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[RP] De chair et d'‚me

Lubin_

    A sa chute, elle sourit, & il eut soudain l’impression de se liquéfier sur les dalles de sa chambre. Elle avait un si joli sourire qu’il sentit son cœur, déjà passablement malmené, rater plus d’un battement & se ramasser dans sa cage.

    Il fut d’autant plus fasciné que c’est elle qui s’excusa, & qu’il n’eut pas droit à un regard de reproche, un sermon ou un soupir désabusé concernant son extrême maladresse, non. Et comme si tout cela ne suffisait pas, elle se rapprochait déjà pour poser ses doigts sur les siens, avant de se redresser pour lui tendre une main qu’elle voulait amicale &… masculine.

    Ainsi donc était Gabriell.
    Tout aussi intensément femme que résolument androgyne, elle avait repris si aisément son masque mystérieux qu’on aurait déjà cru que rien ne s’était passé, malgré même qu’elle ne soit qu’enveloppé d’un drap trop humide pour être totalement opaque.
    Et s’il fut tenté de refuser sa main pour se redresser dignement, il eut si peur toutefois de la vexer, ne serait-ce qu’un peu, qu’il du mettre le peu de fierté qu’il lui appartenait pour saisir ses doigts. Qu’il se contenta, en vérité, d’effleurer.


    « Je… »

    Bien incapable de savoir si les mots lui manquaient, ou si bien au contraire ils étaient tant à vouloir franchir la barrière de ses lèvres qu’il ne savait plus lesquels il devait dire, il se contenta de se pincer les lèvres, sans se départir de sa teinte rouge, sinon délicate, au moins évidente, que tout son visage exposait désormais.

    Long à la détente, il lui fallut quelques secondes pour saisir qu’elle allait se rhabiller & que donc, étonnamment, il lui fallait sortir. Après tout, il lui avait volé cet instant de pudeur, & ne désirait lui-même pas plus que ça la revoir sans vêtements, tant les émotions qu’elle avait suscité l’avait tourmenté.
    C’est qu’un corps de femme avait ce je-ne-sais-quoi de captivant auquel il était bien difficile de résister.
    Bien qu’encore eut-il fallu qu’il connaisse la teneur exacte de cette tentation.


    « Gabriell, je… Maître, n-nous verrons au… à t-table. »

    Et là, tout à fait persuadé qu’il avait raté sa prise de distance, & qu’elle allait croire qu’il lui donnait rendez-vous – lui donnait-il rendez-vous en vérité ? – il fit ce qu’il pouvait faire le mieux au regard de ce qui venait de se passer… Soit détaler, la queue – vraiment ? – entre les jambes, accrochant, en passant, un bout de chemise à la poignée, chemise qui craqua évidemment de tout son long, & qu’il regretta de n’avoir enfilé sur rien d’autre que sa peau alors qu’il se retrouvait dans le couloir, la porte certes fermée, mais le torse nu devant une femme de chambre.

    Fichtre, que cette journée semblait interminable.

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Gabriell
    Les doigts de Lubin dans ma paume me parurent aussi légers qu'une plume, mais la douceur de leur contact me fit refermer un instant la main sur eux. Il s'était redressé sans user de mon aide, peut-être gêné par le retour de mes manières moins féminines... Je tâchai de ranger au fond de moi cette envie trop tentante de le retenir encore. Mais je le laissai aller. Et pourtant j'étais irrémédiablement attirée par le souvenir de ses bras autour de moi, de sa main dans mes cheveux. Tendre, simple. Innocent.

    Il n'y avait pas en lui la moindre once de perversité et c'était sans doute cela qui m'inspirait confiance. Je me fis violence pour me détourner de lui et rejoindre le paravent derrière lequel je m'abritai, le coeur battant, émue comme jamais...


    « Gabriell, je… Maître, n-nous verrons au… à t-table. »

    Je souris à part moi, cachée derrière mon paravent, les deux mains sur ma poitrine pour retenir mon drap...

    À plus tard... maître Lubin.

    Et comme une idiote, je rougis et me mordis la lèvre inférieure en entendant la porte claquer, soudain submergée par une foule de sentiments. Moi qui avais pris tant de distance vis-à-vis des passions humaines, je découvrais à présent qu'on ne peut retenir indéfiniment la marée qui monte en vagues possessives. Ce qui venait de se passer changeait tout de moi, et me partageait à présent en deux âmes jumelles et différentes : j'étais Gabriell, peintre aux Doigts d'Or, dont personne ne connaissait le genre, que personne n'osait vraiment toucher, et que personne n'avait jamais réellement chercher à séduire. Et j'étais Gabriell, une jeune femme qui venait soudainement de s'ouvrir à la vie en découvrant une douceur et une tendresse considérées jadis comme réservées à d'autres.

    J'avais l'impression d'avoir soudain éclos à l'aube d'une journée inattendue.

    Mais je n'avais éclos que pour lui.

    Pour lui seul.



    Je sentis que je frissonnais, mais de froid cette fois, et il fallut bien que je me rende à l'évidence des choses terrestres en constatant que j'avais la chair de poule et que ma peau était froide. Je me pelotonnais dans le drap humide et terminai de m'essuyer; puis j'étendis le drap sur une chaise devant le feu et je revins au milieu de ma chambre. Elle était à nouveau vide, solitaire. Seules quelques traces mouillées subsistaient de mes mouvements. De nos mouvements. Il n'était plus là. Plantée là, seule et nue, je me sentis bizarrement triste : comme si rien ne s'était passé, il avait disparu, comme il était venu. Rien ne témoignait de ce qui était arrivé.

    Ou presque. Mes yeux se portèrent sur un grand lambeau de chemise abandonné sur le sol et je fronçai les sourcils : d'où cela provenait-il ? Bien sûr... bien sûr, il n'y avait qu'une seule réponse à cela. Lubin. Lubin et sa maladresse. Mon Dieu, était-il sorti torse nu de ma chambre ? Soudain inquiète, je me hâtai de ramasser le tissu déchiré : c'était bien la chemise, encore humide, contre laquelle je m'étais appuyée. Encore bouleversée par les évènements, j'oubliai que je ne m'étais pas encore rhabillée et j'appelai à travers la porte :


    Lubin ?

    Puis je me rappelai que j'étais nue et j'attrapai mon mantel pour m'en couvrir, au cas où.



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Lubin_

    La servante passait, traînant des pieds, s’attardant un peu trop longuement au goût du jeune artiste sur la chemise déchirée. Elle ne rougit pas, elle, & se contenta d’un sourire amusé & sans doute un peu mutin adressé à l’éphèbe. Qui lui, rouge de honte, tentait maladroitement de masquer la déchirure en tirant sur le tissu, qui se contenta de s’éventrer un peu plus.

    « Lubin ? »

    Le silence qui suivit l’appel de la jeune Gabriell lui parut d’une étonnante longueur. Son incapacité à lui répondre fut sans doute due, d’ailleurs, à sa tenue débraillée, le torse dénudé & les vêtements humides, les joues rouges & les yeux brillants, & au regard dardé de moquerie de la ronde servante.
    Non, il ne répondrait pas, & aussitôt cette décision prise, il s’arracha au regard de la femme de chambre qui ricanait encore, filant, penaud, à l’autre bout du couloir pour rejoindre sa chambre.


    ***

    Le repas se passa sans que Lubin n’ose lever les yeux sur Gabriell, qui pour son plus désarrois, occupait la place juste en face lui. Il lui arriva, à maintes reprises, de frôler sa main alors qu’il tendait les doigts sur la salière, provoquant un courant électrique qui le faisait se reculer prestement.

