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[RP] Merci ne s’écrit pas.

Axelle
Le temps avait filé entre les préparatifs, les routes qui défilaient à nouveau sous les semelles de ses bottes, les rires d’Antoine, jusqu’à la cérémonie à Saint-Germain-l’Auxerrois. Il avait filé, vif et coloré de milles parfums frais, sans qu’elle ne veuille en retenir la moindre seconde dont elle se nourrissait. Il avait filé alors que les boites laissées dans son atelier de Montauban se couvraient d’une fine pellicule de poussière mais que, dans sa poche, les doigts bruns, souvent, trop souvent, caressaient de leur pulpe insatiable, un flacon aux éclats vert dont pourtant le capuchon n’était jamais ôté.

Et il lui avait bien fallut tout ce temps, à la gitane, pour s’armer de courage, et remonter la piste pavée d’un profil lunaire pour perdre ses pas à plusieurs heures de Paris. La bohémienne était gueuse, mais n’en possédait pas moins quelques connaissances fort appréciables d’utilité dans sa poche. Mais cela ne faisait pas tout. Surtout ne pas après avoir estourbi… L’homme de main ? Le valet ? L’intendant ? L’ami ? Bref, quelque soit la nature exacte de la grande chose longue et sombre, il était évident qu’elle ne pouvait se pointer comme une fleur. Pour cela, mais aussi pour la distance que le Pierrot semblait farouchement vouloir préserver entre sa bouche et la sienne. L’idée même égratignait la manouche, la griffait même, dans son orgueil farouche et certainement même mal placé. Et pourtant, elle se pliait à cette volonté diffuse sans se cabrer, usant même de stratagèmes boiteux pour assurer sa discrétion. Et en guise de stratagème, c’est sous la bure d’un moine qu’Axelle se réfugiait alors que les murs de la maison tranchaient la brune matinale sous son regard caché d’une capuche sans teinte.

Se recroquevillant sur un bâton noueux ramassé au hasard du chemin, la fine silhouette se parait des faiblesses de la vieillesse mimé jusqu’à corrompre l’habituel déhanché en une claudication pitoyable. La trouille grandissait, jusqu’à la faire trembler légèrement. La gitane avait osé bien des choses, mais une telle mascarade, jamais, quand même son mariage, aussi travaillé pour dessiner une façade parfaite, se gorgeait d’une sincérité toute particulière. Croix de bois pesant sur sa poitrine creusée, mains camouflées par des manches trop longues, elle n’eut pas même d’effort à fournir pour moduler sa voix habituellement rauque d’un soupçon chevrotant pour annoncer au garde en faction le mensonge préparé depuis des jours.


Le Marquis de Nemours m’a fait mander. Menez à lui.
Et d’ajouter dans un même souffle. Le Très Haut n’attend pas. Que le Très Haut en question pardonne le mensonge et le sacrilège, l’Ame déjà damnée n’en avait fichtrement rien à faire.
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Aimbaud
Deux battants de bois relevés déversaient une lumière poudreuse dans la grand salle du château, éclairant brutalement un tout petit quart de cette pièce immense dédiée aux allégeances et réceptions. Cela faisait plus d'une génération qu'il n'y avait plus ni allégeance, ni réception. Ne s'y trouvait qu'une grosse table montée sur tréteaux, drapée, sale, jonchée d'épluchures et de pichets de vin, ainsi que de gros livres et des feuillets mêlés dans un joyeux bordel. Une cheminée, près de là, offrait un peu de chaleur à l'habitant reclus dans ces vieilles pierres.

Celui dont on parle était un pâle homme aux cheveux noirs et filamenteux, aux joues creuses oublieuses du rasoir, aux cernes prononcées, aux habits de feutre noir coupés à la bourguignonne. Il avait le dos courbé comme une gargouille sur ses manuscrits, avec une immobilité macabre. Parfois son index poursuivait une ligne de texte et ses yeux noirs restaient dans le vague, perdus quelque part entre un coupe-papier et des bâtons de cire brune. Il toussait souvent, alors il portait du vin à sa bouche dans un gobelet d'argent.

Ainsi Aimbaud de Josselinière passait-il le plus clair de son deuil. En tête-à-tête avec l'Éthique à Nicomaque. Il irriguait son cerveau de réflexions sur le bonheur, par petites gouttes philosophiques, pour pallier à la terrible sécheresse que la mort de son épouse avait laissé derrière elle...

Le teint cireux, les yeux vides, il écoutait parfois les leçons d'un maître de grec, et d'un autre de sciences, et pliait sa voix rauque à des exercices de récitations. Il paraissait comme absent à tout, désintéressé des enjeux du présent. Seule sa fille, parfois, parvenait à l'intriguer, lorsqu'elle agrippait son visage de ses minuscules mains potelées, ou faisait brusquement étalage d'une paire de gencives souriantes lorsqu'il la tenait dans ses bras.

L'enfant grandissait. La saison chaude approchait. Le temps passait comme l'eau d'une rivière et le marquis de Nemours restait sur la rive.

Dans sa chapelle, il murmurait en priant, et ses pensées pour le Très-Haut et ceux qu'il avait accueilli divergeaient vers de cruelles conclusions sur son propre sort.


Si vie devait m'être abrégée à cette heure, je n'aurais nul regret de mourir. Je me consume d'acédie. Les plaisirs même m'indiffèrent. Je n'attends qu'un signe. Que vienne la guerre où je pourrai combattre. Que vienne le Sans-Nom que je m'exerce à le repousser. Ou que vienne la peste qui me fera mourir. Qu'importe. Quelque chose, mon Dieu, qui rompe ce profond ennui de vivre qui me tient.

Mais rien ne venait. Et les pages de l'Éthique à Nicomaque tournaient en silence. Jusqu'au jour où l'on annonça la visite d'un prêtre. Aimbaud redressa lentement son dos de corbeau au dessus des parchemins. Ses yeux douloureux d'avoir trop lu considérèrent le page qui lui portait la nouvelle.

Boh. Ce doit être un envoyé du camerlingue, fit-il de sa voix enrouée, en caressant l'air d'une petite balayette pour signifier que l'on fasse venir.

