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[RP] C'était juste une silhouette qui ressemble à toi.*

Arnauld
Je crois qu't'as confondu, c'est pas la première fois que ton cerveau déconne.*

Montpellier
24 août 1463


    La lumière était éblouissante. Arnauld ne parvenait pas à se rappeler la dernière fois qu'il avait vu le soleil tant briller, mais c'était sûrement parce qu'il venait de passer presque une semaine enfermé dans une chambre d'auberge, et tout ce qui pouvait ressembler à un soleil, là-bas, était une grande toile d'araignée suspendue entre les larges poutres du plafond vermoulu.

    Il était rentré de Sicile une dizaine de jours plus tôt. Il avait tellement cru qu'il trouverait Cléo en débarquant à Montpellier qu'il n'avait pas de suite compris la signification de son absence. Il avait interrogé tout le monde, sur le port, du capitaine de navire à l'enfant qui vendait des fruits aux marins, et la réponse était unanime : non, la jeune fille dont il leur montrait le portrait froissé n'était pas revenue ici. Il avait interrogé des marins montpelliérains, des marins biterrois, narbonnais, personne ne l'avait vue. Elle n'était pas rentrée. Il lui avait fallu s'y résoudre ; sa vie n'avait plus aucun intérêt.

    Il était donc resté étendu sur le matelas de paille de sa chambre bon marché, à fixer cette fameuse toile d'araignée dans laquelle il avait pu observer les va-et-vient de sa tisserande velue qui, au fil des jours, y capturait différentes proies qu'elle dévorait progressivement. Rien d'autre n'avait d'importance, et il aurait pu continuer à vivre ainsi longtemps, s'il n'avait pas reçu, le 23 août, une lettre d'Hélona Lavergne. La lecture de cette lettre, si elle lui confirmait que Cléo n'était effectivement jamais rentrée en France, avait été une véritable secousse pour Arnauld. Il n'était pas seul, en réalité, il avait des amis dehors, des amis qui de plus n'étaient qu'à deux ou trois jours de marche de là où il se trouvait. Il fallait qu'il se reprenne en main, et vite. Qu'il sorte, qu'il les rejoigne. Elle allait accoucher ? Peut-être serait-il pour la naissance de l'enfant ! Cela avait achevé de le convaincre de quitter sa chambre, et après avoir réglé ce qu'il devait à l'aubergiste, il avait enfin regagné le monde extérieur.

    Des applaudissements retentirent depuis un lieu qu'il ne pouvait voir de la rue où il se trouvait. Clignant des yeux, Arnauld suivit les voix joyeuses et la musique, et se rendit compte qu'il était arrivé devant les lices de la ville. On y faisait un tournoi d'archerie. Il esquissa un léger sourire et secoua doucement la tête. Du tir à l'arc ? On pourrait trouver mieux pour le distraire du souvenir de Cléo. Mais ça l'attirait. Il s'approcha, échangea quelques mots avec l'organisateur du tournoi qui en surveillait le déroulement depuis une petite tribune, et on lui prêta un arc et un carquois.

    Il était loin d'être mauvais – les nombreuses leçons de Cléo avaient porté leurs fruits. Les spectateurs qui observaient sa performance semblaient l'apprécier ; il entendait quelques cris et sifflements admiratifs, on applaudissait quand les flèches se plantaient non loin du centre de la cible. Il vida son carquois, puis alla rendre son arc à celui qui le lui avait prêté - « C'est bien, mon gars, tu seras à coup sûr dans les dix premiers, et y a du monde qui participe ici ! ». Il hocha la tête, ne sachant trop quoi répondre à part que si elle avait été là, Cléo, c'était première qu'elle aurait terminé, et passa une main dans ses cheveux emmêlés avant de se retourner. Son coeur rata un battement.

