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[RP] Et l'ombre fut

Milo
[Quelque part entre le Limousin et le Berry]

Au nord approché, lumière aveuglante, halo jaunâtre qui n'a de cesse de venir taquiner leurs yeux, se montrant dès qu'ils osent les lever un peu trop haut pour observer la route devant eux. De part et d'autre de la route, les arbres, encore et toujours. Parfois, quelque piaillement d'oiseau, comme pour accueillir la petite famille.

Au sud quitté, un noble en proie avec ses démons. Enfin, à ce qu'on pourrait en dire. Vaxilart, laissé seul en un village du Limousin après avoir disparu depuis des jours. Et le paysage d'un comté plus fantôme qu'un vieux château quitté peu à peu, pour retrouver celui du Berry, qu'il n'a revu depuis nombre d'années.

Et dans leur sillage, une présence. Sourde, angoissante, lancinante. Il ne l'a pas remarqué au premier abord, trop occupé à avoir l'esprit rivé sur sa famille et en particulier sa fille. Petit être sans défense, étrange car elle ne sait pas encore communiquer avec lui. Qui pleure sans qu'il ne sache pourquoi, questions sans réponses qui tourbillonnent dans son esprit, le pire des tourments à ses yeux.

Car il le sait, ruminer ses inquiétudes ne fait qu'empirer les choses. Tout comme s'inquiéter du comportement étrange que la mère entretient avec la fille. Peut-être est-ce pour ça, qu'il ne l'a pas remarqué. Situation déjà vécue, lointaine et pourtant si proche, de celle où la mère se détache de l'enfant jusqu'à l'indifférence. D'abord par bribes, et qui sait, avec le temps et ce voyage, peut-être pour de bon.

Pourtant, parmi ses doutes et ses interrogations, il l'a senti. Une fois le monde civilisé quitté, lorsqu'il ne reste plus qu'un paysage jalonné de cultures éparses. Un picotement dans la nuque, différent de celui qu'il a ressenti plusieurs fois lorsqu'il n'était pas la proie. Un hérissement des poils, à peine perceptible, mais pourtant bien là. Inquiétant.

Alors, pour être sûr, pour que le doute se dissipe et qu'il puisse se concentrer sur l'étrange relation mère/fille, la charrette fut arrêtée. Elin, nichée contre lui dans son écharpe, laissée à Breiz. Pied à terre, Grani détaché, bâton récupéré par la senestre et baiser déposé sur le front de sa bien-aimée. Une phrase, une seule, claquant dans l'air comme les coups de fouet d'autrefois.


- Ne t'arrêtes pas avant la prochaine ville.

Azurs aux teintes verrouillées, neutres, froides, qui talonnent le hongre comme si leur vie en dépend. S'éloigner loin, si loin qu'en se retournant, il ne peut apercevoir que les doigts crochus des arbres, lorsqu'ils ne lui cinglent pas le visage. Mettre le plus de distance possible entre sa famille et cette menace. Réelle ou chimérique, il ne le sait encore. Mais dans le doute, il préfère les savoir en sécurité.

Le hongre est arrêté d'un geste sec, trop, à telle fin que le mord lui arrache un hennissement de douleur. Mais le géant n'en a cure, attention aux aguets, scrutant la flore épaisse de pars et d'autre de sa position. Il met pied à terre, attachant les rênes à la selle de l'alezan et raffermit d'une main ferme sa prise sur le bout de bois qui lui sert d'arme. Essayant d'oublier la moiteur de sa dextre, la douleur de sa senestre.

Un mouvement, au coin de l'oeil. Et une douleur, cuisante, alors que son corps bascule en avant. Mauvais réflexe, la main gauche est tendue pour amortir la chute, douleur irradiant sa paume et remontant le long de son bras. Il se mord la lèvre, pour s'empêcher d'hurler de douleur tant le choc est rude.

Instinct de survie, hasard ou geste mécanique, il se déporte sur la gauche tandis qu'un nouvel éclair, argenté cette fois-ci, passe devant ses yeux. Qu'il relève pour observer son assaillant, alors que la surprise laisse place à la colère. Brumes du passé qui s'étiolent, lorsque le visage se présente à lui. Il le connaît. Ce rictus amère sur les lèvres moqueuses, ces yeux froids et perçants. Un mercenaire, détroussé de la plupart de ses biens, lorsqu'il était encore à écumer les routes à la recherche de sa survie.

Il crache à terre, signifiant par là son mépris pour l'homme qui lui fait face. Autre moyen de gagner du temps, pour permettre à la rouquine de s'échapper, au loin. Et les coups d'êtres esquivés, tant bien que mal, l'acier entaillant le bois tendre de son bâton, arme dérisoire face au tranchant du métal. Les coups pleuvent, il esquive à peine. Le blond rit, le géant souffre. Le soldat réclame vengeance, le roturier craint pour sa famille.

Et la fatigue de s'accumuler, le rendant faible et las, quand la haine nourrit l'ennemi. Il est lent, trop, pour le mercenaire habitué à se battre. Quelques fois, il arrive à le repousser, le temps de reprendre son souffle, avant le prochain assaut, toujours plus violent que le précédent.

Jusqu'à qu'une autre douleur irradie dans l'une de ses cuisses. Il ne la sent pas tout de suite, l'adrénaline faisant bien son travail. Il ne s'en rend compte que lorsqu'il prend quelques secondes de repos. Quelques secondes qui suffisent à réveiller le tourment infligé par l'épée. Il s'infiltre, s'insinue, abat une à une les remparts érigées par le géant, remontant jusqu'à sa gorge en un cri rauque, alors qu'il tente le tout pour le tout contre cet homme qu'il ne connait que de vue.

Peu lui importe les coups, la colère se mue en haine, la douleur en rage. Si le bâton n'est que charpie, il lui reste encore une arme, cachée au creux de son bras, comme le lui a appris sa femme. Hurlement quasi bestial, il se jette sur son ennemi, atout maladroitement sorti, lui faisant perdre de précieuses secondes. Car il est plusieurs choses qu'il doit protéger, outre ceux qu'il aime. Cette blessure, qui repaît une terre toujours plus avide. Cette main, vêtue de noir et handicapée de moitié.

Et la bête, enchainée, de se libérer.

Peu importe le reste. Passé et présent ne font plus qu'un. Bête et homme, haine et douleur, il frappe sans regarder. Le roux se mélange au brun pour devenir vermeille, tout comme le fluide qui se répand sur l'humus pourri. Les couleurs fusionnent pour ne plus faire qu'un, un qui est sa cible.

