Afficher le menu
Information and comments (0)

Info:
Unfortunately no additional information has been added for this RP.

[RP fermé ] Ex Abrupto (*)

Alphonse_tabouret



En poussant la porte de la chambre louée par la gitane, il avait cru que la soirée s’étiolerait dans les habitudes que les amants avaient prises lors de leurs retrouvailles, décomposant le temps autour d’un verre, attardant une caresse, jouant des contrastes pour attiser le feu, froissant les draps ou vibrant au hasard d’un meuble à portée de leurs lubies pour finir par s’endormir repus, au hasard de l’une de ces soirées où l’on partageait tout, même les heures de la nuit, mais le rituel s’était brisé, une poignée de jours auparavant, enfermant le chat dans une cave parisienne et abandonnant Axelle à l’incertitude du présent, distordant le sens des choses jusqu’à les assécher du superflu pour ne garder que le vital.

De cette cave humide, Alphonse avait ramené quelques os brisés dont les stigmates les plus visibles perduraient dans la senestre étroitement bandée qu’il arborait, une torpeur malsaine nichée au creux de l’âme, louvoyant tantôt dans le fracas des souvenirs, tantôt dans la maturation de quelque chose de pire, soumis à des visions nocturnes cauchemardesques le réveillant, asphyxié, malade impossible à border de nouveau et amenuisant les frontières déjà bancales de ses noirceurs dans des insomnies qui couraient jusqu’au matin. Le retour à l’Aphrodite avait été troublé par son corps, flottant au grès des sensations dénervées qui le transperçaient, envoyant l’animal aux confins d’une somnolence douloureuse, regardant dans la voiture les ramenant, Paris défiler, flanquant sa vision fatiguée de maisons sordides , de passants inconscients, d’un tumulte auquel il n’avait pas pris part depuis ce qui lui avait semblé une vie entière et qui l’assourdissait. Un battement de cil l’avait propulsé devant la porte de la maison basse ouverte à la volée, soutenu par Étienne, moribond quand il se tenait pourtant droit une heure plus tôt, trahi par le soulagement de l’esprit jusqu’à corrompre le corps en l’engourdissant, posant un regard vitreux sur l’agitation du lieu, voyant sans reconnaitre les visages familiers qui inondaient la pièce.
La vue du matériel de l’herboriste avait déclenché une crise aussi violente que brève, ravivant en un flash hallucinogène les sévices entretenus au corps et à l’esprit, propulsant le comptable à une mémoire encore vive, pulsant à sa chair, égratigné d’humiliations, de colère et de désespoir, le fauve feulant jusqu’au fracas d’une étagère entière avant qu’on ne le calme. Il n’avait rouvert les yeux qu’à quinze heures le lendemain, le corps ruminant de douleurs au contact moelleux de son sommier mais embourbé dans l’inextinguible bien être que lui procurait l’odeur drapée d’Etienne, conscient enfin que cette danse qu’il avait cru funéraire se soldait par une renaissance, entrainant ses tempes dans une succession de visages dont la fulgurance l’avait redressé dans une grimace en soutenant un flanc qu’il découvrit largement bandé.

Il n’avait pas fallu grand-chose pour soudoyer Hubert et lui faire aller chercher Axelle, condamné à la chambre, y égrenant les secondes au fil d’une insupportable lenteur quand son corps, à bout, s’était enflé d’une exaspération ombrageuse, frustré trop longtemps, mort trop tôt, et ce furent les pas de la danseuse dans l’escalier qui le tirèrent du déroulement opaque de ses pensées. A l’enchainement de sensations qui avaient écorché l’air de leurs fragrances, il était incapable de mettre un ordre, mélangeant l’instant où son nez s’était enfoui dans la chevelure parfumée de la gitane à celui où leurs lèvres s’étaient jointes, le regard où se mêlaient les tempêtes de mots enchevêtrés au gazouillement aérien d’Antoine, la sensation de sa main à sa nuque à celle de son poids tout entier tenu dans l’écrin de ses bras… Il ne subsistait qu’une langue de brume enroulant de douceur quelques-uns des maux qu’ils avaient eu le plus de mal à accepter de quitter.
La convalescence avait suivi, et si une simple semaine s’était écoulée depuis qu’il avait retrouvé l’Aphrodite, c’était une vie entière qu’il avait déroulé entre la Cour des miracles et la chambre où on l’avait forcé au repos, triant, méthodique ce dont il avait su ses séparer dans la folie blême de Leozan de ce qui l’avait fait chanceler jusqu’au bout, se découvrant en paix, mais gangrené.

En quittant le cimetière, ils les avaient entrainés dans un retour gai, qui, sans être falsifié, portait en lui l’angoisse de cette délivrance neuve, le déséquilibre presque naturel à ne plus être pendulé par son médaillon, fardeau d’amour dont il avait abandonné les souvenirs au soleil couchant d’avril et avait refermé l’alcôve de leur monde sur eux, famille disloquée par les événements que l’entêtement de quelques-uns et les aveux d’un autre réunissaient enfin. Le vin avait été ouvert, les caresses attardées dans la fébrilité de retrouvailles qui leur appartenaient, mais si les draps s’étaient froissés, ils s’étaient également figés quelques instants après que la flamme vacillante des bougies soit soufflées, suspendu par les pépiements tremblotant d’Antoine émergeant bruyamment dans le silence lascif entretenu par ses parents.





Relevant la tête en suivant le fil de la cuisse gitane, Alphonse attarda un silence intrigué en posant son regard sur la porte entrouverte de la pièce attenante, chat immobile, dont la curiosité se voilait d’une inquiétude tout égoïste quand ses mains, félines, avait gagné pour l’une, emaillotée, la hanche maitresse, pour l’autre, la courbe tendre du ventre offert à son appétit. Les secondes s’envolèrent au souffle doucement haché d’Axelle, étendant un calme nouveau dans la chambre, étirant un sourire carnassier aux lèvres brunes qui retrouvèrent le tracé interrompu de ses dents pour y replonger, savourant la délicatesse de la peau dorée, distillant l’impatience en retardant les lèvres pour attarder la pulpe légère de ses doigts, flirtant, immoraux avec la soie brune à portée de leurs lubies. Longeant la chair veloutée, il tarda, insolent à venir pour y plonger plus amplement, sa langue s’attardant avec une odieuse lancinance à venir cueillir le bouton de ses attentions, empoignant plus fermement les hanches brunes en sentant son ventre se tordre d’une ambition vertigineuse, éveillant l’animal d’une brulure épicée, et lacérant ses tempes des soirées perdues à tout jamais au séjour froid de sa captivité. Il aventura audacieux, la sauvagerie à ses manières, ne la laissant respirer que pour mieux la dévorer, joignant au ballet de sa langue celui de ses doigts, abimant à sa bouche les nerfs de sa compagne jusqu’à les sentir se tordre, se relevant doucement, pour porter un regard sur son corps étendu, étrangement pale dans l’obscurité nerveuse du lit, courbes graciles dont la finesse avait des reflets improbables de porcelaine, crinière défaite essaimant ses boucles dans l’immensité blanche du lit, serpentins qui semblaient danser autour de son visage . Aux prunelles noires il suspendit les siennes, palpitant d’un univers en cage, et remontant le long du corps délié, imposa la raideur de son envie à son ventre brulant, suggérant un va et vient espiègle ne visant qu’à pousser la supplique de la communion à cette bouche parfaite dont l’arrondi moelleux narguait des envies autres auxquelles il s’épancherait plus tard, le brasier de ses tempes emporté déjà à l’idée de s’approprier ce corps dans le délit d’une de leurs danses.

Amants maudits, animaux malmenés, ou tout simplement parents comme tant d’autres avant eux, ce fut à cet instant ci que la progéniture tant couvée choisit d’éventrer la nuit de Paris d’un hurlement hoquetant.


(* Locution latine : Brusquement, sans préambule)
_________________
Axelle
Chimériques, certaines minutes, heures ou jours jouaient à se distendre en semaines, mois ou années entières. Ainsi, cette semaine où Alphonse s’était évaporé dans l’ignorance et l’angoisse la plus absolue s’était étirée en une décennie rencognée dans l’écrin irréel d’un vélum cendreux. De cette faille filandreuse, Axelle n’avait pu s’éclipser qu’à la faveur éphémère du rocher d’une Sirène. Par malchance, ou par trop d’enivrement désespéré, à peine la Sirène eut-elle clos son chant envoutant sur le grincement d’une porte se refermant sur ses boucles rousses, qu’Axelle, privée de son Nord n’avait été que plus désorientée encore. Jusqu’à ce qu’Hubert ne lacère les limbes de ses traits animés de l’espoir attendu. Sourire n’osant qu’à peine s’ourler qui pourtant avait suffit à ce que la silhouette rouge se redresse et laisse son regard plus charbonneux que jamais hurler son impatience. Les mots avaient claqués, simples et nets « Ils savent où il est. Ils sont déjà partis ». Il était inutile d’en dire davantage pour que le sang gitan se mette à bouillonner, agitant le corps frêle de milles tremblements alors qu’elle tombait dans les bras stupéfaits de l’homme de main en dispersant des Mercis désordonnés.

Sans prendre garde à la gêne qu’elle pouvait avoir causé à l’homme, sans se soucier davantage des contestations d’un Antoine outragé d’être tiré de son sommeil, les pas délestés de toute apesanteur sous l’euphorie, le Coquelicot avait filé vers la maison basse. Combien de temps avait-elle tourné en rond à attendre ? Définitivement, le temps se moquait d’elle. Qu’il s’amuse donc, l’inconstant, cela n’avait plus la moindre importance quand, enfin, la porte avait été ouverte à la volée. Victime d’une échauffourée, ou plus certainement de sa naïveté, la réalité imposée à ses prunelles la pétrifia, statue de vierge noire à l’enfant. Oui, Alphonse respirait, son cœur battait, mais son état la poignarda à tel point qu’elle recula dans l’ombre, impuissante face aux larmes silencieuses débordant sur ses joues. Trop rongée d’espoir dans son impatience à ce que tout soit fini, elle en avait oublié que tout laissait des traces. Et celles d’Alphonse étaient affligeantes. Le cortège poursuivit son chemin sans qu’elle n’esquisse un geste, sans que sa bouche ne s’ouvre, incapable de traverser le voile d’éther qui séparait les bien portants des blessés ou des malades, tant pour se protéger elle que pour épargner la dignité du Chat. Réflexe idiot peut-être, mais qu’elle ne regretta pas quand des cris furieux ébranlèrent les murs de la maison basse pour ricocher avec horreur à ses oreilles. Cette voix là, jamais elle n’aurait voulu l’entendre crier ainsi. Serrant Antoine dans ses bras, comme pour lui épargner trop tardivement ce que jamais il n’aurait dû ni voir, ni entendre, elle avait fuit, accablée.
La barricade de la porte de sa chambre n’avait pas suffit à faire taire les feulements canonnant dans sa tête. Recroquevillée sur son lit, la chaleur d’Antoine tout contre elle, le sommeil avait finalement eu raison du vacarme. Pourtant, à l’aube, les rêves agités poissaient à ses pensées, la laissant patauger dans une mélasse oppressante et tenace. Brouillard malsain, le malaise transi n’avait daigné la délivrer, lambeaux après lambeau, qu’au gout des lèvres d’Alphonse sur les siennes, qu’à l’étreinte déchainée de réserve de leurs bras, qu’à quelques mots futiles qui avaient, audacieux, franchis le seuil de leurs bouches quand seuls leurs regards et les babillages d’Antoine avaient droit de parole.