    Elle était là, dans la foule. C'était elle. Cléo. Sa Cléo. C'était forcément elle. Il ne distinguait pas son expression, le soleil qui lui faisait face l'éblouissait trop fortement, mais elle était enfin revenue. Elle n'était qu'à quelques pas de lui ! Il fallait qu'il la rejoigne, il fallait qu'il la contemple, qu'il l'embrasse, qu'il la serre contre lui, qu'il lui parle, qu'il entende sa voix, qu'il respire son odeur, qu'il sente sa peau contre lui. Les spectateurs avaient disparu, ils n'existaient plus. Seulement elle – portait-elle une robe ? Sa Cléo, en robe ? Et ce petit fichu sur sa tête, c'était nouveau. Oh, pourquoi le soleil brillait-il tant, il ne voyait rien ! Mais sans qu'il ne s'en soit rendu compte, il avait déjà comblé presque toute la distance qui les séparait, et s'il tendait le bras, il pourrait la toucher, quelques pas encore…

    Mais soudain il se produisit une chose extraordinaire. Non, une chose parfaitement ordinaire en vérité, mais ce fut une catastrophe. Il y eut un coup de vent. Et le fichu de Cléo s'envola.

    Sauf que, comme en témoignait l'abondante chevelure blonde que le tissu avait libérée, ce n'était pas Cléo. Et si la ressemblance entre les deux jeunes filles existait bel et bien – quelque chose dans les traits du visage, dans la posture, dans le regard - celle devant laquelle il était planté, yeux écarquillés, bouche entrouverte – en un mot, effaré – était, de toute évidence, une parfaite inconnue.


* Mauss, Je recherche
Actyss
    Le soleil me sourit
    Je suis dans la vraie vie.
    *



Ma mère m'en a fait la promesse le jour de mes dix ans. Alors que je me demandais à quoi pouvait bien ressembler le monde extérieur, Cassandre m'a fait une promesse. Pour mes quinze ans, elle me ferait un cadeau très particulier. J'allais avoir le droit, enfin, de quitter les bois et ma grotte pour découvrir le monde.
Cinq années durant, j'ai imaginé ce que j'allais bien pouvoir découvrir. A quoi ressemble une ville ? Comment s'occupent les gens ? Et bien que ma mère m'ait souvent rappelé que les hommes sont tous dangereux et que je devais m'en méfier comme de la digitale, je n'ai pu m'empêcher d'être fascinée. J'allais découvrir le monde. Enfin. Après toutes ces années à vivre dans les bois. C'était grisant, en même temps qu'effrayant.

J'ai quitté la forêt de Mervent après une longue accolade à ma mère. Ma sacoche remplie de tous mes trésors, les pieds nus et les cheveux ébouriffés, pleins de nœuds et de brindilles, avec un petit sac contenant de drôles de choses rondes et plates, que ma mère nomme « écus ». Dans la forêt, on n'achète rien. La Nature vous donne tout, à condition que vous la respectiez. J'ai suivi le sentier qui me conduisit à mon premier village. J'ai éprouvé un drôle de choc, en côtoyant mes semblables. Tous avaient les pieds couverts, les femmes les cheveux attachés, sinon du moins exempt de toutes feuilles mortes. Effrayée, je l'ai été, mais curieuse encore plus. Et jour après jour, lieue après lieue, je découvrais encore plus. On m'a regardé de travers bien souvent, à cause de mes cheveux et mes pieds nus, mais je ne m'en suis pas vraiment occupée, trop captivée par les robes soyeuses, les étals des marchés, et les maisons. J'ai même pris un bain dans un baquet. L'eau chaude et parfumée n'avait que peu de rapport avec celle de la rivière dans laquelle je me baignais, à Mervent.

Et puis un jour, j'ai vu ce lac immense, que les gens nomment « mer ». Maman m'en a parlé quelques fois, et après avoir trempé mon doigt dedans, j'ai pu vérifier le fait qu'en effet, c'est salé. J'ai décidé de longer la Méditerranée, parce que la vision des vagues exerçait déjà sur moi son charme magnétique. En bout de course, je franchis, un jour quelconque, les portes de la plus grande cité que j'ai pu voir jusque-là. D'après ce que je compris, il s'agissait de la ville de Montpellier. En tout cas c'était très grand. Et je n'allais pas avoir assez d'une journée pour tout voir.
Je ne sais pas lire. Maman ne m'a jamais appris. Elle dit que sinon, je serai tentée de copier les secrets des plantes, et que tout le monde y aurait accès. Au lieu de ça, j'ai tout en tête, et chaque soir, je me récite les propriétés d'une dizaine de fleurs, pour ne jamais oublier. Et ne pas savoir lire rend les choses un peu compliqué. Je n'arrive pas à comprendre le nom des endroits où je vais. Heureusement, il y a des dessins, sur les enseignes. Et j'ai bien vite repéré celui qui indique la présence d'un boulanger.

