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[RP] Les alchimistes de la pluie

Julienas



L'air était moins lourd, la chaleur plus supportable. L'heure des vêpres approchait et dans les vignes on s'affairait à ranger outils et débris arrachés à la vigne qu'on tentait de sauver. Juillet pourri avait sévi sur la nouaison. Puis les grappes épargnées subissaient depuis août la sécheresse et les grains minuscules témoignaient du manque d'eau que tout le monde attendait désespérément.

Il se dirigea vers les ceps plantés à la sortie du village, en sortant de chez la jeune herboriste. Sous la lumière moins vive qui écrase les constrastes en pleine journée, les couleurs paraissaient plus douces, plus chaudes. Des feuilles jaunes ou rosées, rares, tranchaient sur l'ensemble d'un vert allant du clair au foncé. Sous les larges feuilles, des tâches violacées attiraient le regard.

Il avisa au lointain un coteau si escarpé qu'on aurait presque dit un pan vertical. Des gamins et quelques femmes, pour qui la parcelle était réservée, en descendaient ; les petits en tête dévalant la pente en criant. Il chemina ainsi sans les quitter du regard puis, arrivé aux pieds des premiers ceps, prit une grappe dans sa main gauche et préleva un grain qu'il écrasa entre le pouce et l'index de sa dextre. La peau éclata difficilement, tant elle était encore ferme, et la chair claire émergea de l'enveloppe bleue noire. Il porta la pulpe à sa bouche et grimaçât. Trop vert ! Manque de sucre et d'eau... Que le Très Haut accorde à ses gens toute la pluie nécessaire à la croissance de ces grains avant les prochaines vendanges, se prit-il à penser.

Il resta ainsi un moment à observer le paysage et les traces de culture pratiquées par les vignerons champenois, puis se décida à retourner à l'église pour l'office du soir. Faisant demi-tour, il tâta machinalement à travers sa bourse accrochée à sa ceinture le remède donné par la belle Ysabeau pour le jeune Pierre...




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Julienas



[Sur la place de Bouzy, devant l'église...]

Climat et épidémies vident autant les greniers qu'ils emplissent les églises.

En fin de journée, on se pressait en masse aux vêpres, la Foi décuplée par la chaleur persistante depuis des jours. Champs et vignes ne tiendraient pas longtemps si la pluie providentielle tant attendue ne venait arroser les fruits du labeur des hommes. Par chance, le peu de grains moissonnés en juillet finissaient d'être engrangés, le battage prenant fin. Mais la vigne réclamait désespérément sa part de pluie. Ainsi que les fruits et légumes desséchés qui faisaient déjà défaut sur les marchés.

Jules se joignit aux fidèles venus prier le Très Haut, renforcés par toutes celles et ceux dont la piété s'était trouvée soudain révélée depuis quelques jours. Il entra à nouveau dans l'église de Bouzy, se disant que les bancs ne suffiraient pas à accueillir tous ces fervents "fidèles". Il se dirigea vers les places réservées aux hommes, dans la travée de gauche, s'agenouilla et pria pour son jeune protégé, en attendant le commencement de l'office.


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Nicolas.dubois



[Auberge du Coq Rouge, Bouzy - Un peu plus tard...]

Le dé roula sous l'imposant bahut qui trônait non loin de l'âtre. Il fit un bond à la frontière de deux lattes avant d'être de nouveau dévié dans sa course par une miette de pain encore fraîche que les rongeurs n'avaient pas encore nettoyée, tandis que des doigts épais animés par une grosse main velue tâtonnaient le parquet. Le contact fut bref. La tenaille empoigna le cube rapidement et l'exhiba aux yeux de tous. Si bien que le dé fut brandi à plus d'une toise au-dessus du sol en un court instant.

"Je l'ai ! 4 ! Maldo, c'est ta tournée ! beugla une voix rocailleuse.

- Ha ha ha ! Pas question compagnon ! C'est d'la triche ! ricana un gars en armure, au milieu de l’attablée de soldats tonitruants qui éclusaient les pichets de vin depuis un bon moment.

De gros rires gras fusèrent de chaque côté des deux tables alignées. Les soldats s'épongèrent les lèvres avant de les tremper à nouveau dans leurs gobelets.


- A nos chevaux, à nos escaliers, à nos femmes... et à ceux qui les montent ! hurla un solide gaillard en brandissant le pichet. Et avant que les autres entonnent le même refrain, il se leva et le porta à sa bouche pour le vider d'un trait, sous les regards attentifs de ses compagnons. Un bref moment de répit dont profita le lanceur de dés pour écraser son trophée sur le plateau maculé de tâches foncées encore fraîches.

- Tiens ! Un 4 que j'vous dis ! persista-t-il.

- Dégage ave' ça ! C'est pas valable qu'on t'dit ! s’esclaffa le nommé Maldo.

- C'est ta tournée Brognard ! T'y couperas pas ! surenchérit un autre en inclinant la tête.

Rires et bourrades ponctuèrent encore les dernières paroles tandis que le gars au pichet déposa celui-ci bruyamment sur la table, en hurlant :


- Rhaaaaaaaa ! Un miel ! L'enfant Christos en braies de soie qui vous glisse dans la gorge ! ricana-t-il, les bras en croix, paumes largement ouvertes vers l'avant.

- Iiiiiiillll eessssttttt des nôôôô autreuuuh ! Il a bu son pichet comme les auuuu... auuuu... treuh ! entonna l'assemblée tandis qu'il s'épongeait les lèvres avec sa manche.

