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[RP] La ballade des Pottoks

Torchesac
Des quoi ?

A chaque fois que je parlais des Pottoks, je voyais tout le monde effrayé à l'idée d'avoir affaire à des monstres issus des basses fosses.

Et le fait de leur sourire en retour pour affirmer qu'ils n'avaient rien à craindre n'aidait pas beaucoup.

J'avais une gueule d'égorgeur amochée. Et mon mantel de l'Hospital, même de cadet, n'aidait pas en cette contrée.

Les gens ne nous aimaient pas. Et ceux qui auraient voulu être dans l'expectative craignaient trop le regard de leurs voisins pour nous approcher.

La frontière entre le camp et le reste de la cité était plus épaisse que ses murailles.

Les gens d'ici rasaient les ombres. Les uns gras. Les autres faméliques. Et de discours aucun.

Fraichement engagés, nous étions arrivés en fin de campagne, Jujoss et moi, assez tard pour n'avoir à participer à aucun combat.

La venue de notre caravane de Pottoks s'est faite sous les quolibets des gens d'armes, contents de rire après une longue campagne.

Ils peuvent rire pourtant, de leurs grands chevaux qui ont peur du feu et de la fureur des canons. Les pottoks restent placides, ont le pas sûr, sont endurants, et, à mon sens, bien plus intelligents que les chevaux. Je dois être à demi fou de préférer des animaux intelligents à d'autres, et à certains humains parfois, Dieu m'en pardonne.

Bref, donc, Jujoss et moi avions accompagné la troupe jusqu'à Angers finalement, où j'avais quelques semaines durant repris mes habitudes de terrassier : tous, du Grand Maître au moindre page, nous nous étions engouffrés sous terre dans les galeries angevines, mine de rien, pour y trouver ce qui ferait vivre l’État, à défaut de pouvoir faire vivre les gens d'ici.

Nous avions remonté de la pierre, du fer, et du bon or, en quantité. Le bailli semblait satisfait des réserves, et nous faisait régulièrement changer et renforcer les étançons, drainer les galeries, charrier les résidus, pierres viles et terres sans valeurs.

Nous étions tous sales à faire peur, ténébreux enténébrés, et ardents à l'ouvrage.

Pourtant, au dehors, les gens ne mangeaient ni or, ni fer, ni pierre, encore que j'en ai vu plus d'un sucer un cailloux en attendant une soupe d'herbe.

Les champs étaient en friche. Les moulins ne tournaient pas. Le bois même se faisait rare par ces froidures. Et sur les marchés, les gens achetaient à la sauvette un quignon de pain sec vendu pour le prix d'un festin, et s'en allaient le dévorer avant de se le voir dérober.

Nos propres réserves restaient maigres. Et nous partagions ce que nous avions, autant que possible. Mais qui voulait venir à la taverne tenue par nous, "ennemi" ? Ceux qui avaient trop faim pour s'en soucier encore. Mais sans un merci : les gens étaient redevenus sauvages.

Puis les ordres étaient venus de reformer les rangs : des bandes de gens hostiles convergeaient, d'autres se regroupaient.

En fait de reformer les rangs, cela avait commencé par un grand bain froid dans la Loire, et d'une lessive à l'eau froide aussi.

Puis les tours de garde et les patrouilles étaient venus. Nous avions ordre de tirer sur tout qui venait sans être annoncé, et autorisé.

Et, donc, nous tournions, de plus en plus loin. Je reprenais mes habitudes de fourrageur, à tirer des lapins et des faisans à la fronde, un lièvre parfois, un renard imprudent un jour, à récolter des champignons et des herbes que les gens d'ici n'avaient pas encore trouvés, et ramener tout cela au camp pour améliorer l'ordinaire. Bon, d'accord, le renard n'était pas vraiment une "amélioration", même avec beaucoup d'ail.

Nous tuions aussi, ces fameuses gens non annoncées qui tentaient de passer dans un sens ou l'autre.

Les annonces avaient été placardées. Ceux qui passaient devaient être des éclaireurs, des espions, même si certains avaient plus l'air de voyageurs égarés. Les échauffourées étaient aussi brutales que brèves, les tactiques efficaces et mortelles, et le résultat attendu : nous ne souffrions que d'épées ébréchées, alors que les "autres" se retrouvaient bien morts.

Et du coup, de terrassier, j'avais repris mes habitudes de fossoyeur.

Et les pottoks m'aidaient. Nous ramenions les morts à proximité du camp.

On laissait les pauvres gens d'ici les délester de ce qu'ils pensaient pouvoir user, rétamer, ou revendre.

Puis la Faculté passait, les carabins examinaient ceux qui leurs convenaient pour leurs études, puis nous les laissaient, invariablement.

Et il me revenait de creuser des tombes dans le sol pas encore gelé, où mettre en terre ces anonymes ennemis, ou malchanceux, et dire une prière pour que leur âme s'en aille où elle devait aller, vers Dieu et en Paix, si elle pouvait les y aider.

Il y en avait eu trois hier, et deux aujourd'hui, que je devais mettre en terre avant dimanche. Trois femmes. Un homme. Aussi nus que devant Dieu. Quatre tombes. Ce serait vite achevé : j'avais connu d'autres hécatombes ...
Cixi_apollonia
Les gens étaient redevenus sauvages.

Il ne croyait pas si bien dire. Angers était devenue une capitale cible, un nid où chacun se regardait avec suspicion, creusée par la faim, rendue agressive par le rationnement de ceux qui n'avaient pas la chance, comme elle, d'avoir un paquetage de marin tout juste garni. L'Amirale avait été bonne avec elle. Apollonia, quatorze ans, ne manquerait de rien.

Ce soir là, elle avait attendu Ganwyn en vain sur le port, retardant par son absence toute la flotte Royale, tendue comme les cordes de ses navires à l'idée de devoir s'en aller dans la nuit avant que les premières rixes éclatent, avant que les complots n'enfantent de leurs petits. La grogne était partout, derrière chaque bruit de pioche. Derrière chaque épée tirée au clair. La grogne était là, et le jeune mousse jouait une partie trop dangereuse. Si elle avait eu la chance du débutant en Poitou, la vie s'apprêtait à lui donner une bonne leçon. Une de plus, imprimée plus profond dans sa chair et à jamais.

