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[RP] Ouverture Facile

Melchiore
1432


    Le Fairbanks était une vieille caraque marchande anglaise échouée au fin fond de l’estuaire de l’Orne, au nord d’Argentan. Des dizaines d’années plus tôt, au paroxysme de la guerre de cent ans, des navires de la royale française l’avait pourchassée jusqu’ici, après l’avoir criblé de flèches, et forcé à se retrancher dans les sinuosités du fleuve. On disait souvent que la course avait été éprouvante. Et pour chaque voile brûlée par les flèches ennemies, il s’était élevé dans les hauteurs des mâts trois hommes du Fairbanks pour les scier, degrés après degrés, tronçon après tronçon, à seule fin d’éviter l’incendie. Privés des vents et des courants de la haute mer salutaire, les hommes du Fairbanks avaient ramé, trois jours et trois nuits durant, le long du fleuve qui allait s'étriquant.

    Sans les abattre tout à fait, les français avaient pris leur temps en les suivant patiemment en arrière, à bord de deux petites cogues de guerre. Un escadron français les suivait lentement sur la terre. La reddition n’eut jamais lieu. Les britanniques étaient allé jusqu’à s’épuiser tout à fait, jusqu’à se tanquer sur une rive qui manquait de profondeur. Un cadavre au fond d’un marécage.
    Ce n’était ni la bravoure ni le courage des hommes qui avait mené le Fairbanks à l’agonie : c’était l’orgueil, disait-on. Un raccourci de l’histoire, écrite par les gagnants d’une bataille peu éprouvante.
    On s’était posé la question, un temps, de savoir pourquoi britanniques n’avaient pas abandonné le navire pour choisir de combattre sur la terre. Pourquoi ils n’avaient pas cherché à épargner leurs vies, au péril du fer. D’autant prétendaient que toucher la terre française, alors, aurait ajouté de l’huile sur le feu de la guerre, qui subissait déjà une belliqueuse embellie. D’autres prétendaient que la cargaison qu’ils transportaient alors valait plus cher que la vie des marins anglais. Qu’ils étaient tenus de la mener jusqu’à un allié, qui jamais n’était venu les secourir, de peur s’en trouver démasqué. Mais nul jamais ne sut de quel précieux butin il s’était agi. Tous les hommes du navire avaient péri, disait-on, et leur cargaison emportée vers Paris. L’histoire s’était arrêtée là, et le cadavre du Fairbanks s’était enlisé sur les rives de l’Alençon. Abandonné plusieurs années.


1465

Abandonné, jusqu’au jour où un homme en prit possession. Il avait racheté la terre qui englobait cette partie de la rive, et avait monté son affaire. De l’épave délaissée, il avait fait un repaire bien fréquenté. Le fil des années et de la main d’œuvre bien employée avaient creusé cette partie de l’Orne, pour en faire un port naturel qui trouvait dans sa clientèle des acheteurs en quête d’antiquités et de tissus venues d’autres contrées. Au beau milieu les petites cogues marchandes amarrées, le Fairbanks apparaissait comme un comptoir, et y prélevait ses propres taxes, sous l’autorité d’un suzerain quelconque. On l’avait redressé, tenu là par de solides poutres. Le pont s’était vu rénové, et au-dessus de lui s’élevait une bâtisse-auberge joliment improvisée. C’était devenu un établissement à part entière. Quoiqu’étroit, il s’élevait haut, sur quatre étages. Tout en bois de sèvre et de châtaigner, il avait en son centre le mât central, le seul que les flèches ennemies avaient naguère épargné. Ce n’était que pur décorum. Il ne soutenait rien. Mais tout autour de lui s’articulaient, dans les étages, des balcons carrés bordés de garde-fous, et qui abritaient jusqu’à 21 chambrées. C’était quelque chose comme un théâtre, dont la scène se trouvait au rez-de-chaussée. Une charpente admirable. Improbable. Et depuis le mat central jusqu’aux balcons étagés, il s’étendait des cordages où pendaient des lanternes jamais à court de chandelles.
Lorsque l’endroit était calme et dépeuplé, il y régnait encore une ambiance spectrale de navire d'avant-guerre. On entendait les flots des marais le lécher ; tous les planchers, la coque et les cordages grincer ; le tintement des cloches de quart dans la baie alentour.
Érigé en mémorial, on disait du Fairbanks que lorsque venaient les crues d’automne, il était capable de flotter à nouveau. Et qu’un jour il repartirait d’où il était venu, trente ans plus tôt. Pourvu que l’artéfact qu’il conservait toujours -légende urbaine- en serait débarqué.




C’était un soir d’effusion et la salle, au rez-de-chaussée, était bondée. Il s’y mêlait sans distinction les matelots, les marchands, la bière, les prostituées, les jeux, l’argent, la bière, le râle des marins, les rires des putains, la bière, la bière, deux ou trois coups de poing. C’était à tel point que la moitié des clients faisait sa soirée en dehors du bâtiment, disséminée sur le sable et la terre des marais, où brulaient des feux de camp improvisés. C’était une constellation ivre, et il s’y chantait des chansons d’une paillardise un peu surfaite. Dans le bruit ambiant du bâtiment, un vieux clavecin retapé élevait ses notes adroites sous les doigts d’une pute instruite, que sa laideur empêchait de poser l’ancre sur quiconque. Personne, au demeurant, ne l’écoutait vraiment.

Au fond de la salle et en compagnie du propriétaire, l’allure de Malicorne détonait un peu. Il avait à la main un verre d’eau, et semblait entretenir avec l’homme de la maison une conversation qui n’était pas à son avantage. Esseulé là-bas dans son allure de gentilhomme, un peu jeune toutefois, il se tenait là, à l’écart, les trois gardes impavides du proprio faisant cercle autour d’eux, les yeux rivés vers la salle. Il parut pâle et ennuyé, lorsque l’homme du Fairbanks lui glissa à l’oreille un propos que nul ne put entendre, avant de lui laisser congé et de retourner à son affaire, bien installé sur une petite table, en compagnie de piécettes d’argent.


Le pas lent et chaotique, bien que le navire ne flottait pas et qu’il se trouvait sobre, il vagabonda sans but entre une table de ramponneau et un autre où on jouait aux dés. Il portait les cheveux en banane, et marchait avec une canne, de telle sorte qu’on s’apercevait rapidement qu’il avait un pied bot qui dénaturait toute sa stature. La malchance le fit cheminer tout à côté d’une table où se jouait un duel au bras de fer. La poigne du vainqueur écrasa son adversaire avec un telle force qu’un godet de vin qui se trouvait là éclaboussa la Buse. Ennuyée, et dans un grondement protestataire, cette dernière tâtonna sa manche à l’endroit où l’avait aspergé le préjudice. Nul ne s’en préoccupa, ou nul ne l’entendit. La déconvenue du perdant entraina simplement le vainqueur dans une empoignade qui les mènerait plus tard vers la sortie, balayés par la Sécurité du Fairbanks.

Il se posa plus tard au bord d’une table où des hommes se défiaient aux dés. Il ne s’y était tout d’abord assis que pour soulager l’infirmité de son pied. Et puis, les chaises vides se faisaient rares. Hermétique à l’agitation alentour, Malicorne glissait vers le propriétaire affairé des regards en dessous, pas souriant pour deux sous. Le babillage et les obscures négociations desquelles il venait de se tirer lui créaient des tensions dans la mâchoire, que l’on pouvait voir rouler sous sa peau. Il introspectait ainsi le fond de ses emmerdes quand un gros homme taquin fit rouler un dé sous son bec d’angevin. Il en résulta un cinq, que Melchiore ne comprit pas bien. Lui lançait-on un défi ? Il ne trouva qu’à objecter, pour se sortir de l’embarras, en haussant une épaule :


-Oh, moi, j’n’ai jamais rien compris à ce jeu.

Il eut sans doute l’air infiniment idiot. L’homme éructa d’un rire aviné. Le tonnerre de sa voix se trouvait rythmé par les éclats de la putain hilare posée sur son giron.

-Fallait y réfléchir avant d’vous asseoir, jeune homme. Tous ceux qui s’posent là s’exposent au jeu. ‘pouvez plus décarrer tant qu’vous n’aurez ni gagné, ni perdu.

Joie.

Melchiore avait bien joué au jeu de l’oie, une fois. Mais c’était tout. Il ne pratiquait que le ramponneau. Il ne pratiquait d’ailleurs que les sentiers connus. Ses doigts résignés saisirent le dé pour le jeter sans conviction, tandis que de l’autre main, il triturait nerveusement un trousseau dénué de clés. Il ne pendait là qu’un jeu de crochets disparates. Bouts de métaux et d’ergots. Le geste un peu mécanique, il malaxait les petits bistouris au-dessus de la table, avec la conscience évadée d'un gamin pris malgré lui dans les turbulences.