Combat à mort qui se joue entre deux inconnus, dont aucun des deux ne sortira vainqueur. Le fracas des armes contre une pluie de larmes, ensanglantées, sang et sueur mélangés, pour le plus grand effroi d'une nature pétrifiée. Et la dague, libératrice, de se planter une dernière fois dans le corps de son ennemi.

Il se laisse tomber à demi sur lui, avant de glisser sur le dos. Vit-il encore ? Respire-t-il encore ? C'est le cadet de ses soucis. Azurs qui se plissent, tandis qu'il tente de rassembler ses idées. Mais l'excitation est retombée et en digne putain d'un soir, elle repart dans l'oubli aussi vite qu'elle était arrivée. Pour laisser place aux tourments, qui le ronge peu à peu. Son corps n'est plus qu'agonie, lui arrachant un hurlement de douleur chaque fois qu'il ose bouger, appuyant à chaque fois sur la cuisse blessée. Indignée du traitement infligé, elle le lui rend au centuple, supplice cuisant chaque fois que le cuir de son pantalon crisse sur la peau mutilée.

Le géant se mord la lèvre, tend la main petit à petit vers l'endroit où il a laissé l'équidé. L'idée que l'animal est peut-être mort ou pis, qu'il soit gardé par les compagnons du mercenaire ne l'effleure même pas, tant l'instinct de survie mêlé à celui de la peur est plus fort que tout.

Il doit les revoir une dernière fois, il ne peut pas mourir comme ça. Pas ici, pas tout de suite. Effleurer son tatouage, revoir sa petite main serrer si fort son annulaire, l'entendre réclamer un chat à pourchasser. Il ne doit pas... Sombrer.
Breiz24
[I Know you’re broken]

Elle n’a pas posé de question, lorsqu’un vieux démon l’a rattrapé. Elle pose rarement des questions. L’ignorance de ce qu’il fut entre la mort de son épouse et de leur enfant, et sa rencontre avec elle est préférable. Souvent. Elle ne suffit pas à tuer l’inquiétude, mais elle parvient parfois à l’empêcher de se changer en angoisse.
Elle a couché leur fille dans son couffin, peu désireuse de porter l’enfant contre elle, comme souvent en ce moment. Elle se disait que ça passerait quand la petite requerra moins de soin, moins de tétées surtout. Qu’il était normal de ne pas vouloir porter un enfant qu’on était déjà contrainte d’allaiter toutes les deux heures, de jour comme de nuit. Un peu moins la nuit peut être ?
Peu importait. Elle de débarrassa de l’enfant, la couchant délicatement dans son couffin, à l’abri de la roulotte, avec tant de précaution qu’il était difficile de voir que la jeune mère se détachait de sa fille avec soulagement. Pour câliner le petit garçon contre elle, alors qu’elle faisait reprendre un pas tranquille aux deux juments auxoises.

Irait-elle jusqu’à la prochaine ville sans se retourner, comme il l’a recommandé ? Certainement pas. Une demi-lieue plus loin, elle trouve un renfoncement dans le chemin, suffisant pour écarter la roulotte du chemin, de toute façon désert. Elle attendra là quelque temps. Le temps pour les ombres de finir par disparaitre, ouvrant la nuit. Le temps de ne voir personne passer, pas même Grani. Le temps de faire faire demi tour aux juments baies, et de revenir lentement sur leurs pas. Gauvain est renvoyé dans la roulotte, « surveiller la petite sœur ». La jupe est nouée haut sur ses cuisses, laissant à ses jambes l’espace de se mouvoir. Les épées, à ses hanches, se font lourdes, lourdes comme un présage. La main gauche tient les rênes, pressant les chevaux. La droite déjà sur le pommeau d’une mérovingienne.

Retour au point où ils se sont séparés, où commencent les traces inverses de Grani. Il lui est difficile de les repérer, jusqu’à celles laissant des gerbes de sables sur les cotés. Il galopait. Jusqu’où avait-il fui ? Que craignait-il ? D’un claquement sec des rênes, elle fit accélérer encore les auxoises. Jusqu’à voir Grani, seul, accueillant les juments d’un hennissement doux.
Il est là. A quelques mètres de son cheval. Rouge. Rouge sang.


Miloo!

Le cri, déchirant, elle l’a déjà poussé. Le fracas des armes, elle connait. Perdre son âme, aussi. Gauvain avait un mois. Elin en a deux.



[Don’t go and leave me]

Miloo

A nouveau, le nom est prononcé. Gémissement de douleur, se perdant dans les aigus, alors que les rênes sont entourées machinalement au frein, et qu’elle se jette à bas du banc, écorchant ses genoux lorsqu’elle tombe à ses cotés.

Milo…

La panique lui saisit la gorge, lui broie le ventre, pas encore, pas lui, pas moi, nous n’avons rien fait pour mériter ça. L’eau ruisselle sur ses joues, brouillant sa vision, alors qu’elle dégage machinalement les cheveux blonds du visage aimé.



[And please don’t drive me blind]

Je t’en supplie, ouvre les yeux. Regarde-moi. Ouvre les yeux. Milo. Milo. Milo, regarde-moi. Ne me laisse pas. Milo…

Les mains s’agitent autour du visage, fébriles, tremblantes, délaçant son col, comme s’il manquait d’air, caressant son front, comme s’il était malade. Niant les blessures et le sang. Niant la mort qui rôdait. Niant jusqu’à la nécessité de le soigner. Folle.

C’est l’enfant, l’ainé, Gauvain, qui, du haut de ses deux ans, lui rendra ses esprits. Leurs âmes sont trop inextricablement liées pour qu’il n’ait pas perçu, depuis l’intérieur de la roulotte, la détresse de sa mère. L’angoisse et la terreur dans sa voix. C’est elle qui est coupée de lui, de tout. C’est elle qui ne voit pas qu’il entreprend seul la périlleuse descente par le coté ouvert de la roulotte, le haut banc sans marchepied. C’est elle qui ne voit pas qu’il tombe, et se relève sans un mot, frottant ses petites mains pour en ôter la poussière.
Elle ne le voit pas, mais elle l’entend, lorsque la petite voix flûtée s’élève tout près d’elle, perçant la brume de folie qui l’entoure.


Mamaaaaan ! L’a un bobo Milo, faut soigner !


[I’ll find a brand new way of seeing]


Une blessure, deux. Du sang. Il est blessé. Il a besoin de soins. Lentement, le voile s’estompe.

Oui Gauvain, un gros bobo, il va falloir que tu m’aides. Il faut faire du feu, tu vas aller ramasser des petits bouts de bois comme un grand, allez, tout de suite. C’est pressé.

