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Info:
Jules, Courtisan à la Rose Noire puis au Boudoir des Sens, se retrouve sans mémoire ni repère après un violent coup à la tête.

[RP] Recherche Eloanne Désespérément.

Jules.
[Sur un chemin, quelque part en Touraine]

Il marche. D'un pas presque décidé, ce qui est ironique ; il ne sait pas où il va.
Cela fait déjà plusieurs mois qu'il marche, traversant bourgs, villages, hameaux, sans jamais s'arrêter plus de quelques jours. Juste assez pour gagner de quoi manger. Et en marchant, il fait la liste, dans sa tête, de ce qu'il a appris.

Il sait qu'il est brun et barbu, qu'il a les yeux sombres. L'eau des ruisseaux dans lesquels ils s'est vu ne lui ont pas vraiment permis d'en déterminer la couleur exacte.

Il sait qu'il est grand, sans être un géant. Peu d'hommes le dépassent, mais ça arrive.

Il sait qu'il boite, et qu'il est pas mal amoché. La plupart des blessures lui paraissent anciennes... Soit il était soldat, soit il a fait une guerre. Au moins.

Il sait que ses vêtements sont plus riches que ceux d'un soldat, pourtant. Sales à présent, et troués, mais d'un très bon tissu...

Il sait pourtant qu'il n'est pas noble. Les rares fois où il a ouvert la bouche, pour acheter une miche de pain ou demander du travail.. Les mots qui sont sortis n'étaient pas distingués. Et le regard que les gens simples posent sur lui est un regard d'égal à égal.

Il sait qu'il plaît aux femmes. Enfin s'il en croit les sourires de certaines passantes, les œillades des filles de ferme où il a été souvent logé à la grange durant son voyage. Pourtant Dieu sait qu'il a d'autres préoccupations que les galipettes. Il n'a rien fait pour leur plaire.

Il sait qu'il était en Guyenne quand il a commencé à marcher.

Et surtout, il sait qu'il s'est réveillé il y a plusieurs mois, en plein milieu d'un champ. La nuque en sang, et trois informations dans la caboche. Une image et deux noms. L'homme serre les dents, comme chaque fois que l'image lui revient en tête.

Il est agenouillé dans la poussière, une jeune femme dans les bras. Elle est belle, elle est rousse. Sa poitrine généreuse se soulève de façon erratique, ses yeux d'un bleu profond le supplient. Et elle est couverte de sang. Elle essaie de parler, il se penche. Elle dit "Baudouin". Et puis elle ne dit plus rien.

L'homme frisonne et secoue la tête. Le deuxième nom n'est pas lié à ce seul souvenir. C'est un nom qui lui vient sur les lèvres au réveil, sortant d'un songe dont il n'arrive jamais à se souvenir.


Eloanne.

Il s'est arrêté net de marcher. C'est chaque fois pareil, il ne peut penser au nom sans le dire à haute voix. C'est plus qu'un nom, c'est comme.... une obsession. Un chant, une mantra.

Eloanne. Eloanne, Eloanne....

Il reprend sa marche, presque rageusement, en scandant le nom comme pour rythmer son voyage. Et comme chaque fois qu'il termine sa liste, ces satanées questions reviennent envahir son cerveau.

Cette rousse.... Est-elle morte ? Est-ce lui qui l'a tuée ? L'idée lui retourne les sangs, chaque fois qu'il se pose la question. Non, c'est impossible. On ne tue ni les femmes, ni les enfants. Il ne sait pas pourquoi il sait ça, mais il le sait. D'ailleurs, elle ne paraissait pas avoir peur de lui, au contraire. Et puis il lui caressait les cheveux.

Mais alors... Est-ce que c'est son nom à lui qu'elle disait ? Est-ce qu'il s'appelle Baudouin ? Et elle... s'appelait-elle Eloanne ?

Mais si elle s'appelait Eloanne, pourquoi a-t-il l'impression qu'il la cherche ? On ne cherche pas une morte....


Eloanne.... Eloanne, Eloanne.

La marche forcée continue, rapide, décidée, comme si ses pieds, eux, savaient où ils allaient. Et pour chasser les questions sur ce qu'il ignore, il reprend sa liste des choses qu'il sait.

Il sait qu'il est brun et barbu.
Il sait qu'il est grand.
Il sait qu'il est....

_________________
Eloanne
[Domaine d’Herbalye, chez La Baronne]

Comme chaque matin, elle fait son tour du propriétaire. La cuisine tout d’abord, pour chiper une ou deux brioches encore tièdes et autant si ce n’est plus, de pommes, qui elles, seront offertes aux chevaux à l’écurie un peu plus tard.

Juste avant de sortir, chaque jour, son regard se pose sur le guéridon dans le vestibule. Chaque jour, elle retient avec difficulté le soupir qui, si elle n’y prend pas garde, laisse transparaitre un peu trop facilement ses émotions.

