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[RP] Les Nuits de Paris

Anaon

© Christopher Rabenhorst.       


       Malgré l’heure peu tardive, Paris semble déjà plongée dans les profondeurs les plus noires de la nuit. L’hiver a noyé le paysage de sa teinte d’eigengrau, transformant les quelques gargotes animées en niches lumineuses mouchetant l'obscurité. Derrière les pierres spéculaires de l’un d’elle, l’ambiance semble pourtant plus au chaos qu’à la chaleur et la bombance. L’épaisse vitre enchâssée dans ses croisillons de plombs ne laisse apercevoir que les silhouettes déformées par sa facture grossière, à demi-opacifiée par la saleté accumulée dans ses recoins. Même au plus près de sa vitre, on ne saurait dire réellement ce qui se trame en son sein, si ce n'est qu'il y règne une atmosphère contrastant nettement avec le silence des faubourgs figés dans leur froid. Une ombre fuse tout à coup et écrase sa masse informe contre la verrière dans un bruit sec et net. Le cul d’une timbale vient de percuter les carreaux.
       La porte s’ouvre brutalement, révélant l'ouverture qui vocifère son vacarme intérieur : jurons et empoignades, poings que l’on fracasse sur le plateau des tables. Une femme vient de la pousser de l’épaule pour s'engouffrer à l'extérieur, faisant craquer la mince couche de givre qui recouvre la rue d’une fine percale blanche. Elle recule de plusieurs pas, le nez rivé dans le giron de la taverne grande ouverte dont la lourde porte en bois peine à refermer le cénacle. Le tripot a pris des airs de basse-cour dans laquelle les coqs et les cochons se disputent le bout de gras sous le clairon des oies qui essaient de remettre de l’ordre dans leur foutoir. La porte pivote un instant, grassement, grinçante, avant que la gravité ne fasse son office et ne la ferme d’un coup sec, abaissant à nouveau le rideau sur la scène. La sortante, une pipe au bec même plus allumée, des bleus sur la mâchoire qui ne semblent pas dater du jour et un sourcil vaguement perché sur le front, demeure un instant contemplative de cette pagaille refermée par l’huis. Dans l’épaisseur de la nuit, on entend désormais plus que le bourdonnement assourdissant des pochards en pleine rixe d’où perce quelques fois une note plus fracassante que les autres.
       L’air digne et nonchalant, l'Anaon réajuste son col d’un geste propre et net. Ah ! Que voilà-là un beau nid à rustres et à pochards ! Ses yeux d’un bleu de Prusse se tournent vers la noirceur des alentours, le silence à peine perturbé par la ruche qui bruisse derrière elle. Le souffle filant de ses lèvres entrouvertes crée un spectre vaporeux qui trouble sa vision. Janvier a sorti sa morsure la plus cinglante, et s’il est beau dans son apparat hiémal, ces baisers ne sont pas pour autant des plus aimants. Sa main droite, seule dégantée, ne semble pas pour autant s’en offusquer. L’attention se porte sur le bout de sa pipe où elle ne constate plus aucune fumerolle. Dans un réflexe immédiat, les mains tâtent le pourpoint de cuir à la recherche de son attirail d’allumage. Sa taille, son escarcelle et… Elles se figent brutalement. La sicaire se tend dans un léger sursaut, les yeux plus arrondis. Elle se tourne derechef, retourne vers la taverne. Un pied sur le perron, la main attrape la porte du bouge qu’elle ouvre à la volée et l'ouverture lui crache une envolée de pans noirs qu'elle esquive in extrémis. La masse sombre s’échoue plus loin, mollement, dans le bruit moelleux des tissus qui s’affaissent. Son mantel ! Parfait ! Le visage se retourne prêt mander son reste quand son tas de cartes suit à son tour le chemin de la sortie. Le regard suit, dépité, les maigres feuilles qui s’éparpillent dans le givre au bon vouloir de la bise. La soirée avait si bien commencé ! Le tripot, déjà peu coquet à la base, n'est plus désormais qu'un splendide champ de bataille : les soulards jouent les soudards, saignant du vin sans même savoir, très certainement, dans quel camp ils se trouvent réellement, ni pourquoi, d'ailleurs, camp il y a. La mercenaire n'attend pas plus pour en refermer la porte avant d'avoir à essuyer l'attaque d'une poulaine qui ne lui serait –assurément- point destinée.
       Les bottes quittent le perron pour rejoindre son mantel. Elle soulève l'amas de cape qu'elle époussette vigoureusement puis s'en couvre les épaules, noyant sa silhouette à la tenue masculine dans la discrétion de son drapé. Un soupire frémit dans l'air alors qu'elle s'affaire à rassembler son jeu de cartes tel le Petit Poucet récupérant ses pierres. Le pauvre infirme se voyait déjà amputé de l'un de ses valets, elle espérait grandement ne pas avoir à déplorer de nouvelles pertes dans l'obscurité. Le genou ploie dans la corolle sombre de son mantel pour récupérer les dernières cartes de son jeu boiteux.
       Ensuite il faudra prendre la poudre d'escampette avant que les mauvaises langues ne se souviennent du visage à l'origine de ce joyeux foutoir…




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A la coupe de janvier, Paris givrait ; ceinturée de neige, la ville engloutissait aux heures claires, sous les pas des passants chaque miette pour la mêler à ses boueuses activités, mais la nuit, à la faveur de ses ombres, profitait de l’accalmie pour étendre en langues irrégulières, le règne de glaciales dentelles. Aux fenêtres les moins chaudes, il ne restait que l’ovale du carreau, les angles noyés dans les dessins cristaux des basses températures, aux poignées, le velours s’attardait aux rondeurs tandis que les pavés, eux, séchaient d’un verglas aux diverses épaisseurs ; selon les rues et leurs pentes, il craquait sous la semelle ou s’avérait périlleux à toute traversée, jetant aux épaules, une prudente retenue à chaque pas concédé.
Tout condamnait l’imagination d’Alphonse au blanc, entravant les tempes des souvenirs de Saint Front et des échos de son cloitre ; le poison avait percé un ventricule à la faveur d’une racine et n’en finissait pas de corrompre l’attention depuis qu’il était rentré de Périgueux. L’intérêt d’ensevelir ses nuits jusqu’à trouver le sommeil sans avoir à l’attendre s’était imposé avec une obstination nouvelle, et, artiste en son domaine, il avait scrupuleusement jeté chacune de ses heures creuses à consacrer l’alcool et ses muses ivrognes ; tout plutôt que s’endormir à la coupe mémento d’un regard trop bleu.

Le temps à distancer sa chambre en avait fait un retardataire, et lorsqu’il emprunta la rue où il espérait passer sa soirée, il ne vit que le dernier acte des festivités : la porte du tripot s’ouvrant pour déverser en un faisceau éclaté, la masse noire d’un manteau et une pluie de cartes emportée aux entrelacs du vent. Claquant brièvement le long de la bourrasque avant de se suspendre, éphémères étourneaux foudroyés en plein ciel, elles virevoltèrent, plumes soumises à l’agonie de la chute, jusqu’au sol marbré de givre ; le sept de trèfle, unique rescapé, se plaqua à son ventre.
Les doigts longilignes de la dextre emprisonnèrent l’oiseau pour y laisser trainer un regard intrigué qui, lentement, quitta le bouquet noir pour jauger la silhouette aux formes disparues sous l’étoffe du manteau ; il y avait dans ce profil de femme, la couture d’un sourire que la pénombre révélait d’une ligne, verdissant l’anamnèse des parfums de l’absinthe.

L’exil n’avait pas altéré la mémoire, juste engourdi l’âme, étendu les nécroses, et à cette instant ci, elle abreuvait chacun de ses filins à Quatorze cent soixante-un et la fragrance discrète de la fumée d’opium dans une chambre d’auberge.
Depuis plusieurs semaines, il parait à l’essentiel; quitter les Enfers sans un mot l’avait, pour la seconde fois, laissé libre mais sans un sou aux pavés de Paris. Il avait fallu consacrer son temps à tout réapprendre dans une ville que deux ans d’absence avaient métamorphosé sans pourtant la changer, étrange constat qu’il observait à chaque rue ou presque qu’il avait traversé. Si plusieurs années passées à taire les secrets de la capitale au rouge d’une lanterne ne lui avaient pas forgé un conséquent carnet d’adresses auquel aller collecter services et dettes, il aurait eu l’impression d’avoir dix-huit ans de nouveau.
Et à la vérité, devant la silhouette qui s’était accroupie pour ramasser les dernières cartes éparpillées de l’essaim envolé, il n’était pas loin de les avoir à peine ; Anaon possédait à la ride du Lion, l’attentive autorité des femmes réfléchies. Durant une seconde, l’aine s’éveilla d’une douleur fantôme, lui rappelant leur sang, leur course, et leur calvaire nocturne, s’étonnant qu’un pli amusé fleurisse à ses lèvres malgré le prix payé; les fins heureuses avaient l’art de broder les douleurs d’une certaine nostalgie.

La carte coincée entre le pouce et l’index, il avança, silencieuse créature abjurant les quelques pas les séparant, et, discernant dans sa main dégantée, le sept de pique en guise de butin, s’agenouilla en face d’elle, survolant le regard bleui sans encore en capter la prunelle, posant sa carte en annonçant d’une voix crane où s’étirait l’esquisse d’un sourire:


Bataille.
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Anaon

       Une lézarde de fine poudre pellucide se soulève pour filer en un ruban vers la présence qu'elle ne décèle pas encore. Les cartes s'amoncellent dans sa main aux doigts érubescents et la moelle épinière perçoit avant l'oreille l'intrus dans les ruelles. Quand on a eu la vie criminelle, certains instincts se forgent sans plus jamais se départir, même d'une carcasse rouillée par des années d'oisiveté. Lorsqu'il s'approche, pourtant, l'inconscient devient conscience, mais la femme ne relève pas pour autant le nez : quand on ne sait à qui l'on a à faire, mieux vaut ne pas attirer l'attention en donnant de l'attention. La colonne s'imbibe de la discrète tension des méfiances indélébiles. Dans le carcan de ses doigts gantés, le sept de pique se dresse avec fierté. Les Piques… se trouvent-elle encore sur le territoire des Piques ? Le genou qui ploie dans la terre durcit comme la pierre lui donne sa réponse :

       _Bataille

       Comme un presque miroir le sept de trèfle s'accote à son frère de pique. Elle ne saurait dire à l'instant ce qui la frappe le plus : les doigts longs et fins ? Ou le timbre chafouin qui, en un unique mot, soulève étrangement dans sa mémoire le souvenir d'une voix aux ondulations profondes et chaleureuses ? Diable que la pensée est stupéfiante ! Il ne lui faut qu'une fraction de seconde pour se cristalliser, une seule fraction pour lui permettre de parcourir mille et une circonvolutions et hypothèses dans un instant que le temps lui-même ne saurait compter. Les azurites se relèvent et se posent sur le minois aussi délicat que la main qui s'est tendue.
       La vision frôle la synesthésie… La rencontre prend le goût de la drogue et l'odeur de l'alcool. Le goût du rouge et la fragrance des mots. Alphonse, devant son regard… Là, apparut d'un passé qui semble n'avoir pris fin qu'hier. Son silence, quand elle le contemple d'un œil rond, est d'une rare éloquence. La pensée s'ébroue derrière l'immobilisme coi, sans que la langue ne parvienne à moduler quoi que ce soit. Le hasard pourtant la fauche bien rapidement en pleine réaction : le visage de l'éphèbe se moire d'un subtil nimbe mordoré, parant cette apparition déjà irréelle d'une aura mirifique. La sicaire se retourne et les prunelles se braquent sur l'arrivée d'un groupe d'hommes éclairés par le feu de falots. Le Guet n'aura pas tardé. Aura-t-il été intrigué par le boucan du tripot où attiré par l'envie de se satisfaire le gosier au milieu de sa ronde ? Qu'importe ! L'Anaon ne cherche pas à le savoir.
       Sa carte rejoint ses consœurs et elle arrache prestement la dernière des doigts d'Alphonse avant de fourrer rapidement le paquet et sa pipe dans son escarcelle. Sa dextre agrippe le bras du comptable qu'elle relève dans son élan.


       _ Si on vous demande, je suis votre conquête du soir car vous avez un fort attrait pour les femmes habillées en garçon. Et vous êtes fort pressé de me ramener dans votre couche. Soyez convaincant !

