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[RP] Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.

Alphonse_tabouret
Paris les avait accueillis trois jours plus tôt.
Carrefour séparant le chemin les avait arrêtés quelques minutes, à retarder l’inévitable, et des silences cousus de mots avaient germé de murmures perdus pour qui ne les attendait pas. L’on se quittait du bout des lèvres, en sachant le ciel lourd, les jours à venir pesant de densité jusqu’à les rendre courbes, assommant les rituels égoïstes des amours mâles d’obligations auxquelles l’on n’aurait pas songé à se soustraire ; sous le toit d’un appartement, Antoine n’avait plus que lui à attendre.
La mort d’Axelle avait bouleversé d’une digue nouvelle tout un bras de mer, et nouait à la force des choses ce que le temps avait brièvement choisi d’étreindre ; la vie telle qu’il l’avait connue n’existait plus et aucune joie ne saurait changer le gout de cette vérité-là. Au mieux, se ferait-on à avoir le cœur soulevé d’un tissu rouge claquant au vent.

Incapable de se résigner à rester sous le toit de la gitane le temps de leur étape-capitale, ni de loger enfant et nourrice à la modestie de sa chambre, Tabouret avaient fait migrer le nid vers une auberge proche où prendre leurs quartiers pour la semaine.

Clartés se délayaient à la chambre d’enfant où l’on empaquetait les affaires, où les jais évitaient de se poser sur toute pièce du mobilier que Pernette ne lui désignait pas comme à emballer ; dans le ventre, un malaise subsistait, criard, écorché et enlaçait jusqu'à la gorge l’amertume des regrets métronomes. Le dernier échange d’avec Casas avait ceint le cœur d’un indéfectible ver et imposait aux tempes l’étrange impression des impostures, des douleurs illégitimes.
L’aurait-elle souhaité là ? N’aurait-elle pas préféré que Montmouth ne s’occupe de cela, qu’il n’envahisse pas un lieu où il se sentait désormais profane. ? Alors Alphonse empaquetait, méthodique, sans perdre de temps, sans s’égarer. Faire au plus vite, quitter cette odeur d’elle qui persistait à quelques hasardeuses volutes dans un coussin que l’on soulevait, ou dans le coloris d’un marque-page fait main qui immergeait timidement aux pages d’un livre d’enfant.
Ainsi s’était passée la première journée.

Allers et retours s’étaient succédés à la seconde, emmenant jusqu’à l’auberge les malles et meubles qu’une charrette attendait, jusqu’aux heures les plus tardives où après avoir bordé son fils de sa présence jusqu’au sommeil, chat pour une poignée d’heures, avait été cherché refuge jusqu’à Sainte Opportune, ensevelissant sa tête au cou de son amant.
Potron Minet l’avait éveillé de ces nettetés que l’on doit aux circonstances, et à peine l’œil s’était-il posé sur les embruns d’un monde nouveau, que l’esprit consciencieux étiquetait ce qu’il lui restait à faire. La couche avait été délaissée, le visage rincé de quelques coups de pattes et la porte passée au fil d’une promesse nocturne.

Au matin de cette troisième journée, fin d’Aout couvait sur Paris une grisaille fraiche.

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Diego_casas
Il en avait vu des hommes, passer le seuil de cette petite bicoque plantée à la pointe de l’Île Notre Dame, surtout un gros, qui semblait fuir son ombre dès qu'il s'en approchait, comme si le Sans Nom lui courait après les fesses pour les lui mordre. C'était pourtant certainement entre les cuisses de sa sœur que le démon se nichait, et le gros semblait toujours pressé de s'y jeter tête la première. Mais à vrai dire, la cadet s'en fichait alors pas mal. Il avait toujours aimé cet endroit, se plantant juste à la pointe de l'île et laissant son regard divaguer sur les clapotis noirs de la Seine.

Aujourd'hui, il n'aimait plus la Seine et ses clapotis tranquilles. Le fleuve lui donnait la nausée. Du moins il préférait rejeter la faute sur ces eaux que de s'avouer que c'était lui-même qui se donnait envie de vomir quand entre ses bras, il la sentait encore se débattre. Il en gardait encore quelques hématomes. Mais comme si les ecchymoses n'étaient pas assez douloureuses, il hantait encore la vie de sa sœur. Et chaque visage qu'il reconnaissait était un coup, un coup dont il se gavait, mais jamais suffisant. Jamais assez opiniâtre pour le soulager de la culpabilité qui lui rongeait les entrailles avec une méticulosité implacable. Pourtant, le visage d'Alphonse, entrevu dans Paris, lui avait porté un coup assez rude pour le faire chanceler. Si la plupart des visages croisés durant toutes ces années restaient privés de nom, le sien claquait à ses oreilles avec fracas. Et la lettre brûlant sa poche qu'il avait trouvée sur le corps de sa sœur juste après s'être emparé du coutelas familial avant de faire disparaître le crime n'y était certainement pas étranger.

Alors, courant après le châtiment comme un chien après un saucisse, il avait suivi celui qui, tant d'années, avait partagé la vie de sa sœur. Assez intime pour partager jusqu'à son nom. Et bordel comme ils avaient dû être proches pour qu'elle accepte de porter un nom pareil. Et la filature l'avait de nouveau conduit à cette bicoque qui, avant, sentait si bon le pain et les élans mentholés des parterres d'aromates du petit jardin de curé. Aujourd'hui, elle puait sa couardise et sa lâcheté.