Parmi les cadavres, en était un dont le coeur battait, mécanisme enrayé, encore faiblement. Un que la vie fuyante trahissait d'une maigre palpitation contre la jugulaire, visible à l'oeil posé dessus. Un que les mains de l'Amirale avait cherché, tremblantes, sans trouver autre chose que des empreintes sanglantes, imbibant les nervures du bois de la coque du navire. Dégagé comme le déchet gênant et attirant les mouettes, froide, gelée de la nuit, le corps tout juste nubile délaissé au charnier étendait ses plaies béantes au ciel, écaillé d'hémoglobine brune et sèche à certains endroits. Un sein plat et blanc, un ventre nervuré de bleus-verts éclatés et d'entailles, un pubis brun à la toison timide, qu'une saignée dangereusement proche de la Fémorale faisait oublier. Des hanches droites, un physique sec de garçon que les attributs dénudés trahissaient. Sur ce mannequin anonyme et désarticulé, les restes d'une tenue de marin à l'insigne du Lys. Paupières closes et bleuies, tempe éclatée. Os fracturés. Sur la joue fendue en deux , la béance de la chair que les mouches venaient dejà goûter, saccageant l'ovale parfait d'un visage qui aurait pu être prometteur.

Loin de son père, Wayllander de Leffe Miras, la jeune Hase avait échoué pour sa triste fin dans le charnier d'Angers. Attendant que la mort ne referme sa main sur elle.

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Torchesac
Trois morts hier, deux aujourd'hui ... et trois hommes et une seule femme !

Il en manquait un, ou une, oublié quelque part ! Ou les carabins me l'avaient subtilisé pour en examiner les coutures, les tissus et les organes ...

Quatre tombes déjà, ce serait bien. La pluie commençait à tomber, drue et froide. La terre serait meuble, facile à creuser et à ébouler.

Une tombe pour quatre serait bien ...

Et je jurai un bon coup de mon incurie : un mort dans la nature, ça faisait tache ! Certes, sous terre, ils se faisaient dévorer par les vers. Mais ils restaient bien en place, et Dieu savait les retrouver pour Son dessein.

Mais à l'air, ils devenaient des abreuvoirs à mouches. Et après les mouches, c'étaient les charognards qui dispersaient leurs os. A la fin, même Dieu ne devait rien retrouver. Alors, que dire de leur âme ...

J'achèverai donc vite la besogne de mettre en terre ces quatre là pour quérir mon "cinquième".

Des coups de pelle énergiques, rythmés par des chants de marins anglois, qui sonnaient bien sans que j'y comprenne rien ... et voilà une fosse pour quatre creusée prestement, assez profonde pour que les renards ne viennent pas y chaparder quelques restes. (*)

J'y versai les hommes les premiers, et la dame ensuite.

Les recouvrir fut plus facile que creuser. Une croix de bois bien plantée vint compléter mon oeuvre.

Puis je me dressai au bord de ce mausolée bien pauvre pour dire quelques mots à Dieu pour ces inconnus. J'étais trempé et sale, mais Dieu s'en foutait un peu, je pense, et eux aussi.


Dieu, et bien, voilà, je ne sais pas qui sont ces gens.

Nous les avons tués sur les routes et ... et bien, je ne sais rien de plus d'eux.

Je ne peux pas dire qui les aimaient, ni qui ils aimaient, ni si c'étaient des gens biens ou des salauds, ou quelque chose entre les deux sans doute, comme nous tous.

Mais, bon, voilà, ils sont là, et bien morts maintenant. Ils n'ont plus de choix à faire ici d'une vie moche ou bien : en les tuant, nous leur avons ôté toute nouvelle occasion pour cela.

Ils viennent près de Toi maintenant, pour s'entendre peser leur âme.

Alors ...


Mes pottoks renâclèrent sous la pluie !

Ils avaient trouvé quelque chose ... ou quelqu'un approchait.

Il commençait à faire vraiment sombre.

Je pris ma pelle et avançai vers eux ...

Ils étaient ombres en robe sombre à la lisière de la Nuit.

Ils avaient cherché nourritures tout le temps de mon ouvrage, tout aux alentours.

Qu'avaient-ils donc trouvé ?

... j'errai quelques temps au milieu d'eux, en faisant le moins de bruit possible, les laissant me pousser autant que je les sentais vers ce qui les taraudait ...

... pour arriver à buter sur du "mou" qui n'était pas de la glaise.

C'était de la chair.

Mon cinquième corps sans doute.

A me pencher pour le toucher à tâtons, une femme, ou un homme émasculé, poisseux de sang séché mêlé de glaise humide dans l'entrejambe.

La pluie tombait dru et vigoureusement, mille crépitements dans les flaques naissantes et sur le sol humide.

On n'y voyait plus goutte non plus.

Je passai ma pelle sur le dos, ... un des pottoks me le porterait un bout de chemin.

Je soulevai le corps sans peine.

C'était ... un très jeune homme ou une très jeune femme, salement arrangé.

Saloperie de guerre.

...

Soudain, le corps dans mes bras frémit !

Je le lâchai, surpris !

Puis brandis ma pelle pour achever ce mort qui ne reposait pas d'un coup vigoureux ...

... et retins mon coup, le souffle coupé.

J'allai quérir la lanterne sourde sur le dos d'un des pottoks. Une lumière dans la nuit se voyait de loin, mais qui voudrait sortir par ce temps maudit !

Je revins près du corps. C'était une femme, très jeune, portant les restes de tenue d'un matelot ... elle arborait la fleur de lys. C'était une des nôtres !

Je jurai, puis demandai à Dieu pardon, puis jurai à nouveau en dégainant ma dague, en maugréant que Dieu nous avait fait là une bien mauvaise farce !

La lame claire s'approcha de sa bouche ... la seule bonne raison d'avoir une dague à la lame jamais terne : si c'était un spasme de mort, il n'y laisserait aucune trace.

Si son âme y était encore, on y verrait son reflet ... ah, bougre de pluie qui trempe tout, et bougre d'imbécile de ne pas y avoir pensé !

J'essuyai la lame, pour nous couvrir, lanterne, visage de la morte et moi sous mon manteau ... et cette bouche d'exhaler un soupir d'âme qui se marqua à peine comme un nuage sur la lame claire.

Je laissai échapper un sanglot, pour vite laver comme je pouvais les blessures apparentes, et les bander avec des tapis de selle déchirés.

Puis d'emballer la gamine dans mon manteau de guerre et la soulever pour la porter au camp.


Tiens bon gamine !

...

Tiens bon !

...

Tu tiendras, je te le jure !

...

Tu tiendras, sinon, par ma Foi, je te tue pour de bon !


Les pottoks me suivaient, comme des ombres ...
Cixi_apollonia
La perception de ce qui l'environne? Le froid. Un froid glacial, vide, le néant. La douleur n'a pas sa place dans les limbes, inconsciente elle est, demeure, et le souffle chaud des Pottoks a glissé sur elle comme la brise froide du soir. Nuit, jour. Quelqu'un a chamboulé l'ordre des heures, l'ordre des priorités, si elle espérait grimper sur ce navire quelques heures auparavant, son corps lui dicte désormais une seule et unique lutte. Survivre.