       Elle l'entraîne dans le sombre des ruelles, d'un pas qui se veut preste mais non suspect, passant son bras au sien pour le guider plus que par galanterie imposée. Derrière eux, elle entend la menace grinçante de la porte s'ouvrant, la gargote vomissant son vacarme assourdissant, les voix qui s'apostrophent et lui tire un frisson de tension. L'Anaon ne cherche pas à savoir si elles invectivent accusations ou descriptions et s'affaire à étirer le plus de distance entre eux et ce boui-boui.
       Paris leur ouvre ses lacis opaques, forçant la Roide à jouer de la mémoire pour déjouer ses inextricables dédales. Elle presse leur foulée, devinant le tumulte qui se joue derrière eux. Petite adrénaline au cœur, la pensée se brûle d'une myriade de questionnements que ses lèvres n'éclosent dans le silence bien trop risqué. La cire s'économise, rares sont les fenêtres où brûle une chandelle. Sinon de lumière, les ténèbres se ponctuent du son de leurs pas qui glissent le long des ombres géantes des bâtisses. La Balafrée attire soudainement le comptable dans un boyau où, côtes à côtes, ils passeraient à peine. Elle s'immobilise quelque pas plus loin, le dos calé dans le maigre recoin d'une porte, l'oreille tendue pour déjouer le silence trompeur. Les masures étriquant la venelle étendent des encorbellements si envahissants qu'ils en cloisonnent le ciel de colombages. Les prunelles écartelées par le manque de lumière se posent sur Alphonse qu'elles devinent plus qu'elles ne voient. L'esprit bataille tellement qu'il ne sait quelle émotion éprouver en premier, quelle question livrée, à quel souvenir repenser. Le temps a perdu sa mesure depuis ces dernières années. Tant de choses ont changé qu'elle à l'impression de ne même plus vivre la même vie…


       _ Alphonse, mais où…

       Une perturbation dans la quiétude enraille sa question. A nouveau l'attention se braque vers le silence bafoué.





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Ils marchaient, silhouettes emmêlées à la commande, possibles proies chassant à la neige les empreintes solitaires du méfait pour ne garder que celles, rapprochées, d’un couple que leurs projets menaient ailleurs. Anaon au bras, à cet arôme discrètement boisé qui marquait sa proximité, Paris s’enhardissait d’années perdues, retraçant à la mémoire les fragrances anciennes d’une existence où tout était plus douloureux et pourtant plus simple.

Il y avait eu, dans le regard de l'Ainée, une vie entière déroulant ses temps sur une infime seconde, compactant la pupille en un pavé solide sillonné de questions à la mesure d’une surprise plénière, dilatant l’iris aux remous d’heures froncées de cirrus étoilés. A la densité, il s’était abimé, curieuse créature soucieuse de lire aux desseins de l’inattendu les traces laissées à la mémoire, fasciné d’y desceller l’ombre d’un mouvement n’appartenant qu’à lui. Que retenaient-ils donc, ces autres, qu’avait-il laissé en eux qui puisse se lire comme le parfum se respire, délivrant en grappes de notes ses troubles et ses essences jusqu’à former l’image ?
Les houppes enflammées dissolvant l’opacité d’inégaux halos avaient aussi attiré son attention, et au reflet de son inopinée compagne, il avait machinalement compté les silhouettes composant l’avancée avant que la dextre autoritaire ne le relève d’une ordonnance basse. Avait-elle vu, alors, le sourire poindre au coin de la bouche ?
Prétendre aimer les garçonnes et se piquer d’un homme qui portait la robe, voilà ce que janvier Quatorze cent soixante-six choisissait de lui offrir ce soir, en guise d’étrennes. L’ironie de la situation tenait de l’hommage et exauça la plaie aux pousses désordonnées d’un baume anesthésique ; la soirée promettait de quoi troubler la mémoire et ses chimères lointaines. Enfin.

Au tumulte se déversant dans la rue depuis la porte désormais béante, ils ne se retournaient pas, comédiens absorbés par la composition de leur dramaturgie, et quand le pas se voulait régulier pour ne pas attirer l’attention, il délayait la distance sans hésitation. Dans le ventre mâle germait cette adrénaline gaiment arrogante qui s’épanouissait de la complicité du crime, de la couleur sauvage de l’accidentel, et s’il restait vigilant, c’était par plaisir du jeu plus que par réelle crainte ; pour l’avoir maintes fois soudoyée, il ne doutait pas de la bonne volonté des hommes du Guet à oublier ce qu’ils étaient venus chercher en échange d’une poignée d’écus, et pour les plus zélés, il savait l’aptitude d’Anaon à enlacer de ses atouts quelque silhouette que ce soit . La sicaire avait des talents, et le talent n’échappait jamais à l’intérêt d’Alphonse.
Une variation perceptible appuyant l’avant-bras de la pulpe des doigts l’amena à négocier un virage où ils se dissocièrent et se fondirent aux ombres engoncées d’une ruelle aux étroites hauteurs avant de s’autoriser une halte frôlée d’étoffes. L’oreille tendue était animale, vestige d’une vie passée à écouter la respiration des maisons qui l’avaient abrité pour en cerner les secrets, absorbant les échos que propageait l’entrelacs des ruelles les entourant, guettant dans chaque son la parenté d’un groupe de bottes battant pavé avec retard ; l’entracte n’avait pas le gout de la relâche, mais celui de l’étude où l’on détermine la qualité du silence et de ses accrocs. Bénéficiant du faible contre-jour qu’offrait l’entrée de la ruelle, pivotant vers elle au décompte d’un silence prometteur, il voyait plus que ce qu’elle devinait et étira un sourire irrévocable à la lecture de ces traits perdus lors d’un lancer de dés capricieux. Deux ans avaient passé sans altérer cette grâce austère et si ce n’était la soie discrète délayée aux cheveux en de rares nuances ou l’étoffe plus athlétique du corps qui se devinait à qui la connaissait, dans l’arrondi stable de la question, aujourd’hui aurait pu être hier.


Alphonse, mais où…


Le silence à peine rompu s’imposa de nouveau, braquant à l’unisson les regards sur l’ouverture alunée; des voix se répondant parvenaient jusqu’à eux, et dans les secondes qui suivirent, les pierres de la venelle délaissée se parèrent d’un reflet ocre dansant. Les torches, quelques mètres plus haut, stationnaient en hésitant sur le chemin à suivre, suspendant le temps jusqu’à ce que l’éparpillement bruyant des hommes leur promette visite et ne force l’esprit à envisager promptement la définition de la conviction.

L’œil noir se figea sur la mercenaire, et s’y amarra dans un sourire qui ne s’excusait pas ; il s’y tissait dans le pli, l’ourlet ludique du félin à l’intouchable vigogne. La paume de la main droite s’abattit à proximité de la tempe dégagée et le coude plia instantanément, amenant les corps à se rencontrer pour la première fois avec autant d’amplitude ; épousée dans le mince renfoncement de la porte, la silhouette longiligne était désormais indissociable de la sienne, enchevêtrée de lignes et de nuit à l’alliance agréée de la pièce commandée.

Avait-il déjà songé à l’embrasser ?
Sans aucun doute. Observée à la dérobée d’un bal de Noël, Marionnette avait été le spectacle d’une gracieuse tristesse, exquise et amoureuse, quand elle s’étourdissait la plus part du temps derrière les braies et l’impavide voix ; loup ce soir-là, il l’avait trouvé belle, désirable, et ne l’avait plus considéré autrement que comme femme.

Senestre s’enroula sans hésitation à l’arrière de la cuisse, les doigts en éprouvant la souplesse mise à contribution sans son consentement, et la releva jusqu’à hauteur de la sienne, ajustant hanches et bassin à leurs lignes les plus évidentes.

L’avait-il déjà espéré ?
Jamais. Il n’entretenait certes pas pour elle l’élan maternel du Goupil, mais à l’étude discrète de leurs soirées communes, n’avait néanmoins jamais cherché autre chose que l’affectueuse estime en guise de partage ; la chair, dont s'étaient repus sans distinction ses vingt ans, ne se comparait pas à un tel festin. Anaon, de la même façon, n’avait jamais manifesté le moindre intérêt à ses charmes, assujettie à une passion dédiée aux doigts gantés d’un plus monstrueux que lui ; la mort de Von Frayner annoncée par Sabaude à la faveur d’une journée de novembre s’imposa brièvement entre eux, et il discerna, comme une évidence, le trouble fendu à la prunelle par ce passé inattendu. Lui-même s’il cherchait à étourdir le présent, avait perçu dès la première seconde de leurs retrouvailles, les effluves si distincts d’une vie consommée par la fatalité ; au cobalt des yeux, l’espace d’un instant, aux affres d’une mémoire tronquée par l’acidulé des destructrices passions, l’Aphrodite, De Ligny et sa pénible descente aux enfers s’étaient même vivifiés d’un répugnant frisson nostalgique.

Il n’existait plus que quelques millimètres séparant les visages emmêlés à l’obscurité des éléments scénographiques, quand, depuis la rue, on les devinait fait d’un seul et même corps, amants trop pressés de se rassasier pour chercher l’abri d’un toit et d’une chambre. A l’infime distance, la clarté s’étonnait de naitre aux comètes toisées ; se fixant l’un l’autre sans ciller d’un battement, ils écoutaient les pas multiples de Tyché s’avançant pour leur délivrer les exigences du dernier acte.
L’auréole des flammes s’emporta d’une ampleur féroce en apparaissant à l’ouverture empruntée, contractant les pupilles miroirs d’une souffle retenu, et s’estompa dans le doux chaos de la marche aussi brutalement qu’elle était apparue. Sans même un regard pour eux, le Guet venait de passer, emportant avec lui, les chances d’un baiser volé en guise de rideau.

Bonsoir Anaon, la salua-t-il alors à mi-voix, au fil d’un sourire qu’une satisfaction môme étirait d’une insolence aussi tendre qu’amusée, déliant avec une indolente lenteur, la prise de la main gauche pour lui rendre la mobilité. Et maintenant, où allons-nous ?
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Anaon

       Ce n'est pas une hallucination. Le silence se pave bel et bien des sonorités sentant le guêpier. Si Alphonse est confiant dans ses habitudes de corruptions, l’Anaon, elle, est femme, travestie, mercenaire et hérétique : autant de tares jouant en sa défaveur. Bien que les hommes de Paris soient souvent de peu de foy, elle sait les exceptions qui mènent à la pendaison. Qui la connaît sait que sa méfiance frôle la paranoïa et son art de la précaution vire à l’obsession, mais, ma foy, elle peut au moins se targuer d’être encore en vie et au-dessus de tout soupçon.
       La bouche de la ruelle vibre de pourtours dorés et alors que l'esprit s'active avec sang-froid, la soudaine fixité d'Alphonse attire son attention. Dans le noir, la prunelle plus noire encore. L’expression qu'elle devine. La malice avoue le crime et à peine en perçoit-elle le dessein que le couperet s'abat d'un contact qui l'enlace. La colonne tremble à la limite bafouée, au sacro-saint Toucher désormais annexé. Elle épouse plus encore le mur, comme pour s'y fondre, prise entre le marteau et l'enclume du corps adonis. Le souffle se fait fébrile, un instant. A l'ombre d'Alphonse, la rue devient plus sombre. Et la main qui empoigne, dans une sensuel mis en scène, une jambe plus raidie par la surprise que par le manque de souplesse, les hanches avouent un frisson coupable et inattendu. Alphonse transcende leur théâtre, inscrivant leur troisième acte imbriqué, là, sur le pavé de Paris.
       Panache.
       Oui, Alphonse a du panache, et si c'est une qualité qu'elle lui aurait déjà bien volonté concédé par le passé, il la magnifie en cette soirée jusqu’en atteindre un culot des plus admirables ! Les bruits du Guet si inquiétants ne sont désormais plus qu'un bercement bien moindre survolant le flot de sa surprise. Le souffle conjugué au sien, l'étrange électricité qui semble toujours survoler les peaux si proches de se frôler. Et son odeur… le chaud de la peau. L'Anaon sent sa fragrance avant tout le reste, lui offrant une nouvelle lecture de cet homme qu’elle avait pourtant déjà tant côtoyé. Les senteurs ont toujours envahi sa vie, scellés ses souvenirs, marqués son âme, plus encore qu'un geste, un mot ou un baiser. Un nez exacerbé, une oreille galvanisée, l’Anaon est une éponge qui boit le monde dans sa moindre perception. Les odeurs d’abord, les sons ensuite. Le toucher enfin et les yeux en dernier. Dans un monde d’aveugle, Anaon serait Reyne. Et ce soir, c’est Alphonse qui envahit tous les sens de son royaume.
       Avait-elle déjà songé à l’embrasser ? Elle ne sait pas. Peut-être que oui. A la fois non. L'Anaon n'est pas femme à vivre de séduction. Ni du regard des hommes, ni de leurs faveurs. Certain la dirait frigide quand elle sait pourtant se faire la plus insatiable des amantes. Elle admettait volontiers la beauté d'un corps sans avoir jamais le désir de le posséder. Et quand bien même l’on n’aurait pas été charmée par l’allure élégante du comptable, on ne pouvait être que séduite par ses excellentes manières. Elle reconnaissait à Alphonse une douceur des plus appréciables. Non pas de la douceur naïve et insouciante, mais de l'intelligence calme dont il faut reconnaître le bien-fondé autant que de s’en méfier. Et cela en faisait, en toute sincérité, l’une de plus agréable rencontre qui lui fut permis de faire.
       L’avait-elle déjà espéré ? Assurément non. D’arrière pensée, elle n’en avait jamais eu. Sereine d’esprit et de coeur, elle ne se flatte pas même des innombrables cours dont elle fut le surprenant objet. Mais l’Anaon arrivait à un âge où elle ne serait bientôt plus regardée. Cette pensée, un temps, alors qu’elle se souvenait être femme avant tout, l’avait effrayé. Qu’en était-il aujourd’hui ? D’un trouble ou d’un doute, elle ne saurait dire. Et alors que les flambeaux cisèlent la faciès mâle de facettes ignées, si proche, comme rares l’ont été, une vérité lui crève l'esprit d’une évidence pourtant rivée à sa peau et qu’elle ne pourra jamais oublier.
       Judas est mort.
       Mort.
       Lui faisant l’offrande d’une morbide délivrance.
       Cette cruelle liberté, dont elle semble seulement percevoir toute l’envergure en ce jour, la rendra-t-elle plus sensible ou plus froide aux hommes ?

