Afficher le menu
Information and comments (0)
<<   1, 2   >   >>

Info:
Unfortunately no additional information has been added for this RP.

[RP] Aux "Arbois"

Heloise_marie
    Montmirail vingt-et-un juillet mille quatre cent cinquante huit.


L'aube chatouille le ciel encore grisâtre de la nuit. Héloise est éveillée depuis des heures. Allongée dans l'humidité de l'herbe verte elle profite des derniers moments de quiétude avant de reprendre sa vie tourmentée et ses pérégrinations sans but quelconque autre que d'être en sa compagnie. Son cœur se pince à cette idée saugrenue qu'elle ne cesse de se repasser dans sa tête, sans en comprendre elle-même les intentions premières de ses décisions. Elle doute tous les jours. Lunatisme évident qui, sans cesse, la fait changer d'avis. Il ne suffit que d'un regard sur lui pour chambouler toutes les décisions qu'elle pensait avoir pris avec détermination. D'ailleurs, détermination semblait être un mot disparu de sa vie. Un coup elle se plaît à s'imaginer rester toute sa vie dans un bled aussi pourave que celui dans lequel ils ont terminés abîmés, un coup elle ne rêve que de voyages et aventures, quêtes et recherches diverses. Si sa quête avait été momentanément abandonnée, le fait de reprendre la route ravivait ses anciens souvenirs et démons. Machinalement, sa main vient chercher le collier apaisant qui entourait son cou depuis plus de dix années. Une fois encore, une douleur vive lui enserra la poitrine en constatant avec effroi qu'il n'y était plus.

Une semaine qu'il lui avait volé un morceau de sa vie et une semaine que la fierté Sparte qui l'habitait l'empêchait de lui réclamer son bien. Une semaine que, rêves et cauchemars plein la tête, elle avait trouvé refuge dans le monastère avec les enfants d'Elisabeth, elle, se protégeant de lui, eux, se protégeant de leur mère possédée du Malin. Une semaine qu'elle faisait du gardiennage entre deux prières, de la lecture entre deux confessions et des coloriages entre deux lectures des Très Saintes Écritures. Retrouver un peu la quiétude d'un lieu Saint avait eu au moins un résultat satisfaisant : relativité. Un soupir passe à travers ses lèvres entrouvertes tandis qu'un frisson acculait son corps et attaquait ses muscles endormis. Le soleil entamait sa course folle dans le ciel vide de tout nuage. Elle avait quitté le monastère après la prière du soir, laissant les enfants d'Elisabeth en compagnie des services monastiques en échange d'une modique somme. Avait croisé la cause de ses tourments et l'avait suivi dans ses propositions indécentes et décentes d'expertises. Puis s'était échappée pour retrouver une solitude qu'elle estimait mériter. Tandis que le soleil montait de plus en plus haut dans le ciel, son estomac gargouilla dans un bruit sourd qui notait la fin de la pause détente.

La journée s'en suivit donc naturellement par se sustenter sur la place du marché. Un sachet de cerises rouges qu'elle mâchonnait d'un air distrait en se promenant entre les étals, résistant à ajouter à ses bagages quelques tissus soyeux ou chatoyants, parfums exotiques ou brioches aux formes avantageuses. Désavantage de sa condition actuelle. Le faste de ses affaires laissait quelque peu à désirer et ses robes semblaient manquer plus le temps passait. Refusant de se laisser habiller avec les robes des pécores mainoises qu'elle dévisageait à présent, lorgnant avec envie sur leurs formes abondantes et leurs poitrines pleines. Peste soit du Maine. Héloise se détourne et ses pas, malgré elle, la dirigent vers le vieil hôpital à moitié retapé dans lequel ils ont trouvé refuge quelques semaines auparavant. Lieu de supplice autant que d'amour. Elle s'arrête devant, laissant tomber quelques noyaux sur le sol en se remémorant des souvenirs de soirées et journées. Dans la soirée ou la nuit, avant de partir pour ses vaines expéditions, elle écrirait à Elisabeth. En attendant, elle ne fait que pousser la porte de la chambre dans laquelle la Comtesse se trouve, yeux clos. Elle ne l'a plus vue depuis l'accident. Les couleurs semblaient avoir repris leurs droits sur son visage si pâle alors il y a quelques jours. Les poignets semblent toujours bandés, mais nulle trace de sang.


Elle est remise.
Héloise sursaute en entendant la voix du moine derrière qui vient se poser à ses côtés, observant la Courden avec elle.
Merci pour tous vos soins.
Vos prières ont aidé.
"Et mes dons ouais, pique-sous."
Je pars ce soir.
Et elle?
Elle reste.
Devons-nous faire venir un exorciste ?
P'tain vachement tentant tout de même.
Pourquoi pas.
Moment de silence alors qu'Héloise affiche un léger sourire.
Mais demain.
Bien.

Avec le même silence qu'à son arrivée, le moine disparaît, la laissant seule face à Elisabeth, endormie. Héloise reste debout à la regarder. Jugeant les traits de son visage. S'imaginant avec effroi qu'elle allait se réveiller pour lui hurler dessus comme une possédée qu'elle n'était pas. Mais il était amusant de l'imaginer devoir se défaire d'un exorciste. C'est sur cette idée qu'elle s'approche, se penche en avant pour poser un baiser sur le front chaud d'Elisabeth avant de quitter les lieux pour retrouver sa plume et ses courriers à écrire à droite à gauche. Si elle boudait certains noms, d'autres en revanche attendaient de ses nouvelles.


    Montmirail vingt-deux juillet mille quatre cent cinquante huit, dans la nuit noire et obscure, obscure et sombre.


Alors qu'Héloise s'en allait, suivant comme une ombre Nath quelques pas devant-elle, Elisabeth serait tout à la lecture de son courrier.

Citation:


Voilà cinq jours que je suis au monastère avec Rogier, Anatoline et Marianne. Cinq jours que je n'ai de tes nouvelles que par les quelques moines qui me racontent ta démence, ta dépendance à je ne sais quelle substance et leur crainte que ton esprit soit contaminé par le Malin. Moi, j'ai craint pour tes enfants. Je suis partie avec eux le quinze de ce mois de juillet alors-même que tu ne me donnais pas de suite à mon courrier, alors même que tu attentais à ta vie en ouvrant tes poignets devant les yeux de ton fils qui, sache-le, ne dors plus la nuit sans larmes et cauchemars. Rassure-toi cependant, mis à part ça, ils sont en bonne santé. Je suis restée avec eux cinq jours durant afin de les aider à s'habituer à la vie monastique et afin qu'ils puissent avoir une présence familiale auprès d'eux. Marianne lit de mieux en mieux le latin. Rogier connaît quelques chansons et récite les lettres dans l'ordre. Même s'il dort peu, il a gardé son énergie de futur chevalier dévoué. Anatoline dort beaucoup. La nourrice passe pour la nourrir et je m'occupe de ses sourires et de ses larmes lorsqu'il y en a. Je ne sais ce que fiche ton mari mais il est autant à blâmer que toi dans cette histoire. J'espère que tu te reprendras vite, mon amie, si tant est que je puisse encore t'appeler ainsi après toutes les affres que je t'ai fait subir. J'ai énormément prié pour toi, pour le salut de ta vie et de ton âme. Tous les jours. J'ai appelé le Très Haut pour qu'Il soit clément et juste. Te laisse la vie sauve et l'esprit clair. Je te pardonne tout, tout. Car tu es la seule qui puisse lire en mon cœur. Je crains cependant ne pas être à la hauteur de ce que tu as à me confier. Je crains ne pas être celle qu'il te faut. Ma vie est trop compliquée pour que je la mêle à la tienne. D'avoir retrouvé mon propre appel à l'aide dans les flots de ton sang me font penser que je suis néfaste pour toi en ces temps fragiles. Je m'en vais donc. Une nouvelle fois je te laisse. Une nouvelle fois je fuis. Je ne te fuis pas toi non. Je me fuis moi-même dans je ne sais quelle quête vaine de sens et d'objectifs. Mais au moins, j'ai une raison de me lever le matin. Une raison que toi, mère de trois enfants, tu devrais avoir également. Une raison. Un espoir. Même futile. Même inutile ou vaine. Un mince espoir qui empêche mon esprit de sombrer à nouveau dans l'inutile et le noir. Sois forte, mon amie. Trouve une raison en ton cœur et, lorsque tu seras prête, écris moi. Je viendrai.

Je te donnerai des mes nouvelles, souvent. Lorsque je suis heureuse. Lorsque je ne le suis pas. Des bêtes choix que je vais faire de ma vie ou au contraire, des importants. Tu pourras à ta guise me juger ou me conseiller. M'insulter, me blâmer ou m'encourager.

    Que le Très Haut te veille et te guide.
    Ton amie,
    Héloise.









Citation:
    Cher Comte d'la Satanée Pierre du Salon d'Lothilde la vilaine.


Va t'occuper de ta chère épouse.
Ou je te tue !
Ou,
Je pille et détruis tes châteaux.
Et donne tes caves à Debenja.
Écris des pamphlets désagréables sur toi et les répands en France ET en Empire.
Souille tes blasons de vin de Bourgogne.
Affiche ta vieille tronche partout dans les rues de Genève.
Tout ça dans un ordre incertain.

H.




_________________
Isaulde
22 juillet à Fécamp en Normandie, coquillages et crustacés

Une à l’endroit, une à l’envers…
J'avais cru comprendre après vôtre centième répétition.
Ne soyez pas insolente !

La joue fut mordue de l’intérieur pour retenir la seconde salve et permettre les fausses excuses.

Veuillez m’excuser. Mais…

Parce qu'avec Isolde, il y avait toujours un "mais". Les yeux bleus clairs fixés sur le tricot posé sur ses jambes. « Du tricot ! En plein été ! Par une chaleur éreintante. Es-tu folle ? Vieille bique ! Veux-tu ma mort toi aussi ? » Ses mains étaient aussi moites que celles d'un Homme venant d'apprendre sa condamnation à la potence. Qu’avait-elle en tête cette vieille folle ? Que feraient-elles en hiver près du feu ? Des sorbets ?

« … ne pourrions nous pas nous offrir le loisir d'aller prendre l'air marin plutôt ? Je ne sais pas, plonger nos pieds dans l'eau fraîche d'un ruisseau ? »

En attendant, l’unique source de ruissellement était sa peau. Isolde ne put s’empêcher de s’imaginer dessécher comme les figues que l'on exposait au soleil pour les conserver. La laine piquait ses mains comme l’idée que Mme Grillon devenait sénile piquait son cerveau depuis quelques temps déjà. Tôt ou tard, elle devrait en parler à sa tante bien aimée. Elle pourrait tout aussi bien s'en garder et faire ce qui lui chantait sans qu'on ne la chaperonnât. Mieux valait peser le pour et le contre avant de se prononcer. L'une comme l'autre avaient leurs pours et contres. Le moment parut idéal pour faire un test, un bref état des lieux de l'acuité mentale de la Gouvernante.

Ma Dame, j'ai soif. Auriez-vous l’amabilité de me faire porter un verre de cidre de pomme bien frais s’il-vous-plaît ? J'en ai fini avec le tricot également, pour le moment.

Dit-elle, tendant ce qui devait être une écharpe. Du moins en théorie. En réalité, elle avait perdu tellement de mailles en chemin que, le résultat était plus proche du filet de pèche et largement à la hauteur de son investissement à l'ouvrage. Comme pressenti, la vieille Grillon ne vit aucune objection à ce qu'on lui servit du cidre et se concentra d'avantage sur l’abandon de cette tâche qu'elle jugeait indispensable à l’épanouissement d'une jeune femme.

Sans doutes, mais moins en été. Nous reprendrons plus tard.

Assura-t-elle avec un sourire angélique.

Vous me trouverez en-dessous du châtaigner Ma Dame. Il me prend une folle envie de chasser du … grillon…

Bien entendu, il n'y eut jamais de châtaignier et, bien sûr, la dernière remarque n’était autre qu'une provocation directement destinée à son interlocutrice. Le plus triste étant que tout cela passa inaperçu. Alors ? Écrira ? N'écrira pas ? Elle décida que la question dépendrait de son humeur et du contenu de la lettre de sa tante qu'elle aimât par-dessus tout. Mais ne dit-on pas que : « qui aime bien châtie bien ? »

Isolde était bien loin de s'imaginer Le bourbier dans lequel sa tante ET sa mère étaient allées se fourrer ; que ce n’était peut-être pas le moment d'en ajouter et que le ciel de frustration et les foudres de la première risquaient de lui tomber dessus à la moindre incartade. En attendant, dans l’ignorance totale, de l'un comme de l'autre, elle décida d'aller tremper ses pieds innocents dans les turbulences vagues d'une mer d’été.
Elisaabeth.
        [ Montmirail, le vingt-deuxième jour de juillet 1468. ]


      Le matin.


Vous n’êtes quand même pas sérieux ?
C’est parfaitement sérieux, je vous prie de ne pas blasphémer.
Mais j’ai rien fait !