Nimbé d'une froideur salvatrice, il avait observé de longues heures les malles et meubles s'entasser sur une charrette morne, en avait suivi quelques allers-venues, mais quand le visage de son propre neveu, si sérieux avec ces yeux trop grands, était apparu au seuil de la porte, son regard avait fui, incapable de soutenir cette vision, avant qu'il ne fuie lui-même. Brisé, ainsi qu'il l'avait souhaité. Mais malgré ses espérances, plus malade encore.

Les heures et la journée suivantes avaient traîné dans la ouate infecte de l'ivresse la plus débridée. Si dense et sombre que le souvenir de ces heures lui échappait. Et ce ne fut qu'à la nuit la plus noire qu'il retrouva ses esprits, alors qu'il s'apprêtait pourtant à commettre ce qui, peut-être, serait une grave erreur. Et sous la porte de la chambrée de l'auberge endormi, il glissa un mot laconique et sans doute bien maladroit.


Citation:

J'ai pour vous une lettre d'Axelle Casas. Si vous la souhaitez, retrouvez-moi demain après les vêpres, à la taverne du cheval farceur.


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Alphonse_tabouret
Chaque mot pulse comme le cœur d’une nova et brule la main qui les tient, étirant aux phalanges le feu des instants ensevelissant. Vélin trouvé sur le plancher a été d’abord déplié d’un œil distrait avant de figer le corps et l’esprit d’un même élan, entravant la gorge de ces émotions doubles, antinomique jumelles dont l’une tend au gouffre et l’autre aux nuées.
Le papier vrombit, libellule timide aux élytres bouleversés de ces petites attaques que Senestre dilue sur la corde raide, et celle-ci s’abime d’une faille honteuse, d’une joie aveuglante, d’une bouleversante angoisse.


    Ou es-tu, Monstre ?
    Où sont tes réflexes, ceux qui ceignent le moindre de tes gestes, décident de chacune de tes réactions ?
    Ici je ne vois que la Bête, déraisonnée de sensibles émois, gueule barbouillée de ces discrets espoirs de rédemption, cherchant dans le vent le début d’une piste sans regarder de carte.
    Depuis quand, Alphonse, le Destin offre-t-il le baume au revers de ses amputations ?


Garçon n’entend rien ; ses oreilles bourdonnent d’un rire aux boucles immenses, au parfum brun. Quelque part, dans Paris, l’on a ressuscité Axelle et sa conscience chavire en même temps que ses doigts se resserrent d’une vague ; poing s’ouvre et se referme plusieurs fois, machinalement pour disperser les fourmillements qui l’étreignent, assourdissant le remous, abandonnant à la chair une raideur passagère qui ankylose le poignet tout autant que le pouce.
Vestiges s’éprennent d’un silence et couvent à l’huis d’un soleil gris la bascule première des croisées inattendues ; Alphonse se raye de rouge dans une journée blême.




Quatre a noyé ses heures dans la contradiction des automatismes et Tabouret s’est appliqué à ne suivre aucun des chemins auquel il s’est fait coutumier ces derniers mois: hoir et chien à sa compagnie, capitale s’est vu fendue, grillagée de tracés où l’on flâne tout autant que l’on se dissout.
La nuit avait délavé la luisance des premiers émois, assis quelques questions, mais aucune des plus importantes n’avaient pu transpercer l’assourdissant chant du cœur aveuglé. Aux hasards des balades, l’esprit s’occupe, saute d’inconnus en inconnus ; ici, l’on découvre boutique nouvelle à la rutilante vitrine, là le fumet surprenant d’un viande parfumée d’épices, ou au détour d’une rue inondée de foule, le cri ravi d’Antoine devant une pléthore de jouets en bois alignés en devanture d’une échoppe aux portes grandes ouvertes.
Lorsque Vêpres sonnent, enfant et chien sont rentrés à l’auberge ; Lug est un pansement de choix, et dans les mains de l’enfant sage, le lévrier officie d’une présence joyeuse, occupant le vide comme nul autre n’aurait pu le faire. Hier, Antoine, lèvres bordées d’un sourire, s’est endormi en le laissant se glisser sous les draps, et ni Pernette, ni Alphonse n’ont eu le cœur de l’en chasser.

La taverne du Cheval Farceur est de ces lieux clos aux bruyantes compagnies dont un coup d’œil sitôt la porte passée a suffi à écrire les règles aux tempes ; ouvriers, débardeurs, et commis s’y retrouvent à la fin des labeurs. C’est une auberge de quartier, de celle où le voyageur ne fait pas halte, et les regards qui se portent sur sa silhouette inconnue finissent d’assoir l’impression qu’ici, si l’on veut passer bonne soirée, l’on se fait discret ou l’on offre à boire. La table choisie est l’une des plus reculée, coin offrant une vue panoramique de l’entrée jusqu’au comptoir et quand il saisit son verre de vin, la pellicule en tremble doucement à l’étude concentrée des jais.
Dextre, pressée autant que chavirée, frémit d’une impatience quand Senestre, sage, repose à la table, rôle inversé l’espace d’un instant, d’un dernier battement avant que la cruauté des hasards ne frappe jusqu’à l’aorte.

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Diego_casas
D'ordinaire, il arrivait en avance. Prudence apprise sur le bout des doigt depuis gamin, pour étudier les lieux et surtout, les trognes. Ne jamais être pris au dépourvu, maîtriser la situation, avoir un coup d'avance. Entre deux baffes, le cadet avait au moins appris ça. Mais les choses étaient bien différentes cette fois-ci. Il était bien arrivé en avance devant la façade étroite de la taverne, regardant l'enseigne s'agiter mollement à chaque ouverture de porte à l'ombre de son chapeau. Sauf que le poing serré dans sa poche, lui n'en avait pas passé le seuil. Ce rendez-vous risquait de lui coûter bien trop cher.