Ce jour-là, règne une certaine agitation dans la ville. Grâce à quelques pièces, j'ai pu acheter un foulard marron, qui s'harmonise parfaitement avec ma simple robe verte. Il fait particulièrement chaud, et je décide de dompter un peu ma crinière, en la nouant de telle sorte à ce qu'elle soit entièrement couverte par le foulard. Ainsi, le soleil ne pourra pas me brûler le crâne.
Je me hâte au dehors, pour assister à un jeu que j'ai déjà vu pratiquer par des chasseurs, à Mervent. Sauf qu'eux ne tirent pas sur des bêtes, mais sur des cibles. C'est étrange, mais finalement amusant. Je regarde, au premier rang, les flèches voler et atteindre ou non leur but. J'applaudis en même temps que les autres, ne voulant pas attirer l'attention. Après un homme barbu, un jeune homme s'essaye à la chose, et sa performance est particulièrement remarquée. Bientôt c'est le tour d'un autre, et mon regard bleu foncé s'apprête déjà à suivre le vol des traits, lorsque quelque chose attire mon attention ailleurs. Le garçon qui vient de vider son carquois m'observe bizarrement.

Qu'est-ce qu'il me veut ? Je recule d'un pas, le cœur battant. Maman avait raison lorsqu'elle disait que les hommes étaient étranges et que je devais m'en méfier. Celui-ci s'approche à grands pas, et je recule encore davantage. Ce qui ne l'empêche pas de s'avancer encore et encore.
Un brusque coup de vent dénoue soudain les coins de mon foulard, qui s'envole un peu plus loin. Aussitôt, ma chevelure blonde cascade sur mes épaules et dans mon dos. Y subsiste encore quelques morceaux de feuilles mortes. Mais c'est moins pire que lors de ma première incursion dans le monde, notamment grâce aux bains. Même si je vais toujours dormir dans les bois plutôt que dans ces drôles de chambre au lit trop mou.
Le garçon est planté devant moi, avec un drôle d'air sur la figure. Un mot fuse, pour décrire son expression. « Stupide ». Je rougis légèrement, honteuse d'une telle pensée si peu charitable. Et puis, pour rompre ce silence désagréable, et pour le faire s'enfuir aussi, je me décide à parler.

« Qu'est-ce que vous voulez, au juste ? »

Je fronce les sourcils, prête à en découdre. Je ne sais pas me battre, mais je sais assez bien mordre.



* Raiponce
Arnauld
    Défaut récurrent chez Arnauld, l'incapacité à fermer la bouche quand la situation exige une certaine dignité. La prononciation de nombreuses syllabes lui est alors inaccessible – toutes celles qui contiennent des consonnes, en réalité – et les seuls sons qu'il peut émettre sont des onomatopées du types « Euh », « Ah », « Oh ».

    Cependant, dans le cas qui nous intéresse ici, le choc était tel que même ces vocalises ne parvenaient pas à franchir ses lèvres béantes. L'émotion éprouvée en croyant retrouver enfin la fille qu'il aimait l'avait envahi si vite, et sa retombée avait été si brutale, que cela aurait suffi à lui donner envie de s'allonger par terre et d'attendre que la journée passe, afin de s'en remettre lentement, ignorant du monde qui l'entourait ; mais le choc était redoublé par la réaction de cette inconnue qui se demandait visiblement à quel dégénéré elle avait à faire, et à qui il devait en vitesse trouver quelque chose à répondre.

    Silence. Bouche qui se referme progressivement.

    - C'est pas les bons cheveux.

    Bravo, Arnauld. Joli effort.

    - Je…

    Explique-toi, voyons !

    - J'ai cru que… Il y avait… Enfin j'ai cru. Que je te connaissais. J'ai… confondu.

    Bon, elle l'avait vouvoyé et il lui donnait du tu, mais au moins il y avait un semblant de cohérence dans cette dernière phrase – ne le blâmons donc pas trop.

    - Je suis Idiot. Arnauld ! Je veux dire Arnauld. Je suis Arnauld.