Idiote qu’elle avait été d’avoir attendu la venue d’Hubert pour délaisser ses réticences.
Idiote qu’elle avait pu être de croire qu’Alphonse n’aurait besoin que de repos.
Idiote de croire qu’ils pouvaient surnager l’un sans l’autre au marasme de la folie.
Il était là, et elle là pour lui.
La démente paierait, pour Alphonse, mais aussi pour les ricochets qu’elle avait dédaignés dans son obsession. Oui, elle paierait, mais plus tard.


Pour le moment, sinueuse sur le lit blanc, la gitane se consumait d’envie sous les pattes de velours du Chat, sa cécité s’octroyant le plaisir secret de faire de chaque caresse une surprise plus affolante encore que la précédente. Chaque médaille avait son revers, et chaque revers sa médaille. Depuis le premier jour, Alphonse avait ce don déroutant de la ployer à toutes ses lubies, de la faire gémir sous ses caprices, de lui faire oublier le sens du mot raisonnable. Sorcier impénitent. Amant affolant. Charmeur de ses sens. Et d’une langue patiente jusqu’à la démesure, le Chat démontrait toute l’étendue son pouvoir, la taraudant d’une torture qu’elle réclamait plus vive encore dans chacun de ses soupirs écorchés. Il la narguait, Félin dans toute sa splendeur, s’amusait d’elle, jusqu’à attendre la supplique que tout le corps gitan hurlait déjà. Alors qu’elle allait céder et lui offrir la victoire dans un gémissement feutré, ce fut un douloureux Nooooon noyé par les pleurs tyranniques d’un petit être pas plus grand que trois pommes qui franchit le seuil de sa bouche en guise de prière fervente. L’index gitan, à tâtons se posa sur les lèvres enviées comme sur celles d’un enfant. Et comme à l’un, les paroles resteraient veines, ce fut à l’autre qu’elle ordonna chuuuut. Ses yeux papillonnèrent dans le vide, l’oreille aux aguets il va peut-être se rendormir…

L’optimisme avait parfois du bon, souvent même. Néanmoins, parfois, le constat était indiscutable, aussi cruel puisse t-il être. Tout l’optimisme du monde ne suffirait jamais à calmer le fruit d’un flamand et d’une camarguaise. Le petit monstre piétinait sans remord l’extase parental de hurlements rageurs d’être laissé à l’écart. L’espace d’un bref instant, Antoine n’eut plus rien d’adorable mais tout de diabolique pour la gitane dont le ventre hurlait d’être assouvi de l’envie cannibale qui le submergeait. L’optimisme dérisoire se cassa lamentablement la figure, et dans un soupir qui n’avait plus rien d’extatique mais débordait de dépit, la Gitane n’eut d’autre choix que de s’extraire des bras du grand tortionnaire, le délaissant d’un baiser affreusement prude sur le front pour se lever.


Si d’ordinaire, elle parvenait à détourner l’attention d’Alphonse avant que celui-ci ne souffle les chandelles, cette nuit là, ses entourloupes avaient échouées, la laissant dans le noir le plus complet. Elle avait réussi à feinter pour rentrer sans se trahir du cimetière ce qui en soit était déjà pas mal. Par chance, elle était chez elle et connaissait sur le bout des doigts chaque piège à éviter. Cinq pas, et elle était face à la cloison de la chambre d’Antoine. La démarche d’Axelle était rigide, dépouillée de son chaloupé habituel, quand pourtant, sournoise, l’idée d’agacer Alphonse du balancement du grain de beauté accroché aux hauteurs de sa fesse droite lui aurait farouchement plu. Ne lui restait donc plus qu’à espérer que la nuit soit assez noire pour qu’il ne voie pas plus qu’elle.
Quart de tour vers la droite, puis un pas et demi et quart de tour vers la gauche. L’épaule heurta le chambranle de la porte. A retenir faire deux pas, un et demi étant trop court. Trois pas, quart de tour à gauche, et se pencher et se laisser guider par la voix mélodieuse du merveilleux petit bourreau. Voix qui s’apaisa dès que le petit corps fut posé contre la poitrine nue. Miraculeux! Et retour dans le sens inverse, droite, trois pas, droite, deux pas, gauche, cinq pas. Les draps frôlèrent les mollets bruns et la gitane ne put cacher le sourire victorieux arquant sa bouche d’un croissant blanc. La dextre tâtonna sur le drap avant de dénicher la cheville d’Alphonse et en poste avancé, poursuivit son éclairage, longeant la cuisse, étouffant une plainte à devoir contourner l’aine. Découvrant son Amant adossé à la tête de lit, Axelle vint blottir son dos contre le torse félin quand Antoine lui - qui s’il n’avait pas été si petit aurait pu afficher un immense sourire satisfait - restait pelotonné contre la poitrine ambrée. La merveille des merveilleuses, dans toute sa magnificence se montra alors d’une ingéniosité formidable. Comme soudain habité par la compréhension que sa colère devait trouver une justification pour être crédible, la minuscule petite bouche en cœur tétouilla distraitement, plus désireuse de marquer son territoire que de remplir son ventre déjà plein. Si la gitane avait pu voir, certainement aurait-elle ri devant ses petites billes noires relevées pour observer attentivement leur père.


Le haut de tête doucement appuyée à la mâchoire féline, d’un sourire finalement amusé, la Gitane persiffla gentiment.
D’ton fils ou d’toi, j’sais pas l’quel est l’plus tyrannique. Comme lui l’est trop p’tit encore, sa bouche remonta lentement la courbe du cou jusqu’à mordiller le lobe flamand, t’vas être puni pour deux. T’m’dois un gage. Décréta t-elle arbitrairement. Quelques secondes s’échappèrent avant que finalement, elle n’entérine la sentence, ou un secret, mais un vrai hein. Définitivement, quand les petits doigts s’agitaient dans ses boucles, les amants-parents ne seraient pas prêts ni d’éteindre l’incendie dans leur ventre, ni de pouvoir s’endormir avant plusieurs heures.
_________________
Alphonse_tabouret
Il y crut, père encore trop fraichement promu pour savoir que l’on n’était rien devant les colères nocturnes enfantines, mordillant insolemment le doigt de la gitane posé à ses lèvres, gardant pour quelques instants encore l’illusion que la nuit n’appartenait qu’à eux jusqu’à ce que la fatalité ne les rattrape aux notes plus ou moins stridentes que poussait Antoine.
Dans un grognement rauque il laissa filer la gitane, contrarié dans son égoïsme le plus immédiat à n’être plus l’urgence première de l’instant sur le fil, et s’assit dans les draps encore chauds de leurs odeurs mêlées, frustré, un regard équivoque sur le renflement prolongé de son ventre avant de maudire brièvement le parfait bâtard qu’il avait semé. Il soupira, bruyamment, en s’adossant à la tête de lit, le contact tiède du bois amenant un frisson à sa peau encore fiévreuse et chercha dans l’obscurité de la pièce à laquelle il s’était fait, l’ombre plus opaque de la gitane, la discernant au choc de l’épaule brune contre la porte, sans pour autant s’en inquiéter.
S’il était attentif, Alphonse s’était vu berner par l’ingéniosité de la danseuse à lui cacher l’emprise de la cécité à ses sens et sa terreur nouvelle à arpenter la ville au crépuscule consommé, perdue dès lors dans une immensité bien plus angoissante qu’elle ne l’avait jamais été depuis qu’elle rognait à même sa capacité à peindre. Il avait mis sur le compte de la grossesse cet état casanier qu’elle avait développé à rester au confort de sa chambre sitôt la nuit tombée, absorbé par ce ventre arrondi et par la joie naïve qui découlait de son éclosion de plus en plus proche, si loin du mensonge premier qui avait fait germer le reste des non-dits. Le chat était pris en flagrant délit de sentimentalisme, aveuglé par la confiance portée à un coquelicot dont il ne doutait pas, fleur trop longtemps liée à ses sens avec la plus pure des intentions pour qu’il ne jette ne fut ce que l’ombre du discrédit sur elle et avait essaimé lui-même le terreau à l’enchevêtrement des silences en ne s’étonnant de rien, les réflexes engourdis par l’habituelle franchise de sa maitresse.
Les pleurs s’interrompirent dans un suivi de hoquets soulagés avant que la valse des pas ne reprenne, alourdie par la présence du nourrisson dont les babillements portèrent plus fort dès le seuil de la chambre franchi, achevant de réduire à néant les projets du faune pour cette nuit-là dans un ultime soupir résigné. La main d’Axelle trouva sa cheville et la remonta, laissant enfin apparaitre dans le cadre lunaire de la fenêtre bordant le lit, les premières boucles brunes et la tête chevelue d’Antoine dont les grands yeux clignèrent sur lui sans qu’il puisse être certain qu’il parvienne à le percevoir. Le dos chaud de la gitane trouva l’appui de son torse et s’y lova quand il posait un bras autour de ses épaules parfumées, jetant un regard vaguement maussade sur l’enfant dont la bouche chanceuse happait un sein rond entre ses lèvres pour se l’approprier en plantant un air heureux et satisfait dans les prunelles noires de son père.