Et il le vit, l'ancien époux. Le complice aux allures nonchalantes, passer le seuil sans sembler marquer d'hésitation. Alors, il recula, prêt à déguerpir pour aller fourrer son nez ailleurs, se murger jusqu'à tomber après avoir troussé une putain bien grâce de la rue Tire-Vit. Et après, disparaître, plus au nord encore, peu importait où, mais fuir les mailles d'un filet qu'il tendait lui-même. Mais dans sa poche, cette foutue lettre le brûlait trop. S'il ne pouvait trouver d'apaisement à épier le mal qu'il avait distribué pour en absorber une miette, peut être qu'en accordant un petit réconfort, aussi maigre soit-il, parviendrait-il enfin à s'endormir.

Une fois de plus l'enseigne s'agita mollement alors qu'il passa le seuil du bousin. Si le nom lui avait arraché une ébauche de sourire, un amusement suffisant pour que cet établissement soit choisi plutôt qu'un autre, il déchanta vite devant la populace s'y agglutinant. Il n'aimait pas la foule, et ne l'aimerait sans doute jamais. Il ne faisait jamais bon être gitan sous le regard du bon peuple laborieux parisien. Sous le bord de son chapeau, le regard noir embrassa rapidement la salle bruyante sans s'attarder sur les reniflements contrariés que son entrée soulevait. Une vague reconnaissance alourdit sa respiration devant le judicieux choix de sa cible. Tête basse, il fendit la salle d'un pas décidé, il fallait bien ça pour ne pas fuir, et s'assit sans autre forme de procès. D'un bras levé, il commanda de la gnôle, nez baissé sur le verre de vin trônant sur la table crasseuse puis, avec une curieuse précaution retira son chapeau avant de relever la tête pour planter le noir de ses yeux dans ceux, aussi sombres, d'Alphonse.


Vous n'allez quand même pas boire cette piquette ?

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Alphonse_tabouret
La main a cessé de trembler et la pellicule polie du vin n’est plus alertée de rien. Lorsque la silhouette s’est décoiffée, les noirs se sont coagulés à un battement d’aorte qui ne vient plus, et l’instant d’une effroyable parenthèse mêle rêve et réalité au travers de traits impossibles à édulcorer.
Le chapeau est tenu à bout de doigts, ôté comme l’on révèle une identité, et si le cœur battait toujours, Alphonse à l’instant se demanderait pourquoi cet étrange compagnon se présente avec cette respectueuse distance.
Mais à l’instant, il n’est rien d’autre que vide, particule en suspension de tempêtes ferventes ; les oreilles se sont cintrées d’un bourdonnement strident, et chaque conversation bruissant pourtant d’octaves bruyantes s’est voilée de coton.
Alphonse n’a plus qu’un sens, le plus traitre de tous, et s’appuie dessus jusqu’à l’immersion.

Quand Diego parle, les jais pivotent en deux puits ensorcelés sur la ligne des lèvres et y abiment un monde de fascination où on ne l’entend pas ; la ligne est plus épaisse, la commissure plus appuyée et la mâchoire assèche d’un trait vif toute volupté trop marquée, mais Tabouret sait déjà que si elles venaient à s’étirer d’une gaieté, ce serait le même sourire qu’Axelle.
L‘arrondi d’une boucle dégrippée du couvre-chef oscille encore à la pommette et son reflet attise la curiosité du chat comme l’aurait fait une pelote de laine, l’envie naturelle autant que déplacée de plonger les doigts à la crinière pour en éprouver l’arôme. enrayant brutalement l’immobile contemplation d’une brusque névralgie.



Les rires d’Axelle.
La bouche d’Axelle.
Les larmes d’Axelle.
Les seins d’Axelle.
Les colères d’Axelle.
Les bras d’Axelle.
Les luttes d’Axelle.
Le parfum d’Axelle.
Les évidences d’Axelle.
Les cheveux d’Axelle.



Kaléidoscope hypnotique achève sa projection d’un crash, à la bobine, et le charme se rompt d’une vérité qui cisaille la trame , dissout jusqu’aux yeux noirs de la gitane posés sur lui quand les bruits en cacades explosent soudainement aux temps engourdies ; parenthèse se perce jusqu’à remplir le vide du trop-plein, et le fracas des voix brisant l’opercule arrache un frémissement à la nuque , amenant la voix à la modulation des questions incrédules :

Qui es-tu ?
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Diego_casas
Dévisagé. Scruté. Examiné.

Pour le cadet qui aimait à se prélasser dans l'ombre, l'exercice était gênant, à tel point qu'il se tendit sur sa chaise. Mais le pire, sans doute, était cette conscience amère de savoir qu'une autre était regardée à travers lui, une autre qu'il avait tuée. Et c'en était insupportable en cet instant où la maigre consolation de n'avoir pas tenu la lame braillait de toute son inconsistance. Il avait plus ou moins deviné que les choses se passeraient ainsi, sans pourtant avoir mesuré l'étendue infernale de son malaise. Il avait même, au creux de sa caboche défaite, élaboré des montagnes d'esbroufes et de dérobades pour noyer le poisson si Alphonse se montrait trop curieux. Mais toutes lui échappaient et le gitan courait après chacune d'elles sans parvenir à les rattraper.