Ce prêtre allait sûrement lui porter des nouvelles de son fils bâtard, placé comme scribe dans la suite d'Arnault d'Azayes, et lui apprendre les dernières brèves du Vatican. Il arrangea quelques feuillets sur sa table couverte de détritus, pour faire style.
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Axelle
There was a boy
A very strange enchanted boy
[…]
A little shy and sad of eye
But very wise was he
And then one day
One magic day he passed my way.
Nature Boy- David Bowie




La silhouette de bure aussi informe qu’incolore attendit, rabougrie sur son morceau de bois, déjà satisfaite de ne pas se prendre un coup de pied au fondement pour la ramener illico presto dans ses pénates bohémiens. Elle tremblait pourtant, de froid ou de trouille, peu importait, quand son visage restait à l’ombre menteuse de sa capuche, le regard noir figé sur un petit caillou blanc joliment poli, appelant de son éclat à être ramassé pour ne plus côtoyer la rudesse des pierrailles aux arrêtes menaçantes. Le garde s’était éloigné vers la bâtisse dans un empressement tout relatif. Aucune importance tant que le couperet de questions supplémentaires n’était pas tombé. A son retour, l’homme n’était guère plus vif, agaçant la gitane au ventre grignoté d’appréhension qui le souhaitait véloce.

"Suivez-moi." Maigres paroles qui la firent vaciller un instant, les pieds lourds, eux qui ne savaient d’ordinaire que danser. Il était temps, encore, de filer à toutes jambes et de renoncer à cette idée loufoque. Pourtant, l’un après l’autre, ils avancèrent, soulevant un fin nuage de poussière sous la claudication feinte. Il lui sembla qu’aux pas qui la conduisaient, en succédèrent d’autres, mais sous la capuche, les amandes noires n’observaient que le plancher défilant lentement sous sa foulée branlante, réprimant l’envie de regarder tout de ces murs qu’elle devinait l’encercler. Trois coups secs résonnant sur le bois. Le couinement familier d’une porte. Une voix dont elle ne chercha pas à comprendre les mots, et le cheval de Troie avança de trois pas dans la place, distrait par le battant bois se refermant sur son dos.

Un pas, deux encore, et le museau gitan osa enfin se relever. Un peu d’abord. Furtif, pour s’assurer qu’aucun coup de massue ne menaçait son crane. Puis plus franchement, pour renifler la pièce où trainait l’odeur particulière des vélins enrubannée à celle du vin et d’un trait de renfermé. Et enfin volontaire, en arpentant la pièce d’un regard novice pour dénicher le Pierrot tant attendu. Elle se souvenait de lui, haranguant la foule dans la cour du Louvre, les joues rouges et la goutte au nez. Elle se souvenait de lui, embarrassé de la connaître dans un bouge Guyennais et son oreille tintait encore du fer dont il s’était harnaché à Clichy. Mais l’homme qu’elle avait sous les yeux, au teint maladif et à la barbe négligée, non. Le pierrot lunaire avait disparu au profit d’une effigie de cire. La bouche gitane s’arrondit douloureusement, cherchant les mots qu’elle avait si soigneusement préparés et qui s’échappaient un à un sans qu’elle ne puisse en rattraper un seul. Il était étudié pourtant, le discours, tout orné de « merci, mais vous n’auriez pas dû » et encore de « c’est magnifique, mais une simple petite chose de vous me suffisait ». Mais embarquée dans les cernes alourdissant le regard sombre du Marquis, elle ne sut qu’abandonner le bâton de fortune pour repousser la capuche rêche et dévoiler, sous la cascade de boucles brunes, un visage brun aux yeux agrandis de désarroi.
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Aimbaud
La lourde chaise de cuir se renversa en arrière, la table eut un sursaut, quelques feuillets tombèrent parterre, et la carafe de vin tinta contre le gobelet, menaçant la renverse.

Notre marquis, tout rouillé qu'il était, venait d'effectuer un bond de recul, avec la souplesse du chevreuil et la lourdeur du sanglier, pour rejoindre, effrayé, le forestier paysage d'une tapisserie dans son dos. Hélas, la forêt en noeuds de tapis ne sut accueillir sa fuite, elle riposta froidement, comme savent si bien faire les murs lorsqu'on se jette sur eux. Les arbres et les collines, faute de lui offrir une porte de sortie, lui frappèrent un grand coup dans le dos et firent tomber sur lui un nuage de poussière.

Une expression d'épouvantable surprise habitait désormais sa figure. Il resta immobile, les mains hésitantes, le coeur battant, à observer l'apparition qui se tenait devant lui. C'était bien elle, la bohémienne de Paris, la charmante, l'inattendue. Mais qu'est-ce qu'elles avaient toutes en ce moment, à surgir de nulle part pour lui faire frôler la crise cardiaque ?

Quelle était, à cette vue, la raison de ce soudain abois, me direz-vous...? C'était difficile à dire. Le savait-il seulement lui-même ? Déjà, un prêtre qui se transforme subitement en gitane, ce n'est pas commun. Et puis, la reconnaissant, il avait craint subitement d'être vu par elle, en cet état détestable où il se trouvait. Et enfin, il y avait l'angoisse de savoir ce qui poussait la jeune-femme à entrer ainsi en douce dans son domaine pour surgir devant lui. Après tout, il ne la connaissait pas, cette fille. Était-elle une criminelle ? Une échappée de prison ? Venait-elle se venger ? De quoi ? Qui sait. Elle avait bien estourbi un de ses hommes. Il ne savait pas ! Ça se pouvait. C'était probable. On ne sait jamais. Avec ces gens-là. On ne les connaît pas, ces gens-là. On a couché une fois avec. On s'en est repenti. On veut s'en tenir loin. On croit. Oh non... Et si ?


Par tous les saints, ne soyez pas venue m'annoncer que je vous ai fait un enfant.

Quelle odieuse entrée en matière. Il a oublié de dire bonjour. Trop tard. Il veut se reprendre mais les mots sont sortis de sa bouche. Il avance les mains, veut s'excuser. Il saisi sa coupe de vin sur la table.

Voulez-vous ? Pardon. Je ne sais pas... Il la repose. Que que vous amène ? Ici ? Dites.
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Axelle
« Par tous les saints, ne soyez pas venue m'annoncer que je vous ai fait un enfant. Voulez-vous ? Pardon. Je ne sais pas... Que que vous amène ? Ici ? Dites. »

Quelle trogne pouvait bien avoir la gitane en comprenant, comme une claque qu’elle se prenait en pleine figure, combien elle avait été idiote, et naïve, et stupide et combien, ô combien, elle avait faux sur toute la ligne ? Elle n’avait certes pas fini les quatre fers en l’air, mais le mur qu’elle se prenait en pleine face n’était certes pas plus doux que celui que le Marquis venait de se prendre dans le dos, poussière en moins.


