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[RP fermé] Ce ne sont pas les poètes ni les romanciers ...

Alphonse_tabouret
... qui ont inventé l’écriture : ce sont les comptables.
Christos Nuessli



L’idée avait eu le temps de naitre, de germer et de s’enraciner dans les tempes du flamand, et l’été se prononçant, alanguissant les jours et les étirant longtemps avant que la nuit ne jette ses voiles sur la capitale, il avait eu tout le loisir d’observer à la dérobée la proie qu’il avait envie de taquiner un peu.

Eve était un mystère, brodé de fils plus ou moins compréhensibles, de sa rousse crinière à l’ombre diffuse de ses pieds et la plus part du temps il se trouvait partagé en sa présence entre un attendrissement déplacé et une rogne muette, la façon qu’elle avait de le regarder lui donnant l’impression de lui passer au travers pour mieux le décortiquer. Leur première entrevue l’avait abandonné harassé dans son bureau, fatigué d’une lutte qu’il avait eu presque l’impression de mener contre lui-même, jetant au visage de porcelaine de la rousse une proposition qui l’avait faite vaciller jusque dans ses prunelles et cette impression était restée, flottante, immatérielle et pourtant bien tangible.
Si les autres lui demandaient pourquoi il tenait tant à ce qu’Eve sache lire et écrire, il répondrait que le standing de l’Aphrodite ne souffrait pas de catins illettrées et savait que cela suffirait à rassasier les curieux, convaincu que la logique était l’arme la plus implacable et le plus délicieuse du mensonge. S’il avait vraiment fallu qu’il donne une raison, il en aurait été incapable. Provocation, défi, envie de voir plier la colombe gracieuse qu’il avait pourtant parfois l’impression de voir disloquée au tréfonds de ses yeux, ou peut-être tout simplement, un altruisme nauséeux qu’il n’assumait pas…
Mais il savait qu’Ève ne serait pas facile à convaincre… La réticence emmêlée à un tabou imbécile sur le pouvoir pourtant réel des mots qui sont écrits, la rendaient méfiante et seules les fêlures microscopiques qu’elles affichaient dans une réflexion échappée ou dans une attitude qu’elle ignorait observée, avaient pu aider le comptable à concevoir une idée aussi tordue que possible
Ce fut donc un parchemin roulé entre ses doigts fins qu’ il entra dans la petite cour où se trouvait la catin d’un air léger, et s’assit sur le banc à côté d’elle, affichant volontairement un sourire étiré à ses lèvres en la regardant.


-N’avions-nous pas rendez-vous ?, commença-t-il attaquant sournoisement le premier mensonge de sa pyramide.

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Eve_desvilles
Toute entière baignée dans l'onde solaire, Ève n'est plus que cette surface illuminée de chaleur. Lisière étendue d'une douce brûlure, frontière de sa personne avec le monde. Rien au delà, rien en dessous. L'opacité de l'être évanouie dans l'instant alangui, ne plus exister que par cette infime séparation jouant de fusion avec l'âme éparpillée sous la peau aimantée par le feu du soleil. Le monde dans les yeux clos d'Ève n'est que chaleur et délice de chaleur, au sein duquel le dessin de la sensation dans l'espace délimite, recueille toute son identité, toute sa mémoire, toute sa conscience dans une émotion diffuse et continue d'intensité cuisante. Heureuse. Secrètement heureuse. Fleur de peau ouverte sur l'immensité d'être vivante au contact de l'univers. Chaleur et palpitations. Secrètement recueillies aux creux des mains. Paumes univers répétant dans leur union le secret d'un monde obscur. Palpitations.

D'avoir passé l'été à chaque moment dérobé de liberté dans les langueurs fusionnelles avec l'astre solaire a doté Ève d'un hâle léger. Savoureusement dorée. D'un hâle qui a fait la gourmandise de tous les aristocrates en désir de s'encanailler avec une fille du peuple. L'innocence de ses traits n'en a été que décuplée de naturel. De ce naturel qui appelle plus encore les noires passions du stupre.

Rien au delà, rien en dessous. L'instant apporte l'oubli dédoublé. Ni avant, ni ensuite. Ève n'entend pas l'arrivée du Maître.