L’enfant éloigné, elle dégaine une dague, découpant les derniers lambeaux de vêtements de gestes secs et précis. Un coup d’œil vers le petit garçon, s’assurant qu’il ne s’éloigne pas de la roulotte, puis à nouveau sur le géant, nu. Elle le fait rouler sur le coté, prudemment, peinant sous son poids, puis le rallonge sur le dos, soulagée de voir qu’aucune autre plaie ne se trouve dans son dos. Enfin, le jupon est sacrifié enfoncé dans la plaie pour en arrêter le saignement. Un lambeau de chemise maintiendra le tampon de tissu en place, le temps qu’elle allume le feu et dispose au dessus le trépied et leur unique récipient métallique, rempli d’eau. De presque toute l’eau de leurs réserves.

Le géant n’a pas bougé, mais le tissu est trop imbibé de rouge pour contenir l’hémorragie. Un nouveau tampon le remplace, maintenu par la rouquine cette fois, qui fait pression de tout son poids, poing serré enfoncé sur le bandage précaire. Elle ne peut laisser le blond. Ses mains sont enduites du sang qui se remet à couler dès qu’elle diminue la pression sur la plaie. A nouveau, l’enfant est sollicité.


Gauvain, tu dois encore aider maman à soigner Milo, d’accord ? Tu dois aller chercher le coffre à couture. La boite que tu n’as pas le droit de toucher à cause des petits ciseaux précieux dedans. Tu as le droit de la prendre aujourd’hui. Tu me l’apportes vite. Passe par le bon coté, tu peux monter l’escalier tout seul au fond, tu es grand. Et tu rapportes aussi le sac avec toutes les herbes interdit de toucher d’habitude. Allez !

Obéissant, voir ravi d’être ainsi considéré comme un grand, le garçonnet se rue vers la roulotte, s’acquittant de sa tâche en un temps record.
Une fine aiguille, du fil et quelques morceaux du lin blanc de ce qui devait devenir la robe de baptême d’Elin furent jetés dans l’eau, qui commençait à bouillir. De sa main libre elle entreprit de fouiller sa besace, faisant l’inventaire de ses maigres connaissances en herboristerie. Du thym, pour tuer le mal. De la sauge s’il s’enfiévrait. De l’immortelle, pour la douleur.
L’enfant fut renvoyé dans la roulotte, pour veiller sur sa sœur. Pour l’empêcher de voir de trop près la plaie, surtout. Et qu’il soit en sécurité, proche de son palefroi, pour qu’elle puisse fuir avec eux si le danger se représentait. Abandonnant le blond pour la survie de sa progéniture, comme il le voudrait.

Lorsque le sang cessa de couler, les linges furent sortis de l’eau bouillante à l’aide d’une baguette, quelques gouttes d’essence de thym y furent déposées, et la plaie, nettoyée. Puis, s’appliquant, elle fit ce qu’Attia lui apprenait : de la couture. Considérant son époux comme une pièce de soie d’une grande finesse, elle s’appliqua à coudre à petits points serrés, bord à bord, pour maintenir la plaie fermée, et empêcher ainsi que les saignements ne reprennent. Un bandage serré fut ensuite proprement posé – Elin ne serait pas baptisée si le Très Haut lui volait son père, de toutes façons – et le reste du corps du géant nettoyé, avec douceur, quelques gouttes de thym allant sur les estafilades, l’immortelle sur les ecchymoses.

Dans la roulotte, un hurlement lui apprit que sa fille était éveillée. Elle ne bougea pas, entièrement tournée vers son mari, le détenteur d’une moitié de son âme. C’est Gauvain, encore, qui seul se débrouilla à trainer le couffin jusqu’à sa mère. Sans en sortir sa sœur, qu’il n’avait pas le droit de porter. Elle ne sut jamais comment il négocia les trois marches de bois de l’arrière de leur lieu de vie, mais elle sourit de reconnaissance vers son fils, lorsqu’elle leva les yeux en entendant le raclement du couffin d’osier sur le sol de sable.

Un baiser sur la tempe en guise de remerciement, elle le renvoya à nouveau vers la roulotte, pour qu’il en sorte des couvertures « parce qu’on va dormir dehors cette nuit tu vas voir c’est rigolo, et puis en plus tu peux mettre plein de bazar en sortant les couvertures si tu veux ! »
Le géant fut roulé sur le coté, une couverture glissée sous son corps par le petit garçon, puis bordé par son épouse, qui daigna enfin allaiter leur fille en colère.

Le petit corps blottit contre son sein, elle entreprit de tamponner le visage en sueur du dernier linge propre qu’il lui restait.


Ouvre les yeux, Milo, je t’en supplie. Ouvre les yeux, maintenant. Milo. Milo…



[Your eyes forever glued to mine]

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Extraits de Blind Placebo
*Je sais que tu es brisé
*Ne me quitte pas
*Ne me rends pas aveugle
*Je trouverais un nouveau moyen de voir
*Tes yeux pour toujours rivés aux miens

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***** L'atelier des Doigts d'Or : couturière *****
Milo
[Save me now, from myself, before the dawn]

Tu marches d'un bon pas, l'esprit tranquille, traînant derrière toi une vieille biche fraîchement tuée. Assez grosse pour avoir de quoi manger, pas trop pour pouvoir la tirer. Tu sifflotes un petit air entraînant, ne prenant pas garde aux alentours. Pourquoi faire après tout, cet endroit est devenu ton lieux de repos, après les cris et la peur, le sang et la mort. Et tu espères que cela continuera encore, persuadé que tout est fini depuis qu'elles t'ont recueilli.

Le sourcil se hausse tandis que, arrivé à bon port, tu remarques cinq chevaux arnachés attachés après l'une de l'enclos aux cochons. Tu n'attendais pas spécialement de visite, elles non plus, à priori. Loin de te douter de ce qui se trame dans la bâtisse, tu te diriges vers l'arrière cour, pour déposer le fruit de ton labeur. Sans voir les trois hommes qui fondent sur toi comme le faucon sur sa proie.


Inconscient, sous les couvertures de laine, seule la sueur et les gémissements qui s'échappent de sa gorge attestent qu'il est encore en vie. Pour combien de temps, impossible à dire. Il n'est pas vraiment immobile, son corps parfois agité de soubresauts incontrôlables. Qui de cette main qui bouge légèrement et se replie comme une serre, qui de cette jambe qui se recroqueville sur elle-même, comme à l'agonie.

Tu ne comprends pas, pas vraiment, pas tout de suite. Traîné dans la boue, roué de coups, la hargne de tes jeunes années refait surface en quelques minutes. Mais les hommes, animés par la colère et le désir de vengeance, sont plus fort que toi. Tu ne sais pas ce qu'ils te veulent, pis, tu penses à elle, priant de toute tes forces un Dieu que tu honnis qu'elle ai réussit à s'échapper.