Sombre idiote…


Elle aurait bien tourné les talons illico presto et relégué le Marquis, qui n’avait plus rien du pierrot lunaire qui avait su la charmer jusqu’à entrouvrir une porte pourtant interdite, au rang de ces hommes qui une fois la chair eue, ne se souciaient que de leur petit confort personnel à fauter sans ensemencer. Oh, l’idée lui traversa l’esprit avec une force magistrale de mentir et de lui balancer en pleine trogne, que si, elle était grosse de lui. Mais trop fière ou trop entière, ou certainement pas d’humeur à jouer la moindre comédie, se contenta de serrer les poings cachés sous la bure et de relever un menton assommé. Tout en lui était donc devenu laid et mesquin ? Dans un élan d’orgueil lui interdisant de croire qu’elle avait pu se tromper à ce point, elle calma sa respiration colérique avant de répondre d’une voix plus rauque qu’elle ne l’aurait souhaité.

J’étais simplement venu vous dire merci, au sujet de vos présents. Et si je me suis affublée de la sorte, c’est car je sais la honte que vous pouvez avoir à seulement me connaître.


Blessée, à n’en pas douter, la gitane pencha la tête en guise de salut, n’ayant plus qu’une idée en tête, sortir de cette pièce au plus vite et jamais n’y remettre les pieds. Maintenant que c’est fait, je vous souhaite la bonne journée, Marquis. Et déjà de tourner les talons sans même prendre la peine de renfiler sa capuche.
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Aimbaud
Don't leave me now
Leave me out in the pouring rain
With my back against the wall
Don't leave me now
All alone on this darkest night
Feeling old and cold and grey
Don't leave me now

- Supertramp -



Cette fois la coupe de vin se renverse et vomit un trait rouge sur les parchemins. Les bras d'Aimbaud se tendent sur la table et font tomber des livres. Ils veulent attraper la jeune-femme. Raté. Notre résidu de marquis veut prononcer rapidement quelque chose mais sa voix éraillée ne sait plus que produire de pauvres souffles. Ses mains n'attrapent que de l'air. Dans la précipitation et l'alarme, avec un sursaut de conscience, il fait usage de ses privilèges :

Gardes ! Ordonne-t'il avec panique, en rattrapant un manuscrit qui glisse de sa pile.

Mais aussitôt l'idée d'une Axelle furieuse et épouvantée, retenue par la force entre les mains sales de ses troupiers, lui traversant l'esprit et l'écoeurant aussitôt, il se précipite tout le long de sa table (fort longue) pour en faire le tour et inverser la tendance.


Non ! Euh. Attendez ! Crie-t'il au valet qu'il aperçoit par la porte. Attendez. Attendez !

Il achève le contournage de table en se rattrapant à la nappe pour ne pas déraper. Les bras toujours tendus vers la gitane qui passe les portes de la salle sans même se retourner, il court dans ses pas, décomposé de surprise et de chagrin.

Attendez ! Attendez. Attendez ! Attendez. Attendez...

Enfin il freine des quatre fers sur le tapis derrière elle, il saisit sa manche de vieux chanvre, sa ceinture, sa taille. Il tombe les genoux en terre pour mieux faire acte de pénitence et marche ainsi à petits pas dans son ombre, comme cheminant vers Compostelle, et cherchant à l'enlacer par tous les moyens, avec la mollesse et l'élégance discutable du paresseux tombé de sa branche. Ses mains s'attachent à ses jambes, freinent sa robe, ses plaintes s'étouffent dans le tissu de sa bure.

Attendez... Ne me laissez pas...! Ne faites pas ça ! Je ne vaux rien...! Je me tairai ! Restez. C'est trop de peine !... J'ai honte ! Attends. De grâce... Tout ce que vous voudrez ! Je ne sais ce qui m'a... Attendez ! On peut s'arranger. Il faut rester ! Axelle...! Oh Axelle...! Mon... Pardon. J'ai craint ! Ne partez pas...! Si... Oubliez. Je suis minable. N'avance plus, reste. J'ai tout. Tout est pour vous. Attends...!

Plus il prononce de plaintes, plus il se fait pitié, et plus son chagrin s'en ressent. Il traîne la soie de son habit de deuil sur le sol, à la poursuite d'une gueuse, et ses yeux n'en finissent pas de rougir, et sa gorge n'en finit pas d'implorer, et ses genoux n'en finissent pas de prendre la couleur de la terre et de la poussière. Il ne s'est jamais trouvé en si lamentable posture... Il adopte pourtant corps-et-âme cette nouvelle condition, ravalant ses sanglots, oubliant la moindre once de son honneur, le temps d'emprisonner ces jambes qui veulent le fuir et de pleurer sur elles toute la substance de son fiasco.
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Axelle
Comme ils sont beaux les rêves d'hier
Oubliés là dans la poussière
Sous un prétexte du temps qui passe
On laisse le vent prendre leur place

C'est pas la faute des océans
Si les hommes plongent leur rêve dedans
A force de croire à l'invisible
Souvent les miens se trompent de cible

J'ai peur des ciels sans horizons
Que mes bras deviennent ta prison
J'ai peur que sur le cri des autres
On écorne un peu trop le notre

Il y a trois rêves que je visite
Ta peau tes mots et puis le risque

Zazie & Aaron - La place du vide





Elle entendait bien, le charivari derrière son dos. Elle réalisa bien, l’appel des gardes qui aurait dû la faire frémir d’affolement. Mais rien n’aurait su la détourner de ce besoin viscéral de laisser dans son sillage la honte, le mépris et l’égratignure. Fieffée entêtée. Pourtant, elle fut bien contrainte de ralentir son pas, embourbée qu’elle se retrouva être de mains, de bras, de suppliques, n’évitant la chute qu’en cédant aux prières.

Le regard noir fusa sur le visage trop pale, excédé de colère qu’il ose seulement songer à l’entraver, les bras écartés de stupeur, comme si l’odieuse prostitution pouvait-être contagieuse si elle y risquait un bout de doigt.