    Pas un instant seulement il ne dérougit, ou se détendit un peu. Coincé entre Elisabeth, qui ne lui adressait pas un mot & qui ne se gênait pas pour lui lancer quelques regards noirs, & Irma qui avait, pour une fois, relevé son élégante chevelure en un chignon complexe qui dévoilait sa nuque, Lubin n’avait cessé de se ratatiner, mangeant à peine plus qu’un moineau qui venait de naître.

    Et sans qu’il ne sache si, réellement, Gabriell posait les yeux sur lui, il sentait pourtant comme des brûlures étranges sur son front & ses joues, comme si le moindre geste du Maître peintre était destiné à le punir de la trouver si belle.

    Aussi, lorsque la Des Juli elle-même quitta la table, Lubin sauta sur ses pieds, manquant de renverser son assiette à peine touchée, s’excusant platement en affirmant une fatigue passagère, pour monter rapidement à sa chambre.

    Il ne compta pas le nombre de fois où ses pieds se heurtèrent, & où il se senti vaciller. Ni où il vacilla vraiment. Et lorsqu’enfin, au calme de sa chambre, il retrouva au creux de ses mains la douceur de la soie & le piquant de l’aiguille qu’il n’osait plus toucher, il lui sembla qu’il renaissait, & que les péripéties de la fin de journée n’étaient plus qu’un mauvais rêve.

    Alors, montant rapidement un mannequin de bois que leur hôte avait mis à disposition, il se hâta de se mettre à l’ouvrage, assemblant des pièces aux mesures qu’il imaginait pour la jeune Gabriell, bien incapable d’aller lui demander de vive voix si un bustier comme celui-là ne serrerait pas trop la rondeur de son sein.
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Gabriell
    * * *

    Lorsque j'avais appelé à travers la porte, seul le silence m'avait répondu. Lubin était sans doute déjà parti, et en comprenant qu'il était torse nu dans le couloir, j'imaginais sans peine qu'il avait probablement disparu dans sa chambre pour ne pas rester dans cet état. J'abandonnai le tissu déchiré sur l'assise d'une chaise et je reposai mon mantel sur le dossier. Avec lenteur, je terminai de sécher mes cheveux puis je les peignai, pour enfin les coiffer en un catogan qui, en plus d'être pratique, était un arrangement passe-partout qui convenait aussi bien pour les artisans hommes que pour les artisans femmes.

    Quand ma main se posa sur la bande de lin qui devait me comprimer la poitrine, j'eus un instant d'arrêt. Je repensai au regard de Lubin posé sur mon corps, à ma main qui remontait le drap pour couvrir mes seins. Je me tournai vers la glace et m'observait, nue, dans ce miroir qui n'avait pas l'oeil appréciateur du jeune couturier. Il me renvoya l'image d'une jeune femme maigre, de taille moyenne, munie de petits seins ronds dont les tétons redressés crânaient à l'air libre. Je rougis de m'observer de la sorte et je posais mes mains sur ma poitrine, cachant cette féminité introvertie pour observer seulement le reste de mon corps. L'on pouvait me prendre pour un jeune homme, car je n'avais de hanches que des os à peine enrobés d'une chiche épaisseur charnelle. Ma taille n'était presque pas creusée au-dessus de ces os que l'on voyait saillir lorsque je m'appuyais tantôt sur une jambe, tantôt sur l'autre. Mes mains, longues, minces, couvraient entièrement mes seins. Les épaules formaient une courbe délicate qui arrondissait l'ombre de la gorge et qui montait à mon cou. Quand au visage, je m'aperçus que j'avais les yeux brillants et que je souriais un peu... et cela trahissait une impression féminine. Je me repris et ré-accordai mon visage comme il se devait : neutre, il redevint androgyne, indécelable. Je faisais un joli garçon.

    Abandonnant mon reflet et mes réflexions, je repris la bande de lin et je m'en ceignis la poitrine, comprimant mes seins sous un bandage serré et assez large pour ne former aucune protubérance. J'avais, sur la peau, les marques légèrement rougies, presque cicatricielles, d'un frottement quotidien. Je passai une chemise propre de soie blanche, enfilai des braies noires et une paire de bottes du même ton que je sortis bien cirées de ma malle de voyage. Je portai les mains à mon col pour l'arranger : nous allions dîner avec maître Attia, en compagnie des artistes les plus talentueux, et il ne fallait pas être négligé. Je m'observai à nouveau. Oui, j'étais un beau garçon, tout compte fait.

    Je me détournai du miroir pour de bon et repoussai mes vêtements sales dans un coin. Je n'avais pas le moindre bijou pour orner ma gorge ou mes poignets, et je descendis ainsi l'escalier qui menait à la salle où nous avions rendez-vous. Je pris place, m'excusant de mon retard et prétextant une légère nausée, ce qui me permis de picorer tranquillement sans que l'on me harcelât de questions. Devant moi, Lubin, tout rouge, avait les mains qui tremblaient. Pendant tout le début du repas, je ne cherchai pas à m'en approcher, mais je finis par rendre les armes tant mon esprit était obnubilé par sa présence... Alors qu'il tendait la main vers le milieu de la table, entre nous, je fis le même geste et l'effleurai d'un index, sous prétexte de me tromper de salière, prise par l'envie de retrouver la douceur de sa peau. Il failli en tomber de sa chaise et je ne retentai pas l'expérience. Il ne s'était visiblement pas encore remis de notre... intimité inattendue... et il semblait à fleur de peau. Mes yeux se posèrent cependant sur lui, fort naturellement puisqu'il était assis face à moi, mais je devais me faire violence pour ne pas lui adresser ce doux sourire qui voulait absolument s'afficher sur mes lèvres et que je retenais tant bien que mal. Quand, à la fin du repas, Attia se leva de table, ce fut le signal qui autorisait enfin le reste des convives à quitter l'assemblée. Lubin bondit littéralement pour sortir de table, renversant presque son couvert, et j'en ressentis une amère tristesse : il me fuyait. Il avait peur. Peur de ce qui c'était passé, peur de moi, peur de ce que j'allais peut-être vouloir de lui par la suite. Je terminai mon repas avec lenteur, laissant chacun se lever de table tandis que je chipotais mon dessert. Enfin, je quittai à mon tour la salle, attristée, et je remontais à ma chambre.



    En y entrant, je poussai le loquet et m'adossai à la porte. Je fermai les yeux un instant pour calmer la sourde peur qui me nouait le ventre. Lubin allait-il me rejeter, à présent ? Étais-je allée trop loin ? Je poussai un soupir qui se montra plus tremblant que je ne l'aurais voulu, puis je me redressai. J'avais encore le ventre à moitié vide mais j'étais trop préoccupée pour avoir faim et je décidai de m'étendre sur le lit. Soulevant ma chemise sans prendre la peine de la retirer, je dégrafai la bande de lin pour libérer ma poitrine et me mettre plus à l'aise. J'abandonnai la chose sur le sol et me jetai presque sur mon lit, soudain vidée de toute force. Je fermai les yeux pour me reposer.

    Je ne m'endormis pas.

    La pensée obsédante, douce, rassurante, que Lubin m'avait tenue contre lui hantait mon esprit, et je ne pus m'en défaire malgré la fatigue qui était la mienne. Au bout d'un moment, je me souvins de ce qu'il m'avait dit : qu'il voulait... me couvrir. Me coudre une robe. Me vêtir en femme. Je tâchais de m'imaginer dans l'un de ces costumes que portaient nos égéries et nos mannequins, ces lourdes robes décorées de pierreries et de coûteux rubans... Avec une sorte de mauvaise foi, j'oubliai volontairement les robes simples et belles que cousaient parfois mes compagnons de travail. Je ne savais pas encore me voir en femme... Je n'avais jamais porté de robe, à vrai dire.