Mais la déception se fait bien amère lorsque vous vous dirigez vers la pièce principale de votre fermette. Une odeur bien particulière, que tu reconnaîtrais entre toute, t'assailles les narines, s'insinue dans ta bouche pour te laisser un goût de cendre. Le sang, encore et toujours. Un corps étendu, pétrifié d'effroi par l'étreinte glaciale de la mort, aux cheveux vermeilles, suintant le désespoir, écho de celui qui t'envahit.

Tu relèves les yeux et ce que tu vois ranime la violence de tes sentiments à l'égard de ses inconnus qui ont osé tué la mère de celle que tu considères comme ton épouse. Laquelle est maintenue par deux autres hommes, tout aussi pouilleux et crasseux que les autres. Las, tu ne comprends toujours pas qui ils sont, mais tu sais ce qu'ils veulent. Marion, dans un premier temps. Alors, lâchant la bonde à cette bête enchaînée qui fut tienne un soir d'été, tu essaies de la protéger. Trop fougueux pour tes ennemis, dans un endroit confiné que tu connais pas coeur, mais ils ont la chance de tenir en joue celle qui t'a fait renaître.


Il se débat de plus en plus, grognant des mots inintelligibles, borborygmes parfois énoncés dans sa langue natale, parfois en français. La couverture est rejetée sans qu'il ne s'en rende compte, un coup donné à la jeune femme rousse assise près de lui. Il aimerait tant ne pas revoir ce jour funeste, ne pas avoir la douleur qui lui vrille

La suite est confuse. Du liquide blanc au rouge, il n'y plus de frontière. Le reste se mélange et se distille en parfaite harmonie macabre, pour ce lieu qui fut le vôtre. Tu ne sais même pas qui le premier a frappé son ventre, pas plus que la manière dont est mort le premier bougre qui se tenait à tes côtés. Bête inhumaine, touchée en plein coeur, fou que tu étais, tu aurais voulu encore les massacrer. Si l'un ne t'avais pas frappé violemment à la jambe, te faisant perdre de précieuses secondes, qui leur ont servi à s'enfuir, te crachant au visage ce que tu as su depuis longtemps. Emeraudes agonisantes tournées vers toi, te suppliant de leur pardonner.

« On ne tue pas impunément des soldats sans en payer le prix, tôt ou tard. Que ce jour reste gravé dans ta mémoire de bâtard nordique. »


- Noooooooooooooooooooooooooooooooon !

Un hurlement meurt sur ses lèvres, brisant le calme qui s'est installé autour de la petite famille. Il se redresse d'un bond, en proie à la panique, ses longs cheveux blonds collés à son front par la sueur formant un rideau oppressant, repoussant sans s'en rendre compte la main de sa femme.

Senestre gantée ramenée contre son ventre, repliée telle les pattes de l'arachnide agonisante, dextre enserrant sa jambe blessée. Et la douleur de se rappeller à lui d'une manière si violente qu'elle le recroqueville en deux, le souffle court, la respiration saccadée.

Son corps n'est plus que torture. Il reste un long moment ainsi, en lutte avec l'étau enserrant son coeur, le comprimant plus durement que le manque d'air engendré par l'affolement. La couverture est encore malmenée, alors que son inconscient revit encore les dernières heures de ce qui fut sa première mort.

Et puis, lentement, bien que le supplice soit toujours présent, à mesure que ses poumons inspirent et expirent l'air ambiant, la fatigue reprend possession de son corps. Faisant taire les tremblements incessants agitant ses mains, apprivoisant cette souffrance devenue son amante inflexible.

Recroquevillé en position fœtale, le corps parcourut de frissons glacés, il gémit et pleure comme un enfant, perdu dans les limbes de l'inconscience, en proie avec ses démons. Il ne sait plus où il est, ni qui il est. Il sent juste une présence, entre deux cauchemars, toute proche de lui. Son esprit n'arrive pas non plus à se la représenter, même s'il sait au fond de lui qu'il peut lui faire confiance. Qu'elle ne l'abandonnera pas. Et qu'il la connaît, mieux que lui-même.


- M'laisse pas... Pitié... Ne... Me... Laisse... Pas...
Breiz24
[Just nineteen and dream obscene
I guess I thought you had the flavour...]


Elle le veille, l’enfant repue couchée dans son couffin, le fils chéri blotti contre elle. Elle le veille de toute son âme, incapable de dormir lorsque les démons l’assaillent, comme à chaque fois qu’il est fiévreux.
Lorsqu’enfin il se redresse, brusquement, elle le croit éveillé. Sa main repoussée lui indique qu’il est toujours perdu dans les limbes du passé.

Elle le veille alors qu’il sombre à nouveau, son cri ayant réveillé le petit garçon - mais pas leur fille, que rien ne réveille sinon la faim. Le nez du rouquin est caressé du bout de l’index, jusqu’à ce qu’il se rendorme, très vite, son pouce fourré à la bouche et les bras enserrant la poupée de chiffon offerte par un Rusé à sa naissance.

Elle le veille alors qu’il gémit et sanglote, quand à nouveau le passé le broie, quand il oublie qu’elle existe. Elle continue d’éponger son front, de caresser les cheveux dorés, collés de sueur.
Elle le veille, lorsqu’il la supplie sans la reconnaitre, et qu’elle sait qu’il ne la reconnait pas.


Jamais.

Jamais elle ne le laissera, il n’y a que dans les cauchemars qu’elle ne peut le suivre. Il n’y a que dans l’horreur qu’ils cheminent séparément, chacun vivant la sienne. C’est la douleur qui les a rapprochés, il n’y a que leurs douleurs qu’ils ne partagent pas.
Elle n’essaye plus de le réveiller, elle sait qu’il doit aller au bout de la sienne, une fois encore, pour revenir. Revenir à elle.
Remember me… Elle le laisse, seul, affronter les terreurs. Elle le veille.

Elle le veille. Elle le veillera le temps qu’il faudra.


Placebo Special Needs

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***** L'atelier des Doigts d'Or : couturière *****
Milo
La douleur est là, omniprésente. Elle perclus son corps comme la fourche du paysan bat le foin à la recherche de quelconques rongeurs. Elle s'infiltre partout où elle peut, le réveillant parfois, rendant les sons sourds et devant ses yeux à demi-fermés, les couleurs floues. Elle le tenaille, le prend en défaut, attaque lorsqu'il ne s'y attend pas. Le brise, parfois. Et pour toute réponse, son corps se crispe, bandé comme la corde d'un arc. Soumis parce qu'il ne peut pas faire autrement. Peu importe si ses doigts sont recroquevillés à s'enfoncer les ongles dans la chair, peu importe si des gémissements de douleur s'échappent de ses lèvres, peu importe que la sueur ne perle sur son front, se liant aux larmes d'horreur.

