frère… Un sourire étira sa moue, modulant sa voix d’une teinte amusée d’une revanche purement fratricide. Je connais la plus part de mes défauts, tu sais, et n’en réfute aucun… Je n’ai jamais pensé à ce que je deviendrais, et dans ces cas-là, c’est tellement plus simple d’être ce que l’on veut… Ses doigts s’agrippèrent brièvement plus fort à ceux de la brune, laissant un silence s’installer avant de poursuivre, tissant enfin un fil logique au creux de ses mots. Sa Grâce est enceinte… Nul besoin de la citer, Axelle savait pertinemment de qui il parlait. De moi peut-être, mais plus probablement de son mari, rajouta-t-il, sobrement, étouffant dès qu’il le pouvait cette frustration qui lui tenait les tripes à l’idée que cet enfant soit légitime… qu’importe au fond… rajouta-t-il, étrangement sincère, car tout autant que ce bâtard qui pointait le nez, c’était cette faim de paternité qui avait bougé dans son sommeil, insidieuse, mais, étrangement, à cette heure de la nuit, dans le nid douillet des draps de la gitane, tout prenait une ampleur simple, dénuée de jugements, et ce qu’il y avait de plus laid se dévêtait de ses parures pour apparaitre nu, brut, et déroutant. Faisant pivoter sa tête, Alphonse chercha les prunelles sombres de la danseuse, affichant la moue contrariée juvénile de laquelle il était difficile de démêler les affres du trouble de son caprice le plus irrésistible et demanda, presque sur le ton d’un défi enfantin: Axelle, ne me mens pas… Ferais-je un bon père ?
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Axelle
Et le chat, presque docile se pelotonna, patte de velours à son ventre, prenant le soin de se déchausser quand d’autres auraient souillé, négligents, ses draps de la boue de leur bottes. Alphonse était respectueux jusqu’à des détails dont certainement il n’avait pas même conscience tant ils étaient ancrés en lui. Pourtant, dans le mutisme le plus absolu, Axelle notait chacun d’entre eux, perfectionnisme des détails qu’elle cachait sous ses allures primesautières. Se doutait-il, le libertin, que chacun de ses gestes, des ses mots, étaient à ce point étudiés ? Que la somme de tous ces détails anodins en apparence lui avait donné le droit, cette nuit, d’être accueilli sans le moindre grognement quand il rompait son sommeil ? Que c’étaient toutes ses attentions délicates qui, brodées les unes avec les autres, permettaient à la Bestiole d’accepter l’inacceptable, et plus encore, de construire autour d’eux ce refuge où rien, hors les sentiments et le bien de l’autre n’avait de prise ? Enchevêtrement de fils indémêlables ou bulle de savon glissante, c’était paradoxalement dans la fragilité et la légèreté que leur cocon puisait toute sa force.

Le chat fignolait sa place, tant contre son ventre que dans la vie de la Bestiole et un moment, elle crut qu’il allait rester muet quant aux les questions qui l’agitaient. Ses premières paroles glissèrent dans le calme de la nuit, sans qu’Axelle ne réagisse, ayant déjà entendu parler de ce père même si le frère était une nouveauté. Le tutoiement si rare la fit doucement sourire, preuve inaccoutumée si tant était qu’il en faille une supplémentaire, quand le flamand se livrait sans retenue, posant mot après mot l’introduction au glas qui sonnait déjà.