Melchiore perdit encore une fois. Et de nouveau, son adversaire tonitrua, en le dépossédant de quinze écus. L'angevin les lui céda sans se rappeler à quel moment ils en étaient venus à poser des mises.

Ni même s'ils l'avaient fait.

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L_aconit
1465


Il avait remarqué le brun, planté dans son cercle de molosses comme une tâche sur une belle chemise propre. Puis le jeu de ses doigts sur le cercle métallique de petits éperons. L'oeil et le pas hagard, bien malvenus dans un lieu tel que celui dans lequel il avait jeté son dévolu ce soir. Le pied bot, la banane dans les cheveux et non sur les lèvres. Le piège. Il avait suivit l'échange, posté dans le dos du jeune, debout, attentif à la manoeuvre. Jusqu'à ce que.

Désespéré, il prit le dé du jeune homme qui ne buvait que de l'eau, et le lança à sa place dans un soupir, faisant signe au gras type qu'il était avec le banané, avortant de fait tout commentaire ou protestation dans l'oeuf. Et pendant qu'il jouait du dé comme un virtuose l'aurait fait du piano, déliant ses mains fines dans un échange de tours sans merci, il murmura entre ses dents, ventriloque, non loin de l'oreille du jeune noble ces quelques mots.

- Le gros est un tricheur. A jouer avec un tel énergumène, vous vous retrouverez cul nu avant d'avoir compris le traquenard.


Les quinze écus revinrent à leur créancier, assortis d'un coup d'oeil signifiant que si la leçon n'avait pas été comprise et qu'il ne quittait pas la table à cet instant précis, il pourrait toujours courir pour espérer une nouvelle intervention bienveillante et désintéressée de la part du blondin.

Il avait gardé de la tendresse pour les roulés, les abusés, les spoliés et les étourdis qui se laissaient rouler, abuser, spolier et étourdir, depuis qu'à son heure lui aussi - il s'en rappelait avec un soupir égaré - il avait commencé à apprendre l'impitoyable loi du plus alerte, en se faisant lamentablement détrousser par un voleur aujourd'hui envolé. Satané Palpitant. Ne t'emballes pas tant pour ce souvenir, de l'idiot que tu n'étais pas Nicolas. Un peu amer, le Breton avait échoué dans le plus singulier des rades après avoir largué un peu de sa dignité à Messey, ballotant sans doute trop dans l'inhabituelle et mauvaise eau de vie, pour récupérer ce dé stupide qui ne lui rappelait que ce qu'il souhaitait mettre de coté, du moins jusqu'à demain. Ansoald. Sa mauvaise vie et l'influence qu'elle avait eu sur la sienne. Lui qui n'était même plus le spadassin d'un prince sans terres, même plus le compagnon de route d'un voleur génial, ni même le favori d'une Medicis perverse et d'un duché sans intérêt. Lui qui n'était qu'un Montfort, sans même le savoir encore.

Pourtant, ce soir le jeune était là, prêt à jouer. Aux travers des bleus limpides, l'immense jeunesse prenait le pas sur toutes les pensées déroulées. Nicolas était fringuant, angélique et infiniment roublard. Bleu Aconit, comme une inépuisable source de ressources. Comme l'horizon dans lequel on perçoit bien ce que l'on veut. Toujours ce que l'on veut. Mais qui lui, perçoit tout tel quel. Dans sa plus stricte vérité.

La vérité, ce soir, c'était que le noble était entrain de se faire couillonner. Et que, quelles qu'en soient les raisons, l'Aconit avait bien du blé à se faire, facilement. L'opportunisme était légion à ce genre de table, d'ailleurs, le gros relança. Le jeu de dés reprit de plus belle, et quinze écus supplémentaires revinrent au banané, immédiatement acceptés sans que ce dernier n'ait eu besoin de le formuler, par l'Aconit, comme intérêts. Les piécettes roulèrent dans la poche de son bliaud brodé, une main malicieuse vint machinalement aplanir en arrière ses crins blancs raccommodés trop courts à la mode Ansoaldienne quelques nuits auparavant, n'y trouvant plus matière à. L'oreille percée à la breloque accueillit les doigts nerveux, le rire clair égaya l'atmosphère alourdie par le gras tricheur qui grognait de sa clairvoyance: il était tombé sur plus malin que lui. Le jeu se terminait ainsi, sans heurts, mais sans rassasier.

Il devinait qu'il lui faudrait longtemps écumer les tavernes, les maisons de jeux et peut-être les bordels pour retrouver enfin un plaisir comparable à celui qu'il avait connu en découvrant la vie telle qu'elle devrait être. Une série de jours et de nuit où le coeur ne servait qu'à respirer, imploser, vivre dans l'irraison. Et tandis que l'adversaire se retirait, il désigna du menton un cruchon de vin à la taulière.

C'est pas bien compliqué. On ne joue ni ivre, ni face à quelqu'un qui a la bourse pleine. Et quand on ne veut pas jouer, on pose son séant au comptoir.

Nicolas prit la place du sortant, s'asseyant royalement avec la grâce d'un sac de navets, dégageant son col de lapin tenu par une fibule. Il garda bien pour ses ses leçons, jeune con. Puis il finit par observer de face, enfin, le jeune brun qu'il avait pris à partie, pour la partie.

Alors c'est donc toi. L'égaré. Ma doué. Tu dénotes encore plus que la vieille putain édentée qui joue divinement bien.


- Mais de rien.


Et d'y assortir son sourire de renard.

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    (En Bleu italique, les pensées Laconiques.) -Recueil
Melchiore
À peine ramenés à lui les écus, le gros avait immédiatement rejeté son dé, encouragé par la gonzelle enroulée autour de lui, et qui minaudait si bien. Melchiore regardait la partie se dérouler à ses dépens, complètement absent. Ce fut la main qui devança la sienne, qui le sortit un peu de sa torpeur. Le geste était finement exécuté. Rapide avec ça. La Buse ne comprit rien à ce qui se passait vraiment. Il voyait à peine la manœuvre opérer. Les gestes hypnotiques évaporèrent un peu son tracas. Par bonheur, son adversaire n’émit pas d’objection à ce que l’acolyte inopiné de Melchiore prît son relai, à demi penché sur son épaule. Et quoiqu’il pensa un instant qu’il s’agissait d’une femme, les mots glissé furtivement à son adresse le détrompèrent tout à fait. La sauveuse était un sauveteur.

- Ce jeu a l’air stupide.

Mauvaise foi. Excuse bidon. L’apanage de Malicorne lorsqu’on s’acharnait à le vouloir désarçonner. Roulé, abusé et spolié, il l’avait été durant les cinq dernières années qui l’avaient éloigné de sa vie angevine. Il s’en était rendu compte trop tard. Et c’était des yeux d’un bleu autrement plus profond et sombre que ceux de son sauveur, qui l’avaient mené là. Qui l’ont tiré si bas. Et la Buse n’en sortait toujours pas, de son spleen. Melchiore sans Prozac.

Mais le blond compagnon gagnait et regagnait. Quinze écus revinrent à Melchiore, et quinze autres pour le jeune finaud. C’était Byzance. Et le gros homme s’inclina pour repartir dans les étages, sans doute besogner sa compagne éphémère et gondolante. Les étages, où l’on entendait déjà des rires, tant et plus. Ce n’était pas un mauvais homme. Juste un joueur, un peu arnaqueur.
Alors le complice prit la place de celui parti à la chasse. C’était un petit face à face. Le voici donc, celui que Melchiore avait cru prendre pour une fille. Impossible toutefois de lui donner un âge. Il était jeune cependant. Et presqu’immédiatement, avec son visage lisse et son allure adroite, la Buse le catégorisa dans la case du chaotique bon. Le sac des bonbons caramel. La caste des YOLO. Et puis. Le voilà qui retirait la petite fourrure qui lui ceignait le cou. Comme pour achever de s’établir là, sans intention d’en repartir. Comme pour se tenir prêt à lui faire la conversation. Et Melchiore se tenait dans une posture un peu roide, ses deux mains posées sur la table. Le tableau donnait l’air d'une vieille Comtesse, fin prête pour sa partie de Bingo du mercredi après-midi.


- Merci. De m’avoir fait me sentir idiot. J’vous en dois une. C’est votre jour, si vous voulez une faveur, elle est à vous.

Le geste mentonnier qui désignait le cruchon fut remarqué. Du vin, peut-être ? C’est que Melchiore ignorait parfaitement les attentes de ceux qui sont accoutumés à l’alcool. Lui, il n’était pas consommateur. Parce qu’il n’aimait pas ça, d’abord. Et parce que la boisson avait sur lui le même effet qu’un sérum de vérité. Un demi-verre l’aurait ramené sur les chemins de Nevers, qu’il avait quittée sans intention d’y retourner. Jamais. Jamais. Promis.