Une fois délestée de ses fruits, c’est dans le parc qu’elle part s’isoler et qu’elle s’autorise à ressentir quelconque sensation. Souvent de la colère ou de la déception ; quelques fois de la tristesse ; parfois encore, du découragement.

Parce qu’il devait revenir. Ecrire au moins.

Oh certes, il ne lui avait rien promis. Les mots d’ailleurs auraient été bien inutiles à la jeune baronne tant elle s’était trop égarée dans les bras du grand barbu.

Un sourire las se fige à ses lèvres comme elle se souvient de la jeune femme, timide et naïve qu’elle était au moment de leur rencontre. A force d’attentions, et d’autant d’exercices et de mises en scène, une femme s’était découverte et révélée sous le regard sombre.

Ce n’est que juste après son départ, alors qu’il devait rentrer à Paris honorer les engagements pris avec ses.... collègues, que la jeune brune avait accepté l’évidence.

Depuis, oui elle a souffert et souffre encore, de l’absence, du silence, de cette indifférence que son ancien professeur sait lui faire ressentir. Du jour au lendemain. Plus rien, plus un signe, plus de retour aux plis adressés à Paris.

Longtemps elle s’est sentie idiote d’attendre tant d’un homme à femme.

Triste ironie du sort, à bien y réfléchir, lorsque l’on sait les raisons qui avaient poussées Eloanne à faire appel à Jules.
S’il est bien une chose qu’il aura réussi, c’est de lui faire complètement oublier le Vicomte.
Alors oui, c’est un mal pour un bien.
Dans la solitude du jardin, ou le soir venu quand son regard se perd dans les flammes de l’âtre, elle se console en songeant que pendant ces moments là, leurs moments, elle a connu la passion. La vraie. De celle qui change une vie, elle en est persuadée.

Le bout de sa botte vient percuter un caillou sur le chemin et Eloanne sort de ses pensées. Il est temps pour elle de revenir au quotidien du Domaine à faire prospérer, sans oublier de veiller à ce que l’hospice qu’elle a fait ouvrir dans une des granges réhabilitée, soit approvisionné et prêt à accueillir les nécessiteux.

Le vent se lève, fait s’envoler quelques feuilles dans un léger tourbillon. Elle les suit du regard et son cœur manque un battement quand elle aperçoit au bout du chemin une silhouette claudicante...


Jules !...

Quelque secondes à peine avant que l’espoir ne meure déjà. L’homme est bien trop âgé et même si le temps a passé, Jules ne peut l’être autant...

_________________
Jules.
Donc, il marche. Il approche de Tours, un voyageur cheminant en sens inverse, son baluchon sur l'épaule, le lui a dit.

Tours. Bon. Il connait ce nom, mais ça ne veut rien dire. Il connaît le nom de la plupart des grosses villes françaises. Décidément, un passé de soldat lui semble de plus en plus logique.

Non loin, au delà de champs et de pâturages, un domaine apparaît, les tours d'un petit château se découpant à l'horizon. Sûrement une Seigneurie, ou peut-être une Baronnie. Trop petit pour être le château d'un Comte ou d'un Du... Tiens, comment il sait ça, lui ?

Fronçant les sourcils, se sentant plus perdu que jamais, il secoue la tête et reprend son chemin, jusqu'à entrer dans un hameau en bordure du domaine. La matinée est bien entamée mais le marché bat encore son plein, et il se fraie un chemin dans la foule bigarrée, cherchant à s'acheter une miche de pain.


_ Monsieur Jules ? C'est vous ? Hé !

Une main s’abat sur son épaule. Il se retourne. Un homme dont le visage ne lui dit absolument rien le dévisage.

_ Ben alors, monsieur Jules !? Où Diable étiez-vous passé ? Ça fait des mois qu'on ne vous a pas vu au domaine, et la Baronne demande souvent si une missive est arrivée de Paris...

Les yeux écarquillés, il essaie d'enregistrer tout ce qu'il entend. Jules ? Il croyait qu'il s'appelait Baudouin... C'était le seul nom qu'il se donnait, en tout cas... Et puis quel domaine, quelle Baronne...? Et quel rapport avec Paris ?

_ Euh.... Non, moi c'est Baudouin. Enfin je crois.

_ Baudouin ? M'enfin, j'ai pas la berlue, à moins que vous ayez un jumeau ! Et puis... Comment ça, vous croyez ? Tout le monde connaît son nom !


Ses épaules s'affaissent. Le regard las, les mâchoires serrées, il secoue la tête.
_ Pas moi.

L'homme, les bras ballants, semble tenter de comprendre cet étrange état de fait, puis finit par lui poser la main sur le bras.