Mais sa voix.
Sursautant d'un tressaillement soudain de l'âme, les paumes d'Ève s'ouvrent. Son regard saisi de stupeur se tourne sur le visage du Maître apparu soudain à ses côtés. Un passereau s'échappe de ses mains, après une maladroite tentative d'envol, il chute vers le sol et fuit en sautillant. Ève, bouche bée de surprise retrouve sous l'angoisse un lien avec l'intériorité de son être.


Un rendez-vous ?, s'entend-elle prononcer.

Ses derniers mots glissés à l'oreille lui reviennent par assaut à la pensée : "Le Diable n’apparait qu’à celui qui le craint…"

Le soleil fait luire le sourire fauve d'Alphonse. Il tient un parchemin. La chaleur vient maintenant de l'intérieur de son corps. Chaleur et palpitations. L'instant s'est arrêté au bord d'une fosse.

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Alphonse_tabouret
L’oiseau chutant le laissa un instant silencieux, le regard du chat s’attardant immédiatement sur la course chaotique du volatile et les ailes qu’il portait près du corps mais dont les angles saillaient bizarrement. Estropié visiblement, étrangement à n’en pas douter, et l’idée saugrenue qu’Eve puisse l’avoir fait elle-même l’effleura sans pourtant qu’il ne la garde, remisant pour plus tard, l’obscur lien entre un oiseau brisé et une brisure humaine, préférant se concentrer dès lors sur la tâche qu’il s’était fixé.
Le félin adopta une moue toute jouée, feignant la surprise en écho à celle de la courtisane en prenant place à côté d’elle, penchant la tête pour éviter le rayon de lumière qui traversait le banc dans lequel la rousse baignait, si joliment diaphane, si doucement vaporeuse, si méchamment éthérée.


-Un rendez-vous, oui. L’attention qu’Eve portait aux choses, aux sons et aux mots ne cessaient jamais de l’étonner et quand bien même il aurait pu la taxer de folle, qu’il n’aurait pu nier voir une hideuse cohérence dans chacune de ses phrases, et cela l’exaspérait au plus au point. Il prit le temps d’une respiration pour garder son air le plus détaché et enchainant, jouant volontairement du parchemin à ses doigts effilés pour capter son regard, tentative d’hypnose, connaissant sa phobie du papier et de ses dessins. Vous me l’avez notifié par écrit… Le premier mensonge sonna, comme une friandise, proposée avec douceur, sans cacher l'acidulé de sa voix mais restant pourtant dans un cocon de ouate faussement inoffensif. La main du brun cessa le jeu du vélin et le lui tendit, dans un sourire irrésistible et terrifiant : Tenez, jugez par vous-même…
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Eve_desvilles
De la rencontre entre un félin et un oiseau tombé du nid, les lois de la nature n'ont jamais offert qu'une seule issue.
Sous le feu du soleil de cette journée si anodine, quelle étrange motivation emmenait le chat à vouloir tenter le destin vers une autre voie ? Était-ce l'intrigue de savoir quel genre d'oiseau pouvait être Ève, si c'était bien un oiseau, un animal, s'il était encore assez vivant pour jouer de la griffe ?

Les yeux parcourus en quelques tendres clignements des paupières d'émotions mobiles, le sourire lui vient, léger. Le gravier coruscant du chemin sous l'onde éblouissante quitte sa rétine, envahie, happée, par l'obscure lueur dans les yeux du Maître. Sous le gravier inondé de lumière s'en va disparaissant, n'est que gravier inondé de lumière qui ruissèle en pluie d'or s'écoulant de la main. Dans le regard du Maître, occulte enténébrant, il y a plusieurs nuits, chacune plus noire, qui jouent de se dissimuler les unes dans les autres. On ne voit jamais d'abord celle qui vous regarde. Elle songe, elle sait.
Maintenant viennent les conséquences de l'argent refusé quelques semaines auparavant. A l'intérieur du parchemin, une autre part de son destin va s'ouvrir pour l'emmener. Celui-là est pire que tous les autres réunis. Maintenant vient l'heure de subir. Qu'avait-il pu manigancer pour prendre autant de temps ?