La porte de l'auberge s'ouvrit alors. Dans le brouhaha qui emplissait la salle, l'évènement aurait pu passer inaperçu. Mais personne n'aurait pu ignorer cet air tiède qui s'infiltra soudainement dans la pièce où l'on veillait à entretenir dans la journée un minimum de fraicheur. Portes et fenêtres closes jusqu'à la tombée de la nuit, l'épaisseur des murs faisait le reste...
Un calme relatif fit place au vacarme durant l'espace d'un instant. Puis, quand les regards eurent avisé l'étranger qui venait d'entrer, les conversations reprirent leur cours, d'abord tranquillement.


- C'est'y pas malheureux ! osa un vieil homme à l'intention de son compère de libation en triturant sa canne rudimentaire.
Des mois d'draches jusque début août et pas une goutte depuis. La moisson de juillet a été maigrichonne. Au moulin banal, le grain s' fera rare, c'est moi qui te l'dis ! Et pour les prochaines vendanges, si c'te chaleur dure encore, ce sera vite réglé. On va crever la soif gars ! Buvons tant qu'on l' peut encore ! dit-il en levant sa timbale.

- Hééé, Julienas ! Vous voilà enfin ! Mais venez donc nous rejoindre ! s'écria Nicolas Dubois pour couvrir les salves d'applaudissements des soudards saluant la dernière prouesse d'un des leurs, tandis que son épouse, la belle Agathe, se levait. Laquelle, après avoir salué le frère, se dirigea vers le tonneau, pichet en main.
Aux heures de faible fréquentation, quand Monsieur était en ville, le couple se permettait d’occuper toujours la même table, située près du comptoir. Ainsi, ils pouvaient s'accorder quelques moments de complicité, sans pour autant négliger le service dû à la clientèle.


- M'Dame Agathe ! Un autre pichet pour ces messieurs, je vous prie ! commanda à grand renfort de gestes exagérés le grand Maldo qui tentait de tenir debout, la main en appui sur l'épaule de son voisin de gauche. Et pour accroître l'euphorie de sa petite cour, il s'inclina en saluant de la tête, décrivant un grand arc de cercle avec son couvre-chef de façon théâtrale.

- Venez Julienas, allons ! Tenez... Asseyez-vous ! insista le courtier en vin en désignant un siège à son invité.
Nicolas ! Nicolas Dubois ! Mon épouse m'a longuement parlé de vous. Et de vos petites... Hum... "spécialités" dit-il en souriant, sa main droite tendue prête à donner une poignée franche au visiteur languedocien.

- Je dois avouer que vous avez piqué ma curiosité et qu'il me tardait de vous connaître, poursuivit-il chaleureusement.
Tenez, la voila qui nous amène notre vin de Paroisse. Du rouge ! De Bouzy mesme.

Et, se penchant sur le frère, il lui confie à voix basse :

- Celui-ci est une cuvée spéciale, que je réserve pour de rares occasions.
Vous estes amateur de bon vin m'a-t-elle dit. Vous me direz ce que vous pensez de celui-ci.


Laissant au frère le temps d'en placer une, il se dirige vers le vaisselier et en sort trois verres en verre de Murano. Le service offert par un riche client vénitien il y a quelques années...

Julienas



Il lui tardait d'arriver à l'auberge du Coq Rouge pour constater les effets de ses traitements auprès du jeune Pierre. Malgré les nets progrès visibles, il craignait des symptômes secondaires et tâchait de prévenir toutes les séquelles que l'enfant pourrait subir. A commencer par le terrible "mal des ardents", dont on ignorait encore aujourd'hui l'origine mais dont l'issue fatale ne laissait rarement de doute...
Et puis il lui tardait de trouver enfin la fraîcheur de l'auberge, l'instant des vêpres ayant été si bref après la chaleur accablante de cette journée semblable aux précédentes. D'autant qu'avec la foule de "pénitents" venus en masse louer les faveurs du Très Haut, qui pour son jardin, qui pour ses champs ou ses vignes, la température de la petite église, habituellement basse, avait vite atteint celle de l'extérieur.

Il considéra le lierre séculaire qui couvrait deux façades jusqu'au pignon. Une aubaine pour l'isolement thermique du bâtiment !
Des nuées d'insectes minuscules se disputaient les rares grains de pollen que la plante pouvait offrir, distributeur quasi exclusif du quartier en ce mois d'août plus que sec. Ses yeux quittèrent les feuilles desséchées pour se tourner vers le pied de la plante qui s'enfonçait dans un maigre ruban de terre semblable à de la cendre.
A l'audition du brouhaha qui perçait l'épaisse porte de bois, il contint son geste réflexe et ses doigts demeurèrent un instant figés sur le heurtoir.

"Inutile de frapper, personne n'entendrait au milieu d'un tel vacarme", pensa-t-il.

Il poussa alors le dormant de la porte et frissonna à peine quand l'air frais l'invita à entrer. Ses yeux s'accoutumèrent vite à la pénombre qu'on atténuait au moyen de bougies et de lampes à huile. Il sourit en constatant le silence que provoqua son entrée ; phénomène courant pour un voyageur habitué à fréquenter des lieux publics.


Citation:

- Hééé, Julienas ! Vous voilà enfin ! Mais venez donc nous rejoindre !



Il avisa le mari de la tavernière qui l'avait hébergé ces derniers jours et se dirigea vers lui en se faufilant parmi les clients stationnés debout entre les tables.

Citation:

- Venez Julienas, allons ! Tenez... Asseyez-vous !
Nicolas ! Nicolas Dubois ! Mon épouse m'a longuement parlé de vous. Et de vos petites... Hum... "spécialités".