LACHEZ-MOI ! Hurla-t-elle, incapable d’observer un homme se trainer par terre sans avoir la nausée. Aveuglée de trop de vexation pour percevoir la douleur danser sur les traits pourtant choyés. Comment pouvez-vous être à ce point dénué de fierté ! Nul besoin n’était de se contraindre à laisser éclater les mots de toutes leurs lettres dès lors que la colère s’invitait à sa bouche. Vous n’êtes donc qu’un tapis ? Qu’une carpette en plus d’être un goujat sans nom et un imbécile ? Vous croyez vraiment que vous pouvez dans un même temps me cracher à la figure votre mépris et m’implorer de rester ? Chaque fois que je vous vois, vous me servez le même plat acide! Vous me rejetez sur scène pour venir me rechercher en coulisses! La girouette a assez dansé au chant de vos caprices, et si j’aime le vent, le votre rouille ma patience ! Egoïste ! Lâche ! Les poings serrés, la marrée houleuse refusait de se tarir à ses lèvres vibrantes. Vous me faites des cadeaux sans avoir même le courage de les signer ! Allez au diable ! Je ne veux pas de votre pitié, elle me blesse ! Je vous l’ai dit. Déjà ! Je n’ai pas besoin de vous, ni de votre or et vos froufrous. Je suis gueuse, et une cornette ne maquillera pas le plaisir honteux que vous avez pris entre mes cuisses ! Trouvez donc votre rédemption ailleurs que sur mes jambes si vous gardez tant de déshonneur de mes baisers. D’un geste vif et brutal, la gitane repoussa la silhouette avachie à ses pieds. Je suis peut-être gueuse, mais pas cloporte ! LEVEZ VOUS MARQUIS! Et d’un sifflement mauvais et épuisé conclut la vilaine tirade… C’est indigne de vous.

Ô comme il était insupportable de le voir ainsi. Ô, comme la fureur déversée jusqu’à l’essoufflement se flétrissait devant ces yeux rougis comme un soufflé loupé. Comme la nostalgie était lourde. Comme l’attachement était trop poignant pour donner l’estocade. Reculant d’un pas synchrone à son regard s’adoucissant, refrénant de justesse l’élan qui pourtant tenaillait ses jambes de s’agenouiller prés de lui et de prendre son visage blême entre ses mains brunes, la gitane souffla un soupir aussi meurtri que bouleversé


Où es-tu… ?

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Aimbaud
Dans ce grand hall au plafond boisé qui répercutait les cris, sur ce froid tapis fendu par les carrés de lumière échappés des croisées, le marquis se trouvait renversé, tombé comme par erreur sur le sol, la main encore tendue devant lui, à la recherche du tissu qu'on lui arrachait. Le soleil rendait cette main blanche, éblouissante, tandis que le visage, plus loin, se trouvait dans l'ombre et ne bougeait plus. Un courant d'air glacé courait sur le sol de pierre.

Faut-il répondre ?

Prononça Aimbaud entre ses dents, comme une menace, alors que ses mâchoires étaient scellées comme une vieille tombe, et que ses os tremblaient de froid et de détresse. Il avait le coeur au bord des lèvres, et un savant panel de colères qui couraient dans ses membres comme de l'alcool, à vous faire perdre le sens commun. Des démons criaient violence dans les noeuds de ses bras. Ses yeux avaient une brûlure en dedans. La respiration hachée, il observait la femme dressée devant lui, noire aux contours dorés par le soleil. À cet instant, il lui aurait construit des temples, et il les aurait détruits. Ses poings se jetèrent sur le sol, prêts à se briser.

Te crois-tu digne de te soustraire à moi ? Aboya-t'il, à bout de forces. De m'enterrer vif ? De me jeter plus bas que terre ! VAS-TU DONC AINSI ME REJETER ?

Des éclairs froid propulsèrent ses bras dans le décor. Il renversa un haut chandelier en travers de la pièce, dont le métal alla frapper plus loin les murs. L'injustice qu'on lui faisait se répercuterait contre la moindre pierre de son château, s'il le fallait, il le désosserait ! On le désaimait, on l'humiliait. Sa peine atteignait des sommets où la raison ne pouvait plus fleurir. Il resta un instant ainsi, un genou en terre, comme perdu dans ce désordre soudain. Puis d'un coup, tandis que sa stature se courbait comme celle d'un animal, que ses mains rougies et coupées s'appuyaient dans la saleté des dalles enchevêtrées, que ses yeux, pointant l'objet de son désir, s'armaient de lances et de fléaux, un mal véritable se mit à lui serrer la gorge, et il déchira sa voix en clamant :

JE TE DÉTESTE ! Je te déteste. MEURS ! Il n'eut jamais fallu que je te rencontre ! Tu ne devrais pas exister ! TU N'ES RIEN ! TU ES MOINS QUE RIEN ! Entends-tu ? Tu es la fange de ce monde. Tu es le diable ! Et tu veux me juger ? Déguerpis !

Un hoquet malheureux ponctuait ces mots. Des larmes avares à naître restaient collées à la lisière de ses yeux. Sa pâleur laissait apercevoir des veines exaspérées de chagrin le long de son cou. Il se saisissait la tête et jetait ses mains devant lui. Une expression de peur violente habitait ses traits. Il ne s'était jamais vu ainsi, mais en vérité, il était aveugle à toute chose en cet instant où un autre homme, bien plus dangereux que lui, semblait parler par sa bouche, agiter son corps de manière chaotique, et tenter d'assassiner ce qu'il voulait protéger.

NON, tu n'as pas à me connaître ! Je vais t'oublier ! Je n'ai pas à t'aimer ! Je ne comprends même pas pourquoi je t'aime. TU ME TUES ! Tu es différente de moi, VAS-TU COMPRENDRE ? Tu n'as pas le droit d'entrer ici. N'espère rien de moi ! Va-t'en ! FOUS LE CAMP ! J'ai déjà bien trop à me racheter auprès de Dieu !

Un morceau de sanglot traversa sa gorge, imprévu comme un rire. Il le réfréna dans ses bras en écrasant son visage. Ses épaules se penchèrent alors qu'il amorçait le mouvement de se relever.

JE TÂCHERAI DE N'AVOIR PLUS PITIÉ DE TOI ! C'est ce que tu veux ? Tu as raison ! Disparais. Sors de moi ! Oublions tout.
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Axelle
Qu’il fut miséreux, le répit accordé au silence. Qu’il fut ridicule, le temps qui passe, d’espérer s’installer pour dicter sa sagesse quand un murmure déjà le tranchait de la lame d’une voix glaciale. Simulacre d’accalmie, la tempête reprenait son souffle pour mieux rugir son désarroi. Les giboulées de cris percèrent le ciel de grêlons féroces. Les gestes zébrèrent l’horizon sans discontinuité. L’Apocalypse escortée par le galop assourdissant de ses quatre cavaliers n’aurait fait plus de vacarme.