Il y eut du passage dans son dos. L’espace y était comprimé, et il reçut trois fois la caresse imprudente de ceux qui s’y frayaient un chemin. Contraint d’avancer sa chaise, la Buse s’agaçait à mesure que défilaient derrière lui les importuns. Pour autant il n’avait pas encore l’intention de se relever.


- Oh, tenez. Ne dites rien. Mais votre position doit vous donner une vision confortable de la salle. Et si vos yeux sont plus perçants qu’les miens et que vous voyez entrer un marchand vêtu comme le sont les maures, faites-moi signe.

D’accord ? Ce devait être l’un de ces marchands ambulants venus de pays lointains, comme on en croisait en ce moment dans les villes du royaume, et qui passaient aléatoirement d’un village à l’autre.

On lui frôla encore le dos, ce qui dut ajouter à son agacement, qu’il reporta sur le blond, si affable pourtant. C’est qu’il lui voyait dépasser un épi dans les cheveux. Non. Deux. Il tritura de nouveau son trousseau, piqué par cette démangeaison impitoyable, cette maniaquerie qu'ont les gens à tout vouloir remettre à l'endroit. Puis, le cheveu était un domaine qui confinait au sacré, pour ce brun-là. Et s'il put retenir sa main, sa langue, elle, chargea tout de go.

- Mais enfin ! Claquement de langue réprobateur. C’est votre maman qui vous coiffe ?
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L_aconit
- Je.. Hum. Je n'ai pas de mère.

Tiens, dans ta gueule. Avec mes compliments. Tu l'avais pas vue venir, celle là, avec ton air de fils à maman. C'est parce que c'est Ansoald, qui m'a ratiboisé l'épi, cette Dalila fourbe de s'en aller dans la nuit, brandissant l'ennui et les occupations plus mamelues, emportant avec lui ma précieuse toison d'or.



C'est ce qu'il aurait pu lui dire. Il aurait pu. Il se contenta pourtant d'afficher l'air le plus détaché du monde, éloignant en se servant à boire cette anecdote crève coeur comme si la remarque ne venait pas de la raviver, où le voleur l'avait laissé comme Samsom. Seul et mal peigné.


- Et je n'ai pas de père non plus.


Sujet brulant inside. Le brun aurait tort de sauter deux fois dans le même plat.


- J'ai été laissé en Fosterage à une famille de Bretagne.


Comme ça, tu connais toute ma vie! Puis j'ai fugué. Puis j'ai rencontré le bordel. Et le bordel m'a aimé. Ou bien c'est moi qui l'ai aimé. Je ne sais plus bien. Pour ce qu'on en a à faire, hein.

Vous connaissez l'histoire de l'enfant confié aux bretons qui était en fait de la même famille qu'eux? Non? Ben on racontera cela une autre fois.

Il haussa un peu l'épaule, avant de boire une bonne salve de vin. Il ne proposa pas, l'autre ne buvait pas. Il l'avait tout de suite remarqué. Un peu comme on remarque quelqu'un qui ne sait pas nager au bord de la piscine. Il garde les orteils repliés. Tout comme l'inconnu avec ses doigts sur son godet de flotte. Et sa capillarité incroyablement bien rangée.

Il ne put d'ailleurs, durant les quelques secondes où il vidait son verre, ôter son regard à la lueur bien malicieuse de ces cheveux. L'androgyne était un personnage discret, mais cependant toujours disposé à poser les questions qui fâchent, et à affirmer ses opinions à ceux qui ne voulaient pas les entendre. Il ne s'empêcha pas donc, de pointer la coiffure du zig, tout en demandant:


- ça tient comment au juste?

Est-ce qu'il mettait des barrettes? Les enroulait-ils à la poix?

La prouesse maniaque qui s'étalait sous ses mirettes claires lui causait le plus grand des tourments. Car érudit malgré sa condition et ce grâce au Prince de Retz, pas un mystère de la vie ne se voyait décortiqué, déchiffré, analysé par Nicolas pour en tirer l'essence la plus évidente. Blondin se rappelait bien, comment la Medicis et toutes les amantes impudiques du Montfort accentuaientt leurs boucles naturelles, à l'aide des tisons recouverts de langes et de chignons de nuit tarabiscotés. Il avait grandit entouré de femmes et de soldats, les une emportant sur les autres tous les apprentissages... Il soupçonna le jeune noble d'appliquer sur sa tignasse d'obscurs sirops ou de boire des potions pour rendre les cheveux plus beaux. Le genre de choses dont il allait avoir besoin, maintenant. Et sans Mérance pour les lui en fournir...


- Et qu'est-ce que c'est que ça?


En désignant l'objet métallique que l'autre ne pouvait pas s'empêcher de triturer nerveusement. Oui. Nicolas était curieux de tout. Une qualité qui l'emmenait souvent sur des pentes dangereuses...

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    (En Bleu italique, les pensées Laconiques.) -Recueil
Melchiore
- Bah ? L’avantage de la mère morte, c’est qu’on peut jurer sur sa tête sans qu’elle ait à craindre quoiqu’ce soit. C’est c’que je fais avec la mienne.

Et ce tuyau, c’est cadeau. Si vous vous demandiez à quel niveau la moralité de Melchiore était logée, vous voilà fixé. Toutes les mères meurent un jour. Et crever après elles, c’est le meilleur cadeau que l’on puisse leur faire. Mais au vrai, ce constat cinglant et détaché était né de la peine d’avoir trop peu connu la sienne, de mère. C’était un moyen maladroit et détourné, sans doute, de la faire vivre un peu. Un tout, tout petit peu.

Ainsi, donc, le blondinet était breton. Il n’en avait pas l’air ; ni la chanson. Et c’était ouvrir l’opportunité de dévier la conversation, que de parler de ses origines. Quoique le fosterage ne devait être qu’une forme d’adoption. Melchiore monnaya le cruchon de vin en tentant de se remémorer les bretons de sa connaissance. Scélérat, féru de bons ragots, il allait balancer sur Lemerco quand l’autre fit semblant de reporter son intérêt sur ses cheveux. C’était contenter l’égo centré de Malicorne. C’était s’exposer au risque d’y passer la soirée. Le visage de l’angevin, tantôt si clos, s’illumina un rien. Personne, jamais, ne lui avait posé cette question. Le jeune noble fut pris de logorrhée. Il lâcha le chien de ses circonlocutions. Bête monocéphale, et à la gueule si grande.

Et tu n’as pas idée, alors, que le vin ne sera pas le seul à te saouler.

-Déjà, il faut être correctement nourri. Vous mangez bien ? Pour vos cheveux, j’conseille l’œuf et le poisson.

Dans un discours déstructuré, il lui concéda qu’il fallait avoir le crin fourni, et un peu rêche, sans être revêche. Qu’il le fallait régulièrement laver. Mais si, je vous dis.
Melchiore avait une capillarité d’excellente qualité. La nuque taillée très court, il laissait pousser, à l’inverse de ces moines qui pratiquaient la tonsure, toute la faune de son crin épais et noir sur le pôle sacré de son crâne. C’était un jardin qu’il cultivait avec soin.
-D’ordinaire, j’utilise une broche à cheveux.
Et de lui expliquer le concept du fermail confectionné dans une petite corne composée de fibres de chanvre, autour de laquelle il n’était pas si difficile de cintrer le reste des cheveux. Que toute la technique résidait dans le fait de camoufler tout à fait le subterfuge. Qu’évidemment, le secret résidait dans la pratique, la pratique, et la pratique.
Et dans le flot de ses propos passagers, il proposa à son acolyte Aconit de se partager les frais d’une putain, pour tenter le geste sur elle.
Mais si. L’idée semblait bonne sur l’entrefaite.
Entretemps, le maure était entré.
Il y eut un troisième chapitre, dans lequel il exposa que le cheveu allait de pair avec le port de tête. Que ceux qui n’avaient ni couronne ni couvre-chef se devaient de faire rejaillir leur Moi profond dans la tenue de leur toison, justement. Et que ceux qui s’achetaient des bottes à treize mille écus n’avaient rien compris -coucou Katina-. Rien de rien.
Il apparaissait clairement que l’obsession de Malicorne n’était pas étrangère au complexe que pouvait entretenir son pied bot, quoiqu’il n’en souffla pas mot.

D’une nature impulsive et emportée, la Buse s’emportait dans ses discours, et elle s’emportait bien. Son éloquence aurait pu servir des nations, s’il n’avait été porté sur des sujets si triviaux, parfois. Et ses monologues étaient portés par une telle passion qu’à peine souffraient-ils la comparaison. On s’aventurait rarement à lui couper la par…


    - Et qu'est-ce que c'est que ça?