    La sensation fugace, fantôme, d'un baiser sur mon front.

    Je refermai les yeux.


      Lubin...




    Et, après de longues minutes d'immobilité, de silence... et de rêveries... je me décidai à me lever. Mon reflet dans le miroir me montra simplement la chemise claire qui surmontaient des braies aussi noires que les bottes. Je n'avais l'air que de ce que j'étais.

    Mais je voulais être femme.

    Et je voulais être à lui.

    Je sortis. Mes pas étouffés par le gros tapis qui courait le long du couloir ne faisaient pas de bruit dans l'auberge qui s'apaisait. Il y avait bien une heure que nous avions terminé le repas du soir, qui s'était achevé tardivement, et la plupart des clients voyageurs avaient réintégré leurs pénates. La chambre de Lubin était au bout. J'y fus en quelques pas, silencieuse, à l'écoute de l'absence totale de bruit de ce couloir plongé dans une pénombre que n'éclairaient qu'à peine deux torches disposées tout en bas de l'escalier, hors de ma vue. Je posai la main sur le battant de la porte. Troublée à l'idée que j'aurai pu poser de la sorte ma paume sur la poitrine du jeune couturier, je sentis ma respiration s'accélérer. Ma raison vacilla, mon coeur prit la relève.

    Je le laissai gouverner mes gestes.

    Sans bruit, je fis tourner la poignée de la porte, sans frapper même, de crainte que l'on m'entende... et lorsqu'une lueur filtra par l'entrebâillement, j'eus le fol espoir qu'il tendrai à nouveau la main vers moi pour que je puisse la prendre.




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Lubin_

    ***

    C’était un tissu rouge, d’un amarante un peu ocre, que la lueur de la bougie faisait luire sous les doigts agiles du Maître couturier. D’une soie légère, solide, mais juste assez épaisse pour palier aux sautes d’humeur des printemps du royaume, l’étoffe se coulait délicatement dans l’aiguille aérienne, à moins que ce ne fusse cette pointe froide & brillante qui ne se lovait entre les nœuds que l’artiste avait bien voulu lui accorder.

    En une heure donc, puisque déjà une heure était passée, Lubin avait, grossièrement bien sûr, assemblé manches & dentelles, jupon & bustier, & s’était attaqué aux galons avec une assurance telle qu’on était prêt à douter de la réelle timidité du jeune couturier.

    Et si encore, on osait repenser à la maladresse connue & reconnue, si ce n’est célébrissime du blondinet des Doigts d’Or, il fallait bien reconnaître que la seule chose dans laquelle il n’était ni maladroit, ni un tantinet gauche, était cet art que l’on appelait couture. A bien le regarder, même, on se surprenait à savourer la justesse de ses mouvements, la précision de l’aiguille qui mariait avec fierté la soie & le fil d’or, la dentelle & la paillette, & les membres trop longs du jeune homme qui maniait l’ensemble devenaient tout à coup parfaitement adaptés à sa tâche.

    Sans heurts aucun, il s’agenouillait là, se redressait ici, penchait buste en arrière pour froncer les sourcils & s’effondrer tout à coup, sans prévenir, sur ce revers de manche qui, décidément, ne lui convenait pas. D’une adresse sublime dès lors qu’il était seul & libre de ses mouvements, uniquement attentif à l’ouvrage de l’instant, parfaitement concentré dans cette chose qui le transcendait tout à fait, Lubin devenait d’une beauté, non pas innocente ou pure, mais fière & assurée, possédé qu’il était de cette espèce de rage & de génie insolent.

    Aussi, Gabriell du rester là quelques minutes avant que l’azur pâle & illuminé ne saisisse sa présence. Il fallut, sans doute, un craquement léger, un froissement inattendu, ou peut-être cette brûlure aussi désagréable qu’elle était rassurante sur sa nuque pour qu’il ne se prenne les pieds dans son tabouret qu’il avait pourtant si bien évité jusqu’à présent.


      Une femme passa, d’une main fastueuse,
      Soulevant, balançant le feston & l’ourlet ;

    Soudain, comme s’il lui avait fallut une révélation pour mieux le décontenancer, il se rappela alors qu’il n’avait pas cessé de repasser sous ses yeux les formes délicieuses de la jeune Gabriell, espérant trouver en les enveloppant des mesures de soie tout le réconfort nécessaire à ses angoisses. Ce fut la première raison de son rougissement, la seconde étant l’idée, relativement déplaisante pour l’introverti, que Gabriell l’avait observé, en silence, travailler.

    Rares étaient, en effet, ceux qui avaient le privilège de voir Lubin travailler. Car si de son atelier, sortaient fresques fraîches, gravures, tentures & tenues de toutes catégories, jamais on ne voyait l’artiste s’exposer pleinement à la vue des clients, & même de ses collègues. Parfois, peut-être, pouvait-on l’observer par une porte entrouverte, reprenant inlassablement une broderie sous le claquement sévère du pas léger d’Irma, son Maître par excellence. Ou encore, plus souvent, le voyait-on reprendre un léger défaut à la spatule sur une toile présentée à un client.

    Mais jamais, ô grand jamais, on ne l’avait vu travailler seul, sans emprises, sans angoisses, dans ce cocon délicat qu’il ne s’octroyait que seul. Gabriell, en vérité, venait de repousser bien plus loin leurs barrières, en osant entrer là où personne, ni même sa mère, n’avait jamais pu pénétrer.


      Agile et noble, avec sa jambe de statue.
      Moi, je buvais, crispé comme un extravagant…

    Leurs regards se croisèrent, & Lubin crut alors qu’il perdait tout à fait pied. Bien qu’elle soit coiffé, masquée de cet air androgyne, habillée & privée de toutes formes féminines, il y avait dans son regard une telle sensualité, de celles qui sont chastes, prudes, & par là même obscures à leurs propriétaires, qu’il se prenait à nouveau une claque majestueuse.
    Elle était femme, diablement femme, puisqu’il n’oserait jamais l’imaginer.


      Dans son oeil, ciel livide où germe l'ouragan,
      La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.*

    A l’instant où, enfin, il comprit qu’elle était venue pour accepter son offre, l’étonnement qui s’empara de ses traits du lui donner un air tout à fait idiot. D’autant que les quelques mots qu’il réussit à souffler ne furent qu’une répétition de ce qu’il n’avait cessé de dire & de penser lorsqu’encore, nue, elle se blottissait au creux de ses bras.

    « Vous faites une si belle femme, Gabriell… »

    Et il crut exploser de joie.

*Baudelaire, quelle question !
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Gabriell
    Je sentais mon coeur trembler au fond de ma poitrine tandis que j'observais Lubin, si passionné, couper et coudre les morceaux de ce que je devinais être une robe. Il avait perdu toute maladresse. Ses mains, souvent errantes, trouvaient leur place sur le tissu, et ses doigts étaient d'une dextérité que l'on n'aurait su deviner. Je restais là un moment, immobile, muette. Je le regardais. Et à chaque instant écoulé, je me remplissais doucement d'une sorte de bonheur infime, comme si de le voir me rendais une joie qui ne m'avait jamais entièrement prise. Je trouvais son visage plus doux et plus ouvert à présent que je le voyais en pleine création, car il l'avait l'air à la fois détendu et plein d'énergie.