Bien plus qu'habituée, bien plus qu'aguerrie, Ève est déjà rompue aux supplices. De si loin qu'elle se souvienne, ils ont toujours existé. Comme la guerre, la maladie ou l'hiver, ils reviennent, inexorablement. Accoutumée de longue date, elle en est devenue familière. La peur ne l'éprouve plus comme une sensation avide mais comme une congruence. La peur n'est plus la vraie source de l'alarme. Elle advient, se répand, lui tord le ventre, l'agite de tremblements mais devenus prévisibles, proches, inadvertants. Voisins de palier de l'endroit où diffuse elle loge encore. Voisin de palier la honte..L'ennemi plus terrible. La honte de ne pas avoir assez peur. De ne pas avoir assez peur au bon moment. Car elle sait que le châtiment a vocation de parler le langage de la peur, mais non pas pour s'en satisfaire. La douleur n'en est que le messager, menaçant uniquement son corps. Il suffit de la laisser irradier. En gémissant, en pleurant. Car ce sont là les choses que l'on doit faire lorsque l'on souffre. Depuis longtemps, depuis toujours, elle est prête, elle sourit. Le message est là pour toucher son âme, s'y enfouir et la dévorer. Le message est là pour disséminer la terreur tournante d'être fautive par la douleur rongeante d'être coupable. Diffuse, Ève a égaré son âme dans tous les recoins de sa personne, poussière scintillante de l'être, puis elle a caché sa personne dans le lieu le plus inattingible du monde.

L'oubli.
Elle sait survivre aux supplices.
Mais cet homme là est différent, cet homme là est diabolique. Ève est convaincue qu'il sait. Parmi toutes les choses subies ou vécues qu'elle ne distingue pas dans l'appréhension d'un monde où fatalisme et nécessité se noient d'être avant tout naturellement inéluctables, évidemment cruels sans qu'aucune explication ne soit demandée, ni même imaginée -pas davantage que le nombre de gouttes dans une averse ne peut s'entendre l'immanité ordinaire de l'homme - quelque chose se tient à part. Quelque chose règne hors de tout. Terreur et angoisse de terreur. Quelque chose existe, isolé sur son trône noir d'horreur sans borne, défiant toute logique, toute pensée, submergeant toute digue que l'esprit aurait édifié pour contenir l'être. Frappant l'oubli de réminiscence panique.
Plongée dans un bain d'eaux glacées. Effroi et fantôme d'effroi. À en devenir aliénée.. Il sait.
Elle sourit toujours mais une goutte de sueur perle à sa tempe.

Ève a saisi le parchemin. Sensation de gaucherie dans la main comme si elle n'était pas munie du bon instrument pour tenir un tel objet. Des mots lui viennent aux lèvres sans qu'elle sache pourquoi :


Vous aimez jouer impair et passe.

Elle le déroule. Un rendez-vous est une convocation. Elle a appris : une punition doit obtenir l'assentiment de la victime pour étendre la possession dans son âme et y plonger la faute. Elle l'ouvre. Son mouvement s'interrompt soudain.
Sur la dorure de lumière qui frappe le parchemin, elle voit le dessin de sa signature. Encre noire luisante, inerte et gelée. Elle cligne des yeux. Cette lettre ne ressemble en rien à son contrat. Elle cherche dans ses souvenirs une autre signature qu'elle aurait inscrite. Ses souvenirs sont flous. Ils se mélangent, ils fuient. Elle se rappelle Adryan, l'ange du jugement. Elle se rappelle les figures de cauchemars dans les nœuds du bois de sa chambre. Le nez de Dacien, ses airs étranges de champion favorisé du sort. Le lézard souriant sur le cuivre du bougeoir quand le client s'est libéré en elle. L'accent de Cersei chaud comme du soleil, les paniers d'écus jetés à la Seine, la marche qui grince dans le premier escalier qui descend des chambres vers le salon des courtisans, la démarche d'élégance raffinée de Kalyah, le nombre de pas qu'il faut pour faire le tour de la galerie, le regard d'Angella si proche et si opposé au sien, les mains d'Alphonse sur son bureau, un oiseau qui pépie, les bougies, les parfums, les chambres, la nuit de l'Aphrodite. Elle cligne des yeux. Elle ne trouve pas. Elle cherche à comprendre, elle déroule entièrement le parchemin.
Une phrase. Elle regarde les signes. Noirs, contorsionnés aigus, transpercés. Mauvais comme des figures, siamoises, coagulées. Elle doit lire sa faute. Elle se penche sur l'écrit comme au bord d'un gouffre, pose le doigt sur les lettres, frémit. Elle cherche, lentement, à déchiffrer le premier mot. Elle échoue. Elle tente le suivant

See... sep... teu... teume...be...beur...bre... septeumebreu.... sss...septembre... mi... mil...milleu... septembre mille...k...ku...kua...