D’ton fils ou d’toi, j’sais pas l’quel est l’plus tyrannique... Il marmonna, mollement, étrangement repu de ce spectacle qu’il n’aurait jamais cru voir, le tracé d’un sourire se délayant malgré lui dans son observation tandis qu’elle poursuivait. Comme lui l’est trop p’tit encore… Les dents blanches s’approprièrent le cou pour venir grignoter le lobe de l’oreille, achevant de jeter aux limbes les réticences instinctives de l’homme au profit du père, costume neuf dont il ignorait les limites, inconscient encore qu’il n’y en avait plus aucune, que cette vie-là dont on comptait encore l’âge en jours apprivoisait à elle seule, les deux enfants perdus blottis dans ce lit ... t’vas être puni pour deux. T’m’dois un gage… ou un secret, mais un vrai hein

Un sourire plus franc fendit l’ombre de son visage, s’amusant de l’impertinence distillée en volant un baiser aux lèvres proches, soumis à ce nouveau despotisme juvénile sans arriver à éprouver la rancune de sa frustration pourtant encore dessinée dans les plis des draps.

Si le gage tend à voir qui de lui ou de moi fait le meilleur usage de tes seins, pourquoi pas,
la taquina-t-il en caressant du bout des doigts le crane brun de l’enfant dont la concentration se dissolvait aux voix parentales quand sa bouche étourdie oubliait plusieurs secondes durant avec une insolence somme toute très paternelle, ce qu’elle venait faire là… Sinon… Son attention s’effilocha dans les volutes d’une décision qu’il murissait depuis quelques jours et dont la fragrance tenait encore du secret convoité par les règles de ce jeu de veille. Personne, pas même Hubert ne tenait encore les aboutissants de ces heures de convalescence dispersées entre les soins de la gitane, les visites de son amant, et les rapports journaliers de l’homme demain, tissant entre les tempes félines fraichement revenues de cet ailleurs sans horizon, une possibilité nouvelle… je pense proposer à Etienne de racheter l’Aphrodite…

Nul besoin de s'attarder sur l’un ou l’autre, car si l’animal était loin de se douter des liens entretenus par la violence d’un drame dont on lui avait soigneusement tout caché à l’aube de cette grossesse désormais achevée, il savait pour avoir vu les esquisses dans l’atelier de la peintre, que les présentations les plus sommaires n’étaient pas à faire.
_________________
Axelle
Bien. Malgré la frustration agaçante, le seul mot raisonnant dans tout le corps gitan, du haut du crâne jusqu’au bout des doigts, était bien. Simplement bien. Là, otage volontaire embastillée entre la chaleur d’Alphonse irradiant son dos et celle d’Antoine se diffusant à son ventre, le monde pouvait bien s’aliéner qu’elle s’en souciait comme d’une guigne quand la démence n’avait déjà que trop enraillé les engrenages soigneusement assemblés de leur délicat manège. Repue, apaisée, tranquille. La pire catastrophe pouvant encore s’abattre sur ses épaules frêles semblait contenue dans la seule privation des jeux assidus des corps amants savamment tressés de lacis de soupirs abandonnés à l’autre sans la moindre retenue.

« Si le gage tend à voir qui de lui ou de moi fait le meilleur usage de tes seins, pourquoi pas ».

La fourbe réponse dispersa à la bouche boudeuse un florilège de bourdonnements dépités, contraignant la tête brune à dodeliner sous les brulures encore vives de la langue féline à ses chairs attisées. La lutte fut âpre, et ce ne furent que les paroles égrainées par Alphonse qui parvinrent à chasser les images affolantes que l’imagination gitane s’acharnait à raviver.

« Sinon … je pense proposer à Etienne de racheter l’Aphrodite… »


T’veux vendre l’Aphrodite ? Vraiment ? Pourquoi ?


La réponse fusa, irréfléchie, dans un haussement stupéfait de sourcils. A tel point surprise que la voix de la danseuse s’égaya d’un aigu improbable. Timbre à ce point incongru que le minuscule rabat joie en perdit l’attention dévote à ses jeux sur la pointe du sein maternel pour reporter son l’examen myope de son père à sa mère.
L’évidence était pourtant flagrante, suite logique et implacable à l’abandon d’un médaillon sur une pierre tombale. Mais l’esprit d’Axelle, trop ouaté dans le cocon duveteux peinait à la vivacité et au discernement. A ce point aveuglée de bien être que son acceptation intrinsèque du désigné ne l’interpella même pas tant cela était évident. Pourtant, rien ne l’était et elle s’agita, s’extirpant de ses pensées sirupeuses quand la conversation échangée avec Etienne lui revint en tête. Si le Griffé et elle savaient, tout, Alphonse, lui ne savait rien. De cette conversation houleuse, l’essentiel était gravé dans sa tête avec certitude, mais l’accouchement qui avait suivi de quelques jours à peine, la découverte d’Antoine qui l’avait plongée dans l’euphorie la plus pure avant que la disparition d’Alphonse ne plonge tout dans un chaos innommable avaient arraché l’aveu fracassant des préoccupations gitanes. Pourtant, la nécessité absolue d’avouer cette nuit partagée la fit frissonner. Davantage de silence et le temps se chargerait de faire d’une omission une avanie. Le voile d’oubli soigneusement tissé au gré des événements se déchira, laissant la vérité camarguaise affluer. L’air soudain lui paru pesant, puant comme un gant posé sur son visage, et dédaignant les ronchonnements outragés d’Antoine, Axelle s’arracha à l’étreinte du Chat et se retourna pour confier l’enfant aux les bras aimants de son père, laissant celui-ci répondre, la bouche griffée d’une vérité soudain trop lourde.

_________________
Alphonse_tabouret
T’veux vendre l’Aphrodite ? Vraiment ? Pourquoi ?

A la question suivit le départ de la peau florale pour des cieux solitaires, tendant l’enfant à des mains qui le saisirent sans même réfléchir, accueillant le nourrisson dans une gaucherie qui devait tout à la paternité récente et la délicatesse que l’on octroie aux choses que l’on sait fragiles. Etait-ce la pudeur ou l’inquiétude intrinsèque à chaque homme de ne pas être façonné pour prendre soin d’un nouveau-né quand les seins et les hanches des femmes accordaient vallons et monts cotonneux à n’importe quelle âme, qui tendait l’interrogation jusqu’à parfois l’hésitation ? Antoine était une énigme, de ses grands yeux noirs semblant sonder d’une interrogation constante tout ce qui passait aux filets de sa perception, jusqu’à ces pleurs dont il ne savait encore nuancer aucune des revendications, soumettant l’animal à en apprivoiser un autre quand c’était d’habitude lui qui célébrait son indifférence au monde jusqu’à l’insolence. La silhouette potelée fut un instant suspendue dans un échange muet de regards entre le père et le fils avant d’être glissée dans l’arrondi d’un bras, un doigt abandonné en otage aux deux menottes vindicatives qui ne trouvaient aucune boucle soyeuse à portée d’exploration pour se satisfaire, pas même un pendentif au bout d’une chaine vers lequel s’agiter.

Parce que je n’ai jamais eu pour projet celui d’y rester, répondit-il en quittant l’arrondi contrarié de la bouche filiale pour cueillir les prunelles sombres de sa maitresse, notant dans le clair-obscur d’un ciel qui se dégageait pour laisser filtrer une once lunaire sur le décor de la chambre, le trouble jeté dans l’expression qui dessinait ses traits, écornant brièvement la quiétude tissée de leur cocon. Je n’ai œuvré que pour la voir capable de me survivre… Il s’étonna un instant du vacillement vide à son cou, déséquilibré le long de ses abimes avant de percevoir la ligne rassurante de sa détermination, filin qui s’enroulait à ses nerfs jusqu’à les faire frémir, preuve de vie au travers d’un regard fracturé, d’un gazouillement d’enfant, d’une note rouge sur une peau satinée. Axelle s’était trompée au soleil couchant du cimetière, cela n’avait rien de facile de consumer son deuil, d’aller jusqu’au définitif, de faire ses adieux à une décennie pleine qui l’avait vu naitre et mourir, tout au plus avait-il la chance d’avoir dû abandonner un mort quand elle était encore aux prises de fantômes vivants… et je crois que j’ai eu la preuve de mon succès en y revenant. Le sourire s’étira doucement pour empêcher l’amertume de se répandre au sous-entendu de cette interminable semaine qui avait saboté un instant les perspectives considérées comme acquises, précipitant les actes, les aveux, les faits vers des besoins d’immédiat.
Étienne a le tempérament d’un chef et je le soupçonne d’avoir appris à aimer ce bordel plus que lui-même ne le pensait en y entrant la première fois… Il laissa filer une respiration en l’observant, les prunelles saturées d’obscurité discernant plus nettement les contours où jouaient les pales reflets nocturne sur le museau de la danseuse, amenant une interrogation plus tranchée qu’il choisit de poser d’une simple question. Penses-tu que je fasse un mauvais choix ?

La Gitane se leva, lente dans chacun de geste, comme pour reculer un inéluctable dont elle ignorait tout de l’accueil. Alors qu’Alphonse expliquait son choix, de gestes répétés et répétés au point d’avoir acquis un automatisme salvateur, elle alluma une première chandelle, hochant doucement la tête, puis glissant sa main dans le tiroir, elle extirpa une deuxième bougie qui fut allumée à son tour. Puis une troisième, puis une quatrième, puis une cinquième. La question d’Alphonse retentissait encore à ses tympans qu’elle n’avait toujours pas fini son ouvrage d’automate. Qu’importait, certaines choses devaient être dites les yeux dans les yeux. Cette trahison là n’avait plus de poids.