La présence est là, toute proche. Il peut presque la voir, entre deux cauchemars. Sentir son odeur, cachée par la sienne. Mélange de miel, d'épices, de vin et de lait. Réveillant un souvenir, lointain et précis. Il la connait. Il en est de plus en persuadé, à mesure qu'il tente de combattre le supplice qu'il subit. Une chevelure brune, peut-être ? Non... Elle, elle avait une autre odeur. Celle des champs de blés encore humides de la rosée du matin, de l'herbe verte écrasée sous les pas du voyageur. Alors, elle ne peut être que rousse. Oui, c'est ça. Il s'en souvient maintenant. Les contours sont encore flous, mais à force de persévérance, il arrive à se souvenir.

Cette femme à la longue chevelure rousse, dans laquelle il aime plonger ses doigts. Des yeux gris semblables à deux lunes argentées, dans lesquels il aime se perdre. Un corps gracile et frêle, qu'il aime à serrer dans ses bras lorsqu'elle doute. Et, par dessus tout, ce qui le fascine depuis le début et qui l'attire encore, ce tatouage bleutés, aux entrelacs étranges. Exerçant son pouvoir d'attraction chaque jour un peu plus. Lui, il ne peut l'oublier. Ni oublier la sensation de sa peau sous ses doigts, au grain léger. Ni oublier lorsque sa pulpe redessine elle-même le symbole adulé. Il ne peut l'oublier et de ce fait, oublier qui elle est.


-Brr...Brrrrrreizzzz...

Sa gorge est sèche, brûlante comme les flammes de l'enfer. La voix rocailleuse. Il tousse, irritant un peu plus sa gorge déjà malmenée. Réveillant d'autres douleurs, les accentuant parfois. Azurs qui se ferment, conscience qui au loin demande charité et que tout finisse. Mais il sait qu'il ne peut pas et se force à les rouvrir, redressant la tête et observant cette présence aux contours incertains, pourtant aimés.

- S... Soi... Soif.

Une quinte de toux l'assaille de nouveau, le faisait presque regretter de s'être réveillé. Il laisse son crâne retomber sur le sol, alors qu'une vive douleur lui transperce la jambe, lui arrachant un râle d'agonie. Il regrette presque de ne pas être tombé comme Ilmarin, dans les turpitudes de l'opium. La douleur n'en serait que plus acceptable.

-Gau...vain. Le fils prodigue, celui auquel on pardonne tout. Celui vers qui elle s'est tournée lorsqu'il n'a pas su faire son devoir de père, et de mari. La rassurer. E... Elin ?

Où est ma fille, va-t-elle bien ? Est-elle en vie ? L'aimes-tu vraiment ? Me pardonneras tu ?
Breiz24
Je suis là.

Elle ne peut retenir le soupir de soulagement, et les larmes qui débordent de ses yeux lorsqu’enfin il émerge des limbes où il se baladait. D’un geste rageur elle chasse l’eau de ses joues, et éponge à nouveau le front de son mari. Je suis là oui. Je serais toujours là, tant que tu y restes aussi.

Ne bouge pas.

Plus que jamais, la rousse a conscience que son monde est centré sur le géant blond, apparu dans sa vie quelques mois plus tôt.
La tisane est prête. Elle regrette simplement de ne pouvoir apaiser la douleur qu’elle sent dans sa voix avec un narcotique plus fort. Elle sait que sa résistance à la douleur est forte, à cause de cette main qui le handicape chaque jour un peu plus. Mais elle sait aussi qu’un peu de pavot dans la tisane lui aurait permis de dormir d’un sommeil lourd et sans rêves, d’un sommeil plus réparateur que cette nuit enfiévrée ne le sera.
Elle verse un peu du liquide tiède dans une choppe de terre, la porte aux lèvres qui murmurent encore, après leurs enfants. L’un est repéré, l’autre, réclamée.


Elle dort, Milo, juste là.

Juste là, à coté, n’entends tu pas son souffle, qui perd de sa régularité, signe qu’elle va se réveiller pour réclamer à manger ? Ne l’entends tu pas ce souffle qui me hante, un peu plus chaque nuit, brisant ma patience et mon sommeil ?

Bois. Je te la montrerais après si tu veux.

De toutes façons, elle n’a plus que quelques instants avant qu’un hurlement ne rompe la quiétude de la nuit, réclamant un sein gorgé de lait, une mère pétrie d’angoisse. La rousse ne le sait pas encore, mais les jours à venir marqueront l’éloignement d’avec sa fille, encore plus franchement. Jusqu’à ce qu’elle ait honte de son comportement. Jusqu’à ce que le blond rétabli lui démontre qu’elle était toujours une femme, et pas seulement l’outre à lait d’un bébé prématuré et fragile, sur lequel elle veillait en permanence malgré sa répulsion. Jusqu’à ce que la perspective d’engager une nourrice quelques semaines plus tard éclaire le futur de la mère et de l’enfant.

La choppe est déposée, vide, près du chaudron. Quand l’enfant repue sera rendormie, elle en préparera à nouveau, pour le prochain éveil du blond. Priant pour que la fois suivante, il ait la force de s’appuyer sur elle pour s’allonger sur leur couche, qu’elle puisse retourner à Gueret. Où elle achètera des opiacées sans le lui dire. Elle ne supporte pas de le voir souffrir.

Elle caresse sa joue, son cou, dégageant les mèches collées à son visage, avant de dénuder un sein, le minuscule bébé s’en emparant dès qu’elle l’y place, avant même le premier pleur, fatiguée du bruit et des larmes, fatiguée tout court. Les jours à venir seront encore plus compliqués, elle le sait.
Une main, à nouveau, se perd dans le cou du blond.


Là, tu vois ? Elle va bien. Dors encore.

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Milo
Ne bouge pas.

Si le sourire ne peut se faire, les Azurs, elles, brillent un instant d'un éclat amusé. Un instant, seulement. Car depuis que l'ombre les a englouti, elles se sont ternies. Azurs autrefois étincelantes qui ne sont plus que le reflet d'elle-même. Peut-être pour toujours, peut-être pas. Cette donnée n'est pas encore connue, mais quand elle sera, elle ne dépendra plus de lui.

Alors, à travers la chape de douleur qui pèse un peu plus sur ses épaules, il tente de se raccrocher au visage aimé. Observant ses moindres gestes. Il veut la toucher, mais bouger ses muscles engourdis lui paraît insurmontable. Il veut lui parler, mais seuls des borborygmes franchissent ses lèvres, incompréhensibles.