Nimbée de mort, Apollonia se situe à l'exact endroit où le Léthé emporte les souvenirs; au bord d'un fleuve séduisant qui l'appelle à venir sonder ses profondeurs et à embrasser l'oubli, peut-être jusqu'à l'oubli d'elle même. De la vie, qui fuit doucement de ses veines. Portée à bout de bras, paquet poids mort que l'on emmène dieu sait où, et ni le souffle haletant de son porteur, ni ses mains calleuses, son pas lourd dans la tourbe humide ne la tirent de sa narcose. La lutte est inégale, pourtant, dans le noir abyssal où on l'a jetée avec fracas, la détermination scande la mutinerie. La résistance s'organise, Leffe est d'un tempérament fier, de fer, Leffe n'abandonnera jamais. Si la mort la veut, elle la vierge, la pieuse, elle la Hase, il faudra la saisir à deux mains. Mais demain est si loin... Celestina sa mère, si proche. Elle peut entendre sa voix. Sentir son odeur. Est-ce sa main qui la retient?

Le corps est désarticulé, pantelant, n'a rien de la raideur des cadavres, l'épaule est luxée. Sa main, brisée, tordue, recroquevillée sur elle même comme si ses doigts avaient voulu rentrer dans sa chair. Cette main ne sera plus bonne à rien. Son ventre a été disloqué de l'intérieur. Fracassé. Comme on battrait un sac de graines pour les concasser. Ce ventre ne sera plus bon à rien. Sur les coudes, la marque honteuse d'un eczéma nerveux qu'elle tente de cacher, toujours. Pudique Apollonia n'a pas besoin de parler pour révéler un tempérament. La tempe est éclatée de la veille, l'oeil averti aura deviné. Qu'elle n'est pas l'une des multiples blessures résultant de la boucherie dont on vient de la tirer.

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Torchesac
La lumière du camp ... puis les sentinelles.

Il y eut un bref échange de mots de passe, puis quelques paroles encourageantes.

Dans cette ville où tout ne semble qu'être misère, notre camp dressé sur les communaux reste ordonné, les tentes bien alignées, presque toutes identiques, les tendeurs placés à distance réglementaire, les armes en faisceaux et en râteliers où il faudrait les prendre, les latrines et les montures à l'extérieur.

Nous étions loin de ces camps où chacun se mettait comme il pouvait, les nobles plus au dessus, les autres en dessous, tous pêle-mêle, chacun chiant dans les rigoles proches des tentes des autres.

A l'extérieur aussi les cuisines, et un peu plus loin, avec sa propre fosse, la tente du barbier.

Il n'y avait aucun luxe. Tout était fonctionnel avant tout. La couleur la plus répandue était l'écru.

Et tout bien éclairé par des torchères sous cette pluie drue.

La gamine avait des airs de pantin désarticulé, meurtri, navré de partout. Je la portais en tentant de la garder la plus immobile possible. Pauvre fille ... pauvre fille ...

Je hurla à la cantonade


RAMEAU ! RAMEAU ! RAMÈNE-TOI !

ET VOUS AUTRES, ALLEZ QUÉRIR NOTRE SŒUR VICTOIRE !


Le toubib Rameau nous avait suivi de loin, à son rythme d'aveugle, pour arriver à Angers quelques temps après nous, un grand sourire sur le visage, mine de rien. Jujoss avait été étonnée, et moi, j'avais juste levé les yeux aux cieux pour accueillir ce compagnon.

Sa main restait sûre, son toucher et son ouïe sans pareille, mais il lui fallait des bons yeux pour le guider.

Et moi, je ne savais soigner que mes bêtes. Et j'aurais achevé une qui se trouvait en pareil état. Enfin, pas sûr. J'étais assez fou pour tenter de sauver pareillement mes bêtes aussi.

Notre sœur Victoire devait être la seule qui savait soigner les humains en notre camp. Elle était aussi notre Grand Maitre, ce qui n'avait pas trop d'importance ici, sauf sa disponibilité.

Quant aux autres ... tous les médicastres de la ville semblaient l'avoir fuie. Avec la misère, la maladie se répandait. Et nul n'y pouvait rien, sauf prier.

Je posai la gamine sur une des deux tables, puis entrepris de ranimer le brasero ... il ne faudrait pas qu'elle attrape la mort de ce froid et cette humidité.

Rallumer quelques torches pour voir un peu mieux fut mon second œuvre, même si le toubib n'en avait pas vraiment besoin.

Puis je revins à elle. Elle était toute couverte de boue et de sang ... et moi itou. Et je savais que ce serait la première chose que le toubib me demanderait.

Je me lavai donc les mains et les bras. Et je devrai y revenir, plus d'une fois.

Les détrousseurs avaient pris tout ce qui n'était pas déchiré. Elle ne portait plus qu'un reste d'une chemise de toile fourrée dans un reste de chausses, serrés par un bout noué en guise de ceinture.

Dénouer le bout d'abord, et voir apparaitre sur son ventre tout un paquet de lettres, nouées ensemble. Étrange pour un marin. Étrange marin au demeurant.

Je posai les lettres sur le côté, et entrepris de découper ce qu'il lui restait de vêture, pour lui ôter, le plus délicatement possible, morceau par morceau.


C'est pas beau à voir Gamine. Tiens bon ! Le toubib devrait arriver sous peu, et la Vieille si Dieu le veut, et nous aurons fort à faire pour te rafistoler.

Alors, tiens bon !
Cixi_apollonia
L'atmosphère change, le ciel se dés-obscurcit-t-il? Où sont-ce les reflets du styx occupés à tromper son attentif regard? Apollonia, assise au bord, trempe les pieds. Chatouillés par les frôlements aquatiques et évanescents de ceux qui y vivent à Jamais. L'on a ramené son corps dans la chaleur moite d'un abri momentané. Confort n'a plus de sens à qui demeure en désordre de l’intérieur. A table, repas pour se faire dévorer par d'innombrables cauchemards, restants d'images déchirées et confuses, Hase s'en fout. Elle a filé un coup de pied à une carpe trop entreprenante. Eclaboussé le calme de la vallée. Reculé sur la berge. Penché son visage au dessus de l'onde revenue lisse, nappe huileuse dont elle se méfie soudain. Main se pose à son visage, effrayée. Assymétrique à jamais. Créature origami. Leffe ne brillera plus de sa jeunesse immaculée, pardon les Leffe. Pardon. Trouvera sa ressource ailleurs peut-être.

Est-ce du sang sur les doigts qui découvrent les lacérations dermiques, de l'eau, de la poix? Les mains tremblent un peu, hésitantes à y poser les yeux. C'est de la sueur. A grosse gouttes, de la sueur à couler comme des fontaines. A remplir le lit du fleuve. Après les frissons synergiques, c'est la fièvre qui est venue se disputer avec la mort le corps démantibulé. Poitiers est là, de retour. C'est la guerre de deux forces déterminées, chacune à leur tour d'acier.