Enfin … une petite erreur, rien de plus.
« Petite » ?
N’avez-vous jamais été désespéré au point de commettre l’irréparable ?
Bien sûr que non. Notre Père Éternel est là pour nous guider. M’enfin !
Pour sûr oui. Vous avez parfaitement raison …
Acceptez. Vous en serez libérée, délivrée.
Pfff…
Vous ne recommencerez plus jamais.
Plaît-il ?
De toute manière, l’exorciste attend derrière la porte de votre chambre. Nous allons vous attacher.
QUOI ?
Oui oui. Pas de chichi.
Mais …
C’est décidé, on le fait !
Elle n’avait plus aucune possibilité de se désister, donc plus aucune possibilité de protester. L’exorcisme avait été très savamment suggéré par Héloïse mais elle n’en sut rien, personne ne lui avait dit. Ce fichu moine était venu « initialement » voir l’état de la Courden, avait bavardé sur deux trois choses fortement utiles, comme la paix, l’âme, etc. Puis, tout un coup et sans prévenir, la voilà devenue sujet à un exorcisme sans même crier gare. Les poignets délicatement attachés au petit lit baldaquin, ils gardaient encore les bandages de cette « erreur » commise peu de temps auparavant. Elle resta fatiguée, malgré les forces qu’elle a dû ingurgiter lorsqu’elle fut obligée de manger. Même ses pieds se retrouvèrent attachés. Roulant des yeux et bouillonnant de colère en son fort intérieur, elle se retrouva en chainse devant trois moines, et bientôt un quatrième : l’exorciste. Ce dernier eut même le toupet de demander les raisons de ces liens ; on lui répondit à voix basse que le sujet était possédé par une force maléfique qui l’avait poussé à attenter à sa vie.
Ohhh. Ne perdons pas de temps alors.
Pour sûr, pressons-nous pour voir un tel spectacle. Élisabeth était une fervente croyante. Aristotélicienne dès qu’elle fut en âge de comprendre, et surtout dès qu’on lui apprit les prières, il n’était même pas envisageable de se détourner du Très-Haut — même si ceci fut hélas arrivé à quelques reprises, avec à la clef une pénitence juste — mais surtout, il n’était pas question de fâcher le Tout-Puissant. Mais s’il y avait bien une chose qui lui avait toujours posé problème, c’était l’exorcisme. Jusqu’ici, les très peu d’exorcismes auxquels elle avait assistés, de près comme de loin, n’avaient jamais réellement fonctionné. Du moins à ses yeux. Elle savait qu’elle blasphémait en pensant que le Malin était beaucoup trop ... malin pour sortir du corps à l’aide de prières et de rituels de la sorte, mais en son fort intérieur, la seule manière de se débarrasser d’un démon était la mort, pour sûr. Peut-être changera-t-elle d’avis le jour où elle assistera à un — vrai — exorcisme qui marchera, véritablement. Mais pour l’instant, l’heure était d’essayer de se sortir de ce fichu pétrin dans lequel elle semblait s’être fichue seule — sans compter l’aide bien généreuse de son amie et suzeraine — et elle ne semblait pas prendre la bonne direction pour s’en tirer, bien au contraire. Elle demanda à ce que l’on prenne soin de ne pas torturer sa pauvre jambe droite, bien douloureuse depuis l’accident mainois.

La séance débuta sans précaution. Le prêtre exorciste passa un bout de son étole violette autour du cou d’Élisabeth. Elle laissa malencontreusement échapper un soupir exaspéré, ce qui poussa l’exorciste à dire que c’était le démon qui commençait les festivités. Elle se retint, du mieux qu’elle le put, à ne pas rouler des yeux comme elle avait tendance à le faire lorsque quelque chose la dépassait ou qu’elle était contrariée ou exaspérée. Des prières se firent entendre, tandis qu’un autre prêtre commença à asperger la Courden d’eau — bénite — comme il est préconisé de le faire lors d’un rituel exorciste. La main droite de l’exorciste se posa sur l’épaule droite de la soi-disante possédée. Elle plongea son regard avec insistance, priant au fond d’elle pour que, ce qui s’apparentait à une mascarade à ses yeux, prenne fin rapidement. Elle fit malheureusement tout le contraire ; le prêtre était persuadé que l’œil du Malin cherchait à le confronter. Les moines et le prêtre redoublèrent leurs prières pendant qu’Élisabeth continua d’être aspergée. À croire que cet exorcisme était sa punition divine. Il lui fallait trouver un moyen pour se débarrasser de ces moines sans réflexion, et le plus vite serait le mieux. Et soudain, la solution s’afficha très clairement dans sa tête : entrer dans leur jeu et feindre la réussite de son exorcisme. Alors, pendant que les moines priaient, elle commença à secouer tout son corps attaché, tournant sa tête dans tous les sens et priant surtout pour que sa crédibilité ne soit pas détruite en moins de deux, jetant plusieurs cris de dégénérée par-ci, par-là. Puis, se prenant au jeu, elle finit par regarder le prêtre avec un sourire qui se voulait démoniaque et lui dit : « 
Va t’faire cuire chez les Grecs, sodomite ! Baaahhh !! » Continuant de se secouer de toutes ses forces, quitte à se provoquer des douleurs dans sa pauvre jambe mais aussi dans ses poignets, elle finit par cesser ses mouvements d’un coup net, lâchant un dernier cri de conclusion puis ferma les yeux pendant plusieurs minutes. Pendant que les moines s’activaient autour d’elle, continuant les prières et parfois les stoppant pour observer une réaction, elle finit par les ouvrir et fronça les sourcils en demandant de manière la plus crédible qui soit : «  Mais que s’est-il passé, bon sang ? » Aux yeux des moines, l’exorcisme semblait avoir plutôt bien marché. Alors on s’affaira à expliquer à Élisabeth ce qu’il s’était passé. Elle feignait la surprise et pourtant, entendre le récit de ses actes passés lui fit un pincement au cœur. Si elle avait pris conscience de certaines choses, son addiction à la drogue était encore quelque chose qui lui faudrait travailler. Mais ce n’était pas l’heure d’y remédier.

      Dans la soirée.

Plus tôt dans la journée, elle était parvenue à récupérer ses enfants du monastère. Elle voulait partir le plus rapidement possible de Montmirail et c’est ce qu’elle fit. Mais avant d’envisager son départ, elle se rendit à l’église où il était temps de méditer et surtout de prier. Plus tard dans la soirée, elle donna les ordres pour que ses affaires soient fin prêtes, ainsi que ses enfants. Elle avait en face d’elle trois lettres : deux de deux amis différents, et une de sa filleule. Elle voulait y répondre, mais non contente d’être faible, elle n’en avait pour l’instant pas le courage. Elle se regarda dans le miroir entreposé sur la table, s’observa quelques instants, détourna son regard avant de se concentrer de nouveau sur son reflet … mais qu’est-ce que …? En quelques fractions de secondes, elle crut voir autre chose que son propre reflet dans le miroir. Aurait-elle des hallucinations ? Perdrait-elle la tête au point de … Se frottant les yeux, elle finit par se lever en s’aidant de sa canne, elle prit les lettres qu’elle rangea dans la poche de son jupon et partit rejoindre ses enfants. Elle avait beaucoup de choses à se faire pardonner, et espéra que son périple l’aiderait à réparer le mal qu’elle avait bien pu leur faire.

        [ Le Mans, le vingt-troisième jour de juillet 1468. ]


La première lettre à laquelle elle allait répondre était celle de sa filleule, priant pour que cette dernière se porte bien mieux qu’elle.

Spoiler:
Citation:

      Ma tante bien aimée,

    J’espère que vous vous portez bien en ces beaux jours d’été et que vous ne souffrez pas trop de la chaleur à votre âge. Pour ma part, je vous écris sous le soleil capricieux de Normandie, comme vous me l’aviez si gentiment suggéré. Les habitants y sont fort accueillants et aimables. Aujourd’hui je me rends au presbytère et je compte bien m'y rendre utile avec les plus démunis, peut-être même quelques blessés, en aidant Mère Laëlys On m'informa, un peu par hasard, ce matin que la Normandie, ainsi qu'une bonne partie du Royaume de France sont en guerre. Je ne sais pourquoi les adultes ont cette fâcheuse tendance à nous soustraire à certains événements sous prétexte que nous sommes des enfants. Je m'en trouve profondément agacée.

    Ce matin, en prêtant attention aux dires d'un crieur publique, j'entendis qu'un bon Monsieur avait égaré une vieille femme et qu'il espérait la retrouver dans une cave à Rouen. Cette affaire me chagrine et je prie pour qu'il la retrouve. Quoiqu’il en soit, je pense me trouver en lieu sûr et épargné dans ce petit village côtier.

    S'il vous plaît, ma tante, donnez moi de vos nouvelles, que je puisse vous savoir définitivement à l’abri du fer des ennemis de la couronne française. Comment se porte Mère ? Avez-vous de ses nouvelles ? Pensez-vous qu'elle sera prête bientôt à recevoir ma visite ?

      Puisse le Très Haut veiller sur vous tous en attendant nos retrouvailles, je prie pour vous.
        Isolde dS.


Citation:

Citation:


Citation:

      Ma douce enfant,

    Sache que j’ai bien reçu ton courrier envoyé ces derniers jours. Cette guerre, qui n’est pas la mienne, a eu raison de moi il y a plusieurs semaines et il m’était nécessaire de prendre soin de moi, ainsi que d’assurer une convalescence qui me permettrait de me remettre sur pied très rapidement. Chose faite, je suis prête à voyager.

    Sache également que je suis fière de tes actes aristotéliciens. Le Tout-Puissant te rendra grâce pour ce que tu fais. Ne t’occupe pas de cette guerre, pas plus des histoires d’adultes. Je regrette amèrement de t’avoir envoyé si proche de ces maudits bretons et vais tâcher de réparer cette erreur. Je te demanderai de commettre aucun acte qui pourrait te valoir des problèmes. Continue de profiter de l’air marin, j’envisage de venir te rendre visite incessamment sous peu, mais j’envisage également de t’extirper de ce duché pour t’éloigner de ce que tu ne devrais pas voir à ton âge. Tu es bien trop jeune pour être, à ton tour, une victime collatérale de cette guerre qui ne t’appartient pas non plus.

    Je n’ai rien compris à cette histoire de vieille femme perdue, mais je pense que tu peux adresser tes prières pour qu’elle soit encore saine et sauve. Sauf si elle a été, elle aussi, emportée par la Mort par ces bretons qui me fichent la chair de poulette.

    Je compte envoyer sous peu une lettre à Madame de Grillon. Préviens-la. Tu seras également prévenue de mes intentions.

    Je ne parlerai pas de ta mère cette fois-ci mais prochainement. Pour l’heure, je me dois de terminer les préparatifs du voyage que je m’apprête à faire.

      Qu’Il veille sur nous tous. Qu’Il veille sur toi en particulier.
      Avec toute mon affection.


Élisabeth

Citation:

Citation:

















La seconde lettre serait cette fois-ci pour celle qui comptait beaucoup à son cœur, quoi qu’elle puisse en penser à l’heure actuelle. Elle n’avait pas répondu à sa première lettre, trop occupée céder à la facilité et l’égoïsme de son acte. La seconde lettre était arrivée en même temps que ses enfants, et à présent, elle ne pouvait plus éviter de lui répondre.

Citation:

Citation:


Citation:

      Héloïse,


    Je crois que je te dois des remerciements. Je te remercie d’avoir pris soin de mes enfants lorsque j’étais au plus bas. Je te remercie de les avoir veillé lorsque je n’étais plus en mesure d’assumer mon rôle de mère. Je te remercie d’avoir oublié le dégoût que ma fille aînée t’inspire pour t’en occuper. Je crois surtout que je te dois beaucoup de choses. J’en prends conscience aujourd’hui-même, en écrivant cette lettre. Mais je me dois également de te présenter des excuses : je te demande pardon de t’avoir choisi comme confesseur au lieu de m’adresser à qui de droit. Je te demande pardon de ne pas avoir eu les épaules pour supporter l’une de mes plus grandes et grosses erreurs. Pardon de ne pas avoir eu la possibilité de te montrer que je reste ton amie, unies par un pacte et une promesse que je t’ai faits plusieurs années auparavant. Pardon de t’avoir infligé ce que je t’ai fait. Pardon pour beaucoup trop de choses que je ne peux énumérer dans cette lettre. Je n’avais pas la force de lire intégralement tes lettres. Les deux. Mais pourtant, je me dois de me ressaisir, pour mes enfants mais surtout pour ma famille. Notre famille. Et si j’ai encore beaucoup d’efforts à fournir pour revenir sur le droit chemin, j’en ai amassé suffisamment pour lire ce que tu m’as écrit. Ai-je le droit d’être contrariée ? Ai-je le droit d’être en colère ? Peu importe. Je sais juste que l’on se retrouvera, tôt ou tard, que l’on se tiendra de nouveau dans les bras de l’une et de l’autre. À se soutenir comme nous l’avons toujours fait, à s’entraider, à s’aimer également. Je n’ai pas eu la même force que toi pour surmonter l’épreuve que nous avons dû subir ensemble. Il faut croire que tu as ressorti cette force qui sommeille en toi pour être le pilier qui nous a maintenu en vie jusqu’ici. Et pour ceci aussi, je te dois des remerciements. Je me dois de guérir mon âme de toutes les peines et blessures qui m’ont envahi depuis bien trop longtemps. Je compte effectuer un voyage et me ressaisir en respirant l’air marin du nord. Je ne souhaite plus me souvenir de ce qui est devenue une honte pour moi. Je ne souhaite plus me souvenir de ce que nous avons enduré durant plusieurs semaines et qui est devenu une blessure béante pour mon âme. Puisse-t-Il me venir en aide pour panser ces plaies et m’aider à aller de l’avant. Je sais que j’aurais le soutien qu’il me faut. À commencer par celui de mon époux — même si tu ne cesses de le blâmer —, celui de mes enfants, celui de mes proches amis. De toi, mon amie. Ne me laisse plus sans nouvelle. Ne nous abandonnons plus comme il nous est arrivé de le faire. Reviens vite, je ne suis pas sûre de supporter ta perte. Et surtout, n’oublie pas que je t’aime aussi. De tout mon cœur.

      Je te fais la promesse de ne pas te laisser sans nouvelle. Que je sois triste ou heureuse. Quel que soit l’état de mon cœur et de mon âme au moment où je t’écrirais. Car s’il y a bien des personnes que je ne pourrais souffrir de perdre, sache que tu en fais grandement partie.

      Puisse-t-Il nous accorder Son pardon et veiller sur nous.


Élisabeth, ton amie.



PS : Que ce malotru de Nath soit maudit. Peste soit-il.
PS : Prends soin de toi.