    Moi qui me croyais de fer contre le feu de la chair *

       La fureur des falots, fendant la prunelle d’Alphonse qui ne sera, sans doute, jamais plus Chat qu’en cet instant, laisse à nouveau place à la reptation du silence qui se cheville à leur muette union. L’instant reste suspendu, leurs souffles semblant reprendre une nouvelle ampleur.

       _Bonsoir Anaon.

       L’oeil étire le sourire qui demeure discret sur les lippes.
       D'abord des déboires, ensuite à boire. Maintenant dans nos baignoires. A quoi ressembleront nos prochaines rencontres Alphonse ? **

       _Et maintenant, où allons-nous ?
       _ N’ai-je pas dit dans votre couche ?

       Au diapason taquin. La jambe redescend lentement du piédestal où elle a été élevée.

       _ Vous êtes… un excellent comédien. Et un fieffé privilégier. Personne n’a réussi à se faire une place entre mes cuisses aussi rapidement que vous.

       Et le timbre de se faire plus sincère.

       _ Ravie de vous revoir Tabouret.



* Paroles : " Tu vas me détruire" de la comédie musicale "Notre-Dame de Paris "
** RP " Mon Royaumes pour un Bain"



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Alphonse_tabouret
Sicaire, vous ne me borderez pas ce soir… répondit-il à l’aube d’un souvenir d’ambre et de vert, les doigts délaissant définitivement le galbe de la cuisse quand le corps autorisait l’artifice à disparaitre d’un pas de distance accordée ; à l’étroite venelle, derrière le rideau tiré, l’étonnante romance s’étiolait pour ne laisser que le plaisir des retrouvailles, personas à leurs mains délaissés.
Quant à mes privilèges, soyez assurée qu’ils resteront à ma discrète impertinence, étira-t-il dans un sourire en coin qui promettait de réapparaitre en guise d’allusion silencieuse, galon réservé à la connivence seule des initiés ; aux corps se rencontrant ce soir, le chat avait découvert les jambes d’Anaon, et ne manquerait pas, selon les circonstances, d’y roder pour en éprouver l’adresse affichée.

  _ Ravie de vous revoir Tabouret.

Binôme fracturé à l’entracte, silhouettes se faisant face à la confidence de la proximité, il ne restait plus qu’eux, au vertige des cendres d’un passé commun, effleurant un présent fait de nouvelles frontières et de nouveaux dieux ; le sourire s’apaisa sans pourtant s’amoindrir, empruntant la formule pour faire écho à la note déployée du timbre.

Ravi de vous revoir Anaon.

Il n’était pas en dettes avec la mercenaire, n’avait rien abandonné à ses attentes, n’avait rien détruit par le silence et l’intervalle; de tous les visages que Paris ramenait des limbes Antérieures, c’était de fait le premier auprès duquel il ne se sentait pas coupable ; s’abolir et de l’ennui et de l’empire de ses péchés était une chance inespérée. Anaon aux cartes envolées, conjuguait avec une innocence fortuite à leur nocturne parenthèse, la saveur de janvier et celle du grenier.

Permettez-moi le choix de la destination , reprit-il, sans murmure, mais la voix toujours basse, au velours des coulisses auxquels ils stationnaient. Un endroit sans cartes et sans volailles à plumer, où nous n’aurons pas à finir défroqués pour vous éviter les geôles du Guet… lui proposa-t-il en polissant le sourire pour n’en garder qu’un pli discrètement vif que la voix révélait si l’ombre l’estompait ; s’engonçant au boyau, il s’entêta malgré quelques croisements plus éclairés à en suivre les ténèbres étriquées. Connaissez-vous La Strada Verde * ? , demanda-t-il sans se retourner, offrant la largeur du dos aux cobalts quand les siens, à un carrefour plus large, prenaient le temps de vérifier que nulle entrave ne serait rencontrée aux pavés ; la rue déserte, n’offrait que le halo discret de quelques fenêtres givrées où l’on achevait les tâches journalières avant d’en moucher la mèche. L’on aurait presque pu croire qu’à cette heure tardive, Paris sous le gel de son manteau s’endormait aux volutes fuligineuses.
C’est un troquet italien à quelques pas d’ici.

Le mot n’était pas exagéré ; au vu de sa configuration toute en longueur, La Strada Verde pouvait tout au plus s’enorgueillir de posséder une poignée de tables se succédant et une rangée de sièges à un comptoir sommaire quand, au secret de son menu, se trouvaient l’apogée des cantiques italiens.

Une partie de la famille a migré à Paris il y a une vingtaine d’années pour y ouvrir un comptoir, l’autre vit toujours à Florence où ils possèdent un négoce de vins et une petite compagnie navale…

Alphonse avait rencontré Imério Verde quelques semaines à peine après son arrivée à Florence, à l’occasion d’une livraison à la villa Salviati, lorsque, chat aux reflexes encore frais de ses responsabilités abandonnées, il avait remarqué les multiples vins débarqués dans la cour arrière, s’étonnant tant de leur diversité que de la qualité de leurs tonneaux. Forcés à se comprendre sans l’usage de la parole, c’était par la dégustation que les présentations avaient été faites entre le caviste et le comptable, les rendant à l’aube d’un petit matin ivre, tachés de vin, parfumés de femmes, sans plus un sou en poche mais camarades, comme seuls les hommes savent l’être au sortir d’une nuit à leurs frasques partagées.
L’établissement a fait dans le commerce sur commande pendant de nombreuses années, ne fournissant que les hôtels particuliers de leurs compatriotes expatriés… D’un pas, il quitta l’aisance de leur pénombre, visage blanchi de lune tendant le bras à la garçonne tant par réflexe que par précaution. S’ils avaient échappé à l’attention du Guet, le quartier restait un territoire encore commun; le jeu, même désenchanté de ses insolents entrelacs, demeurait le fil conducteur de leur vaudeville jusqu’à ce qu’ils atteignent destination à la marche poursuivie. La lumière appelait forcément à la représentation… mais depuis quelques années, pour se diversifier, la dégustation a été mise à la carte.
Les pas crissant au givre cessèrent leur mélodie dans une halte, délivrant le couple devant une petite porte verte voisinant une large bouche de bois dont les doubles battants clos révélant les lettres de la famille Verde agréaient l’entrée d’imposants attelages.
La nonna ** fabrique elle-même l’absinthe que vous y trouverez, acheva-t-il dans un sourire aux promesses herbacées, tournant senestre à la poignée pour lui révéler la longiligne partie aménagée d’un entrepôt , confinée d’un mur percé de quelques ouvertures que l’on devinait mener à la cuisine et aux dépendances ; au comptoir, une rangée de dos se penchait au-dessus de gamelles fumantes quand aux tables, une clientèle plus clairsemée animait d’accents méridionaux leurs discussions avinées. Ici, nulle fenêtre percée sur la rue, seules les lueurs de quelques lampes à huiles et bougies alternées aux murs et étagères, baignaient le large couloir d’une ambiance tamisée où s’allongeait au plancher l’encre démesurée des ombres.

Le visage épais et strié d’angles du tenancier s’égaya d’un pli abrupt en le reconnaissant, se lançant dans une salutation sonore qui ne sembla troubler personne, à laquelle se joignit le jeune homme en échangeant une poignée de main au-dessus de la desserte, entre deux silhouettes. Il y avait, à vrai dire, de quoi surprendre dans cette pantomime bruyante toute personne connaissant Tabouret d’avant son bannissement ; la voix posée et les manières toujours discrètes s’enhardissaient au contact de la Toscane d’un emportement calculé, et si l’emphase était nettement moins marquée que l’originale, il n’en démontrait pas moins la solide maitrise du calque.
A Rome, fait comme les Romains.

Effleurant à peine le bras d’Anaon en la rejoignant pour lui suggérer une table plus reculée, il lui présenta un siège avant de s’assoir face à elle, déboutonnant son manteau sans un mot au fil d’un sourire qui s’amusait distinctement des myriades de questions nouvelles que supposaient le lieu et son histoire.


L’endroit vous plait-il ? demanda-t-il finalement quand, dans le dos de la sicaire, Giuseppe Verde amenait sur un plateau, une bouteille aux reflets tendres et deux verres côtoyant sur une planche, une épaisse tranche de lard de Colonnata agrémentée d’un couteau.




(* La route Verte
** La grand-mère )

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Anaon

       _ Quant à mes privilèges, soyez assurée qu’ils resteront à ma discrète impertinence.

       Le sourire franc qui traduit un "je n'en doute point" amusé et le silence soudain si envahissant de l'après-scène... Le public est parti, à nouveau les coulisses et les deux comédiens qui tombent les masques pour mieux réajuster leurs maquillages. Elle avait toujours eu l'impression qu'ils n'étaient que deux acteurs, mais deux acteurs parfaitement conscients de la duplicité de l'autre. Cette sagacité mutuelle, qui leur faisait accepter l'idée que l'autre n'était pas "dupe", rendait étrangement leurs échanges plus sincères. Même nus et souriants, elle sait qu'il restera les façades des choses plus graves qu'il serait inutile de camoufler par trop d'hypocrisie : ils sont deux funambules, chacun sur leur fil, et puisque l'autre le sait il serait inutile de faire croire que l'on marche parfaitement sur la terre ferme. Mais l'on n'oserait pas, pour autant, avouer de quels monstres nos abysses seraient faits. Deux menteurs qui se reconnaissent et qui, tacitement et sans un mot, avouent leurs mascarades, laissant alors éclore entre eux des vérités parfois plus sincères que n'importe quel aveu.
       Telle est l'image qu'elle a toujours eue de leur duo, à tort peut-être, mais tel est le tableau qu'elle garde encore en ce soir de grand théâtre.
       Alphonse décide de se faire convoyeur et l'Anaon accepte d'un hochement de tête. Elle reteint dans un sourire en coin toute boutade cocasse quant au fait de se retrouver défroqués dans une geôle, puis lui emboîte le pas sans un mot, l'humeur se laissant porter par l'agréable allégresse de cette rencontre nocturne.


       _ Connaissez-vous La Strada Verde ?
       _ Pas le moins du monde. Ou du moins, son nom a sans doute déjà frôlé mon esgourde sans m'en accrocher la mémoire.

       L'on a beau connaître Paris "comme sa poche" et être détenteur de bien de ses secrets, le fait est qu'en réalité on ne la connaît jamais assez : au détour d'une ruelle, Lutèce parvient encore à vous surprendre, vous prouvant avec orgueil que jamais aucun Homme ne sera capable de la comprendre de l'apprendre dans ses moindres entrelacs. Paris est une amante d'arrogance qui attise à la bouche l'éternel goût du revient-y de ne jamais s'avouer fade de routine ou frigide de surprise.
    Tabouret mène le ballet en lui livrant informations et descriptions et la sicaire lui prête l'attention des élèves bien disciplinés. Avec un intérêt réel, elle complète l'engrenage infini des connaissances parisiennes et ne se préoccupe même plus de leur sécurité. Le fait peut paraître anodin, il est pourtant révélateur : voilà qu'Alphonse reste en tête, repère et protège, et la mercenaire se laisse faire, lui accordant sa pleine confiance en ne vérifiant pas par elle-même la tranquillité des alentours. Dire que cette attitude n'est pas habituelle chez elle serait un euphémisme, mais il est des dépaysements qui naissent aussi de l'abandon. Quand le bras se tend galamment pour un nouvel acte, l'Anaon le saisit avec une surprenante élégance loin de l'autorité distillée dans la première empoignade.