Seuls les yeux de ce pantin désarticulé peuvent encore communiquer avec le monde qui l'entoure. Il a des choses à dire, pourtant. Des mots dont il se fait l'économe la plupart du temps. Des mots qu'il ne prononce pas par crainte de les voir prendre leur envol, pour toujours.

Il peine à tendre les lèvres lorsqu'elle porte la tasse jusqu'à lui. Son empressement, dans son hébétude, est-elle qu'il renverse une bonne partie du contenu sur lui. Il ne sent même pas le liquide tiède qui tombe sur sa peau. Seule la douleur reste. Pourtant, à force de volonté, il parvient à tourner la tête vers la jeune femme nourrissant l'enfant, lorsque sa main se pose dans son cou, rassurante. Et de venir la recouvrir de la sienne, gantée et agonisante.

Apercevoir la silhouette du petit corps frêle, battant parfois des bras, suffit à l'apaiser, faisant même couler les mots sur ses joues, sans qu'il ne puisse les arrêter. A quoi bon de toute façon, ses yeux parlent pour lui. Quand l'homme est soulagé de voir sa famille saine et sauve, l'enfant est rassuré par cette présence qui le réconforte. Peu importe le reste.


- Tu...

Les yeux ne suffisent plus, les lèvres doivent prendre le relais. Tout se bouscule dans sa tête, le voile se déchire, l'aveuglant, l'empêchant de penser et de respirer. Il veut tout, quand il ne devrait faire qu'une chose à la fois. L'homme est en proie à la panique et l'enfant à la terreur. Se focaliser sur une chose à la fois, oui. Attendre que la toux cesse. Avaler de grandes goulées d'air. Humidifier son palais. Laisser les mots se remettre en ordre, naturellement, les uns à la suite des autres en une phrase intelligible. Ouvrir les lèvres, malgré les sifflements qu'elles laissent échapper. Parler.

- N... Ne la h... Hais p...pas. Je... Déglutir. Inspirer. Expirer. Je t'... T'en sup... plie.

A quoi fait-il allusion ? Lui même ne le sait pas réellement. Avec le recul, il dira qu'il parle de cette ombre qu'il a vu s'étendre petit à petit entre sa femme et sa fille. Ce rejet, que ni l'un ni l'autre ne souhaitent. Celle où la mère risque d'abandonner la fille, se détacher d'elle jusqu'à ce que la chair de sa chair n'existe plus. Jusqu'à ce qu'ils trouvent une solution, plus tard, lorsque le géant sera guérit.

- Il fa... Faut qu'on... Parte... d'ici. V... Vite.

Il essaie de concentrer toute son énergie dans ses muscles, afin de les faire bouger. Mais, quand le physique se refuse à suivre la psychique, toute la volonté du monde ne pourra rien y changer. Pas même ces vagues de douleur qui le transpercent à nouveau. Et les Azurs, de reprendre la relève, juste avant que les paupières ne se ferment. Je t'aime.
Breiz24
Jamais, Milo.Non, jamais elle ne détesterait l’enfant, quoi qu’en pense le blond. Les jours et les semaines à venir seront terribles, mais ils ne le savaient pas. Pas encore.
La main glisse jusqu’à celles du géant, effleure celle qui est valide, y entremêle un instant ses doigts, avant de les lâcher, s’extirpant de la couverture, se plaquant sur le torse large.


Ne bouge pas, Milo, pas tout de suite. Dors.

La main gauche finit son parcours, remontant les couvertures jusqu’au menton de l’aimé. Les yeux se troublent dès que les Azurs se ferment, l’argent perlant aux bords des cils.
Qu’il dorme, oui. Qu’il vive. Elle, elle veille.

L’enfant repus est recouchée dans son couffin, et le corps longiligne de la rousse se déplie, elle range. Elle range pour ne plus voir le sang qui a coulé, celui qui tâche encore ses vêtements. Ils sont laissés tomber en tas, jetés dans la roulotte. Elle ne veut plus les voir. Les épées sont tirées de leur coffre, avec une chainse de lin blanc. Le ceinturon, bouclé par-dessus le tissu fin, recouvrant à peine le haut de ses hanches. Une nouvelle choppe de tisane est préparée, attendant le prochain éveil du blond.
Le nourrisson est placé contre son sein à nouveau, maintenu par une écharpe de lin azur. Pour libérer ses mouvements. Pour ne pas avoir à la soutenir lorsqu’elle se réveillera une énième fois dans la nuit pour réclamer un repas.

La veille reprend, rouquine calée entre le corps gigantesque de son mari et celui, tout petit, du fils. La main droite caressant le front de l’enfant, veillant son sommeil, la gauche dans le cou du blond, les yeux passant de l’un à l’autre, scrutant la nuit. Broyée d’angoisse.

Et, à nouveau, l’attente de l’éveil.

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***** L'atelier des Doigts d'Or : couturière *****
--Elin
Elle l’avait senti, dès qu’elle s’était réveillée. La peur.
Sa bouche s’était arrondie en un O furieux, et elle avait fait vibrer les choses dans sa gorge le plus violemment qu’elle le put. Papa allait la prendre contre lui, l’odeur sauvage allait la bercer jusqu’à ce que le lait de Maman arrive. Papa la mettrait dans les bras de Maman et à la place de la vibration dans sa bouche, il y aurait l’arrondi du sein de Maman, et du lait, doux et sucré, et la peur comme la faim se tairaient pour un temps, elle pourrait s’endormir en suçant le sein de Maman et quand elle se réveillerait à nouveau, il y aurait de la lumière, pâle, comme juste avant que la grand point lumineux ne se lève.
Elle détestait le noir de la nuit. Quand elle ne voyait pas, elle était irrémédiablement seule. La nuit, ça ne durait jamais longtemps, même souvent Maman la prenait contre elle avant qu’elle n’ait le temps de faire vibrer sa gorge.