_ Bon, tout ce que je sais, moi, c'est que vous ressemblez comme deux gouttes d'eau à Monsieur Jules, même si c'est vrai qu'il était... euh, mieux mis. Alors vous allez me suivre au Domaine, hein ?

_ Hey, doucement, l'ami...

_ Vous inquiétez pas, on va pas vous manger. Au pire, elle dira que vous n'êtes pas lui, et vous passerez la nuit au sec dans la gran... l'hospice de la Baronne, avec une bonne soupe dans le ventre. D'accord ?


Qu'est-ce qu'il a à perdre après tout. C'est la première fois que quiconque semble le connaître, il ne peut pas ignorer un seul indice. Et une nuit au chaud ne lui fera pas de mal...

_ Bon. Allons-y.

_ Ah, toujours aussi peu causant, Monsieur Jules ! Allons, suivez-moi.


Toujours aussi peu causant ? L'idée amène à ses lèvres son tout premier sourire depuis des mois. De quoi causerait-il, alors qu'il ne se souvient de rien ?

_ Dès qu'on arrive, je vous installe à la Gran.... L'hospice, je vous fais donner de la soupe et je file quérir la Baronne. Faudra me promettre de rester jusqu'à ce qu'elle vous ait vu, hein ?

_ Oui, oui...

Claudiquant aux côtés de l'inconnu qui ne semble pas vouloir se taire, il se demande dans quoi il va mettre les pieds.

_________________
Eloanne
Avant que le régisseur ne revienne, accompagné de son visiteur du jour, la Baronne est déjà partie galoper à travers bois et chemins. Il lui faut ce défouloir après un énième espoir envolé et puis... elle n’en peut plus de voir tout ce monde graviter autour d’elle, à l’observer à la dérobée.
Comme si elle était faite de sucre. Comme si elle allait se briser sous leurs yeux ébahis.
Tsss si elle avait du s’effondrer...

Plus d’une fois, au détour d’un chemin quand devant-elle s’offraient deux directions opposées –Paris pour l’une, Angers pour l’autre-, elle avait fait stopper sa monture. Oh pas longtemps non, mais juste assez pour hésiter. Pour imaginer. « Et si j’y allais, à Paris. Le dénicher dans la tanière, dans sa garçonnière sans doute en galante compagnie d’une bien trop naïve qui, elle aussi, se serait laissée prendre dans ses filets ! Juste un aller retour rapide. Juste assez long pour lui dire ce que je pense de lui et de son comportement, lui dire ce que j’ai sur le cœur. Une bonne fois pour toutes. »

Et chaque fois, du coup sec sur la bride, elle a fait faire demi-tour à son cheval, comme pour, au final, ne pas avoir à choisir quelle direction prendre.

De retour chez elle, après le passage obligatoire aux écuries, elle monte dans ses appartements. La jeune suivante, connaissant ses habitudes, aura fait chauffer l’eau et le baquet ne tardera pas à se remplir.

C’est là - les paupières closes et la tête en arrière sur un coussin posé au bord du bois- tentant de se délasser, que la jeune fille la trouve, en entrant presque euphorique.


Baronne ! Baronne !

Un grognement pour seule réponse, sans que l’eau autour d’elle ne bouge.

Cette fois il en est sûr. Enfin, il croit.

Un soupire maintenant.

Aux faits, Eugénie, je t’ai déjà dit d’aller droit aux faits.

Et bien, c’est Sophie la lavandière, qui l’a dit à Eugène, qui m’a dit de vous faire prévenir. Elle a vu Gontran revenir avec vot... Avec un messire qui serait messire Jules.
Pis même que moi je l’ai vu. Gontran hein, pas messire Jules, il voulait vous prévenir lui-même, mais comme vous êtes dans votre bain....


La jeune essoufflée n’a pas fini sa tirade qu’Eloanne est déjà aux trois quart hors de l’eau. Le bras tendu, index pointant la malle «dressing ».

Sors-moi une robe et une chemise. Ensuite tu diras à Gontran de m’attendre dans la salle et tu reviendras m’aider à me coiffer.

Quand elle le rejoint un peu plus tard, elle apprend du métayer qu’il a fait mener le visiteur à l’hospice, qu’il se présente sous le nom de Baudouin et qu’il n’a pas semblé le reconnaitre, ou a fait semblant. Il lui indique aussi que la dégaine n’est plus ce qu’elle était et que l’homme n’a pas l’air au mieux de sa forme. Les questions redoublent et ce pauvre Gontran se prend une soufflante, histoire de se mettre en jambe, pour avoir manqué de présence d’esprit en n’accompagnant pas l’homme directement à la demeure.