       _La nonna ** fabrique elle-même l’absinthe que vous y trouverez.
       _La non…

       Alors qu'elle livre dans un paquet de buée l'interrogation quant à ce mot inconnu, la sicaire se coupe en plein élan, l'œil soudainement pétillant d'une appétence des plus animales : a-t-il bien dit "absinthe" ? Mais toute réponse laisse place à la révélation de cet antre mystérieux.
       L'Anaon pénètre le troquet dans le sillage du comptable, laissant ses sens et ses manies reprendre le pas sur son aisance. Éclat d'un royaume qui berce en son sein les premiers balbutiements d'une Renaissance dont ils ne peuvent encore percevoir l'ampleur, La Strada Verde la porte ailleurs, loin des frimas de l'hiver françois. L'œil bleu balaye avec une célérité attentive la "taverne-couloir" qui s'étire à ses pieds : la singularité de son agencement, l'ambiance épaisse de son cloître, et l'inquiétante inexistence de fenêtres. Par réflexe, la sicaire lève le nez pour observer l'amas fuligineux des crachats de bougies qui ne manquent jamais de couvrir les plafonds d'un dépôt bistre. Le tonitruant d'une voix l'arrache soudainement à sa contemplation céleste et la sicaire, si elle demeure immobile de point connaître les lieux, n'en reste pas moins saisie par la soudaine volubilité d'Alphonse. Le troquet bruissant vibre maintenant de paroles inconnues aux intonations bien plus mélodieuses que l'accent voisin entendu en Provence que d'aucuns diraient "chantant" quand elle le trouve à couper au couteau. L'Anaon ne se retrouvait pas dans un autre monde, mais littéralement catapultée dans une autre dimension où Paris n'est plus Paris et dans lequel Alphonse n'a plus rien du modéré comptable qui mesure chacun de ses mots avec une précaution tenant de l'orfèvrerie. Sans mot dire, elle le suit jusqu'à la table. Sans mot dire, elle s'assoie. Sans mot dire encore, elle l'observe.


       _L’endroit vous plaît-il ?

       Comme pour peser et affiner sa réponse, le visage de la sicaire se tourne, observant avec une acuité presque inquisitrice la petite assemblée qui s'anime d'un dialecte inconnu. Sous le couvert de la découverte et de l'enjouement, l'Anaon nourrit un intérêt soudain qui ne tient en rien du divertissement. L'Italie, si elle en connaît bien l'art et l'importance des pensées nouvelles, est fichée en elle sous l'apparence d'un deuil qui n'a jamais été fait. Cette nouvelle découverte éveille en elle bien des perspectives qui ne s'étaient plus présentée à elle depuis une éternité. L'arrivée du tenancier met fin à ses pensées sérieuses et elle accroche son arrivé avec une vive curiosité qui s'amplifie à la vision de ce plateau des plus alléchants. Les yeux de Prusse s'arriment à la tranche de lard et la sensation qui rugit dans ses tripes sonne comme une évidence : elle a faim. L'attention se relève sur son vis-à-vis et la bouche reste ouverte quelque seconde avant que la moindre phrase ne puisse en sortir.

       _ En plus d'être rafraichissant vous avez l'art d'être dépaysant !

       Le mantel est défait d'un tour de bras et, l'étonnement passé, l'Anaon se décoince visiblement.

       _ Je ne vous savais point… italien, ou du moins fort bien intégré à ces contrées ! Après je vous accorde que je suis une bien piètre géographe : offrez-moi une carte, je saurai vous placer le royaume de France, celui d'Angleterre, la Belle Eirin assurément et quelques royaumes frontaliers tels que l'Espagne ou l'Italie, mais avec l'exactitude d'un ivrogne céciteux après la tournée des tavernes de parisiennes…

       Et l'Anaon exagérait à peine.

       _ Ma connaissance du monde ne se résume malheureusement qu'à quelque domaine d'expertise… Du reste, je ne saurai certainement point distinguer un étranger d'un autre. Alors percevoir une origine…

       Du bout du doigt sur le goulot, elle fait légèrement basculer la bouteille pour en observer le contenu.

       _ Est-ce donc ici que vous vous cachiez depuis tout ce temps ?





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Alphonse_tabouret
Les noirs attentifs suivirent le regard de l’Ainée goutant par-delà la courbure des cils aux murs que la lueur des lampes et des bougies ombraient arbitrairement, silhouettes débordantes au vif des pierres blanches, l’observèrent se poser aux visages se succédant à la large coursive avant qu’il ne s’amarre, en billes gourmandes, à la tranche de lard que l’aubergiste posait devant eux, ramenant les miroirs à se faire face ; le silence aux yeux qui se reflétaient tissait les accents de ces comédies absurdes où rien n’était normal, mais tout semblait à sa place.

  _ En plus d'être rafraichissant vous avez l'art d'être dépaysant !

Si l’amour-propre avait était tardif chez Alphonse, la nature, elle, avait toujours été orgueilleuse, malformation entretenue dès son plus jeune âge par la simplicité de le trouver nourrissant dans les taches auxquelles on l’astreignait quand rien n’était destiné, ailleurs, à l’éveiller. Avec l’âge, il s’était ramifié, étirant ses arachnides osseuses au travers d’une toile neutre jusqu’à en être les premières variations, les premières perspectives, et s’était toqué de détails pour s‘arrondir jusqu’à l’appropriation pleine ; les années passant avaient compulsé d’innombrables heures de patience, de symphonies millimétrées et de poignées de mains capitonnées d’or et d’argent , pour prendre forme à portée d’une poche et d’une mine de plomb; son précieux carnet d’adresses valait dans les rues de Paris, le poids d’une couronne princière.
Le compliment combla la laborieuse rigueur dont il était la servile créature, un sourire contenté de trouver écho favorable à sa mise en scène attendrissant l’espièglerie ourlée aux lèvres pour une mesure plus allongée. Exaucer son hôte était un défi auquel ne résistait pas Tabouret, fasciné toujours de cerner les personnalités au travers de leurs penchants ou de leurs excès, mais satisfaire Anaon touchait une autre partition, une plus sincère, plus personnelle dont les harmoniques réservées se comptaient sur les doigts d’une main ; démasqués aux heures fortuites, les invités étaient toujours plus précieux.

Il se tut dans un premier temps, choisissant de ne pas interrompre le timbre de voix retrouvé par plaisir tant que par intention, suivant les gestes gourmets des doigts sur les courbes du goulot avant qu’enfin, la question de leur mutisme ne se pose à la faveur d’une plaisanterie aux parures tout juste diluées; deux ans avaient passé, brisant les chemins, bâtissant des frontières, ensevelissant des heures dont chacune avait été le linceul de la précédente. Qu’en restait-il à l’instant, au réconfort de leurs tacites arrangements où la nudité n’avait d’importance qu’à la faveur des angles ?


   _ Est-ce donc ici que vous vous cachiez depuis tout ce temps ?
Vous n’êtes pas loin de la vérité, même si j’ai passé plus de temps dans les jupons de sa nièce que dans les siens, admit-il en pinçant d’un regard la silhouette de Giuseppe Verde qui rejoignait son comptoir, ses mains épaisses saisissant aux passages les premières assiettes vides qui restaient sur la desserte.
Florence, dit-il en guise de réponse, désignant la bouteille dont les reflets verdissaient la table et le blanc translucide du lard promis au-dessous. Si vous teniez Paris entre vos doigts, ce serait quelque part par-là, au sud, fit-il d’un ton tendrement railleur en désignant un angle de table, à la façon d’un professeur obligé d’en passer par l’imagerie pour se faire comprendre. Une nuit plus agitée qu’une autre m’a déposé là-bas, un matin de décembre 1464.

Laissant le service de l’Absinthe aux soins de la garçonne, il saisit le couteau, s’appliquant à découper une fine lamelle dans le pavé aux marbres rosés qu’il lui tendit, du bout de la lame, avant de recommencer, abritant à la diversion des gestes acquis la sourde culpabilité que lui évoquerait toujours l’Italie. Il ne s’attarderait pas ce soir sur ce coup de dés malchanceux, sur sa lâcheté ou sa condamnation. Il n’évoquerait ni l’Aphrodite abandonnée, ni son mariage délaissé, ni son fils sacrifié; Anaon comprendrait, à demi-mots, à la lecture du pli discret froissant le sourire délié qu’il ne souhaitait pas rappeler au cou la sensation de la laisse, au corps celle des plaisirs mécaniques, et à l’âme, la vision de la cage, quand chacun d’eux pesait en discrètes couronnes de mélancolies aux pupilles abimes. Cette nuit, Dénée était muse, Lyre aux Éleuthéries inespérées dont le sourire exagéré suturait les plaies et ravivait l’intérêt assoupi à l’absence de Faust ; cette nuit ne serait qu’à eux, qu’importait le drapé.

J’ai eu la chance d’y servir une maison influente, d’y rencontrer beaucoup de monde…
Leone ne lui avait fermé aucune porte ; Paris rapporté en guise de trophée , il avait sillonné l’ombre du Salviati dans ses moindres recoins sans s’attendrir des regards convenus qu’on jetait sur lui, avait patiemment appris tout ce qu’il avait à apprendre de ce mécène dont les largeurs, comme les exigences, n’avaient que peu de limites, puis, une fois les dorures cernées au visage aquilin, la lumière calibrée à la hauteurs des fastes coutumiers, il en avait percé ses larges ignorances pour en récolter les noms et les adresses qui se cachaient derrière chaque habitude, chaque acquis. Si Leone pouvait identifier la provenance de cinq grands crus sans même se rincer le palais, il ignorait le nom de chacun de ses fournisseurs ; Alphonse lui, connaissait même ceux de leurs enfants.
Je ne suis rentré qu’il y a quelques semaines, les mains dans les poches mais cette adresse en guise de cantine. Vous êtes la première avec qui j’y partage une table... J’espère que vous avez faim, lui confia-t-il en baissant la voix, conspirant dans la confidence : ici, ils ont tendance à me trouver trop maigre et à vouloir m'engraisser…

A la vérité, Alphonse s’était discrètement étoffé à ses mois d’exil, profitant des leçons d’armes de Leone pour entretenir les bases dispensées par Sabaude, mais en comparaison des dos larges et des ventres compactés qui distinguaient les mâles du clan toscan, il n’en restait pas moins, aux yeux de la famille Verde, un coquelet déplumé à gaver pour espérer un jour en faire un bon parti.
Onyx aux Prusse, un sourire conquis s’étira plus amplement à l’observation de la dégustation, avant d’à son tour tendre l’oreille.


Vous êtes la dernière personne que je m’attendais à croiser ce soir quand c’est toujours à la faveur des hasards parisiens que ce sont faites nos rencontres…
Et vous Anaon, quand j’apprenais à parler italien, que faisiez-vous de ces deux dernières années ?


_________________
Anaon

    Parlez-moi de Florence...       
             

       _ Vous n’êtes pas loin de la vérité, même si j’ai passé plus de temps dans les jupons de sa nièce que dans les siens.


       Une œillade se glisse vers la masse imposante du tenancier et un sourire en coin cristallise l’image naissante dans son crâne du gaillard attifé de jupons et d’un Alphonse s’évertuant à lui faire la cour. L’attention revient à l'éphèbe quand la réponse lui est livrée et la torsion de méninges qu’il lui inflige - alors qu’il pointe Florence sur un coin de table - l’empêche en premier lieu de prendre la mesure de cette révélation. Les sourcils se plissent, tandis qu’elle tente de visualiser l’Italie et cette ville, cathédrale d’un nouveau monde, aux rumeurs qui enflent dans toute l’Europe et insinue sa lente révolution dans les arts et les mœurs... Si loin, et pourtant si influençant…
       Si loin…


       _Une nuit plus agitée qu’une autre m’a déposé là-bas, un matin de décembre 1464.