Cette nuit était différente. Il n’y avait pas que sa peur à elle. Il y avait la Peur. Rien ne bougeait autour d’elle, elle ne sentait pas les légers tremblements de la maison lorsqu’elle avançait, tirée par les chevaux, ou les mouvements des autres dormeurs. Rien. Elle était seule. Maman ne venait pas la chercher, ni Papa, malgré la douleur de sa gorge qui lui indiquait qu’elle vibrait très fort, et depuis longtemps.
C’est l’Autre, qui arriva. Elle reconnu les mouvements très légers de son pas, la petite main qui essayait de débarbouiller l’eau de ses joues, et sa bouche baveuse sur son front. Que lui voulait-il ? pourquoi la secouait-il comme ça ? Au secours ! Maman ! Papa !
Dehors, l’air frais la frappa. L’Autre la transportait. Ce n’était pas agréable. Et il y avait cette odeur. La Peur. Et l’autre, métallique, qui réveilla en elle le souvenir d’une terreur absolue. Celle du jour où elle avait quitté la douceur de sa bulle d’eau pour être torturée, des heures entières, secouée dans tous les sens, étouffée, pressée, violentée, dans ce corps qui ne voulait plus d’elle, le jour où Maman l’avait rejetée. Cette odeur, c’était la toute première qu’elle avait senti, juste au moment où l’air dans ses poumons avait déclenché cette brûlure immonde, la toute première vibration de sa gorge. Après, elle avait appris à connaitre l’odeur de Maman, celle de Papa et celle de l’Autre. Tout son univers.

Après bien des ballotements, son couffin s’immobilise. L’Autre cesse de la déplacer. Plus rien ne se passe. Elle pleure toujours, de toutes ses forces. Jusqu’à ce qu’enfin, Maman ne la place contre son sein, qu’elle tète de toutes ses forces. Maman. Maman n’est pas comme d’habitude, son odeur est teintée de peur aussi, mais elle est là. Elle éteint sa faim. Elle reste contre elle jusqu’à ce que l’épuisement d’avoir tant pleuré ne l’emporte à nouveau dans le sommeil. Sommeil agité, court, elle se réveille à nouveau, Papa, elle le voit dès que Maman la reprend contre elle, elle suce à nouveau le sein, jusqu’à satiété cette fois, elle ne s’endort pas avant d’avoir mangé tout ce qu’elle voulait. La peur se calme contre Maman. Même si ici, près d’elle, l’odieuse odeur métallique est plus forte, mêlée à celle de Papa. Alors elle ne s’endort pas tout de suite, elle continue à sucer le sein de Maman, sans en faire sortir de lait, elle n’a plus faim, elle triche, elle ne veut pas que Maman la pose encore. Elle veut rester là. Elle veut Papa. Sans l’odeur immonde. Elle… Elle s’endort, à nouveau. Elle ne peut plus lutter contre la fatigue, même si elle sait que Maman va l’abandonner à nouveau.

Quand elle se réveille à nouveau, elle est toujours contre Maman, enroulée dans l’écharpe douce. La faim gronde dans son ventre encore. Elle sent l’odeur du lait, toute proche, et tourne la tête contre l’arrondi du sein nu de Maman. Elle ouvre la bouche, la referme dessus, sa main posée à plat sur la peau douce. Pas besoin de pleurer. Elle est à nouveau liée à Maman, comme avant la douleur primitive. Le lait coule doucement dans sa bouche, elle sent l’odeur de Maman, forte, tout contre elle, celle de Papa et de l’Autre, aussi. L’odeur du lait et de Maman finissent par couvrir l’autre, l’odeur écarlate. La panique reflue lentement. Même si elle voudrait bien sentir les bras de Papa autour de Maman et elle, comme souvent quand il n’y a pas de lumière. D’ailleurs, elle devrait bientôt revenir la lumière, non ?

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Milo
Il ouvre les yeux, pour les refermer aussitôt. Douleur et souffrance qui reviennent à l'assaut de sa conscience, à peine le voile ôté. Les Azurs s'entrouvent à nouveau, à demi, à tel point que la vision imposée par ses cils collés est floue au possible. Il reste quelques minutes ainsi, souriant intérieurement. Au moins s'il souffre tant, c'est qu'il est toujours en vie. Il tourne la tête à demi, observant la rouquine frappée par les premières lueurs de l'aube. Et avec elle, son fils et leur fille.

- B... Br... Brei...z.

L'appeler parce que la situation est urgente, pressé de quitter cet endroit. Si le soleil commence déjà à poindre c'est qu'ils ont passé une bonne partie de la nuit ici. Enfin, il lui semble. Il ne saurait dire combien de temps il est resté à errer dans ses cauchemars. Mais il est sûr d'une chose. Ils ne peuvent pas rester ici, loin de tout et proies potentiels pour ceux qui voudraient se venger. Lors, malgré les protestations qu'émettent son corps torturé, il tente de se redresser sur les deux coudes.


Elle veillait toujours, l’enfant blottie contre elle, son fils endormi du coté opposé du blond. Elle guette chaque mouvement du blond, chaque indice révélant l’approche ou non de son éveil. Chaque frémissement sur sa peau nue, enfiévrée.
Aussi, lorsqu’il se redresse sur les coudes, elle glisse une main jusqu’à ses épaules. Elle a senti l’urgence dans sa voix, elle en connait les raisons, elle les comprend. Mais l’inconnu qui leur a fait ça, à eux tous, qui a initié le début de leur lente descente dans l’ombre, semble avoir fui. S’il avait été toujours là, toujours en vie, il aurait attaqué à nouveau. Or le jour se lève, et ils sont toujours seuls. L’urgence maintenant, c’est de trouver un endroit où le blond pourra se remettre de ses blessures.
Mais elle ne veut pas qu’il bouge, elle craint sa douleur. Elle ne veut pas la provoquer, jamais.


Ne bouge pas.


Il secoue la tête, serrant les dents, se retenant d'hurler. Mais il n'a plus la résistance qu'il a eu lors de son entrée dans l'adolescence, ni cette rage mêlée à la haine qui le maintenaient en vie. Il n'a plus ni l'un, ni l'autre. Seule la paix de s'être enfin trouvé, d'avoir trouvé la stabilité. Ses lèvres laissent échapper un gémissement, tandis qu'il se mord la lèvre jusqu'au sang. Peu importe la manière dont le mal est soigné, seul le résultat compte. Il se laisse retomber sur le sol, épuisé, fermant les yeux, passant sa langue sur les lèvres purpurines, le goût du sang se rappelant à lui de bien violente manière.

- N... Non...Par... tir.

De nouveau, il tente de se redresser sur ses coudes, tremblant de tous ses membres et menaçant de s'effondrer. Il serre les dents, agrippant la main de la rouquine avec force avant de la relâcher, comme pour lui signifier l'urgence de la situation. Plus loin ils seront de cet endroit, plus ils auront de chance d'êtres en vie. Coûte que coûte.