-…

Il rejeta le trousseau sur la table, pour se rabattre sur son dossier, découragé. Il articula à peine, la voix un peu basse.

- Ce sont des crochets. Vous savez, ces trucs qui servent à ouvrir des machins.

L’une des seules choses que lui offrît jamais son père. Et il se remémora la gifle cuisante qu’il s’était prise, le jour où il était venu lui demander deux pièces pour aller voir le marchand de pâtes de fruit. VLAN. « On ne demande pas, fils. On prend. »

- En Anjou, c’est une chose qu’on offre couramment aux enfants. Ça fait partie d'leur enseignement.


Soupir.

- Encore du vin ?
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L_aconit
La mer morte, on en parle?

L'Aconit plissa deux yeux doux sur le trop-bien-coiffé.


- J'ai dit que je n'avais pas de mère, pas qu'elle était morte.

Il l'écouta dérouler ses secrets capillaires d'un air des plus intéressé, car désormais il devrait se coiffer chaque matin, il n'aurait plus l'occasion de laisser ses boucles blondes vagabonder au vent, sans règles, avant bien longtemps. Avant qu'elles ne repoussent. Les épis de blés avaient été fauchés, la récolte n'était pas fameuse. Quelque part, cette coupe courte le sortait définitivement de l'enfance. Car elle laissait à découvert des mâchoires vaguement dessinées, rendant à celui qu'on prenait avant toujours pour une femme sans cligner des deux yeux sa masculinité juvénile. Pas saoul d'un iota, Il acquiesça parfois, logeant sa joue dans la paume qui ne tenait pas le godet de vin, rétorquant que l'oeuf et le poisson ça schlinguait sa mère, surtout s'il fallait le laisser poser sur la tête toute une nuit.

Ahhh... Naïveté. L'évocation de la putain avait arraché une grimace à notre jeune naufragé, et il avait chassé la proposition d'un geste vague, comme on éloigne une idée insensée. Il préférait encore tresser la queue d'une jument que de se trouver enfermé dans la même pièce qu'une femme, qu'il voyait comme l'origine de tous les vices et surtout, surtout, de ceux qu'il ne partageait pas. Non, à ne pas douter, s'il devait poser ses mains sur des cheveux, ce ne serait certainement pas ceux d'une femme. Il éluda la partie sur les toisons, en étant encore exempt. Nicolas n'aimait pas s'étendre sur des sujets qui lui étaient trop obscurs. Puis quand il saisit dans sa main -presque- innocente le trousseau métallique, il sentit soudain toute l'opportunité qu'il lui offrirait s'il le glissait malencontreusement dans sa poche, lorsqu'il avertirait le brun de l'arrivée d'un Maure correspondant à la description, que mine de rien, il avait vu lui aussi.

Ouvrir le coffre, coffret, placard, la forteresse dans laquelle Sabaude Renard retenait son dé en otage? Ouvrir toutes les portes des garde-manger de la ville? Faire forger une cage de chasteté à Ansoald dont le seul géolier capable de l'en libérer serait Lui-même? D'un coup de crochet bien senti... Ahhh... Ingénuité.


- Ah, vous êtes angevin.

Problème ou constat, nul ne saurait le dire. Il refusa le vin d'un mouvement de trogne, pointant l'homme attendu par son compagnon.


- Voilà votre homme. Il n'a pas l'air commode. Que lui voulez-vous? Vous allez parler argent ensemble c'est cela?

Curieux jusqu'au bout, il détournait en réalité l'attention, prêt à mettre le précieux passe-partout dans la doublure de son bliaud, au moment le plus opportun. Si cet objet était si commun en Anjou, il n'aurait pas de difficultés à le remplacer. Ainsi, lui, irait crécher chez le duc Lestat quand ça lui chanterait bien, avec le plaisir de faire sauter tous les verrous sur son passage et d'aller se vautrer dans un vrai lit en catimini en attendant que l'autre daigne bien aller se pieuter. La frousse qu'il lui filerait serait meilleure qu'une jouissance. Ahhh... Machiavélisme.

L'Aconit dodelina du nez en détaillant ledit maure, puis en plissant les lèvres sur Melchiore. L'air de dire...

Je t'ai vu, taleur'. Qu'est-ce tu crois.

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    (En Bleu italique, les pensées Laconiques.) -Recueil
Melchiore
-Cet homme s’appelle Fairbanks. On n’lui connaît pas d’autre nom.


Et de fait, l’attention de la Buse se reporta sur le propriétaire au fond de la salle, loin des mains du mâtin blond, lesquelles gribouillaient l’esquisse d’un dessein bien capricieux.
Les yeux de l’angevin s’accrochèrent sur la silhouette assise face à son pupitre ; face à la salle comble qu’il présidait, et que personne pourtant ne regardait vraiment. C’est là, pourtant, que se jouait la plus grosse partie du spectacle. Des individus se succédaient devant lui, sujets sages d’une cours agitée. Tous échangeaient avec lui quelques mots, avant de tendre des pièces par poignées entières.
Melchiore désigna du menton la scène au jeune breton.


- Vous voyez, la façon dont il range ses pièces par piles ? Il n’en regarde aucune, mais il les croque toutes. Sur le côté gauche de sa bouche. ‘voyez ? Pour avoir senti son haleine de près, j’peux vous dire qu’à droite, il n’a plus aucune dent. C’est sûrement pour compenser toutes celles que d’nombreuses personnes ont déjà contre lui. Il mène son affaire, et il la mène bien, le salaud.

Déjà une pile de dix écus d’or s’ajoutait aux autres. Autour du pupitre, cela lui faisait comme une petite forteresse. Et par dessus la petite acropole de flouze et de maille s’étendait le sourire émaillé de Fairbanks, si dénué d’émoi, si plein d’intérêt. Et chaque fois qu’un homme lui en donnait pour son content d’or, il repartait avec un parchemin parfaitement roulé, après que Fairbanks y avait posé sa signature.

- Il vend des conventions. C’est de là que lui vient sa principale source de richesse. Pas de l’auberge, pas du comptoir commercial : des conventions. Il vend à ces hommes et femmes l’assurance de les dédommager, dès lors qu’en repartant d’ici, leur cargaison terrestre ou maritime se sera trouvée coulée ou brigandée, ou foutue au fond d’un talus. Et j’peux vous dire que les lignes sont petites. Ses assurances ne sont pas tout risque. Certains ici préféreraient volontiers voir son sourire morne au fond de l’Orne. Mais la plupart sont remboursés. C’est c’qui vaut à son petit marché sa pérennité.


Après avoir serpenté un moment dans la pièce, le maure s’était rangé à la hauteur du bailleur. Et Malicorne de poursuivre.

- À certains, il accorde des intérêts. Une plus value, si tout n’est pas perdu.

L’attention de Melchiore s’était reportée sur le blond.

-Et c’est là qu’vous allez conclure que j’suis d’la partie lésée.


Les yeux de Melchiore harponnèrent proprement ceux de l’Aconit. Petits, sombres et pernicieux, ces yeux-là s’amenuisaient jusqu’à n’être plus que des fentes, lorsque la petite colère les animait. Sa posture restait résolument droite. Droite et polie. Polie et furieuse. Et ses doigts angevins s’étaient mis à triturer avec nervosité une écharde de bois qui s’était désolidarisée de la table trop usée, puisqu’il n’y avait plus de trousseau sur lequel s’acharner. Sa voix ne fut plus qu’un souffle. Il articula à peine.



- Ma soirée s’trouvera encore plus ruinée qu’elle ne l’est déjà, si vous n’me rendez pas c’que vous m’avez volé.

S’il ne l’avait pas vu faire, Melchiore connaissait ce stratagème, pour en avoir usé quelques fois. C’était le degré premier du vol. Le vol cordial. Le vol à l’amiable. Le vol qui se donne l’air loyal. Arnaque à l'assurance. On vous approche. On vous parle. On vous pique. On vous pique fort. Et puis, c’était sans compter sur le fait qu’il s’était passé trop peu de temps pour que la Buse oublie qu’elle tenait entre ses mains, quelques secondes plus tôt, l’objet du délit. Et que fondamentalement, il en avait justement besoin, là, ici. Alors pour compenser sa perte, sa langue se délie. Oublié le badinage sur les cheveux.

- Allez. Vous les aurez tous cassés avant d’avoir su comment les utiliser. Vous en cass’rez la moitié, avant de savoir que cette moitié justement, ne sert pratiquement à rien, si c’n’est pour vous curer le nez.

Gredin cabotin. Le blondinet s’étendait dans toute sa candeur, prêt à vous braquer, la bouche en cœur. Voilà. C’était un braquage à mains nues, perpétré par un génie ingénu. Pour en être un, Melchiore en connaissait un beau rayon, sur les salauds gentilshommes. Et s’il avait remarqué son infirmité, il faudrait au breton peu de temps pour semer l’angevin. La table sauvagement repoussée contre son sternum, l’un pouvait bien prendre la poudre d’escampette, laissant l’autre dans la poudre de carpette. Ça passerait inaperçu, dans le grabuge ambiant.