Citation:

Citation:















_________________
Isaulde
Un messager vint déposer un message (logique vous me direz) en la belle matinée du 25 juillet, soit, le lendemain de son rêve. Le pli était cacheté ce qui ne fit qu'attiser un peu plus la curiosité de la jeune rousse. Vu l’humeur maussade, il tombait bien ! Il ne fallut pas longtemps, d’ailleurs, pour que le regard perçant ne reconnut la belette imprimée sur la cire. La belette, emblème de sa tante bien aimée. Il n'en fallut pas plus pour provoquer une crise d’hystérie joyeuse chez Isolde qui, dans son excitation arracha le manuscrit des mains de celui qui le gardait jusque là. Le sceau rompu dans la précipitation et, bientôt, les bleus parcouraient avec avidité son contenu. Et, s'ils brillèrent un tant soit peu d’enthousiasme en lisant les premiers mots, leur éclat se fit plus terne par leur défilement. C’était à rien n'y comprendre. De fait, elle dut la relire plusieurs fois pour en saisir un sens qui finalement lui échappa.

Vint alors le temps de l’interprétation logique, la sienne.
Si sa tante avait été mêlée au conflit armé et qu’elle en avait été victime C’était que : a) le conflit s’était étendu bien au-delà de la Bretagne, de la Normandie et du Maine ; b) que sa tante se trouvait dans l'un des trois Duchés et donc juste à côté ; c) je ne sais pas, elle avait poney ce jour là.
Si sa tante en avait pris plein la face et était convalescente depuis des semaines c’était que : a) Elle s’était fait rouler dessus par une armée et était salement amochée et donc en zone de guerre ; b) savoir le Royaume de France en guerre l'avait profondément atteinte et elle culpabilisait à mort de l'avoir envoyée si près du front au point de s'en rendre malade ; c) elle avait retrouvé oncle Krän -on en revenait à l'histoire du poney - qui, dans la joie de l'avoir retrouvée, l'avait démont…
Plausible.

On en venait ensuite aux infâmes sous-entendus sur sa prétendue jeunesse. Blablabla… Une éventuelle promesse, en demi teinte, quant au fait de venir l’extirper de cette situation malaisante, dans laquelle, pour rappel, elle l'avait mise elle-même. Bein voyons ! Pour finir, par le refus, catégorique de lui donner des nouvelles de sa mère.
Contrariée ? Si peu. À en juger par le jeune minois, au caractère Sparte femelle, la tempête grondait. Peste en soit d'elle !! Non, d’elleS ! Qu’avait-elle encore fait, Sa Grandeur de mère ? Que lui cachait-on ? La barbe à la fin ! Puisqu’il en était ainsi, elle décida qu'elle lui écrirait directement, sans passer par un quelconque intermédiaire. Aller chercher les informations à la source, quitte à tricher un peu , à se mettre dans la mouise jusqu’au cou, à se mettre sa tante bien aimée -quoique sur l’instant pas trop- à dos.

L’idée saugrenue qui pointa à cet instant, accompagnée d'un sourire diaboliquement divin, les saphirs fixés sur le cachet de cire, l'emplit de satisfaction. Mais, que faire d'autre lorsque coulait dans nos veines le sang des grands ? Lorsque l’ambition semblait avoir sauté une génération ? Lorsque la suivante semblait ne vouloir reculer devant rien poussée par la détermination? Isolde, releva le menton et s'installa pour écrire. En ce jour, puisqu'on l'y poussa. La première fut, en principe, destinée à sa tante.


Citation:

Ma chère tante,
Vous me voyez navrée et inquiète de vous savoir si affligée par la guerre. J’espère que votre rémission se fait sous de bons hospices et que vous ne souffrez plus que de raison. Quant à moi, je ne puis que m’interroger sur les raisons qui vous ont conduite à vous retrouver dans une situation aussi dangereuse. Je vous connais, de ce fait, j'en suis fort surprise. Subiriez-vous, contre votre gré, les affres des conséquences de l'une des idées farfelues de Sa Grandeur ma mère ? Je la sais, d’après la description faite par mon oncle Guillaume, aventureuse et irréfléchie impulsive.
Mais puisque vous refusez de m'en parler, je ne puis qu'imaginer. Voilà des années que je patiente, sagement, d’être rappelée à ses bons souvenirs et je commence à m'impatienter. Ne voyez dans ma remarque que le ressenti d'une enfant qui est en mal de retrouver une mère et une place, légitime, dans son cœur. Lui avez-vous parlé de moi ?
J’ai été ravie d'apprendre que nous nous retrouverons, peut-être, sous peu. Je ne vous cache pas que j'ai grande hâte de vous retrouver de m’entretenir avec vous et de vous serrer dans mes bras. Mais aussi, d’être éloignée de cette guerre qui n'est pas la nôtre, bien que je ne puisse m’empêcher de me sentir concernée. En attendant, je ferai preuve de la plus grande prudence soyez en assurée.

Que le Tout Puissant vos protège et vous guide,
Avec toute mon affection,
Isolde dS.


Puis dans la foulée, une seconde, destinée à sa mère. Le style "Elizabethien" fut savamment copié, de même qu'elle fit un effort sur l’écriture. Penchée sur le petit bureau, langue apparente et mordue pour plus de concentration. Une fois satisfaite, elle se concentra sur le sceau de la lettre reçue d’Élisabeth. Heureusement, celui-ci n’était pas trop abîmé ce qui lui permit, à la flamme d'une chandelle, de passer de longues minutes à tenter de le décoller sans trop de dégâts pour l’apposer sur le courrier. Après quelques brûlures de doigts, effacement d’empreintes digitales involontaires, le résultat obtenu ne fut pas vraiment à la hauteur de ses espérances, mais, il faisait illusion.

Citation:

Citation:


Citation:

      Héloïse-Marie, ma douce amie,

    Sache que je vais bien. Cette guerre, qui n’est pas la mienne, a eu raison de moi il y a plusieurs semaines et il m’était nécessaire de prendre soin de moi, ainsi que d’assurer une convalescence qui me permettrait de me remettre sur pied très rapidement. Chose faite, je suis prête à voyager.

    J’espère que tu es loin de cette guerre et que tu es à l’abri. Ne t’occupe pas de cette guerre. Je regrette amèrement de ne pas t'avoir à mes côtés et de ne pas savoir où tu es. Je te demanderai de ne commettre aucun acte qui pourrait te valoir des problèmes. Continue de profiter de l’air champêtre, j’envisage de venir te rendre visite incessamment sous peu mais, pour cela, il me faudrait savoir où tu es.

    Pour l’heure, je me dois de terminer les préparatifs du voyage que je m’apprête à faire.

      Qu’Il veille sur nous tous. Qu’Il veille sur toi en particulier.
      Avec toute mon affection.


Élisabeth
Citation:

Citation:













Le forfait -dont elle n’était pas peu fière - accomplit, un sourire satisfait sur le minois, elle se leva. Gamine, oui. Stupide et fragile, non. Puisqu'on lui refusa les informations qu'elle demanda, elle se débrouilla par elle-même. Après tout, qui le saurait ? Le subterfuge était parfait et elle n'y verrait que du feu, pour sûr. Bien que, faussaire fût un métier et que, faut pas se mentir, le résultat fut fort grossier. Non mais oui, rendons à l'usurpatrice débutante, ce qui est à l'usurpatrice de pacotille, hein!
Elle se leva, fit appeler un messager et lui demanda de faire suivre les lettres. Prenant bien garde, évidemment, à se tromper sur la destinataire de chacune. Mais elle ne l’apprendrait que plus tard. Et morte*ouille !
Elisaabeth.
        [ Le Mans, le vingt-sixième jour de juillet 1468. ]


Élisabeth s’était posée quelques jours au Mans. Il n’y avait que peu de distance entre Montmirail et Le Mans mais elle ne se sentait pas encore parfaitement d’attaque pour commencer le voyage qu’elle avait entrevue de faire. Et puis, il allait falloir qu’elle révèle un secret longuement garder à son époux et elle devait être en état de le faire. Mais ceci est une autre histoire. À l’heure actuelle, Élisabeth commença à préparer les affaires familiales pour débuter leur périple. Quelques jours auparavant, elle avait écrit une lettre à ce méprisable personnage qui entretenait une relation bien particulière avec son amie et suzeraine, mais elle était incapable d’apporter davantage de preuve si ce n’est ce qu’elle avait déjà pu voir lors de leurs quelques soirées passées en taverne. Dès leur première rencontre, il ne lui avait pas fait bonne impression et elle savait au fond d’elle qu’elle ne s’était pas trompée. Il lui fallait obtenir des preuves pour mettre Héloïse devant les méfaits de cet être, d’être capable de lui prouver qu’il était plus toxique qu’une source d’oxygène dans sa vie. Mais encore une fois, c’était quelque chose qu’elle n’était pas encore en mesure de fournir. Elle avait alors écrit une lettre à cet homme, lui faisant remarquer qu’elle s’était aperçue qu’il n’était qu’un vil manipulateur, qu’elle ne l’aimait pas, qu’il finirait par se lasser d’Héloïse un jour ou l’autre, trop faible visiblement pour rester à la tentation et ne pas succomber aux belles paroles d’un être de son espèce, et pour l’achever davantage, elle lui rappela que le monde de sa victime était largement séparé du sien par un fossé que jamais ils ne pourraient éviter. Elle n’avait pour l’heure obtenu comme réponse qu’un silence. Ceci l’amena d’abord à se demander si son courrier était bel et bien arrivé à destination. Puis, elle se dit que son courrier était forcément arrivé à bord port, alors elle en conclut — espérant peut-être se tromper ? — que la lettre l’avait suffisamment achevé pour qu’il ne trouve rien à redire, rien à contrattaquer. Dans le fond, il y avait une certaine déception car si elle avait vu quel genre de personne il était, elle espérait néanmoins qu’il aurait riposté quelque chose qui la mette davantage en colère. Soit. C’était quelque chose qu’elle aborderait plus tard. Ou plus jamais. Avant de se lancer sur les routes qui les attendaient, la Courden décida alors d’écrire une lettre à son amie, quelque peu contrariée que cette dernière n’ait pas envoyé de missive depuis son départ précipité de Montmirail. Attablée pour écrire, elle laissa son cœur s’exprimer, ainsi que la raison. Elle la signa, la plia et la scella.

Citation:

Citation:



Citation:

      Héloïse,


    Voilà à présent presqu’une semaine que tu es partie et que je n’ai reçu de toi qu’un silence pesant. Je pense que je devrais en avoir l’habitude mais soit. Je te promets que ce ne sont des reproches. Nous sommes toutes deux responsables lorsque nous nous éloignons de l’une et de l’autre, sans se donner de nouvelles. Je voudrais te faire part de mon inquiétude pour toi. Tu es partie, et nous n’avons pas eu l’occasion de nous dire adieu comme il se doit. Je pense qu’au fond de toi, tu m’en veux d’avoir commis cet acte qui est, je l’admets, déplorable et honteux. Je te demande pardon d’avoir subi les conséquences de cet égoïsme qui a eu quelques répercussions sur mes proches dont tu en fais partie.

    Je ne sais où tu es partie véritablement. Je sais simplement que celui qui t’accompagne n’est pas une personne fréquentable. Je sais qu’arriver à ce stade du courrier, tu seras en train de me maudire, de jurer tous les mots existants pour dire à quel point je suis sotte, que je n’y connais rien à l’amour. Bla-bla-bla. Sauf que la raison reviendra en toi et tu te rappelleras que j’ai aimé, et j’ai aussi eu le fruit de l’amour que je portais, d’abord à ton cousin, et aujourd’hui à Krän. Tu devrais en savoir quelque chose, même si le Malin semble avoir volé une partie de ta mémoire pour te jouer des tours.

    Nath n’est pas une personne bien et encore moins la personne qu’il te faut. Même si je t’écrivais qu’il n’est qu’un vil manipulateur — ce qui du reste est totalement vrai — et que tu es devenue sa marionnette avec une facilité sans nom, tu trouverais encore le moyen de prouver le contraire, quitte à ce que tes preuves soient falsifiées et éhontées. Je sais aussi qu’à ce niveau de lecture, tu n’auras aucune envie de poursuivre mais je te demande de le faire encore quelques instants, je te le demande bien bas. Je parviendrai un jour à te faire ouvrir les yeux.

    Ce sera une tache laborieuse, difficile et très longue mais je sais qu’elle aboutira un jour ou l’autre. Je le fais uniquement pour ton bien, comme tu t’es occupée de moi lorsque j’étais au plus mal. Comme le font toujours les véritables amis les uns envers les autres. Je sais que cela prendra du temps et que la douleur n’en sera que plus grande, mais je saurais apporter du baume à ton cœur meurtri. Comme j’ai toujours essayé de le faire. Je le ferai de mon mieux encore une fois.

    Comme je te l’ai annoncé récemment, je suis en train d’effectuer un voyage vers le nord de la France. Je vais aller m’y reposer et rencontrer de nouvelles personnes mais aussi revoir des connaissances. Je t’en prie, prends soin de toi.

      Qu’Il nous veille.

      Avec toute mon affection,


Élisabeth.