    Il se racla la gorge, ne sachant absolument pas ce qu'il pouvait ajouter. La fille avait beaucoup reculé quand il s'était avancé vers elle, et la foule des spectateurs était bien plus clairsemée que dans les premiers rangs du public. Il ne pouvait donc pas assouvir son envie de disparaître en se fondant dans la masse de tous ces inconnus qui criaient et tapaient dans leurs mains. La fille non plus, d'ailleurs. Peut-être partirait-elle en courant ? Oh, ce serait bien. Il n'aurait plus à essayer vainement de se donner une contenance, et il pourrait se sentir stupide tout seul, bien tranquillement, sans avoir à supporter le regard de cette inconnue qui lui rappelait tant Cléo – surtout avec les sourcils froncés. Même si la ressemblance n'était pas si frappante, après tout. C'était surtout le fruit de son obsession pour la jeune Sicilienne, et ce n'était pas la première fois qu'il croyait l'apercevoir là où elle n'était pas. C'était en revanche la première fois que l'illusion durait aussi longtemps, qu'il abordait la personne confondue, et qu'il débitait autant d’âneries – quoique ce dernier point reste discutable.

    C'était sûrement la première fois aussi qu'il voulait qu'une fille s'enfuie devant lui. Cela faisait bien longtemps qu'Arnauld n'avait rien obtenu de ce qu'il désirait, cependant. Pourquoi était-elle toujours là ?
Actyss
Pas les bons cheveux ? Que veut-il dire par là ? Il enchaîne, tente d'expliquer, prétend qu'il a confondu avec une autre. Une autre qui visiblement, n'est pas blonde. Je plisse légèrement les paupières en le détaillant. D'après son allure, je constate que je ne suis pas la seule à ne pas me peigner les cheveux. Il a l'air un peu perdu, un peu tourmenté aussi. Je l'étudie davantage, sans me sentir gênée, ne me rendant pas compte de l'impolitesse de mon examen. Je fiche mon regard dans le sien. Il a quelque chose de l'animal blessé, pris au piège. Comme lorsqu'un jour, j'avais trouvé un renard terrorisé, traqué par des hommes à cheval. Ils voulaient le tuer pour s'amuser, comme si la vie de l'animal n'avait pas de valeur. Comme s'il existait pour rien. Ou simplement pour leur donner le loisir de le faire souffrir. Cachée dans les fourrés, apeurée moi aussi à l'idée que l'on me découvre, je n'en étais pas moins sortie de mon abri pour me saisir du renard. Sa retraite coupée par un promontoire rocheux, il n'aurait pas pu s'enfuir. Il m'avait laissé faire. Et je l'avais emmené loin. Maman m'avait expliqué, plus tard, que les hommes l'auraient transporté sans respect jusqu'à leur château, et aurait jeté son corps au milieu d'une cour ravie de voir ce si bel animal vaincu. Les hommes des villes tuaient par plaisir. Parce que pouvoir donner la mort était à leurs yeux, un jeu amusant.

Arnauld a un peu ce genre de regard. Comme s'il avait lui aussi été traqué par quelque mal mystérieux. Comme si lui aussi avait vu la pointe de la flèche menacer de lui percer le cœur. L'homme, m'avait dit Maman, est capable de se sauver tout seul. Il n'a besoin que de sa propre force pour remonter les pentes les plus raides.
Il s'est présenté, en bafouillant, et reste planté là comme une souche. Il doit sûrement attendre que je décline moi aussi mon identité. Et de manière générale, il doit attendre aussi que je m'exprime sur sa bévue. C'est sans doute pour cela qu'il attend sans bouger. S'il fait mine de s'approcher encore, décidé-je, je m'enfuirai en courant.

« Je m'appelle Actyss. »

Je me penche, pour ramasser mon foulard. Une fois celui-ci en main, je le triture un instant, me demandant si je dois de nouveau couvrir mes cheveux. Je rejette ceux-ci en arrière d'un mouvement de tête. Le soleil me fait plisser les paupières légèrement, et je cherche un coin d'ombre du regard.

« Vous ne pouvez pas m'avoir déjà vu quelque part. » fais-je, conservant le vouvoiement. « Je ne suis jamais venue à Montpellier. Avant j'habitais dans la forêt de Mervent, avec Maman. Je n'en suis partie qu'il y a une ou deux semaines. »

Il fait vraiment très chaud, et j'ai soif. Je passe le bout de ma langue sur mes lèvres, pour les humecter. Je ne sais plus quoi dire, et j'aimerais m'en aller. Je fais un nouveau pas en arrière, en nouant le foulard sur ma nuque, dégageant de nouveau mes cheveux.