    J'appuyai doucement mon épaule et ma tête au chambranle de la porte, et je le regardais. Sans doute ne me rendais-je pas compte que je souriais, pensive, et quelqu'un aurait bien pu passer dans le couloir derrière moi sans que je m'en aperçoive. Je croisai les bras, appuyée de côté, dans le noir, habitée par un léger frisson qui me fit tressaillir. De longues minutes s'écoulèrent. J'étais plongée dans ma contemplation, aussi admirative de ses gestes que de son visage. Un jeune homme frêle, pâle, fragile. Mais si plein d'une délicatesse affirmée que l'on ne pouvait le trouver sot qu'à moins de ne l'avoir vraiment jamais fréquenté. Ainsi seul, à l'abri des regards de ces autres qui le muselaient, il ouvrait les portes de son esprit et ses barrages laissaient déverser les torrents créatifs dont il avait les clés et les secrets... À la beauté de l'étoffe, il ajoutait la perfection d'une broderie, la délicatesse d'un pli, la légèreté d'une dentelle. Rien n'était de trop. Tout était à sa place. Sauf, peut-être... moi.

    Il me vit.

    Immédiatement je sentis mes joues s'enflammer. Qu'étais-je donc venue faire là ? Je n'avais même pas pensé un seul instant à imaginer un prétexte... et il me regardait d'un air si surpris que je ne savais plus où me mettre. Alors, tant qu'à être là, je m'avançais un peu, poussant la porte de mon corps, et me glissant dans l'entrebâillement comme si le fait de n'ouvrir qu'en partie allait me rendre plus discrète. J'avais gardé les bras croisés, m'en rendis compte, en déplia un qui resta bêtement le long de mon corps alors que l'autre s'accrochait encore à l'horizontale. Un peu par habitude, un peu par maladresse, et beaucoup par une pulsion qui me dictait de ne pas laisser entrouverte cette porte voyeuse, je refermai le battant de bois. Et je restai là, idiote, devant cette porte, avec Lubin qui me regardait l'air de ne pas y croire.


    « Vous faites une si belle femme, Gabriell… »


      Je... Hein ? Quoi ? Pardon ?


    Sur le visage du jeune couturier s'était épanoui un sourire qui n'avait plus rien d'angoissé. Alors que j'imaginais une gêne réciproque comme lors de notre repas, ces mots sortirent de sa bouche comme l'eau coule d'une source. Mon coeur en rata un battement ! Peu habituée que j'étais à ce genre de compliments, je crois que je rougis davantage. Et puis, ne sachant trop que lui répondre, je fis un pas en avant, près du tabouret renversé, pour m'approcher de lui. Les différentes parties de moi me hurlaient l'une et l'autre des choses contradictoires : m'avancer davantage, lui prendre la main, l'enlacer ? Ou rester là et chercher un sujet de conversation ? Chercher ses lèvres, ou m'intéresser à sa couture ? L'inviter... au risque de lui faire peur... ou rester au mieux des convenances ?

    Son visage illuminé était d'une beauté que je n'avais jamais tant remarquée auparavant. Ho bien sûr, je m'étais déjà fait la réflexion de son charme délicat, mais jamais cela ne m'avait fait ressentir la moindre émotion en-dehors d'une appréciation esthétique. À l'instant même où ces mots sortirent de ma bouche, je voulus les retenir, me sentant déjà stupide et ridicule, mais il était trop tard et je m'affolais à mon tour :


    Et... vous... vous êtes un très bel homme...

    Par tous les Saints ! Je débutai un geste pour porter la main à ma bouche, l'arrêtai en plein milieu, balbutiai quelque chose que je ne compris pas moi-même, puis finalement restai plantée là, la bouche encore ouverte et les joues enflammées.

    Je... je... pardon ! Lubin... Je suis... confuse. Vous me... enfin...


      Vous me troublez, Lubin.


    Mais pouvais-je le dire ? Sous ma poitrine, mon coeur battait la chamade, et je me souvins que j'avais retiré le bandage de lin.


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Lubin_


    ***

    L’angoisse n’eut pas tout à fait le temps de s’emparer de lui. Tout à son extase de voir Gabriell, plantée là telle une statue de marbre, sobre, douce, élégante, statue dont l’humanité ne ressortait, ici, que par la teinte rose qu’avaient pris ses pommettes étonnamment ronde pour celle qui s’était si longtemps amusé du jeu d’androgynie, si bien qu’on ne savait plus s’il fallait la décliner au féminin ou au masculin… tout à son extase, donc, il oublia qu’ils étaient tout aussi troublés l’un que l’autre, & sa main au bracelet pique-aiguilles se tendit vers elle dans une invitation à s’approcher encore.

    D’un pied souple, comme s’il avait tout à fait retrouvé ses esprits de couturier, il redressa le tabouret aux pieds courts, sur lequel il fit monter la jeune femme qu’il soutenait de la main. En vérité, il se concentrait si fermement pour ne pas perdre l’inspiration qui le tenait encore que, les traits durs, le regard baissé, il évitait tout à fait de se laisser aller à une contemplation qui le perdrait définitivement.
    Si le cœur emballé de Lubin ne battait pas à lui arracher la poitrine, sans doute aurait-on pu croire qu’il n’était pas le moins du monde tourmenté par ce qu’il allait faire.

    Les gestes un peu tremblants se firent précis & délicats, les doigts frôlant la soie souple de la chemise de Gabriell. Elle n’était pas bien grande, & lui, un peu trop haut, de l’enfant qui a poussé d’une traite d’insolence, avait presque les yeux face aux siens, malgré le tabouret. Aussi, lorsque la pulpe de ses doigts entrepris de détacher les boutons d’argent ouvragé, il lui fut aisé de s’accrocher à son regard, comme une façon de ne pas se noyer… ou au contraire de s’enliser un peu plus.

    Et il du s’avouer qu’il avait bien fait de ne pas regarder ses doigts déshabiller Gabriell lorsqu’il sentit, sous sa paume qui frôlait la fine poitrine, un téton dressé & nu. Ainsi, l’androgyne, malgré sa volonté de laisser toujours planer le doute, s’était décidé à rester femme ce soir.
    Pourtant, il ne rougit pas.
    Il se voulait couturier ce soir, & c’est avec sa résolution qu’il pensait inébranlable qu’il passa derrière elle pour faire glisser la chemise sur ses épaules. Si son regard accrocha les marques que les bandages protecteurs avaient laissé sur la peau blanche de Gabriell, il n’osa pas s’en formaliser, conscient qu’il poussait déjà bien assez les limites dont ils étaient, tous les deux, capables.

    Le dossier d’une chaise accueillit la chemise, & sûr de lui, Lubin invita la jeune brune à se glisser dans la chemise de dentelle amarante, insolemment transparente, qu’il avait grossièrement coupé. D’une simple épingle, il vint la fermer devant, gardant les yeux vissé sur ses doigts qui s’activaient au niveau de son nombril qu’il du trouver fort joli au vu de ses pommettes qui se teintèrent de rose.


    « Ne bougez pas, surtout… »

    La remarque ne fut prononcée que pour masquer le tremblement de ses doigts, alors qu’il perdait, petit à petit, la force de ne se concentrer que sur la technique. Bien vite, il s’empara du bustier qui venait cacher à ses regards dérobés les pointes graciles & assurément arrogantes de ses orbes opalescents. De quelques épingles il ferma le bustier, & ne put s’empêcher de lâcher un « oh ! » tout en stupeur lorsqu’il s’aperçut que la pièce était parfaitement à sa taille.
    Il rougit, & ses yeux brillèrent de contentement.