Citation:


Citation:




















Elle avait fait demander un coursier. Ce dernier arriva dans la chambre de la Palsgravine et elle lui remit la lettre, expliquant bien à qui la lettre devait être remise. Mais peu de temps après avoir congédié le premier coursier, un second arriva, très sûr de lui. Une lettre pour Élisabeth. Elle allait remercier le coursier quand elle reconnut le symbole sur le sceau. Le sien. Sa belette. Choquée, elle demanda son lieu de provenance : il eut à peine le temps d’ouvrir la bouche qu’elle lui demanda si quelqu'un était mort. Quel est le rapport ? Dans la tête élisabéthaine, si elle recevait son propre courrier, cela ne pouvait dire que le destinataire avait trépassé et que c’était un retour à l’envoyeur. Le coursier eut juste le temps de dire qu’il n’y avait personne de mort, du moins le supposait-il, qu’il fut renvoyé comme un malpropre de la chambre. Elle brisa son propre sceau, dont elle put remarquer son état lamentable, puis elle lut son contenu. Une première fois. Qu’est-ce que ceci voulait dire ? Elle lut de nouveau. Elle eut un manquement à son rythme cardiaque lorsqu’elle lut la signature. « Élisabeth ». Non seulement on utilisait son sceau mais on signait à son nom ! Elle relut. Encore et encore. Quand soudain, une idée lui vint à l’esprit. Elle se jeta sur son coffre où elle rangeait ses correspondances, prit la dernière lettre d’Isolde, compara et même si l’écriture avait été volontairement changée, elle voyait là la même main. Ce n’était pas possible autrement. Elle n’écrivait qu’à très peu de gens dernièrement et la gamine en faisait partie. Alors elle relut, une fois. Deux fois. Trois fois. QUATRE fois. Et là, c’était le drame : des envies de meurtre lui montaient dans la poitrine, dans la tête, dans les mains. Et après un hurlement de bête enragée — après tout, le prénom Élisabeth s’approchait bien des deux mots « sale bête » — elle se mit à hurler : Peste soit d’elle. Sale gamine. Sale morveuse !!! Aaahhhh mais dans quelle merde elle m’a foutue encore !!! Maudit soit cette foutue famille !!!

Si vous avez bien suivi, les retrouvailles filleule-marraine n’allaient pas se passer dans le meilleur des mondes. Oh que non.
_________________
Heloise_marie
    Anjou, Mille quatre cent cinquante-huit.


"Lapin lapin entre et viens, me serrer la main."

Une semaine entière. Une semaine entière qui équivalait presque, en terme de comparaison, à une réémission dans le Maine. C'est dire à quel point elle appréciait cette contrée qui, il fallait l'admettre, semblait à l'opposé de tout ce qu'elle aimait. Le raffiné boudait les culs nuls, les palmipèdes remplaçaient les beaux verbes et les dents de lait claquaient sur chaque poil masculin qui dépassait du ras du cou de la chemise. Elle avait bien tenté de se fondre dans la masse à grands coups de houppelandes banales, discours de pécores puis s'était vite ennuyée de sa condition et, dépitée par la Roussette qui avait souligné les quelques rides de tracas qui auraient envahi son visage habituellement lisse, elle avait décrété que c'était de trop et envisageait sérieusement de s'envoyer la poudre d'escampette en pleine face. Pourtant... Elle restait. Soupirait. Boudait. Ralait. Constatait avec effroi qu'elle endossait le rôle de la vieille sorcière jalouse et possessive et détestait celle qu'elle était en train de devenir : une idiote béate d'amour et d'admiration avait remplacé la femme forte et ambitieuse qu'elle pensait avoir été un jour.

Le pas claque sur le pavé angevin. A droite, des canards. A gauche, une mare avec des canards. Putain de canards. Devant, la route s'ouvre sur un marché qu'elle dédaigne volontairement. Des gens ne portant pas de braies se souciaient sans doute peu de la qualité de leurs tissus. Elle prit à droite. Derrière, on lui colle le train. Elle accélère, pestant contre le couteau qu'elle a perdu la veille, pensant avoir vu une bête dans les sous-bois près de la cabane, et le lançant au hasard, visant sans doute sans faire exprès un barbu aviné. Impossible évidemment de remettre la main sur le couteau. Elle accélère, mais quand même mine de rien, c'était pas un bled où courir en criant à l'agression. C'était plutôt le genre à bien se marrer de voir une pauvre noble en détresse. Malheureusement, une main masculine se pose sur son épaule : il y avait vraiment un souci avec la barrière sociale avec les gens d'ici. Elle se tourne, yeux fermés crispés.


Me touchez pas, j'suis armée !! Le type se marre en voyant le paquet de vêtement qui enlace ce corps maigrichon puis lui tend les deux courriers avec un regard graveleux et un clin d’œil bien désagréable. Un coursier tout ce qu'il y a de plus banal. Tandis qu'elle regarde le bougre s'en aller en croquant à grands coups de dents sur les quelques pièces qu'elle lui a refilées, ses pas continuent de la mener jusqu'aux abords d'une mare peuplée. Elle se pose, cul dans l'herbe et ouvre le premier courrier à grands coups de doigts habiles, étonnée de lire un "ma chère tante" débuter et introduire. Peste soit de ce service de poste à la noix. Sûrement une erreur. Mais la curiosité prend le pas sur le respect de la vie privée et elle lit, avide, les quelques écrits inconnus. Butant sur le "Guillaume" avec un pincement au cœur puis plus encore du le dS qui était SA signature à elle. Le second fut un peu moins réjouissant : le volcan semblait s'être réveillé, poignets recousus et sang tourné. "Bordel" marmonna-t-elle en constatant qu'elle utilisait beaucoup trop la réplique du barbu dont Elisa lui dressait un portrait peu flatteur.

Plus tard, après avoir digéré un peu les écrits, remis de l'ordre dans quelques idées qui, la veille au soir, l'avaient occupée et ennuyée, elle s'attela à sa réponse mensongère. A bat les niaiseries désormais. Il était temps qu'elle se reprenne en main, marre de se faire tirer les bretelles par Elisabeth et dicter sa vie par ses petites piques bien placées. Digne héritière des deux plus grands manipulateurs Comtois, elle grave son mensonge sur le vélin.





Citation:


      A Elisabeth,
      Mon amie, ma sœur, ma confidente


Une semaine, c'est très court. Il ne s'est rien passé autre qu'une grosse remise en question durant ce temps. Il me fallait ces quelques jours de silence afin de remettre de l'ordre dans mes idées, déboires, émotions, peines et douleurs que m'ont affligé ce cœur qui, tu le sais, peu devenir très artichaut sur les bords. J'entends tes remontrances quant à celui qui m'accompagnais et que tu hais tant, du plus profond de ton âme. Je te rassure, mon amie : je ne suis ni manipulée ni une marionnette. Et je dois le reconnaître, je suis assez vexée de lire de tels propos de ta plume. Toi qui me connais depuis toutes ces années, tu sais fort bien qu'il n'y a aucun homme sur cette terre qui pu un jour se targuer de posséder de moi plus qu'un semblant d'affection éphémère. Mon cœur est certes parfois affecté par quelques hormones, mais jamais il ne fut contaminé sur le long terme. Je t'en conjure donc d'oublier tes rancœurs et tes haines à l'égard de Nath.

Vois même : je ne suis plus avec lui depuis au moins quatre six jours. Voilà six jours que je l'ai laissé à ses vaines pérégrinations insolites et dangereuses pour mon prestige. Il vole donc de ses propres ailes à travers incendies et piques-sous divers tandis que moi, je voyage à terre frôlant herbe et terriers pour échapper à quelques griffes subtiles. Je sais que tu as toujours voulu mon bien et que j'ai trop longtemps fermé les yeux sur tes intentions, tout à mon émoi d'avoir retrouvé un amour de jadis. Je ne te rejoindrai pas encore, j'ai grand besoin de vivre un peu mes propres expériences, seule. Réfléchir au but de ma vie, moi qui ai déjà tout fait tout vu. Sois donc rassurée de mon état de solitude accompli. Je suis guérie de lui.

Maintenant que ce fait est établi et acté, peux-tu me conter ce que tu vas faire au Nord? Quelle connaissance as-tu là-bas et dont je ne connais pas l'identité ? Ton époux t'a-t-il retrouvé? A-t-il pris connaissance de mon pli laissé à son attention ? Prend-il bien soin de toi et de tes enfants ? Embrasse chacun d'eux, transmets leur les amitiés, amours et manque de leur tante adorée. Dis à Rogier qu'ici, où je suis, il y a des tas de canards et de canetons. Dis lui que les grenouilles coassent dans la mare, mais que, malheureusement, aucune d'elle ne semble vouloir se transformer en beau prince. Dis lui de prendre soin de sa petite sœur puis surtout, dis lui que je l'aime profondément et que je veillerai toujours sur ses cauchemars et ses peurs.

En parlant de tante, j'ai reçu un étrange courrier d'une certaine Isolde dS, que je suppose être de Sparte vu qu'elle fait référence à Guillaume et que le coursier semblait convaincu de sa bonne destinataire, c'est-à-dire moi. Peut-être ai-je loupé quelques naissances durant mon exil sur Arbois, peut-être, pourras-tu me renseigner avant que je n'envoie un courrier à cette gourde en lui reprochant l'inexistante même d'un tel nom dans l'arbre de mes aïeux?

      Prends soin de toi,
      Je t'embrasse.
      Affectueusement,

      Héloise Marie de Sparte.




_________________
Isaulde
La gamine arpentait la petite chambre louée dans une auberge de Fécamp. La joie éprouvée par l’accomplissement de son méfait faisait place, maintenant, à un affreux pressentiment. Quelque chose n'allait pas, quelque chose de logique pourtant. En ce jour, elle avait déjà sauté deux repas, avait refusé de se laver et même de se vêtir. Une de ces phases où la Sparte pouvait se montrer aussi infecte que la pire des garces -ce qu'elle deviendrai sûrement en grandissant. Le menton et le front déjà usés par les nombreux frottements désabusés, elle ouvrit la fenêtre en grand pour prendre l'air et essayer de mettre au clair cet étrange intuition.

Loin de se douter qu'elle avait inversé les courriers -impensable-, c'est autre chose qui la préoccupait. Là, c’était là, juste devant son nez, mais quoi ? Les saphirs se posèrent sur un passant, il semblait chercher quelqu’un. Isolde prit une grande inspiration et… Les yeux écarquillés, un frisson d’adrénaline parcourut soudain tout son corps, le cœur battant à tout rompre, Isolde venait de comprendre son erreur.

Oh non!! Idiote!! Idiote !! Non, non non! Sotte !! Sotte !! Sotte !!

Frappant son front de la paume de sa main, la môme se sut foutue. Elle était grillée ! Sa tante allait la tuer à petit feu. Profiter du spectacle et la donner en pâture aux loups. L’idée d'une tante Élisabeth en colère, ce regard noir, transperçant la plus coriace des armures. Elle était cuite. Stupide ! Elle avait manqué de jugeote et de réflexion et s’était précipitée dans la bêtise la plus monumentale.
Premièrement, se précipiter sur le petit bureau pour lui écrire. Il fallait qu’elle lui écrive, vite, très vite. Lui dire la vérité surtout. Parce que, allez savoir comment, elle reniflait le moindre de ses mensonges comme une souris un morceau de fromage à des centaines de mètres à la ronde.

Elle avait adressé une lettre au nom d’Élisabeth à sa mère ! Mais à qui elle adresserai la réponse ? Pas à Fécamp, pas à elle, mais directement à la nommée ! Elle avait oublié de lui donner une adresse, la sienne !! Gourde ! Gourde ! Gourde !

Citation:

Fait à Fécamp, fin du mois de juillet 1468.

Ma chère tante Élisabeth,

Je vous demande pardon. Je ne sais même pas par où commencer tellement ma bêtise est immense. Je vous aime ma tante, mais je vous en voulais de me tenir ainsi éloignée de ma mère. J’étais fâchée que vous refusiez de me donner de ses nouvelles et que vous me demandiez encore d'attendre. Toujours attendre. Mais qu’attendons nous ?

En vérité, je vous ai toujours fait confiance, à vous comme à oncle Guillaume pour gérer tout ce qui nous concernait. Je suis fatiguée d'attendre. Fatiguée que vous la protégiez comme si elle fut un enfant fragile pour toujours.
Si je vous parle de confiance, ma tante, c'est que je dois vous avouer que j'ai trahi la vôtre. Sur un coup de sang, une colère et une frustration qui m'ont conduite à me comporter de manière irréfléchie et impulsive. De la pire des façons qui soit, comme une vulgaire instigatrice et conspirationniste, allant, contre votre souhait de ne pas prendre contact avec ma mère. Je l'ai fait, je l'avoue, dans un moment de faiblesse.

Mais, rassurez-vous, je me suis servie de vos sceaux et signature. Elle n’a, dès lors, aucun moyen de savoir qu'elle vient de moi. C'est un moindre mal non ? Puisqu'elle pensera que le pli vient de vous ? Je l'ai fait envoyer en même temps que celui qui vous était destiné et pour lequel je n'ai pas encore eu de réponse à ce jour.
Je sais que ce que j'ai fait est très grave et passible d'un procès héraldique. Je sais aussi que vous n'irez pas jusque là. Tout comme je n'ignore pas que vôtre colère à mon égard seront à la hauteur de votre déception. Sachez que je subirai votre courroux sans tenter de me défendre.

Malgré cela, il me tarde de vous voir. Je vous embrasse tendrement.

Puisse le Très Haut vous conduire sur la voie du pardon, comme il m'a conduite sur celui du repentir.

Isolde dS.


Elle relut son courrier laissant échapper un long soupir de condamnée. En fait, elle y mentait sur un point : elle n'avait plus si hâte que ça de la voir parce qu'elle allait déguster un discours savonné ou pire : le couvent pour l’éternité. Mais qui sait ? Faute avouée à moitié pardonnée ? Hum ? Hein ? Un peu ? Oui n’est-ce pas ? Très certainement ! Mieux valait s'en persuader.
Toujours fut-il que la lettre fut confiée à un messager et qu'Isolde fut sincèrement désolée. Non pas d'avoir fait un faux au nom de sa tante, mais d'avoir échoué dans son dessein. La prochaine fois, elle prendrai le temps de réfléchir à toute éventualité pour ne plus se faire prendre.