« J'ai soif. Je vais boire à la rivière. »

Je recule encore, esquisse un sourire, et tourne les talons. Il ne me vient même pas à l'idée que l'on puisse boire ailleurs qu'au bord d'un cours d'eau. Ce genre de détail est loin de me venir naturellement. Je regarde en arrière, curieuse de voir encore une fois ce garçon tourmenté. Et je me demande, soudain, avec qui il a bien pu me confondre.
Arnauld
    Évidemment qu'il ne l'avait jamais vue. Il s'en était bien rendu compte, et c'était pour cela qu'il avait l'air aussi stupide. Il la regardait, gêné, pendant qu'elle lui parlait d'une forêt et de sa mère, et fit un effort pour ne pas ciller quand elle noua à nouveau son foulard, renforçant la ressemblance avec Cléo. Avec soulagement, il la vit esquisser un mouvement pour s'en aller, et tout aurait pu se terminer ainsi si la petite phrase « Je vais boire à la rivière » n'avait pas miraculeusement réactivé, dans la boîte crânienne échevelée d'Arnauld, la capacité à aligner des idées et à produire une réflexion.

    Tout d'abord, il était très étrange qu'Actyss, puisque c'était ainsi qu'elle se nommait, choisisse d'aller jusqu'à la rivière pour boire, si elle avait si soif ; Montpellier était probablement la ville de France qui comptait le plus de tavernes, et ce qu'on y servait était bien meilleur que l'eau d'une rivière. Soit il s'agissait d'une excuse pour le planter là poliment, soit l'idée d'étancher sa soif avec une chope de bière ne lui avait pas traversé l'esprit. Ensuite, si elle partait maintenant, leur rencontre aurait eu pour seul effet de faire de lui un idiot encore plus fini qu'il ne l'était avant de l'aborder. Or ce jour-là devait être celui où Arnauld se reprenait en main, celui où il cessait d'être une loque dépressive pour affronter la vie – et peut-être, à terme, être digne d'être aimé de Cléo. En somme, il ne pouvait pas la laisser partir ainsi ; il se devait d'agir, de faire quelque chose pour contrebalancer l'affligeante nullité dont il faisait preuve depuis plusieurs minutes.

    « Hé ! »

    Il avait lancé cela au moment où elle se retournait vers lui. Elle le regardait. Il fallait qu'il trouve rapidement quelque chose de cohérent à dire.

    « Elle est loin, la rivière. Y a une taverne juste là, c'est quand même mieux, non ? Viens, je t'offre un verre. »

    Et sans lui laisser le temps de protester, il prit place à l'une des petites tables posées dehors, devant une taverne qui, située à quelques mètres de la lice, profitait du tournoi d'archerie pour vider des fûts et remplir les poches du tenancier. Arnauld fouilla dans sa bourse bien maigre – il s'était ruiné à Palerme pour acheter une bague en vue du jour où il retrouverait Cléo et la demanderait à nouveau en mariage – et donna au tavernier de quoi payer deux généreuses chopes de bière. Elles ne tardèrent pas à leur être servies.

    Agrippant l'anse de sa chope, il chercha activement un sujet de conversation. Il fallait à tout prix empêcher le silence de s'installer de nouveau entre eux, ou bien il n'aurait plus le courage de faire bonne figure et il retomberait dans le mutisme hébété dont il lui avait fait une si belle démonstration un peu plus tôt.

    « Mervent, c'est ça ? C'est merveilleux comme nom, Mervent. Mer, vent. C'est où ? »
Actyss
Je le regarde, surprise, plantée au milieu de la rue. M'offrir un verre ? Pourquoi faire ? Je sais très bien boire avec les mains en coupe. Et on ne se connaît pas, pour quelle raison me ferait-il un cadeau ?
A force de rester immobile, je finis par gêner les passants. Je me fais heurter par la cuisse d'un cheval, et je me tourne vers l'animal, surprise, tandis que le cavalier s'excuse distraitement. Ma main effleure la robe alezan de l'animal. La queue de celui-ci s'agite, et me fouette le bras. Loin de m'en offusquer, je trouve la chose amusante.
Je tourne la tête à droite et à gauche, à la recherche d'Arnauld. Il s'est simplement assis à une table, et semble attendre quelque chose. L'arrivée du verre qu'il veut me donner, sans doute.