    « Permettez ? » fit-il en désignant le jupon qui attendait encore.

    Et il n’attendit, en vérité, aucune réponse de sa part. A l’aveugle, toutefois, il entreprit d’ôter les bottes & les braies, croisant les doigts pour qu’elle ne perde pas confiance. La tête tournée vers un point imaginaire, il l’invita à glisser ses jambes nues dans le jupon de soie, auquel il avait déjà ajouté un cordon qui lui permit d’attacher la pièce aussitôt.
    Il se redressa, & sans être capable de s’éloigner, il la contempla avec un ravissement qu’il était difficile de ne pas remarquer.
    Avant même que la robe ne soit finie, avant même que les pièces ne soient ajustées, avant même qu’elle ne s’en soit rendue compte, il avait réussi. Il l’avait rendue femme.
    Et ses doigts s'invitèrent sur sa taille.
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Gabriell
    J'avais posé ma main dans la sienne. Ses doigts étaient chauds et doux, délicats, mais ils soutenaient les miens avec une nette affirmation. Je m'approchai, sans mot dire : j'allais m'excuser encore, rougir davantage, mais je n'eus pas le temps de réfléchir avant que ma main trouve toute seule le chemin de celle qu'il me tendait. Ce simple contact me fut doux... et je lui souris, rassérénée.

    Suivant son invitation muette, je montais sur le tabouret, comme d'un accord tacite, acceptant de me plier aux règles du jeu. Au fond de moi je tremblais un peu et je le sentis au moment où il lâcha ma main. Je ne savais plus que faire de mes bras, ce qui me fit les croiser bêtement, à moitié, avant d'en décroiser un, comme tout à l'heure devant la porte. Je mis une main sur ma hanche, cherchant une position; trouvai cela idiot et déplaçait ladite main vers le col de ma chemise, avant de la passer sur ma nuque alors qu'elle ne me démangeait pas.

    Sous les doigts de Lubin, qui s'obstinait à ne pas me regarder autant que je me forçai à fixer devant moi le rideau fermé de sa fenêtre, ma chemise se délaça. Mon Dieu...

    Je fermai brièvement les yeux en sentant qu'il retirait ce tissu qui protégeait mon corps des regards étrangers. Je me crispai. Ses doigts m'effleurèrent un sein, cette fois je devins rouge vif et je crus que cette sensation allait me faire m'évanouir ! Mais mon délicat tortionnaire prenait un tel soin de ne plus toucher ma peau que je me repris tant bien que mal, frissonnante. Et cela faisait se dresser encore plus les fourbes édifices de cette féminité qui ne s'assumait pas. Lubin s'éclipsa dans mon dos, me retirant l'entièreté de ma chemise, et je me trouvai à nouveau nue. Mes bras se croisèrent sur ma poitrine. Je me sentais très bizarre. J'étais bien loin de ressentir un quelconque désir sexuel, il ne s'agissait pas de cela. J'étais à fleur de peau, comme un nouveau-né qu'une main touchait pour la toute première fois; cette sensation étrangère était la fois inquiétante et attirante. Je revis les catins que j'avais déjà aperçues dans des auberges ou des ruelles, se faisant trousser sans pudeur, se laissant malaxer la chair et pénétrer sans douceur. Cette pensée m'avait toujours horrifiée: nombre de fois j'avais bénis les évènements qui m'avaient amenée à me vêtir en homme. Mais ce jour, rien de tel. Je réfugiai mes pensées au fond de moi-même, m'intimant au calme, car Lubin n'était en aucun cas le genre d'homme à faire ainsi. Si son frôlement involontaire m'avait touchée comme une décharge, il était si concentré par sa couture que je n'en avais rien dit.

    Il était grand. Plus grand que moi. Ses yeux étaient presque à hauteur des miens, à présent qu'il était revenu face à moi, ayant retiré ma chemise. J'osai à peine le regarder, mais je le fis. Son regard était différent de celui que j'avais vu plus tôt. Il était dans son monde. Mon corps n'était pas un objet de désir charnel, mais un support de création. Lubin me regardait, fasciné, comme si j'avais été le plus beau des mannequins. Et, par un effort qui m'était pourtant difficile, j'acceptais de lui prêter ce corps que je ne connaissais pas beaucoup plus que lui.

    Je fermai un instant les yeux. Son regard m'attirait et me donnait envie de me pencher sur lui, de prendre encore ses lèvres en un baiser. De goûter un peu plus à son souffle. De m'attarder un peu sur sa bouche.

    Je rougis et mordillai ma lèvre inférieure, profitant d'un bref éloignement de mon couturier pour extérioriser mon trouble.

    Un délicat tissu glissé sur mes épaules me tira de mes pensées déviantes et je rouvris les yeux. L'ébauche d'une chemise raffinée, d'un beau rouge, coula comme de l'eau sur mes bras que je levais à hauteur de ma poitrine pour en admirer la confection...


    « Ne bougez pas, surtout… »

    Je le laissai faire. Je dus me faire violence pour accepter la sensation étrangère de ses mains dénouant les lacets de mes braies pour me les faire quitter, même si la situation n'était en rien sujette à un malentendu. Mais, comme il l'avait fait pour la chemise, le jeune artiste se hâta de me couvrir de nouveau, et je me trouvai presque habillée... Je crus qu'il allait se reculer pour observer son arrangement, mais en un mouvement que mes yeux ne virent même pas, il posa la main sur ma taille. J'en sentis la chaleur, malgré son contact léger.

    Mon regard chercha le sien. Ce geste-là n'était plus celui d'un couturier. Je failli m'inquiéter, mais quand je trouvai ses yeux, je vis que je n'avais rien à craindre de lui. Il était beau, ainsi, me dis-je, tandis que j'observai le visage qui pour une fois était à la même hauteur que le mien.

    Ma main se posa sur son bras. J'eu un sourire indécis alors que mon autre main se tendait vers celle qu'il avait encore libre. Je la pris, repliant mes doigts dans sa paume. Sans vraiment savoir ce que j'allais faire, je sentis que nous nous étions rapprochés, mais pas seulement physiquement. Sans que je le veuille, mon regard alla de ses yeux à sa bouche, et de sa bouche à ses yeux. Je n'y voyais qu'une douceur rassurante. Je m'étais sans doute un peu penchée car mon corps toucha le sien. Ma main s'était retrouvée sur son épaule, l'autre tenant toujours la sienne.




      Je crois, à ce moment, que mes yeux se fermèrent.




    Je me souviens de l'agréable chaleur de ses lèvres, appuyées timidement aux miennes.
    Je me souviens de son souffle, un peu plus rapide, qui s'était mêlé au mien.
    Je me souviens de la douceur avec laquelle j'avais cherché à prolonger un peu ce baiser.




      Je me souviens que mon coeur battait comme mille tambours.





    Je me souviens que l'une de mes mains avait trouvé le chemin de sa nuque et que je m'appuyais à son épaule.



      Je me souviens qu'à ce moment, j'aurais aimé être nue.



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Lubin_

    Il ne se souvenait plus de comment ils en étaient arrivés là. Sa main sur sa taille, & ses doigts dans sa paume, la pression sur son épaule &…
    Non, décidément, il ne savait plus comment ils en étaient arrivés là. Soudain tremblant, ayant tout à fait perdu sa concentration d’artiste, & son inspiration par la même occasion, il était, en quelques secondes, devenu incapable de se mouvoir avec une once de raison. Elle l’avait tant surpris qu’il ne pouvait déjà plus songer à la repousser, à prendre peur, ou encore à s’évanouir proprement pour éviter toute forme de confrontation.