Gamine restera inerte. Combien de temps? Est-ce pour toujours? Est-ce à Jamais? A Jamais. A jamais. Chantent les créatures sub-contrites. Là, quelque part dans la tête trop secouée de l'adolescente, une main est saisie, et tordue en un bras de fer sans merci.


    Tanissa?


Fit l'écho dans le vide.

Tanissa était loin. Fechter aussi. Les Pottocks, eux, bienheureux de retrouver du fourrage sec. De quoi avait encore hérité Torchesac ce jour, tout éparpillé là, sous ses mains calleuses à qui l'on n'avait plus grand chose à conter? Une autre fille, une autre Owenra, un autre imprévu sur l'échelle approximative des victoires et des défaites, disqualifiée, passe-ton-tour joliette. Celle-là, aussi en passe de s'en aller. Lui filer entre les doigts. Se faire la belle sans être belle, se barrer pour la dernière fugue. Fichée au paradis. En cavale, sans carte et sans provisions. Sans regret. Libre comme elle voulait. Ah ça... Tu l'as voulue ta liberté Apollonia... Tu connais l'gout maintenant. Quoi? La liberté, une belle salope? Non, non Apollonia. Ta liberté a fait un flop.

Un imperceptible tressaillement. Langue de feu sous les tempes vient purifier la zone. D'ici quelques heures, ce serait de grands tremblements, de vilains affreux. Pour le second chapitre.

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Rameau
Le Toubib Rameau fit son entrée, guidé par la chaleur des braseros, poussé par les bêtes.

Il portait sa canne, et une grande outre de vin, une piquette aigre qui ferait parfaitement la besogne à laquelle il la destinait.

Les Pottoks étaient venus le chercher. Allez comprendre ces bêtes avec lesquelles Torchesac s'était accoquiné. Il aurait pu côtoyer les montures de Ganymède, et simplement leur demander de le porter.

A défaut d'avoir des mains, elles avaient des corps chauds qui complèteraient bien la chaleur du lieu.

Il salua son ami, l'air dépité, lui demandant quel passereau il avait trouvé cette fois.

Elle n'avait pas de nom. C'était une matelote, sans doute de la flotte réale. Elle parlait, une voix cassée répétant le nom de l'Amirale, signe qu'elle vivait, surtout, assez pour se souvenir de gens aimés, haïs, craints ...

Elle serait "Mouette" pour le temps de leur œuvre.

Le Toubib donna l'outre à Torchesac, pour lui enjoindre de cesser de la laver avec l'eau. Il y avait une forme de peste en ville, et il valait mieux s'en prémunir en tout.

Puis le Toubib s'installa à côté de la table, fixa la chaleur, et commença ce jeu auquel il avait tant et tant joué avec son brave ami.

Il posait des questions sèches, auxquelles il attendait des réponses précises et concises.

Les mots s'échangèrent plutôt que des phrases, rapides, colorés.

Touche après touche, il dessinèrent la Mouette, et son état, au fur et à mesure que Torchesac la lavait du sang et de la boue.

Touche après touche, trait après trait, comme autant de marques d'un peintre fou qui en dessinait le portrait.

Le Toubib insista, presque plus que de raison, avide de ce moment qui lui faisait revivre la lumière.

Puis il vint à se lever, se poster auprès d'elle, laisser Torchesac guider ses mains autant par le geste que par la parole, découvrir la Mouette dans tous ses états.

Puis les gestes devinrent plus fréquents, manipulations douces auxquelles sont corps meurtri réagissait en frissons douloureux.

Tu aurais dû l'achever quand tu le pouvais, mon ami. Tu sais achever. Tu fais cela si bien. Et cette fois, tu n'y as pas pensé quand tu aurais encore pu. Que vas-tu donc nous faire faire ...

Et cette Mouette qui s'accroche encore à quelques fils de vie improbables dans une tempête de souffrances qu'elle ne doit même plus ressentir tant elles sont ... partout.

Le Toubib sorti alors ses instruments, et passa chaque lame, chaque pince et chaque aiguille à la flamme avant de les poser sur un tissus propre, blanc, pour autant qu'on lui avait dit.

La Mouette volerait à nouveau, ou mourrait.

Les questions revinrent, l'une après l'autre. Le Toubib Rameau utilisa Torchesac, pour ses mains fortes, pour son regard, pour ses doigts ... il n'avait pas été que sapeur et fossoyeur, Dieu merci, mais berger, charpentier, et marin ...

Les gestes gouvernés par la parole. Parfois le Toubib en venait lui-même aux mains, palpait, suturait, remettait en place. Le plus souvent Torchesac tâtonnait, exécutait, rectifiait, recousait ...

Les plaies furent ainsi refermées, les os remis en place et maintenus, la Mouette perdait ses airs de poupée désarticulée.

Des gardes avaient alimenté de brasero. Et les Pottoks étaient toujours là, prodiguant la chaleur animale, presque humaine.

A la fin de tout, elle murmura encore le nom de l'Amirale.

Il y avait eu un jour. Il y avait eu une nuit.

C'était le crépuscule, à nouveau.


Et maintenant, il ne reste plus qu'à prier ton Dieu, mon ami, qu'Il veuille que la Mouette reste parmi nous, ou Le rejoigne, et t'en veuille d'avoir tant fait pour la retenir loin de Lui.
Torchesac
Il y eut une nuit.

Il y eut un jour.

Je savais à peine comment je m'appelais encore.

La tête me tournait.

Je tentai de tripatouiller le paquet de lettres de la gamine ... la Mouette, comme le Toubib l'avait baptisée.

Un paquet de matelote. Elles étaient emballées dans trois couches de papier passé à la cire, noués dans des cordelettes.

Dedans, des feuilles pliés, couverts d'écritures, ma vue se brouillait. Ce serait pour plus tard.

La Mouette respirait. Elle était couchée dans sur une paillasse propre, entourée de deux pottoks, emmaillotée comme un nouveau né là où elle n'était pas bandée, et couverte de mon manteau, bien plus chaud qu'une couverture.

Il ne manquait plus que des mages pour venir lui rendre hommage. Bon, le Toubib et moi faisions de bien piètres parents pour l'occasion.

Elle était coriace la Mouette. Elle mettrait un certain temps avant de courir à nouveau dans les gréements. Mais elle tenait le bon bout.

Le toubib s'était assoupi. Et ... je n'en pouvais plus non plus.

J'avais froid.

Ces lettres.

Ma vue le brouillait.

Le froid.

Je frissonnais comme si j'avais pris un bain glacé.

Le brasero chauffait pourtant.

...

La tête me tournait ...

...

La nausée me prit avant que je puisse me lever.

Tout partit dans mon morion.