Enfin, elle tourna la tête, la silhouette du père et du fils se détachant enfin nettement de l’ombre vorace et sourit, laissant le temps glisser doucement.
Z’êtes beaux tous les deux. Vous m’donnez envie d’vous peindre. Elle baissa ses amandes charbonneuses, un instant rêveuse, en se ressayant face à son Amant, nichée entre ses jambes quand elle repliait les siennes sous son menton. Non, j’pense qu’ton choix est bon. Sa dextre se posa sur la cheville féline qu’elle caressa distraitement. Etienne, c’t’un homme sur l’quel on peut compter. Pis l’est franc, honnête et sans détour. Elle releva les yeux pour les planter dans le regard jumeau. Pis à qui d’autre confier cet héritage là, si lourd… elle pencha doucement la tête, le regard tant mêlé d’incompréhension que d’attendrissement en laissant choir le premier aveu … qu’à celui qu’t’aimes et qui t’aime…

Le silence succéda aux mots, les prunelles noires d’Alphonse aux prises d’une interrogation immédiate, ramenant au vertige de la vitesse de sa réflexion les possibles bribes qu’il aurait pu laisser passer au filtre de ses attitudes, sans en trouver une seule amenant la gitane à de telles conclusions et froissa son visage d’une expression teintée d’incompréhension. Longtemps Etienne avait été un fléau contre lequel il avait lutté, longtemps ils s’étaient opposés, confrontés, cédés avant de se rendre compte qu’il ne s’agissait pas tant de prendre que de donner, et s’étaient retrouvés, amants imbéciles, à devoir apprivoiser le besoin et l’envie, mais rien de cette lutte n’avait jamais éclaboussé sa maitresse, ni ses victoires, ni ses défaites, ni même cette après-midi suspendue où Axelle avait fait le choix d’accueillir le monstre à son ventre quand tout était pourtant né d’un croquis aux iris fracturés.

Merci
, répondit-il simplement d’une voix feutrée, baissant un instant les yeux sur l’enfant que la lumière des bougies semblait ragaillardir, sentence de l’accusé reconnaissant son délit sans chercher à le nier, libéré depuis peu du joug de la méprise à laquelle il s’était réconforté par l’inattendue volonté jumelle. La dextre valide amorça le mouvement entier du corps se penchant vers la gitane avant de se glisser à la nuque, empreinte fraiche sous l’amas des boucles brunes, la faisant pencher à sa rencontre pour venir cueillir ses lèvres, engonçant Antoine entre les jambes maternelles et le ventre paternel, suscitant le trille d’une protestation qu’Alphonse attarda pourtant, au prise de cette bouche sucrée dont l’envie et le besoin étaient aussi indéniables que ceux de son amant, éclairant d’autres chemins, d’autres rives voisines, élargissant cet horizon longtemps considéré solitaire.
Quoiqu’il se passe Axelle, cela ne change rien à ce que nous avons construit…, confia-t-il en quittant ses lèvres, apaisant brièvement les babillages filiaux d’une satisfaction à retrouver un tant soit peu d’espace… ni à ce que nous allons bâtir. Un sourire s’étira sur son visage en retrouvant la lueur pleine des amandes noires, y lisant, dans le fatras des émotions une acceptation toute aussi vibrante que désorientée, témoignage définitif, s’il avait osé en douter, de ce soutien immuable que lui offrait Axelle, prononçant pour elle, le serment des mots, traité que chacun craignait et qui, ce soir, allait se ratifier, chapitre après chapitre.
Tu es si petite et si forte, murmura-t-il quand c’était le fil de ses pensées qui s’exprimait, se redressant dans un sourire tendre, conscient du sacrifice à faire pour accepter les choses, même celles ne touchant pas à la fusion des coeurs. L’Amitié aussi demandait tant d’abnégation pour se parer d’une légitimité pleine, totale, passant les épreuves du temps pour être plus sans être trop, équilibre fragile et pourtant si net dans les têtes brunes des deux enfants perdus réunis dans leur lit ce soir-là, qu’elle sublimait à l’âme, le poids de sa couronne.
Je regrette de ne pas avoir pu te le dire moi-même… Qui est le bavard qui a trop parlé ?


(Post à quatre mains)
_________________
Axelle
Ame ou sœur,
Jumeau ou frère de rien,
mais qui es tu?
Tu es le seul animal
De mon arche perdue.
Tu ne parles qu'une langue,
Aucun mot déçu,
Il n'y a rien à comprendre.
Toi tu es…
La force de ma foi,
Ma faiblesse et ma loi,
Mon insolence et mon droit.*



Un baiser. Un baiser qui pouvait paraître anodin quand il rayonnait du gout des serments qui ne peuvent être dits tant ils sont pensés du plus profond de l’âme. Un baiser éclatant de souveraineté, asservissant à son pouvoir une multitude d’autres. Un baiser qui ne réclamait rien d’autre que d’être reçu. Un baiser débordant de cette Amitié originelle liant les deux enfants amants. Amitié. Comme le mot pouvait sembler banal tant il s’usait dans trop de bouches ignares de la profondeur de ce sentiment peut-être plus rare encore que l’Amour.

Et la gitane, sous ses airs légers, s’en trouva ébranlée comme peut être jamais elle ne l’avait été. Mais nul répit pour son cœur agité, les mots félins la cueillirent, petit coquelicot ondoyant sur sa tige frêle, masquant jusqu’aux rebuffades d’Antoine engoncé aux corps parents. Ces mots là, tout au fond d’elle, elle les savait, peut-être même les avait-elle toujours sus. Elle qui clamait ne croire qu’aux actes. Elle qui lançait à tort et à travers que les mots mentaient, comme elle avait pourtant besoin de les entendre, pour les gorger d’un dernier souffle à la voix d’Alphonse. Si elle, de mots, elle ne fit pas l’usage, le sourire soulagé qui plana à sa bouche fut plus bavard que tout ce qu’elle avait déjà dit. Mais le temps est assassin et emporte avec lui les rires des enfants** et la rattrapa d’une simple question.
J’suis pas si petite, rétorqua t-elle faussement débonnaire, ni si forte quand pourtant les caresses à la cheville féline s’estompèrent jusqu’à l’effacement. Assumer, sans chercher le pardon par de vils moyens détournés. Tu m’l’aurais dit, j’en suis certaine, quand l’moment serait venu. Abandonnant Antoine dans la contemplation d’un pouce qui refusait obstinément de trouver l’écrin rose de sa bouche, elle remonta les yeux vers le regard refuge.

C’lui qu’y m’l’a dit. L’évidence était là, et pourtant… J’le connais bien plus qu’t’n’dois l’penser. Le regard s’égara un instant dans l’ombre impénétrable avant de retrouver le fil lumineux du visage d’Alphonse. Ca c’est passé qu’une fois. Avoua t-elle d’un seul souffle comme craignant de ne pouvoir achever sa phrase. Le sous entendu lui semblait à ce point clair qu’elle ne mit pas d’autres mots sur cette nuit dérobée. Elle aurait pu chercher à s’excuser. Expliquer qu’à ce moment, si elle avait déjà compris que les deux hommes se connaissaient et certainement s’attiraient, elle ne savait rien leurs sentiments amoureux, mais n’en fit rien et poursuivit. J’regrette pas, mais pas pour les raisons qu’tu pourrais croire, c’qu’regrette c’est d’l’avoir assujetti silence. L’agitation dans ses prunelles se dispersa pour ne laisser suinter que la vérité la plus nue.


S’il avait deviné dans le croquis trouvé cette après-midi-là aux courbes ébauchées d’Etienne une langueur propre à la chair, la tempête qui avait sévi quelques instants plus tard entre les deux jeunes gens avait suffi à chasser plus loin les interrogations les plus banales qu’il aurait pu poser et s’il s’était douté des étreintes au vu de la bouche concupiscente qu’elle avait esquissé dans son portrait, de la lascivité que l’on devinait dans l’éclat rehaussé d’une touche de couleur aux prunelles griffées, il était loin d’imaginer ce qui avait lié à la chair et à l’esprit, les deux chemins de sa vie.
Il observa, incrédule, le visage de la gitane s’ombrer d’une lueur contrite, comme portant un fardeau qu’il n’arrivait pas à concevoir, tendre ignorant dont la cruauté de la vérité épargnait encore l’âme pour mieux la malmener à la lisière des confidences nocturnes. Qu’importait qu’elle se soit donnée à de Ligny, à un autre, au royaume entier, Axelle entre ses mains n’appartenait qu’à elle-même et c’était là tout ce qu’il lui avait jamais demandé, laissant à son Autre le gout délictueux de la possession, l’empreinte de Sa manne sur ses obligations, le devoir volontaire enlacés aux sentiments les plus impétueux. Ce fut peut être finalement la volonté d’Etienne qui étonna le plus le jeune homme quand les portes de l’Aphrodite symbolisaient pourtant le sceau de leur liaison, n’ayant jamais deviné chez lui l’envie de mettre au clair des choses dont ils n’avaient jamais parlé tous les deux, incapable en réalité de chasser la chaleur d’un contentement tout égoïste à porter si loin les saveurs de ses faveurs en le poussant à poser des limites plus claires encore qu’il ne les lui avait jamais formulées, concevant non sans mal, l’intransigeance dont avait fait preuve son amant en portant à nus les mots liant leurs envies.
Il attrapa sa main pour la nouer à la sienne, un sourire aux teintes naturellement inquiètes venant se mêler à la douceur du trait visant à la rassurer, fragile fleur à cet instant ci dont les courbes éclairées semblaient se brouiller aux portes de pensées qui lui étaient inaccessibles


Allons Ballerina, cela n’a pas d’importance que vous ayez partagé votre couche une ou bien dix fois, que j’en ai eu connaissance ou pas, tu le sais bien… Si la gitane et lui faisaient peu de cas au sein de leur cocon des aventures qui jalonnaient leurs routes pour repaitre leurs corps en dehors du lit qu’ils partageaient, ils n’avaient jamais poussé la parole jusqu’à l’échange de noms, exception faite parfois, d’une anecdote confiée à la courbe gaie d’une soirée avinée dans l’amusement du souvenir. Faune, il portait à la manière d’un étendard, le fanion d’une liberté totale, n’entravant jamais les désirs de ceux qui excitaient le sien à l’ombre orgueilleuse d’un Amour Sélénite le berçant des certitudes les plus éthérées et qu’Axelle et Etienne aient couché ensembles ne lui semblait en aucun cas digne d’une trahison , fanatique que la foi de Son Autre portait au-delà des aventures coutumières ou pas, convaincu que la chair n’entachait pas l’amour.
Dis-moi ce qu’il y a vraiment…
Car il y avait forcément autre chose, lové dans la moue vaincue de la gitane, quelque chose de plus que le fil tranchant de ce secret qu’elle avait porté et dont le chat ne faisait pas cas, conscient que le silence était d’or aux lèvres parfumées tout comme les promesses têtues qu’ils s’étaient faites en bâtissant à deux, le choix d’une parcelle de vie à trois

La jalousie.