Le frère du Languedoc sourit et saisit la main qu'il serra chaleureusement en demeurant debout.

- Julienas, dit-il en souriant. Très honoré...
Je viens de Montpellier que j'ai quitté il y a de ça... plusieurs semaines...


Il ne put achever sa phrase, Nicolas Dubois, volubile, poursuivait :


Citation:

- Je dois avouer que vous avez piqué ma curiosité et qu'il me tardait de vous connaître.
Tenez, la voila qui nous amène notre vin de Paroisse. Du rouge ! De Bouzy mesme.



Il n'eut pas le temps d'expliquer qu'il avait été brigandé avant d'arriver à Troyes. Sans aucune réponse des autorités locales à qui il avait adressé rapport circonstancié des faits et croquis de ses cinq ravisseurs, il s'était tourné par courrier vers son cousin Ignon récemment nommé cellérier de l'abbaye de Saint Pierre d'Hautvillers. Par suite, sur invitation de ce dernier, ses pas l'avaient conduit jusqu'ici où il devait rencontrer le jeune Pierre envoyé par le frère Ignon à sa rencontre.

Citation:

- Celui-ci est une cuvée spéciale, que je réserve pour de rares occasions.
Vous estes amateur de bon vin m'a-t-elle dit. Vous me direz ce que vous pensez de celui-ci.



Il agita doucement les avant-bras, paumes de main largement ouvertes vers le bas et dit :

- S'il-vous-plait, mon frère...
Je vous suis infiniment reconnaissant... Je suis très honoré par vostre accueil chaleureux mais...


Une courte pause, puis :

- Je trinquerai très volontiers avec vous mon frère mais au préalable, je dois m'acquitter d'une tâche à laquelle je songe depuis longtemps et qu'il me tarde de réaliser.

Puis se tournant à demi, un pied dirigé vers l'escalier qui conduit aux étages, il conclut :

- Je reviens dans un court instant, je vous le promets.
Juste le temps de consulter ce jeune novice que vostre épouse a eu la gentillesse de veiller et soigner durant mes absences.




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Julienas



"Et bien, mon jeune ami ?
Tu sembles en meilleur état ce soir...


Le jeune Pierre sursauta. Accoudé sur le rebord de la fenêtre de la chambre qu'ils occupaient depuis trois jours et trois nuits, il regardait pensivement les allées et venues des rares passants à cette heure tardive au moment où le frère Jules fit irruption dans la pièce. Même s'il s'attendait à sa visite depuis qu'il l'avait vu entrer dans l'auberge peu de temps auparavant, son pas feutré ne lui avait pas laissé soupçonner sa montée des marches suivie de son entrée alerte.

- Tu n'as pas touché à la tisane bouillante que t'a apportée Dame Agathe après ton dernier repas.
Fort bien ! Je te félicite mon garçon, tu as bien retenu la leçon d'Aristote !
Tu peux la boire maintenant. Froide, elle conviendra mieux à ton état.


Ses yeux quittèrent le chevet tandis qu'il s'approcha de son jeune patient.

- Voyons cela... dit-il en touchant son front avec le dos de sa main.
Puis il plaça ses paumes sur ses pariétaux et amena le visage de l'enfant face à la bougie qui diffusait une lumière vacillante. Il lâcha le crâne, ferma la fenêtre pour limiter les courants d'air, puis revint sur le visage qu'il examina attentivement. Était-ce l'effet de la lumière moins agitée ou bien la présence rassurante du frère languedocien ? Toujours est-il que le visage du jeune Pierre apparaissait paisible désormais.

Les mains sur les joues de son patient, Jules abaissa avec l'extrémité de ses pouces les paupières inférieures et examina avec autant de soin cornées, pupilles, iris, cristallins et humeurs, sans oublier les faces internes des paupières supérieures et inférieures.
Il s'attarda de même aux lèvres et à l'intérieur de la bouche de l'enfant.


- Tout ceci est encourageant mon jeune ami ! souffla-t-il en poursuivant son examen, s'attardant particulièrement sur les plaies.

Puis, hochant la tête :


- Je pense que nous pouvons laisser sécher ces plaies à l'air dorénavant. Elles seront bientôt complètement cicatrisées.
Je te recommande simplement de ne pas les exposer à des corps souillés, y compris tes propres mains... propres ou sales d'ailleurs,
ajouta-t-il en souriant.

Il se tourna ensuite vers le buffet, prit la bassine contenant les dernières urines de l'enfant. Il les renifla, agita doucement le récipient qu'il approcha de la flamme de la bougie. Il scruta les reflets de la lumière dans le liquide jaunâtre, chercha d'éventuels corps solides minuscules dedans... en vain.
Il reposa la cuvette, trempa son index dans le liquide encore chaud puis l'introduisit dans sa bouche pour le sucer.


- Parfait ! conclut-il simplement en agitant légèrement la tête verticalement, le visage impassible tourné vers le jeune homme qu'il considérait de la tête aux pieds.

Puis, en se dirigeant vers le chevet du malade, il détacha de sa ceinture la petite fiole remise par la jeune herboriste avant les vêpres et versa le contenu dans la tisane froide. Il revint ensuite vers le jeune novice en agitant le contenu de la timbale.


- Bois ceci mon garçon. Une précaution que je ne veux négliger... précisa-t-il à voix basse, comme pour lui seul.