Les yeux agrandis tels deux puits sans fond, la gitane recula, s’acculant contre le mur rêche pour l’accrocher de la paume de ses mains comme si, en cet instant, il pouvait l’engloutir et la soustraire au tourment se débattant sous son regard. Qui sème le vent récolte la tempête. La bourrasque s’enracinait à même les pierres de la bâtisse et entrelaçait ses tentacules à chaque fissure pour ébranler le château de cartes de deux naïfs.


L’orage s’abattait sur les épaules bohémiennes, sans même qu’elle ne cherche à s’en protéger. Tout ce que la bête devant elle éructait, n’était que pure vérité. Axelle le savait. Elle l’avait toujours su. Gamine mendiante, elle avait trop été pour ne pas être marquée de sa condition jusqu’au moins plissement de sourcils. Elle le savait. Et l’accepter sans révolte était sa force, quand sournoise, elle en jouait même, jusqu’à ce qu’une voix ne murmure à son oreille un jeu bien plus fin qu’elle se surprenait à écouter avec une attention studieuse. Que savait-il, lui qui n’était qu’or, de l’impérieuse nécessité d’être fier de ceux qui avaient poussé dans la fange ? Avait-il seulement pensé que sans arrogance, sans témérité, à se plier à la servitude, la gitane n’aurait que gobé la merde jusqu’à en crever ? Non. Il n’en savait rien. Pas plus qu’il ne devait comprendre que la blessure la plus insupportable, n’était pas d’avoir les pieds dans la boue, mais d’inspirer la honte à ceux qu’elle aimait.


Sentiment cruel qui jamais n’aurait dû naitre, attirance perfide et insolente. Il avait raison, sur toute la ligne, et l’oubli resplendissait comme la seule issue.


Pourtant, alors que le Marquis redressait l’échine, le pas bohémien ne se dessina point vers l’arrière, mais vers l’avant. Vif malgré l’injonction. Volontaire malgré les ruades. Le souffle court d’une blessure qui se partageait, les mains brunes se tendirent jusqu’à serrer dans leurs paumes fébriles les mèches brunes. Jusqu’à étreindre la nuque raidie d'ire d’une poigne vibrante. Jusqu’à perdre un flot de caresses désordonnées aux joues piquantes. D’un élan téméraire et irraisonné, mu de larmes silencieuses roulant sur les joues ambrées, la bure embrassa la soie d’un froissement revêche
. Oui, il faut me répondre. Rien d’autre dans la voix brisée ne sonnait que de besoin là. Irresponsables, les lèvres brunes se celèrent aux pâles d’un baiser maladif, ignorant le risque d’ouvrir grand le couvercle d’une vilaine boite rouillée, verrouillée depuis des lustres au claquement d’une gifle sur une joue barbue et d’éveiller les maux fiévreux qu’entraine la bêtise d’un cœur trop mou. Le baiser la piqua comme le dard d’une abeille. Trop de souvenirs s’accrochant à ses tempes, acculée d’un espoir diffus dont elle-même ne savait définir l’essence tant il portait dans son sillage, tant l’adieu que le bonjour. Se reculant d’un pas titubant, la Casas laissa tomber sa seule demande, dans l’amusement des grains de poussière à tourner autour d’eux comme un linceul railleur. Où es tu ?
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Aimbaud
Aucun couteau ne se planta dans sa gorge, aucune griffure ne lui creva les yeux. Pourtant Aimbaud garda un instant la tête rentrée dans les épaules, les paupières vigoureusement fermées, et les mains dressées devant lui, comme immobilisé dans une armure rouillée. L'étrangère reculait déjà, ne lui laissant qu'une lippe humectée et un frisson sur la nuque.

Le coeur débordant, l'endeuillé marquis redressa les yeux vers elle, douché par sa propre colère qui, stérile, retombait aussi brusquement qu'elle s'était élevée, et ruisselait pour le laisser nu et inconsolable. Ah ! Qu'elle le frappe, qu'elle se venge ! Mais l'entourer de ses bontés, quand il la salissait d'insultes, c'était trop de pitié...! Les bras ballants, détaillant ses beautés avec amertume, un peu comme absent à lui-même, il tituba dans la lumière.


Là !...

Lui chuchota-t'il soudain, levant une paire de mains pénitentes, et avançant sur elle pour se jeter à ses épaules. Il réduisit l'espace injuste qui les séparait et, brusque quoi que soigneux, se pendit à son cou comme un enfant ou plutôt s'appuya sur elle comme un ours, pour la charger d'une parure de bras navrés. Son visage, du même mouvement, vint demander grâce dans la tanière de son cou, y trouva refuge pour se cloîtrer loin du monde, tel un ermite. Il voulait disparaître. La honte ne lui laissait d'autre alternative que de s'en remettre aux soins de cette fluette nymphe en robe de moine, et de la chérir de toute l'étendue de ses bras.

Je ne mérite pas ton pardon...! Je veux me cacher sous terre...!

Il parla contre sa peau, s'emmêlant dans ses cheveux torsadés pour mieux les embrasser de toute sa figure, et la respirant avec une insatisfaction infinie, essoufflé de tristesse ou de gratitude, et la serrant. La serrant.
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Axelle
Sous le corps pesant à ses épaules frêles, se dessinait les contours d’un enfant malade. Malhabile et embarrassée, ne sachant plus si elle désirait le voir colérique ou abattu tant les deux alternatives recelaient du pouvoir de lui fendre l’âme en deux, la gitane ne sut que laisser les secondes s’écouler. Immobile. Luttant pour que ses genoux ne fléchissent pas, pour leur épargner à tous deux de venir mordre la poussière, encore. Abasourdie par ces revirements, prenant conscience du mal vicieux qui devait ronger le Marquis pour que son humeur s’en trouve à ce point chahutée de contradictions, elle remonta sa dextre, enfouissant ses doigts dans la chevelure épaisse, le consolant de caresses, quand des mots, elle ne savait rien. Personne ne lui avait jamais appris ces mots là, elle qui ne connaissait que les gestes. Infirme de savoir, elle l’était doublement quand du mal louvoyant dans les veines nobiliaires, elle ignorait tout.