Pensée incongrue, il ne servirait plus de marmite avant un certain temps.

...

Et vint la Nuit et ses ténèbres ...
Cixi_apollonia
    Il y eut des nuits. Il y eut des jours. Jusqu'à la percée claire d'un oeil sous une paupière.


La chaleur des bêtes était salvatrice, à cela près que les admirables et massives créatures venaient parfois courber l'encolure pour effleurer du museau aux incroyables naseaux les crins méconnus. Etranges et fins filins de marin. Des crins autrement plus fins que les leurs, une tignasse de fille, raide et curieusement tentante... Un retroussement de babines, un frémissement aux poils tactiles et à la douceur incongrue, en moins de temps qu'il ne fallait pour tuer leur ennui, les Pottocks avaient tranché de leurs dents plates ce fourrage improvisé pour le mastiquer avec curiosité. Adieu ultimes restes de féminité. Si la Hase-Mouette n'avait pas eu fente en témoin, elle n'aurait été aux yeux du monde qu'un pauvre mousse asexué. Un petit mec court-circuité. Jardin secret férocement élagué. Désossé dans le ressac.

    Il y eut des nuits. Il y eut des jours. Jusqu'à l'apparition d'une prunelle couleur de mer.


Tortue restée sur le sable, voyage avorté. Fleuve avait été délaissé pour explorer d'autres contrées. La fièvre l'avait jetée dans les crevasses, mais jour après jour au temps qui passe, aux soins à quatre mains d'espoir, Leffe Miras avait repris forme humaine. Remodelée, redressée de la carcasse, le réveil était plus difficile qu'on ne l'aurait imaginé. Avec la conscience s'éveillait la douleur. Une douleur diffuse, irradiant les fibres, les vaisseaux, les os sur le terrain vague de son corps malingre. Une douleur muette, secouant la moelle sans un hoquet; une coque de noix brisée ne criait pas. Geignait en dedans seulement. Cantilène aux monstres cannibales. Auto-morsure. Bouche suppliante censurée. Comme une centreizième cigarette sans dormir. Il ne fallait plus jamais fermer les yeux: images y agressaient sa torpeur en rafales.

Matelot benjamin matte l'eau , et puis plus rien.
Piétinant dans la boue les dernières fleurs de l'attente.
Arrivée des soldats. Pavé à la place du cerveau.
Machinerie intérieure disloquée au marteau.
Cheval écorché qui l'appelle d'une stèle vide.
Un vieil écho jouant de la viole insipide.
Course comme un marin hagard, décapité.
Bras frileux tendus aux bras d'un autre dieu.
Sacrifiée sur l'autel enfumé de leur fibre nerveuse.
Solitude ne sera jamais plus une maladie honteuse.
Et puis cet ange qui gueule 'viens chez moi',
Invite à faire danser l'aiguille d'une jauge dangereuse.
Hase, brave. Qu'est-ce que ça fait d'payer l'addition?

    Il y eut des nuits. Il y eut des jours. Jusqu'à dévoiler ce regard qui n'accrochait rien.


Rien que celui d'un inconnu du lendemain.

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Tanissa
[Quelque temps avant... Angers ]

Assise devant un pichet de bière la Corsaire fixait la fille. Elle s'était présentée comme un soldat d'expérience dans son courrier, anxieuse d'atteindre la marine et avide de connaissance.
Quatorze ans et l'expérience ne vont pas souvent avec.

Elle ne s'attendait donc rien d'extraordinaire, mais quand même pas le sac d'os qu'elle se trouvait devant. Peu plus d'une gamine, pas encore une femme.
Va savoir les raisons que l'avaient poussée demander d'être engagée dans la Royale.
A' bord on avait de tout. Qui cherchait simplement l'aventure, qui était en fuite des chaines d'une femme jalouse ou enceinte ou encore du bourreau. Qui arrivait avec des coffres pleins d'ors, déjà armateur d'une flotte, et qui pieds nus et les braies déchirés.

Tanissa ne leur posait jamais des question sur le passé, plus intéressée leur faire comprendre ce qu'aurait été pour eux le future.
Et sans demander rien, souvent, tard ou tôt chacun avait lui raconté son histoire. Elle les écoutait, sans jamais juger.

Qui sait de quoi était en fuite la frêle gamine que pas trop à son aise attendait une réponse. Si elle avait une famille qui la cherchait désespérément ou si elle n'était qu'un de plusieurs orphelins oubliés du reste du monde.


- Avant tout, faut faire ainsi que vous ne mourez pas de faim avant d'embarquer. En sortant passez du quartermaster, il vous donnera tout ce qu'il faut pour tenir jusqu'à la mission.

L'Amiral lui sourit. Et bien oui, affirmative, recrutée. Et de poser devant elle un'uniforme de la marine.

- Il faudrait l'adapter un peu mais avec quelques astuces ça vous ira comme un gant.

Ou presque.


[Quelques semaines après, Anjou, Campement du Lys]

- Elle repose maintenant.

Lui avait répondu le médecin du camp, avant de de disparaître parmi les grabats des autres blessés.

Tanissa s'approche, en silence. C'est ma faute. J'aurais du mieux veiller sur elle. Pâle, serrée dans les bandages que la couvraient presque partout Apollonia semblait encore plus jeune de ses quatorze ans.
Elle l'avait crue morte. Personne n'aurait pu laisser un tel sillage de sang et respirer encore. Mais pourtant... elle respirait.
Si d'une coté la savoir encore en vie l'avait soulevée, maintenant devant au faible corps martyrisé un noeud amer lui bloquait la gorge.

La mer ne pardonne la moindre erreur, vrai, mais avec cette fille avait déclenché toute sa brutalité, et encore avant qu'elle aurait pu en savourer le goût.

Sabre et chapeau à terre, elle aurait attendu de voir ce miracle nommé la "Mouette" se réveiller. Tout le reste, pour une fois, on pouvait l'oublier.

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Torchesac
J'étais parti malade comme un chien. Nous étions de corvée navets, et comme il n'y en avait quasi plus en ville, ou à prix d'or, nous étions allés en chercher en Chinon.

Le Toubib Rameau était resté auprès de la Mouette.

Et au retour, elle n'avait pas bougé de place.

J'avais laissé la maladie quelque part sur les routes, entre Chinon et Saumur. Le Toubib avait parlé d'un air plus salubre.

Angers puait la merde et la mort, encore.

J'avais repris la place de mes Frères aux chevets de la mouette.

Lui faire prendre un bouillon gras, qu'elle avalait comme une automate, en en laissant couler beaucoup. La laver, de partout, ses blessures pour remplacer les pansements et les emplâtres, son corps, sur laquelle elle se faisait.

Le Toubib disait que c'était bon signe, que son corps fonctionnait. Et moi, ingénu, je me disais qu'elle n'aimerait pas s'éveiller ainsi souillée. Mourir propre, un rêve ...

