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[RP Fermé] Jouons ! Je suis le chat et toi la souris.

Moran
Septembre 1461 - Montmirail – Chambre d’Auberge.

La plume revancharde noircit le vélin une seconde fois, le frappant de lettres pointues et peu distinguées, dans un bruissement sec et déterminé. L’œil sombre suit les mots qu’il couche avec rapidité dans un calme qui couve toute l’ire du Lisreux. Le grattement grinçant ne s’apaise qu’afin de recharger son outil en encre, tintant contre le métal du récipient sans le ménager davantage.
Il est tard ou tôt, on peut entendre le chant du coq par endroit, le boulanger s’affairer à son four non loin, les saoulards rentrer chez eux en chantonnant, ou d’autres hurlant leur désespoir face à leurs épouses colériques qui refusent de les laisser rentrer. Les catins finissent leur nuit, les gardes laissent le relais à leurs collègues, des cris de nourrissons réveillent leurs géniteurs. Au fond il n’y a jamais autant d’agitation qu’avant l’aurore. La plume cesse un instant ses écrits, le regard distrait par la silhouette qui se dessine entre les draps froissés. Intuitive de cette soudaine observation sur elle, la jeune femme se retourne lascive, le bras semblant le chercher avant qu’elle ne comprenne qu’il a quitté la couche depuis longtemps. Jouant de son charme, la moue semble se retrousser, mi-boudeuse, mi-espiègle, offrant à Moran une invitation toute équivoque. La fille est jolie, peut-être un peu jeune, il n’a pas réellement prêté attention à ce détail. La peau laiteuse a été agréable à caresser, mais après l’avoir observée de son bureau, il n’y trouve guère plus d’attrait. Idem pour les boucles châtaines, qu’il a pourtant tirées sans ménagement dans sa hargne. Celles-ci lui semblent désormais trop fades, pas assez soutenues, pas assez rousses. L’heure de la chair lui est passée. Le grand détourne le regard sans plus de considération et reprend son courrier, ignorant les contestations de son amante.


Rendors-toi, j’ai à faire.

Cette lettre est de la plus haute importance, puisqu’il s’est lancé dans une entreprise machiavélique, rongé par la rancune et l’envie de vengeance qui le brûle. Le feu semble s’être étiré, depuis qu’il a tenté de ne pas poursuivre Zoé. Sœur ingrate, décadente et incestueuse. Car assurément, il n’y est pour rien dans la naissance de leur fils, il est de notoriété publique, que les rouquines ont de bien mauvaises affiliations, allant s’acoquiner au Sans Nom dans quelques plans démoniaques. Elle a osé fuir, lui arrachant sa progéniture, lui arrachant un bout de cœur avec, bien qu’il ne le reconnaisse nullement. Elle a une fois de plus vrillé son âme d’une colère noire et cette fois-ci, elle payera. Ce sera vicieux, mesquin et douloureux, mais elle payera. L’espion est à Genève, a repéré la cible, prêt à suivre le plan du Lisreux contre une somme joliment négociée. Après tout, il avait été généreux et l’homme allait pouvoir s’amuser un peu, s’il suivait les règles qu’il lui imposait.

Citation:
Salut l’ami,

J’ai bien pris part de ton courrier et je suis fort heureux de constater que tu es enfin arrivé à destination. Le jeu va pouvoir démarrer.
J’espère que tu sauras t’adapter à n’importe qu’elle situation. La fille est maligne, intelligente et surtout sacrément revêche. Ne te décourage jamais, fais lui peur, harcèle-là, menace-là. Embauche qui tu souhaites pour raviver ses craintes. Je ne veux plus qu’elle dorme, je veux qu’elle se retourne constamment lorsqu’elle marchera, de peur qu’il ne leur arrive quelque chose à elle et à son rejeton. Bouscule-là un peu, déleste-là de ses écus, arrache-lui ses jupons … il faut qu’elle tremble nuits et jours jusqu’à ce que je te rejoigne. Si tu y parviens, vole lui son fils... il n’y a rien de pire que de passer pour une mauvaise mère.

Ah je sens que tu vas t’amuser l’ami ! Conte-moi tout dans les moindres détails.

M.L - Employeur impatient.


Le point final est posé, l’encre débordant sur la feuille en une tâche plus épaisse pour ensuite abandonner l’outil plus loin. Les pupilles sombres relisent le texte, allumées d’une lueur de douce folie et le sourire s’étire sur le côté. De petites mains se faufilent aux épaules tendues, la têtue tente une nouvelle approche vêtue de son plus simple appareil qu’elle presse à son dos. Le grand la ramène à ses côtés, délecte le galbe d’un sein de quelques morsures légères avant de déposer un doigt impérieux sur la pulpe féminine, faisant taire le babillement qu’elle tente vouloir entamer.