    Oué. Celui-là pourrait bien m’entuber avec le sourire.


Un coup d’œil vers le maure en grande discussion avec Fairbanks permit à Malicorne de voir, levés en l’air, un pouce, un index et un majeur. L'un balançait à l'autre un ultimatum. C’était la seule information qu’il était venue chercher, ce soir.
Il la tenait, sa clé.
Et l’autre les détenait, ses crochets.


-Vous apprenez vite ? J’pourrais vous enseigner les rudiments du crochetage. Mais vous n’aurez que trois jours.

    Et ça commence maintenant.

Déjà la discussion, au loin, prenait fin.

    Prends ta décision Blondin. Et prends-la bien.

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L_aconit
Pour voir les pièces, ça, il les voyait... Ce qui le fascinait d'autant plus, c'était l'impressionnante sérénité avec laquelle elles s'étalaient, là, au milieu de l'agitation crasse d'une échoppe aussi bondée sans craindre d'être sauvagement récoltées. Ce qui en disait long sur la réputation de leur propriétaire.

Lorsqu'il avait été en âge de gagner sa vie, le Prince lui versait une rente agréable qu'il ne dépensait pas, faute de sortir de Retz pour autre chose que batailler aux cotés de ce dernier. Longtemps écuyer, puis garçon de main de Taliesyn peu avant de quitter les Montfort, il avait amassé assez d'argent pour flamber un peu dans les tripots à sa première expérience de liberté - appelons cela une fugue - et pour acheter quelques biens dans les villes visitées - c'est à dire, pendant sa cavale - avant de retrouver le sens des réalités - plus exactement se faire dérouiller en bonne et due forme par celui qui l'avait élevé lorsqu'il fut retrouvé- et de louer ses appartements pour vivre autrement qu'enchainé au prince. L'Aconit donc, ne manquait pas d'argent, pourtant même à lui, ces écus d'or faisaient immanquablement de l'oeil.

Il préféra ne pas demander comment l'autre savait pour l'haleine, ni comment il avait perdu au jeu du plus assuré. Après tout, il ne le connaissait pas. Il se contenta d'hocher la tête en écoutant le bien crêpé, jetant des regards de concert vers la table du faiseur de conventions, puis ouvrir un peu les lèvres pour protester. Et les refermer aussitôt. Si l'autre se curait diable sait quoi avec ce machin métallique, il perdait soudain tout attrait à ses yeux bleuets, lesquels pourraient même se mettre à larmoyer des images qui venaient se bousculer en arrière plan. Il le jeta sur la table comme s'il avait été incandescent dans un toussotement gêné, absolument fâché contre lui même d'avoir oublié que l'autre était: Angevin. Quel meilleur avertissement?


- T'ain.

Il observa le manège des deux hommes; car dans tout cela, quel rapport avec son Maure? Il était certain que ce brun là était dans des affaires qui ne sentaient pas très bon, mais l'excitation latente qui venaient titiller la soif de risque de Nicolas - A dix sept ans, on ne peut pas trop lui en demander non plus - le poussait pourtant à suivre avec une intense minutie la scène, sans rien y comprendre encore.

L'arrêt brutal du piano le sortit de sa rêverie. La catin venait de trouver une autre occupation. Remonter sa poitrine en gant de toilette dans ce qui ressemblait plus à un attrape couillon qu'à un bustier. Le proposition du jeune homme sembla soudain entendue de tous, bien que ce ne fut pas le cas. Le blond baissa la voix, l'oeil étincelant d'une petite lueur chafouine.


- Trois jours? C'est trois fois trop. Mais vaille si je peux toucher la moitié de ce qui se trouve derrière la serrure.


Nicolas laissa ses yeux vagabonder sur le visage de l'infortuné - supposé - pour en tirer deux deux conclusions. Primo: Les broches à cheveux étaient une idée à garder pour sa prochaine coupe. Secundo: le business plan semblait tenir la route, de ce qu'il avait appris entre les mains de son gredin renard, faucheur opportuniste qui lui avait concédé quelques mauvaises habitudes. Il lui tendit la main.

    Etre roufian et érudit pouvait mener plus loin que la curiosité, finalement
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    (En Bleu italique, les pensées Laconiques.) -Recueil
Melchiore
    Ben mon cochon, t'as l'air bien sûr de toi.

Main serrée, l’Aconit fut emporté. Et sitôt levés, leurs sièges furent assiégés.

L’effervescence ne retomberait pas avant trois bonnes heures, et cinq autres piles d’écus d’or sur la table de Fairbanks. Les pas de Malicorne les menèrent au dehors. Là, la nuit s’était avancée, et le temps se gâtait. La brume tapissait la terre battue et les femmes que leur labeur avait dévêtues s’étaient ramassées à l’intérieur du bâtiment, pour s’éviter la morsure du froid. Les feux de camps éclairaient leur chemin d’une lumière étrange. Les voiles de brouillard apparaissaient clairement au-dessus de la terre, comme des dizaines de draps mouvants. Seuls les hommes les plus ivres et les moins recommandables restaient là, le cul par terre bien souvent. En passant à côté d’un homme dégarni et silencieux, assis sur un rondin de bois, Melchiore lâcha les quinze écus qu’il n’avait pas encore remis en poche. Il y eut entre eux un hochement de tête connivant, que Melchiore expliqua ainsi à son compagnon breton :
Indic’. Le maure.. Il ne voulait pas se donner l’air de faire des mystères.

Paradoxe : c’est en traversant les brumes qu’il tenta de paraître clair.
Un service bien rendu valait d’être bien récompensé, non ?

- Vous pourrez avoir la moitié de ce qui s’trouve derrière le verrou, si c’est vous qui l’ouvrez.

Et pour qui connaissait Melchiore, la chose aurait pu paraître suspecte. D’ordinaire, il marchandait toujours. Toujours. Il n’aurait proposé au blond qu’un pourcentage inférieur au sien. Mais voilà qu’il concédait sans palabrer.

Ainsi donc, l’angevin s’éloignait du Fairbanks. Cent mètres les séparait d’une auberge, à l’orée d’une forêt où débouchait une route commerciale. L’endroit était plus calme, et presque endormi, mitoyen à une écurie et des rangées de charrettes entassées, la plupart bien gardées. Ici, pas de signe de lutte. Pas de bruit de chopes ni de rires. La salle commune était encore éclairée, et plus austère que la galère qu'ils venaient de quitter.

Au taulier qui veillait, Melchiore loua trois lampes, dont deux furent tendues au blondin. - Et avec ça ? - Bah. Des tartines de pâté et un pichet d’eau ? L’homme promit de lui porter ça.

-On a du taf !

Une porte s’ouvrit sous la poignée de Melchiore, un peu plus loin, pour accéder à une chambre. Il n’avait pas choisi de crécher dans le Fairbanks. Pour n’avoir pas à donner d’or à l’autre escroc, d’abord, puis pour jouir d’une chambre au rez-de-chaussée, surtout. C’est que l’angevin, avec son pied-bot, avait en horreur les escaliers, et qu’il vivait toujours de plain-pied. Il repensa avec hilarité à la fable qu’il avait racontée un jour à Tulys, alors qu’elle l’avait trouvé coincé dans une taverne de Saumur, condamné à parler aux gens dehors depuis une fenêtre. Il s’en était expliqué ainsi : Wesh, y’a une sorcière qui m’a jeté un sort l’autre jour. Depuis, j’peux plus ni monter ni descendre d’escalier. Et y’a une marche pour sortir d’ici. Alors, j’suis bloqué pour l’éternité. Et elle avait gobé la fable, avec deux yeux ronds et crédules. Mais crédules ! L’angevin s’était gondolé le reste de la soirée.