Dans son dos, des éclats de voix montaient dans les aigus, sitôt suivis par de trop graves sans qu'il ne s'en soucie. Le danger était face à lui et nulle part ailleurs. S'arrachant au regard inquisiteur, sa senestre s'empara du verre pour s'en brûler la gorge d'un seul trait avant de se resservir dans la foulée. L'alcool lui monta à la tête et, curieusement, la remit à l'endroit. Un peu. Après tout, la culpabilité et l'accablement ne pouvaient-ils pas se parer des mêmes masques ? Cette pensée le rassura suffisamment pour son esprit enfin se remette en branle.

L'urgence était d'écarter cette attention trop pesante de son visage, avant que celui-ci ne se torde trop, et l'évidente issue pesait à dans sa poche. Alors il y glissa sa main et avec une étrange douceur, déposa la vélin sur la table, tache blanche irréelle sur les auréoles de crasse du bois noir. Être trait d'union entre la vie et la mort était aussi inconfortable qu'une chaise de Judas. Le temps s'étira avant que sa bouche ne daigne enfin s'ouvrir pour répondre d'une voix d'une octave trop grave.


Son frère.
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Alphonse_tabouret
Papier sorti de la poche est la fin d’une longue course ; le geste de la main, l’intention d’une retenue que l’on discerne dans son élan ont suffi capturé les noirs et le palais est envahi par le parfum terrible des promesses en gerbes acérées de questions.
Une impatience carnivore mâche les nerfs des doigts qui s’apposent au pli glissé vers lui, et à l’infinie lenteur des derniers instants, de ceux que l’on sait être l’"Avant" de quelque chose, épeires longilignes ramènent de quelques centimètres la lettre vers lui ; aux tempes, l’assourdissant tambour d’un cœur en combustion.

Son frère évidemment.
A la bulle, l’évidence, ce qu’il a su à l’instant même où le chapeau a épinglé les traits, mais qui fait rouler au ciel des gravats d’ombres opaques ; vérité s’assoit fièrement de deux mots et déblaye d’un sourire doux, l’amidon rigide des lèvres d'Alphonse.


Tu lui ressembles.

Banalité empêtrée d’émotions et d’une familiarité incongrue fend les lèvres d’un verdict qui a du tomber bien des fois, le regard obstinément braqué sur ce courrier inespéré aux lisières déjà débordées par des cohortes de possibilités ; le visage de Diégo lui incendie la rétine et les mots bouillonnent d’encre à l’intimité d’une pliure.
Missive brule la pulpe de ses doigts qui pourtant font résolument leurs nids aux vertiges des insolubles dilemmes, et raison se scinde à d’épiques antipodes : Que contient ce dernier ricochet ? Condamne-t-il ou panse-t-il ? Là, à seulement un geste de main, la teinte d’une fin de monde.
Là, les derniers mots d’Axelle.

Leur dispute est restée à la confidence des raretés ; il l’a livrée par deux fois, jamais à haute voix, animal dévoré de regrets, de colère, incapable de dire à ces regards compatissants portés sur lui qu’il n’est qu’un imposteur, qu’à l’heure de sa mort, Axelle ne l’aimait plus.
"Caprice de vivant". C’est ainsi que plus tard, à la faveur des passés éloignés qui permettent la vue d’ensemble, il choisira de définir ce malaise imperméable qui a suivi la mort de la gitane ; l’on ne rature pas l’amour d’une simple lettre, mais pour l’heure, à la complaisance de ses affres, Alphonse n’entend que la leçon prodiguée par de plus noires âmes que lui : L’on cesse d’aimer du jour au lendemain, certains en ont déjà fait une impeccable démonstration.


Comment t’appelles-tu ?

Tabouret retarde lecture d'une dernière curiosité quand tout à sa chair supplie de se repaitre; que tombe le nom du messager que l’on sache le nom de celui qui gracie, ou assassine.

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Diego_casas
Le noir de ses yeux restait accroché à ce petit bout de papier. Saleté de petit bout de papier. D'abord assassin, quelle ironie, de l'avoir lacéré de quelques mots. Les mots les plus simples que l'on puissent sans doute graver sur un coin de feuille, mais bien plus flagrants de la vie brisée que les eaux saumâtres de la Seine. Puis, l'encre avait pris le visage inespéré d'un possible simulacre de rédemption, malgré la plus élémentaire prudence mise à sac. Et maintenant, cette tache blanche sur la table, le cadet l'imaginait libératrice d'un regard trop pesant. Imbécile. Comment le fantôme de sa sœur hantant quelques lignes, aurait-il pu lui tendre une main secourable ?

Sa gorge le brûlait d'être encore brûlée d'alcool, fixant cette main opiniâtre qui refusait de se plier à son stratagème. De le laisser tranquille. De déplier la lettre, d'y perdre ses yeux, et d'enfin partir, même sans un mot tant que l’étau confus qui écrasait ses tripes pouvait relâcher son amoureuse et sournoise étreinte. D'une déferlante subite et imprévue, il détesta cet homme face à lui. Cet homme dont il connaissait beaucoup sans rien connaître, qui refusait de le laisser disparaître dans le nid salvateur de l'ombre. Et il le détesta encore plus quand, relevant la tête, il le vit sourire avec une douceur implacable. Pourquoi ne pouvait-il pas lui cracher à la gueule ? Pourquoi cette familière bienveillance qui n'appelait, finalement, que la sienne retour ?

Ne me souris pas Tabouret. Ne me souris pas. Prends cette lettre et laisse-moi partir.


Moi aussi j'la vois quand je m'regarde. Alors je m'regarde plus.