Non. Chut. Laisse-moi un instant et je m’occupe de toi.

Ses pas le dirige vers la fenêtre qu’il ouvre grand, la brise fraîche de l’automne installe déjà l’austérité de son amante l’hiver et incite l’Ibère à préparer l’oiseau messager plus rapidement que d’habitude. Il a beau avoir du sang breton, lui, il a longtemps vécu dans le sud, son père ayant préféré cette région pour ses affaires ou pour les femmes. Le pigeon repart, missive accrochée, emportant avec lui sa haine et ses représailles. L’heure est de nouveau à la chair. Le feu malsain s’est étouffé quand il a libéré sur cette lettre, le venin de ses projets. La Châtaine n’est plus si fade, le corps de nouveau attractif, l’onyx se ravive d’intérêt, comme à la nuit passée.

Viens, faisons trembler l’aurore et soupirer le matin.
_________________
Shirine
    « Je me sens comme hurlant au sommet d'une montagne.
    Je viens de me réveiller, je rêve encore...
    Dans la nature, j'ai cherché un sens.
    Solitude, continue de sourire... »*

    Je marche seule...



Juin 1461, Le Mans


Citation:
Salvé Shirine,

Nous serons aux portes du Mans à l'aube, ne tarde pas, je n'ai pas envie d'attendre des plombes, surtout dans ce coin.
Si ta marmaille te fait perdre du temps, tu peux la laisser, ça va nous encombrer.

Aileron


Les yeux ouverts dans la pénombre, Shirine attend l'aube. Moran est étendu près d'elle, son souffle régulier indique qu'il semble dormir. Elle a préparé un petit baluchon la veille, alors que le géant était encore dehors à vaquer à ses occupations qu'il se garde bien de partager avec elle. Leur fils est dans une chambre adjacente, avec une nourrice embauchée spécialement par l'Ibère pour épargner son sommeil et ne pas réduire sa vie sexuelle au néant.
Le coeur de la rousse bat anormalement vite. De peur et d'excitation. La peur que Moran ait tout découvert qu'il l'empêche de partir, l’excitation de retrouver Caméliane et Aileron, arrivés tout droit de Genève pour l'y ramener.

Au dehors, la nuit s'éclaircie à peine. Shirine inspire profondément et se redresse, balançant doucement les pieds en dehors du lit. Alors qu'elle allait se lever, la main de Moran lui attrape le bras. Elle sursaute et se fige, se disant que tout est foutu. Il sait. Elle va passer un sale quart d'heure.


Où vas-tu ?

    Reste calme, il ne sait peut-être pas... Il s'est juste réveillé...


Elle se retourne et s'aperçoit qu'il la regarde. Elle lui sourit innocemment.


Voir notre fils, il doit avoir faim. Je suis sa mère, même s'il a une nourrice, je ne suis pas remplaçable...

Elle se penche et l'embrasse espérant ne pas trop trembler.

Vuelve a dormir, mi amor. Te amo.**

La main se desserre et Shirine sort du lit dans un profond soulagement. Tout n'est pas encore joué. Elle connaît Moran et se méfie, il a souvent un coup d'avance sur elle...
Elle enfile une robe, ses bottes et quitte la chambre, un dernier regard vers la silhouette masculine qu'elle aime à sa façon, partagée entre haine et désir. Dans l'autre chambre, elle chasse sans douceur la nourrice qui dormait dans un fauteuil avant de récupérer le baluchon qu'elle a planqué dans le coffre à vêtements. Elle le passe en bandoulière et se penche sur le berceau pour récupérer le nourrisson qui, heureusement dort paisiblement. Elle le cale dans ses bras avec toute la douceur du monde, pas encore très à l'aise pour manier un être si fragile.

Discrètement, alors que l'aube se lève, elle quitte l'auberge pour les portes de la ville...



*"Walking alone", Patrice
**Rendors-toi mon amour. Je t'aime.

Courrier posté avec l'accord du joueur.