    Car c’était bien de cela qu’il s’agissait. Une confrontation, comme un combat entre deux âmes profondément tourmentées par les liens que l’on se doit d’entretenir avec les autres. Après tout, l’on pouvait presque dire que Gabriell & Lubin étaient emprunts de cette même espèce de timidité qui servait à les protéger du monde extérieur. Le nœud du problème ne tenait en vérité qu’en ces rapports épineux, & peut-être un peu, sans doute, à ces lèvres qui ne se décidaient pas à se détacher.

    Ces lèvres & cette odeur, captivante, qui lui faisait tourner la tête. Les paupières closes, il jouissait de cette sensation qui ne l’avait jamais, ô grand jamais, épris à ce point. Bien sûr, il avait été troublé, par toutes les femmes qui avaient croisé sa route. Chacune d’entre elles, sans exceptions, lui donnait les mains moites & les yeux brillants, mais aucune n’avait dépassé ce stade de fascination purement artistique, pour leur beauté, & leur talent parfois. Souvent.

    Mais là… il n’imaginait même plus comment ils avaient pu en arriver là. D’instinct, les doigts sur la taille de la jeune femme se resserrèrent, alors qu’il rompait leur baiser. L’azur accroché à ses lèvres, il s’étonnait de leur capacité à effleurer ses sens jusqu’au creux de ses reins.

    Et il du se faire violence pour ne pas se laisser aller à cette tentation inconnue, comme si le simple fait d’éprouver du désir était profondément malsain. Par peur de la faire fuir, par peur de la vexer peut-être, aussi, il se recula doucement, faisant mine d’inspecter le tombé de la manche comme s’il ne lui plaisait pas, tenant – vainement sans doute – de cacher ainsi ces émois parfaitement masculins.
    Jamais il n’aurait pu imaginer que les frémissements de son corps étaient de ces choses qu’elle pouvait désirer, non, jamais.

    Egoïste pourtant, il ne pu s’empêcher de désirer la nudité qu’il avait découvert, quelques heures plus tôt. Et diable, ces braies ne pouvaient donc pas rester tranquilles !


    - Je… je suis d-d-désolé, je… C’est p-p-pas ma faute.

    C’est la vôtre.
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Gabriell
    Je ne pris absolument pas garde à ce qui se passait au niveau de l'entrejambe de cet homme que j'embrassais. Si d'autres femmes auraient pu s'en offusquer ou s'en émerveiller, pour ma part, je ne m'en rendis tout simplement pas compte. J'avais l'esprit à mille lieues de penser à ce genre de chose... Lubin m'émerveillait.

    Nous nous détachâmes. À regrets. Sa main effleura ma manche, comme pour reprendre la comédie de notre quotidien, comme si rien ne s'était passé. Je lui répondis, à voix basse :


    - Ne soyez pas... désolé. C'est moi. Pardon.

    Un sourire clôtura mon excuse. Un sourire qui se voulait doux et qui tentait de cacher la cavalcade terrible de mon sang, que je sentais battre à mes tempes, à mes joues et à mon coeur. En faisant un effort de volonté, je repris ma pose pour me laisser vêtir, le regard fixé sur le mur du fond. J'avais un peu chaud.

    Mais que m'était-il arrivé ? Jamais je n'avais osé embrasser ainsi ! Lubin était le tout premier homme dont je goûtais les lèvres... une sorte de folie m'avait prise et me taraudait, réclamant davantage de cette insolente tendresse. Mais je restai immobile, sage, les bras à demi relevés, tandis que le couturier ajustait ses pièces. Comme moi, il était capable de renfermer l'être libre qui criait au fond de lui. De le mettre au placard, tranquillement, sagement. Jusqu'à ces moments où ils sortait de sa boîte comme un petit diable pour faire un coup d'éclat !

    Je mordillai mes lèvres puis j'y passai la langue, par habitude, mais elles avaient le goût de celles de Lubin. Consternée par l'émotion que cela me procura, je tentai de garder ma maîtrise, mais je ne pus empêcher les mots de sortir de ma bouche. Je chuchotai :


    - Lubin... A...aviez-vous déjà embrassé une femme... ?

    La sottise et l'indélicatesse de ma question me sautèrent à la gorge dans l'instant mais il était trop tard. J'avais perdu, ce soir-là, un peu trop de ma réserve habituelle. J'écartai avec soin de ma mémoire les instants partagés quelques heures plus tôt, dans ma chambre. Il ne fallait pas que je m'autorise à avoir ce genre de pensées... Mon père m'avait toujours dit que le Diable était en chacun de nous, et que si on lui ouvrait la moindre porte il s'y faufilait comme un chat méchant. J'hésitai. La douceur des moments passés était-elle une grâce de Dieu, ou la fourbe caresse du Sans Nom ?

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Lubin_


    ***

    La pulpe de ses doigts se rattachait à chaque aspérité du tissu, comme par angoisse de perdre pieds, encore, comme s’il n’était pas déjà au fond du seau. Un seau incroyablement doux & charmant, certes, mais un seau quand même. Il avait saisi une aiguille sur son bracelet, reprenant grossièrement le tombé de la manche pour qu’il puisse la retravailler lorsqu’elle serait partie, & la question tomba.

      Comme un couperet.
      Un coup de poignard, ou pire encore.
      Ça tombe, & ça fait mal, ça brise & ça éclate.
      Oh Gabriell…

    Sur l’instant, on aurait juré que Lubin n’avait rien entendu. Lentement, il reprisait, tremblant tout juste, inébranlable, les yeux résolument baissés sur son ouvrage, la respiration légère.
    Et puis, pas à pas, secondes après secondes, le rosé de ses joues se transforma en un carmin brutal, comme si les mots, assourdissants, de la jeune femme s’étaient enfin creusés un chemin jusqu’à ces oreilles. A l’instant même où il rougit, ses doigts ripèrent, l’aiguille écorchant la pureté du tissu, & la façon dont il inspira, si profondément, laissa presque à penser qu’il allait s’évanouir.
    Décidément, tomber dans les pommes semblait être sa seule façon de s’exprimer.

    Pourtant, il survécu, bien que tremblant de tous ses membres, il se creusait les méninges pour savoir ce qu’il lui fallait répondre. Il sentait la honte poindre, comme si elle pouvait le blâmer de n’avoir connu aucune femme avant elle, intimement bien sûr. Evidemment, il aimait Irma, d’un amour platonique & fasciné, par son art & sa beauté. Evidemment, la blonde helvète était son maître par excellence, & par la même, il nourrissait pour elle un amour innocent, qui relevait bien plus de la foi que du désir. Car jamais il n’avait eu envie, besoin, l’étrange idée de l’embrasser. Elle.

    Gabriell était toute autre. Gabriell était femme, androgyne certes mais femme, aux formes délicates quoi que peu affirmée, au corps envoûtant & hypnotique. Gabriell était Gabriell.
    Et Gabriell le rendait homme.


    - Vous êtes…
      Belle.
    - L’unique.

    Son regard, désespérément vissé aux borderies de la manche, sembla se teinter d’un voile de tristesse. Qui était-il, après tout, pour espérer faire sienne cette femme qui n’attendait, à coups sûrs, qu’un homme fort & puissant, qui la protégerait bien mieux que sa propre vie, qui vaincrait des montagnes pour son seul sourire, qui saurait l’aimer & l’honorer. Un prince charmant, en somme.
    N’était-ce pas tout ce qu’elles pouvaient désirer ?