Idiote ! T'as intérêt à préparer ta défense petite gourde!! Elle ne va pas te rater...
Nath.
Angers n'était pas Genf, Angers n'était même pas Sion. L'archi, son archicanard et toute la basse cour n'auraient pas suffi à faire oublier à Nath l'air si particulier qui embaumait le Léman républicain. C'est donc l'esprit embrumé vagabondant dans les montagnes helvètes qu'il errait dans les rues angevines. Aux passionnés de la municipale, il préférait le calme d'un bouge reculé, ancien refuge de l'Arsène et petit bout d'Hydre en plein archiduché. La Bête avait cette présence familière et un léger accent sédunois. En somme, comme la poudrée qui défiait la logique en squattant avec lui ce bousin, il tournait en rond, incapable de choisir entre les nombreuses routes qui partaient d'Angers, et se mettait à cogiter.

Emmerder du noble le démangeait, et en Anjou le specimen était rare. Heureusement, Elisabeth s'était dévouée pour se rappeler à son bon souvenir, et lui offrir une tête couronnée sur qui se défouler. Quelle bonne amie ! Elle devait se douter que ce serait sinon sur Héloise que l'amertume du barbu retomberait, et avait volé à son secours d'un billet tout sauf doux. La tentation était forte de déchaîner sur la bonne âme comtoise deux décennies de ressentiment envers ceux qui ne faisaient rien mais avaient tout. Mais le froid calcul est à l'ordre du jour, avec les cœurs d'artichauts. Après tout, Elisabeth et Nath étaient liés, bien malgré eux, par l'idiotie mainoise. Un lien profond, ancré dans la chair, rappelé chaque matin par une ribambelle de cicatrices, chez elle surtout. Et puis il devait bien l'admettre, la donzelle avait un pouvoir de nuisance et n'hésitait pas à s'en servir. La réponse devrait être courtoise, autant que possible, et rassurante. Il n'était pas sûr d'y arriver.


Citation:
    À celle dont une lettre n'est jamais bonne nouvelle,

Bo'del, m'écrire ? Vous vous foutez du monde. Malgré vos pavés soigneusement tracés pour m'expliquer qui je suis et ce que je désire, vous ne me connaissez pas. Et moi, vous, pas plus. Mais je connais votre genre, ce ton et cet esprit de poudrée. Alors je vois deux possibilités. Si vous êtes véritablement son amie, que vous êtes réellement inquiète de voir que tout vous échappe, lisez ces lignes. Si au fond vous vous en foutez bien et que vous aimez à utiliser l'affection qu'elle vous porte pour lui pourrir la vie et peupler ainsi vos sordides journées, ne vous fatiguez pas et tournez la page. Vous y trouverez un second pli plus approprié.

Votre caste, celle des parasites gavés sur le dos du paysan, costumés sur le dos de l'artisan dont vous négligez la misère, n'est pas nocive que pour le reste des hommes. Non content de répandre le malheur partout où vous allez, partout où vous accaparez, votre appétit jamais repu se retourne contre vous. Ainsi vous vous recroquevillez dans vos domaines trop grands, vos titres trop ennuyeux et votre médiocrité criante, et vous dépérissez. Si ce n'est que le quart de la moitié du commencement d'une justice pour ceux dont vous avez mangé la vie pour nourrir la vôtre d'une oisiveté abondante et confortable, au moins le malheur rattrape-t-il ses géniteurs. Comment lui échapper ?

De temps à autre il en est un qui, dans un sursaut de courage que vous apellez délire, quitte la ronde monotone, descend de son cheval blanc et vient parcourir les rues. Le plus souvent, son nez sera accueilli par l'odeur de la merde. Mais au moins aura-t-il reniflé, se sera meurtri les pieds à parcourir les pavés et aura ressenti la chaleur de la foule. Au moins aura-t-il vécu, homme parmi les hommes, et rejoint enfin cette famille fraternelle dont on l'avait tenu éloigné.

Celui-là vous fait peur et vous déconcerte tant que vous iriez jusqu'à découper ses paupières pour "lui faire ouvrir les yeux". Vous ne connaissez que l'esclave et le maître, le reste vous échappe. Je m'efforcerai tout de même de vous expliquer, c'est que je suis un optimiste. Avec des mots simples, c'est que c'est vous en face. Héloise est libre, loin du cachot doré où vous insistez tant qu'elle s'enferme. Car je ne suis pas naïf, je vous donnerai raison sur un point. Son monde est trop séparé du mien, et un jour ou l'autre elle brûlera d'y retourner. Alors elle s'en ira. C'est aussi simple que ça. Si elle me le demande, parce que je tiens à elle, je la raccompagnerai même jusqu'à la frontière au cas où on l'emmerde en chemin, et pour lui faire les poches avant qu'elle traverse tout à fait le fossé.

Alors soyez mignonne, vous vos certitudes et vos mollets gonflés. Arrêtez de malmener les autres sous prétexte que c'est pour leur bien. La Sparte n'a plus de dents de lait, j'ai vérifié.

    Nath

*Au verso du papelard, une ligne était griffonnée à la va-vite.*


Allez vous faire cuire le fion, vieille pie ! Retournez à votre aigre ennui, ou en enfer, où que vous vouliez tant que ce ne sera pas pour m'y faire chier.
Elisaabeth.
        [ Duché d’Alençon, le vingt-huitième jour de juillet 1468. ]


Vous a-t-on déjà parlé des répercussions que certaines de vos actions pouvaient avoir sur l’avenir ? Élisabeth en avait été avertie dès son plus jeune âge. Aidée par ses parents, elle avait toujours fait en sorte que les actes qu’elle commettait n’aient pas une répercussion qu’elle ne puisse plus gérer ni contrôler. Vous devez vous dire « ohh sacrée Élisabeth. Quelle pieuse cette Élisabeth. C’est une sainte ma parole ! » Ne la prenez pas en grippe la pauvre. Elle a surtout été éduquée selon les principes de ses parents. C’était tout à leur honneur. Et l’un de leurs principes était de faire attention aux faits et aux dires que l’on pouvait avoir dans la vie, qu’il ne fallait pas risquer de s’attirer les mauvaises graces du Tout-Puissant. À présent, il était temps de vous raconter ce qu’il a bien pu se passer chez Élisabeth, dans sa tête mais surtout ses réactions. Dans la catégorie « famille de Sparte-qui-fait-suer-son-monde-à-un-point », permettez-moi de vous présenter la mère, Héloïse-Marie. Connue lorsqu’elle était gamine et couronnée depuis peu, Élisabeth lui avait sauvé la vie. Et si seulement elle avait su que ce ne serait pas l’unique fois qu’elle allait lui sauver la vie, il est fort possible qu’elle l’aurait laissé crever comme un rat cette nuit-là. Il n’en fut rien, puisqu’aujourd’hui, non contente d’être suzeraine et vassale, elles étaient les plus proches amies que l’une et l’autre pouvaient avoir. Si l’une avait des problèmes, l’autre lui venait à la rescousse. Et inversement. Sauf que cette fois-ci, et Élisabeth ne tarderait pas à le découvrir, son amie se moquait ouvertement d’elle. Mais ceci ne tardera pas à être expliqué.

En effet, alors que la Courden venait d’arriver à Alençon, ville qui faisait partie des étapes avant sa destination finale, un coursier arriva avec un pli pour elle. Elle reconnut le sceau dessus et le brisa sans hésitation aucune. Elle était même plutôt contente de voir qu’Héloïse daignait finalement lui répondre. Alors elle lut, avec un sourire aux lèvres mais qui ne tarda pas à se disparaître aussi vite qu’il n’arriva. Et ce dès le premier paragraphe. Vile menteuse. Rien ne présageait qui aille dans la suite du courrier et ceci allait lui déplaire. Et elle eut totalement raison. Plus elle lisait, plus elle se rendit compte que oui, Héloïse avait encore le toupet de se moquer d’elle avec des mensonges plus gros qu’elle ne pouvait l’être. Foutue Sparte. Elle survola le passage où la comtesse mentionna ses enfants et son époux, trop contrariée pour s’y attarder quand soudain, le dernier paragraphe l’interpella. Le relisant à deux reprises, elle posa le parchemin sur la table devant laquelle elle s’était installée. Misère ... si la gamine voulait la foutre dans la merde, elle avait réussi sans grande difficulté. Elle se leva, aidée de sa canne et alla regarder par la fenêtre de l’auberge. Des envies de meurtre lui oppressaient la poitrine. Il n’y avait plus seulement la gamine qu’elle avait envie d’assassiner, il y avait à présent la mère. Si ce n’était pas la mère et la fille qui la tueraient, ce serait probablement elle qui allait leur faire connaître le goût du trépas. Elle réfléchissait à la manière dont elle allait devoir s’extirper du problème dans lequel on l’avait plongé sans même s’en être mêlée. On toqua à la porte. Elle donna la permission d’entrer et ce fut un autre coursier qui arriva. Il venait de Normandie. Interpelée, elle se tourna vivement vers le coursier et se mut rapidement vers le coursier, lui arracha le courrier des mains et le congédia sans déverser la moindre pièce. Elle fit sauter le cachet de cire, prit une grande inspiration en fermant les yeux et les rouvrit afin d’attaquer la lecture.

    « Je vous demande pardon. »


Sotte. Pauvre sotte.

Depuis que la sale gamine avait commis ce que sa propre fille n’avait jamais osé faire jusqu’ici, Élisabeth ruminait. Comme un lion en cage. Elle pestait. Elle ne cessait d’y penser, de cogiter. Elle n’en revenait tout simplement pas. Cette gamine, qu’elle pensait avoir réussi à ne pas devenir le portrait craché de sa mère caractéîiellement, était sur le point de devenir pire que sa propre mère. Même Héloïse n’avait jamais osé lui faire un coup pareil. Sur le chemin, elle qui était d’habitude si causante, se révélait être une véritable tombe. Elle ruminait, c’était certain. Elle chercha à comprendre ce qu’elle avait bien pu faire pour qu’un tel coup soit réalisé. Voilà que la sale morveuse devenait coupable d’usurpation. Pour quel motif ? Pour ceci également, Élisabeth cogitait sévèrement. Était-ce le fait qu’elle ait trop tardé à parler de sa mère ? Elle ne l’espérait pas. Était-ce une vengeance ? Cette sensation d’avoir été abandonnée à un sort qu’elle ne pensait pas mériter ? Elle connaissait que trop bien ce sentiment d’abandon, et pour rien au monde elle ne souhaiterait que quelqu'un d’autre le connaisse aussi. Mais elle comprit surtout que si c’était bien ceci qui avait poussé la jeune fille à commettre ce qu’elle avait fait, alors Élisabeth allait avoir du pain du la planche et la tache allait se révéler plus difficile qu’elle ne l’aurait imaginée. Quand soudain, elle se souvint d’un détail : Isolde ne vivait pas seule, puisqu’elle était veillée par une préceptrice. Que faisait-elle lorsqu’Isolde a commis sa bêtise ? À cette pensée, la colère envahit davantage le volcan Courden. Madame de Grillon avait sa part de responsabilité et elle allait lui coûter cher. Elle termina la lecture rapidement puis, s’installa de nouveau devant la table où son nécessaire d’écriture était prêt pour que la Courden puisse faire son affaire. Avant toute chose, et surtout avant de s’occuper de la mère et fille Sparte, elle allait s’occuper d’une personne qui allait trépasser dans le même temps que les précédemment mentionnées : à savoir Madame de Grillon.


Citation:

Citation:



Citation:

      Madame de Grillon,


    Je sais que j’ai favorisé mes lettres en m’adressant directement à ma filleule et non à vous. Vous m’en voyez terriblement désolée. Je pense même pouvoir vous dire que j’en suis fortement contrariée.

    En effet, en vous sentant délaissée par les missives que nous nous envoyions durant un temps, vous avez dû ressentir une envie de vous venger. C’est quelque chose que je comprends amplement. Mais voyez-vous, votre aspiration vengeresse a amené Isolde à commettre une erreur qui risque de nous retomber dessus. Vous lisez très bien vieille bique, à nous deux. Figurez-vous qu’Isolde a eu la brillante idée d’envoyer une missive à sa mère, vous souvenez-vous, Héloïse-Marie, en se faisant passer pour moi. Fort heureusement, la lettre qui lui était destinée est arrivée entre mes mains. Mais la mauvaise nouvelle est qu’une lettre m’étant destinée est arrivée entre les mains de la génitrice. Vous voyez où je veux en venir ?

    À présent, la mère réclame des explications. Ne pouvant lui avouer la vérité, puisque le Malin la possède psychiquement depuis la naissance de la petite lorsqu’il s’agit d’évoquer l’enfant, j’ai dû inventer un énorme bobard. Et vous savez, je n’aime pas beaucoup mentir.
    Ce qui m’amène donc à penser que vous avez relâché du lest. Je ne sais ni comment ni pourquoi mais votre comportement est inacceptable. Vous devriez être punie, renvoyée, châtiée, humiliée pour votre manquement à votre devoir mais ne pouvant rien faire dans l’immédiat, je vous suggère vivement de vous reprendre sans tarder et de veiller davantage à cette enfant qui risque de causer notre perte. La vôtre plus que la mienne.

      Ressaisissez-vous ! C’est une question vitale et plus importante qui devrait vous préoccuper et inquiéter, plus que le choix de votre collation avant votre coucher.




Citation:


Citation:















Il était temps, à présent, de s’occuper de la mère et de la fille. Même si Élisabeth n’avait aucune idée de comment elle allait se dépatouiller de la situation dans laquelle on l’avait impliquée sans qu’elle ne le réclamât, il lui fallait sortir de ce mauvais pas le plus rapidement possible. Comment ? Elle n’en savait rien et ses envies de meurtre ne passaient tout simplement pas. Elle se décida de commencer par ce qui était le plus simple : la fille. Cette sale gamine qui l’avait mise dans l’embarras et qui avait plutôt intérêt à préparer son argument de défense lorsqu’elle fera face à « tante Élisabeth » ; le volcan allait encore éclater. Puis, après la fille, viendrait le moment le plus ardu, le plus compliqué : répondre à la mère. Comment allait-elle faire face au ramassis de mensonges qui se trouvait dans le torchon qui lui servait de lettre ? Et surtout, comment allait-elle montrer sa colère avec tact sans que sa suzeraine ne se fâche comme une enfant capricieuse ? Tel était le nouveau dilemme d’Élisabeth à cet instant bien précis, qui s'occupa d'abord de mettre les points sur les I avec la gamine.