Un temps, ce sentiment avait semblé délectable à la Gitane. Comment l’Amour pouvait-il mieux se prouver que par ce besoin déterminé de posséder ? De n’avoir qu’à soi ? D’aimer à en perdre la raison quand un seul regard étranger posé sur l’être aimé suffisait à fendre le cœur d’une écorchure qu’aucune douleur n’égalait ? La jalousie, Axelle l’avait connue, tout autant dans sa chair que dans le regard d’un Autre. Dans ce regard là. Son regard. Jalousie à ce point destructrice qu’elle n’avait pu que saccager ce qui pourtant aurait dû la porter sa vie durant.


Dès lors, la jalousie n’avait plus rien eu de charmant ou de flatteur, mais avait revêtu les traits d’une abomination innommable, jusqu’à refuser d’aimer, et peut-être même d’être aimée. Alphonse, pas après pas, l’avait accompagnée sur ce chemin épineux et pourtant salvateur. Se priver de ce que peut-être la Vie avait de plus beau à offrir pour ne plus mourir encore. Aimer autrement, ainsi était son leitmotiv quand elle refusait encore de regarder les cœurs s’offrant sous les baisers de sa bouche. Même si ça tiraillait, elle laminait tout, chaque espoir de désincarcéré son cœur de sa gangue de fer. Elle détruisait, impunément, pour faire taire le moindre battement insoumis de sa poitrine. Guerrière assassine de chacun de ses élans. Et elle y parvenait, sans trop douter qu’elle y parviendrait jusqu’à finir vieux crouton, quand vieux crouton, ce n’était plus à Ses cotés qu’elle pouvait s’endormir pour ne plus se réveiller. Pourtant, chaque jour la rapprochait irrémédiablement du gouffre. On ne vivait pas sans aimer à s’en bruler les doigts, le cœur et l’âme. On ne vivait qu’à moitié sans risques, sans passion. Mais elle se mentait même, farouchement, même devant Alphonse qui lui, le prenait, ce risque. Alors, même si les méandres pragmatiques sinuant entre ses tempes refusaient de le comprendre, elle ne pouvait empêcher ses lèvres de se retrousser de savoir le Chat vivant à ce point quand la vie, sur les hauteurs de Notre Dame, avait semblé à ce point le bouder.

Pourtant, malgré tout l’apprentissage, quand les doigts Amants, Amis, s’entremêlèrent, comme elle aurait voulu que jaloux, Alphonse, le soit. Jaloux d’elle, jaloux du Griffé peu importait quand rien n’était dicté par une vile vanité mais par le besoin impérieux de s’enfuir. Pourquoi ne se levait-il pas, énervé, coupant court à la discussion, lui laissant la facilité de se taire ? Non, ce qu’elle s’efforçait maladroitement de refouler dans l’agitation de son sommeil le plus profond, il fallait le mettre à nu, étaler des mots sur la souillure et la honte. Et étaler la boue à ses yeux à lui, le père de son enfant, cet homme qu’elle aimait avec une telle pureté, que le salir de l’odeur putride d’un gant poissant de bestialité lui donnait la nausée. Si elle resta immobile, si son regard noir resta enferrer au blanc du drap, sa main se resserra sur celle du Chat, cherchant sa force chez celui qui pourtant, la tourmentait comme personne.

T’souviens d’ce mois où j’suis restée absente, sans donner la moindre nouvelles ? Question purement théorique, introduction maladroite certes mais nécessaire. J’voulais pas rester aussi longtemps absente. Même si ta réaction à mes mots m’avait bousculée, son regard glissa sur Antoine, étonnement sage et silencieux, comme si le pompon devinait qu’il n’était pas le moment d’un caprice Même si la découverte d’cette vie enflant dans mon ventre m’avait chambardée. Les sourcils se froissèrent chaque mot lui griffant sournoisement la bouche. J’étais chez lui. Chez Etienne. Y m’a soigné. Avec tendresse. Y m’a sauvé. Sauvé d’la froidure d’mes sens même si l’a pas pu m’sauver d’la souillure. La voix dérailla un peu plus. Il l’a tué pourtant, mais trop tard. Son regard remonta alors que sa main resserrait encore sa poigne, comme si elle craignait que l’outrage ne le fasse fuir. Ou ne la fasse fuir elle-même. Il était là Alphonse. Il était là quand j’ai été violée. Violée comme une poupée désarticulée sur l’pavé puant derrière l’Aphrodite.

Peux-tu m’regarder encore après ça Alphonse ? Quand ma dignité s’est perdue sur un sol infamant ? Même moi, j’ai du mal.


*Extraits de Tu es mon autre - Lara Fabian & Maurane
** Mistral gagnant – Renaud


(Post à quatre mains)
_________________
Alphonse_tabouret
Aurait-elle voulu lui faire plus mal encore qu’elle y serait difficilement parvenue, broyant en quelques mots des horizons entiers pour geler jusqu’aux os le chat dont le poids de l’enfant dans les bras s’allégea jusqu’à ne plus exister, figé dans une incompréhension blême, mis à terre par des mots impossibles qui persistaient à ses tempes quand l’esprit se refusait à en concevoir un seul. Étrange amalgame de l’ignorance et du savoir se rencontrant sur le fil de la confidence pour ébranler en un battement de cœur, en un souffle aux lèvres, le port de leurs errances, dénervant le chat pour l’abandonner aux serres d’un gouffre abyssal, abasourdi par les révélations, le précipitant dans un chaos de sensations vertigineuses sans qu’aucune ne prenne pourtant le pas sur l’autre : l’horreur de ce qu’avait enduré Axelle, le vide de se sentir inutile à cet instant précis, la rage impuissante de savoir que quelqu’un avait osé profaner ce corps gracile et parfumé de vie, la haine brutale du père en assimilant qu’Axelle était grosse quand elle avait été abusée, la frustration désespérée de n’avoir pu régler lui-même ses comptes à l’animal qui avait souillé le coquelicot et son ventre occupé, la colère aigre d’avoir été tenu éloigné d’une escale aussi violente, l’impression tronquée et nauséeuse d’être coupable autant que victime, et cette imbécile rancœur qui s’épanouissait, bileuse, en songeant à la coalition qui s’était tenue dans son dos entre Etienne et Axelle, l’éloignant d’un problème dont il aurait pourtant voulu être alerté.
Sur son visage décomposé par la nouvelle, aucune émotion ne parvenait à se frayer un passage assez conséquent pour l’illuminer définitivement, secoué jusqu’à l’incrédulité avant de devoir admettre la fatalité aux emboitements des détails donnés, lutte qu’il ne connaissait que trop bien et qui satura son oxygène d’un poison immédiat, opaque, épaississant la clarté habituel du regard qu’il portait aux autres et pourtant, pas une seule fois les yeux noirs du faune ne s’ornèrent d’un dégout quelconque fleurissant au blasphème perpétré pour juger le Coquelicot, ravagé par une irritation sourde autre, remontant lentement ses veines déjà embuées.
Il était trop tard pour la rassurer, trop tard pour lui prêter le souffle manquant, trop tard pour laver les plaies, trop tard pour les panser… On l’avait privé du savoir et des réactions les plus élémentaires pouvant la guérir tout autant que lui, le soumettant de force à un présent où il ne restait que les cicatrices, le rendant désespérément inutile à celle qui avait eu le plus besoin d’aide en lui donnant cette nuit-là, les cartes qu’il manquait à son jeu.


Pourquoi ?, demanda-t-il enfin en nouant plus fort ses doigts aux siens, brusquement indécis de ce qu’il pouvait faire quand on l’avait volontairement écarté de la convalescence gitane, incapable à l’instant de savoir ce qu’elle attendait de lui, si ses bras dont elle n’avait alors pas voulu suffiraient à la soulager de ce fardeau, si ses baisers qu’elle avait délaissé pour ceux d’Etienne chasseraient le trouble de son regard, si la chaleur mêlée de leurs peaux suffirait à apaiser la chaos qui l’étreignait, si sa proximité sonnerait comme une délivrance au pardon du secret éventré. Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?

Elle lui faisait mal, elle le savait, écornant la confiance partagée. Pourtant pour la Gitane, il était des maux que seul un silence égoïste avait le pouvoir de guérir. Ses fautes étaient nombreuses, ses vices multiples, et chacun était assumé avec la même détermination, fruit d’une fierté exacerbée. Cette abomination là, ce non dit terrible serait assumé comme les autres.

J’voulais pas. J’pouvais pas.
Laissa-t-elle rouler dans un courant d’air soudain glacial. En parler… Sa mâchoire se crispa, la main se resserra sur celle du Chat jusqu’à y planter ses ongles quand le regard de charbon s’égarait dans une ruelle sombre. A nouveau, le gant puant écrasait sur sa bouche, écorchant ses lèvres d’un cuir trop rêche. A nouveau sur son visage, le souffle putride répandait ses volutes infectes, refrénant sa nausée terrorisée quand le pieu immonde la fouillait pour forcer le passage entre ses cuisses… En parler, c’tout revire une seconde fois Alphonse. Un soupir douloureux blessa sa bouche, peinant à chasser les visions abominables qui n’avaient de cesse de s’agglutiner à ses pupilles. Le temps s’effilocha dans la chambrée proprette de l’auberge. Axelle s’agitait, luttait, tremblait. Mais d’un effort intense pour reprendre pied, s'arracha au pavé sanglant pour le drap doux et le regard d’Alphonse, parvenant à poursuivre, difficilement. J’voulais oublier Alphonse. La douleur dans mes reins, les hématomes, les griffures, c’était rien. J’avais honte. J’me sentais sale, indigne, pas même une putain, sont payées elles. J’étais plus rien qu’un déversoir à foutre tout juste bon à c’qu’le premier gueux v’nu s’soulage dans mon ventre. Les mots si durs à avouer s’enchainaient maintenant avec une rapidité féroce. Comment j’pouvais t’dire ça ? A toi ? Qu’j’étais rien qu’ça, qu’un pantin, qu’un objet, qu’un jouet, sans t’salir aussi ? Sans salir c’te vie qui pointait? J’pouvais pas. C’pas juste mon corps qu’il a souillé, c’ma dignité qu’il a brisée. Les yeux gitans se posèrent furtivement sur Antoine avant de remonter s’accrocher au regard livide d’Alphonse. Pis quand j’suis revenue, quand j’ai vu ton regard plein d’fascination sur mon ventre gorgé d’toi, c’m’a fait du bien, tellement d’bien. J’étais plus ça, c’dépotoir à pervers. Et ton regard sur mon ventre, oh non, jamais, j’voulais l’voir s’teinter d’autre chose qu’d’joie. Pour t’préserver, p’têt, mais pour m’reconstruire, surement. ‘Lors non, non, Alphonse, pour rien au monde, j’voulais revire ça dans l’apitoiement d’ton regard, quand d’ton regard, c’est c’dont j’avais l’plus besoin pour laver mon ventre d’sa souillure.