Je me hâte vers lui, et m'assois sur la chaise, la pointe de mes pieds nus sur les pavés mal ajustés. Deux chopes arrivent, portées par un homme que je regarde avec curiosité. Il pose devant moi l'une des pintes. Elle est emplie d'un liquide ambré, pétillant, moussu. Qu'est-ce que c'est que cette chose ? Maman ne buvait jamais d'alcool, et par conséquent, moi non plus. Toujours de l'eau de pluie, ou de rivière bouillie et refroidie, souvent accompagnée par quelques plantes. Curieuse, je trempe un index dans la chope. J'y fais tourner mon doigt avant de le glisser dans ma bouche, pour goûter. L'amertume de la boisson me fait légèrement grimacer. Cela n'a pas un goût de fleur !

« Qu'est-ce que c'est ? » je demande, captivée par la mousse qui tournoie à la surface.

J'hésite encore un peu à boire, et préfère dans un premier temps, me concentrer sur les réponses à apporter à ses questions. Si c'est loin ? Je n'ai pas vraiment calculer la distance, mais depuis que je suis partie de ma forêt, il a bien du s'écouler une dizaine de lever de soleil. J'ai assisté à chacun d'entre eux, toujours ravie de sentir courir sur ma peau les premiers rayons de l'astre doré.

« C'est un peu sous la Bretagne, à l'Ouest. Maman et moi vivons dans une grotte. C'est le plus bel endroit du monde. »

Même si le monde, je ne le connais pas vraiment. Mais qu'importe, ce garçon n'est pas censé le savoir.

« Je suis là parce que je dois me faire une idée sur le monde extérieur et sur les villes. Tu es de cette ville ? »

Je suis assoiffée, et parler n'arrange rien. Courageusement, je porte la chope à mes lèvres, ferme les yeux, et avale une grande gorgée. Le goût est abominable. Incapable de me résoudre à l'avaler, je fais la première chose qui me vient à l'esprit. Je crache, de toute la force de mes poumons. Droit sur Arnauld.
Les joues rouges de confusion, je regarde son visage dégoulinant de boisson. Je n'ai aucun linge sous la main, alors je détache mon foulard et entreprends de lui éponger la figure.

« Je suis désolée. » je couine. « Mais cette chose n'est vraiment pas bonne. »
Arnauld
    Il s'en sortait vraiment vachement bien. Pour le premier jour de son retour parmi les vivants, il faisait bien plus que ce qu'il aurait pu espérer. Une performance loin d'être honteuse au tir à l'arc. Aborder une inconnue. Lui offrir un verre, converser comme si tout allait bien. Il devait avoir l'air d'un type sûr de lui, responsable, droit dans ses bottes, quelqu'un qui savait ce qu'il faisait et qui le faisait bien. Vraiment, l'illusion était parfaite. Il se débrouillait comme un chef.

    Bon, certes, la jeune fille était un peu bizarre. Mais ce n'était pas grave du tout, au contraire : cela faisait un contraste qui accentuait son air confiant, qui donnait encore plus l'impression qu'Arnauld était le maître de la situation. Elle n'avait pas l'air d'avoir déjà tenu une chope de bière entre les mains, cependant. Ça, c'était vraiment étrange. Elle avait véritablement vécu dans une grotte jusque-là ? Toute sa vie ? Il n'y avait pas de bière, dans les grottes ? Heureusement qu'il était là. Il lui faisait découvrir une des plus belles inventions de l'homme ; elle devait le trouver formidable. Vraiment, tout se passait pour le mieux.

    Il secoua tranquillement la tête quand elle lui demanda s'il était montpelliérain, et répondit qu'il venait de Béziers, la ville la plus proche à l'Ouest. Il allait demander des précisions sur ce qu'elle entendait par « se faire une idée sur le monde extérieur et les villes », qui était tout de même une phrase assez déroutante, quand sa belle assurance fut tout d'un coup balayée par une projection phénoménale de bière qui aspergea son visage, quelques mèches de cheveux qui avaient refusé toute discipline et qui se baladaient sur son front et ses tempes, et une partie de son torse.