Elle tenait bon. Et c'était tout ce qui comptait, entre deux fièvres. Les cicatrices se faisaient, lentement.

J'avais ouvert son paquet de lettres, juste pour savoir un peu plus qui elle pouvait être. Elles avaient été préservées dans leur paquet serré et ciré.

Et le Toubib m'avait demandé de les lui lire, lui qui ne le pouvait plus. Nous avions ainsi pénétré ses intimités, moi pour la connaitre, et le Toubib pour tout savoir.

Qui était-elle ? Marin, certainement, nouvellement engagé. Pour le reste, Cixi, Apollonia, ou un autre nom ? J'étais perplexe, et le Toubib restait muet sur ses réflexions ... ce que je ne savais pas ... vieille habitude. Il semblait content pourtant.

Et elle demeura la Mouette.

Puis le Toubib me lâcha que l'amirale en personne était venue la voir, et qu'il valait mieux que tout soit aussi bien en ordre que sur un navire de la Réale.

Il ne restait presque rien à remettre en ordre, une poussière ici, un pli de couverture là. Mais ce fut fait. La Mouette pouvait passer l'inspection sans rougir.

... j'aurais bien aimé la voir rougir.

Cela viendrait.

Je taraudai le toubib pour mieux connaitre ses correspondants.

Il soupira, pour me lâcher à regret les lieux où ces gens étaient connus, Zoyah Aurel-Novotny, Princesse de Chevreuse et Wayllander de Leffe-Miras, Comte de Rubroëk, pair de France. Du beau linge. Et un certain Siegfried Fechter de Poméranie, lansquenet, chien de guerre probablement.

Je cherchai des plumes et du parchemin. Cela faisait ... une éternité que je n'avais écrit bien. Je devrai être court et sobre ... enfin, aucun style n'était bien pour ce que je devrai annoncer.




De Torchesac, Frère cadet de l'Ordre Royal des Hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem,

A l'attention de Zoyah Aurel-Novotny, Princesse de Chevreuse,

Altesse,

J'ai recueilli une jeune femme grièvement blessée, que nous nommons la Mouette, faute de savoir qui elle est.

Elle n'a, ce jour, pas encore repris connaissance.

Son état est stable, mais elle reste en équilibre à la frontière entre les deux mondes.

Elle demeure à Angers, aux bons soins de l'Ordre, et de moi en particulier.

Nous avons retrouvé dans ses effets des correspondances que vous avez adressées à une prénommée Cixi Apollonia.

Nous vous saurions gré de bien vouloir nous aider à identifier la Mouette, afin de pouvoir prévenir ses proches de son état.

Respectueusement,

Torchesac
Frère cadet de l'Ordre Royal des Hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem

Fait et signé à Angers, le 25 décembre 1466




De Torchesac, Frère cadet de l'Ordre Royal des Hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem,

A l'attention de Wayllander de Leffe-Miras, Comte de Rubroëk,

Votre Grandeur,

J'ai recueilli une jeune femme grièvement blessée, que nous nommons la Mouette, faute de savoir qui elle est.

Elle n'a, ce jour, pas encore repris connaissance.

Son état est stable, mais elle reste en équilibre à la frontière entre les deux mondes.

Elle demeure à Angers aux bons soins de l'Ordre, et de moi en particulier.

Nous avons retrouvé dans ses effets des correspondances que vous avez adressées à une prénommée Cixi-Apollonia.

Nous vous saurions gré de bien vouloir nous aider à identifier la Mouette, afin de pouvoir prévenir ses proches de son état.

Respectueusement,

Torchesac
Frère cadet de l'Ordre Royal des Hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem

Fait et signé à Angers, le 25 décembre 1466




De Torchesac, Frère cadet de l'Ordre Royal des Hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem,

A l'attention de Siegfried Fechter de Poméranie,

Messire,

J'ai recueilli une jeune femme grièvement blessée, que nous nommons la Mouette, faute de savoir qui elle est.

Elle n'a, ce jour, pas encore repris connaissance.

Son état est stable, mais elle reste en équilibre à la frontière entre les deux mondes.

Elle demeure à Angers aux bons soins de l'Ordre, et de moi en particulier.

Nous avons retrouvé dans ses effets des correspondances que vous avez adressées à une prénommée Apollonia.

Nous vous saurions gré de bien vouloir nous aider à identifier la Mouette, afin de pouvoir prévenir ses proches de son état.

Respectueusement,

Torchesac
Frère cadet de l'Ordre Royal des Hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem

Fait et signé à Angers, le 25 décembre 1466


Et voilà, ... il ne restait plus qu'à espérer qu'une de ces lettres au moins germe.
Cixi_apollonia
Dans la découpe mal définie des jours et des nuits, des regards qui suivent les gestes sans que les gestes ne suivent le regard, Apollonia était redevenue enfant.

Une enfant de quinze ans,
dans un corps de quinze ans,
dotée d'un esprit de quinze ans,
une motricité de quelques mois.

Un lépidoptère revenu à son état initial. Cocon. Réagissant aux stimulis sans plus. Point d'émotions. Point de réactions. C'était bien triste à dire, Leffe Miras venait de gagner un an de plus dans un campement où personne ne pariait guère la voir repartir sur pieds. Deux billes claires suivant chaque geste et chaque personne approchant sa zone intime, qui s'étendait à peu près d'elle même au pied de son lit, cicatrices qui tiraillent, plaies refermées, fièvres bannie, corps en berne, esprit en sursis. Escarres au bout du couloir.

Peut être que la vie aurait pu s'écouler ainsi. Qu'aurait-on fait d'elle à la fin de la campagne Angevine, si personne ne l'avait réclamée? Expédiée dans un mouroir à fous et à trépanés ratés, végétatifs et inutiles que l'on oubliait de nourrir parfois sans protestations. Peut être. Tanissa était passée. C'était le vieux qui le lui avait dit. Celui-ci comme l'autre, elle avait fini à force par les identifier. En secret, lorsqu'ils se retrouvaient seuls et que le grouillot n'était pas dans les parages, le vieux se laissait aller à la confidence. Bien avisé qu'elle ne s'épancherait pas de lui rétorquer son point de vue. Ainsi la mouette avait fini par accrocher quelque chose du regard, deux silhouettes, mais avait aussi fini par comprendre ce qui se passait autour d'elle, autour d'eux. Combler la grande défragmentation de toutes ces données de plus en plus audibles, lisibles, distinctes. Rassembler les souvenirs. Evaluer un traumatisme. Le sien.

Peut être que la vie aurait pu s'écouler ainsi. Mais au détour d'une toilette plus désagréable qu'une autre, alors que la main lavait sans y réfléchir son ventre que le vieux lui avait avoué si navré mort, une réaction nouvelle éclot entre ses lèvres, d'un filet d'air aspiré, comme si tout son corps se crispait avec.