Aveu de tout, aveu de rien. Un second verre fut vidé aussi prestement que le premier l'avait été et sa bouche s’apprêtait à égrainer son prénom quand sa chaise fut balayée d'un coup rude. Il resta un instant étourdi sur le sol poisseux avant de bondir sur ses pieds, aussitôt rattrapé un poing aviné dérapant à sa pommette. Le coup ne semblait pas lui être destiné alors que des cris fusaient des quatre coins de la salle, chacun encourageant son favori entre les deux hommes qui s’agrippaient par le col de leurs chemises débraillées en projetant leurs poings maladroits vers la figure de l'autre.

Une chose était certaine, le cadet avait trop subi pour accepter encore d'être frapper, et encore moins par un gadjo. Mais surtout, la diversion était trop belle.

La dextre gitane s'accrocha à une chemise, peu regardante de son propriétaire, forçant le retournement, avant que la paume de sa senestre tendue en étoile ne vienne s'écraser sur la face rouge et grasse d'un ouvrier médusé d'avoir à présent deux adversaires.

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Alphonse_tabouret
Moi aussi j'la vois quand je m'regarde. Alors je m'regarde plus.

Paroles de coupable se diluent dans l’air bruyant qui les entoure sans alerter la pupille ronde d’un animal aveuglé et dont le seul intérêt est roi ; cette étrange culpabilité qui trouve enfin écho à la sienne s’émeut jusqu’à la négation.



    Tu as perdu l’odorat, Monstre.
    Déception, abandon, trahison. Tu connais le poids de chacun de tes regrets, jusqu’au gramme
    A quoi doit-il les siens, lui?
    Que sens-tu à ce regard qui refuse le tien ? Quelle fragrance habille ces doigts nerveux, cette gorge qui appelle l’alcool comme l’air que l’on respire ?
    Dois-je vraiment te le dire ?
    Celui-ci, Alphonse, est coupable comme toi.


Comme moi.


    Tu ne m’écoutes pas.



Elle me manque.



Lorsque la chaise tombe, elle entraine avec elle la silhouette gitane d’une masse inattendue et brise la bulle jusqu’à en dissoudre les fragments aux pupilles écornées ; rien n’existe que la table chancelante, le pli qui échappe à ses doigts, feuille fendant la gravité vers un sol que menacent les verres accompagnant sa chute. C’est un instant en négatif, de ceux qui exposent jusqu’à l’altération et à l’instant, à ce vin qui déborde déjà d’un filet rond, d’un irrépressible absolu, il faut que ce papier reste blanc.
Mais il ne le reste pas.
Une botte boueuse vient d’en estampiller un coin, une main de saisir son épaule pour l’écarter de la scène où se tient Diego, et cela suffit à assoir l’instinct au trône des raisons.
Exutoire des colères démultipliées a choisi ses teintes, et passe au chas de son aiguille, le pâle des violences empourprées, de celles que le besoin contraint à l’expiation pour les mauvaises raisons.
Le coude s’habille d’un angle et recule d’un geste sec en même temps que pivote le buste, s’écrasant à la joue bavarde d’un gringalet forçant le passage, posant césure forcée au jet d’insultes écumant sa bouche et décrochant la main à son épaule d’une surprise.
Taverne s’est animée d’une houle soudaine et le bruit des pieds de chaises sur le parquet inégal du tripot résonne de ces promesses bruyantes ; dans quelques instants, l’on ne saura plus qui cogne sur qui, et si l’on l’a su, l’on ne saura plus pourquoi. Pli souillé est ramassé, rangé à la poche d’un geste contrarié et lorsque Diego l’interpelle de son prénom, que les yeux noirs se croisent d’un éclat, il sait qu’à son dos se profile l’ombre d’une manne revancharde.

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Diego_casas
Le premier coup avait suffisamment sonné le grassouillet pour dégager un passage vers la porte et filer. Honteux stratagème pour échapper, non vraiment à la bagarre qui enflait dans le tripot comme une vilaine gangrène, mais à Alphonse et à cette bienveillance qui l'écorchait plus que les coups. D'un pas rapide, il gagna le seuil du bouge mais, main sur la poignée, porté par une inopportune conscience, se retourna. Là où le calme semblait régner quelques minutes auparavant, les empoignades se multipliaient, alors que les bouches avinées se tordaient d'insultes et de jurons. Mais de cela, la cadet s'en fichait comme d'une guigne. Malgré lui, son regard restait accroché au dos du flamand, dans lequel planait l'ombre querelleuse de trois gus de toute évidence prêts à frapper tout ce qui bougeait.

La main gitane se serra avec force sur la poignée, blanchissant les articulations.


Et merde....


Et s'en décrocha pour rebrousser le chemin avec agilité.

Alphonse !


Alerte était donnée, alors même que le cadet s'engouffrait de toutes les façons possibles dans le gueule du loup. Imbécile. Et un furtif et amer instant, il regretta de ne pas être comme l’aîné et le paternel.

Le regard noir glissa sur les silhouettes lui tournant le dos en menaçant celui Alphonse. Et ce fut le bras de celui du milieu qu'il saisit brutalement, le tirant vers l'arrière avant de le remonter brusquement. Le craquement sinistre ne se fit pas attendre et, dédaigneux de l'homme gémissant au sol empoignant son épaule démise, le cadet, d'une dernière enjambée, s'accouda à son impensable comparse à l'oreille duquel il murmura dans un souffle rapide.


Si on dégage à droite, on pourra s'barrer.