    Il devait avoir fait quelque chose de terrible pour que le Très-Haut s'acharne sur lui à ce point. De quoi pouvait-il le punir ? Oh, la réponse la plus évidente, c'était ce qu'il avait fait à Villefranche de Rouergue, mais il avait pensé que la punition choisie était de lui enlever la jeune fille qu'il aimait tant. Et puis, pour une situation aussi ridicule, sa faute devait être plus légère. Peut-être était-ce ce forfait commis quand il était âgé de sept ans, qu'il avait raconté à Pépin quand celui-ci lui avait parlé des nombreuses bêtises qu'il faisait quand il était enfant, tandis qu'Arnauld, plutôt sage, n'avait que cette histoire-là qui pouvait rivaliser avec les mauvais tours de son ami ? Un jour, donc, après s'être pris une rouste de manière totalement injuste, il s'était vengé en allant uriner sur les braies presque neuves de son père qui séchaient dehors ; comme elles étaient déjà humides, il ne s'était rendu compte de rien et les avaient ensuite portées plusieurs semaines avant de les relaver, trouvant simplement leur odeur un peu étrange. Oui, c'était peut-être cela que le Très-Haut lui faisait payer. Ou bien, tout simplement, Arnauld avait été un monstre qui dévoraient des enfants innocents et potelés dans une vie antérieure, et il était condamné à racheter tous ces horribles péchés jusqu'à sa mort.

    Toute crédibilité désormais perdue, il resta complètement figé pendant plusieurs secondes. Elle lui frottait le visage ; il mit un moment à s'en rendre compte, et se leva d'un coup – la bière dégoulina un peu plus sous sa chemise.

    «  C'est pas grave. Il fait chaud. Ça me rafraîchit. Pas grave. »

    Pour se donner une contenance, il tâtonna sur la table pour trouver sa propre chope, le regard au loin, et la porta à ses lèvres. Il la vida de moitié, toussota, regarda à nouveau Actyss.

    « Fallait que je m'occupe de laver cette chemise de toute façon. »
Actyss
Il n'a pas l'air fâché, mais pas ravi non plus. Lorsqu'il se relève, je reste avec mon foulard à la main sans trop savoir quoi faire. Je me mords la lèvre inférieure, de plus en plus gênée. Que puis-je faire pour me rattraper ? Vivre dans le monde, ce n'est pas une si grande partie de plaisir. Il y a un certain nombre de règles et de codes qui m'échappe totalement.
Laver, chemise ; j'acquiesce à ces mots, comprenant bien ce dont il retourne. Son vêtement est sale et poisseux, et il ne peut pas rester ainsi en plein soleil. Il va sentir mauvais, sinon. Peut-être que je peux l'aider ? Il faut que je trouve un moyen de me faire pardonner.

« Oui ! La mare couverte ! »

Je contourne la table et lui attrape le poignet. Sans lui laisser le temps de protester, je le tire derrière moi. Je m'aventure à travers les rues, tâchant de retrouver cette drôle de chose que j'ai déjà vu la veille, et dans d'autres villes aussi. Je parviens enfin devant ce point d'eau pavé, et couvert d'un toit en bois. J'apprendrai plus tard que l'on nomme cette chose un lavoir. Je me tourne vers Arnauld, lui relâche le bras, et le force à s'asseoir sur la margelle. Sans attendre, je trempe mon foulard dans l'eau, et me mets à frotter la chemise du jeune homme vigoureusement.
D'autres personnes sont là, des femmes pour la plupart, et elles me regardent faire en me montrant du doigt, tout en riant. Je ne comprends pas vraiment ce qu'il peut bien y avoir de drôle, et je décide de ne pas m'en occuper. Je continue à nettoyer le tissu, désormais complètement trempé.

« Voilà. »
fis-je après un moment. « C'est parfaitement p... »

La cloche de l'église, non loin, m'interrompt brusquement. Je compte les coups, un à un. Il est six heures du soir ! Déjà ! C'est à cette heure que d'ordinaire, je quitte la ville dans laquelle je me trouve pour cheminer vers une autre. Je n'ai pas une minute à perdre. Je me redresse brusquement, le foulard trempé dans une main, et je regarde, presque affolée, Arnauld.