Citation:

Citation:



Citation:

      Isolde,


    Tu n’as aucune idée de la déception qui m’a envahie à l’instant où j’ai lu le courrier normalement destiné à ta mère. Tu t’es laissée aller à une vaine tentative qui t’accuse à présent d’usurpation. Ceci pourrait te valoir bien des problèmes, comme un procès. Et sache, ma petite, qu’à ta place, je n’aurais certainement pas aimé me retrouver face à des personnes sans cœur qui te condamneraient sans aucune hésitation pour cette usurpation. Ma déception est aussi grande que ma colère, car oui sache-le, je suis terriblement en colère contre toi.

    Crois-tu réellement qu’il me sied de ne parler qu’un peu de ta mère à chaque courrier ? Crois-tu qu’il me plaît d’essayer d’apaiser la fougue qui s’agrandit de jour en jour en toi alors qu’il me faudrait plus de moyens pour te rappeler aux bonnes grâces de ta mère ?
    Tu te demandes, à juste titre, ce que nous attendions. Tu auras une réponse lorsque je me présenterai à toi et que nous aurons la discussion qu’il nous faut avoir, ne serait-ce pour parler de ta mère mais aussi pour parler de cette affreuse bêtise que même Marianne n’a jamais osé commettre pour parvenir à ses fins.

    Crois-tu que je ne suis pas fatiguée de devoir me couper en deux pour soulager tes peines ainsi que celles de ta mère ? Je suis fatiguée de constater qu’aucune de vous deux ne fait un effort de comportement à mon égard. Fatiguée et agacée de constater que le seul moyen de me témoigner votre affection est de me faire la pire saloperie bêtise qu’il vous est donné à faire.

    Je t’invite à la réflexion et de te tourner vers le Très-Haut pour qu’il m’aide à être le plus calme possible lorsque je serai face à toi pour apaiser cette envie de meurtre qui m’assaille depuis ta foutue lettre que notre conversation soit la plus sereine possible malgré la colère qui m’a envahi depuis ta lettre. Un conseil : prie.

      Que le Très-Haut ait pitié de toi.


Élisabeth.


Citation:


Citation:
















_________________
Heloise_marie
Les bleus se tournent vers le nouveau coursier, inconnu, qui s'avance vers elle en demandant s'il s'agit bien de Héloise de Sparte. Directement, elle se méprend sur la personne, souriant même d'avoir enfin une réponse d'Elisabeth malgré qu'il s'agisse d'un mensonge envoyé au départ. C'est qu'il pouvait lui manquer, le dragon. Tandis qu'elle congédie le coursier et pose son regard sur le sceau, son coeur s'arrête. Son visage pâlit. Sa poitrine se noie d'une panique sourde et terrifiante. Elle le reconnait d'un coup d'oeil. Souffle coupé, la douleur prit place au coeur de ses entrailles. Un fantôme venait de frapper ses côtes en la laissant avec une douleur acerbe et un goût de bile dans la bouche. Des mois qu'elle est à sa poursuite. Des mois qu'elle cherche, en vain, une rédemption quelconque dans le flux incessant de ses mensonges. Mentant à Elisabeth. Mentant à Nath, se mentant à elle. Des mois qu'elle écrivait, envoyait, cherchait, questionnait. Et des semaines à présent qu'elle avait décidé d'y mettre un terme, envoyant un dernier courrier. Elle reprend son souffle lentement, calmant les battements de son coeur qui tambourinaient à présent dans le fond de ses oreilles. Ses yeux se retrouvaient face à l'évidence même : il n'était pas mort. Elle le savait depuis le début. Le sentait. Se félicitait d'avoir écouté son instinct, cette voix qui insistait et lui répetait que l'espoir devait demeurer. Puis, une autre fit irruption. Une vieille amie trop longtemps oubliée.

"Ne l'ouvre-pas."

Elle ignore. Trop impatiente. Emue. Bouleversée même de revenir plus de dix ans en arrière. Revoyant ses sourires. Entendant ses rires. Imaginant un ton de voix qu'elle avait oublié. Le sceau se brise tandis que ses yeux lisent le parchemin, perdant peu à peu contenance, brillance et vie. Elle se félicite d'être assise, car sa tête lui tourne momentanément. Terminant sa lecture, elle regarde, dans le vide, les quelques nuages qui paraissaient dans le ciel. Le monde lui parut soudain vide. Vide de sens. Vide d'objectifs. Vide de vie même. Vide de toute envie de poursuivre quoi que ce soit. Le sol se dérobait sous ses pieds. Son âme semblait aspirée par les Enfers et son coeur avait de nouveau cessé de battre. Elle ferme les yeux. Quelques secondes. Les rouvre. Puis se lève vivement pour s'éloigner de la souche d'arbre sur laquelle elle avait posé son séant pour vider ses tripes quelques mètres plus loin. Penchée en avant, les yeux dégoutés rivés sur les restes de son repas abîmant le sol, elle se rend compte enfin de la misère de sa propre vie sensée être parfaite.

Résignée ou fierté Sparte mal placée, elle lui répondra quand même.


Citation:
      Héloise de Sparte,


Vous me désolez.

Le Très-Haut n'est pas celui que vous pensez. S'il me gardait, je serais sans aucun doute prisonnier de tous les enfers. Vos suppliques, si lamentables soient-elles, auraient peut-être une chance d'aboutir si vous vous tourniez vers Déos.

Vous m'agacez.

L'Empire m'a tué. Je n'existe plus, ni à vos yeux, ni à ceux de personne. J'admets avoir commis une erreur à ne pas changer mon nom, vous n'étiez pas loin de mettre la main sur moi. Déos m'en préserve, vous n'avez visiblement toujours aucun talent pour l'a chasse.

Vous me dégoutez.

Qui pensez-vous donc être dans ma vie? Je n'ai pas attendu, pendant toutes ces années, à ce que vous retrouviez raison. Ou plutôt, à ce que vous acceptiez votre immonde trahison. Si je devais vous revoir à nouveau, ce serait uniquement pour enfoncer encore plus loin et plus fort, tous regrets, tous remords, toutes amertume que vous pouvez ressentir.

En fin de compte, vous faites une fière Sparte. Une digne héritière de cette maison décadente. Prête à perdre votre vie, dignité et nom pour moi, ce serait tout simplement effacer de ce monde, dans lequel nous vivons, toute effluve de votre pathétique personne. J'ai décidé de vous permettre de la garder. L'heure pour votre repenti est passé depuis longtemps, mais cela vaut tout autant pour une vengeance.
Que Déos guide votre chemin, loin de moi.

      E. d. W.




Citation:
      E,


Sept ans se sont écoulés. Le temps du répit et de la vengeance sont passés mais il semble que ceux de la rancoeur ne le soient pas pour vous.
Il est sans doute vain de réclamer que vienne celui de la réconciliation.

Sept ans se sont écoulés. Ne pourriez-vous, au moins, me laisser une chance, un espoir d'avoir changé? Un doute ne subsiste pas dans votre esprit afin de me laisser une chance de m'expliquer?

Sept ans se sont écoulés. Auriez-vous oublié tous ces instants que nous avons partagés? Ces écrits, ces moments, ces complicités?

Sept ans se sont écoulés. Je ne m'imposerais pas à vous, monsieur. Et je ne prierais pas pour que nos chemins se croisent à nouveau. Je pense compter sur le destin pour provoquer une telle chose.

Puisse-Il vous guider sur le chemin du Pardon.

      Tours, le vingt-neuf juin mille quatre cent soixante huit,

      H.





_________________
Ersinn
[Montpellier ; bien plus tard]

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis l'incident. Ersinn regrettait l'impulsion qui l'avait poussé à répondre à cette lettre. Il n'y avait rien d'explicable dans ce geste, sauf peut-être qu'il estimait avoir finalement vidé son sac et tout de même obtenu un semblant de vengeance, et il ne pouvait s'empêcher d'apprécier cette inversion des rôles.

L'ironie du destin ne cessait de l'étonner.

Machinalement, il porta l'une de ses mains à sa bouche, pensif. Les quelques dernières pensées qu'il accorda à cet échange épistolaire s'envolèrent loin, très loin, lorsqu'il aperçut, en contrebas sur la grève, une mouette s'en prendre violemment à un oiseau de passage. La nature également ne cessait de l'étonner.

Il fut tiré de ses rêveries quelques instants plus tard par une voix étrangère.

Monsieur Warenghien?

Le lorrain tourna vers ce qui ressemblait à un coursier un regard ouvertement hostile. Ce dernier ne se fit pas prier pour écourter sa présence et lui remit un pli. Estampillé Sparte. Un haut-le-coeur s'échappa de sa poitrine. Cette garce avait répondu ! Par Déos, il lui avait pourtant envoyé une sacrée bouse au visage. Une guerre épistolaire ne l'intéressait absolument pas, mais sa curiosité avait désormais été piqué. Maudite Sparte, maugréa-t-il intérieurement.

Pas un sourire sardonique avait pu s'étirer sur ses lèvres à la lecture de sa réponse. Il savait pertinemment qu'elle avait, en partie raison, mais jamais suffisamment pour avoir l'audace de lui demander de tout effacer. Le pardon n'est pas Warenghien, ou du moins jamais sans contrepartie. Une lourde contrepartie. Mais tout cela, dans l'hypothèse unique d'une quelconque retrouvaille.





H.,

Sept ans. Sept années se sont écoulés, et certainement sept s'écouleront encore. Je fais confiance au destin pour ne pas vous envoyer dans mes environs de nouveau. J'ai pris la route depuis, et je tâcherais de communiquer aux patrouilleurs en Gascogne que vous êtes une dangereuse fugitive.

Je vous interdis de m'y suivre. Passez votre chemin, Sparte.

E.d.W.



A jamais, Sparte.

Monsieur Warenghien, votre prochaine instruction vous attend.

On réclamait ses services. Il était temps d'oublier, et de passer à autre chose.

_________________
Pour plus de précision sur l'allure d'Ersinn :
http://www.lesroyaumes.com/FichePersonnage.php?login=ersinn
Isaulde
Bon. Depuis qu'elle avait avoué, par dépit, à sa tante adorée, qu'elle avait commis un acte répréhensible, non seulement aux yeux de la loi mais également à ceux de la dernière, Isolde ne quittait plus sa chambre. Quarantaine forcée ou punition auto-infligée, le résultant fût une gamine magistralement contrariée. Plus de taverne, plus de toilette, plus de repas -ou alors quelques douceurs et fruits plus à son goût que les vulgaires collations salées ordinairement proposées. La mine inquiète sursautait au moindre bruit entendu derrière la porte. Oui, l’expectative de recevoir un courrier du dragon en colère ne fut pas des plus enchanteresses.

Puis, il arriva. Enfin, elle ! Mme de Grillon qui, ouvrant la porte de sa chambre, sans même prendre la peine de frapper, la trogne aussi rouge que le fion d’un babouin la dévisageait en brandissant une lettre qu'elle serrait dans son poing fermé. Caricature assez peu originale de la gouvernante : chevelure blanchie attachée en chignon, tenue de deuil et embonpoint façon Obélix qui aurait décimé la population de sangliers plus le village entier en dessert. La voix tonitruante fit trembler les murs et faillit atomiser les tympans d'Isolde. Il ne fallait pas être devin pour comprendre que tante Élisabeth avait su traverser l'armure lipidique à coups de mots aussi affûtés que des pointes de flèche. La Grillon déversait toute une série de questions, d’accusations et d’injonctions à son encontre. Et en dessert ce sera ? Vous l'avez deviné : intimidations.
Ça commençait à l’agacer sévèrement.

Qu’avez-vous fait ?
Rien. J'ai lu pourquoi?
... vous fait ? Je sais que vous avez fait quelque chose.
Je fais des choses à longueur de temps Madame. Soyez plus précise.
La Palsgravine m'a écrit !
Ah? M'en serais pas doutée.
Je sais tout.
Agacée : Si vous le savez, pourquoi vous me le demandez ?
Folle de rage : Insolente ! Vous êtes punie…
Sans blague ? J'en reste coït!
Quoi?
Ah oui! Coi!
… jusqu’à ce que…
Vous vous étouffiez dans l'un de vos bourrelets ?
… réfléchir… quoi ?
Non rien.
… perdre ma place ! Elle est très en colère et…
Ce serait dommage. Je vous ferais une belle lettre de référence en son nom si c'est le cas… vous en faites pas!
Insolente !
Ce doit être le nom de famille de mon père ça! Sparte de l'Insolente.
… lui écrire… arrive… une lettre pour vous…
Hinhin... oui… toutafé... Vous attendez quoi pour me la donner ?
Interdiction de quitter votre chambre tant qu'elle n'est pas arrivé.
Merveilleux ! Connaissant oncle Krän, je vais fêter mes cent ans enfermée ici avec vos vieux os pour compagnie. On fera un conte sur nous. Bon, vous me la donnez cette lettre oui ou non ?
Insolente !
Vous radotez ma pauvre! La lettre !
Pire que votre mère… le diable...
Je sais.