« Quatre ». Elle sent le poids du regard du Maître sur elle. Son ventre lui fait mal, elle tremble. Elle poursuit, elle lit « cénnte ». Regarde le prochain mot « so...sohi », hésite longuement puis saute le terme, lit « et » puis « un ». Elle demeure silencieuse un moment, avant de réciter d'une traite « huit septembre mille quatre cent soixante et un » dans un assaut de conscience qui désigne bien plus une déduction qu'un éclair de lecture. Un filet de sueur trace lentement son sillon près de l'oreille depuis sa tempe. Une inspiration puis elle continue. Elle prononce « bonne », puis « de », lutte pour décrypter « rendez-vous », répète « bonne de rendez-vous » sans comprendre. Surmonte « pour », puis « une » encore, articule « course », franchit « de » observe le dernier mot. Le prononce. Reste silencieuse. Puis dit

Bon de rendez-vous pour un cours de lecture.

Reste silencieuse.

Plongée dans un bain froid d'incompréhension. Le parchemin menace de s'enrouler sur ses mains. Le Diable lui fait signe. Ce qu'il veut d'elle outrepasse ce qu'elle peut connaître; elle n'a jamais rencontré de piège de cette nature. Le banc où elle prenait le soleil est aussi lointain que le souvenir d'une autre vie.

Ève se tourne ver Alphonse. Mauve le regarda.

Elle lui dit qu'elle était prête.
Son visage était une perfection de tendresse exquise et délicate.

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Alphonse_tabouret
Vous aimez jouer impair et passe.

L’orage chaotique germant lointain dans les prunelles éthérées, la jeune femme saisit le papier tendu, laissant au chat ses deux pattes libres désormais, premier piège inhérent à toutes les proies trop naïves et bizarrement, malgré ce calme plat, ce vide qui s’entrapercevait parfois quand Eve oubliait son costume, Alphonse ne doutait pas d’une certaine innocence chez cette créature. Son regard coula sur l’oiseau brisé qui s’était réfugié dans un coin de la cour et qui n’essayait même pas d’étendre ces ailes, sautillant comme un damné quand il ne se cantonnait pas à s’immobiliser, le cœur pulsant à l’affut d’un chant qu’il ne poussait même plus. Une innocence aliénée… souillée, abimée, contaminée, écartelée… Le jeune homme retint un soupir lassé, se découvrant encore un point commun avec la courtisane. Elle aussi, on l’avait cassée à chaque fois qu’elle s’était reconstruite, elle aussi elle s’était vue effacer chacun de ses défauts pour être à ce point lisse que l’on pouvait se demander si on n’était pas devenu tout simplement insignifiant…

Ce qui faisait pourtant aujourd’hui d’eux deux êtres parfaitement dissociables n’était même pas la force de caractère, jugeait le chat, songeant non sans une certaine amertume que mettre 18 ans à se rebeller, dénotait d’une passivité somme toute assez lamentable, d’un choix tacite de la docilité de l’esclave au maitre et c’était certainement en ça que ces chaines lui pèseraient toujours. Ce qui avait épargné Alphonse d’une gémellité plus poussée, c’était son inaltérable foi pour son Autre, son point de chute, son nom à épeler dans le noir quand la bile emplissait les tempes… La chance avait préservé Alphonse, uniquement la chance d’exister au moins pour un quand le reste du monde lui exploitait l’âme jusqu’à la vider. Le pendentif à son cou pesa discrètement au bout de sa chaine tandis qu’Eve déchiffrait péniblement à voix haute le texte qu’il lui avait choisi.
Sournois, il avait d’abord pris le temps d’écrire la date en toutes lettres et acheva de pousser plus loin son numéro en posant ses yeux noirs sur le profil éclairé de la jeune femme, ne songeant pas une seconde à l’aider dans sa séance de déchiffrage, à la façon de ces maitres qui choisissent la lenteur la plus lancinante pour laisser le chemin dégagé à l’élève, tortionnaire et pédagogue. Et au bout d’un temps qui parut infini, tant au chat qu’à l’oiseau frémissant qu’à la jeune femme, le billet fut enfin déchiffré :
Huit septembre quatorze cent soixante et un
Bon de rendez-vous pour un cours de lecture.