« Je dois m'en aller. Merci, et au revoir. »

Je coince le foulard sous ma ceinture, salue le garçon, et détale en courant. J'ai à peine fait trois pas que le foulard glisse et rejoint le sol, mais je ne m'en rends pas compte, sur l'instant. L'aventure et la découverte du monde m'attendent, et je ne dois pas perdre mon temps.
Arnauld
    Une mare couverte ? Qu'est-ce que c'était que cette chose, encore ? Rien que pour assouvir sa curiosité, Arnauld se laissa emporter par la jeune fille sans la moindre protestation, même s'ils laissaient derrière eux deux bières presque pleines qui lui avaient coûté deux écus – et deux écus, quand on est fauché, ce n'est pas si négligeable que ça. Il eut presque envie de rire quand il se rendit compte qu'elle l'avait amené au lavoir. Pour appeler une chose aussi banale une « mare couverte », il fallait vraiment qu'elle ait quitté sa forêt et sa grotte depuis peu de temps. Elle était très étrange, oui ; mais, d'une certaine manière, franchement amusante aussi.

    Elle lui lâcha la main pour se mettre à lui frictionner le torse, sans penser à lui faire ôter sa chemise. Il faillit le lui faire remarquer – depuis quand nettoie-t-on les vêtements des gens quand ils sont en train de les porter ? - mais il se ravisa. Le contact de sa main dans la sienne avait déjà fait naître un léger trouble en lui. Quand on a le coeur brisé, il n'est pas raisonnable de se mettre à moitié nu devant une inconnue, surtout si elle ressemble autant à la fille qui a brisé le coeur en question. C'est ce qu'on appelle la prudence.

    Conséquence logique de cette méthode de nettoyage peu commune, l'hilarité des lavandières. A vrai dire, il s'en fichait. Sa chemise était à présent aussi trempée que s'il s'était baigné avec dans le lavoir, et l'eau commençait à dégouliner sur ses braies. Quitte à être ridicule, en effet, autant l'être jusqu'au bout. Il se racla la gorge, dans l'idée de lui dire que cela suffirait sans doute, mais elle le devança. Les cloches de l'église sonnèrent six coups, interrompant ce qu'elle était en train de dire. Et Arnauld, à nouveau bouche bée, la vit s'enfuir en courant.

    Il n'eut pas l'idée de la rappeler avant de voir que son foulard était tombé de sa ceinture. Il était tellement humide que son poids l'avait fait glisser, c'était prévisible. Tout aussi trempé que le morceau de tissu, Arnauld le ramassa, lança un « Hé ! » peu audible, et la chercha du regard. Elle avait déjà disparu. Avec un soupir, il essora le foulard et le déplia pour le secouer un peu. Cela l'inspira ; il ôta sa chemise et la tordit dans tous les sens pour la sécher, faisant naître une petite mare de boue sur la terre poussiéreuse à ses pieds. Heureusement, il faisait encore très chaud. Sa chemise ne resterait pas humide bien longtemps – elle serait juste un peu froissée.

    Pensivement, il gratta sa caboche ébouriffée. Tout s'était passé très vite. En quelques minutes, il avait eu le temps de croire au retour de Cléo, d'affronter la désillusion, de s'attabler pour boire une bière, d'en recevoir une sur la chemise, de se faire nettoyer n'importe comment et de voir disparaître la fille qui était à l'origine de tous ces événements. En vérité, il aurait tout aussi bien pu avoir rêvé tout cela. Seul le foulard dans sa main gauche était la preuve qu'Actyss n'avait pas été un mirage – l'apparition trompeuse de celle qu'il aimait dans la foule, comme une oasis imaginaire se serait dessinée dans le désert aux yeux de l'égaré que la soif fait dépérir. Non, la blonde, en effet, n'était pas Cléo, mais malgré la fugacité de son apparition, elle avait bel et bien existé.

    Nouveau soupir. Bon. Il avait des choses à faire. Hélona allait bientôt accoucher, et il devait se rendre rapidement à Narbonne, tout en prenant soin d'éviter Béziers et ses parents, à qui il n'avait pas envie d'expliquer pourquoi il n'avait toujours pas épousé la jeune fille qu'il leur avait présentée comme sa fiancée. Il secoua à nouveau le foulard et l'accrocha à la sangle de sa besace, dont il irait rejoindre le fond une fois sec. Et pour être honnête avec vous, il allait complètement oublier toute cette histoire pendant des semaines, jusqu'au jour où, après avoir reçu un paquet de celui qui était autrefois son ami, il vida complètement sa besace pour essayer d'y ordonner ses affaires trop nombreuses, et retrouva, plein d'étonnement, un petit morceau de tissu brun chiffonné.
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