    Pourtant, mû d’un courage – ou de folie qui sait -, il s’osa à entremêler ses doigts aux siens, caressant d’un pouce léger le grain de sa peau, avant de glisser sa joue sous sa paume, comme un besoin impérieux de la sentir tout près. Il lui sembla qu’il humait comme un fou son parfum, les paupières closes, les lèvres pincées, transcendé.


      Ô Gabriell, ne m’abandonnez pas. Ne fuyez pas, allons, laissez-moi vous habiller, laissez-moi vous dévêtir, laissez-moi parcourir de mes lèvres la moindre parcelle de votre peau, laissez-moi m’imprégner de vous. Laissez-moi, par pitié, vous aimer à l’instant, avec désespoir, folie, passion, avec inspiration, sans artifices. Ni broderies, ni pinceaux, ni même cette dentelle que je crève d’envie de faire glisser. Ô, Gabriell, vous me rendez…

    - Fou…
      De vous.
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Gabriell
    Il avait pris ma main. Doucement, timidement, ses doigts s'étaient entrelacés aux miens. Il avait les joues rouges après m'avoir avoué que j'avais été la première à goûter à ses lèvres... je lui souris timidement, touchée, heureuse aussi, d'une façon un peu égoïste sans doute. La première. Je chuchotai, tandis que son pouce effleurait la peau de ma main :

    - Vous aussi...


    Et je désirai ardemment que cela se reproduise. Lubin était un homme auquel la plupart des gens ne faisaient pas attention, comme une jolie poupée de porcelaine que l'on oublie sur une étagère et que l'on admire parfois sans oser y toucher. C'était un homme fragile, presque féminin, frêle et pâle. Mais ses joues rouges trahissaient le battement du sang qui le rendait plus que vivant. Mon regard s'accrochait à ses lèvres, fines, à peine pulpeuses, qui se courbaient en un sourire hésitant. Je ne pouvais pas faire autrement que lui sourire à mon tour. Sa main dans la mienne fut doucement serrée par mes doigts.

    Mon coeur battait à tout rompre. Je me trouvais étrangement décalée dans cette robe à demi cousue au travers de laquelle on devinait ma peau. Je sentais ma poitrine, libre de ses entraves, accorder son poids léger à l'attraction terrestre, aux dépens d'une tension insolente qui, elle, ne désirait que l'en soustraire. Je ne m'étais jamais connue ainsi. Comme si j'étais nue, mais nue d'une manière évidente, naturelle, normale. Comme l'enfant qui sort du ventre de sa mère et qui frissonne sous la caresse du vent qu'il ressent pour la première fois.

    À cette pensée, j'eus un léger frémissement : ma peau était bien trop apparente sous cette étoffe raffinée. Je n'étais pas couverte. Je repris conscience de la main de Lubin mêlée à la mienne au moment où il prononça ce simple mot: "fou". Je n'étais pas sûre de bien comprendre ce qu'il avait voulu dire mais j'étais certaine que nous vivions un moment qui était bien une forme de folie. Nos remparts s'étaient effondrés sous des assauts invisibles et doux.

    Il posa nos mains liées sur sa joue que je sentis douce et tiède... Non, Lubin n'avait rien d'une poupée de porcelaine, ni d'un homme de glace. Mes doigts restèrent accrochés aux siens. Je descendis du tabouret, sans le quitter des yeux, et dès que je fus sur le sol et que je pus relâcher le tissu de la robe sur lequel j'avais crains de trébucher, ma main se porta avec une lenteur hésitante à la taille du jeune homme. Je vins à lui, le regard perdu dans le sien, l'esprit éloigné de toute préoccupation extérieure. Je ne pensais qu'à lui, et à ses yeux rivés aux miens, et à ce que j'y lisais.

    À nouveau je sentis la chaleur de son corps contre le mien. Je m'étais simplement appuyée à lui, doucement, juste pour retrouver ce contact qui m'avait tant émue. L'odeur de sa peau provoqua un envol de papillons dans mon ventre; lorsque je levai les yeux pour regarder cette pâle carnation sous la gorge... j'eus envie d'y porter les lèvres. Et mes lèvres trouvèrent son cou. Je l'embrassai doucement, simplement, ne faisant pas beaucoup plus qu'effleurer sa peau.

    Je ne réfléchissais plus aux convenances. J'étais là, avec lui, comme dans une bulle hors du monde. Mes lèvres revinrent sur son cou, une seconde fois, délicates, puis ma main qui était encore posée sur sa joue l'invita à se tourner vers moi. Je dus lever un peu la tête.

    Je me sentis trembler, j'étais étourdie.

    Mais ma bouche trouva la sienne et à nouveau je l'embrassai, et cette fois la main que j'avais posée sur sa taille y resta, comme pour m'empêcher de tomber, comme pour l'empêcher de s'enfuir.


      Je désirais ce baiser plus que je n'avais jamais cru le pouvoir.


    J'avais toujours détourné le regard devant ces couples inintéressants qui s'embrassaient goulûment, car cela m'avait toujours paru non seulement déplacé, mais également puéril. Mais ce qui s'était passé entre Lubin et moi venait de me faire perdre beaucoup de mes convictions... Je sentais mon ventre tressaillir, habité de milliers de petites ailes frissonnantes, alors que mon coeur battait comme un tambour.

    Jamais je n'avais désiré un homme.

    Et je pris conscience que je désirai Lubin.

    Que je voulais sentir ses mains sur moi, sa douceur. Que je voulais qu'il me fasse découvrir que j'étais femme. Que je voulais qu'il me découvre, lui.

    Qu'il retire enfin le voile qui toujours avait couvert mon corps.


      Qu'il prenne la clé de mon âme, que ce jour je lui donnai.



    Le tissu avait glissé de mes épaules, dénudant mes bras, le haut de ma poitrine, et ma main qui s'était glissée dans ses cheveux prolongeait ce baiser qui signifiait à quel point je me donnais à lui.


      Je me donne, Lubin.

        Prends-moi.

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Lubin_

    Elle était descendue, olympienne, & l’avait regardé si profondément que s’il n’avait pas été capable de garder les yeux ouverts. Alors, l’iris voilé d’un manteau de chair, il s’était contenté de la sentir, de tressaillir à ses lèvres au creux de son cou qui faisaient monter en lui des vagues de chaleur.
    Et pas que. Il se sentait, en vérité, tout aussi étonnamment puissant que tout à fait dénudé, alors qu’il était, de toute évidence, le plus habillé des deux.

    Ils s’embrassèrent, encore, avec l’assurance qu’il ne s’enfuirait pas. Qu’il ne s’enfuirait plus. Il n’en avait pas l’intention, non, & ce malgré qu’il ne comprenait fichtrement plus rien à ce qui lui arrivait, & ce malgré la main empressée de Gabriell au creux de son dos, qui allait bien finir par lui faire découvrir ses émois d’homme.

    Car plus il la sentait brûlante, & plus il se sentait… puissant. Il se souvenait de ces catins, alors, qu’il avait si soigneusement évité toute son existence, & de ces hommes affamés & gras, faisant leurs fiers & sortant leurs bourses.
    Il se souvenait, vaguement, de ces airs méprisants, satisfaits, supérieurs qu’ils arboraient tous, comme conscients qu’ils avaient, dans cet acte, la force de dominer le monde. Et il comprenait peut-être un peu mieux, maintenant.