Puis il reprit avec toute son assurance coutumière :


- Maintenant que te voilà de nouveau sur pieds, nous irons faire quelques pas demain dans Bouzy. Je gage qu'il te tarde de retrouver une vie urbaine et de voir l'extérieur. Ensuite, après cette dernière journée de repos, nous prendrons la route après-demain pour Saint-Pierre. Il me tarde d'apprendre ce qui effraye tant mon cousin... ton maître, le Père Ignon.

Enfin, avant de se tourner vers la porte :

- Je te laisse te préparer pour le repas de ce soir. Tu me rejoindras en bas.
Quant à moi, il me tarde de découvrir cette petite curiosité locale qu'a réservée Messire Dubois à mon intention..."



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Julienas




Les mains en appui sur la balustrade, il jeta un regard circulaire à la salle du bas.
Les soudards et autres clients avaient quitté les lieux et seules trois tables étaient encore occupées, bien visibles puisqu' éclairées dans l'obscurité qui envahissait la pièce. Derrière celle du fond, à droite, un commerçant - à en juger par sa vesture et ses malles glissées sous la table - trempait sa tranche de pain dans sa soupe verdâtre. Autour d'une table circulaire au pied de l'escalier, à gauche, près de la porte donnant sur la rue, une famille en déplacement sans nul doute. Le père distribuait les tranches coupées dans une belle miche à la croûte aux reflets dorés en prodiguant quelques recommandations aux enfants pressés d'en finir.

On parlait bas. L'ambiance fort calme contrastait avec le brouhaha assourdissant qui régnait ici-même lors de son arrivée un peu plus tôt.

La dernière table était occupée par Messire Dubois et son épouse Agathe qui attendaient patiemment le frère languedocien en devisant.
A l'extrémité du plateau en chêne patiné, une crédence en bois teintée de couleur foncée avait été apportée. Sur le plateau supérieur, couvercles et linges cachaient les aliments contenus dans divers récipients aux formes des plus variées.
Sur la table, trois verres fins en cristal de Murano équidistants meublaient tout l'espace entre les deux époux. Au centre de ce triangle équilatéral précieux, une lampe à huile diffusait une lumière chaude conférant à la scène une atmosphère chaleureuse.

Julienas hâta le pas pour descendre les dernières marches et se dirigea vers ses hôtes, le regard captivé par les parois de cristal illuminées par la flamme vacillante. A mesure qu'il approchait, une force irrépressible le guidait vers les verres, les yeux rivés sur leur contenu à la robe rubis et aux reflets grenat.


"Je suis à vous !" s'écria-t-il en affichant un large sourire...


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Agathe.



La tavernière poussa légèrement le verre dans la direction du frère languedocien quand celui-ci prit place à la table de ses hôtes. Quand la lourde porte émit quelques grincements dans son dos, elle se tourna et dit à l'adresse de l'homme en noir qui pénétra dans l'auberge :

Qu'y a-t-il pour vostre service, Monsieur le curé ?
Voulez-vous prendre quelque chose avec nous ?
Une petite myrtille, un doigt de mûres, un verre de vin ?


L'ecclésiastique refusa poliment en décrochant de la patère son chapeau oublié le soir dernier. Puis il sortit pour se rendre à l'église d'où l'on entendait sonner complies.

Les yeux de la belle Agathe se tournèrent alors vers le visage de son époux. Les expressions attendues annonçaient un début de repas houleux. Ainsi, afin d'éviter la controverse qui pourrait gâcher ce début de repas qu'elle avait préparé avec soin, elle s'adressa au frère Jules.


Alors mon frère, nostre jeune protégé se porte comme un charme n'est-ce pas ?
Estes-vous parvenu à rencontrer la jeune Ysabeau à la sortie du village ?


Nicolas.dubois



Avant que l'homme d’Église n'ait tourné les talons, le visage de Nicolas Dubois s'embruma. Il trouvait désobligeant de sa part de décliner l'invitation que lui avait faite fort aimablement son épouse. Refuser un verre de vin à son producteur ! Un véritable outrage !
"Quand vient le moment de percevoir les dîmes, ils sont bien plus urbains, va ! On peut leur faire confiance la-dessus !" pensait-il. Mais il maintenait sa langue et attendait que le bruit des chausses du curé ne soit plus audible dans la rue pour prendre la parole. Trop tard, sa belle tavernière le prit de court tandis qu'elle engageait la conversation avec le frère languedocien.

Nicolas Dubois n'était pas à proprement parler anticlérical. Comme son épouse, et comme les gens de son époque, il avait été élevé dans la foi du charbonnier, non dénuée sans doute de superstitions païennes qui se transmettent de générations en générations dans les campagnes. Superstitions que l’Église combattait ou entretenait selon qu'elles servaient ou desservaient sa vision de la Parole Divine.
Le négociant en vins commerçait régulièrement avec les membres du clergé propriétaires de vignes dans la région. Il fournissait de mêmes divers abbayes de contrées plus lointaines au cours de ses voyages d'affaire. Ceux-ci se révélaient d'âpres négociateurs, mais généralement fiables. Ils lui garantissaient des revenus assurés. A l'exception des années où le climat capricieux ravageait les récoltes, comme ça risquait de l'être cette année avec cette sécheresse interminable, c'étaient donc de bons clients et partenaires sur lesquels il pouvait compter. Ce qui est un point capital pour un homme de négoce.
Ceci-dit, les prérogatives et avantages divers dont jouissait le clergé à l'époque ne pouvait que susciter animosités et même jalousies parmi les autres protagonistes qui vivaient de ce qu'il restait du travail de la vigne, après que l’Église se soit grassement servie. Et quand bien même son épouse lui rapportait les différents témoignages de l'engagement du curé de Bouzy envers ses frères et sœurs, le commerçant campait sur ses préjugés envers l'homme qu'il connaissait à peine.