De la chevelure brune, la main se fraya un chemin vers le menton confusément barbu, le redressant vers elle pour y noyer un regard flou.
Vous enterrez ? Mais vous avez déjà une mine de déterré. Depuis combien n’avait-il pas respiré l’air saturé d’humus d’un sous bois, ou juste glisser sa main sur une haie de charmille ? Depuis combien de temps restait-il là, terré entre ces murs poussiéreux, puant le renfermé et l’accablement ?

Penchant la tête, les mirettes détaillèrent ce visage choyé face à elle, alourdi et blême. Quelle idée saugrenue de vouloir se cacher sous terre. Ne comprenait-il pas qu’il l’était déjà ? Les mains bohémiennes se souvenaient par cœur de ce corps pâle qu’elle avait aimé avec ferveur sous les poutres grignotées d’humidité d’un grenier de Guyenne. Il avait grossi, et elle ne le supportait pas. Non point pour ces histoires d’esthètes dont elle se contrefichait, mais juste car cela ajoutait au tableau une teinte morbide d’affliction et d’abandon.


L’abandon, hors dans la luxure la plus extatique, était une notion que la Casas craignait tout autant qu’abhorrait, quelles que soient les mascarades dont elle osait se parer. L’idée même la révulsait tant qu’elle aurait pu se décrocher de ces bras affligés et le laisser croupir dans le limon qu’il semblait se plaire à avaler. Mais son souffle sinuant entre ses boucles lui brulait la peau du simple fait qu’il était Lui. Là.


Inapte à consoler de mots ou de formules éculées, ce fut aux lianes du défit et de la provocation, subterfuge appris sur le bout des doigts pour masquer ses propres claudications, qu’elle s’accrocha d’une poigne pleine.


Tu me bats à la course, et je me plie à tes désirs. Je te bats, tu te plies aux miens.

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Aimbaud
Desserrant son étreinte avec un certain regret, le marquis releva un regard troublé vers la jeune-femme. Il chercha encore une fois, dans ces yeux noirs impénétrables qui lui faisaient face, la réponse à la seule question qui l'obsédait depuis que les pavés du Louvre l'avaient porté à la rencontre de cette passante : à quoi pensait cette femme ?... Que voulait-elle ? Qui était-elle ? Quels sentiments agitaient cette tête-là ? Quelles intentions la guidaient ? Pourquoi disait-elle ce mot et puis cet autre ? Que ressentait-elle ? La réponse, s'il y en avait une, restait cloîtrée dans ces puits sans fond, moirés, qu'elle braquait sur lui. Ils lui renvoyaient ses questions comme un écho, et le laissaient toujours plus inquiet et désireux.

C'était un fait. Ils ne pouvaient se comprendre. Peut-être Aimbaud théorisait-il trop en amour, ou ses déséquilibres d'atrabile le rendaient aveugle aux évidences. Peut-être avait-il trop lu sur le sujet des femmes et vécu de trop maigres expériences pour y trouver son compte. Peut-être était-il juste bête et lâche, comme elle l'avait si bien dit. Ou peut-être était-il traumatisé par les tromperies qu'on lui avait faites alliées à des années de mariage sans passion. Ou peut-être encore fallait-il qu'il ouvre plus grand les yeux, et les plonger plus amplement dans ceux de cette fille, pour y comprendre enfin quelque chose.

Quoi qu'il en soit, il observait l'étrangère à la peau sombre qu'il tenait près de lui, surtout sa bouche et ses yeux. Il respirait son parfum, il avait l'air plutôt calme. C'était tout le contraire, il était épuisé et très anxieux.

Il avait la certitude que le marché qu'elle lui proposait n'était qu'un leurre pour le fuir. Il l'avait déçue, il avait agi tout de travers, et elle voulait partir. C'était bien normal. Mais apeurée par sa colère, elle voulait l'apaiser d'abord, et disparaître au détour d'un bosquet quand l'occasion se présenterait. À quoi pensait-elle ? Était-elle pleine d'amour ou de fausseté ? Il n'était sûr de rien. Il ne décryptait rien. Il n'avait aucune confiance. Elle était pour lui, encore et toujours, comme un manuscrit rédigé en langue arabe ou en perse ancien, ouvert à la lecture et pourtant hermétique à sa raison ! AH ! Pourquoi fallait-il qu'elle soit venue aujourd'hui le tourmenter de toutes ces obscurités, quand l'Éthique à Nicomaque, elle, limpide et structurée, le confortait si bien quelques temps plus tôt ! Il déraisonnait.


Axelle... Lui murmura-t'il piteusement, à la recherche d'on-ne-sait quel mot qui pouvait exprimer les craintes maladives et le grand débordement d'amour qui le tenaillaient.

Tout ce que vous voudrez. Conclut-il, avec rigueur.

Il fallait rester digne. Et si elle choisissait de s'enfuir, il trouverait le moyen de la ramener à lui. Incapable de concevoir d'autres courses que celles qui se faisaient à cheval, il leva soudain le bras à l'attention de ses gens (il y avait un certain nombre de pages qui, dans l'embrasure des portes, surveillaient la scène depuis son commencement ; Aimbaud se considérait toutefois en intimité dans cette allée du château, puisque leur nombre ne dépassait pas quatre).


Sellez le genet de Feu la marquise et mon palefroi gris !

L'ordre tonna dans les vieilles pierres.
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Axelle
Axelle… Son prénom voletait dans un murmure décharné, comme étranger d’elle. Elle aurait voulu l'attraper pour le faire sien, vraiment, mais à peine la bouche nobiliaire arrondie par la voyelle, il lui échappa. Elle crut, un instant, bien trop bref, qu’enfin le Pierrot mettrait des mots sur ce visage défait. Mais la silhouette sembla se redresser et accaparer son horizon de toute sa présence.

Fuir. Pas un instant l’idée ne traversait l’esprit chamboulé de la gitane quand fuir, elle l’avait pourtant si souvent fait. Mais depuis, l’eau avait coulé sous les ponts, tranquille ou torrentielle, empoignant le caractère manouche d’une ténacité aussi farouche que téméraire. A présent, c’était fière et droite, qu’elle disait au revoir, sans feinte et les yeux dans les yeux. Pourtant, à l’ordre tonnant entre les pierres de l’édifice, l’envie de déguerpir lui serra le ventre.