_________________
Moran
    Genève, repaire de tout ce qui peut trainer sur terre. De la canaille au riche avare, du blasphémateur au fervent homme de Dieu. Le Lion règne en maître dans cette ville aux allures de destination de vacances de la racaille en tout genre, de toute classe. L’espion y est depuis bien assez longtemps pour y évoluer aisément. Tourkan, c’est son nom. D’aussi loin qu’il se souvienne, son peuple vient de l’autre côté de la méditerranée, sa peau brunie ne permet aucun doute sur ses origines. Les terres francophones ont attiré l’hirsute par leurs richesses plus que par leur culture. Il les trouve plutôt insipides et décadentes sous tous les domaines, estimant que leurs outils sont arriérés à l’instar de leurs idées. D’ailleurs, il exècre les religions occidentales, déformées par la cupidité de l’Homme et par ses vices les plus profonds, allant jusqu’à créer le mal, au sein même de leurs prêcheurs, par des frustrations inutiles et inventées. Le maure –puisque c’est ainsi qu’on le désigne – est peu sentimental de toute façon. L’intérêt n’est pas de rencontrer qui que ce soit d’intéressant, mais bien de remplir son coffre d’économies qui lui permettront d’entamer un voyage bien plus long et prometteur. Ces missions qu’il accomplit depuis quelques mois, ne sont qu’une mise en bouche pour le maintenir en forme et aiguiser ses sens face à l’inconnu.


La pluie battante ne ralentit pas l’Ibère, loin de là. La cape rabattue sur la face afin de la préserver au mieux de l’averse, le cavalier avançait rapidement depuis son départ de Montmirail. L’amante entretenue depuis plusieurs mois a été abandonnée derrière lui, ne s’encombrant jamais de jeunes écervelées, car elle l’était assurément pour avoir cru qu’il irait l’épouser tôt ou tard. La Châtaine s’était plainte au Patriarche, tentant une ultime manœuvre afin de parvenir à ses fins. Manœuvre qui fut improductive lorsque le paternel vint chasser un Moran sur le départ, sous les hurlements hystériques de sa fille et les moqueries des badauds. Il était donc à retenir qu’il ne serait pas bon de repasser par ce village. Et la route défila sans plus d’encombres, les pensées du Grand tournées vers Genève et sa rousse fugitive. Tourkan s’y trouvait à présent et devait même avoir entamé son harcèlement. Cette idée le fit frémir d’un plaisir sournois qu’on ne pouvait décemment plus qualifier d’amour fraternel, ni même d’Amour. C’est de la passion, c’est du feu, ça crame, ça brûle et surtout, ça consume.

    La rousse prend du bon temps ce soir. Cela fait quelques soirs qu’il la suit, ombre volontairement peu discrète, qui souhaite installer la tension, la déployer délicatement comme l’on prend soin de déplier une étoffe dont on sait qu’elle renferme un joyau. Le trésor ici, c’est la peur. Epouvante appréhension qui nait au creux du ventre, d’abord comme une vilaine intuition qui se renforce et prend en matière avec le temps, jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour s’en défaire. Il sait qu’elle sait qu’il est là. Derrière ce faux détachement qui pare le visage de la rouge, il y a cette méfiance, cette arrière pensée qui l’incite à toujours lancer un coup d’œil à l’extérieur lorsqu’elle croit y voir du mouvement. Tourkan s’en amuse, l’employeur avait raison, le jeu commence à lui plaire et ce n’est que le début.

Le Lisreux décida de se poser à Tours une nuit, profitant de celle-ci pour relire le courrier de l’espion, dont l’écriture joliment calligraphiée, se laissait parcourir agréablement. Il y avait, chez cet homme du Sud, une sorte de sagesse qui le rendait plus inquiétant encore dans l’exercice de sa mission. Attablé dans une vieille auberge de la ville, il ne lâchait son ragout que pour relire les nouvelles savoureuses d’un Maure aussi fin qu’efficace. L’avancée était telle qu’il l’imaginait : lente et infernale. La Zoé ne se complairait pas plus longtemps dans sa vie de débauchée. Il s’en était fait la promesse.


Citation:
A vous, M.L. Employeur en voie de satisfaction.

Hier, la femme a été suivie, comme tous les autres soirs, mais cette fois-ci, vous serez satisfait d’apprendre que nous étions deux à la coincer dans l’impasse près de sa chaumière. L’acolyte s’est chargé de lui faire les poches, peut être a-t-il tâté plus qu’il ne devait, mais ça reste un homme et les rousses ont cet effet étrange sur les gens de votre culture. Il aura néanmoins payé son égarement au prix d’une oreille savamment arrachée par la biche. Il m’a fallu intervenir avant qu’il ne reporte sa colère autrement et donc, ainsi que vous l’avez réclamé, je l’ai rouée de coups jusqu’à ce que sa fierté se laisse quelque peu dompter, bien que j’estime qu’il y a bien du travail encore. Vos femmes sont des sauvages, vous êtes tellement occupés à regarder celles des autres, que les vôtres se laissent pousser des ailes.
Sachez, que pour maintenir ce petit jeu et afin d’éviter une revanche malvenue, nous portions des masques afin de préserver notre identité.