En éclairant la pénombre de la pièce, Malicorne harponna une masse endormie sur son pieu, du bout de sa canne. Il s’éveilla alors un homme passablement épais, qui s’extirpa de là en grommelant un truc inaudible, et quitta la pièce pour regagner une piaule adjacente. Il se trouvait dans la pièce, hormis le plumard réchauffé, une petite table qui tenait lieu de bureau au jeune baron, un pot de chambre et une cuvette. Les murs étaient tapissés de clous auxquels les trois lampes furent pendues, pour éclairer au mieux une malle imposante qui se trouvait là, par terre. Il tapota sur l’imposante caisse tout juste mise en lumière. Son visage s’illumina également, rougissant du plaisir de faire découvrir à son tout nouvel apprenti l’un de ses plus chers objets. Il en conçut une telle fierté que son sourire s’étoffa jusqu’aux limites de ses zygomatiques. On put voir alors le diastème qui formait une césure entre ses dents, d’où il déclama :

- Ta-dam ! Vous allez vous faire la malle…

Au vrai, c’était un bien bel ouvrage que cette caisse-là. Bâti dans un bois robuste, le caisson n’offrait pas qu’une ouverture standard sur pivot. Son large couvercle n’était pas creux, puisqu’il recelait de nombreuses infrastructures toutes scellées par des rangées de serrures de tous acabits, certaines sur pivot, d’autres coulissantes. Des contenants dans le contenant. Tout était manufacturé dans des métaux qui différaient, selon la nature des petits verrous dispersés. C’était une machinerie modulable, aussi jolie qu’effroyable, et l’on devinait bien que si l’on s’amusait à éclore toutes les ouvertures, il en résulterait un coffre hérissé de toute part. Une plaque au bas de la caisse était gravée aux initiales de son propriétaire : M.d.M.

Cependant, le coffre semblait avoir encaissé –outre les affaires de Malicorne au cours de sa vie- les affres du temps. On devinait que certaines serrures étaient résolument bloquées, trop abîmées par des essais ratés, et le bois tout autour, rayé, rayé, archi rayé, tant on s’y était énervé. Enfant, Melchiore y avait passé des heures pour son amusement ; à l’heure où d’autres s’extasiaient encore sur la complexité des boîtes à formes. Et le trousseau de crochets, justement, ç’avait été son hochet. L’histoire raconte qu’à l’âge de trois ans, le fils de Montmorency avait ouvert une porte de service au château du Mans, permettant l’invasion des angevins. Au vrai, trop petit pour atteindre la serrure, il s’était glissé à l’intérieur par une chatière…

- Vous allez apprendre là-dessus. Chaque jour j’vous montrerai un système de verrouillage différent en vous donnant des indications pour les déclencher. La difficulté ira croissante. Et à chaque étape, j’vous donnerai une mission. Une par jour, quoi. Si vous n’êtes pas trop manche.

De vraies missions, sur de véritables mises en situation. Pas de boîte factice. Pas de sécurité dans une chambre complice. Il était bien entendu que l’évaluation finale aurait lieu dans trois jours. Le blond avait posé les deux pieds dans le plat en réclamant la moitié d’un butin dont il ne connaissait pas le contenu. La curiosité semblait parler pour lui, et qui savait où elle était en train de l’embarquer? Melchiore sortit de sa poche le trousseau pour le soupeser à nouveau.


    Toujours partant ?

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L_aconit
Toujours partant.

La fin de l'enfance et le début de l'âge adulte accouchaient donc d'une chose que tous les êtres avaient en commun: la passion de l'inutile.

Excité par l'inconnu - la situation, pas le Malicorne - , tenaillé par le gout du risque - pour l'amouuur du risque tanananananaaaam - Nicolas aurait pu suivre cet énergumène au bout du monde, du moins le temps de rester gonflé à bloc comme un soufflé. Apprendre à crocheter des serrures était un passe temps non négligeable, surtout en tenant compte d'un détail qui avait son importance pour le blondin: il aurait du l'apprendre d'une autre personne, aujourd'hui aux abonnés absents. L'occasion était trop belle, autant pour abreuver sa soif de savoir que pour accomplir une sorte de petite vengeance d'égo, c'est avec un applomb non feint qu'il topa dans la main de l'Angevin, scellant un pacte à qui il donnait sans doute sciemment beaucoup d'importance.


Vendu.


Dans son élan, il ne se posa pas la question du pourquoi celui qui savait ouvrir les serrures ne se donnait pas le mal de le faire lui même... L'analyse viendrait plus tard. Tenant à bout de bras les lampes, il suivit sans broncher vers la chambrine où soudain l'ambiance était moins jouasse, particulièrement étrange, tant pour le type qui réchauffait le lit que pour le jouet que le banané lui refilait pour s'entrainer. Il mit tout cela sur le compte de l'origine de son voisin, un duché de fous ou l'absurde côtoyait le génial, mafoi il fallait bien s'accoutumer à son hôte au moins par politesse.


Bel ouvrage...
Et en tentant de déchiffrer les initiales Madame de Matuvuvenir?

Tout cela était fabuleusement attrayant. Nicolas redevenait l'Aconit, ce petit chargé de mission à qui l'on enseignait les rouages du haut méfait... Après empoisonner, estourbir et espionner, voilà qu'on le porterait en héro passe-muraille, reconnu dans la France entière pour sa capacité à faire sauter tous les verrous. Une main bienheureuse vint saisir en tâtonnant une tartine de paté, bien vite apportée aux lèvres charnues, tandis que les yeux cherchaient en l'objet insolite des réponses qui ne viendraient jamais. Bras croisés et tartine au bec, l'Aconit regardait la malle comme s'il pouvait y voir à travers, bien loin de toutes les questions d'enjeu qui devaient s'imposer.


- Vous en avez, un drôle de passe temps... C'est votre mignon, qui chauffait l'édredon?


Non, je demande ça comme ça... C'est toujours bon à savoir. Vu qu'il n'est même pas mignon.

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    (En Bleu italique, les pensées Laconiques.) -Recueil
Melchiore
J-3
Trois jours et trois nuits avant le méfait accompli.


Monsieur de Maintenant, à la rigueur, fallut-il corriger, empruntant le même ton détaché que le jeune blagueur. Et qu’importe que le mensonge fut gros comme un château, il fallut bien le gronder de s’être fait appeler Madame. C’est que, bien qu’appréciant la gentille compagnie des femmes, le jeune professeur en crochetage affectionnait sa condition masculine.

Et ce fut une paire d’yeux ahuris qui accueillit la récidive de l’élève malappris. Bart, la grosse silhouette subliminale qui s’en était allée, était son gardien depuis sa toute prime jeunesse à Gennes. En quittant le toit de son père, Melchiore se l’était aliéné. Le grand bonhomme était aussi sot qu’il était fort. Aussi taiseux qu’il était obéissant. On le disait attardé, et il l’était certainement. Il ne s’exprimait que par grognements et monosyllabes, et trouvait sa plus pressante occupation dans le décorticage d’œufs durs : sa passion dévorante.

Mais, en faire son mignon ? Quoiqu’il arrivait souvent que les élans de la jeunesse missent le feu aux veines de Melchiore, de la tension dans son corps et de troubles obsessions dans son esprit, il n’aurait jamais imaginé juguler ses ardeurs sur Bart. Ramage un peu volage, ses dérapages l’avaient parfois couché sur des corps plus jeunes, moins grands, plus inconstants ; mais jamais sur ce grand échalas-là. Jamais. Pas même lorsque l’ennui le contraignait aux travaux manuels, sous l’étoffe de ses hauts de chausse, quand il n’avait plus rien à étreindre que sa belle solitude. Et de fait, Malicorne s’imagina une scène qui l’incommoda terriblement. Là dans la pénombre, il semblait interdit. Et le scénario incohérent qui passait comme un soap opera de mauvais goût dans son imagination s’acheva par une vision tragique de son épitaphe :
« Ci-git Melchiore, écrasé par un poids lourd. »
Il inspira comme un noyé. Dut se justifier.

-Il éloigne les intrus et les croque-mitaines. Et tue les araignées. Là. Et comme mignon derrière mon huis, plutôt vous que lui
.

Ce bât qui le blesse, il le retourne à qui le lui adresse. Atavique habitude pour calmer les moqueries de quiconque s’évertuait à railler ses occupations inverties. Et ils étaient nombreux, ceux qui se pensaient autorisés à le faire. Melchiore leur proposait alors sa propre couleuvre à avaler, et leur gueule de la fermer. Par défiance, et parce qu’il était un peu vexé, il en fit de même pour le jeune breton, qui semblait vouloir montrer peu d’aptitudes à la sagesse. Après tout -c’est vrai- il ne le connaissait pas.

Toutes celles qui ont la couleur du cuivre, ce sont des modèles réduits de serrures à garnitures. Les plus simples.

Le plancher accueillit les genoux de l’angevin, face à la malle.


Ce sont des plaques de métal –des pênes- qui les bloquent et les empêchent de s’ouvrir. C’est simple à faire bouger en soi. Ce qui nous emmerde ici, c’sont justement les garnitures. Faut imaginer des pièces fixes à l’intérieur du barillet, qui forment comme un petit motif labyrinthique, qui empêche une tige simple et droite de s’y glisser. C’pour ça qu’à chaque garniture, il correspond une clé avec un motif bien défini. Le but du jeu, c’est d’arriver à faire bouger la pêne à l’intérieur en trouvant le passage le plus large dans la garniture. Tenez, essayer.