Elle soupire, caresse sa joue rugueuse. Elle ne sait pas s’il est en état de se trainer jusqu’à la roulotte. Elle ne sait pas comment elle va porter les enfants à l’intérieur.  Elle ne sait pas comment elle va éviter que le sang ne coule à nouveau. Elle ne sait rien, elle hésite, et pourtant l’hésitation est la pire des maitresses. La rousse ne sait que faire. Elle veut partir. Elle veut que le blond soit allongé dans un lit convenable, qu’il ne bouge pas, elle veut l’assommer d’antidouleurs jusqu’à ce qu’il puisse assumer à nouveau ses déplacements. Jusqu’à ce qu’il reprenne des forces. Elle veut aller au village le plus proche acheter du pavot chez l’apothicaire et elle ne veut pas que le blond se déplace.
C’est le réveil de Gauvain qui la poussera à prendre la décision qui s’impose. S’il est éveillé, il peut marcher jusqu’à la roulotte seul. Une fois en sécurité à l’intérieur, il attendra que le blond y soit hissé. Comment, ça, ça reste le mystère. La rousse observe. Elle sait que le poids de son mari est trop imposant pour elle, elle sait qu’il ne peut pas poser sa jambe à terre. Mais que l’autre est valide. Gauvain est envoyé la roulotte, et la rouquine se lève sans un mot pour aller à sa suite, Elin recouchée dans son couffin. Les juments, restées harnachées, placidement, toute la nuit, sont menées au plus près du blond. Reste à lui faire gravir les quelques marches pour l’emmener jusqu’à leur lit.

Elle revient près de lui, s’accroupissant pour revenir à sa hauteur, l’embrassant sur le front.

Il va falloir te lever, Milo.
Il va falloir qu’il se lève, et il va falloir qu’elle le soutienne, malgré sa jambe boiteuse. Qu’elle l’allonge, et qu’elle retourne chercher les couvertures et les quelques affaires encore éparses autour du feu. Rattacher Grani et Sombrelance à l’arrière de la roulotte, et se mettre en marche.
Sans rien ajouter, l’encourageant du regard, suppliante, elle dégage les couvertures du corps meurtri, dévoilant sa nudité sans pudeur.


Il en rirait, s'il ne souffrait pas autant. Se lever ? Mais comment ? Car certes, il a beau vouloir être loin d'ici de toute ses forces, il ne peut pas bouger le moindre muscle. Se traîner comme une épave, ça, c'est faisable. Mais se lever ? Impossible. Et l'inquiétude redouble alors que la rouquine lui ôte le peu de protection en sa possession. Un rire nerveux, mêlé à une toux grasse et irritante sort de ses lèvres. Et les Azurs de parler pour lui.

- Ne bouge pas !
Elle sourit, se voulant rassurante. L’esprit carburant à toute vitesse. Comment allait elle l’aider à monter dans la roulotte. La roulotte si proche pourtant. Il n’y avait qu’à se hisser sur quelques marches. Si elle avait quelque chose, qui lui permettrait de le lever à hauteur de la plate forme il n’aurait qu’à se laisser glisser et…
Son regard parcourut les alentours. Et finit par tomber sur Sombrelance, paissant tout près. L’idée était folle, pas il n’y avait pas d’autre solution potable à ses yeux. Un nouveau sourire rassurant plus tard, elle avait amené le placide frison contre le blond, et le cajolait patiemment pour qu’il se couche, tout contre le géant blond.


Les chevaux. Il prend sur lui en inspirant légèrement, geste qui lui brûle de nouveau les bronches et rend sa respiration sifflante. Il ferme les yeux lorsque l'animal tombe juste à côté de lui, persuadé qu'il va l'écraser. Mais il n'en est rien et ce n'est qu'en les rouvrant que le peu de distance qui les séparent lui paraît impossible à surmonter.

Un regard vers la rouquine, juste avant de se tourner sur le côté, s'y reprenant à plusieurs reprises. Se mordre une nouvelle fois la lèvre et laisser le goût métallique imprégner sa bouche, avant de tendre les bras pour agripper la crinière du noirau et se coller jusqu'à lui, gémissant de douleur lorsque sa peau crisse sur l'herbe encore auréolée de rosée. Mais, déjà épuisé, prêt à mordre la peau de l'animal pour s'empêcher d'hurler, il s'arrête, comptant plus que tout sur sa femme pour faire passer sa jambe valide par dessus la croupe du hongre.


­Elle soupire, se mord la lèvre, hurlant intérieurement. Pour lui. Parce qu’elle ne supporte pas de voir sa douleur. Parce qu’elle voudrait pleurer, tant elle est épuisée, nerveusement. Parce qu’elle a peur, eu peur, aura peur encore de le perdre.
Elle lit la demande muette, fait passer la jambe valide par-dessus l’encolure, et mène à nouveau le cheval, pour qu’il se lève, le plus lentement possible. En douceur.


Il n'est plus que douleur, la supportant comme tant de fois avant, par nécessité. Pourtant, il se laisserait bien aller aux sirènes du repos juste pour cette fois. Ne rien sentir, à part cette plénitude falacieuse dans laquelle on doit être si bien. Finalement, le nez enfoui dans l'épaisse crinière, il se laisse porter, vomissant à demi par terre et à demi sur lui-même lorsque le hongre se stabilise, cessant les rotations indues de la terre. Et le blond de serrer plus ou moins fermement les crins de Sombrelance, menaçant de tomber à chaque faux mouvement, à bout de force.

Elle le maintient, son géant au talon d’argile, et elle fait faire trois pas au cheval, avant de grimper sur la plateforme, et de tendre les bras, pour accueillir le blond et le soutenir sur les quelques coudées qui le séparent de la couche. Refusant de le laisser céder à la douleur.

Une fois de plus, tendre les bras et esquisser un geste lui coûte. Pourtant, il le fait, au détriment de ses chairs qui s'ouvrent à nouveau. Mais il le faut, ils n'ont pas le choix. Le chambranle est pris en appui d'un côté, la rousse de l'autre et le calvaire repris. Aux odeurs nauséabondes et métalliques viennent s'ajouter celles plus douces et apaisantes de l'intérieur de la roulotte, aux parfums entêtants. Lui arrachant un haut le coeur sans toutefois le faire vaciller, tandis qu'il se laisse tomber sur leur couche, vaincu.

Elle l’abandonne, elle les abandonne tous, le temps de ramasser leurs maigres possessions. La tisane restante est poussée entre les mains du blond, assez pour provoquer une somnolence. Trop peu pour réellement endormir la douleur. Le corps tremblant est lavé, la plaie suintante de sang, rincée. Elle le sera à nouveau lorsque la rouquine aura les plantes adéquates. Et pour ça, il faut se mettre en route. Elle borde le géant, laisse Elin dans son couffin et accepte Gauvain près d’elle, sur le siège du conducteur de la roulotte, parce que le petit garçon a vu assez de sang dans sa courte vie. Et les juments sont mises en route.
Bientôt, Gueret.

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