« Sa Grâce est enceinte… »


Les mots qui suivirent, elle ne les entendit pas. Sa respiration se brisa et que son cœur sauta un battement quand elle se tendit perceptiblement. Mais non pas à cause de la nouvelle même. Si Alphonse savait ses défauts, la brune les savait tout autant, et il était évident qu’un jour ou l’autre, l’une de ses conquêtes enfanterait de lui. Que ce soit la blonde ou une autre, Axelle s’en moquait éperdument. Elle ne la connaissait pas et restait indifférente. La gitane n’avait beau être que ce qu’elle était, soit rien, elle n’en gardait pas moins la liberté inébranlable de poser son attention sur qui elle le souhaitait, gueux ou nobles, appréciant les uns à la même hauteur que les autres, raillant les couronnes avec autant de mépris que les poux. Ce qui la tétanisa fut toute la cohorte de sa propre souffrance que la simple annonce suffit à désensabler de la mince pellicule d’oubli dont elle s’acharnait depuis son départ de Lyon à tisser la toile, araignée laborieuse. L’espace d’un instant qui lui sembla s’éterniser avec une cruauté rare, elle suffoqua, silencieuse, le visage de sa fille et les pleurs de cet enfant inconnu tonnant entre ses tempes et lui vrillant le ventre où reposait le chat qui, aveugle du fait de son propre mutisme obstiné, ne mesurait pas l’écho du coup de griffe qu’il infligeait involontairement.

"Axelle, ne me mens pas… Ferais-je un bon père ?"


Les mots du brun s’insinuèrent à sa cervelle, surprenants, presque qu’incongrus dans sa bouche. A n’en pas douter un témoin se serait esclaffé de voir ces deux êtres, si sûrs d’eux en public être à ce point claudiquant, handicapés par le poids de sentiments trop lourds pour eux, si encombrants qu’ils se révélaient incapables de savoir par quel bout les attraper, se contentant pour la plupart du temps de les balayer aux regards curieux de nonchalance pour lui, de facéties pour elle. Et prenant une grande goulée d’air quand les onyx cherchaient ses amandes, elle laissa flotter un long moment de silence pour refaire surface. Enfin, elle baissa les yeux mais seule sa main lui répondit, venant se poser sur le front chahuté de doutes, le caressant de la base du nez droit à la naissance des mèches brune, légère, comme pour chasser les affres qui s’escrimaient à le froisser.


Je n’t’mens jamais Alphonse.
Elle lui sourit doucement et ajouta à voix basse, pas pour c’qui compte. T’l’sais pas vrai ? Oui, il le savait. Même si elle n’avait jamais été énoncée à voix haute, cette règle était la première de toutes entre les deux amants. Les yeux perdus sur le front choyé, elle réfléchit avant de poursuivre, hésitante. J’sais pas c'qu’est un bon père. L’mien a été mauvais itou. Fel… sa voix s’enroua, se brisant presque à sa gorge quand pour la première depuis des mois elle prononçait son nom. Nom qui en outre jamais n’avait franchi le seuil de ses lèvres devant le flamand. Fel… j’espère qu’il le sera, elle détourna un instant la tête, chassant comme elle pouvait un regard trop brillant de doutes et de colère, au moins pour faire oublier la mère que j’n’suis pas. Et elle se surprit elle-même à réaliser que ces mots la soulageaient, qu’énoncés à voix haute leur sens s’appropriait plus facilement et s’adoucissait quelque peu. Curieusement allégée d’un poids quand c’est lui qui venait chercher de l’aide, elle s’engouffra toute entière dans le regard de soie noir. Mais j’pense qu’l’fait d’t’poser la question est un bon début, t’crois pas ? Et moi, la question qu’m’pose est, c’quoi un bon père pour toi ?
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Alphonse_tabouret
Égoïste fatal dont la tête était pleine de cette insoluble question, Alphonse avait volontairement écarté de son point de vue le ventre encore rond de la danseuse quelques semaines plus tôt, et si peu enclin à ce qu’on lui prête l’attention que patiente, elle lui offrait, avait cédé à un raisonnement maladroit, dénué de tout tact.
Il s’en rendit pas compte, odieusement inattentif jusqu’à ce cœur qui pourtant se figea une seconde au fil de son discours et dont le rythme lancinant reprit un instant ébréché par sa désinvolture à poser ce sujet pourtant délicat au creux de leur cocon. Les doigts fins de la danseuse vinrent appliquer le baume de sa présence par une caresse faite pour apaiser les chats, et le museau du jeune homme se détendit sous cette attention tandis qu’elle prenait la parole.