Il lui tendit le trousseau en tenant explicitement l’un des crochets, en acier celui-ci, et dont la tête formait un petit triangle. Sur l’entrefait, une tartine de pâté s’était logée dans son autre main.

Tâtez, vous verrez.

Et ce serait sûrement fendant, de le voir galérer.
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L_aconit
- Cette malle aurait pu appartenir à une femme.

Se défendit-il comme il put.

Il ne pensait pas vexer le zig en le comparant à une donzelle, étant lui même très souvent pris de dos pour une femme, hier encore lorsqu'il avait les cheveux longs. Quant à son visage, encore rond des traits de l'adolescence qu'il quittait depuis peu, il était tout à fait dessiné pour semer le trouble. Point de mâchoires saillantes, ni de barbe soyeuse. De grands yeux clairs coiffés de cils longs et blonds, quasi invisibles. Des sourcils hauts et fins, à la couleur dorée. Des lèvres roses au sourire facile, tranchant avec l'albâtre de sa peau. Une vraie gueule d'angelot, mais attention. Pas celui qui rêve en regardant les nuages. Plutôt celui qui pisse sur son voisin du dessous.

Bien que l'Aconit n'ait en rien des manières efféminées, on ne pouvait pas dire qu'il était taillé dans le roc. Longiligne, ses attitudes étaient plutôt douces et calculées, en somme un jeune homme que l'on croirait presque bien né. Un peu surpris de la réponse, il sourit vaguement en coin à la remarque de son voisin et entreprit de tourner la malle dans tous les sens, lourde qu'elle était, pour en déceler les secrets en déclarant:


- Bien, bien, ne vous offusquez pas. Laissons l'huis et le heurtoir où ils sont, cela ne me regarde pas après tout.


Reposant le casse-tête à sa place, il saisit le crochet à la petite tête triangulaire et l'inséra dans la serrure, tâtonnant pour trouver dans la garniture l'endroit le plus propice à faire bouger la pêne. L'opération dura un moment. Patient, le blondin avait la vivacité d'esprit nécessaire à l'entêtement. Chez les Montfort, il n'avait pas eu d'autre choix que de prendre son mal en patience pour obtenir ce qu'il désirait, quitte à y passer des années. Malheureusement, en terme de cours de verrouillage de portes... C'est en usant du bélier ou en empilant des meubles derrière icelles qu'il avait appris à les ouvrir ou à les fermer définitivement. La méthode bourrin en temps de guerre ou de crise Alessienne* avait largement fait ses preuves. Il se remémora avec tendresse la fois où du haut de sa sixième ou septième année, Le Retz lui avait expliqué - pressé de questions innocentes - que ce qui se trouvait entre les jambes des hommes n'était autre que la clef du paradis. Petit Aconit par la suite, avait du expliquer au cuisinier de Machecoul à propos de son épouse, que Taliesyn avait le double...

Mais point de temps cette fois ci. Trois jours et pas un de plus lui étaient impartis pour apprendre les rudiments de l'ouverture de serrures. Son égo de brillant élève était en jeu. Mordillant sa langue parfois, plissant les yeux de temps à autre, l'Aconit crût bien qu'il n'y parviendrait jamais. D'ailleurs il n'y parvint pas.

Dépité, il rejeta ses cheveux en arrière dans un grondement guttural.


- Cette malle a été faite pour aliéner les gens.


Les heures passèrent, comme en accéléré. Un ballet rapide dans lequel on put voir le bien-coiffé aller et venir, diverses choses à manger à la main. Le grand simplet se rallonger plusieurs fois dans le lit. Des souris faire des apparitions éclairs pour ramasser les miettes du premier et fuir les ronflements du second, des amants se tromper de chambre. Et dans cette suite saccadée de scènes, le jeune blond restait là. Figé au milieu de la pièce, penché sur sa malle infernale.


L'affaire avait été corsée quand troublé de fatigue nerveuse, il avait commencé à voir des serrures partout dans la pièce. Ce n'est qu'à la tombée de la nuit, arrêtant le temps d'une main victorieuse, qu'il poussa un bref cri de satisfaction et retomba cul au sol dans un soupir exténué. Brandissant le crochet au triangle comme si sa main crispée ne pouvait plus le lâcher. D'ailleurs, sa main ne pouvait plus le lâcher. La tendant vers son Maitre serrurier, il balbutia la gorge sèche et l'oeil cireux:

- De l'eau et du pâté...


* En référence à Alessia Medicis, dicte la Dukessima, amante du Prince de Retz.

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    (En Bleu italique, les pensées Laconiques.) -Recueil
Melchiore
J-2

Interlude épistolaire


    - Cette malle aurait pu appartenir à une femme.

      Comme ta face.


Une heure. La serrure résistait fermement.
Deux heures. Elle causait à l’apprenti un ennuyeux tourment.
Trois heures. Melchiore suggéra autant d’autres façons de s’y prendre, entre deux sursauts assoupis.
Quatre heures. À la lumière qui faiblissait, le jeune Baron embrassa les ombres, et échangea sa place avec Bart.
Cinq heures, démerde-toi comme tu pourras.


Captivé sans doute par son ouvrage, le blond persévérait, et le temps et les lueurs de la nuit et du jour, tout autour de lui, laissaient place à d’autres heures, et d’autres bougies consumées. Lorsque survint l’aube, il n’en restait qu’une flammèche souffreteuse. Et sous sa main que la fatigue devait bien rendre malhabile, il survint un –Click-Clack- qui augura quelque chose de bon. Et puis oui. Et puis non.
Mais le jour s’était levé, et Melchiore s’en était allé.


Relevant la tête de son ouvrage déposé sur la grand table de la salle commune, Melchiore accueillit l’apprenti avec son air le plus contrit. Il en résulta une ondulation chagrine à sur son sourcil gauche. Parce que l’Acolyte, même s’il y avait mis un temps et une application infinis, avait relevé le défi. Au vrai, Melchiore n’y croyait plus, lui que la patience avait quittée depuis quelques heures déjà. Lui dont l’impatience rongeait tous les freins.


C’est donc bien là, dans la salle de la petite auberge, que dut le trouver l’Aconit au moment de faire éclater sous les yeux parfaitement ahuris de Melchiore, et la gloire où éclatait sa réussite, et les marques saisissantes de la fatigue sur son visage. L’angevin se racla la gorge, désignant le crochet unique autour duquel les doigts de l’Aconit étaient devenus atoniques. Un seul crochet, parmi la mêlée qui s’y accrochait.

-Ne me dites pas que vous n’avez essayé que celui-là ?
      C’est une blague ? Une farce ? Un gag ? O.h.m.o.n.d.i.e.u.


Jeune Malicorne ouvrit la bouche. Puis la ferma. La rouvrit et la referma encore. L’hésitation le prenait de le sermonner. Puis finalement, il n’y tint pas.


- Un bon ragoût et du vin, pour… Machin, héla-t-il, un brin hésitant sur le nom du blond. L’aurait-il demandé, qu’il ne s’en serait pas souvenu. Oublieux, il se souvenait rarement des noms fraichement racontés. Avec les noms venaient toujours une histoire.

- Je m’attendais que vous ayez réussi plus tôt. Au vrai, j’ai dû accomplir la mission du jour moi-même. Mais je vous prépare celle de demain. Tenez, je vous lis.

Et il lui lut, tout bas, la lettre qu’il était en train de commettre.



Meussieur,
Les plis ardent que vous ne ssécez de m’envoyez on fini de me faire tourné la tète, ravir le cœur, et brulé le ventre. Et meme si papa ni tiens pas, je me tiendré demain a ma fenaitre, toute prette a l’ouvrire, comme le serons mes b(r)as. Comme il me tarde de sautter sur vo genous, et d y fair « à dada ».
Sachet que si vous éstimé le prix de ma vertu aussi chairement que selui des plus nobles cour tisanes, alors je vous loffriré encor d’autres foix (sa fera 12 écus mersi).



Tout en bas, où l’encre n’était pas encore sèche, c’était déjà signé « Claudia ».

L’écriture était somme toute enfantine, et les fautes y étaient. Outre son savoir en crochetage, Malicorne s'était fait une petite réputation de faussaire, depuis trois ou quatre ans. Il expliqua succinctement au blond -à qui on servait le ragoût- que Claudia était la fille du taulier de l’auberge actuelle, que courtisait le vieux Fairbanks. Il la désigna du menton, plantée derrière le zinc. Elle avait à peine douze ans, l’allure godichonne et des taches de rousseur plein sa petite face rougeaude. Elle était en train d’essayer sur le comptoir le vin qu’elle ne cessait de renverser à côté de ses cibles, sous l’œil exaspéré de son daron. À l’évidence, le vieux Fairbanks les aimait toutes jeunes et inexpérimentées. Prêt à les attirer dans les bois, et en revenir seul.