       Soudainement, Alphonse reprend les traits du comptable de l’Aphrodite : l’employeur de ses nuits, l’époux et le père. L’esprit se tavelle d’un légitime étonnement et le temps, qui semblait ne jamais les avoir éloignés, pèse brutalement sur leurs épaules. Elle ne dit rien, laissant l'éphèbe parler. Le goût de l'absence, d'odeurs des errances. Les instincts familiaux contrariés et les décisions que la vie impose, auxquelles l’on consent, parfois, dans une logique que notre propre raison ignore. Justifier l’injustifiable : cette culpabilité constante qui ronge l’esprit sans le moindre répit. L’Anaon en est devenue l’oriflamme personnifiée, le porte-étendard de chair et de remords, et à ce titre, elle se gardera bien de pénétrer les blessures d’Alphonse comme un vers dans la pourriture. Au fil des aveux la Roide tisse des théories sans qu’un mot n’intervienne. Le doigt attrape le bout de lard tendu dans un hochement de tête affichant sa gratitude et la canine plante la couenne dans un appétit et un plaisir non dissimulés.

       _J’espère que vous avez faim, ici, ils ont tendance à me trouver trop maigre et à vouloir m'engraisser…
       _ Je vous promets que je vous ôterai moi-même le cochon de la bouche quand vous commencerez à ne plus passer par les portes.

       Était-ce là une drôle d’ironie ? De constater qu’après les deuils et les abandons, ils se portaient plus vigoureusement qu’ils ne l’ont jamais été. Faut-il donc affamer l’âme pour que le corps retrouve l’appétit ; perclure l’esprit pour que le muscle oublie ses courbatures… Crever le cœur, que le reste ait assez de force pour vivre encore. Ainsi sommes-nous incapables de nourrir à la fois le cœur, le corps et l’esprit ?
       Les doigts descellent enfin la bouteille aux douces promesses anisées et elle entreprend de servir leurs verres sans rituel ou sacralisation. L’Absinthe bénira leurs bouches de la façon la plus brute et authentique qui soit. Il est parfois bon de se sanctifier d'un cépage folieux, couché aux pieds de l'ivresse comme sous la coupe d'une idole païenne. Sur l'autel des dipsomanies : sacrifier nos nuits sans paupières, au nom des pères que sommes, des fils délaissés et du Saint-Esprit bafoué. Amen.


       _Et vous Anaon, quand j’apprenais à parler italien, que faisiez-vous de ces deux dernières années ?

       La répartie la cueille dans une seconde de flottement que l’esprit avisé n’aura aucun mal à saisir. Cette soudaine rétrospective lui fait l'effet d’un coup de pelle bien placée derrière la nuque. Un craquement net et sans bavure. Que faisait-elle pendant deux ans ? Ah ! La bonne question qui fige le silence. Elle mourrait à petit feu. Renaissait en mère abandonnée. Crevait de folie. Devenait Dame, tyran, fantôme, bourreau. Se peignait de superstitions : sorcière, vouivre, Dame blanche ou noire ; recrachée du grand “Rien” dans la version la plus aboutie d’elle-même. Plus froide, plus douce, plus cruelle, plus heureuse. Plus loin encore du palpable des hommes et plus proche, toujours, de la quintessence du paradoxe. Alors que la main continue de remplir leur réceptacle, les Bleus reviennent sur Alphonse, tranchant sa réflexion d’un sourire et d'une répartie bien trop évidente.

       _ J’attendais que vous reveniez pour me l’apprendre.

       La bouteille claque la table faisant tournoyer ses entrailles vertes dans sa prison de verre.

       _J'espère que ma présence ne vous a pas fait défaut ce soir-là…

       Un remord, un "navrée" ? Un "pardon" délivré aussi fugacement qu'une poignée de plume jetée dans la bise ? La Roide lui tend l'un des verres comme si ses mots n'étaient qu'une parenthèse insignifiante. Un coude posé sur la table pour être plus près de lui, comme pour préserver l’intimité de leur échange, elle garde son verre levé, ses prunelles franchement plantées dans celle de Tabouret.

       _ Celui-là cul-sec pour fêter votre retour : les autres auront tout le temps de se déguster.

       L'ombre du sourire qui danse sur ses lippes balafrées laisse présager de toute la malice des propos à venir alors qu'elle marque la pause dans un surprenant aveu :

       _ Me croiriez-vous si je vous disais que cela fait une éternité que je n’ai plus bu ? Ne me pensez pas pour autant capable de sombrer avant vous, sachez que je saurai fort bien vous border à nouveau ; donnez-moi simplement une adresse - tant que vous êtes encore capable de la prononcer - et je vous promets que je ne manquerais point de vous y mener.


Musique : "Florence" dans la comédie musicale "Notre-Dame de Paris "



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Alphonse_tabouret
A la Strada Verde, malgré les murs entiers, l’absence des percées et les fumets odorants d’une cuisine dont les bruits de marmites parvenaient parfois jusqu’à la salle, l’air était frais. Bise ondulant paresseusement autour d’un binôme étrangement assorti, il y avait autour de la petite tablée, l’auréole discrète d’une trêve partagée ; ici, les cicatrices avaient l’importance des histoires et de leurs douleurs, mais aucune ne se retirait à l’ombre ou cherchait la lumière, qu’elles aient cueilli la bouche ou bien les poignets en stigmates impossibles à leurrer. Là, fronts baignés aux vents, on ne les combattait pas, elles étaient paysages, consistances communes, et l’on ne tirait nulle gloire, nulle fierté d’en avoir réchappé ; on savait que quoique l’on fasse, joliment enlaidi, on vivait avec, mémoire en parasite.
Le sourire né des diététiques promesses s’entretint à la suite énoncée; habile, garçonne aux hanches dessinées malgré les vêtements, sicaire aux longues jambes, Anaon savait volontiers récolter les lauriers de ses joutes , et ce fut tout naturellement, sur le même ton, qu’Alphonse répondit , à la faveur de canines dévoilées :


Il me plait d’avance d’avoir à vous donner quelques leçons…

Bouteille et bois s’épousèrent au son sec de leur rencontre et au-delà du verre tendu, saisi à ses doigts, une phrase se déroula, d’une pudeur extrême, d’une grâce salutaire, d’un regret partagé sans concession aucune ; de pantin à pantin, à l’enchevêtrement de ces fils tranchés sans consentement, qu’il était doux le gout d’Eole aux lèvres équivalentes.

   _J'espère que ma présence ne vous a pas fait défaut ce soir-là…

Il ne s’est rien passé que vous n’auriez su empêcher, promit-il à mi-voix, au fil d’une gratitude aussi timide que précautionneuse, laissant un instant le reflet des verdures s’étendre aux confidences de leurs distances partagées. A la lueur tiédie, les yeux d’Anaon avait des reflets de cyclones nocturnes promettant aux étoiles des envolées d’écume jusqu’à l’enluminure, lovant, en leur centres berceaux, le délicat noyau d’une note harmonique, douce à la façon d’un dernier baiser aux lèvres condamnées.

  _ Celui-là cul-sec pour fêter votre retour : les autres auront tout le temps de se déguster.


Faune allongea le sourire, laissant comme elle était venue, l’émotion repartir pour danser à leurs noces ; muse consacrait sa compagne aux rameaux féériques en guise d’oriflammes.

   _ Me croiriez-vous si je vous disais que cela fait une éternité que je n’ai plus bu ? Ne me pensez pas pour autant capable de sombrer avant vous, sachez que je saurai fort bien vous border à nouveau ; donnez-moi simplement une adresse - tant que vous êtes encore capable de la prononcer - et je vous promets que je ne manquerais point de vous y mener.

Ne m'imaginez pas assez idiot pour vous laisser filer une deuxième fois, la provoqua-t-il en portant le verre à ses lèvres pour l’y basculer d’une traite, dessinant à la gorge une trainée verte dispensant ses arômes en brassées herbacées. Un frisson empoigna la nuque jusqu’à secouer les épaules et attacha une grimace immédiate au visage qui marqua la sentence d’un claquement de langue; Alphonse avait horreur de l’absinthe.
Par Dieu, dites-moi au moins qu’elle est bonne, demanda-t-il, la voix étranglée, en remettant la coupe à sa disposition, noyant le parfum sauvage sous une tranche de lard ; à la profusion, le palais finirait bien par s’ankyloser.

Anaon avait délayé les réponses, repoussé les questions et c’était désormais à lui de s’essayer au choix des mutismes parlants, de ceux que l’on note plus encore qu’un mot.
La question était simple, la réponse tout autant ; Alphonse louait une chambre rue Sainte Opportune, partageant un couloir avec quelques voisins, et si l’on était loin du faste apparent de l’Aphrodite, la sobriété de l’intimité était restée la même. Lit, commode, bureau : le vide qui siégeait chez lui n’avait jamais cherché à se combler au travers de l’accumulation ; lorsque l’on partait, on emmenait toujours que le nécessaire, ce qui tenait dans une poche ou à la main.
Onyx délaissèrent le fond de son verre pour remonter à elle, jouant avec précaution du temps de silence dont il disposait avant d’éveiller le flagrant délit.
Lorsque Von Frayner l’avait choisi pour espionner sa bretonne, Tabouret n’avait rien eu à faire valoir comme contrepoids au chantage, rien pour desserrer les doigts gantés à son cou, et si les mois passés avaient lassé la requête jusqu’aux oubliettes, les détails, eux, avaient été consignés, avec une attention rancunière par le chat échaudé; faiblesse décelée, qui savait ce que le satrape aurait encore pu exiger de lui.
Rue Sainte Opportune où Judas avait sa garçonnière. Rue Sainte Opportune, où pour n’être pas Isaure Von Frayner et ses enfantines proportions, Anaon devait connaitre chaque recoin. Rue Sainte Opportune dont on avait peut-être oublié de faire le deuil, dans le faste d’un amour finalement officié.
Combien, ce soir, porterait-il de coups de couteau dans le cœur d’Anaon ?

Lasagne con melanzane * annonça, Giuseppe Verde, improbable ballerine aux pas silencieux, les surprenant en posant sur la table deux assiettes fumantes, attardant dans le geste, un regard sur la distance conquise à leurs échanges, scrutant de ses petits yeux noirs aux trilles égayées de vin le visage de l'Ainée avant de demander :
Chi è ? **
Stai guardando i miei appuntamenti ora? , rétorqua le jeune homme à la diversion, amusé.
Lei è troppo carina per te. Portatemi., exigea le tenancier en lissant une mèche noire de ses cheveux épais, se redressant exagérément, torse puissant mis en avant ; si Giuseppe Verde était de nature courte et trapue, il n’en demeurait pas moins dans ses yeux et ses pattes d’oies marquées jusqu’aux crevasses, un charme joyeux qu’on ne pouvait nier et dont il aimait à user.
Saluta tua moglie per me, le congédia poliment le sourire d’Alphonse.
Ah Tabouret! , s’exclama le reconduit avec emphase, restructurant chaque syllabe du patronyme à son accent chantant, avant de repartir, tragique, son billot de lard repris à la main, nouant son chiffon à la ceinture de l’autre, mi spezzi il cuore!

Rue Sainte opportune, dit-il simplement, finalement, sans malice aucune au silence retrouvé, dans le sillon de la tempête méditerranéenne, laissant à Anaon la pudeur du souvenir, les noirs examinant le contenu de l’assiette délivrée plutôt que l’œil du cyclone délavé.
La porte à côté du chapelier, précisa-t-il pour adoucir l’acide endeuillé; si la rue était la même, la chambre elle, s’y situait bien plus haut que la garçonnière et ses souvenirs. Je saurai vous y border si d’aventure, vous n’arrivez pas à articuler la vôtre, ajouta-t-il avec un détachement composé pour raviver le sourire des enjeux hivernaux, défi de fuite aux prunelles ; Paris et ses linceuls semblaient des étapes obligatoires à quiconque y avait un jour posé un pied. S’il fallait les visiter une à une, autant que ce soit ivres, et bien accompagné.




( *Lasagnes aux aubergines

** Qui est ce ?
Tu surveilles mes fréquentations, maintenant ?
Elle est trop jolie pour toi. Présente-moi.
Salue plutôt ta femme pour moi.
Ah Tabouret, tu me brises le cœur ! )

_________________
Anaon



       Au feu du Tabouret elle se fait diapason. Le coude bascule, vidant en un séisme cette caldera à l'écume verte, lit de bien des tempêtes. L'alcool emplit sa bouche en un flot brulant qu'elle garde quelques secondes, rongeant son palais. Quand enfin elle l'avale, c'est comme une détonation au fond de l'encéphale. Elle a le goût de l'anis, de la folie, des insomnies ; l'odeur des pavés puant l'insanie, du tanin des tanneries, du remugle des boucheries. Comme un torrent corrosif bourrant des tuyaux calcifiés, l'absinthe sillonne ses synapses encrassées depuis bien trop d'années. Remontant de la tourbière de son esprit, les cadavres de ses nuits de Paris : fantômes-souvenirs de ses errances, scindée entre un cerveau complètement ivre et une conscience en pleine lucidité. Cette horrible sensation de flâner entre deux eaux, d'un corps perclus qui quémande le repos et d'une Insomnie qui demeure son éternel bourreau. C'est une tempête muette qui envahit son crâne, quand les yeux clos, la narine à peine froncée, elle savoure le sillage de l'alcool et sa brûlure endiablée.