    Parce qu’il se sentait fort, aussi. Fort & fier, d’avoir gouté à ses lèvres, & d’y gouter encore, avec envie, avec besoin, en tirant là plus qu’une satisfaction. Il se grisait rien qu’à ces baisers, & c’est ce qui lui fit, sans doute, glisser ses doigts sur son épaule.
    Elle avait la peau encore plus douce que ce qu’il avait cru au premier abord. Une peau si blanche, si douce, si pure et délicate qu’il se sentait devenir fou, comme incapable de retenir ses envies.
    Et pourtant, encore, il se sentait limité, comme à l’étroit, comme si…

    Une main au creux de son dos, l’autre sur sa nuque, il la tenait enfin. Avec, tout en même temps, la désagréable impression qu’elle pouvait s’enfuir à n’importe quel instant. Effrayé, tout autant que confiant, il prolongea le baiser, poussant plus loin encore les barrières, les faisant voler en éclat, peut-être.
    Il n’en savait plus rien, en vérité. Incapable de se situer, ni dans le temps, ni dans l’espace, autrement que par des « c’est maintenant, tous les deux, ici-même ».

    Son odeur, enivrante. Sa douceur, inévitable. Son regard, captivant. Sa chaleur… déroutante.


    - Je…

    Il ne sait déjà plus ce qu’il voulait dire. Il ne pense qu’à l’alchimie de leurs corps, à l’électricité qui les prend, tous les deux, à leurs bassins, comme deux aimants, comme deux amants.

      Je vous veux.

    Il ne s’aperçut même pas qu’il avait fait glisser la chemise de Gabriell.
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Gabriell

    J'étais si parfaitement à ma place, ici, ainsi... Enlacée comme jamais je n'avais osé l'être... Tenue par cette main douce au creux de mes reins. Attirée par la poussée délicate de ces doigts sur ma nuque, ces doigts qui avaient trouvé la même place que les miens sur la sienne. Nos bouches jumelles se découvraient à nouveau en souffles timides et en caresses tendres. Ses lèvres sur les miennes. Une chaleur inconnue et si délicieuse... Je sentis glisser le long de ma peau la chemise qu'il me retirait. Au fond de mon âme, une pensée m'effleura, comme si je me souvenais d'une petite fille qui n'était pas moi : une petite fille qui aurait fui, qui se serait écartée, qui peut-être même aurait giflé l'impudent avant de crier pour attirer les regards et chercher protection. Et pourquoi, ce jour-là, ne voulais-je pas fuir ? Pour rien au monde je ne voulais rompre ce qui était en train de se jouer entre nous. La pensée de l'enfant terrifiée m'était comme étrangère. Mon corps pressé contre le sien ne voulait pas s'en dégager. C'était comme si Lubin était une autre partie de moi, comme si j'avais découvert soudain ce qui me manquait. J'avais la sensation de me sentir pour la première fois entière et de découvrir que ma vie passée n'avait été que l'esquisse de ce qu'elle aurait du être.

    J'osai, éperdue, le coeur battant. Ma main sur sa taille chercha timidement l'ourlet de sa chemise. Mes doigts le trouvèrent, l'effleurèrent, s'y glissèrent, le soulevèrent légèrement. Du bout des doigts, je touchais sa peau. Mes paupières frémirent et je repris ses lèvres en un baiser qui affola l'envol de papillons qui avait pris possession de mon ventre...



      Est-ce donc ça, l'amour ? ...
        Est-ce cela, le désir ?


    Je ressentais la tension qui habitait le corps contre le mien. J'hésitai encore un instant, ignorante, timide... puis je posai la paume de ma main à plat sur sa taille. La douceur de sa peau... Je frémis. J'étais à demi nue contre lui mais plus aucune peur n'empoisonnait mon âme. Il était là, contre moi. Ses mains hésitantes et douce cherchaient leur chemin tout comme je cherchai le mien. Nous étions tous les deux des égaux, des âmes pudiques et délicates... J'osai regarder à nouveau ses yeux et je me plongeai dans son regard avec le sentiment de m'ouvrir à sa douceur. Je m'offrais, oui... Il me tenait contre lui et je le sentais aussi balbutiant que moi.


      Mais sa main au creux de mes reins, dont l'appui s'affirmait, était celle d'un Homme.


    J'en étais étourdie... mes mouvements n'étaient plus dictés que par cet instinct qui me conduisait pas à pas vers ce dont j'ignorais tout. Ma main à sa hanche caressa la peau dans son mouvement pour atteindre la taille. Je poursuivis presque sans m'en rendre compte; ma paume trouva sa place au milieu de son dos, tandis que ma main droite, toujours enfouie dans ses cheveux, appuyait doucement sur sa nuque pour réclamer une possession.

      Oh, Lubin...


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Lubin_

    Elle l’appelait. C’était un constat sur lequel il était revenu plusieurs fois, tantôt affirmé, tantôt démenti, jusqu’à perdre pied sous la violence de l’évidence.
    Elle l’appelait, comme une princesse ayant besoin d’un chevalier venant la délivrer. Bien que le matin même, on aurait encore pu penser que Lubin était la princesse, & Gabriell le chevalier.
    Elle l’appelait, & pourtant, il ne répondit pas à l’instant tel qu’il l’aurait du. Délicat, fasciné, ses doigts dans ses cheveux vinrent défaire le catogan, délivrant une myriade de boucles brunes qui descendaient juste assez pour masquer la pointe arrogante de son sein.

    Evidemment, le regard du couturier avait glissé de même que le fil de ses pensées qui s'étalait à mesure que les boucles se délivraient. Bien sûr, alors, les joues s’étaient empourprées, mais les bégaiements, les excuses, les tremblements ne vinrent pas. Il lui semblait qu’il était comme normal, au vu de la situation, que son regard ou ses mains se glissent là où on ne les attendait habituellement pas.

    Guidé par un instinct qu’on le lui connaissait pas, qu’il ne reconnaissait pas – & ce malgré qu’il lui parut tout à fait naturel – il s’osa même, le front contre celui de Gabriell, à couler sa main, telle un réceptacle, sur l’orbe d’un blanc séraphique. Sans qu’il puisse comprendre pourquoi, il lui vint à cet instant une vague de bonheur si violente qu’elle le fit presque tituber.

    Il se pencha, alors, pliant les genoux même, pour venir déposer ses lèvres sur la rondeur de cette gorge effrontée que la chemise, à terre, avait laissé nue. Il découvrait, comme un enfant à qui l’on aurait offert le plus beau des cadeaux, la perfection des corps de femmes, qui ne recelaient aucune étrangeté dont il aurait pu avoir peur toutes ces années. Il se captivait, là, pour la nargue d’un téton, là, pour l’hypnose du décolleté, là encore pour la délicatesse du ventre, & surtout, pour la chaleur de ce corps inconnu, son odeur envoûtante, résolument désirable.

    Sans s’en apercevoir, il s’était retrouvé genoux à terre, ayant glissé comme un bienheureux sur le tapis recouvrant le sol, & s’était laissé à glisser des doigts encore timides sur la cheville fine de la peintre. Il remontait le long de sa jambe d’albâtre, jusqu’à sentir sous la pulpe de ses doigts le tendre de la cuisse. Son regard, empreint de l’inquiétude d’avoir pu lui faire peur, se redressa vers elle, à la recherche d’un signe en sa faveur.

    Il la voulait femme. Toute entière. Découverte. Apprise sur le bout des doigts.
    Comprise jusqu’au bout des ongles.
    Et le jupon était de trop.
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