Je n’t’mens jamais Alphonse. Pas pour c’qui compte. T’l’sais pas vrai ?

Le sourire du flamand répondit à cette affirmation. Il n’avait jamais menti à Axelle, n’en avait jamais eu envie, et s’il taisait les choses, ce n’était pas par peur de la vérité, mais parce que certains mondes ne cohabitaient tout simplement pas. Axelle lui accordait tout en contrepartie de ce qu’il ne concevait même pas de lui refuser, et les mots entre eux, s’ils avaient toujours été peu nombreux, ne brandissaient que plus haut leur vérité. Ce que certains auraient pu taxer de facile, il leur aurait répondu qu’il en était de même pour la gitane et que jamais il ne lui avait demandé le moindre compte, pas même lorsqu’elle s’était présentée à lui, maigre comme un clou, sa main fracturée et tout juste bandée, ni lorsqu’elle avait eu cette lubie d’aller renaitre dans le sang de la guerre, encore moins quand elle était apparue grosse de son mari quelques mois juste après l’avoir piétiné de vie sur toits de Notre Dame... Les faits les liaient indubitablement, eux qui ne se quittaient que pour se retrouver depuis leur première rencontre bourguignonne, et les vies dissolues qu’ils avaient entrepris de lier portaient forcément les séquelles de leurs errances respectives. Pourtant, aucune pierre ne savait se désassembler du tout et même la plus amère prenait sa place, utile dans le nid qu’ils avaient bâti sans même y prêter attention, friands de cet équilibre qui put paraitre instable quand il tenait contre les pires bourrasques que la vie avait pu leur réserver.

J’sais pas c'qu’est un bon père. L’mien a été mauvais itou. Fel… j’espère qu’il le sera…

L’oreille du félin se tendit, percevant le souffle qui un instant, ne passait plus à la gorge, les méandres de ses tempes soudainement illuminées d’un nom qui entre eux n’avait jamais été prononcé et qui apparaissait dans la fuite parisienne à laquelle elle l’avait jeté en pâture, à l’alliance qui avait un temps orné son doigt, puis son cou, et qu’elle portait désormais, discrète à la manière d’une fantaisie qu’il savait pourtant terriblement sentimentale.

…au moins pour faire oublier la mère que j’n’suis pas., poursuivit elle quand il prenait la main gitane à qui dessinait à son front pour y dispenser un baiser au creux de la paume, tendre, frais, se voulant rassurant. Mais j’pense qu’l’fait d’t’poser la question est un bon début, t’crois pas ? Et moi, la question qu’m’pose est, c’quoi un bon père pour toi ?, demanda-t-elle enfin, le laissant balayé par cette simple interrogation.

-Je ne sais pas, commença-t-il en plissant le front, comme soumis à un problème auquel il n’avait jamais réfléchi, détaché de tout lorsqu’il ne s’agissait pas de ses envies immédiates ou de ses désirs … J’imagine… j’imagine qu’un bon père aime son enfant au point de ne lui poser des chaines que par devoir et jamais par envie, fit il enfin en se souvenant de cette première fois où le rire de son père l’avait mortifié de peur, de cet instant précis où il avait compris qu’il ne serait qu’un jouet à la solde de son ambition sans aucune autre échappatoire que la servitude apparente pour jouir en toute quiétude de ses rares moments de liberté, et cela avait plutôt bien marché, jusqu’à cette nuit fatidique tout du moins…. J’imagine, osa-t-il enchainer, comme libéré lui aussi d’un poids à dire tout simplement les choses à l’oreille qui écoute sans autre ambition que celle du partage,… qu’il s’agit de s’émerveiller de ce qu’il est et pas de ce que l’on voudrait qu’il soit… S’agitant, sans s’en rendre compte, le brun poursuivit, un début de sourire apparaissant à ses lèvres jusque-là vindicatives… j’imagine qu’il s’agit de prendre soin d’un tout, comme d’une parenthèse qu’on ouvrirait sur le monde pour le rendre plus beau… Ah, soupira-t-il après un silence en portant une main à ses yeux, les fermant à l’ombre de sa paume tiède quand le pouce et l’index massaient de concert l’aube de ses tempes …quelle idiotie… poursuivit-il sans pouvoir réprimer le sourire amusé à ses lèvres à cette étrange fatalité… Il ôta sa senestre de son regard pour lever ses onyx sur la brune, curieusement délassé. La senestre attrapa une boucle qu’il amena à son nez pour la respirer… je me sens plus responsable rien que d’en parler… rassure moi, demanda-t-il en faisant une moue faussement inquiète… Je n’ai pas l’air vieux et respectable, au moins ?