       _Par Dieu, dites-moi au moins qu’elle est bonne.

       Les yeux s'ouvrent à nouveau et la tête bascule. Les Prusses s'alanguissent au fond du verre maintenant vide, noyés dans le voile nostalgique des pensées du passé.

       _ Il va m'en falloir beaucoup plus pour vous le dire.

       Le sourire est là, mais étrange. Alcoolique. Qu'il est laid ce nom ! Et qu'est-ce qu'on le renie ! Et pourtant la vérité est là : l'Anaon l'a bien été et plus que de raison. A croire qu'elle a un foie dur comme le béton pour n'avoir jamais fini raide morte sur le pavé. La sicaire ne s'offusque point du silence de l'ancien comptable pour être trop pris par le sien, mais le sursaut est le même quand le taulier apparaît à côté d'eux sans qu'ils n'aient pu l'appréhender. Poliment, la balafrée se redresse, laissant la place au service qui dépose sous son nez un fumet qui chasse soudainement toutes noires pensées. Avant même qu'elle ne puisse distinguer la moindre composition du plat, un flot de salives lui envahit la langue et la scénette qui se joue devant elle finit de parachever cet agréable revirement. A la fois captivés, mais perdus, les yeux vont de l'un à l'autre des protagonistes, sincèrement amusés de l'échange dont elle peut deviner la teneur sans en comprendre réellement la consistance. Les lippes dessinent une courbe discrète, mais emplie de largesse, pour qui la connaît, elle et ses inexpressions. Elle n'a que rarement côtoyé Alphonse avec d'autres personnes qui ne soit pas liées à lui par un quelconque lien commercial. Et si elle ne l'imagine pas délaissé entièrement de cette fameuse maîtrise qui le caractérise, il semble aujourd'hui serein d'une spontanéité qui fait plaisir à voir. Et comment ne pas l'être avec un tenancier pareil ? Il lui rappelle Eldrick, l'aubergiste qui lui avait loué sa chambre durant tant d'années, et à qui, pourtant, elle avait laissé un bien macabre souvenir.

       _Rue Sainte opportune.

       L'Anaon n'aurait pas tiqué si Alphonse n'avait pas mis dans ses mots une précaution d'une rare éloquence. Cette rue, cet appartement, elle n'aurait jamais dû les connaître et si de drame il n'y avait pas eu, sans doute ne les aurait-elle jamais connus… Mais l'Anaon avait excavé bien des secrets, et Judas, qui tenait tant à garder ses mensonges – fort mal bien souvent - , avait dû avaler maintes fois son linceul de voir à ce point ses intrigues déterrées.

       _ J'en conclus que vous savez…

       Tout. Elle et Lui. Lui parti. Et ce qu'Il a laissé.
       Insondable Alphonse et ses connaissances sans limite.


       _ Vous devez alors comprendre d'où me vient cette soudaine réticence à toutes boissons qui soient.

       La sicaire se targue d'un ironique sourire en coin. Ces mots filent dans un naturel désarmant. Nul tremblement dans la voix. Nulle larme au regard…"Elle demeure d'une austérité choquante, d'un calme presque insolent. De cette apathie, on en fait un jugement. On l'admire, on s'en offusque. On la plaint, on la méprise. Digne, insensible, lâche, forte, résignée ou froide. Passive ou patiente. Chacun choisira la vérité qui l'arrange quand la Dame dérange." Avant, elle montait des cathédrales inviolables pour voiler ses blessures. Aujourd'hui, elle laisse ses plaies au grand d'air, sans plus rien ressentir des couteaux qu'on y met. Et elle ne sait si cela témoigne du pire ou du meilleur…
       D'un geste expert, elle ressert à nouveau leurs verres et, sans attendre, approche le sien de ses lèvres.


       _ Si la situation se présente laissez-moi plutôt dehors. Cet appartement n'a jamais été prévu pour moi…

       Un bref rictus avant la noyade et l'absinthe disparaît presque aussi rapidement qu'à la première rasade. L'attention se plante alors pleinement dans ce plat qui ne cesse d'exciter ses papilles. Le nez se gonfle pour en décortiquer la moindre fragrance et l'engouement qui en résulte lui tord l'estomac d'une impatience grondante. Décidément, Alphonse savait la faire voyager : après l'agneau coloré d'épices qui avaient su pimenter la nuit où elle se mit à son service, voilà qu'il l'envoyait voguer sur les pourtours de la méditerranée. La sicaire compte bien faire un sort à cette " Lasagne con melanzane", avec appétit certes, mais élégance : les bonnes choses se dégustent, et l'on ne prend jamais trop de temps pour le faire correctement.

       _ Vous savez, si Paris vous lasse, l'Anjou saura vous faire bon accueil.

       Derrière le regard qui reste sur l'assiette qu'elle entame, la réflexion s'est faîte.

       _ Denée pour être précis… Avant de vous attendre pour apprendre l'italien, il s'est passé bien des choses...

       La situation est étrange. Très. Alphonse l'avait employée et elle s'était mise à sa botte comme à tant d'autre avant lui. Si pour elle, dans un contrat, l'un dépend forcément de l'autre, dans une équité que l'on oublie souvent, l'Ephèbe s'était montré bien plus généreux qu'il n'aurait pu l'être, s'octroyant par le fait la totale fidélité d'une Anaon déjà attachée à lui par une cordiale affection.

       _Vous pourriez y avoir de véritables appartements. Même un petit manoir à gérer. Vous seriez nourri, logé et blanchi. A la hauteur de vos services.

       Les prunelles se relèvent pour guetter la réaction du vis-à-vis. Va-t-elle trop loin ? Un homme qui a eu l'habitude de chapeauter tout un Bordel pourrait-il accepter de se mettre sous l'égide d'un autre ? D'une autre qui plus est ? Elle avance ainsi avec précaution, craintive de commettre un impair de fierté. Alphonse est un être fin et intelligent. Discret, mais point passif. Ombre calculatrice sans qui la lumière n'existerait pas, elle l'imagine les chiffres dans le sang, le besoin de maîtriser ce qui l'entoure autant que sa vie même. Et, si comme tous, il aime visiblement à se laisser surprendre et porter par des nuits sans barrière, une chose lui semble sûre : il n'est pas homme à se laisser entretenir par une femme sans rien faire.

       _ Je ne vous demanderais que l'envie d'apprendre… à des enfants. Avant de vous glisser, peut-être dans bien d'autres projets.

       Encore l'alcool se sert. Si elle peut avoir la prétention de redonner à Alphonse dignité et situation… Dieux savent qu'elle le fera…





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Alphonse_tabouret
_ J'en conclus que vous savez…

Von Frayner avait eu bien des secrets auxquels Alphonse n’aurait jamais accès, que ses femmes et ses morts garderaient à la terre, mais ceux qu’il avait noté à la faveur de la mine en avaient résumé une grappe de confidences, les plus évidentes, une fois l’œil habitué aux pénombres des silhouettes et de leurs ombres liées.
Il savait tout et ne savait rien, avait vu l’inévitable aux chandelles d’un bordel apprêté de décembre, discernait ce deuil âpre qui rongeait jusqu’à laisser exsangue pour s’y être consumé, cette de vie dont on apprenait à assouplir les angles pour éviter la brisure à chaque mouvement. Il reconnaissait cette tare d’avoir survécu au déséquilibre, cette curieuse honte de savoir finalement toujours marcher quand on avait juré n’en être plus capable, balance mue au fur et à mesure des mois en une bille dense tantôt au ventre, tantôt au cœur, quand elle n’assiégeait pas la gorge jusqu’à en entraver le souffle. L’éloignement, les doutes, les colères n’étaient rien face à la brutale irréversibilité de la mort ; ce que la vie présentait à de surprenants détours, le fil de la faux le prenait sans plus l’ombre d’un doute.
Lointaine, une toux ensanglantée tacha la mémoire d’une constellation de soleils rouges qu’un verre nouvellement rempli et vidé d’une traite s’attacha à repeindre de vert. L’absinthe à la chair qui la connaissait mal étendait insidieusement ses ramées tendres; bientôt, il lui trouverait même un subtil parfum de noisette.

_ Si la situation se présente laissez-moi plutôt dehors. Cet appartement n'a jamais été prévu pour moi…

Amoureuse rancœur pointant au visage d’Anaon en un voile léger abima l’œil d’Alphonse à la conjugaison.
Qu’il était dur d’avoir aimé des monstres, ceux qui ne disent jamais que par la force ce que leurs os transpirent, qui contrarient le cœur et ses pourpres sentences jusqu’à ceindre le front de leur autorité sous peine de débander ; Von Frayner et De Ligny, de leurs inavouables passions avaient laissé en guise d’héritage aux masques des convives, quelques points communs poinçonnés çà et là, jusqu’au travers des muscles.

Je n’ai pas assez de culot pour vous inviter sous un autre toit que le mien, lui assura-t-il. Encore moins dans un autre lit, rajouta-t-il en taquinant le plat d’une cuillère songeuse pour lui faire écho ; demain, il aurait certainement à affronter un long discours pétri de revendications pour les restes qu’il retournerait ce soir mais l’épaisseur de l’alcool tapissait le gosier et nouait sans sommation un estomac déjà distrait. Ma porte n’est pas celle que vous avez connue. Vous la trouverez plus en bas dans la rue, précisa-t-il en baptisant l’assiette d’une première bouchée dont les accents tranchés d’une huile d’olive maison vinrent raviver l’alcool embourbé au palais.

_ Vous savez, si Paris vous lasse, l'Anjou saura vous faire bon accueil. Denée pour être précis… Avant de vous attendre pour apprendre l'italien, il s'est passé bien des choses...

Les noirs remontèrent aux prusses, occupés à l’étude gourmande des exotiques arômes et pourtant, il n’en doutait pas, dédiés à son attention ; il n’était pas besoin de regarder pour voir, ce n’était pas à Anaon qu’il apprendrait pareille leçon. Mouvement du corps, pause du geste, respiration imperceptiblement changeante, étaient autant de détails que l’iris n’avait pas à embrasser pleinement pour en ressentir les variations scéniques ; à l’instant, elle savait l’intérêt porté à sa voix.

_Vous pourriez y avoir de véritables appartements. Même un petit manoir à gérer. Vous seriez nourrit, logé et blanchit. A la hauteur de vos services.

Denée se faisait architecte, perspective dont les angles soudains emportaient l’aridité des lignes accordées de présent ; bête de somme Alphonse n’avait jamais connu le répit qu’aux heures des labeurs amnésiques, œuvres magistrales seules capable d’occulter le vide qui le rongeait, et si Paris l’avait refait père désireux d’assoir un héritage digne de ce nom à son précieux bâtard, les taches auxquelles il s’astreignait pour cela n’avaient pas le gout de ces projets pluriels, ni celui des orgueilleuses satisfactions ; poignées de mains après poignée de mains, conseils après conseils, Alphonse vivait d’ indispensables parenthèses sans saveur.

_ Je ne vous demanderais que l'envie d'apprendre… à des enfants. Avant de vous glisser, peut-être dans bien d'autres projets.

Les verres se remplirent encore, nouant aux doigts leurs pétales troublés quand aux mots se tissaient les souvenirs de cheveux blonds, binôme ajusté aux pupitres devant le sien ; le gout anisé de l’absinthe avait laissé place aux premières vapeurs heureuses des ivresses encore sages.
S’il était une chose qu’il n’avait pas imaginé louvoyer aux jambes d’Anaon, c’était bien des enfants. A la faveur d’un bain et du rire d’Antoine, à ce regard tendre et vitrifié qu’elle avait posé sur les boucles brunes, il l’avait comprise mère, mais l’avait juré endeuillée. La boucle d’une curiosité attarda la réponse ; qui donc était le père de cette fratrie inopinée ?