Axelle et les canassons. Toute une histoire. Elle les détestait, eux et leurs dents trop jaunes et trop longues. Et surtout leurs traitres sabots, qui avaient laissé un gamin camarguais la rotule broyée d’une seule ruade. Elle entendait encore les cris du malheureux se tortillant au sol de douleur, et ses yeux cernés de trop regarder les mômes du village s’époumoner à l’épervier quand il ne pouvait plus qu’attendre la fin de la partie à l’ombre d’un orne. Sales bêtes que celles-ci. Pire encore que les chiens qui s’entêtaient à vouloir lui mordre les mollets. Grimper sur ces bestiaux là était hors de question. Définitivement. Seule sa jument Camargue faisait exception à la règle. Et encore, comme cela avait été compliqué. Au final, il était difficile de dire laquelle des deux avait apprivoisé l’autre. Aussi sauvages l’une que l’autre, longtemps, femme et bête s’étaient lorgnées du coin de l’œil, se jaugeant avec méfiance, jusqu’à ce que la méfiance se fasse curiosité et finisse en une confiance impensable. Et étrangement fidèles, si la Casas n’acceptait de monter que cette jument ci, la blanche camarguaise ne tolérait nul autre cavalier. Alors, fuir, oui, elle l’aurait pu quand son avenir immédiat se colorait du profil équin d’un canasson inconnu au bataillon et qu’en sus à ce profil ci, celui d’une morte s’ajoutait. Monter le cheval d’une morte, n’était-ce pas comme dormir dans son lit ou porter ses frusques ? Nul doute que cela devait porter le mauvaise œil !

Mais toute à ses conjonctures superstitieuses, la Casas ne comprit pas que c’était cette morte là qui causait tant de chagrin, tant le ton employé pour lui faire référence semblait détaché. En fait, la gitane se moquait des morts qui hantaient ces vielles pierres, des regards serviles qui n’avaient rien loupé des débordements donnés à voir, et même de ces sales bestiaux que l’on voulait lui faire approcher. Ce qu’elle voulait à l’instant était simple. Elle voulait que son amant d’un soir sente ses jambes râler sous l’effort, son cœur s’emballer jusqu’à exploser dans son poitrail, son souffle se tarir jusqu'à ce qu’une marrée de points noir dansent devant ses yeux et son flanc le tarauder d’une piqure plus vive que celle de l’épée. Axelle toujours avait eu la certitude que seuls trois états étaient aptes à se sentir vivant. La peur. La douleur. La jouissance. Le reste n’était que futilités pour passer le temps.

Les yeux remis de leur émotion et la bouche refermée sur sa surprise, les boucles brunes s’agitèrent avec vigueur.


Non, pas comme ça ! Après tout, n’avait-il pas dit « Tout ce que vous voudrez »? D’une dextre leste, le tissu fut coincé dans la ceinture de corde, et d’une volte-face, véloce, les jambes brunes filèrent à toute allure à travers le couloir.

Comme ça !
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Aimbaud
Mais. Mais qu'est-ce qu'elle faisait, bon Dieu de bon Dieu de bordel ? Ça y était. Non ! Elle se carapatait. Oh l'idiot. Ah le con ! Il avait tourné la tête une seconde, et elle se barrait. Il restait figé comme une statue de sel, partagé entre la raison qui lui ordonnait d'agir selon son rang, et la folie qui lui proposait de rejouer au loup comme sur les rives de la Loire avec Calyce et Melchiore en culottes courtes. Incapable de prendre une décision, il regardait tour à tour ses gens, et la fille qui était déjà loin. La pénombre du dedans, et l'éblouissant dehors.

Axelle ! Cria-t'il à nouveau, éberlué par ce comportement imprévisible, songeant qu'elle allait peut-être l'attendre. Tu parles... Alors... Courir ? À pied ? Mais jusqu'où ? Quelles étaient les règles ? Il n'y avait même pas de hérault pour arbitrer ! Mais. Mais... Mais c'était pas... Oh et puis merde.

La silhouette de moine s'engouffrait dans la lumière, par la grand porte du château. L'endeuillé marquis se précipita à sa suite. Il évita de se prendre les pieds dans le chandelier plus tôt renversé, ses pas à peine assourdis par les tapis firent de l'écho dans le grand hall. Il s'agrippa au chambranle grinçant de la porte en sortant. Dans la lumière aveuglante, au milieu de la poussière et de la paille qui jonchait la cour de son domaine, il s'arrêta un instant pour respirer et aviser du chemin qu'empruntait la fuyarde. Le soleil lui semblait plus agressif que jamais. Il faut dire qu'il ne l'avait guère fréquenté ces six derniers mois... La robe de bure dansait au vent, sur les rives du Loing. Elle allait emprunter le pont. C'était peine perdue. Il ne la reverrait jamais. Elle était venue, l'avait secoué, et s'en était allée. Comme une saison. Ah !

Un grognement de rage passa par les lèvres du Bourguignon alors qu'il reprenait sa course. Il foula la terre battue de sa cour, l'ombre des murs qui l'encerclaient, les herbes qui plus loin poussaient. Et il se mit à allonger le pas pour, en un rien de temps, rejoindre le pont que déjà la jeune-femme avait franchi et dépassé, se ruant vers les bois qui allaient l'accueillir et la perdre. Le rouge aux joues, le coeur chahuté, le souffle coupé, le marquis choisit de ne plus ralentir tant qu'il ne la tiendrait pas à portée de mains. C'était terriblement douloureux, que de courir ainsi comme un enfant. Ses genoux raides lui criaient des maux en langue étrangère, ses côtes étaient percées par un point de fer, son poitrail n'était pas rassasié de l'air qu'il avalait et sa gorge se serrait d'appréhension. Il ne retrouvait aucune joie, aucune légèreté, aucun bienfait dans cette débandade semblable à celles auxquelles il se prêtait autrefois, et avec un cheval de bois dans les jambes qui plus est. Tout cela lui semblait puérile, dangereux et éprouvant.

Mais il courait pourtant, il abandonnait toute tenue, et il avait chaud, et il peinait à gagner du terrain sur cette fille agile qui lui avait jeté un si puissant sort qu'il se retrouvait à galoper derrière elle comme un manant, sous le cuivre du soleil, à user son cuir dans la boue séchée et les ronces ! Même, il arrachait les lacets de son pourpoint pour mieux haleter, et y laissait voir son linge, comme un paysan mal fagoté. Il avait honte, et il voulait maudire le ciel, mais c'était la fatigue qui l'emportait, bien au dessus de toutes ses exaspérations. Il voulait crier "Axelle" et lui dire d'arrêter. Mais il n'avait plus assez de souffle, et les branchettes des arbres déjà, à l'orée du bois, lui tapaient contre le front et l'obligeaient à se défendre.