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Axelle
La paume charmée des lèvres douces et calmes reprenait ses lentes volutes au front du fauve devenu matou pour une nuit dont la voix, bien que légèrement hésitante, s’élevait claire dans la chambrée bercée de la marée montante.

« Je ne sais pas, … J’imagine… j’imagine qu’un bon père aime son enfant au point de ne lui poser des chaines que par devoir et jamais par envie … qu’il s’agit de s’émerveiller de ce qu’il est et pas de ce que l’on voudrait qu’il soit… j’imagine qu’il s’agit de prendre soin d’un tout, comme d’une parenthèse qu’on ouvrirait sur le monde pour le rendre plus beau… »

Alors qu’il parlait, le museau retroussé vers le plafond, la silhouette trapue de son père s’invita aux pupilles de la Bestiole. Ecrasée de chaleur, elle semblait trembler sous le chapeau cachant le regard noir et tranchant. Ce regard qui l’effrayait à la même hauteur qu’elle avait espéré qu’un jour il se pose sur elle. Ce regard dont elle avait hérité au même titre que ce sourire trop blanc sur la peau brune de soleil qui dérapait, souvent ironique et manipulateur rarement bienveillant et honnête chez lui, vers la droite. En fait, ce sourire, jamais elle ne l’avait vu de face, toujours adressé à d’autres dont elle, transparente malgré les écus qu’elle faisait tinter sur la table paternelle la soirée venue, s’était toujours vu privée. Les mots Alphonse glissaient, pleins du sens des rêves quand elle, gamine, se serait estimée déjà si heureuse d’exister au regard de ce père. Père dont elle ne parvenait à déterminer si elle l’adorait au même tire que ces chiens abandonnés assoiffés de la tendresse d’un maitre qui les repousse, ou si simplement, et tellement plus facile finalement, elle le haïssait. Et sous l’esquisse que dressait Alphonse, elle ferma les yeux, imaginant son vieux être un bon père, et sourit furtivement.

« Ah, …quelle idiotie… je me sens plus responsable rien que d’en parler… rassure moi, Je n’ai pas l’air vieux et respectable, au moins ? »


Tirée de son phantasme d’enfant, elle regarda Alphonse, moustache ondulante sous le nez, et dut se mordre les joues pour ne pas exploser d’un rire joyeux et sincèrement amusé. Laissant l’hilarité se calmer, elle se dessina un visage tourmenté et fataliste.