La lettre fut donnée et la porte claquée dans un mouvement de colère. Isolde n’était pas fière mais ne se noyait pas non plus dans la culpabilité. Mettons ça sur le dos des hormones, du duvet qui poussait, bref de tout ça. Elle brisa le sceau et lut. Sa bouche se muant en une petite moue inquiète. « Un conseil, prie ! » Ah ! Elle faisait moins la maligne la Sparte à la grande gueule ! Sa salive passait mal à travers sa gorge serrée. Répondre ? Pour dire quoi ? Mais en même temps, ne pas répondre revenait à l'ignorer. Et ça, ce serait pire encore.
Le testament de la condamnée donc :


Citation:

Fécamp, le 29 Juillet 1468

Ma chère tante,

Je comprends la colère et la déception qui sont les vôtres. Sachez que je prie. Je prie pour bien des raisons et bien des âmes. Je prie non seulement pour mon pardon mais pour celui de bien d'autres.
Je vous comprends. J'aimerai aussi que vous compreniez qu'il n’était pas dans mon intention de vous blesser ni même de vous atteindre vous, personnellement. Je n'avais pour intention que celle de prendre des nouvelles de ma mère. Comprenez, malgré votre ressenti, combien il peut être difficile pour moi d’être ainsi tenue à l’écart de tout ce qui la concerne.

Mon geste, est grave, je ne le nie pas. De ce fait, je prendrai sur moi lorsque le jour viendra pour nous de régler nos comptes. Et si celui-ci vous inspire à m’abandonner à votre tour et bien soit. Qu’est-ce qu'un abandon de plus pour une gamine qui n'en a que trop souffert ? Au point de tout risquer pour avoir un peu de reconnaissance et d’attention de celle qui l'a mise au monde ? Je n'ai plus que vous. Vous êtes tout ce qui me reste. Tout ce qui me lie à elle. Croyez-vous que je sois idiote au point d’ignorer ce que vous faites pour moi et ce qu'il vous en coûte ? Bien sûr que non.

Je vous remercie pour toutes ces années durant lesquelles vous avez veillé sur moi à SA place.
En vérité, je n'en peux plus d’attendre. Je suis fatiguée de vos excuses et de vos complications d'adultes. Je suis fatiguée d’entendre vos excuses en son nom. Je suis contrainte de vous avouer que je suis épuisée de vous voir la protéger de moi. Quel mal ais-je bien pu lui faire ?

Aucun.

Sachant cela, sans contester les conséquences que vous poserez sur mon acte, je vous prie de prendre en considération ma demande. Si faute il y a eu, en ce qui concerne ma naissance, elle n'est pas mienne. Si ma mère ne veut pas de moi, qu'elle me le dise en face, rien qu'une fois, je l’accepterai, pour autant que ces mots soient les siens et qu'elle les assume les yeux dans les yeux.

Je ne peux plus. Non, je ne VEUX plus attendre et J’EXIGE de la voir dans les plus brefs délais.

Vous n’ignorez pas combien je vous aime, tout comme je sais que vous tenez à moi malgré votre colère. Mais, sachez que la dernière chose que j'attendrai, ce sera votre arrivée. Ensuite, avec ou sans votre aide, je n'attendrai plus…
J'en profite pour vous dire que la Mme Grillon m'a interdit toute sortie avant votre arrivée. J’espère que vous avez attaché oncle Krän à votre croupion. C’est que j'aimerai revoir le soleil avant ma vieillesse.

Pardonnez le ton un peu offensif de ce courrier que j'aurais aimé plus doucereux mais puisque je me sais condamnée à subir la fureur du dragon votre grande colère, autant vous donner matière à réflexion.

Puisse le Très Haut vous ouvrir les yeux sur la torture que je vis, malgré moi, depuis toutes ces années et vous inspirer un tant soit peu de miséricorde.

Isolde de rien.
Puisque, en vérité, tel est mon véritable nom.


Elle se leva sans relire et ouvrit pour faire appeler la Grillon.


Faites parvenir ceci à ma tante. À moins que l’interdiction de sortir concerne aussi mes courriers ? Ils sont punis eux aussi?

Que lui dites vous à mon sujet ?
Ça ne vous regarde pas. Mais sûrement rien voyons ! Le monde ne tourne pas autour de vous…
Heloise_marie
Assise dans l'Eglise de Loches, toute à son affaire de carnet perdu égaré dans la vallée infernale de Tours, perturbée de se dire qu'un abruti de Touriens allait pouvoir mettre la main sur ses dessins et croquis, piquer ses idées de coutures robes et dentelles, effarée d'imaginer qu'on puisse utiliser son art, oui oui, son art, afin de gagner quelques piécettes, Héloise marmonnait. L'Eglise était son antre. L'endroit dans lequel elle était certaine de ne pas être dérangée ou tout du moins, certaine de n'y croiser personne pouvant lui demander un service ou un truc à faire. Du coup, sans carnet de croquis et ayant déjà étalé toutes les affres de sa vie à ce satané journal qui, pauvre de lui, devait supporter tous les déboires de la Comtesse, elle relisait quelques vieux courriers, s'adonnant à ce qu'il avait justement appelé de tri par le vide. Un tas pour brûler, un tas à garder. Sa mémoire n'avait jamais été assez vive pour retenir des écrits et il y en avait certains qu'elle ne désirait pas perdre. La nausée la reprit alors qu'elle posait furtivement l'écriture d'Ersinn sur le paquet à brûler. Puis elle ravala la bile qui montait dans sa gorge en changeant le courrier de paquet, fermant les yeux une minute pour calmer les maux de son estomac récalcitrant malgré qu'il soit vide encore. Elle avait reçu la veille la réponse du Warengien, sans aucune intention cette fois d'y répondre. D'abord il n'avait donné nulle indication sur l'endroit où il se trouvait -sûrement aux Enfers- ensuite, elle estimait avoir fait sa part en proposant une réconciliation. Il n'en voulait pas? Soit, qu'il meure. Nouvelle nausée tandis qu'elle lève les yeux vers la voûte en marmonnant un "non mais non je veux pas qu'il meure, mais s'il vous plait, faites au moins en sorte qu'il souffre un peu quoi. Merci."

Le job terminé, elle noue le beau paquet des courriers "à garder" afin de les ranger dans son sac puis lance un coup d’œil sur ceux "à brûler", fronçant les sourcils sur l'écriture du courrier du dessus dont elle ne reconnut pas la calligraphie. Isolde. Ah ouais. Le mystère dont Elisabeth tardait à répondre. Soit, elle avait quelques heures devant-elle et se faisait chier comme un rat mort. Qu'il en soit ainsi. Scellant son destin en trempant sa plume dans l'encre, vélin étendu sur le banc de l'Eglise tandis qu'elle était assise à même le sol, bout de langue coincé entre ses dents, concentration ultime, elle lance un parpaing dans la flaque.


Citation:

Loches, le trente du mois de juillet mille quatre cent soixante-huit
      A Isolde dS,


Puis-je supposer que l'affiliation dont vous faites effet dans votre courrier au bien nommé Guillaume ainsi que l'abréviation de nom que vous utilisez pour signer, à savoir dS ait un quelconque lien avec la famille Sparte? Dois-je, de ce fait, en tant que fille de Sparte légitime m’inquiéter d'une quelconque usurpation d'un patronyme qui ne vous appartiendrait pas? Je puis cependant me tromper mais gagez qu'une vérification vaut mieux qu'un doute. De ce fait, je me permets de vous écrire afin, d'une part, vous signifier votre erreur de destinataire : je n'ai ni neveu ni nièce, d'autre part vous interroger sur votre nom de famille. Il se trouve que j'ai un frère qui s'appelle Guillaume mais nulle Isolde dans notre arbre. Cependant, mes sœurs ont pu avoir quelques bâtards tandis que j'étais occupée à mes charges politiques ou en prières au couvent.

Puisse ce courrier vous permettre de retrouver votre mère légitime et vous rendre à votre quête initiale. Votre tante n'ayant jamais lu ces écrits, je me permets de vous joindre votre courrier initial afin que vous puissiez l'envoyer à son vrai destinataire.

Bien Cordialement,

      Héloise Marie dS (de Sparte) vR,
      Comtesse de Champagnole, Huy, Salins les bains,
      Vicomtesse de Saulx,
      Baronne d'Arbois et de Valdoie.


Spoiler:
Citation:

Ma chère tante,
Vous me voyez navrée et inquiète de vous savoir si affligée par la guerre. J’espère que votre rémission se fait sous de bons hospices et que vous ne souffrez plus que de raison. Quant à moi, je ne puis que m’interroger sur les raisons qui vous ont conduite à vous retrouver dans une situation aussi dangereuse. Je vous connais, de ce fait, j'en suis fort surprise. Subiriez-vous, contre votre gré, les affres des conséquences de l'une des idées farfelues de Sa Grandeur ma mère ? Je la sais, d’après la description faite par mon oncle Guillaume, aventureuse et irréfléchie impulsive.
Mais puisque vous refusez de m'en parler, je ne puis qu'imaginer. Voilà des années que je patiente, sagement, d’être rappelée à ses bons souvenirs et je commence à m'impatienter. Ne voyez dans ma remarque que le ressenti d'une enfant qui est en mal de retrouver une mère et une place, légitime, dans son cœur. Lui avez-vous parlé de moi ?
J’ai été ravie d'apprendre que nous nous retrouverons, peut-être, sous peu. Je ne vous cache pas que j'ai grande hâte de vous retrouver de m’entretenir avec vous et de vous serrer dans mes bras. Mais aussi, d’être éloignée de cette guerre qui n'est pas la nôtre, bien que je ne puisse m’empêcher de me sentir concernée. En attendant, je ferai preuve de la plus grande prudence soyez en assurée.

Que le Tout Puissant vos protège et vous guide,
Avec toute mon affection,
Isolde dS.



Spoiler:
Citation:










_________________
Isaulde
Confinement obligeant, la rousse s’occupait comme elle le pouvait. Punition stupide ! Ne l'avait-on pas envoyée en Normandie pour prendre le bon air marin ? Ridicule ! Qu’avait-elle fait de si grave ? Assise devant la fenêtre ouverte en grand, accordée sur le rebord de fenêtre, elle observait les gens qui allaient et venaient dans la ruelle. Une femme revenait du marché avec un énorme panier de poissons, une autre l’interpella pour une séance de mise à jour des ragots. Une certaine Laëlys avait pris la charge de curé officielle et on la vit souvent traîner avec un homme ces temps-ci. Il en allait de leur appréciation de l'un et de l'autre puis, de la fille du boucher qui préparait ses épousailles avec un petit bourgeois plein d’ambition.

Un bourdonnement attira son attention. Les bleus se détournèrent des premiers pour suivre les seconds. Dans la petite pièce, trônait encore, sur la table, les restes de son repas. À savoir, toute son assiette. Dans celle-ci, une mouche venait d'y entrevoir une chance ennuie d'y faire son affaire. Pas une mouche ordinaire, non, de ces mouches bleues aux reflets verts. Une bonne grosse mouche à merde. Les yeux rivés sur la bestiole ne pouvaient s'empêcher d'y voir un étrange parallèle avec la scène du dehors. Bref. Cette dernière dû sûrement croire son jour de gloire arriver. La mouche, pas Isolde hein !

Son ballet bruyant autour de l'assiette gagna toute l’attention de la gamine. C’était fascinant une mouche lorsqu'on s'ennuyait. Surement, avait-elle dû être attirée par ses propres emmerdes. Isolde, elle, ne tarderai pas à se faire mettre le nez dedans. Dans la merde, pas dans l’assiette. Suivez un peu !
Elle en était au stade hypnotique, complètement absorbée mentalement par cette idée lorsqu'on frappa à la porte. L'objet retenant toute son attention, s’éloignant pour se poser un peu plus loin, elle en profita pour se détourner, l'air blasé, vers l’entrée -n’étant autre que la sortie lui étant interdite- et crier un « Entrez ! » Plein de charme, comme vous pouvez l’imaginer.


Qu’est-ce qu'il y a ?
Excus…
Vous voyez bien que je suis occupée à... occupée. Ca ne vous regarde pas!
…ses... une lettre pour vous.
Roulement d’yeux.
Tante Élisabeth n'a pas tardé ! Posez ça là… sur …. Enfin … dans un… quelque part.

Pas envie. Pas envie de lire ses reproches. Pas déjà. Pas tout de suite. Jamais en fait !
Elle ramassa sa jeune carcasse, se traîna jusqu’au petit bureau et ramassa la lettre à la « rien à fout' ! », s’apprêtant à la jeter sans même l’ouvrir lorsqu'elle fut frappée par le sceau. Métaphoriquement, bien entendu.
Ses yeux écarquillés, les mains tremblantes, le palpitant au sommet de son apogée et la bouche entrouverte. Sa tante l'aurait donc écoutée ? Impossible, ici, de décrire la joie, l’espoir mais aussi la crainte nés chez l'enfant. Impossible. Elle déchira lentement le sceau, silencieusement, religieusement même, elle se laissa tomber sur ses genoux pour l'examiner. Les premiers mots de sa mère ! Elle examina amoureusement l’écriture avant d’en déchiffrer le sens… c’était trop beau.


Bzzzzzzzzz.
Ta bouche!

La mouche se tut, car elle comprit… nan, évidemment que non ! Elle avait poursuivi ses bourdonnements insupportables. Elle lut malgré tout. Et fut déçue et heureuse en même temps. Puis elle fut en panique en voyant que la seconde lettre était celle destinée à Élisabeth… elle comprit à quel point elle avait poussé sa tante dans la fosse à purin et, elle-même par la même. Il lui fallait répondre ! Ou non, se serait peut-être pire ! Elle lui demandait des comptes… sa tante allait la buter et la mouche se régalerai de ses restes. Elle attendit quelques heures et, avec toute son adresse, décida de répondre.

Citation:

Fécamp, aout 1468.

Votre Grandeur,

Je vous remercie pour votre aimable retour de courrier et vous demande pardon pour tous les soucis que ce dernier aurait pu vous causer.

Je constate, à la lecture de votre réponse, que bien qu'il ne vous fût pas directement adressé, vous n'avez pas pu vous empêcher de prendre connaissance de son contenu. La curiosité étant un très vilain défaut, je ne peux qu’en déduire qu’il fait partie des vôtres. Constatation appuyée par vos questions sur le sujet.