Le félin ne quitta pas une seconde le visage des yeux, cherchant la moindre étincelle pouvant courir dessus et lui donner matière à aller plus loin jusqu’à ce qu’enfin elle le regarda dans un vacillement de perspective qu’il saisit à peine pour lui annoncer qu’elle était prête, à la façon de ses vierges dévouées que l’on envoie à la mort et qui en sont heureuses ou résignées sans qu’on sache bien lequel des deux choisir.


-Prête ? S’étonna le chat dans l’arrondissement de ses sourcils, prenant un air surpris parfaitement joué. Mais très chère, ne venons-nous pas de finir ? Ses doigts avancèrent prenant un rayon de lumière en la délestant lentement de la paperasse, guettant la réaction qui ne manquerait pas de venir.

Méchant chat.

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Eve_desvilles
Sur toute autre, il eut été pensable que la remarque d'Alphonse enlevât un sourire.
L'émotion quitta le visage de Mauve. Par dissolution, sans qu'aucun signe ne fût repérable comme présidant au retrait. Ses yeux cessèrent de ciller. Il semblait qu'elle ne respirait plus.
Face à lui. Immobile, aurait-on pu croire comme un insecte, prisonnière d'un réflexe de survie pathétique lui faisant compter sur un illusoire mimétisme pour échapper à la scrutation, Mauve en vérité se tenait dans le figement du vol arrêté. Temps suspendu quand le mouvement se poursuit dans une autre dimension, instant dilaté où il devient incertain de choisir si c'est plutôt l'animal ou le monde qui bouge. Son inertie aurait causé la confusion parmi les plus antiques statues.
Mais son regard, plus clair et plus sombre de n'être plus qu'un vide, bleu couleur de chute, son regard disait "tu ne me vois pas là où je te regarde".
Mauve venait de comprendre. La passion du Maître vivait du tison. Il ne succombait pas comme d'autres à des accès de rage l’entraînant aux plus intenses violences, il ne suivait pas un rituel de douleurs se compliquant un peu plus à chaque nouvel accomplissement. Bien davantage, c'était chaque instant, c'était tout la vie qui s'offraient comme des occasions toujours inédites de sortir une griffe, frapper en douce, puis la rentrer pour observer, cherchant dans les endroits les moins convenus les conséquences les plus extrêmes, choisissant toujours le plus inattendu pour mieux attraper. Le Maître ne désirait pas prendre, il désirait sur-prendre. Possessivité absolue dissimulée dans l'ombre de ses apparitions, dans l'éclat de ses abandons. on possède bien ce que l'on détruit, on détruit bien ce que l'on jette. Le souvenir lui revint d'une poupée hérissée d'aiguilles dont les membres avaient fini par se détacher pour n'être plus que lambeaux de tissu trempés de boue au sol empruntant à la fleur, au hérisson, au champ de guerre sans qu'il ne fût plus possible de lui raccrocher un mot.
Mauve fut alors effleurée par l'idée piquante d'une peur batailleuse. Non pas la sienne, mais d'une personne rendue incapable de saisir, incapable de garder et dont la griffe serait devenue l'unique rencontre possible avec le monde. La seule vraie. Comment toucher en gardant les poings gantés contre l'univers, il ne reste plus comme preuve du contact, non la sensation, mais la trace sur l'autre, la perle de sang que l'on recueille dans l'avidité d'un regard assoiffé.

Qu'advint-il de Mauve alors pour que soudain Eve esquisse un sourire timide, le rate, se reprenne, gênée, pose légèrement le bout de ses doigts sur le dos de la main du Maître avec l'audace naturelle d'un enfant


Si vous aimez ça, lire, je veux bien tourner les pages, et quand vous m'aurez lue, pensez vous que l'un de nous aura cessé d'exister ?

Eve se lève alors, elle part vers les buissons reprendre ce qu'elle y a laissé. Les mains de nouveau closes sous sa poitrine sur le chemin de rentrer au salon des courtisans elle achève sa phrase

Ou est-ce que chacun de nous aurait à donner à l'autre quelque chose qu'il n'a plus et dont l'autre ne veut surtout pas ?
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