Et passant sa main dans son dos, il en délogea son couteau, dessinant un sourire fourbe à sa bouche en jouant à le lancer habilement d'une main à l'autre. Tout ce qu'il ne fallait pas faire si l'on voulait frapper pour tuer. Mais dans le crâne manouche, l'espoir gonflait que l’esbroufe suffise pour les hommes face à eux prennent peur et s'écartent.
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Alphonse_tabouret
Sembra che tu abbia ancora paura di sporcarti *, lui avait fait remarquer Leone lors d'une de leur premières passes d’arme, moquerie étonnamment pertinente qui lui était restée comme une première leçon.
Créature de sang-froid aux passions phlyctènes , Tabouret n’avait jamais offert que peu de prise aux possibles empoignades, flegmatique, distant, et rarement piqué comme on l’entend de quelqu’un que l’on a insulté ; l’orgueil et la fierté étaient chez Alphonse de curieuses maladies dont les percées étaient aussi hasardeuses que brutales. Florence ne lui avait pas appris à les afficher au même palmarès que ceux de ses congénères et si l’on pouvait toujours autant vendre sa mère à tous les bordels de France sans lui en arracher la moindre émotion, indéniablement, il n’avait plus peur de se salir.

Quand l’épaule craque sinistrement, verre renversé se saisit au ballon, reliquat de vin s’imbibant d’un pétale carmin sur la manche de la chemise blanche, et lancé sans fioriture vers le trio de tête ; qu’importe que projectile touche ou pas, l’objet en lui-même rayerait le temps d’une hésitation suffisante. La détente sèche redresse le corps d’une tension nerveuse, lame gitane entre lui et la rangée spartiate, et la main qui s’appuie à l’épaule brune donnant l’impulsion du recul, l’attire dans son sillage d’un mot bref :


Viens.

L‘esbroufe métallique suffit, la diversion frôlant l’un des cranes aussi : La taverne s’est ouverte d’un chemin que le temps décompte d’une, peut-être deux secondes ; l’on voit la sortie et l’on peut la rejoindre de quelques coups de coude que l'on donne, de quelques mains qui repoussent sans sommation sur d'autres plus avinés.
Devant eux, un instant, la route s’obstrue brusquement d’un siège et d’une bouteille qui valsent aux airs et qu’Alphonse esquive successivement de l’un de ces surprenants pas de danse, matador d’un instant touché par une instinctive grâce, et quand les regards noirs se croisent à l’aube de cet étonnant exploit, c’est écarquillés de la performance, l’un comme l’autre.
La poignée se saisit et la porte s’ouvre sur une ruelle silencieuse délivrant les deux silhouettes encore vives et le fatras de la rixe qui se clôt en même temps que se rabat le panneau de bois d’un geste sec ; il perdure quelques instants de silence avant que des bris de verre ne retentissent, suivis d’une exclamation générale ramenant le mouvement à l’inertie stupéfaite.
Adrénaline aux veines dispense ses dernières morsures, jambes garçonnes reculant sans même s’en rendre compte, et il s’inscrit une dizaine de mètres aux pavés avant qu’Alphonse ne tourne la tête vers son accidentel compagnon, pupilles encore grisées de sa tauromachie mobilière.


Tu as vu ?!

Éclat de rire spontané fend la gorge d’une excitation mâle, amicale, décuplée d’en avoir réchappé indemne, avant de répéter en le sollicitant d'une main au bras :

Oh Dieu, tu as vu comme j’ai évité cette putain de chaise ? Et son épaule, tu lui as littéralement démis l’épaule !...




*On dirait que tu as toujours peur de te salir
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Diego_casas
Les rixes de comptoir, le gitan les connaissait par cœur. S'il n'en était pas particulièrement friand – quoique - le nombre de pugilats qu'il avait à son actif ne se comptait plus. C'était dans ces seuls moments qu'il avait pu partager une certaine complicité avec l'aîné. Petites parenthèses suspendues où les deux frères, souvent amochés, soit, mais amochant bien plus, s'éclaboussaient de connivence, partageant rires d'imbéciles victorieux en s'attrapant par la nuque à pleine paume et, front contre front, les identiques profils se moquaient allégrement de ces gadjos trop ivres ou trop lourds et se congratulaient de la branlée infligée. Virilité exacerbée de deux taureaux en rut suivant aveuglement les pas de leur père.

Nul doute, si cette bagarre là avait été partagée avec Ricardo, le cadet aurait essuyé une belle raclée en s'échappant ainsi de la mêlée. Mais devant le rire s'offrant à ses oreilles encore sifflantes des braillements avinés et querelleurs il sourit, rayant de blanc sa trogne sombre, sans que ne déborde l'habituelle coulure ironique.


Cet homme-là, il l'avait vu souvent, de loin, sans jamais pourtant n'attraper le moindre éclat de rire, se forgeant de lui, à tort peut-être, l'image d'un homme égal, sans humeur, où tout semblait parfaitement contrôlé. Au point même où, hormis sa belle gueule, il en était venu plusieurs fois à se demander ce que sa sœur avait bien pu lui trouver. A présent, il commençait à comprendre.


S'éloignant encore par prudence du tripot, sourire toujours accroché aux lèvres et regard pétillant d'amusement, il hocha la tête avec vigueur.


J't'confirme, je me suis jamais fait la malle aussi facilement qu'avec toi. Nais tukê*. Où t'as donc appris à danser comme ça ?


Puis arrêtant leur déambulation tranquille, le cadet se tourna vers le flamand et, tête penchée, oubliant la cachette rassurante de son chapeau égaré, observa longuement le visage face à lui. Beau incontestablement, ainsi illuminé de cette lueur presque enfantine.