La chasse continue.

Tourkan.

_________________
Shirine
Septembre 1461, Genève

    Serre ! Serre ! Serre encore !


Malgré les insultes, malgré les mains qui la tirent en arrière, par le bras et par la tignasse, Shirine serre la mâchoire jusqu'à s'en faire mal. Le sang chaud de sa victime se déverse dans sa bouche et lui dégouline bientôt sur le menton et jusque dans le cou. Il hurle, il jure, la tire de force loin de lui, mais c'est sans compter sur la rage de la rousse qui se défendrait jusqu'à son dernier souffle. Croyait-il avoir affaire à une innocente jolie rouquine ? Avait-il choisi sa victime au hasard sans savoir de quoi elle était capable ? Sa colère est telle qu'une de ses mains se plaque contre la paupière de son agresseur et elle y enfonce ses ongles espérant lui arracher l'oeil. Et elle le fera. Elle ne contrôle plus rien. Possédée par le Sans Nom s'ils le veulent comme explication, elle est possédée par une rage sourde et profonde, qu'elle puise dans un endroit qu'elle ne visualise pas elle-même...
Les dents du haut et du bas viennent de se rejoindre, et Shirine n'est plus très loin de faire un borgne. Mais un bras venu de Dieu seul sait où se colle contre sa gorge et lui coupe la respiration. Elle est obligée de lâcher prise, non sans emporter un petit souvenir un peu cartilagineux, et se retrouve projetée à terre. Sa tête heurte le mur d'une habitation et quelques étoiles pétillent devant ses yeux. Mais personne ne lui laisse le temps de se remettre, et les coups de pied pleuvent sans répits aucun, sans lui laisser une seule chance de se relever et riposter. Elle encaisse, tout. Subie...

Au bord de l'inconscience, les coups s'arrêtent laissant progressivement place à une douleur sourde qui va en s'accentuant. Shirine gémit, les joues ruisselantes de larmes. Le calme est revenu dans la ruelle. Elle est seule, les lâches ont fui sans qu'elle ait pu les identifier. Elle se maudit de ne pas avoir été mieux préparée. Depuis le temps qu'elle se sentait suivie, il devait forcément lui arriver quelque chose de cette sorte. Elle a l'habitude, des traques elle en a mené, elle en a subi... Ici, elle se croyait en sécurité. Genève, c'est chez elle. Genève c'est le QG de sa secte. Le repère des Lions et elle est Lionne parmi eux... Pourquoi lui serait-il arrivé une telle chose ?

Elle se redresse, puis se relève, se retenant au mur. Heureusement, elle n'est plus très loin de chez elle. En boitant, et grimaçant à chaque mouvement, elle passe la porte de sa demeure et ferme à double tour après avoir jeté un coup d'oeil dans la pénombre de la nuit. Dans un dernier effort, elle ferme les volets pour se barricader.
Heureusement, Ânani est avec la nourrice et les enfants de Caméliane, elle est seule chez elle. Pas de spectateurs pour voir son visage ankylosé. Shirine crache du sang qui doit mêler le sien à celui de son agresseur.

Elle s'assoit dans un profond gémissement de douleur. Ont-ils épargné une une seule parcelle de son corps ? Elle devrait se soigner, elle devrait prendre un bain et aller se coucher, elle devrait aller prévenir le LG, le Capitaine... Mais elle n'a pas la force rien qu'à l'idée d'aller mettre le chaudron sur le feu. A la place, ses doigts se serrent sur le manche de sa sica posée sur la table et elle s'affale sur cette dernière avant de s'endormir d'épuisement. Son sommeil sera troublé de rêves entre sang et amour perdu...

    Tu ne mènes plus la danse, Shirine...

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Moran
    Tourkan ne comprenait pas bien les motivations de son employeur. Ce dernier semblait prôner une foi dont il n’appliquait que les règles qui l’arrangeait. Si tout le monde faisait comme lui, songeait-il, le monde serait bien plus fou qu’il ne l’est déjà. Heureusement, il n’était pas là pour conseiller le drôle de demi espagnol, mais bien pour le servir contre rémunération. Après avoir battu la fille aux cheveux de démone, l’étranger s’était appliqué à crocheter la serrure lors de l’absence de la jeune femme, allant déplacer quelques objets de façon assez subtile pour qu’elle en arrive à douter d’elle-même. Le commanditaire semblait lui donner carte blanche pour tourmenter sa victime et il ne se priverait pas d’une bonne dose de parano qu’il espérait voir naître au fin fond de la prunelle de Zoé Lisreux, ou plutôt de Shirine, comme elle aimait à se faire appeler. Une chaise fut tirée un peu en arrière, une chemise fut déplacée du côté droit du lit vers le gauche et ainsi de suite pour quelques objets de la maison. Opération qu’il répétait quelques fois, de façon irrégulière avec innovation, laissant assez de temps entre chaque coup, pour qu’elle baisse la garde et parvienne à se convaincre qu’elle avait du juste mal ranger ou ne pas se souvenir. Ombre parmi les ombres genevoises, l’homme du Sud s’adonnait à son plaisir préféré : semer la déraison, créer l’égarement, amorcer le délire et promettre l’aberration.