Sssss.....

Là. Voilà bien un désagréable moment. Douleur? Honte? Pudeur? Quoi ce fut, les bleus lancèrent des éclairs à la main qui venait d'ouvrir - qui sait pourquoi ? - une serrure de boite noire.

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Torchesac
Le temps passe, sans avoir vraiment de début et de fin.

J'avais cette chance de voir mon quotidien rythmé par les gardes.

Et le reste du temps devenait indistinct, tout occupé à faire des impossibles, œuvrant pour cette guérison improbable de la Mouette, avoir chaque instant qui reconduisait les espérances sans être un instant vraiment, mais un recommencement.

Les plis envoyés étaient partis comme autant de bouteilles à l'Océan.

Il restait l'Amirale. Le Toubib m'assurait qu'elle reviendrait, aussi surement que la marée, qu'il suffisait d'attendre. Sans doute pourrait-elle nous dire qui elle est, compléter ainsi les rôles de la Réale.

Les Pottoks revenaient offrir leurs chaleurs, humant notre Mouette à grands souffles de nasaux, ballet étrange d'ombres équines autour de notre survivante de chaque instant, léchant fugacement son corps avec tendresse, caresse labiale ou plaisir gustatif de ses parfums d'herbes et de simples.

Un navire était venu, portant quelques oranges d'Espagne.

J'avais pu en prendre une, parfumée puissamment, porteuse des souvenirs de ma campagne catalane ... d'autres blessures, d'autres temps.

Son écorce céda en quelques craquements, exhalant ses arômes juste sous le nez de la Mouette.

J'en pressai le jus sucré au dessus de ses lèvres, laissant chaque goute de cette ambroisie venir en sa bouche, et la laisser avaler ce qu'elle pouvait, et couler le reste.

Goute à goute, senteur après senteur.

Et lui parler de ces souvenirs perdus, d'autrefois, d'autres gens, d'une voix douce et grave.

Attirer son âme des tréfonds par les sens ...

Tenter ainsi de remonter notre naufragée à la conscience ...

Apaiser les maux par les mots et le sens ... quête ultime de l'homme d'armes, vaine le plus souvent ... mais les lames trouvent une armure, toujours, et les mots touchent l'âme.

Et la voir se crisper à ses douleurs, tendre ses cicatrices, fléchir ses traits ...

Tu ne seras sans doute plus jamais jolie, la Mouette, mais sans doute pourras-tu être belle et vivante !

Tiens bon !

Pour revenir aux cataplasmes, au camphre, à ces massages et ces attentions qui devaient soulager son corps ...

Dieu devait bien rire de mes efforts. Ou juste me regarder faire. Il restait silencieux comme toujours. Je Lui souris comme un marin au milieu de la tempête, pour poursuivre mon œuvre ...


Et encore ... et encore ... et encore.


...

C'est le Toubib Rameau qui me renvoya à ma couche et à ma compagne.

...

Ma nuit vint juste avant l'aube.
Cixi_apollonia
Encore.

Dit-elle un matin.

Encore avait-elle dit. Comme le premier mot d'un enfançon, chevrotant, mais sûr de lui, faisant pivoter les oreilles curieuses des Pottocks. Dans le fond de sa couche, les jambes avaient frémit, les orteils gourds aussi, et bouche se tendait à l'outre qui lui était offerte. La Soif, intense, la soif la poussait hors de l'épais mutisme dans lequel le réveil l'avait enlisée. Lentement, Hase-Mouette avait recouvré l'esprit et les sens, le sens des mots aussi. Où la vie se contemple tout est submergé, mais d'un matin à un autre, sous les couronnes d’oubli; voilà revenue la combativité. Les vertiges au cœur des métamorphoses sont enrobés d'une peau de conscience, seyante, quelque chose qui ravive on ne sait pas bien comment l'étincelle.

Torchesac a frictionné à deux mains ces jambes grêles, comme on frictionne le petit inerte qui vient au monde. Il l'a fait, alors, il y a bien cru un peu. Il n'y a pas de hasards.
Tous les mots dits sans y penser ont germé à l'oreille éveillée, et la bouche taiseuse à bâtit des remparts qu'un seul geste a désagrégé. Apollonia... N'est-ce pas cynique? Toi qui fuis le contact, c'est le contact qui t'a ramenée. Encore un homme, un autre qui n'est pas Rubroek, encore un homme qui t'aura ragaillardie.

Les mains compagnonnes, vieilles et tordues du Vieux, dures et calleuses du grouillot, ont réchauffé dans l'inconscient d'une enveloppe de chair les sentiments à la dérive. Ce matin, le ventre gronde. C'est incroyable. La bouche a soif. Et l'effort le plus quotidien ravive le vague souvenir des songes. Alors c'est peu. C'est un ordre qui n'en est pas un. Une supplique déguisée de fierté. Ou peut être un sursaut verbal archaique visant à assouvir l'instinct le plus primaire. Ce n'est qu'un mot, de ces mots coincés dans un enfer, comme le bruit de roues usées de lignes mortes. Mais elle l'a dit. Et comme si cela ne suffisait pas, elle a rehaussé son menton comme on fait un doigt à la mort.

Encore, maintenant.

Muscles voyants, squelette intime, fondus aux jours de l'inertie coagulée ont roulé sous la peau et ses entailles soignées. Et la vapeur des sentiments a gonflé le poitrail et la côte creuse sur le cœur réglé comme un cercueil . Il y eut quelque chose. Une mutinerie, une rébellion avançant d'une distance de plus la victoire de ses barricades, empiétant sur le territoire du néant. Un long sanglot. Et deux yeux clairs crevant la terre, harponnant de leur détermination Torchesac et ses intentions. Quelque chose venait de changer de sens, toisant la mort à reculons. Multipliant ses désirs de lumière pour en comprendre la raison .


Revenu de quelque part le vœu de vivre avait un corps, qui creusait depuis tant de nuits lourdes et caressait les ombres, comme une main dans le poil épais des Pottocks.
Pour dissoudre la boue et fondre les glaçons, Leffe avait posé ses mirettes bleues ou vertes sur le paquet de lettres éventrées, comme un œil qui voit clair.

Avec la force d'un passé très loin, très pur, le courant furtif du sang dans la gorge et les lèvres, Apollonia creva sa bulle ce matin là d'un Encore à filer des frissons.


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Torchesac
Encore

C'était un mot. Une expectoration douloureuse.

Une exultation.

La Mouette semblait aussi ébahie que nous.

Je lui souris, heureux de la voir revenir, content qu'elle ait gagnée la partie que nous jouions Dieu et moi ... un de ces sourires qui étirait mes cicatrices, me rendant hideux, qui effrayait les enfants qui ne me connaissaient pas, et même ceux qui me connaissaient un peu.