Mais l'heure était à la détente. Au fond de lui, il approuva la manoeuvre de diversion de la tavernière et lui décocha un sourire complice en signe de détente. Et pour bien marquer son approbation, il s'adressa au frère qu'il lui tardait de connaître.


Oui Julienas, racontez-nous donc votre journée à Bouzy.
Vous permettez que je vous nomme Julienas ?
demanda-t-il avec un large sourire sincère.

Julienas



La jeunesse a ceci de prodigieux qu'elle se remet bien vite des affections qui l'affligent. Le dernier examen de nostre jeune novice laisse peu de doute sur sa garison certaine. Au passage, permettez-moi de vous dire que nous vous en sommes grandement redevables ma soeur, dit-il à l'adresse de dame Agathe.

Le Très Haut m'est témoin que vostre zèle et vostre attention assidue ont largement contribué à son garissement. Ce jeune homme vous sera éternellement reconnaissant de l'avoir sauvé, je n'en doute pas un seul instant, ajouta-t-il en mirant le contenu de son verre qu'il tenait à mi-chemin entre la flamme de la lampe à huile et ses yeux.

Il inclina sobrement la tête à l'intention de son hôtesse en élevant le verre à hauteur de ses narines. La juvénilité du bouquet le surprit. Il le huma assez longuement.


J'allais vous en prier mon frère, dit-il en réponse au maître des lieux.
Julienas. Ou bien Jules. Comme il vous siéra.

Il trempa ses lèvres dans le vin à la robe étonnamment fraîche, rehaussée d’éclats rubis, qui exhalait des odeurs florales et des arômes de fruits rouges. La bouche élégante gardait un port souverain : ample, doucement satinée, longue, avec de petites notes confites en finale aux accents de griotte bien marquée. Ce vin de Bouzy se révélait au final bien plus mûr qu'il ne le semblait initialement. On l'eût dit sorti d'un long sommeil et Julienas l'aurait crédité volontiers, au pire, de quelques décennies.

Que voila une pure merveille, dit-il en posant délicatement son verre devant lui.

Quel est donc le virtuose à qui je dois cet instant inoubliable ?


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Nicolas.dubois



Il a du corps, hum ? Nos gens font du bon travail n'est-ce pas ? se contenta de répondre Nicolas Dubois sans se départir de son sourire autant satisfait qu'amusé.
Il faut dire que je consacre beaucoup de temps à sélectionner mes fournisseurs aussi, vous savez.

Et prenant son verre, il s'empresse d'ajouter presque à mi-voix :

Mais celui-ci est une cuvée spéciale, comme je vous le disais tantost lors de vostre arrivée...
Un cru provenant d'une de mes parcelles. Celle-ci est particulièrement bien exposée sur un terrain calcaire et frais, propice à une bonne maturité des raisins.
Celui-là, je n'en sers que pour des occasions spéciales, vous savez...


Il était lancé. Il s'appliqua à faire le panégyrique de son sujet favori, celui pour lequel il arpentait des centaines de lieues à la semaine, celui qui lui avait permis de redorer le blason de la famille Dubois qui faisait auparavant dans la dentelle (et la draperie en général), celui qu'il négociait à tous prix jusqu'à l'estuaire de l'Escaut, le vin !

...

Nos produits s'exportent bien. Dieu merci ! Nos ventes locales ne suffisent pas à absorber, si je puis dire, les fruits de nos vignes, vous savez. Mais ceci-dit, le vin reste encore un produit de luxe, prisé par le clergé et la noblesse. La bourgeoisie s'y met... Oui... Depuis qu'elle a pu profiter des foires de Champagne pour s'enrichir avec le commerce de draps.


Il agite lentement le contenu de son verre qu'il tient au creux de sa paume. Son visage s'illumine dès qu'il l'approche de ses narines.
Puis, après l'avoir posé délicatement sur la table, il regarde à nouveau le frère languedocien et reprend :


Pour le reste... la cervoise de ménage brassée dans les foyers suffit à étancher les soifs courantes. Ou bien le cidre... Pour ceux qui possèdent quelques pommiers, dit-il sur un ton évasif en frottant des doigts son menton en appui sur sa paume droite.

Après un hochement de tête furtif il poursuit :

Bon... On en sert en pichet dans les auberges tout de mesme... Pour la clientèle. Ce ne sont pas tous de grands crus, il faut le reconnaistre, mais...

Il marque une pause puis, après avoir pris une profonde inspiration, se redresse rapidement.

Il faut savoir se mettre à la portée de toutes les bourses, vous comprenez ? dit-il avec un large sourire.

Mais je vous ennuie avec ça... Pardonnez mon verbiage, mais dès qu'il est question de vins, je deviens intarissable,
conclut-il en riant.

Non pas que je sois du genre à licher, hein ? s'empresse-t-il de clarifier. C'est que dans nostre profession, faut savoir tenir le verre sans jamais tomber dans les excès. Plus d'un ont coulé leur affaire aux alcools, vous savez...

Julienas



Le frère écoutait le négociant en vins avec le plus grand intérêt.

Vous ne m'ennuyez pas, bien au contraire, assura-t-il, appuyant ses mots d'un geste de la main en signe de dénégation.
Main qui saisit au passage son verre qu'il porta à ses lèvres.