De son côté Moran le pieux, décidait du sort de la benjamine, cette jeune femme jamais sortie du domaine familiale et qu’il était temps d’instruire dans le monde réel. De plus, il prenait un malin plaisir à imaginer la tête de la rouquine, quand il débarquerait à Genève, avec une sœur qu’elle ne connaissait pas, qu’il lui avait toujours caché, menant une double vie qu’elle n’avait pas su percer. Si avec cette carte là, il ne remportait pas la partie, il ne voyait pas comment elle pouvait retourner son jeu. La cruauté à son paroxysme, lorsqu’il s’agissait de blesser ceux qu’il aime, l’ibère relisait le courrier qu’il comptait envoyer à Lastèle, lui promettant de venir la chercher très bientôt. Celui-ci fut confié à un coursier, agrémentant la main du jeune homme de quelques écus et d’un châle empaqueté pour la demoiselle, tandis qu’il retournait s’affaler à son lit, la main ramenant dans son champ de vision l’un des courriers de l’espion. Ainsi, il n’y avait plus eu d’attaque physique depuis quelques temps. L’heure était à la bataille psychique et bien qu’il savait sa sœur fragile de ce côté-là, il n’eut aucuns scrupules à encourager l’entrepreneur. La cicatrice à l’effigie des Lions de Juda qui ornait son torse, lui rappelait chaque jour la folie de Zoé et son instabilité constante, danger pour elle comme pour son entourage. Peut-être était-il tout aussi aliéné, à vouloir à tout prix attiser les braises plutôt que de les étouffer. Mais de cela... Nul ne saurait le convaincre. Pas même sa raison, quand il décidera d’envoyer le lendemain le courrier suivant.


Citation:
Tourkan, fabuleux prestidigitateur des sens.

Ta grande ingéniosité et tes astuces visiblement efficaces m’obligent à me féliciter d’avoir su trouver un homme tel que toi pour cette aventure. Sache que j’apprécie ton audace et t’en récompenserai quand nous nous reverrons. Fais toi discret quelques temps, laisse lui le temps de souffler, je ne voudrais pas qu’elle explose avant que je ne sois là pour le voir. Qui plus est, elle est intelligente. Et malgré ta réserve que je sais toute mesurée, je crains qu’elle ne finisse par s’échapper et ainsi ne nous laisser aucune chance de la martyriser davantage.
En attendant, peut-être pourrais-tu jouer les nouveaux en ville, retirer ce masque et approfondir ton jeu de scène. Qui sait, elle t’appréciera peut être et te fera rentrer d’elle-même dans la bergerie… cela pourrait-être intéressant.
Mais ce n’est qu’une proposition, je te laisse quartier libre le temps de mon avancée, je te tiendrai au courant.

M.L. Employeur Satisfait et Reconnaissant.

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Shirine
      Je me retrouve face à ma petite chaumière. Les autres maisonnettes sont à leur place habituelle, mais il n’y a personne, ni bruit, ni agitation. Le silence est total et parfait. Le ciel est clair et les nuages défilent à une vitesse irréelle. Il fait beau l’air est agréable, j’ai l’impression d’être dans un havre de paix et de tranquillité.
      Il faut que j’entre, quoi qu’il y ait derrière la porte. Je fais quelques pas, pose ma main sur la porte et la pousse pour la passer.

      Un éclair zèbre le ciel, sans un bruit et dehors c’est la nuit. L’intérieure de la maison est sombre et froid. Des stalactites dégringolent du plafond, les bords de fenêtres sont couverts de givre et je découvre dans les coins de la neige entassée. Au milieu de la froideur désolante des lieux, une table avec un banc de part et d’autre, devant la cheminée dans laquelle crépite un feu consolant. J’aperçois Zoé, attablée, qui me regarde sourire aux lèvres. Ca m’exaspère…


      J’espérais ne plus te voir dans mes rêves. T’étais silencieuse ces temps-ci.

      Son sourire s’étire un peu et elle me répond :

      Je t’ai laissée seule dans ta débauche, c’était tellement écœurant…

      Je m’approche et m’assois face à elle, puisque visiblement je n’ai pas le choix que de la supporter dans mon rêve.