J’ignorais que vous aviez marmaille, fit il d’une voix presqu’absente, avouant d’un sourire trainant qu’il ne savait finalement pas tout.
Vous me flattez Anaon… Délassé des premières verdures, le pli traina quelques instants à la façon d’un chat qui s’étire dans la lenteur. S’il y a bien peu de chances que Paris me lasse un jour, dut il avouer, félin-capitale jusqu’aux moineaux dont il se délectait, amant dont l’unique lien d’avec Faust se situait aux veines même de la ville, la consacrant de fait sans qu’il ne le raisonne, indélébile point de chute , je n’en demeure pas moins curieux des charmes qui vous en ont éloigné pendant deux années… Je serai ravi d’aller jusqu’à Denée pour vous y border, lui assura-t-il avec un flegme parfait.
Silence n’exista pas ; l’enchainement fut, naturel, végétal :

Je suis l’ainé de deux sœurs et le cadet d’un frère, lui apprit-il certainement en se perdant momentanément à la nostalgie des rires d’enfants . Si son frère avait toujours été hostile, les joues roses de ses sœurs et leurs sourires si vastes tenaient à sa mémoire les seuls regrets de sa fugue flamande ; laissées en pâture à leur monstre de père, il ne les doutait pas désormais vides, vendues d’un maitre à l’autre sous couvert du mariage. Leur compagnie ne me déplait pas, surtout si elle s’instruit…
Au fond du néant, s’agitait une carcasse jadis portée en oriflammes.
Son fils l’avait transformé, nourri l’animal d’une substance inconnue, d’une envie de lui offrir le monde armé tant et si bien qu’il l’aurait traversé sans rien avoir à en craindre, mais coupable d’absence, condamné par le Temps, l’éducation d’Antoine n’était plus de son fait ; Monmouth était tuteur désormais, et la colère d’Alphonse ne cessait de gronder à cette simple idée. Senestre s’exprima d’un tremblement bileux qu’il contraria dans la seconde en en crispant le poing.
Verre nouvellement rempli fut vidé, cul sec, comme les autres; celui-ci pour délayer ce qu’il ne percevait pas encore comme une tumeur.


Et bien, commençons les négociations… L’humeur badine reprenait lentement le dessus, versatilité dont il fallait rendre grâce à la boisson. Il serait grossier de débattre de mon salaire, je vous fais confiance pour qu’il sache me garder auprès de vous…
Un bureau
,
commença-t-il alors, lentement, énumérant les conditions de l’embauche, que je ne partagerai pas. Sa cohabition forcée d’avec le Castillon avait eu raison d’un gout déjà peu développé à la fusion des territoires. Il vous faudra toquer pour y entrer, poursuivit il, épinglant le détail d’un sourire qu’il présenta, crânement, au regard de l’Ainée.
Deux semaines par mois m’offrant un retour à Paris. Il ne faudrait pas que j’en vienne à m’étoffer d’un nouvel accent de province, déclara-t-il, à la suffisance jouée du parisien qui se respecte.
Et une baignoire assez grande pour deux, à ma seule disposition… exigea-t-il quand il projetait de nouveau à la table, la corole floue d’un bouquet italien, glissant le verre vers elle en même temps que les jais, éclairés d’une joyeuse malice.
Si vous êtes sage, je vous laisserai y barboter…
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Anaon

    « Un temps viendra où tu te croiras heureuse et tu n’auras plus peur. Ce temps de sérénité aura soudain un goût de cendres. »
    - Game of Throne -
          




       "Amoureuse rancœur". Voilà qui est si justement tourné. Le temps n'a pas adouci son cœur ; le deuil n'a pas scellé son chagrin. Il avait été si facile pour Judas de souffler sur les braises de l'Anaon. Le feu n'a jamais été rancunier, seulement trop peu stupide et trop digne pour s'enflammer tel un brasier à la moindre bouffée. Mais les braises étaient simples, elles se contentaient d'un rien. Désormais, plus aucun souffle ne vient en raviver les flammes. Il ne lui reste que des cendres qui lui tapissent la gorge et obstruent sa poitrine, leur goût âcre s'amplifiant de jour en jour, à la mesure du temps qui gèle peu à peu ses souvenirs, ce feu, condamné éteint, n'adoucissant plus ce relent fuligineux. Un cancer. Un cancer cendreux.

       _Je n’ai pas assez de culot pour vous inviter sous un autre toit que le mien.

       Elle aura acquiescé à cette précision apportée, glissant entre des dents pudiques un "Merci" soulagé et sincère.
       La pause qui s'installe après sa proposition laisse à nouveau raisonner l'ambiance presque religieuse de la salle : les appétits qui s'honorent de discrets coups de couverts rythment le chantant des conversations qui bruissent malgré l'accent théâtral qui en anime la tessiture.


       _J’ignorais que vous aviez marmaille.

       C'est à cette phrase que la sicaire relève les yeux sur la mine du Chat, et le sourire qui naît sur son visage avoue tout ce qu'Alphonse voudrait savoir. Dans l'hadal sombre de ses yeux bleus, résonne l'écho à ses lèvres qui s'animent de l'infinie tendresse et de la nostalgie des mères… celles qui oscillent sans répit entre le goût du bonheur et celui du deuil. Des enfants, elle a eu une myriade : des héritiers ou des adoptés, la plupart se trouvant ici, à l'instant même. Pesant sur ses épaules, agrippés à son sein ; pendus à ses manches pour la tirer à leur hauteur : là, six pieds sous terre. Une pléthore de petits fantômes enserrés à sa chair, harponnés à son âme. C'est un cortège macabre d'une dizaine de têtes qui veille sur elle comme une épée de Damoclès, le poids des morts telle une lame fine et incisive appuyant dangereusement sur le fil de la Raison. Ils enlacent ses chevilles, mordent sa poitrine, tourmentent son crâne de mille et un remords. Les avortés accusent, les délaissés réclament. La brûlé-vive hurle et tous lui murmurent qu'elle ne les a pas sauvés à temps. Autant de filles que de garçons ; autant de ses entrailles que de pupilles de cœur. Caël et Mélusine. Yolanda et Elendra. Elikan, Nyam et d'autres sans baptême… Des noms, à qui chaque jour de pénitence elle prie les Pardons. L'aura de l'Anaon a des visages… Souvent aux regards clairs et aux cheveux blonds.

       _ J'ai bien conscience que Paris a le talent de ne jamais lasser complètement… ou du moins jamais indéfiniment.

       La fée verte gagne à nouveau ses lèvres. Alphonse accepte et une toile de Possible envahit son crâne avec plus de concrétisation. La Roide se sent alors prise d'un élan de satisfaction qui la surprend elle-même. Invisible, une sorte… d'excitation… pareille à l'enfant qui arrive à faire venir l'ami dans sa maison bien trop vide. Le voile des fantômes lui presse un peu moins les tempes, et si l'Anaon sait fort bien la mesure qu'il faut garder pour éviter les désillusions, les promesses d'un souffle nouveau ne peuvent s'empêcher d'aérer ses veines sclérosées par une allégresse qui ne doit rien à l'ivresse.
       
    Alphonse, de vous j'attendrai tout.


       A son tour de prêter l'oreille aux aveux de l'ancien Comptable. A la mention de famille, elle ne se permet pas la moindre allusion à Antoine. Cet instant noué aux bains de l'Aphrodite ne quittera jamais sa mémoire : auréolé au-delà du temps, suspendu entre plusieurs mondes, celui d'une gitane, d'un comptable et d'une sicaire, les trois s'enchevêtrant autour de cet enfant béni. Cette rencontre avait ouvert sur Alphonse une porte que l'Anaon n'aurait jamais pensé pouvoir pousser. Elle se rend compte alors, que d'une manière ou d'une autre, leurs échanges s'auréolaient toujours d'une intimité partagée, avouée sans mots bien souvent, au-delà de ce qu'elle a pu vivre avec tout autre… si ce n'est avec un certain Goupil si cher à son cœur.
       La prunelle, trop coutumière des détails à s'imprégner, note – sans faire mine de le relever – les doigts qui agitent ce que les lèvres ne disent pas. Et l'absinthe qu'il noie au palais contredit subtilement son discours aux apprêts si légers.
       
    Quels sont donc, Alphonse, ces spectres que vous cherchez à ravaler ?


       _ Et bien, commençons les négociations…

       Et Alphonse négocie. L'Anaon a suspendu son appétit dans un parfait immobilisme. Un sourcil se rehausse même quand il l'enjoint de frapper à son bureau à même ses terres, et lorsque qu'Alphonse clôture ses conditions d'une boutade qui lui tend une perche monumentale, la sicaire ne réagit pas immédiatement. La mâchoire serre un rictus amusé à peine devinable. " De bonne guerre". Voilà ce qu'elle se dit… Elle se souvient, comme elle avait négocié "sec" lors de son embauche par le comptable. Aujourd'hui, les rôles s'inversent et à l'homme de mettre avec grand soin de jolis points sur les "i". Amusant… Stupéfiant, même, de voir à quel point deux êtres si différents peuvent n'être que ressemblance quand vient le moment de sonder leur profondeur. Deux territoriaux ayant besoin d'édicter leurs règles, deux calculateurs ne laissant rien au hasard, deux manipulateurs de vies, capables, avec intelligences et subtilité, de plier insidieusement le monde à leurs besoins ou bien de s'y adapter avec une rare rapidité. Tabouret, toujours n'est que surprise, pourtant prévisible, miroir où elle oublie d'analyser son propre reflet et où il ne manque pas, lui, de la surprendre de ses traits pourtant connus et reconnus.
       Son stoïcisme se brise d'un coup, dans la colonne qui se redresse et dans les mains qui s'écartent comme l'on capitule.


       _ Soit ! Vous aurez l'indépendance qui vous plaira. Vous choisirez vous-même vos quartiers. Vous pourrez avoir vos appartements au plus près de nous, au château du Mentelon, ou bien au bourg si cela vous sied mieux. Je n'oserai vous proposer la résidence au manoir de la Chabotière, dormir sur les lieux d'un assassinat n'est pas du plus réconfortant… Mais je vous proposerai le manoir de la Noue. Il est plus excentré sans être loin de tout. Même si je veille à son rétablissement, le cœur me serre de le voir encore trop délaissé. Je ne peux être sur tous les fronts à la fois et ce lieu est destiné à devenir la pierre angulaire du fief. Si vous aimez les vergers et les jardins vous serez comblés. Et puis si l'envie vous dit : vous aurez tout à la fois.

       A l'instant, elle lui cèderait n'importe quoi. Qu'il vienne. Qu'il égaye ses projets et sa maison. Qu'il l'aide à bâtir un empire pour ses fils.

       _ Je ne veux pas vous couper de la capitale, vous rentrerez quand vous le voudrez. Restez, assez pour que les enfants vous entendent parler. Apprenez-leur l'italien et ce que vous serez prêts à leur apprendre. Le plus grand à six ans les plus petits : deux. Votre simple contact sera suffisant pour eux. Et vous aurez une baignoire suffisamment grande pour y coucher un cheval, mais j'exige d'être la première à y barboter !

       De répondre d'un sourire badin alors qu'elle se sert une belle portion de son assiette, bien plus vide que celle de son comparse. Savoureuse saveur en bouche, elle consent enfin à répondre à ce verre vide qui se tend vers elle en une muette supplication.

       _ Je n'ai qu'une exigence non négociable : Denée - et surtout le Mentelon - sont servis par des esclaves Maures. Principalement des femmes. Je sais que l'appel de l'exotisme éveille bien souvent les élans de conquêtes, mais j'interdis à quiconque d'y toucher. J'ai évité à ses femmes une vie de bordel, je ne veux pas qu'elles puissent être déshonorées ou utiliser à ces fins. Je sais que certaines pourraient être influencées par quelques servantes écervelées persuadées que s'offrir et enticher un homme de la maison leurs offriraient libertés et privilèges... Dans ce monde étranger, elles sont comme des enfants tentant de comprendre nos coutumes et nos langages. Je ne veux pas en sus qu'elles soient accablées par l'opprobre de leur communauté. J'ai pu comprendre que leurs mœurs étaient encore plus intransigeantes que les nôtres. Quant aux Blanches par contre… Elles sont bien assez grandes pour juger de la disponibilité de leurs croupes.

       Alphonse aura le loisir de voir que l'Anaon est un Cardinal dont l'aura autoritaire voile la bienveillance dont elle comble ses plus vulnérables ouailles. Ces esclaves, dont elle est à la fois protectrice et geôlier ; ces jeunes agnelles tirées du bordel de la Jarretière ; ces rebouteuses et apothicaires, que les hautes instances de la Foy auraient condamnés aux bûchers de sorcières… Il fallait bien préserver certain de l'intransigeance qu'elle vouait aux autres.
       Verres remplis, elle approche le sien du comptable, prête à sceller l'accord d'un trinqué bien senti, sourire en coin annonçant la suite.