"Encore". Quel beau mot.

Elle lança un regard vif, acéré, sur tout ce qui l'entourait.

Et il lui en couta.


Doucement la Mouette !

Bon retour parmi les vivants !

Je suis Torchesac. Voici le Toubib Rameau. Et voici mes Pottoks. Ce sont eux qui t'ont trouvée. Et c'est nous qui avons pris soin de toi.

Je suis frère cadet de l'Ordre de l'Hospital. Les Pottoks sont à moi. Et le Toubib est libre.

Tu es à Angers. Nous sommes le 27 décembre 1466, au matin. Il fait beau, et froid.


Et de capter son regard bleu vers le paquet de lettres que je n'avais pas encore reficelé.

Elles sont à toi.

Nous ignorions qui tu es, et t'avons nommée la Mouette jusqu'à ton retour.

Nous avons tenté de savoir qui tenait à toi et avait besoin de savoir.


Et de lancer un regard au Toubib. Il m'avait remonté les bretelles.

Puis revenir à elle et tenter d'accrocher son regard encore, m'assurer qu'elle était à toujours parmi nous.

Je lui donnai un peu de vin coupé de miel et d'eau. Elle but, quelques gorgées, montra des douleurs.


Tu es dans un sale état, gamine. Nous t'avons rafistolée du mieux que nous avons pu. Les médecins de la ville ont tous fui.

Le Toubib est aveugle ... la plaisanterie d'un noble qui n'avait pas apprécié sa manière de voir les choses. Mais il a encore toute sa tête, son toucher, son ouïe ... et il tient beaucoup mieux sa langue maintenant.

A deux, ... enfin, nous avons fait ce que nous avons pu, et tu as fait le reste. Au bout du compte, que tu sois là à nouveau est inespéré ... tu es coriace, la Mouette.

Tu vas avoir mal partout un certain temps encore.

Et tu n'es pas en état de voyager.


Respirer un peu, la laisser digérer ...

Plusieurs personnes ont demandé après toi, la Mouette.

L'Amirale est venue à ton chevet. Tu dois être inscrite aux rôles de la Réale. Elle était émue, pour le peu qu'elle en a laissé paraitre.

Nous avons reçu deux lettres aussi.

L'une du Comte de Rubroëk, qui n'a pas dit ton nom, mais qui affirme que tu es sous sa protection, et souhaite te reprendre sous ses ailes.

L'autre de la Princesse Zoyah, qui dit te connaitre sous le nom d'Apollonia, et qui nous renvoie au Comte de Rubroëk pour ta protection, en gros. Elle a décrit une jeune femme aux cheveux sombres, au teint pâle et aux yeux clairs.

Je te les laisserai lire quand tu voudras. Elles sont à côté de ton paquet de lettres.

J'y répondrai ce soir, avec un mot de toi si tu le souhaites. Tu ne pourras pas écrire seule avant un certain temps encore.


Sa moue me laissa une impression incertaine. Et j'en vins aux mauvaises nouvelles.

Nous avons reçu l'ordre de lever le camp, demain.

Tout le boucan que tu entends dehors est le démontage de tout ce qui était semi-permanent au camp.

Et tu ne peux pas encore voyager, pas dans cet état.


Le Toubib Rameau grogna.

Le Toubib n'a pas d'ordres, lui, et il restera avec toi. Et quelques Pottoks.

Je discute avec mes supérieurs pour savoir ce qu'il y a moyen de faire, pour rester encore un peu, ou pour vous laisser du matériel.

Nous n'allons pas t'abandonner.

Voilà, j'ai beaucoup parlé. Et, toi, tu vas avoir des questions ... et peut-être faim, et soif. Je t'écoute, la Mouette.


...

Les deux plis étaient décachetés au côté du paquet de lettres, qui avait été source de dispute entre le Toubib et moi.

Il savait ce qu'il en coutait de mécontenter un noble. Et il restait d'avis que nous aurions mieux fait de l'achever et que, vu la situation, il valait mieux qu'il reste plutôt qu'un nigaud comme moi.




À l'attention de Torchesac, frère cadet de l'Ordre Royal des Hospitaliers de Saint-Jean.
De Wayllander Louis-Ambroos de Leffe-Miras, Comte de Rubroëk,

Salutations à vous,

C'est avec un grand soulagement que je reçois votre missive.
La jeune fille en question est sous ma protection ; du moins, elle est censée l'être. Elle s'est malheureusement égarée durant les affrontements en Anjou, et j'ai bien cru qu'elle avait rejoint le Très-Haut.

Enfin, elle n'en est pas loin à en croire à vos mots : je prie intensément pour qu'elle s'en sorte.

Je vous suis extrêmement reconnaissant de l'avoir retrouvée, et vous exprime mes plus sincères remerciements, ainsi qu'à votre Grand Maître Victoire, que je connais assez bien. Elle pourra vous garantir la véracité de mes mots, ou du moins vous assurer de ma réputation.

Je vais tâcher de la reprendre sous mon aile dans les plus brefs délais, Faites moi savoir si elle reprend connaissance.

Qu'Aristote et Sainte-Illinda veillent sur vous.
W. de L-M.




Salutation & Paix,

Votre lettre porteuse d’une mauvaise nouvelle me trouve alors que je navigue au large du Portugal et je ne puis vous être que de peu de secours. S‘il s’agit de la jeune fille à laquelle je pense, il s’agit d’Apollonia. Elle doit avoir les cheveux sombres, le teint pâle, et les yeux clairs. Il n’est pas impossible qu’elle soit (ou était) accompagnée d’un ronçin noir. J’avais entendu dire que cette dernière avait eu maille à partir avec les armées cantonnées à Angers sans obtenir d’informations sur son état. J’en étais venue à penser qu’elle s’en était tirée qu’avec quelques bleus. Me voilà fort marrie de la savoir en si mauvaise posture. Comment cela est-il arrivé ?

A dire vrai, je ne suis pas de sa famille, je ne rien pour elle, je la connais à peine et je crois qu'elle n'aimerait pas savoir que vous m'avez écrit.

Adoncques, s’il s’agit bien de cette demoiselle, je vous prie de faire mander à son chevet le meilleur médecin de la région afin qu’il puisse la tirer de ce mauvais pas, non pas que je doute de vos bons soins, mais autant mettre toutes les chances de son côté. Mais surtout prévenez sa seigneurie Wayllander de Leffe qui sera plus à même de gérer la partie familiale et ... financière. Je vous joints quelques pièces pour le curé local afin que des prières soient faites en faveur de sa santé.

J'avoue que j'aimerai que vous me donnier quelques nouvelles.

Soyez mille fois remercié pour ce que vous faites pour elle.

SA Zoyah Aurel-Novotny
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