Elle reprit son souffle, époumonée par l’avalanche de mots dont elle était d’ordinaire si avare. Non, Alphonse, jamais j’aurai pu l’laisser souiller not’ fils aussi, avoua t-elle dans un filet de voix quand les yeux maternels s’échouaient dans les mirettes grandes ouvertes de la petite merveille choyée.


Il comprenait le silence autant qu’il s’en révoltait, accusant tour à tour la réalité mêlée, tachant d’y éclaircir l’impuissance frustratoire dont chaque griffe s’enfonçait avec fermeté à sa chair, enchainant à la supposition l’égo mâle accidenté, ce qui aurait pu être et ne serait jamais. Il ne restait que des « si » au félin, que du conditionnel, que l’aube d’une soirée lugubre dans laquelle vivait Axelle depuis ce jour, poussant tout à tour au vertige et à l’abime, les émotions du jeune père que l’ignorance avait épargné pour mieux le rattraper. A la colère, s’identifiait la puérilité de l’orgueil blessé, les sarcasmes brutalisant ses tempes de leurs fers quand il refrénait une pique mauvaise sur les paroles qu’elle n’avait pas pu lui adresser et qu’elle avait donné à De Ligny, et que la souffrance la plus injuste détaillait à chaque seconde avec la cruauté d’un prisme sans fard ce qu’il restait de ce jour noir. Dur chemin que de choisir l’homme à la bête quand elle semblait si salvatrice et pourtant choix si évident dès lors que l’on percevait l’écho des cœurs pulsant dans l’intimité de la chambre, unifiant trois battements à une seule histoire.

L’aurais-je su que ça n’aurait rien changé, fit il enfin, la mâchoire raide d’une force qu’il apprivoisait à défaut de la contrôler… L’aurais-je su que je vous aurais regardé de la même façon, toi et ton ventre… L’impulsion traversa les doigts noués pour la tirer vers lui, l’enroulant à la chaleur de son bras valide, regroupant à lui la mère d’un côté et le fils de l’autre, le menton venant s’appuyer sur la tête bouclée, le regard assombri d’une détermination épaisse ne se portant sur rien de précis, lointain, évadé et, qui étrangement, engloutissait ses fêlures pour ne laisser que la résolution la plus nette.
J’aurais voulu le tuer de mes mains, poursuivit il enfin, un ton plus bas, la voix louvoyante d’une onde écaillée, ... te venger moi-même, te dire que rien n’est indigne de toi, te montrer qu’abimée ou entière, c’est au-delà que je te vois… Les lèvres s’arrimèrent un instant à l’enchevêtrement soyeux des boucles avant de poursuivre dans un soupir : Regarde-moi, Ballerina, c’est toi qui souffre, et c’est moi qui me plains…
Un rictus dessina à ses lèvres une amertume douloureuse, ourlée du poids de la fatalité, du gout des choses auxquelles on ne peut plus rien changer, du parfum de l’immuable, figé à tout jamais aux entrelacs de sa conscience, monstre en plein développement depuis sa libération et qui trouvait dans l’aveu, de quoi repaitre son palais ravagé. Il fit pivoter sa tête pour trouver ses yeux, rubans noirs noués dans leurs amandes brodées jusqu’à être certain que c’était lui qu’elle voyait et non plus le gouffre ravivé par les mots
A nous trois, nous sommes plus forts que cela, Axelle…


(Post à quatre mains)
_________________
Axelle

Il aurait changé Alphonse, ton regard, d’une façon ou d’une autre, il aurait changé, rien qu’par la colère qui t’anime.


Si entre les tempes gitanes, l’assurance restait figée dans la certitude inébranlable que la décision prise avait été la bonne, peut-être pas pour le Chat, mais indubitablement pour elle, elle n’en dit rien, consciente que seul le temps avait le pouvoir de soulager certaines éraflures. Pas plus qu’elle ne lui rappela que l’immonde secret n’avait été partagé que par la force des choses. Que par un hasard des plus aléatoires. Si Etienne n’avait pas été présent, aucun mot, aucune allusion n’aurait jamais franchi le seuil de ses lèvres. Certains secrets ne se partageaient pas. Parce que quoi que les autres puissent dire ou faire, la honte, la culpabilité, même infondée, même complètement stupide, restait ancrée, comme un dernier rempart à la pudeur, à l’intimité la plus profonde. Parce que les regards changeaient et Axelle était trop amoureuse de chacun d’eux pour ne pas percevoir que la lueur où nageaient tous les qualificatifs la définissant, de gitane à danseuse, de brune à espiègle, de menue à forte, de sensuelle à sensible, s’ajouterait toujours « violée ».

Pourtant, le front déposé aux caprices du menton félin, les lèvres gitanes s’étirèrent, émues, devant la soif de vengeance exhibée d’Alphonse dans sa vérité la plus déterminée et mâle. En aurait-elle douté ? Pas un instant. Malgré le calme dont se parait Alphonse avec une maestria souvent déconcertante. Non, malgré son silence, jamais elle n’avait douté de lui, mais les mots lui manquait, ou peut être n’existaient-ils simplement pas pour exprimer la confusion qui l’animait depuis ce soir là.

Alors à ces mots, elle ne put que remonter son visage vers celui du flamand, le regardant sans chercher à écourter les secondes, et du revers de la main caressa la rondeur de la pommette. T'as le droit d'te plaindre, t’l’fais pas si souvent, pis t'es un homme glissa-t-elle gentiment taquine. J’souffre plus, c’s’serait mentir qu’d’l’dire, z’êtes là, tous les deux. Et j’vous fais confiance. J’t’fais confiance Màćka. Aveuglément. Le baiser aux lèvres félines fut léger, presque volatile quand pourtant il se parait du poids d’une promesse. Pis on dit qu’y a t’jours un peu bien dans l’mal, et c’pas faux. Sans ça, j’aurai surement pas vu Etienne sous c’te facette là, et c’bien j’crois, d’avoir vu. Même si j’pourrai jamais oublier. Elle se pinça les lèvres, les mordillant doucement. Alphonse, j’ai aut’chose à t’dire…

Comment avouer cela aussi ? Comment trouver les mots ? Finalement avouer le viol avait été plus simple sous le coup de l’impulsion, mais alors que la pression retombait, dire la suite devenait bien plus ardu. Pourtant, il fallait tout dire, maintenant, quand plus aucun secret ne serait toléré. Lentement la Gitane tourna la tête vers la nuée de flammes, et d’une voix posée poursuivit. Y m’a pas frappé, mais j’ai pris un sale coup quand même. Machinalement son index glissa sur l’infime serpentin blanc sinuant à sa tempe. J’y vois plus rien dès qu’l’soleil s’cache, pour ça qu’sors plus d’ma tanière le soir. Résignés et sans plus de colères malgré leur traitrise, les prunelles noires revinrent cueillir leurs jumelles. Et l’jour, mes yeux s’fatiguent trop vite, m’filant des migraines quand j’veux les faire bosser pis qu’y veulent plus. Elle respira profondément. J’peux plus peindre Màćka, d’moins plus en faire mon gagne pain. J'ai essayé, mais ç'marche plus. Du père, le regard glissa tendre vers le fils, doucement nostalgique. M’faut fermer l’Empreinte, pis vivre autrement.

Livré à la tempête des mots, quand bien même les plus crus avaient enfin été dits, perçant de leurs formes déliées le confort moelleux de leur chemin l’animal frémit quand la nouvelle arrachait une plainte muette au monstre plus encore qu’au comptable. Si l’homme souffrait de son impuissance encore mise au banc de ses accusations, la bête, elle, exhala un râle agonisant au creux de sa tanière. La peinture était l’art premier liant les deux amants, bien avant la chair, la complicité, les fracas et désormais leur fils, niché entre eux et qui suivait, étonnamment silencieux, la valse des mots parentaux, dont chacune intonation s’ourlait d’émotions tantôt vives, tantôt blêmes. Rencontrée dans un atelier bourguignon au hasard d’une veille chez une bourgeoise dont il ne se souvenait même plus du nom, il avait aimé chez Axelle les odeurs de peinture, le bruit des fusains, les expressions mordant le visage de l’artiste plongée à la blancheur de sa toile… N’était ce pas dans la peinture qu’il lui avait abandonné son premier mot , qu’ils avaient fêté retrouvailles et adieux jusqu’à marquer de leurs empreintes colorées, le plancher de la Ruche ? Filagramme ténu mais vivace, l’art de la gitane avait toujours occupé le décor de leurs amours enfantines mais bien au-delà de cela, le monstre, lui, concevait la douleur de l’amputation. Axelle dansait, merveilleuse, aérienne, légère, déchainant à ses pas la lascivités des déités lovées aux mèches flamboyantes des feux de camp, emportant dans le bruissement de ses jupons, les rires appréciateurs des dryades et des nymphes, mais c’était dans le dessin qu’elle existait, qu’elle se souvenait, qu’elle combattait le temps l’éloignant, à tort ou à raison, de ses démons les plus intrusifs et qui avaient fait d’elle ce qu’elle était désormais.
La compassion s’attarda aux lèvres sans les franchir, dans un reliquat de colère, sitôt balayé par les crocs plus virulents encore du défi, insolent perpétuel au creux de sa geôle, qui n’avait jamais supporté de trop la mansuétude encensant la victimisation quand bien même elle était réelle, méritée, ou bien réponse adéquate à l’acharnement volontaire d’une manne divine. Axelle valait mieux que la pitié, même la plus pure, même la plus tendre.


Suis-je moi aussi sans emploi ?, finit il par demander à la peintre sur un ton volontairement précieux, modèle privilégié dont les courbes servaient autant à assouvir les appétits champêtres du Coquelicot qu’à capturer à la faveur d’une séance, une particule de lumière, le diffusé d’une ombre, la ligne claire d’un contrejour improbable. Il passa une main dans les boucles brunes, accordant le fil d’un sourire espiègle à l’expression vaguement préoccupée qu’il offrait, comédien cherchant l’étincelle dans cet entrelacs de souffrance avant de rajouter, la projetant vers l’avenir sans plus s’appesantir sur les souillures de ce passé encore évanescent.
Quels sont tes projets, Ballerina ?