Il la voyait toujours, et discernait désormais sa figure qui parfois transparaissait entre les bataillons de ses cheveux noirs. Elle était belle à se damner. Il aurait jeté sur elle des filets et l'aurait rapportée comme l'animal sauvage qu'elle était. Il l'aurait pourchassée des lieues durant, et jetée du haut des falaises. Il l'aurait percée de mille flèches. Il la voulait pour lui. Vite. Ses poumons s'étaient mis à le cuire. L'humus du bois se dérobait sous ses chausses et les racines parfois buttaient contre ses pieds. Éperdu de chaleur, en râlant, il abandonna tout-à-fait son pourpoint qui traînait au bout de ses épaules, comme partagé en deux, flanqué de lacets inutiles qui fouettaient l'air. Son habit de laine noire et brodée fendu de soie, tomba tel un sac derrière lui, quelque part dans la forêt. Il ne le retrouverait pas.

Il fallut encore courir longtemps avant de se trouver à portée de voix de la gitane. Les buissons et les arbrisseaux rendaient leurs retrouvailles presque impossibles. Aimbaud courait bien loin du circuit que la jeune-femme empruntait, préférant un ruban de terre que du gibier, peut-être, avait tracé avant lui. Leurs routes allaient se croiser. Étonnamment, la fatigue semblait l'avoir quitté et bien que ses cheveux étaient mouillés, et bien que ses joues étaient cuisantes, il respirait désormais avec rythme et courait plus nerveusement. Dans un sursaut, galvanisé, il se jeta tête la première dans une accélération insensée et, stratège, vint couper la route de la fugitive contre laquelle il se cogna malgré lui. Les bras grands ouverts pour lui barrer la route, amortissant la rencontre en reculant tout soudainement devant elle, et se vautrant à demi dans un buisson résineux qui avait la malchance de se trouver là, il tenta d'articuler quelque chose, mais n'accoucha que d'un :


Tah ! d...! Là...

Cet effort surhumain (celui d'avoir prononcé une demi syllabe), exigea ensuite de lui cinq bonnes minutes de reprise de souffle, arqué en direction du ciel, en épousant de tout son dos la rondeur d'un hêtre qui voulut bien lui servir de support. La tête en l'air, les paupières vigoureusement fermées, chassant la piqûre des perles de sueur qui lui venaient dans les yeux, ainsi occupa-t'il cette place forte si durement acquise. Quand il put enfin rouvrir un oeil et contempler son adversaire, avalant toujours voracement de pleines bouffées d'oxygène, il pointa sur elle l'index, celui qui commandait. Son visage débordait maintenant d'allégresse :

Perdu !
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Axelle
Courir. Vite. Comme si l’honteux accablement qui ne la suive pas dans sa lubie la poursuivait pour lui mordre les mollets comme un roquet enragé. Quelle arrogance. Quelle vanité. Quelle insolence. Chaque claquement des talons gitans braillait l’impertinence. Cette vérité là, même minime, même tronquée, ne pouvait qu’éclater aux mirettes noires. N’avait-il pas dit aussi qu’elle n’était rien ? Qu’elle n’était que fange. Limon impénitent s’accordant l’espoir impoli et déplacé d’être assez espéré pour être retenu.

Il était trop tard pour se retourner. Quitte ou double. Elle gagnait ou perdait tout. Joueuse intrépide, jamais pourtant elle n’avait étiré ses limites à de telles extrémités. Ses sourcils se froissaient de crainte jusqu’à ce que derrière elle, indifférente à la bure agrippée de ronces, les branchages écrasés par une autre course que la sienne n’éclatent à ses tympans. Chassés, les doutes et la peine, d’un seul pied botté. Un sourire flamboyant déchira son visage, s’offrant même le luxe de jeter un regard par-dessus son épaule. Comme elle le trouva extraordinaire, le Pierrot, tirant sur ses jambes trop longtemps acculées à la triste inertie d’une chaise, les joues rouges d’essoufflement et la mise débraillée. Comme son cœur cogna fort, écartelant la cage des cotes trop étroites pour contenir tout ce qu’il savait dénicher en elle. Comme l’envie d’endiguer là la débandade de son souffle haletant pour le briser définitivement entre ses bras de soie la tirailla violemment. Mais, têtue envers et contre tout, les pieds gitans bâtirent l’humus avec un regain de vivacité. Gamine, sans aucun doute. Trop fière pour le laisser gagner ou même lui faciliter la tâche, sans conteste. Mais revêche à le tirer de son gouffre poussiéreux avec pour seules armes ses boucles brunes fouettant ses joues et ses maigres certitudes, encore bien davantage.

Jambes plus longues, connaissance du terrain, ou simplement plus malin qu’elle, qu’importait quand enfin, il la rattrapa, la surprenant par la gauche quand elle l’attendait par derrière, dérapant comme un lièvre en fuite pour éviter une ornière. La respiration écartelant la bure par saccades brutales, la Gitane s’adossa à un tronc rugueux basculant la tête vers l’arrière pour happer avec avidité les filets d’air lui usant les nerfs à s’échapper. Dédaignant les cheveux collés à ses joues moites, ce fut un sourire clair qui accueillit sa défaite. Défaite, quel mot absurde quand le visage lunaire s’animait enfin des ces accents joyeux qui l’avait faite défaillir avec tant de facilité. Perdu ? Elle avait pourtant tout gagné, incontestablement. Ou presque.

Gagnante, elle n’aurait demandé à cette bouche haletante nulle promesse et encore moins d’aveux. Elle n’aurait ouvert la bouche que pour s’essouffler davantage encore entre ses lèvres pâles. Sans plus de fracas, sans plus de cris, sur un lit de mousse, elle aurait cueillit sa victoire avec ferveur, à la peau même du vaincu.

Mais perdante, elle était, et l’index tendu vers elle ne semblait pas vouloir discuter ce point. Aussi, respectueuse des règles qu’elle avait elle-même édictées, incapable pourtant d’éteindre la lueur embrasant sa prunelle avec la même emphase qu’elle enlaçait le Marquis de son regard, hocha la tête sur un simple


J'tiendrai parole.
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