C'est surprenant ce goust de baies plutost intense... Sont-ce les airelles ou les myrtilles que l'on perçoit ?
Avec peut-estre une once de cassis, non ?


Il goûte à nouveau.

A moins que ce soit de la framboise...
Non, pas de la fraise... Proche mais plus subtil...
La fraise des bois ! Ces minuscules fruits au parfum incomparable...
Oui c'est cela !


Reniflant son verre, il le porte à sa bouche de nouveau.

Hum... Il y a autre chose...

Il aère le liquide en bouche pour mieux en percevoir les arômes en finale.

Ce n'est pas la mûre... On dirait plutost de la cerise, dit-il en agitant le contenu qu'il hume à nouveau.
En plus aigrelet...

Soudain il pose son verre et frappe dans ses mains.

De la griotte ! Bien sûr ! dit-il en affichant un large sourire victorieux.

En tout cas, je vous remercie mon frère pour cet instant inoubliable qui marquera mon passage ici.


Repensant à la requête de ses hôtes, à laquelle il n'escomptait se soustraire, et jugeant le moment opportun tant que Messire Dubois marquait une pause, il reprend :

Quant à ma journée à Bouzy, ma foy... dit-il en prenant une respiration profonde.

J'ai bien trouvé la jeune Ysabeau, merci ma soeur, vos indications m'ont été été fort précieuses, précise-t-il à l'adresse de la tavernière, sa main se posant légèrement sur son avant-bras.
La donzelle s'est montrée on ne peut plus charitable en me prodiguant les soins dont j'avais besoin pour ce jeune novice envoyé par mon cousin, le Père Ignon.

Il prit soin néanmoins de ne pas mentionner le Saint Vinage, ou du moins le succédané, que lui avait fourni la jeune herboriste. Même s'il avait jugé préférable de l’administrer au jeune Pierre par précaution, il mesurait les répercussions que pouvaient avoir ce genre de pratique si la nouvelle venait à se répandre. En ces temps où le Mal des Ardents, (surnommé par les villageois "le Feu de Saint Antoine" ou "Feu Sacré"), était quasiment autant redouté que la peste et les loups, il convenait d'éviter la propagation de rumeurs infondées qui auraient tôt fait de répandre la panique au sein de la population.
C'est qu'il en fallait si peu pour les langues agiles et les esprits faibles !


Ce jeune homme va nettement mieux et devrait estre complètement rétabli demain, à n'en point douter. Nous partirons donc après-demain, après vous avoir une fois de plus remerciés pour vostre aimable hospitalité, dit-il en inclinant le chef sobrement.

Mais... Pour en revenir au vin qui, je le conçois bien, représente une part importante de vostre vie... reprit-il en saisissant son verre.
J'ai pu lire sur une affiche, dans une échoppe de Bouzy, "vins de Champagne"... Je vous avouerai que j'ignorais jusqu'à ce jour cette appellation.
J'étais absolument convaincu que les vins de vostre région étaient regroupés parmi les célèbres "vins de France"...

Est-ce là une appellation locale ?
demanda-t-il à Messire Dubois.
Au mesme titre que l'on dit "les vins de Bourgogne" ?



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Agathe.



La tavernière ne put réprimer un "Ben si ! Tout le monde dit ça !" mais le regard de son mari lui rappela bien vite les convenances. Elle rosit légèrement, se tut et se leva pour s'en aller défourner son pain qui avait fini de cuire. C'est qu'il n'était permis de couper une conversation établie entre deux personnes, à moins d'y être convié ou que la discussion ne s'épuise. Le cas échéant, il était au contraire prisé de relancer sans tarder sur quelque sujet anodin afin de ne laisser s'installer le silence gênant que plus personne n'oserait briser par la suite. Rompue aux bonnes manières et à l'art des échanges verbaux dans son auberge, la belle Agathe sourit en songeant au regard amusé, mêlé de surprise, que lui avait décoché son époux.
D'autant qu'en matière de vin, n'était-il pas le mieux placé pour répondre à la question du frère languedocien ?

Elle rit intérieurement en secouant la tête tandis qu'elle frottait ses deux miches encore chaudes.


Nicolas.dubois



Satisfait de l'engouement du frère languedocien pour son vin de paroisse et pour sa dégustation peu commune, égayé également par la spontanéité de son épouse, le négociant était en joie. Sitôt essuyé, sitôt oublié l'affront du curé pressé qui avait emporté avec lui ses préjugés à l'égard du Saint ordre.
L'heure était à la détente. Les affaires exigeant un travail acharné et des déplacements quotidiens au cours desquels il y avait peu de moments propices aux distractions, place donc à la convivialité après cette longue absence hors de ses terres.


C'est bien de la griotte en effet. Quel palais Julienas ! Et quel nez !
On dit qu'on a le goust de ses origines. Je reconnais là l'homme de terroir, bercé sous la treille...
Ainsi donc vous estes originaire de Julienas en Bourgogne. Il faudra nous conter ce qui vous amené en Languedoc, jusqu'à Montpellier.
Si ce n'est indiscret, bien entendu,
s'empresse-t-il d'ajouter un ton plus bas.

Les études sans doute... Les Montpelliérains sont réputés pour leurs facultés, dit-il en réfléchissant. Je veux dire leurs universités.
L'enseignement de la médecine notamment, reconnu au mesme titre que celui qui est prodigué à Paris. D'aucun prétendent qu'une telle renommée doit beaucoup à la proximité de Montpellier avec la Cour pontificale, tout autant que l'Université de Paris serait redevable à sa situation voisine de la Cour de France. Possible...
dit-il sur un ton évasif. Nos étudiants n'ont pas la chance d'avoir un enseignement de mesme qualité en province. Moins de régularité dans les cours dispensés, moins de professeurs disponibles et aussi expérimentés...