Comment t’dire ça… elle tortilla le museau, l’air vraiment embarrassé, le choix est réduit. J’crois qu’j’aurais vraiment aimé avoir un père comme tu dis, mais vrai s’tu dois t’trimballer cette mine moustachue… elle roula des yeux. C’pas possible, vraiment pas, j’crois qu’t’as pas le choix, t’faudra être un mauvais père. L’soucis, c’est qu’j’crois qu’t’as tout bon et qu’t’es condamné à t’laisser pousser la moustache, j’suis vraiment navrée. Elle parvint à garder son sérieux un moment encore, guettant les réactions du flamand avant de rire, incapable de tenir plus longtemps et se tortilla pour poser un baiser mutin sur la truffe féline. Assagie, elle lui sourit doucement rêveuse. Oui, un père comme ça, j’aurais aimé en avoir un. Un père qui souffle sur ton genou quand t’es tombé. Qui t’prend la main et t’emmène en ballade, loin, rien qu’lui et toi, pis sur le retour, quand t’as mal aux jambes, qu’y t’prends sur ses épaules, pis qui grogne gentiment quand tu lui fiches tes doigts dans les narines ou les oreilles cause qu’faut bien s’agripper quelque part. Elle hocha la tête, acquiesçant à ses propres paroles. Un père qui t’apprend à nager et à monter sur un canasson, puis qu’a les yeux qui brillent d’fierté quand t’y arrives. Son sourire s’étira encore, les yeux flous. Et puis un père, qu’le jour sa mort, t’sais pas trop si tes yeux doivent sourire d’tous les souvenirs qu’y t’a offert, ou pleurer d’plus jamais en avoir d’nouveaux. Elle rebaissa ses billes noires vers Alphonse, le sourire flottant toujours sur ses lèvres, pis comme ça, l’jour où c’est à toi d’avoir des gamins, t’as juste à t’dire, j’veux être comme mon père. J’crois qu’c’est ça qu’j'aurais aimé, oui. Tout c’que t’as dit. Et la main, distraite, s’enfouit dans les cheveux d’Alphonse s’apprêtant à y prolonger ses caresses quand un grognement l’interrompit. Comme une gamine prise à faire une bêtise, elle la retira aussi vite, la replaçant sagement sur le front, et goguenarde ajouta, pour le grognement, t’es d’jà au point en tout cas !
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Alphonse_tabouret
Le rire contenu de la gitane lui répondit, arrachant à ses lèvres un sourire immédiat quand elle tachait de reprendre consistance, lui faisant brièvement regretter qu’il n’ait pas fait trembler le silence à plus de vingt mètres à la ronde parce que tout simplement, sa maitresse avait, trouvait il, un rire adorable.

Comment t’dire ça… la moue de la gitane se tordit, comme en proie à faire une balance, le choix est réduit. J’crois qu’j’aurais vraiment aimé avoir un père comme tu dis, mais vrai s’tu dois t’trimballer cette mine moustachue… Il appuya d’un doigt sous son nez pour faire tenir sa moustache improvisé et tenta d’aborder la mine imbue du fier poilu quand elle roulait des yeux, poursuivant : C’pas possible, vraiment pas, j’crois qu’t’as pas le choix, t’faudra être un mauvais père. L’soucis, c’est qu’j’crois qu’t’as tout bon et qu’t’es condamné à t’laisser pousser la moustache, j’suis vraiment navrée.

-Tu exagères, la taquina-t-il à mi-voix quand elle déposait un baiser à son nez… Je suis persuadé que cela me va aussi bien que t’allais la tonsure… avant qu’elle ne poursuive à égrener un regret auquel il n’avait jamais songé et qui le plongea quelques secondes dans un saisissement muet. Il n’avait jamais imaginé un autre père que le sien, et s’en rendit compte pour la première fois à cet instant ci… Il l’avait souhaité mort quelque fois, avait poussé une seule fois ses pensées jusqu’à imaginer ce qui se passerait s’il lui répondait quand il s’agissait surtout de se taire, et n’avait jamais été plus loin que ça. Tortionnaire privé, intime et pourtant si indiffèrent, le patriarche de la famille avait quand même toujours eu assez d’emprise sur son fils pour que celui-ci ne songe même pas à vivre dans un monde où il serait père et non plus bourreau, et ce fut dans un réflexe distrait que, sentant les doigts de la gitane venir s’enfouir dans ses cheveux, il grogna, distinctement, ce geste l’horripilant depuis qu’il était en âge d’y déceler la trace de la compassion.
Combien de catins avaient passé leurs mains parfumées à outrance dans ses cheveux bruns pour le consoler de ce père le laissant au beau milieu d’un salon rempli de putains où aucun spectacle n’était dédié aux enfants et combien de fois avait-il dû se contenter de serrer des dents avant de pouvoir rejeter ce geste pourtant si doux ? Il revoyait immédiatement leurs bouches trop colorées, et savait d’avance que le vertige de leurs parfums trop forts viendrait le cueillir dans la foulée d’une nausée de souvenirs, mais la vivacité avec laquelle la main de la gitane s’enfuit à sa sourde remontrance le laissa étrangement égratigné.