Diego. Je m'appelle Diego.



Enchanté de vous connaître j'espère que vous devinez mon nom...


*Merci à toi
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Alphonse_tabouret
Rire se tait sans pour autant le quitter ; sur le visage brun, rayonne une étincelle qui trouvera longtemps à se consumer aux yeux noirs du gitan. Là, de manière péremptoire, aux pupilles profondes d’un mensonge que chacun présente à l’autre, Alphonse fait son deuil.
Paris lui a pris Axelle, Paris lui rend son frère, et Chat, écrasé de ces chagrins consacrés de filamentaires grisailles, accepte même d’y croire.

Diego, répète Tabouret devant ce visage qui se dévoile, qui se modèle sous un air moins abrupt et estompe les traits sororaux auxquels il était si fondamental de se raccrocher au profit de nouveaux. Dextre se tend, appelant jumelle à faire chemin jusqu’à elle et rencontre se conclut d’une poignée de main. Dans la poche du manteau brulent quelques mots qui épinglent l’encre d’un tourbillon froissé ; l’on ne lira pas courrier maintenant, Axelle si attendue est un rendez cous que l'on repousse de quelques heures encore. Plus tard, la respiration d’Antoine en symphonie majeure accueillera le temps nécessaire à ce dernier trésor, à de silencieuses larmes pétrifiées de regrets, à cette immense tristesse qui ne faiblit pas au temps mais décline l’amère notion du définitif à ses conjugaisons .
Enchanté Diego.

Derrière eux, la porte du Cheval Farceur s’ouvre d’une volée bruyante et charrie une silhouette qui tombe aux pavés dans un épais rayon de lumière ; regards mâles y convolent d’attention quelques secondes avant de s’en détourner sans même y revenir.

Florence, répondit Tabouret en lançant le pas, mû par ces indescriptibles énergies qui amènent toutes choses s’éprenant de leurs courants à être belles, pivotant pour se présenter face au jeune homme tout en reculant.
Enfin, l’on m’a appris à danser La Carole, la Tarentelle ou le Saltarello bien avant, mais c’est là-bas que l’on m‘a le plus souvent jeté le mobilier au visage… confie-t-il au fil d’un sourire qui sous-entend l’anecdote sans avoir à la raconter.

Que Florence semble loin, et brusquement belle ; lui qui n’en tire qu’un savoir méticuleux lorsque l’on lui demande à quoi cela ressemble, qui décrit avec fascination chaque monument qu’il y a vu sans jamais s’appesantir sur les âmes qu’il y a croisé, pantin horloger aux mécaniques détériorées incapable de s’émouvoir suffisamment d’elles pour en avoir gardé un parfum personnalisé, redécouvre inexplicablement le gout d’un souvenir que l’on ignorait capable d’être heureux; les heures passées à la salle d'arme avec Matteo se frayaient passage aux tempes pour en devenir un.


Il a semblé opportun à mon Maitre de m’apprendre à me défendre, mais j’étais trop tardif pour être un bretteur convaincant… L’esquive par contre, a toujours été dans ma nature…
Noirs s’attardent sur ce visage qu’ils redécouvrent , s’abreuvent de ces lignes qui sont sans être, ressemblent de contradictions et s’attachent finalement aux pupilles pleines, sombres, puits sans fond vers lequel il avance sans se méfier du vertige.
Et toi, qui t’as appris ? Je n’avais jamais vu cela encore, saurais tu me montrer ?





    Qui es-tu ?
    Je ne te connais pas.
    Rends-nous Alphonse.

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Diego_casas
Il aurait dû partir. Il devrait partir. Filer à l'anglaise. Décamper. Déguerpir. Décaniller. Se paumer dans les méandre des ruelles et se gommer des dédales de la mémoire flamande. S'enfuir avant que les traits qui lui faisaient face ne s'ornent d'attachement, ou pire encore, d'amitié. Aussi malsaine soit-elle. Au creux des tempes brunes, la certitude était incontestable.

Si tu savais, Tabouret. Si tu savais, ce visage que tu t'entêtes à vouloir regarder, tu n'aurais qu'envie de le défigurer, indigne qu'il est.

Disparaître, s'effacer, avant qu'il ne soit trop tard. Le manouche le savait. S'il restait, un jour viendrait où devant ce visage-là, il ne pourrait qu'avouer sa laideur. Son mensonge. Sa duperie. Sa traîtrise. Et si lui, mériterait alors la sanction, Alphonse, lui, ne méritait pas la déception ni la griffure de s'être fait berner par des traits trop familiers pour ne pas vouloir s'y abandonner imprudemment.

Comment fait-on pour être aussi odieux ? Comment fait-on pour tuer, encore et encore ? Poignarder de nouveau ? En osant confier son regard aux prunelles sombres l'observant. En se faisant vomir soi-même. En restant, tout simplement.

Et il restait là. Le gitan. Planté dans une ruelle de la capitale. Là où il n'avait rien à faire, si ce n'était retourner le couteau dans la plaie. La sienne. Celle des autres. Il ne pouvait pas lutter. C'était comme un vers lui grignotant doucement la cervelle de tout bon sens. De toute clémence. Laissant penser pouvoir apaiser quand il n'était que coupable. Que tourmenteur. Qu'imposteur. Laissant croire au calme quand il ne déchaînerait que la tempête et arracherait les points de suture.

Il ne le voulait pas, mais pantin désarticulé dans une marre infecte de pénitence, il restait là, à sourire doucement à celui qui lui offrait sa main à serrer, en toute confiance. Confiance à peine offerte que déjà bafouée alors que cette main, il la serra sur un hochement de tête, jonglant de tons badins pour répondre.