Il suffisait que la Gitane se souvienne des traits froncés du Chat quand, tant de mois auparavant peut-être même dans une autre vie, elle avait débarqué en Champagne, la dextre en charpie, pour savoir combien Alphonse se souciait de sa peinture. Si l’aveu du viol avait été un gros morceau à avaler, Axelle devinait que cette lampée là ne serait pas moins âcre au palais félin. Pourtant, aucun apitoiement dans le regard fauve, aucune lamentation, mais une de ces facéties adorablement moqueuses dont il détenait le secret. Et elle rit, et amusée, et soulagée, et reconnaissante. Etre plainte n’aurait que griffé son orgueil.

Sans emploi ? Toi ? Fichtre non ! T’veux ma mort ou quoi ? J’vais plus qu’peindre pour mon propre plaisir, son regard glissa, gourmand, au délié des épaules de son Amant et elle se mordit doucement la lèvre quand il dégringola sur le buste glabre. J’fais comment pour avoir du plaisir à peindre si j’peux plus t’croquer toi ? S’arrachant de sa contemplation quand Antoine les yeux ronds ne semblait toujours pas disposé à s’endormir et que ce simple regard suffisait à éveiller l’appétit gitan, elle poursuivit d’un sourire espiègle. T’es condamné à rester mon modèle et à t’plier aux caprices d’mes pinceaux. La dextre brune vint cueillir la féline accrochée à ses boucles noires pour y déposé un baiser fervent au creux de la paume, Et c’pas prêt d’changer. Elle soupira, doucement, aucunement par dépit, aucunement par nostalgie mais juste par bien être au pied d’une vie qui certes serait différente, mais riche d’apprentissages et de découvertes. J’sais faire deux choses, peindre et danser. Si j’peux plus gagner ma croute en dessinant, j’la gagnerai en dansant. Simplement. J’vais rentrer au service du Prince d’Clichy. Ca m’ressemble pas tu m’diras d’être au service d’quelqu’un, mais c’t’un homme qu’j’respecte profondément depuis qu’j’l’ai connu en Bourgogne. ‘Lors c’pas pareil. J’ai confiance. J’suis certaine qu’y m’demandera jamais rien qu’puisse être en contradiction avec c’que j’suis et avec c’que j’peux lui apporter. Donc, v’la, j’vais danser pour lui, pour des cérémonies, t’sais les barbantes où tout l’monde s’ennuie, elle sourit, roulant un regard gorgé de la malice d’un sous entendu qui n’échapperait pas au flamand. La tâche serait bien plus large et mystérieuse que ce qu’elle annonçait à haute voix. Puis lissant ses traits, son regard se posa sur Antoine, dont miraculeusement, les yeux semblaient papillonner de fatigue. Mais m’faudra partager mon temps entre Paris et… la Guyenne.

(post à quatre mains)
_________________
Alphonse_tabouret
La main tendrement emprisonnée à celle de la gitane, il écouta, esquissant un sourire, égarant un instant ses pensées aux rythmes dansants qu’Axelle avait emporté pour eux, sur les chemins menant à la Bretagne, à la lueur d’une chandelle dans une chambre d’auberge après avoir ôté la poussière des routes de leurs corps fatigués, ou tout simplement, à la faveur d’une envie, qu’ils jumelaient, insouciants, se repaissant de ces instants précieux où l’équilibre de leurs frontières s’accordait au rythme des pas cadencés du coquelicot

Je ne doute pas un instant qu’elles seront nettement moins ennuyeuses si tu t’y produis, lui confia-t-il en laissant affleurer ses crocs au dessin de ses lèvres, premier spectateur des incartades dansantes dont elle était capable, remisant à un ailleurs le froissement jaloux perçu à l’idée que ce qu’elle n’accordait qu’à lui serait bientôt offert à tous, que ses chevilles délicates enflammeraient l’imagination de ceux qui ne le méritaient pas, amant imbu des rares possessions qu’il s’accordait, car si la gitane avait depuis longtemps gagné le respect de ses clients au travers de ses pinceaux, il concevait sans mal qu’elle gangrènerait les horizons au son des tambours et des luths. Du service au Prince, il n’accorda aucun retour, laissant aux soins de sa maitresse de gouter à la servilité par elle-même puisque c’était son choix, peu au fait des têtes couronnées et de leurs lubies, ayant déjà tant à faire avec ceux vivant dans leurs ombres.
La Guyenne est un bel endroit…, poursuivit-il en se redressant doucement, quittant l’appui de la tête de lit pour retrouver une assise moins paresseuse et contemplant, au creux de son bras engourdi, son divin bâtard d’héritier dont la tête semblait dodeliner doucement, mais dont les yeux s’évertuaient à percer les mystères alentours quand ils s’ensablaient pourtant inexorablement… cela nous permettra de venir t’y voir tous les deux plus fréquemment qu’en attendant Paris, rajouta-t-il en croisant les billes noires dont l’enfant s’amendait avant de lui sourire, conquis à chaque instant où il le regardait, fier de cet inattendu trésor, possessif au point de le garder avec lui quelle que soit la vie que lui promettait ses pas. Il aura besoin de sa mère pour grandir. Pernette n’y suffira pas… Il viendrait un temps où la nourrice choisie se ferait trop vieille malgré sa vivacité, et si les cheveux gris marquaient déjà son front, c’était surtout les horizons à venir qui avaient ceint les responsabilités du félin à sa chair quand il était sorti de sa geôle humide. L’épouse qu’il me faudra prendre non plus, conclut il en relevant un regard calme sur elle, loin de cet été où sa cadette avait failli le précipiter devant l’église, ni résigné, ni pris au piège, mais conscient que l’on ne bâtissait sa vie que sur les apparats du commun, et quoi de plus commun, à vingt-quatre ans, que de prendre épouse et d’orner la façade de factice jusqu’à en faire un parfait trompe l’œil…

La main dans la sienne avait beau être plus tendre et rassurante qu’aucune autre, les lèvres félines ne se déparer jamais de leur gout tentateur au point de s’y laisser piéger encore et toujours avec la même ferveur que dans cette chambrée perdue au cœur de la Champagne, ce fut bien un gémissement de douleur qui s’échappa de la bouche gitane à l’annonce d’un fléau qui après s’être noyé dans les méandres de l’oubli, resurgissait, là, maintenant, dans un fracas que le Chat, tout à la contemplation de son fils, n’avait pas même pu envisager.


Qu’il se marie, telle était une possibilité qui jamais n’avait été cachée quand les deux amants partageaient encore leur rancœur contre un destin qui semblait leur échapper pour mieux se jouer d’eux. Lui d’un mariage arrangé et honni, elle d’un mariage saccagé et dévastateur. Mais ce qui empoigna son cœur avec une férocité sans pareil, fut l’image terrifiante qui s’ancra à ses pupilles sans qu’elle ne puisse rien faire pour la chasser tant elle était nette et saisissante de réalité. Là, dans les yeux noirs agrandis d’effrois, souriaient heureux une famille à la lueur d’un âtre rougeoyant. Alphonse, une femme dont le visage restait flou, mais les cheveux noués de nattes sages, blonds possiblement, et un enfant, choyé et souriant, démontrant avec fierté à quel point il savait à présent manier son épée de bois. Un enfant. Son enfant. A elle. Antoine. Son cœur se tordit, d’une douleur sourde, irrémédiable au point que les larmes lui vinrent aux yeux, quand cette image d’Epinal où elle était à ce point bien cachée qu’elle restait invisible, lui renvoyait l’image de ses abandons passés dans un fracas assourdissant. La main fuit celle d’Alphonse, et elle se recula, cherchant à calmer sa respiration. Etait-elle définitivement maudite pour être hantée du spectre angoissant de voir chacun de ses enfants lui être arrachés les uns après les autres? Injuste très certainement quand pas un instant Alphonse n’avait souhaité la blesser. Et pourtant, la petite famille n’en finissait pas de tourner devant ses yeux, valse barbare et sans fin.

Blême elle releva enfin la tête vers Alphonse, ouvrant la bouche sans qu’aucun son ne puisse franchir ses lèvres tant jamais elle n’avait songé pareille débandade. Et enfin, la voix plus brisée que jamais se faufila, tenue de sa gorge. Alphonse… j’aime c’gamin à en crever. Comment peux-tu croire, comment peux tu imaginer un instant qu’j’puisse vouloir l’abandonner à d’autres mains qu’les miennes ? Comment peux-tu sous entendre qu’lui aussi, j’puisse l’abandonner. Alphonse, j’t’en supplie, m’rappelle pas quelle mère j’suis pour d’autres quand lui est ma rédemption. Le regard noir papillonna, dément, entre les murs invisibles de la chambrée. T’crois qu’sais pas qu’il aura b’soin d’moi ? T’crois vraiment j’veuille être remplacée dans sa vie ? Les prunelles enfin se figèrent à celles du Flamand. T’as oublié Alphonse ? T’as oublié mes larmes ? J’tuerai, j’tuerai tu m’entends quiconque veut lui faire du mal ou m’l’arracher, et le fait qu’sois absente par obligation n’changera jamais rien au fait qu’il est mon fils. Mon seul enfant. Stupidement, dans l’ire irraisonnée qui la secouait, elle ne souleva pas même le sous entendu pourtant évident qu’Alphonse lui non plus ne passerait plus tous ces jours à Paris.

Injuste et bornée oui, avec pour seule excuse un passé bien trop lourd pour ne pas lui ressauter à la figure à la moindre faille, aussi tenue, aussi involontaire soit-elle.