…pour le grognement, t’es d’jà au point en tout cas !

Axelle ne se fâchait jamais, patiente sans qu’il comprenne pourquoi, légère quand d’autres s‘étaient emportées, solide quand il était vaporeux, et, poussé par une émotion qu’il ne chercha pas à s’expliquer, vaincu mille fois ces derniers jours par la tempête qui s’était abattue sur lui, le chat lentement chercha à l’aveuglette la main de la gitane, et la trouvant, menue au bout de ses doigts chauds, s’en saisit pour la reposer sur sa tête, le ventre à la fois tordu d’une appréhension nauséeuse et imbécile, quand ses tempes pulsaient d’une fièvre apaisée. Pas un mot de plus ne fut ajouté dans le silence confortable de la chambre, rien que la nuit enrobant un instant les deux amants avant que le fauve ne décrète, sincère, à bout, les yeux clos, du bout des lèvres, retrouvant dans ce sursaut d’égoïste pudeur, un brin de morgue flegmatique :


-J’ai sommeil…
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Axelle
Sans qu’elle ne comprenne trop ni le pourquoi ni le comment, sa main gaffeuse d’être trop étourdie sursauta légèrement quand les doigts chauds l’Alphonse s’en emparèrent pour la reposer sur les mèches brunes jusqu’alors interdites. Cette nuit là avait un gout apaisant de permissions, permissions d’autant plus délectables qu’elles retrouveraient leurs limites demain.

Demain, ils se vouvoieraient.
Demain ils dormiraient pas dans les bras l’un de l’autre.
Demain, elle ne perdrait pas ses mains au soyeux de sa chevelure brune.

Etrangement, si la débauche des corps était gouffre, ils préservaient avec un acharnement sidérant quelques détails anodins, voire ridicules pour le tout venant. Pourtant, c’était bel et bien cette distance imposée et voulue qui leur permettait de se retrouver, jour après jour, avec cette fraicheur sans cesse renouvelée.

Elle laissa sa main posée, sagement, sans esquisser le moindre geste, baignant de son regard sombre le visage ombrée du flamand. La bestiole était soupe au lait, prompte à se rebeller, à mordre, à cracher, mais jamais avec ceux qu’elle aimait. Ceux-ci n’avaient droit qu’à des bougonnements et autres grognements plus amusés que colériques. Mais lorsque vraiment ils la blessaient, sa plus sûre réponse était dans la poussière des chemins, le dos irrémédiablement tourné faute d’une simple goutte faisant déborder un vase. Les horreurs qu’elle avait crachées à son époux étaient finalement la preuve irréfutable qu’elle était déjà guérie.

« J’ai sommeil… »


Un sourire doux illumina son visage, quelque soit l’aide qu’elle avait pu lui apporter, au moins était-elle parvenue à lui faire trouver le sommeil.

Endors-toi. Souffla t’elle en déposant un baiser sur son front, puis, se calant dans le lit, caressa ses cheveux tendrement, sans plus rien dire, détournant son regard comme s’il avait été indiscret sur ses paupières déjà presque clauses, pour le laisser divaguer dans la lueur de la nuit. Et ce ne fut que quand la respiration du chat se fit tranquille, qu’à son tour, elle ferma les yeux, sereine sans même qu’elle en chercher la raison, car il n’y avait rien de plus doux que de se laisser égarer par l’émotion.
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