J'ai jamais touché une épée. Et je ne sais pas danser. Du coup, le mobilier, j'l'ai souvent reçu la tronche. S’épancha-t-il amusé à l’anecdote de son vis-à-vis. Enfin, surtout des baffes, en fait. J'dois avoir une tête à claques. Ricana-t-il. Mais sans vouloir t'offenser, j'préfère être une tête à claques que de me prendre des tabourets sur la trogne, hein. Ouais, c'était facile, mais comment s'en priver?

Avec nonchalance, la marche reprit, juste baignée par la laitance de la lune.

Se battre, c'est un héritage de famille chez nous. On naît avec un couteau entre les dents. Et si on l'a pas à la naissance, on vous l’enfourne de force dans la bouche. Ça marche comme ça. C'est tout.

Si la voix gitane dissonait d'une pincée âcre de rancune, elle s'éclairait aussi des accents de surprise que le flamand n'ait pas su tout cela de la bouche même de la frangine.

Mais laissant là les ressentiments et la noirceur d'un nom, il poursuivit.
Ben oui, je peux te montrer, bien sûr. Les articulations, il n'y a rien de plus facile à disloquer, même pas besoin d'y mettre beaucoup de force. Suffit de connaître le bon mouvement et les points faibles du corps. Et toi, tu m'apprendrais à jouer le matador ? J'aimerai bien apprendre à esquiver, et sur un ton plus bas, presque pour lui-même, ajouta, pas seulement les coups...

Oui, pas de doute, la nature qu'Alphonse avouait avait bien été comprise, assimilée et mémorisée.
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Alphonse_tabouret
Il était des sujets qu’on avait tu, qu’on avait enfoui, raisonnables, sages, foulant du pied chaque serrure comme pour la fondre au sol ; familles monstrueuses les ayant accouchés lui, comme elle, n’avaient jamais valu que comme repères, fanions noircis de cendres noués aux hauteurs d’un bâton planté en frontières de terres désignées viciées. Ombres paternelles avaient toujours fait leur nid au-dessus de leurs fronts, silencieux vautours dont les becs curant les os propageaient le son lancinant des tissus que l‘on déchire : Casas avait emporté de son géniteur l’impulsivité des colères, et le regard épais de ceux qui ne se retourneront pas ; Alphonse avait gardé du sien le gel empirique des veines et le gout des éternelles solitudes. Enfants perdus, main dans la main, ils avaient cadré leurs passés de quelques mots, juste assez pour savoir, juste assez pour comprendre, et s’enfuir, ensembles, à repeindre le ciel aux couleurs d’une vie où les ombres ne valaient pas le soleil.
Peine perdue ; l’on ne fuyait pas les ombres : toujours le soleil finissait par vous les coller à la peau.


Montre-moi.

Soudaine, brutale, parfumée d’un éclat qui dessine le visage, un accent d’ébène à la rigueur de dorures mâles, la faim s’ouvre d’une béance, et Alphonse désire, désire tout; le soleil sur la peau, les boucles brunes à ses doigts, l’inénarrable parfum des douleurs à sa chair, la brutalité des corps … Diego…
Vouloir fait son chemin, galope d’un nerf à l’autre, envahit des tempes jusqu’à la chair et exhorte d’une course claire Réserve à s’écarter du bord de la route, souverain ; tangible n’existe plus, Tabouret lui préfère les coïncidentielles, l’extrême délice des humeurs hasardeuses, la beauté du Diable, et s’entiche d’une envie désertée depuis longtemps à son squelette. Il ne l’a pas remarqué avant, suspendu au divin d’une dernière rencontre, et s’en étonne presque à cette seconde où garçons se font face d’une première sérénité, mais Diégo est beau ; longtemps marchands de vices, perpétuel amateur d’art, il sait pourtant reconnaitre l’élégance des traits, la grâce d’une étincelle , la laideur de l’accroc, mais ce soir, Tabouret s’aveugle obstinément à une nouvelle fascination, à la litanie des premiers chants, diffus et persistants, des auto convictions : Il n’y a pas de danger à cette beauté-là, à ce tableau étrange qui rappelle et promet, à cette distance qui se grignote inexorablement et s’excite, de part et d’autre, d’une absurde imprudence


Et je te montrerai.

Pacte se propose d’une émotion, se tisse de futur aux bouches garnements ; demande a des airs de conciliabules au jardin d’enfants et les deux silhouettes longilignes, de loin, ont celles des intimes conspirateurs.

Cruelle leçon que celle qui s’écrit aux noirs attentifs d’un silence nouveau ; bris de tempêtes remuent à l’horizon, ensanglantent les tertres d’anciens dieux oubliés, jumellent le ciel, la terre et chaque chose y vivant d’un serment silencieux que l‘on ne saurait dire sans le dénaturer de ses plus insidieuses vérités, de ses espoirs les plus angéliques. Alphonse aux incitations vives d’un désir d’humain baisse la garde, offrant le flanc en même temps que le cœur aux violences des trahisons. ; un jour, ici même à l’aorte, Diégo s’enfoncera pieds et poings liés, bouche gigantesque aux cris perlés de crocs et saccagera tout, au souvenir du sourire qui a éclot ce soir, à cette main qui s’est tendue, à ce murmure qui ne regarde qu’eux.
Ce soir, addict, toxicomane, l’on se ment pour se faire du bien.


Je reviens à Paris d’ici quinzaine. Où puis je te trouver ?
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