       _ Cela vous convient-il ? Si oui, je vous propose un jeu ! Mais je vous conseille d'avoir l'appétit un peu plus volontaire. Nous allons boire en moins d'une heure de quoi nous coucher pendant quatre jours et je n'ai pas envie de vous tenir la crinière tandis que vous vomirez sur mes jolies bottes.





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Les immensités d’Alphonse n’avaient jamais valu qu’à sa propre échelle. Des bâtiments, s’il aimait les largeurs et les hauteurs, les voutes et vertiges qui ne seyaient qu’aux architectures maitresses, il n’avait jamais éprouvé le besoin de leurs amples volumes pour se sentir comblé à sa tanière ; souverain d’un royaume aux lentes plaines grises, aux plats horizons, la proximité des autres si rarement côtoyés à ses terres, avaient pour lui des accents de voyage. Chat au territoire bien défini n’avait nullement besoin de l’étendre plus avant ; connaitre sur le bout des doigts celui que l’on occupait était déjà une tache d’orfèvrerie à laquelle le jeune homme n’avait jamais failli et à l’instant, Dénée s’offrait en conquêtes et en lianes à ses yeux captivés, martelant à ses tempes les souvenirs des nuances anciennes des sons qui font chaque maison.
Les noms des lieux s’enchainaient entre deux coups de fourchette, épinglant leurs spécificités aux minutieux tiroirs de la mémoire, révélant leurs histoires et leurs tristes accents jusqu’à ce que, émissaire aux bras en rameaux de vergers, Anaon ne baisse la garde d’un monde alors couvé à son sein solitaire.


Et puis si l'envie vous dit : vous aurez tout à la fois.

De ses multiples quêtes, il en était une, Narcisse mutilé, qui ne cesserait jamais de l’étonner plus encore que de le charmer ; le désir, lorsqu’il était frissonnant d’éveils, de points communs ou d’énigmes, resterait à tout jamais à ses yeux, l’incompréhensible élan d’un monde auquel il échappait, une mécanique à ce point insondable qu’elle se bardait d’interrogatives fascinations ; qu’attendaient-ils de lui, ceux qui le voulaient au-delà du plaisir, au-delà de l’instant ? Qu’avaient-ils vu qui leur donnait envie de braver le temps ? Qu’est-ce que leurs yeux avaient percé que tant autres avaient dépassé au point de lui offrir le ciel et la terre au même nœud du ruban.
Les prusses herbées percèrent de leur encre la pellucide peau d’une retenue entamée d’alcool; mondes communs en filigrane étirèrent leurs broderies à une aiguille conjuguée, et ce fut tout naturellement l’épice qui éclaira le contrat dont les termes s’offraient, acquis, à leur nouvelle vie.


Comment vous borderais-je si je m’éloigne de trop ? demanda-t-il, sourcil se haussant d’évidence avant qu’il ne poursuive, sacrifié volontaire appuyant l‘inexorabilité des choses d’un haussement d’épaule résigné, la désignant coupable de fait :
Vos règles nous forcent à la promiscuité Anaon, aussi, Mentelon fera un toit des plus convenables. Et puis… Le temps d’une pause s’observa à la bouche parfumée de vert, Alphonse soucieux toujours du détail apporté aux effets les plus rudimentaires ; respirer au milieu des mots était une afféterie qu’il affectionnait lorsque, démasqués, les comédiens poursuivaient la pièce, pour le simple plaisir du jeu… je m’en voudrais de vous condamner à d’interminables marches à chaque envie de bain … Quitter une baignoire sans avoir à se chausser pour rejoindre sa couche est un luxe dont je ne saurais vous priver.

Le verre fut nouveau porté à sa bouche et délesté d’une gorgée sans chercher à masquer les canines dévoilées aux lippes ; carnassier rendu prudent par l’expérience annota néanmoins sa résolution d’une parenthèse, raisonnée, réfléchie :

Je n’oublie néanmoins pas vos remarquables largeurs. Noue, si vous le permettez, me servira à recevoir plus personnellement amis et maitresses. L’esquisse d’un sourire faune accorda une vérité sans fard quoique diffuse: Il est des choses que les enfants n’ont ni à voir, ni entendre…

S’il était un secret dont il ne soldait jamais le compte, c’était celui de ses penchants, errances faites d’aiguilles de pin, de résine et de terre, chemins cousus de lune et d’ombres ; l’Aphrodite avait toujours été le cadre de ses déviances, bien avant d’en devenir le comptable, huis-clos où ses passe-droits l’avaient préservé du voyeurisme malheureux et des jugements les plus radicaux, mais pour en avoir accordé les mises en scènes pendant plusieurs années, il savait tout autant que les secrets ne valaient qu’à la discrétion de la direction, et il comptait sur les doigts d’une main les bordels où sa confiance aurait pu s’enhardir jusqu’à sommer la compagnie d’un mignon.
Les précisions s’égrenèrent et, écopant d’une salve le reste du breuvage avant de consentir à piocher dans son assiette, Chat aux verdures embrumées rassura l’Ainée une fois le palais sonné de rondeurs et de gouts.


Vous n’avez rien à craindre de mes envies d’exotisme. D'autant qu'à l’heure, elles couronnaient toutes la bure rêche d’un petit clerc périgourdin.
Jouet tout autant que maitre, être organique aux insolentes délectations, pénitent dévoué à d’hédonistes cantiques, il ne comptait ni les couleurs des cuisses écartées, ni les dialectes des bouches mâles conquis à ses hanches; corps jeté en pâture à son Vide s’était bercé d’illusions à ses lacunes pour finalement ne délivrer, aux portes de Florence , qu’une seule conclusion : l’exotisme était un leurre, janvier en était la preuve.

Trouvez-moi difficile mais je m’attache moins à l’originalité qu’à la particularité… L’une est éphémère, l’autre, inaltérable et tout, autour de nous, est bien trop bref pour ne pas chercher à être distingué… Vos maures seront en sécurité avec moi. Tout au plus pourrais-je avoir envie d’apprendre quelques mots de leur langue.
Bientôt aux repas de Dénée, on ne parlerait qu’italien, maures mises à contribution tout autant que leurs blanches compagnes, et dans un fatras d’accents aussi improbables que contestables, l’on entendrait battre l’Italie jusqu’aux fond des cuisines angevines.

Non loin d’eux, une tablée de trois se leva, saluant dans une tempête de mots le comptoir et la salle, écornant d’une bourrasque glaciale la pièce et son hôte en s’ouvrant sur la rue; heure tardive resserrait le gel du début d'année.

Discernait il, lointaine, modelée aux accents joyeux qu’écumaient l’absinthe, le voile opaque d’une laideur profitant des remous pour venir louvoyer aux cicatrices les plus bileuses? Percevait-il l’ironie aux douceurs ineffables qui avançait, trop fine poser de mots, trop maline pour suivre le fil d’une idée, précautionneuse rescapée d’une vie d’avant ; là, elle était, tout simplement, et aux idées claires des prochains jours, elle achèverait sa mue pour se présenter entière, nette, poupée de revanche à ses doigts désignés : Trois ans plus tôt, Von Frayner l’avait asservi à la naissance d’un bâtard breton et aujourd’hui, aux échos de sa mort, à ses propres terres, Tabouret venait éduquer son précieux héritier.


Cela vous convient-il ? Si oui, je vous propose un jeu ! Mais je vous conseille d'avoir l'appétit un peu plus volontaire. Nous allons boire en moins d'heure de quoi nous coucher pendant quatre jours et je n'ai pas envie de vous tenir la crinière tandis que vous vomirez sur mes jolies bottes.


La verdure et ses plaisirs enfin révélés embrasèrent les tempes, camouflant l’échine encore fragile d’une épine polie de rancœur ; affairé à ce destin inespéré, asservi à d’éthyliques arômes, Alphonse n’en vit même pas la silhouette couler dans un recoin.
Le son mat des verres fut dissout au claquement de la porte mais tinta avec persévérance dans les prunelles fixes.


Jouons, accepta-t-il en gavant un estomac liquéfié de quelques bouchées supplémentaires, ajoutant les gains de la nuit en supplément à sa signature, reposant sa fourchette sur le bord d’une assiette à moitié vide en guise de reddition ; il ne mangerait pas plus. Si vous vomissez sur les miennes, vous m’apporterez le petit déjeuner au lit…
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Anaon


       _ Comment vous borderais-je si je m’éloigne de trop ?

       Sourire à l’évidence et léger rire qui ponctue la longue boutade de l’ancien Comptable. La bonne humeur est rare chez l’Anaon et son expression plus encore. Mais la soirée, sous la lourdeur des secrets de leurs forts intérieurs, se pare d’une légèreté et d’une frivolité des plus rassérénantes.

       _ Noue, si vous le permettez, me servira à recevoir plus personnellement amis et maîtresses. Il est des choses que les enfants n’ont ni à voir, ni entendre…
       _ Pour eux, je vous en remercie. Je gage que vous saurez fort bien rester discret et… “élégant”, vous ne transformerez pas ce manoir si cher à mes yeux en simple… “besodrome”. Nous savons tous deux comme le mensonge de l’apparence peut être capital. L’ordre et le pouvoir sont des illusions à ne point troubler.

       A regards entendus. Comprise, elle sait l’être : on apprendre rien de la comédie à un orfèvre du Masque et de la Manière tel que lui.
    Rassurée quant au terrain de chasse de l’Adonis élégamment expliqué, la sicaire accueille le tintement de leurs coupes avec une pleine satisfaction. L'absinthe qui, une fois de plus, envahit son palais, sonne la limite dépassée qu’ils ne pourront que regretter. Boire autant en si peu de temps ? Il faut être fol ou vouloir le devenir. Reyne de la dipsomanie, la balafrée sait que le coup derrière les oreilles arrivera d’un seul coup. L’ivresse les fauchera en un instant, et si déjà l’étau est vaporeux à ses tempes et le voile subtil devant ses yeux, ils ne seront rien face au linceul soudain qui viendra opacifier leurs deux consciences .


       _ Jouons. Si vous vomissez sur les miennes, vous m’apporterez le petit déjeuner au lit…
       _ J’accepte !

       Elle s’exclame, avec l’assurance de ceux qui ne croient pas un seul instant en leurs défaites. La dernière part de “Lasagne con melanzane” est expédiée au fond de son gosier en une seconde éclair et les mains prestement défaites de toutes vaisselles gagnent les mystérieuses profondeurs de son escarcelle.

       _ Vous allez vivre à même mon nid, au plus près de mon coeur et de mon sang. Dire de ses enfants qu’ils sont la prunelle de nos yeux est un euphémisme ignominieux.
       
       Entre ses doigts apparaît le tas de cartes éparpillé tantôt qu’elle brasse et mélange dans les gestes acrobatiques des experts de tripots.

       _ Je gage que vous serez d’accord sur le fait que nous ne connaîtrons jamais assez ceux qui nous entourent… Alors je vous propose un jeu de totale honnêteté avant que le rideau ne s’abaisse sur notre soirée.

       Un rideau de paupières ivres peut-être, ou simplement une porte en bois. Elle a remarqué les ombres qui partent ou bien se glissent, les conversations qui s’enhardissent puis s’amenuisent dans le courant d’air d’un départ sonore. La nuit continue l’ascension de son règne, soufflant doucement à chacun des envies d’ailleurs : une couche bien méritée, qu’elle soit vide ou accompagnée.
       Le tas de cartes soigneusement brassé est coupé en deux piles d’apparence égale posées l’une à côté de l’autre au milieu de la table.


       _ Nous tirerons chacun une unique carte. Celui qui a la plus haute valeur : gagne. L’autre perd. Le perdant devra alors se livrer à une révélation sur sa vie que le second est censé ignorer. Ce peut être tout et n’importe quoi : un souvenir, un trait de caractère caché… une peur ou autres MAIS plus l’écart entre les deux cartes est grand et plus il se doit d’être sincère et livrer un aveu important.

       Les yeux bleus brillant d’un intérêt perçant fouillent les billes noires dans l’attente de leurs réactions.

       _ Et puisque que la nuit nous est comptée, un seul tirage nous suffira pour ce soir, mais comme nous sommes destinés à nous côtoyer désormais plus que de raison, je compte bien vous ressortir mon petit tas de carte de temps à autre.

       A ses dires, la main droite se pose sur l’une deux piles en papier fatigué.

       _ Il va sans dire que pour se donner du courage et se délier la langue, le perdant devra prendre un verre.




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