Ne connaissant pas les intentions du frère quant à son avenir en Champagne et, en bon commerçant qu'il était, habitué à converser sans jamais indisposer son auditeur, il jugea préférable de changer de sujet. Prenant le pichet, il remplit les verres.

Pour répondre à vostre question... reprend-il alors en adressant furtivement un regard toujours amusé en direction de la tavernière.

Ce n'est pas si simple vous savez.
En toute rigueur, mal gré que j'en aie, ainsi que tous les partenaires oeuvrant dans la profession, nous n'avons pas la chance comme les Bourguignons de pouvoir nous targuer d'une appellation officielle de "vins de Champagne"
(1). Ceci est fort regrettable, dit-il en hochant la tête.
Cependant, croyez-bien que nous ne ménageons pas nos efforts pour en bénéficier afin que soit officiellement reconnus nos vins dont la notoriété ne fait que croistre.

Il marque une pause, regarde le visage étonné de sa tavernière qui se pinçait les lèvres, puis ajoute :

Néanmoins, localement, entre-nous, nous avons coutusme d'employer cette expression effectivement. Ce qui explique pourquoi vous avez pu la lire chez l'un de nos commerçants à Bouzy.

Il fixe alors le frère.

Comprenez-les Julienas, dit-il en saisissant son verre de la main droite.
Du moins comprenez-nous, ajoute-t-il en posant le coude sur la table, l'avant-bras vertical, tandis que son regard se détourne vers son verre à hauteur de son visage.
C'est un atout de plus pour la clientèle.
Et puis... Comme toute appellation, avant qu'elle ne soit pérennisée dans un document, les artisans se l'approprient et la font exister. Ils en assurent la gestation avant que l'acte de baptesme ne soit signé par décret. Ceci prend bien des années vous savez. Et de longues et cousteuses tractations.


Il pose alors son verre sur la table puis se lève.

Un moment je vous prie.

Poursuivant son exposé, il se dirige vers le gros bahut en chêne et en sort une carte roulée sur elle-même.

La vigne est présente dans nostre région depuis des siècles. Depuis l'antiquité dit-on. Allez savoir... dit-il à mi-voix, plutôt évasif.
Mais c'est il y a environ huit siècles que le vignoble s'est largement répandu, le vin devenant source de revenus et de prestige pour les nobles et les évêques. Avec l'édification des nombreuses abbayes et couvents dans le Duché, ceux-ci se dotent de vignobles pour se pourvoir en vin de messe, ainsi qu'en boisson pour eux-mêmes et pour leurs visiteurs. De plus, l'approvisionnement de la noblesse et des populations citadines en vins leur permet de s'assurer une bonne part des revenus nécessaires à leur entretien et à leurs actions charitables.

Revenant vers son hôte, il déplace les verres sur le bord de la table et déroule la carte devant lui. Durant les premiers jours de convalescence du jeune Pierre qui avaient précédé le retour de son époux, la belle Agathe avait eu loisir de consulter les nombreux croquis d'édifices religieux réalisés avec grand soin par Julienas au cours de son dernier voyage. Particulièrement les églises et abbayes bourguignonnes. En homme avisé, le négociant habitué à adapter son discours en fonction de son interlocuteur ne pouvait manquer de l'éclairer sur l'un de ses sujets de prédilection.

Saint Pierre d'Hautvillers, d'où provient vostre jeune compagnon, date justement de cette époque. Je ne vais pas les citer toutes, mais voyez ici Saint Remi, à Reims, comme Saint-Pierre et un peu plus loin, Saint Thierry. Et puis celle de Vertus, ici. Chaslons, Epernay. Là. Et là... Avenay ici. Verzy là. Orbais aussi, voyez. Sézanne...

Il balaye la carte de sa main.

Bref, le vignoble s'étend ainsi en Champagne durant deux siècles environ. Les quantités des vins produits, rouges, blancs et rosés, ne vont cesser de croistre tandis que la qualité s'améliore également.

Il reprend sa place sur son siège sans quitter la carte des yeux.

Mais n'allez pas croire ! Bien que recensés aujourd'hui parmi la grande famille des "vins de France", parmi tant d'autres on pourrait dire... Nos vins acquièrent renommée et prestige jusqu'au Louvre et par delà nos frontières vous savez. Selon Dom Chastelain, "au sacre de Philippe de Valois en 1328, les habitants de Reims consommèrent pour le repas qu'ils donnèrent au roi et à toute sa cour trois cents pièces de vin, partie de Beaune et de Saint-Pourçain et partie de Reims." Les "vins de la Rivière"
(2). sont fort prisés des autorités civiles et cléricales. Certains vins de paroisse, tel que celui que vous estes en train de déguster également. Il en est de mesme des vins du pays de Reims, de Vertus, de Sézanne, de Bar-sur-Aube, de Châlons...
Pour ces Crus, car on parle bien de "Crus", ceux-ci bénéficient d'une sorte d’appellation unique voyez-vous... Celle de leur propre Paroisse,
dit-il avec un large sourire.

Quant au développement du négoce hors du Duché et par delà nos frontières...

Il dévisage le frère languedocien, hésite puis se lance.

Distes-moi, Julienas... Sauriez-vous deviner ce qui a favorisé l'essor de nostre commerce au point qu'il a atteint aujourd'hui ?