      Je vais continuer alors, puisque non seulement je m’amuse, mais en plus ça m’épargne ta présence !

      Je la détaille. La neige dans la pièce apporte une lumière un peu bleutée à l’ambiance et pâlit encore plus son visage. Comme je déteste qu’elle me ressemble tant physiquement mais qu’elle soit si insipide à côtoyer, sans saveur. Si différente de moi. Qui pourrait bien lui trouver quelque chose d’intéressant à part ceux sournoisement attirés par sa malléabilité ?
      Son petit sourire en coin s’attache à ses lèvres mais elle ne réplique pas. A la place, elle baisse les yeux. Je fais de même. Sur la table, la poupée, toujours la même, rousse aux yeux verts, propre et plutôt bien coiffée. Elle a une bouche, cette fois… Mais pas vraiment souriante. Et à l’endroit du cœur, une tâche rouge sur la robe. Une tâche de sang sans doute.


      Quoi ? On a le cœur brisé c’est ça ? Je demande sarcastiquement.

      Bah… Toi oui…

      Je secoue la tête, un peu lasse de ces songes bardés de significations en rapport avec les événements de ma vie… Ne puis-je pas rêver de fleurs et de poneys roses comme toutes les jeunes filles ?
      Zoé fait un geste sur le côté pour me montrer une assiette creuse, posée près du jouet. Un petit bateau à voile flotte au milieu d’une eau claire et calme. Je me penche un peu et découvre deux silhouettes adultes sur le bateau. Deux enfants courent sur le pont en riant joyeusement, tandis qu’un troisième gazouille dans les bras de sa mère. Blasée, je relève les yeux sur mon autre moi.


      C’est l’Absolu c’est ça ? Avec Dioscoride, sa femme et leurs enfants ? C’est bon j’ai compris. On peut passer à autre chose ?

      Je pense déjà bien assez à lui pour en plus devoir me le farcir dans chacun de mes rêves.
      Zoé trempe les doigts dans l’assiette et les secoue un peu. Le bateau tangue doucement.


      Tu pourrais déchainer ta colère… Une vague bien placée… Ca la ferait disparaitre elle et ça l’épargnerait lui…

      La Lisreux me fixe du regard. Je ne la savais pas dotée de ce genre de mauvaises intentions. Ma bouche reste scellée tandis que je réfléchis à ce qu’elle vient de dire. Elle pourrait mourir noyée, par accident et lui s’en tirer de justesse. Il m’écrirait surement désespéré par le drame. La voie serait libre, je pourrais le consoler, il finirait par l’oublier… Par respect pour sa défunte femme, il ne se jetterait sans doute pas immédiatement dans mes bras. Il garderait une certaine distance, nous ne parlerions pas tout de suite de l’aveu de nos sentiments par courrier. Mais une fois son deuil fait, il pourrait être à moi… Juste à moi…
      Je baisse les yeux sur le bateau, puis les reporte sur Zoé.


      Ce serait ignoble de faire une telle chose. D’autant plus que j’ai beaucoup de respect pour elle.

      La Lisreux hausse un sourcil avant de rétorquer :

      Toi qui n’es pas foutue d’aimer un homme plus de quelques jours, tu refuses de saisir la chance d’être avec le seul que tu voudrais pour la vie ? C’est quoi ton problème pour refuser systématiquement le bonheur quand il se présente ? !

      C’est qu’à parler comme ça elle me ferait presque penser à moi…
      Mon regard s’assombrit.


      Tu crois vraiment que ça me rendrait heureuse de partager les jours et les nuits de l’homme dont j’ai tué la femme ?


Des coups frappés à la porte sortent Shirine de son sommeil. Elle ouvre les yeux et se redresse furtivement, sica en main. Elle se tait, espérant que le bruit ne fut que le fruit de son imagination...
Mais les coups se répètent. La rousse se lève, restant à bonne distance de la porte.


Qui est-ce ?

Ah vous êtes là ! Nous sommes inquiètes avec Dame Caméliane que vous ne soyez pas venue chercher votre fils.

La Sicaire reconnaît la voix de la gouvernante de son amie et se détend un peu. Sous la pression qui retombe, les douleurs physiques réapparaissent et lui rappellent qu'elle n'est pas présentable. Elle baisse les yeux sur les bleux de ses bras et le sang sur sa robe.
Elle ne peut pas se présenter devant Caméliane ainsi, cette dernière soulèverait tout Genève juste pour la venger. Mais elle n'a aucun coupable à lui mentionner, puisqu'elle ne sait pas de qui il s'agit.


Je...