- Évidemment, elle n’a jamais reçu une seule des lettres du marchand. Y’a deux jours, j’ai surpris son père en train d’en intercepter une pour la ranger dans un coffret où il en garde une dizaine d’autres. J’vous raconte pas le contenu graveleux des plis que le vieux porc lui envoie, à la gamine. D’ailleurs –bon appétit– j’hésite sur la fin. Vous mettriez plutôt : « Veuillez gamberger sur mes courbettes distinguées » ou « Je vous prie de distinguer mes prières salées » ?

Malicorne fit tinter le bout de sa plume sur les bords de l’encrier, ouvert aux suggestions.
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L_aconit
    " Ouverture facile " . Dans le genre titre plus racoleur, tu meurs.


Puis l'ouverture n'était pas facile du tout. ça non. Pas un seul de ces crochets de malheur n'avait su lui faire de l'oeil et s'avérer être l'élu. Le seul, l'unique, celui qui lui décrocheterait son graal sous les hourras de son... De son quoi au juste. Maître? Le blond était trop insoumis pour cela. Et aimer se faire ... Mâitre n'était pas donné à tout le monde. De son initiateur dirons nous donc, en moins de deux temps trois bâillement.

Il croisa les bras au vu du manque d'enthousiasme évident du brun au pied bot, qu'il n'avait pas beau, et qui ne semblait pas prêt de lui faire des éloges. Il corrigea dans la foulée.


- Machin, c'est le cousin. Moi c'est l'Aconit.


Il s'échoua avec nonchalance dans l'assise presque plaisante d'un fauteuil au revêtement discutable, tant en terme de couleur que de confort. Et pendant qu'on le servait, il fit des liens de cause à effet à propos les goûts dudit Fairbanks, désagréablement piqué au cul par le rembourage de paillasse mal refermé et regardant en même temps l'allure de la pauvre jeune fille.

Nicolas cligna trois fois des yeux. Ces yeux qui n'étaient plus si bleus, mouchetés du rouge de la fatigue et couronnés de cils blonds bien trop longs pour un garçon bien sous tout rapport.

Laissant ses réflexions à ceux qui voudront bien les décrypter, il fit ce que tout bon gros mâle faisait lorsqu'on lui mettait une écuelle chaude sous le nez après une longue journée - ici nuit - de labeur ( notez que le parallèle avec une donzelle et une bonne journée de solitude fonctionne aussi bien, quand on ne s'appelle pas Nicolas ) : Consommer. Consommer jusqu'à en oublier l'essence même des choses...


- Vous en avez, de sacrés passes temps d'angevin.


Et de se rendre compte simultanément que selon l'humeur de l'autre et la teneur de sa nuit, il venait de l'insulter. Un sourire contrit se dessina sur son museau. Instinctivement et sans avoir besoin de bien réfléchir, il para :


- ... Concluez simplement par "Acceptez le tout de mon cru, je vous laisserai le choix dans la date". S'il a un brin d'esprit, il appréciera.


Pas sûr que cet homme là ne maitrise l'art de la contrepèterie, mais le brun ne perdait rien à le tenter. Il sauça vivement son plat, puis tendit son pain gras et mouillé en direction du banané pour accompagner sa question par le geste.


- Et donc, il faut faire passer ce billet doux au type?


    Un mauvais pressentiment s'empara soudain de lui.

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    (En Bleu italique, les pensées Laconiques.) -Recueil
Melchiore
La plume en suspend goutta sur le papier, et Melchiore observa son vis-à-vis d’un air interdit. Sa bouche répéta silencieusement l’ingénieuse sentence que suggérait l’Aconit. Le choix dans la date. Le choix dans la date ? Le choix dans la… Oh ! Un sursaut lui saisit la poitrine, et il éructa d’un rire illuminé. L’élève, à peine moins âgé que lui, se révélait avoir de l’esprit. De l’esprit que n’altérait pas sa fatigue. Il trouva le propos prodigieux, et eut un sourire dans les yeux en écrivant la conclusion à son courrier, avec l’écriture mal soignée qu’il s’imaginait être celle d’une jeune fille de quatorze ans. Et d’ajouter, dans un Nota Bene maladroit, qu’il fallait tout de même que le choix s’engage dans la date d’après-demain. Une sombre histoire de lunaison.

Puis il s’étira de tout son long, formant une oblique sur sa chaise ; croisa les bras, et regarda le blond se restaurer. Il dut hausser un peu le sourcil, à l’évocation du nom de l’Aconit. C’était singulier, et il n’y trouva aucune consonance qui soit bretonne. Et quoiqu’il soupçonna son comparse de ne lui avoir donné qu’un sobriquet, Malicorne ne s’en offusqua pas.
Machinalement, comme l’on fait dans une taverne lambda à l’adresse du tout-venant, il alla pour lui livrer son nom à lui : Moi, c’est Mel… Et sa langue resta en suspens. Cela ne dura qu’un quart de seconde. Les plans nébuleux qu’il avait tirés sur la comète de cette nuit n’avaient pas laissé beaucoup de place pour une fin heureuse, en ce qui concernait l’Aconit. Pas de printemps pour Marnie, et pas d’été pour l’Aconit. Le temps qu’avait mis le breton à venir à bout de la serrure à garniture rendait Malicorne pessimiste. Et il n’allait pas donner la chance au breton de pouvoir le retrouver, si les choses tournaient mal. Et puis, il avait naïvement donné son nom à un type chez qui il était venu voler une dague, un chandelier et une cape en zibeline, une fois. Il en avait résulté sept ans de malheur, et un pseudo mariage raté. Loupé. Gangréné. La collision de deux mondes qui avait créé une supernova, et tout soufflé sur son passage. Il n’en restait que des cendres et du souffre, voguant au milieu de l’amer.

Melkio de Marigny, conclut-il. C’était le nom du premier époux de sa mère. Et cela coïncidait admirablement avec les initiales de la malle. Et de se tartiner un sourire gracieux ; son sourire de petit hypocrite. De quoi se méfierait-il, l’Aconit ? Le véritable Melkio était inscrit au registre funèbre depuis plus de vingt ans. Personne n’irait vérifier. Et puis. L’angevin trouvait dans le professorat un palliatif de choix à son complexe d’infériorité. Il était décidé cette fois à y mettre plus de bonne volonté.

Deux coudes rejoignirent la table, et l’angevin se pencha vers le jeune breton, la voix plus basse d’un demi ton.

Vous êtes habile et inventif et perspicace. Il faut passer ce billet doux au type, oui. Fairbanks a un délégué au courrier. C’est par lui que transitent tous ses messages, entrants comme sortants. Et tout ce qu’il reçoit est déposé en sécurité dans un petit coffret, dans son bureau. Moi, je ne peux pas y aller. Ils me connaissent déjà et se méfient de moi. Vous en revanche…

Sur un second parchemin, il lui fit un dessin.

Ça, c’est une serrure à gorges. Il faut que toutes les gorges soient simultanément levées à une hauteur bien définie pour libérer le pêne. L’ardillon, là, c'est une petite pièce métallique solidaire du pêne. Il est retenu dans l’encoche de la gorge tant qu’elle n’est pas levée au niveau exact. Cette fois, votre habileté à réussir dépendra moins de votre niveau sensitif que de votre oreille. Il faut bien écouter.

De retour dans la chambrée, lorsqu’il eut laissé tout son temps à l’Aconit pour se remettre de ses travaux pratiques de la nuit, l'angevin le laissa seul plusieurs dizaines de minutes, non sans lui avoir indiqué quelles étaient les petites serrures sur lesquelles se faire la main.
Il réapparut plus tard, comme une fleur. D’autres pas se mêlaient aux siens, plus légers, qui restèrent cachés derrière la porte.

J’ai trouvé pour vous un stimulus. Un exercice plus engageant. Vous noterez comme je me soucie de la qualité de l’enseignement. C’est que j’ai à cœur que vous réussissiez dans notre entreprise. Outre la part du gâteau qui vous attend, j’entends faire de vous l’un des meilleurs gentilshommes cambrioleurs du siècle. Je m’absente une heure ou deux. Mais j’aurais besoin que vous me confiiez votre broche. Je vous la rendrai sous peu, voulez-vous ?

Malicorne n’obligea pas l’Aconit à lui confier sa fibule. Toutefois, il ne lui laissa pas le choix que d’accepter le cadeau d’apprentissage qu’il lui fit, lorsqu’il quitta précipitamment la pièce, un sourire de connivence étalé sur sa figure. Ainsi disparut-il, après lui avoir prodigué un ultime encouragement sur la périlleuse entreprise qui attendait son élève : et n’oubliez pas, sous les verrous qui céderont sous vos doigts habiles se cacheront parfois des trésors dont vous pourrez disposer à loisir.

Ainsi s’en fut-il.
Ainsi en fut-il.
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