En ce qui concerne mon patronyme et ma signature, je tiens à vous rassurer quant au fait que je ne les ai pas volés. En vérité, ils me reviennent de droit, par filiation, tenez le pour dit. J’irais même jusqu’à ajouter, Votre Grandeur, que nous nous sommes rencontrées, pour le moins, une fois dans notre vie et que je souffre du fait que vous m'ayez oubliée.

Puissent vos souhaits, et les miens, concernant ma mère être exaucés. Puissions nous nous retrouver bientôt.
Puisse le Très Haut vous guider.

Affectueusement,
Isolde dS.



Elle le relut. Pas de mensonge, mais une tentative de contournement de la vérité, malgré l'envie. Elle l’avait promis…
Elisaabeth.
        [ Duché d’Alençon, le trentième jour de juillet 1468. ]


Elle était toujours à se demander comment elle allait devoir s’occuper de la réponse d’Héloïse. Toujours face à ce dilemme, elle avait laissé les minutes, les heures voire les journées s’écoulaient pour réfléchir à comment elle allait tourner sa lettre. Elle ne décolérait pas, la malheureuse. Et elle avait de quoi : entre la gamine insolente qui faisait des siennes à faire mille et une bêtises, la mère qui mentait comme un arracheur de dents, puis l’amant de cette dernière qui lui avait répondu. Ah oui, l’amant. Ce dernier lui avait finalement répondu. Il devait être tellement abasourdi d’avoir été percé à jour par une blonde pas si bête qu’une vraie blonde qu’il a cherché à répondre à son propre courrier. Il faut dire qu’elle n’y était pas allée de main morte. Mais il fallait savoir, dans la vie, être impitoyable avec ceux qui pouvaient se montrer dur et cruel. Sauf que … ce suppôt de Satan avait encore plus de défauts que le fait d’être « dur et cruel ». Lorsqu’elle avait reçu sa réponse, elle avait brisé le sceau après avoir bu quelques verres d’alcool fort à la suite. S’il fallait supporter quelques attaques, autant s’y préparer correctement. Et l’alcool pouvait se révéler être un bon allié. Ou pas. Peu importe, elle s’était enfilée plusieurs verres, brisa le sceau et lut. Elle lut le premier paragraphe, plus ou moins banal. Pour dire vrai, elle était déçue que l’attaque ne fut pas aussi violente dès le départ, comme elle avait pu le faire. Mais le bougre avait trop attendu pour passer à l’attaque. Du moins pensait-il avoir lancé une offensive dans les trois premiers paragraphes. Un ricanement, sonnant faux, se fit entendre. Fort heureusement pour elle, elle avait trouvé le moyen d’être seule pour s’affairer à la lecture et probablement à la rédaction d’une réponse. Terminant de lire la lettre, elle jeta de nouveau son dévolu sur la bouteille et se servit quelques verres de plus, en marmonnant de jolis noms d’oiseaux : Foutue puterelle. Hérétique. Hérétique. C’est un hérétique. Je le ferai brûler pour hérésie. Saloperie d’hérétique. Saloperie d’acoquineur de ces foutus angevins. Saloperie de truandaille.
Sa première attaque était mémorable et elle l’avait écrit dans un accès de fureur qui la caractérisait bien dernièrement. Parviendrait-elle à réitérer pour la seconde ? Un petit rictus étira ses lèvres en se souvenant de la rédaction de sa lettre assassine, et elle en était terriblement satisfaite.

Spoiler:
Citation:

Citation:



Citation:

      À vous, ingrat personnage que vous êtes,


    J’espère que vous vous doutez que ma lettre est loin d’être un courrier de courtoisie. Nous savons, vous comme moi, qu’aucune cordialité ne peut exister entre nous. C’est pourquoi j’irai droit au but.

    Je ne vous apprécie pas et je sais que cela est réciproque. Vous êtes de ces personnes qui pensent pouvoir cacher leur minable jeu de manipulation auprès de leurs proies mais il n’a pas fonctionné avec moi. Vous n’avez fait que confirmer ce que je pensais de vous : un rustre manipulateur prêt à n’importe quelle entourloupe pour faire de votre victime ce que bon vous semble. Telle une poupée de chiffon. Je dois reconnaître que vous excellez dans cet art. Vous avez peut-être réussi à manipuler Héloïse avec vos belles lettres, ou encore par vos beaux discours mais sachez qu’elle finira par se lasser de vous, un jour ou l’autre. Comme tous les hommes qu’elle a pu rencontrer dans sa vie. Et vous redeviendrez ce que vous êtes : un vulgaire bonhomme qui n’inspire que l’ignorance et le dégoût.

    Vous ne semblez être animé d’aucun scrupule pour manipuler une personne par les sentiments. Comme vous le faites avec elle. Je ne connais pas l’étendu de la relation que vous entretenez avec Héloïse mais je doute que celle-ci soit purement platonique. Je suis convaincue que vous jouissez d’être parvenu à l’attirer contre vous, en faire un esclave pour assouvir vos vices et autres cruautés. Vous êtes parvenu à la rendre aussi dépendante que n’importe quelle substance illicite que seul le Très-Haut peut pardonner d’avoir succombé à ce genre de péchés. Un fin manipulateur comme vous se lassera bientôt de sa victime, si ce n’est pas déjà le cas.

    Sachez que je finirai par lui faire ouvrir les yeux. J’ai beaucoup de temps et de patience à revendre. Héloïse finira par voir l’ordure que vous êtes et je prie pour que son âme ne soit pas suffisamment souillée par vous. Vous n’êtes, à mes yeux, qu’une simple ordure que le Très-Haut aurait pu s’abstenir de créer. Vous ne mériteriez même pas ce qu’elle vous donne. La générosité qui la qualifie est souillée et bafouée par vous. Vous le payerez un jour ou l’autre, j’en suis absolument convaincue.

    N’oubliez pas que vous ne faites pas partie du même monde. Si vous aspiriez à lui voler autre chose que son cœur et son âme, me voici rassurée de voir que ce monde qui vous entrave vous empêchera d’avoir la possibilité d’aller au-delà de cette frontière.

      Que le Malin vous engloutisse jusqu’à la dernière goutte de votre sang.


Élisabeth.


Citation:


Citation:


















Après un énième verre, elle se replongea dans une relecture de la lettre et se rendit compte qu’elle avait omis de lire la douce déclaration qui lui avait été faite en plus de celle qu’elle avait pu lire dans la lettre. Sauf que cette déclaration ne lui plut pas, mais alors pas du tout : Vieille pie ? Moi, vieille pie ? Saloperie d’maraud avec son foutu accent de vilain. Saloperie. Pour qui se prenait-il ? Même si la question pouvait lui être retournée à elle aussi. Elle estimait qu’elle avait plus de légitimité face à lui concernant Héloïse. Bien plus qu’il ne pourrait l’imaginer. Après tout, elles avaient scellé un pacte : à la vie, à la mort ! Il ne fallait pas qu’elle trainasse autant à leur répondre. Il fallait qu’elle écrive comme elle avait l’habitude de le faire : avec le cœur pour les sentiments et l’esprit pour son intelligence, même si celle-ci semblait avoir été attaquée de plein fouet par le maraud qui servait d’amant à cette dinde. Le dragon n’était pas content, et il allait le faire savoir.

Citation:

Citation:



Citation:

Fait dans le duché d’Alençon, le trentième jour du septième mois de l’an 1468.


      À vous, pauvre petite chose fragile percée à jour,


    N’avez-vous donc pas compris où se trouvait votre place ? Ne me répondez pas comme si j’étais l’une des vôtres. Si Héloïse s’est laissée aller en s'acoquinant avec votre monde, je n’oublie pas le fossé qui se trouve entre vous et moi. Je n’oublie pas l’estrade sur lequel je me trouve et vous dévisage de toute ma hauteur. Et vous osez me répondre comme si nous étions de vieux amis ? Foutue puterelle que vous êtes. Ceci dit, je dois admettre, non seulement vous possédez l’art de la manipulation avec une infinie finesse mais qui plus est, vous savez admirablement bien jouer avec les mots. J’ai failli être bercée par vos mots si doux et si délicats. Vous m’en auriez donné des frissons si je ne connaissais vos accointances avec les angevins mais surtout avec le Malin.

    J’exprime à travers l’encre ce que je n’ai pu vous dire à haute voix, face à vous. Ce n’est nullement de ma faute si votre condition de miséreux fait que vous tremblez de peur devant les poudrés comme vous aimez les appeler, vous obligeant à prendre la poudre d’escampette. Ce n’est nullement ma faute si vous ne parvenez pas à trouver les mots pour mieux justifier votre attitude de malfrat. Un épouvantail à votre effigie — dont vous conviendrez comme moi que vous n’en valez pas la peine — ne suffirait même pas à vous représenter pour vous exprimer toute la misérable sympathie et pitié que vous m’inspirez.

    Je ne m’abaisserai pas à vous répondre davantage. Mais permettez-moi de vous dire ceci : cessez d’être aussi inventif. Ou imagé, je ne sais. Voilà une cruelle manière de présenter une vérité qui est bien trop blessante pour celle qui subit vos vices. Lui présenter votre véritable nature ne lui servira qu’à se débarrasser de vous, à se rendre compte de la racaille que vous êtes pour une personne de son rang. Héloïse n’a aucunement besoin de mon aide pour s’enfermer dans un cachot doré, comme vous aimez tant à le préciser. Mais quel meilleur « cachot » préférera-t-elle ? Celui qui est doré où sa vie ne sera que tranquillité et félicité ? Ou celui pourri et moisi, rempli de merdaille où votre personne sera présente, infestant une âme vertueuse par ses accointances avec le diable ?

    S’il le faut, et si cela me plaît, tant qu’Héloïse sera toujours sous votre emprise de vaurien et ne vous verra pas sous votre véritable apparence, je me ferai un fol plaisir de vous pourrir la vie. Quelle que soit la manière dont je m’y prendrais. Vous n’imaginez pas comme il peut être jouissif de voir l’animal plier à la soumission, acceptant la mort qui l’attend. L’enfer n’a pas besoin de moi, il a assez de vous et de toute votre caste de puterelles pour s’occuper.

      Soyez gentil : ravalez votre mépris et vos grands mots. Trouvez-vous un autre nobliot pour exprimer votre hargne et cette jalousie flagrante de notre « caste ».


Élisabeth.



PS : si jamais j’apprends que vous avez violenté Héloïse d’une quelconque manière que ce soit à cause de votre colère mal contenue
ou à cause de votre soif de vengeance, vous aurez affaire à moi
et vous en payerez les conséquences.


Citation:


Citation:























Citation:

Citation:



Citation:

Fait dans le duché d’Alençon, le trentième jour du septième mois de l’an 1468.


      Chère Héloïse,


    Quelle ne fut pas ma surprise lorsque j’ai reçu ta lettre. Certes, je l’admets sans honte, je suis heureuse d’avoir de tes nouvelles. Mais quelle ne fut pas ma déception en lisant tes mots. Moi ? Te vexer ? De quoi es-tu vexée au juste ? Que je te connaisse aussi bien que mes propres enfants grâce à notre amitié dont on ne peut plus compter les années ? Que je sache de quoi tu es capable et surtout, que je constate avec désolation que tu es toujours aussi menteuse et manipulatrice avec celle que tu considères comme ton « amie » ? Je t’ai toujours apprécié à ta juste valeur. Mais je crois pouvoir m’avancer en disant que le mensonge n’a jamais été ton fort, ni même un véritable ami. Et que ton comportement vis-à-vis de moi me déçoit.

    Et oui, je sais tout.

    Je sais que tu es toujours avec cet acoquineur d’angevin. Je sais que ta soi-disante solitude n’est qu’un peu de poussière pour cacher la triste vérité de tes actes. Non, tu n’es pas guérie de lui. Tu es toujours en sa compagnie et tu ne sais toujours pas voler de tes propres ailes. Tu es une fichue menteuse. Il faut croire que ce volatile est parvenu à garder dans ses serres le pauvre lapin que tu es. Je sais aussi que le venin qui coule dans tes veines depuis qu’il t’a empoisonné de ses belles paroles va laisser des traces. Tu me fais de la peine à être aussi chiffe molle face à un être d’un autre monde que le tien.

    J’aurais aimé pouvoir te raconter mon périple. Te supplier de me rejoindre mais je n’en ferai rien. Tant que tu ne seras pas fichue d’être honnête avec moi-même — et surtout avec toi-même —, comme je me suis toujours permise de l’être avec toi, je tairais mes actions. La seule chose que j’ai à te dire est que je vais retrouver cette personne dont je vais garder son identité pour moi, et je daignerai t’en dire davantage plus tard. Pour l’heure, je dois m’affairer à apaiser une vilaine fougue que je ne parviens pas à maîtriser. Tu en sauras davantage bientôt.

      Avec toute mon affection et ma tendresse.
      Qu’Il te veille.


É.


Citation:


Citation:



















Citation:

Citation:



Citation:

Fait dans le duché d’Alençon, le trentième jour du septième mois de l’an 1468.


      Jeune impertinente,


    Je ne répondrais pas par écrit à ta lettre. Je n’en ai pas la force à cause de la fatigue du voyage. Mais sache que je saurais y répondre lorsque j’arriverai. Et tiens-toi prête, j’arrive sous peu.

    Ne t’avise pas à te créer d’autres problèmes. Cela m’obligerait à sévir davantage.

      Qu’Il te veille en attendant mon arrivée.


Ta tante qui t’aime malgré tout,
Élisabeth.


Citation:


Citation:














_________________
See the RP information <<   1, 2   >   >>
Copyright © JDWorks, Corbeaunoir & Elissa Ka | Update notes | Support us | 2008 - 2024
Special thanks to our amazing translators : Dunpeal (EN, PT), Eriti (IT), Azureus (FI)