(1) "Les "vins de Champagne" ne commencent à être nommés ainsi qu'aux environs de 1600 et ne le seront couramment que dans la deuxième moitié du XVIIe siècle." (source)

(2) La Marne
Julienas



Rassemblant rapidement les informations en sa possession, Jules réfléchit alors à voix haute, selon une habitude très ancienne :

Les foires de Champagne ont permis le développement du commerce de draperies... Le vin peut avoir bénéficié des mesmes bienfaits...
Nostre Église, peut-estre... Elle dispose d'un vaste rayonnement dans tout le Royaume et à l'étranger, d'autant que, comme vous l'avez précisé, elle est l'un des acteurs principaux dans le domaine...


Se frottant la barbe, il poursuit sa réflexion plus avant.

Hummm... Nos autorités cléricales n'ont pas attendu des siècles pour s'activer à l'ouvrage aussi... Plus récemment voyons...

Des amateurs illustres à la Cour du Louvre.. Ou bien à l'étranger ?
Humm... Ça se saurait si l'engouement était à ce point important pour qu'une telle notoriété se propage aussi rapidement entrainant avec elle des commandes toujours plus nombreuses de par le monde...


Une moue sceptique puis il reprend :

Des progrès techniques rendant la conservation et le transport plus aisés et moins cousteux... Pourquoi pas ?
Les tonneaux mon frère ?
demande-t-il alors en dévisageant son hôte, cherchant des signes qui puissent le mettre sur la voie. Les Champenois auraient innové de façon remarquable dans les fusts avec des conséquences favorables au négoce ?

A moins que ce soit des progrès dans l'élaboration de vos vins...
ajoute-t-il sans cesser de caresser son bouc, l'air perplexe.



_________________
Nicolas.dubois



Nicolas Dubois ne put s'empêcher de rire en voyant le frère réfléchir à haute voix. Il n'était pas peu fier en outre de mettre sa sagacité à l'épreuve. Jugeant la facétie suffisante, il jugea opportun d'y mettre un terme.

Vous n'estes pas loin Julienas, commença-t-il.
Il est vrai qu'en même temps qu'ils pénètrent sur les marchés extérieurs, les vins de la Champagne commencent à être appréciés à la cour des rois de France où ils s'efforcent de concurrencer les vins de Beaune et de Paris. Une rencontre entre l'empereur germanique Venceslas IV et le roi Charles VI au siècle dernier est restée célèbre dans nos légendes locales. Le roi de Bohème aurait tant bu qu'il aurait consenti à tout ce qu'on lui demandait, dit-on. Ajoutez à ceci les festivités au Tau
(1) lors des couronnements royaux... Quelle meilleure tribune espérer pour faire connaistre tout nostre savoir faire auprès des grands de ce monde n'est-ce pas ?

Il marque une légère pause. Puis reprend.

Mais ce n'est pas la raison principale Julienas. Pas plus que les foires de Champagne. Mesme si celles-ci ne sont pas à dédaigner, car on n'y fait encore des rencontres importantes, leur rôle est assez restreint pour nostre commerce vous savez. En tout cas bien moindre que pour la draperie. Ma famille s'étant basti une solide réputation dans ce négoce par le passé, je sais de quoi je cause ! dit-il en ponctuant ses mots d'un geste du menton.

Il boit une gorgée de rouge, repose lentement son verre et jubile de sentir son invité suspendu à ses propos, le devinant impatient d'en savoir d'avantage.

Non, à vrai dire, quand vous parlez de progrès technique, vous brusler... mon frère. Du moins quand vous avez prononcé le mot "transport"...

Il dévisage alors le languedocien, à l'affut de la moindre de ses réactions.

Ça y est ? Vous y estes ? demande-t-il hilare.
Et oui, Julienas. C'est le transport par bateau qui nous a permis ce développement fabuleux. C'est que nous bénéficions d'une situation favorable, vous savez. La majeur partie de nos vignobles sont situés à proximité de la Rivière, de l'Aube et de la Seine. Ah, également de l'Aisne, navigable depuis Pontavert. Les tonneaux peuvent ainsi être acheminés par la voie fluviale. Notamment sur Paris et Rouen. Tiens, j'ai un chargement en ce moment qui est convoyé jusqu'à Mézières pour estre mis en rivière de Meuse. Il sera acheminé par la suite jusqu'à Utrecht. Depuis le XIIe siècle, nous commerçons également par mer, vers la Flandre, la Hollande, l'Angleterre, le Portugal, l'Espagne...
Quand les guerres ne viennent pas perturber nostre commerce bien sûr...
dit-il en accompagnant ses paroles d'un geste d'impuissance avec sa main.
Les guerres ou le climat...
Un hiver trop rigoureux et nos ceps sont atteints.
Des pluies par trop abondantes et la récolte est pourrie, ou la floraison perturbée.
Ou bien à l'inverse, comme cette année. Un été trop sec, les grains restent minuscules et le moust manque de sucre. Déjà que les pluies de juillet nous ont laissé peu de grappes...

Enfin...


Puis il se ravise, jette un œil à la desserte en bout de table et se redresse brusquement.

Mais on bavarde et je crains de gaver vostre esprit à défaut d'emplir vostre ventre.
Passons à table mes amis ! Vostre jeune compagnon ne devrait plus tarder à nous rejoindre désormais.




(1) "Le Palais du Tau" qui jouxte le transept sud de la Cathédrale, siège des Archevêques de Reims. Également lieu de résidence de la cour royale lors des sacres, il doit son nom à sa construction en forme de "T".
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