Sotte, trancha-t-il sèchement en ferrant le poignet d’Axelle à sa main pour la forcer à s’approcher de lui malgré ses rebuffades, là où, blessée, elle voulait désespérément mettre de la distance entre eux, le visage froncé d’une expression sévère, écorché de discerner les larmes dans les yeux noirs par sa faute, démuni d’entendre la voix se lézarder des supplices retenus si longtemps à ses lèvres, et en proie à une colère agitée, peinée et brusque, réponse unique à la panique dont tout l’être maitresse brulait à cet instant ci dans la cacophonie ses souvenirs. Il n’ignorait rien, savait que ce ventre-là avait donné deux fois la vie avant que ne germe celle qu’ils partageaient aujourd’hui, se rappelant du ballot qu’elle avait transporté avec elle en Champagne, qui paisible, n’avait jamais proféré le moindre pleur dans la chambre qui lui avait servi de gite le temps de sa convalescence, et de ce ventre rond qu’elle avait affiché en le retrouvant à Paris à la livraison des malles de costumes d’une soirée maritale privée. Les enfants avaient disparu sans qu’il ne pose la moindre question, tenu longtemps à l’écart des tourments qui avaient fragilisé la danseuse jusqu’à la faire vaciller au gouffre, témoin silencieux des affres, de la douleur cachée derrière les sourires jusqu’à ce qu’enfin, devant l’horizon bleu de la Bretagne, elle ne commence à se déliter.
Axelle voyait un tableau charmant quand il n’y avait à discerner qu’un vernis qui n’aurait rien d’idyllique , le chat se sachant déjà mauvais mari, épris d’un Autre, mâle comme lui, dévoyé à ses pulsions les plus primaires dès lors qu’il s’agissait de la chair et de la nacre, l’âme déjà bercée à satiété par l’amour enfantin que la gitane et lui avaient bâti au travers du temps. Il ne restait aucune place à une épouse légitime si ce n’était celle que l’on exigeait d’elle : un rôle de maison, une vitrine pour éloigner les regards curieux qui auraient pu s’étonner de ce père célibataire dont les frasques résonnaient au cœur de l’Aphrodite.

M’as-tu entendu ? demanda-t-il d’une voix calme et pourtant ourlée d’un impératif indiscutable, délaissant le velours habituel de ses propos pour n’en garder que le feu, unique élément pouvant à l’heure nocturne de leurs confidences, percer les défenses affolées du Coquelicot dont le regard terrorisé s’ancrait du poids des pensées les plus maternelles. Ai-je dit qu’il serait à d’autres qu’à nous ? Ai-je dit que tu l’abandonnais ? Le ton s’enhardit dans les basses, choisissant le murmure quand il n’y avait pourtant qu’eux dans le lit désordonné. La première qui se prétendra sa mère sans être toi sera châtiée, la première qui s’enorgueillira de ses progrès sans être toi sera corrigée… assena-t-il, les muscles fourmillant d’une colère sourde à la seule pensée qu’elle ait pu croire à cette trahison-là. Il ne s’agit pas de te remplacer, Ballerina, mais de lui offrir des perspectives que je ne peux pas lui donner sans me plier aux règles du jeu… Veux que tu l’on s’interroge sur mes mœurs, que l’on le juge pour ce que je cache ? La main estompa lentement sa pression quand il maintenant aux amandes, l’abime sombre de ses yeux.
Personne ne lui fera du mal, personne ne te fera plus ce mal là, égraina-t-il lentement à la façon de ses promesses qui n’ont besoin d’aucun scellé pour se savoir vraies, arrondissant sa voix dans une vague lancinante de tendresse. T’ai-je déjà menti ? T’ai-je déjà trahi, toi qui m’as regardé sans ciller quand bien même c’était la folie et la peur qui me gouvernaient tout entier ?...
Lentement, il se pencha, le parfum de leurs corps mêlées quelques instants encore auparavant se nouant à l’intimité fragile au creux de l’esclandre, frôlant ses lèvres pour lui ordonner: Regarde le... Tu es sa mère, et rien, rien ne changera cela.



(post à quatre mains)
_________________
Axelle
« Sotte » avant même qu’il ne poursuive, Axelle savait déjà que les arguments seraient recevables, comme à chaque fois qu’il lui assenait la sentence de cette appellation. Et une fois de plus, la prédiction fut vraie, et sotte, au fur et à mesure que les mots coulaient de la bouche féline, ce fut ainsi qu’elle se sentit. Emportée dans son élan, enchevêtrée dans ses propres luttes, elle avait été incapable de deviner les sages précautions flamandes. Et pourtant, comme il se montrait lucide et raisonné, face à elle, peinant à juguler son sang trop fougueux et révolté.

Le regard noir se posa sur cette poigne volontaire entravant son recul, calmant doucement la respiration agitée d’une colère peureuse alors que chaque syllabe articulée apaisait la tourmente. A l’injonction, tenaillée entre obéir ou s’accaparer ces lèvres la narguant pour faire taire l’agitation, elle préféra fermer les yeux et se recueillir un instant, pieuse à ses heures quand elle se trouvait trop démunie devant un futur présagé incontrôlable. Le souffle d’Alphonse louvoyait à ses joues et la chaleur d’Antoine irradiait son ventre comme autant de baume la menant à une apathie pourtant refusée.
Qui qu’elle soit, cette femme, la voix était trop calme, les mots trop bien articulés, je la haïrai du plus profond de mon âme d’être celle que je devrais être, lentement les yeux s’ouvrirent, pleins d’une détermination sans faille de leur promesse, mais que je ne peux être. La morsure aux lèvres tentatrices fut piquante comme une ronce défensive. Je la haïrai de le protéger à ma place quand je devrais être la seule femme à le faire. Elle soupira, résignée de son incapacité et baissa le regard vers le visage paisible de l’enfant à présent endormi, une bouffée de chaleur lui étreignant le cœur jusqu’à le faire éclater, imprimant l’ordre à ses bras de le prendre, de le serrer contre elle pour que jamais rien de mal ne puisse l’atteindre. Pourtant, mue de cette timidité farouche face à ceux qui noyant les cœurs de l’amour le plus pur, ce fut un index à peine déposé qui esquissa le front minuscule et paisible. S’vous n’êtes pas à Paris, le murmure persista, loin de trembler encore des relents haineux, mais éclatant de respect du sommeil du Trésor niché entre les corps amants, où qu’vous m’attendrez ?


Les mots s’ourlaient tous de leurs sens premiers aux lèvres gitanes, affairées à déchiqueter de leur tendresse, les opacités de l’instant, et Alphonse choisit de n’en contredire aucun quand il aurait pu délayer les idées jusqu’à les imposer face à une fatalité que ni l’un ni l’autre ne pouvait enrayer, et si Antoine posait un sceau au dessus des chimères qu’ils avaient réussi à sculpter jusqu’à l’apaisement d’une convalescence longtemps douloureuse au travers du deuil ou de l’abandon, ils demeuraient esquifs aux vents des hasards, des obligations et des ponts bâtis. Leurs pas les avaient chacun amenés à des choix, tantôt faits d’envies, tantôt faits de dettes et leurs vies, si elles avaient su télescoper dans la fusion de leurs désirs les plus flamboyants, s’entachaient l’une comme l’autre de promesses dont ils ne pouvaient se défaire. Le chat en avait fait une à son fils dès son premier souffle, muette, tissée par quelque chose de plus fort que les mots et était résolu à ne jamais la rompre, qu’importait les aigreurs légitimes, les souffrances qui mordraient les chairs et les doutes qui ne manqueraient pas de susciter les interrogations les plus pernicieuses. Antoine aurait le monde à ses pieds, l’horizon en guise de jouet et la dévotion due à son sang.

Tantôt en Guyenne, tantôt en Béarn, répondit il à mi voix, dans la précaution intuitive de la scène où se lovaient les drames nés de la réalité, la voilant, délicat, d’une once de réconfort dans les destinations en vue. La proximité des lieux n’avaient jamais été leur fort ou bien, tout simplement, le choix de leur priorité, braises lancinantes que l’absence comme la distance , n’entachait de la consumation, enfants perdus au gré du vent et de leurs ambitions, choisissant les retrouvailles comme ancre dans leurs tempêtes, mais avant même les crocs maternels sortis au son des confidences, le jeune homme avait perçu dans le poids plume qu’était encore leurs fils, le besoin profond que le lien existe au-delà des veines.
A quelques heures les uns des autres, c’est presque du voisinage, reprit il en attendant que ses grands yeux noirs jouent de nouveau de densités plus éthérées au fil de leurs écorchures pour étirer un sourire tendre à ses lèvres. Dans le sens du vent, nous t’entendrons même dormir, finit il par la taquiner en aiguisant le dessein de sa lippe, venant caresser de la pulpe de l’index, la joue brune qui lui faisait face.

Les amandes noires restèrent songeuses, toutes accaparées à la contemplation fervente du visage poupon endormi au creux des bras de son père. Et enfin elle sourit aux mots rassurants doucement articulés. Jusqu’à étouffer un rire quand l’idée lui vint que peut-être ronflait-elle sans jamais qu’Alphonse n’ait osé le lui avouer et que là tenait la véritable raison de son avarice à partager ses nuits. Oui, un sujet d’amusement aurait bien pu chasser les tensions de cette nuit gorgée de révélations difficiles et éprouvantes. Mais elle n’en fit rien quand par trop d’efforts pour percer le maigre halo de chandelles fatiguées d’avoir veillées, la migraine, sournoise, s’invitait à ses tempes en catimini. Alors, de mouvements souples et précautionneux, elle vint se nicher à son tour dans les pattes du chat, laissant reposer sa tête épuisée au creux de l’épaule masculine.

Jamais Alphonse ne lui avait paru si proche. Jamais non plus il ne lui avait paru si lointain quand devant-elle s’ouvrait la page vierge de son futur. Elle le savait, pour lui comme pour elle, de nouvelles phrases seraient à écrire, tristes ou gaies, enfiévrées où maladives. Tout à nouveau était à construire. Mais dans ce futur là, deux prénoms seraient inscrits dans le marbre.

Antoine. Alphonse.

Et ces deux prénoms, plus que jamais, seraient ses seuls points d’ancrage pour défier ce qui l’attendait aux détours des méandres des lignes de sa main. Le danger, l’inconnu, la poussière des chemins, et peut-être même les turpitudes l’Amour. Oui, elle était morte de peur devant cet avenir qu’y s’esquisserait jour après jour, mais ne voulait plus y penser et ferma les yeux, dans le cocon partagé de leurs trois souffles entremêlés.


Laissons c’soir l’vent où il est t’veux bien, et laisse moi profiter d’vot’sommeil tout contre vous. Tout contre toi…

(post à quatre mains)
_________________
See the RP information
Copyright © JDWorks, Corbeaunoir & Elissa Ka | Update notes | Support us | 2008 - 2024
Special thanks to our amazing translators : Dunpeal (EN, PT), Eriti (IT), Azureus (FI)