Elle cherche une excuse qui ne soulèverait pas de soupçons.

Je suis tombée malade dans la nuit... Je ne veux pas refiler ça à Âni.

Oh... Bien... Voulez-vous que je fasse venir un médecin ?

NON ! Je veux qu'on me foute la paix !

La douleur ne la rend pas aimable ni patiente. Elle veut être seule, pleurer sur son sort et son impuissance. Maudire le monde de ne pas savoir qui lui a fait ça et lui rendre la monnaie de sa pièce.

Un ange passe. La gouvernante est surement un peu surprise du ton employé alors que quelques jours plus tôt Shirine lui demandait de la tutoyer et de l'appeler par son prénom en oubliant les conventions imposées par son employeur.


B... Bien, je vous laisse...

    C'est ça, dégage !

_________________
Moran
Octobre 1461 – Guérêt

L’eau du baquet laissait échapper quelques fumées opaques, la pièce obscurcie par la buée agglutinée à la fenêtre. La chambre, transformée en salle de bain n’était occupée que par le grand, profitant que le jeune cousin dont il avait la charge s’occupe en bas en compagnie plus ou moins douteuse. Ce gamin était un cataclysme à lui seul, avec un accent à couper au couteau, il enchaînait les conneries et obligeait l’ibère à développer une fibre paternelle dont il se serait bien passé. Recroiser sa bâtarde de sœur n’avait rien arrangé à son humeur tumultueuse du moment, puisqu’elle n’avait eu de cesse de le menacer, lui et sa famille. En somme, le Grand était épuisé et appréciait l’eau qui l’enveloppait désormais et déliait ses muscles tendus. Les genoux repliés, la tête reposant contre la paroi de bois, l’onyx observait les allées et venues de la vieille femme qui s’occupait de lui. C’était une vraie brindille, une pauvre vieillotte tremblante mais vaillante, dont le caractère affirmé ne laissait aucune manœuvre possible au Lisreux. « V’z’allez vous laver M’sieur Lisreux ! Moi j’vous l’dis ! C’pas pas l’bon Dieu qui va l’faire à vot ‘ place ! » L’avait-elle sermonné, pointant son doigt noueux dans la poitrine de celui-ci. Elle lui rappelait sa grand-mère, bonne femme à qui on ne pouvait qu’obéir au risque de prendre quelques coups de bâtons bien dosés. D’ailleurs, il ne doutait pas que la vieille servante aurait pu trouver une méthode pour le mener dans le bain, s’il s’y était refusé car bien qu’analphabètes, les vieilles biques de cette tranche, ne manquent jamais de ressources.
La magie de l’onde chaude opérait, allant jusqu’à ensuquer son esprit pour le libérer quelques heures de ses préoccupations genevoises. Replié en accordéon, le crâne vint reposer lourdement sur ses genoux, tandis que l’ancêtre rajoutait un seau d’eau bouillante dans le bac. Un égarement et la tête s'était de nouveau tournée vers l'Est. Shirine était devenue agitée, aux dires de Tourkan, elle semblait se préparer à fuir, exactement ce qu’il craignait. Son espion la suivrait, où qu’elle aille, il pourrait la retrouver lorsqu’il se sera acquitté de ses obligations familiales. Ses plans machiavéliques sonnaient comme une litanie, revenant inlassablement à l’avant de ses desseins, obsession qui finirait par le rendre fou s’il ne trouvait pas rapidement une façon de la déverser.


« Dormez pas M’sieur Lisreux ! Z’allez vous noyer dans vot’ souillure ! »

- Hum.. oui pardon Louisette, vous me feriez un massage que ce serait bien mieux aussi !

« M’enfin ! A vot’ âge ! V’taquinez une pauv’ vieille comme moi ! J’ai plus l’âge d’masser un homme d’puis belle lurette M’sieur Lisreux ! A la place j’vous fais mon bon gratin, pour vous et l’môme et l’aut’ brune étrange aussi s’vous voulez. »

- Juste pour moi et le chico* Louisette et si vous préparez un jour quelque chose à la brune étrange, crachez dans le plat, ou mettez-y une chose de votre invention. Je vous y autorise !

« Meurf, M’sieur Lisreux, z’êtes un foutu garn’ment, malgré vot’ âge ! »


Elle n’avait pas tort, derrière son regard de lémurien un peu déséquilibré, il y avait une belle âme, généreuse, qu’il ne se privait pas de taquiner, mais dont il apprécierait toute bénédiction, car il était persuadé que les vieux croyants ont bien plus de pouvoirs dans leurs paroles que les plus jeunes. Aussi, lorsqu’il s’était décidé à se relever, troquant la chaisne mouillée contre une sèche, il n’avait pas taquiné la Louisette plus avant, préférant qu’elle garde une impression d’homme taquin, plutôt que celle d’un foutu mufle. Elle fut remerciée avec une jolie bourse, l’Ibère reconnaissant non seulement de ses services, mais aussi de lui avoir permis de souffler un peu pour mieux reprendre la bataille. Cependant avant, il s’agirait de se reposer et le Lisreux vidé, vint choir sur la couche pour entamer une sieste dont les rêves seraient certainement emplis de roux.

