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[RP] Les alchimistes de la pluie

Agathe.



S'engouffrant dans l'ouverture, Agathe prit la corbeile de fruits qui attendaient sur la desserte et la tendit à son invité. Aux cerneaux de noix séchées de l'an dernier, elle avait ajouté quelques noisettes fraiches, ainsi que mûrons, myrtilles et fraises des bois apportés le matin même par "les arlots". Sobriquet dont elle avait affublé la petite bande composée d'une demi-douzaine de gamins du village qui occupaient leurs rares moment de liberté à pêcher ou braconner. Chaque jour, une fois leurs obligations quotidiennes accomplies dans les champs, "au bois" ou à la chasse avec le paternel, ils avaient pour habitude de se retrouver derrière le chevet de l'église, point de départ de leurs escapades rarement fructeuses mais toujours aussi variées en multiples péripéties qu'ils narraient avec force détails, bien souvent enjolivés, aux jeunes ingénues qui consentaient à leur préter une oreille attentive. Et plus leurs yeux s'agrandissaient, plus leurs histoires de maraude devenaient rocambolesques.
Souvent, la tavernière leur troquait volontiers un ou deux pains, quelques beignets ou même oublies, contre un panier de champignons des bois ou de fruits glanés en lisière. Ou bien encore un assortiment de poissons frais qu'ils venaient de tirer de la Rivière ou un garenne pris au collet... En bonne connaisseuse des ressources naturelles locales, il arrivait parfois que la jeune femme doute de la provenance de certains fruits de verger. "Vous me jurez que vous n'estes pas allés à maraude ?" demandait-elle. "Ah ça non, M'dame ! Vous nous connaissez !". "Bah ma foy oui. Justement !" répondait-elle en riant.

La récolte de la veille avait été abondante et variée. Du garenne, elle en avait fait un pâté en croûte qui ravirait l’attablée après les fruits consommés en guise de mise en bouche. Puis suivrait une anguille de la Rivière au verjus, plat qu'elle servait toujours froid, arrosé copieusement du jus de raisins verts, avant de présenter un chapon farci à l'estragon à son époux à qui revenait le cérémonial de la découpe. On terminera par des Paix-de-nonne, qu'on osait appeler sans rougir "Pets-de-nonne" dans les foyers ruraux, et des oublies au miel après avoir dégusté quelques bouchées de brie, munster, sans omettre le fromage des bénédictins de Saint Pierre.

Pour l'avant-dernier repas du frère languedocien et du jeune Pierre, et pour accompagner dignement la rencontre entre les deux hommes, la belle Agathe n'avait pas lésiné sur l'opulence en leur présentant les honneurs de sa table.


Julienas



[Auberge du Coq Rouge, Bouzy - Le lendemain.]


Extrait du journal de Julienas.

Citation:

Auberge du Coq rouge, Bouzy.
30 aout 1460.

Après quatre jours de repos, je peux affirmer que le jeune Pierre est complestement gari. Nous avons cheminé longuement dans Bouzy aujourd'hui, et il n'a montré aucun signe de défaillance jusqu'à l'heure des vespres où il a prononcé quelques mots au sujet de cette chaleur difficilement supportable avant d'entrer à l'office. Attitude bien légitime et partagée qui ne remet nullement en cause mon diagnostic.
Nous voila donc prests à rejoindre Saint Pierre où nous attend Ignon depuis plusieurs jours. D'après Messire Dubois, une épidémie serait à l'origine de la mise en quarantaine de la ville d’Épernay. Rumeur confirmée aujourd'hui par des bouzillons au cours de nostre promenade. Je constate une fois de plus que les pestes et autres fléaux ont marqué les populations à jamais, à l'instar de la grande guerre
(1). Dès les premiers signes de maladie contagieuse, ordre est donné sans délai de fermer les portes des cités et d'en interdire l'accès couste que couste. Nous ferons donc route vers l'abbaye d'Hautvillers demain à l'aube, en suivant l'orée du bois d'Ay, en haut des vignes, sans jamais pénétrer dans la foret. Je ne veux prendre le risque de subir nouvelle algarade telle que celle qu'a subie le jeune novice avant d'arriver céans.



Il marque une pause, médite aux évènements récents depuis que le jeune Pierre fit irruption dans l'auberge quelques jours auparavant. Reprenant la plume, il poursuit son écriture afin de fixer les idées qui se bousculent dans sa tête. Une phrase notamment, écrite par son cousin dans son message laconique.


Citation:

[. . .]
"Hâtez-vous, ne tardez point en chemin, c'est grave".
[. . .]




Citation:

Que peut bien craindre Ignon qui le trouble à ce point ?
Lors de son arrivée, le jeune Pierre m'a confié que l'attitude du nouveau cellérier s'était vue brusquement modifiée depuis sa récente nomination à cette charge. "Comme s'il avait découvert quelque chose" avait-il cru bon de préciser... J'ai tenté à plusieurs reprises d'interroger le jeune garçon, sans succès.
Le message griffonné par Ignon porté par son jeune émissaire à mon intention ne m'en a guère appris d'avantage. Il s'agit d'un fragment de relevé de production sur un support de palimpseste réservé à cet effet. Ces notes étant indispensables pour l'usage et l'archivage, mais non destinées à la communication, il est coustume d'user de vieux parchemins qu'on a préalablement grattés afin d'éviter les dépenses inutiles. Sur une des deux bordures déchirées du billet, on peut y lire "..26 mustum"
(2), le début du nombre étant partiellement tronqué, également un "...cus" (la première lettre étant vraisemblablement un "é"), ainsi que divers valeurs numériques. En bas, en observant le message devant la flamme d'une bougie, je puis distinguer le reste de la mention "1 567 muids de la grande mesure" (3) à peine estompée au moyen de mie de pain j'imagine.
Ignon a donc rédigé ce billet en haste, à partir d'un document qu'il trouva à sa portée. Il devait donc estre dans son bureau sis dans le cellier de l'abbaye. L'écriture irrégulière, haschée, traduit une extresme fatigue et un esprit tourmenté qui ne ressemble pas à celui de mon cousin. Le peu d'encre à peine déposée sur le support m'indique à la fois une rédaction hastive et mal assurée. Mais ce qui frappe le plus, connaissant l'extresme décense d'Ignon, c'est qu'il ait pu faire fi de toute espèce de bienséance en préparant ce message à mon intention.
Quant à cette phrase sibylline : "Hastez-vous, c'est grave...", elle ne cesse de me hanter depuis mon séjour à Bouzy.
Il me tarde d'estre à Saint Pierre auprès de lui et de découvrir ce qui le hante à ce point.




Puis il lève de nouveau le nez, mâchonne légèrement l'extrémité en bois de sa plume, avant d'écrire d'une main ferme :







(1) La "guerre de cent ans".
(2) Moût.
(3) Plus de 4 000 hectolitres.

_________________


Citation:















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