*le garçon

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Shirine
Début Octobre 1461, Genève

    Et bientôt Arles...


Les Lisreux ne m'apporteront toujours que des emmerdes. Et profiter de ma faiblesse pour prendre ma place, c'est d'une bassesse... Ah oui tu es une sacrée petite garce !

Shirine bougonne tout en fourrant nerveusement ses quelques derniers effets dans un petit sac de voyage. Sa maison est vide. Les meubles, les bouteilles, la vaisselle, les livres... Ont déjà trouvé leur place dans la cale du bateau qui doit la mener avec quelques autres Sicaires jusqu'à Arles, leur nouveau lieu de résidence.

    Je te l'ai répété cent fois, ce n'est pas moi.

J'te crois pas Zoé ! T'as profité de ma faiblesse physique pour prendre le contrôle de mon esprit sans que je m'en aperçoive. C'est pour ça que mes affaires changent de place, te fous pas de ma gueule ! Sous tes airs de Sainte Nitouche t'es aussi vicieuse que Moran ! Faut que je trouve un moyen de me débarrasser de toi. Sérieusement.

La rouquine peine à reprendre son souffle, complètement terrorisée par cet inconnu qui l'a passée à tabac et la suit toujours depuis, inaccessible, comme une ombre. Elle sait qu'il est là, mais elle ne peut réellement le voir ni l'atteindre. Et elle ne peut alerter personne, elle n'a pas de preuves à apporter ni même de descriptions physiques à faire. Sans compter son double Lisreux qui prend de plus en plus de place dans sa tête, et ajouter à cela l'étrange lettre de cette vieille rencontre parisienne qui évoque Moran et d'autres membres de sa famille. Il semble presque en savoir plus qu'elle...

Ce déménagement est une opportunité qu'elle se devait de saisir. Parce que si son frère parle d'elle, c'est surement qu'il a en tête de la retrouver. Et il sait qu'elle vit à Genève, il sait où, il en sait trop. Elle ne veut pas d'un problème de plus sur les bras.

    Je n'ai pas pris ta place, quand tu dors je dors, quand tu sors je sors aussi, nous ne sommes qu'une je te le rappelle, je ne pourrais pas prendre le contrôle sans que tu ne le saches. Tu le sentirais, souviens-toi quand nous étions avec Moran et que j'étais très présente, tu voyais tout, tu ressentais tout...


FERME-LA !

Le sac voltige à travers la chambre. Les fines mains tremblantes de Shirine se posent sur son visage et elle recule contre le mur. Les larmes ruissellent et les sanglots s'échappent de sa bouche. Elle glisse et s'assoit par terre, ses genoux serrés contre elle.

Laissez-moi tranquille, je vous en supplie, laissez-moi tranquille...

Shirine implore, au bord de l'épuisement moral. Elle ne comprend pas qui lui en veut au point de la traquer aussi sournoisement, elle craint la colère de Moran s'il la retrouve, elle ne sait pas ce que le Hibou lui veut... Et rien ne semble avoir de lien cohérent. Dioscoride n'a pas répondu à son courrier d'adieu, elle en rêve toutes les nuits. Même Ânani la regarde comme une étrangère et voue un culte à la nourrice, tellement elle a été absente de son quotidien. Sa vie, son destin lui échappent. Tout semble se liquéfier et disparaître.

Zoé se tait. Et Shirine pleure. Elle reste un long moment, prostrée, en larmes. Le temps d'évacuer. Puis elle finit par se redresser, en reniflant, et rampe jusqu'au sac duquel elle sort un bout de parchemin, une plume et de l'encre, pour griffonner :


Citation:
    Cher frère,

      Si tu pouvais avaler ta langue pour t'empêcher de parler de moi au premier venu, ce serait d'une grande gentillesse.
      Et si tu pouvais m'oublier par la même occasion...

      Va crever.


    Zoé


Elle le pli, plusieurs fois, puis se relève en s'essuyant les yeux. Elle sort envoyer son courrier, puis chercher son fils et embarquer. En espérant des jours meilleurs.

    Genève, ce n'est qu'un au revoir, une fois ma mission accomplie je te reviendrais...

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