L’ensemble des informations troublent d’autant plus la brune qui ne sait, au moment où elle entre dans l’ancienne grange, quelle attitude adopter. Quelques pas dans le bâtiment, un sourire à l’enfant qui est arrivé là, avec sa mère, la veille, mais déjà son regard parcourt la grande salle.

Et rapidement, elle le repère. Plus de doute possible pour elle, son cœur réagit bien avant sa tête et c’est à grand renfort de battements précipités qu’il lui fait comprendre que l’homme à l’allure douteuse, pour l’instant encore de dos, est bien le responsable de l’humeur, pour le moins mauvaise, de ces derniers mois.
Alors, immobile, elle le détaille, des pieds à la tête. Une couche de poussière semble avoir élu domicile sur des habits qu’elle a connus plus luxueux. Le souvenir de sa main passant dans la chevelure brune revient à sa mémoire, mais là, également, ils semblent moins disciplinés. Plus longs aussi.

Elle se décale, a maintenant son profil en ligne de mire. Une dizaine de pas encore, elle sort de l’obscurité protectrice.
Le visage est marqué, les cernes sous les yeux sont profonds et la barbe connait le même sort que la tignasse. L’espace d’un soupir, elle ressent encore le picotement rugueux contre sa joue. Il n’était pas broussailleux comme ça...

Et là, c’est la colère qui prend le dessus. Alors elle s’approche encore, jusqu’à être juste devant lui.
Les mains sur les hanches, elle relève le menton et se redresse pour paraître plus grande.


N’avez-vous pas d’orgueil, pour vous présenter ici, chez moi, ainsi accoutré. J’espère au moins que vous aurez préparé votre argumentaire pour justifier votre silence.
Bien que, je vous le concède, vous ne me deviez rien, j'attendais, j’espérais mieux de vous...


Et avant que l’homme réponde, elle tourne à peine la tête vers l’Eugénie, qui n’avait pas voulu râter les « retrouvailles », pour lancer impérative « Rentrez faire préparer un bain pour Monsieur, ainsi qu’une chambre, nous n’allons pas le laisser dehors à cette heure avancée. »

Puis revenant à Jules pendant que la demoiselle répond un « Tout de suite Baronne ».

Si, toutefois, vous consentez à rester et vous expliquer.
_________________
Jules.
Une bonne heure qu'on l'a déposé dans cette grande bâtisse, contenant quelques lits, de quoi se débarbouiller rudimentairement la trogne. On lui a aussi donné du pain, qu'il a accepté en ravalant une remarque acerbe. Il peut se payer son pain, qu'est-ce qu'ils croient ? Il a bien failli écouter sa fierté à ce moment là, et de partir sur le champ. Mais la curiosité est trop forte. Si vraiment il ne s'appelle pas Baudouin, cette Baronne le connait peut-être. Enfin, quelqu'un pourra lui expliquer qui il est.... Se pourrait-il que son interminable voyage dans le noir total touche à sa fin ?

Un bruissement de jupons lui fait lever la tête
.

N’avez-vous pas d’orgueil, pour vous présenter ici, chez moi, ainsi accoutré. J’espère au moins que vous aurez préparé votre argumentaire pour justifier votre silence.
Bien que, je vous le concède, vous ne me deviez rien, j'attendais, j’espérais mieux de vous...


La Baronne, puisqu'il semble que ce soit elle, est plus jeune qu'il ne l'aurait imaginé, et plus belle aussi. Le regard furieux ne lui rappelle rien, ni la voix dure. S'il la connue, il ne s'en souvient pas. Mais elle le reconnait, aucun doute là dessus. Dès qu'elle ouvre la bouche, ses mots le piquent au vif. Se présenter chez elle ? Mais c'est son homme qui l'a..... Serrant les dents, il ravale sa défense. Mieux vaut écouter, et engranger toutes les informations qu'il pourra glaner. Hébété par le ton plein de colère et par le choc d'être enfin face à quelqu'un qui le reconnait, il regarde ses vêtements poussiéreux et déchirés, puis à nouveau le joli visage de la jeune femme. De profil, cette fois, alors qu'elle s'adresse à une de ses servantes. Un bain, une chambre... "Monsieur" ???? Mais.... Il est un homme du peuple, non ? Pourquoi monsieur ? Pourquoi serait-il reçu à la demeure d'une Baronne....? Une Baronne à qui il ne doit rien, mais qui attendait de lui.... Qu'attendait-elle de lui ? Il a tant de questions !

Si, toutefois, vous consentez à rester et vous expliquer.

Qu'il s'explique ? L'ironie de la situation lui arrache un sourire amer. Difficilement, il se lève. Elle semble si fragile, si petite comparée à lui qu'il pourrait la soulever dans ses bras comme une plume, et pourtant ses yeux lancent des éclairs. Pour la première fois depuis qu'il s'est réveillé dans un fossé, il a presque envie de rire. S'inclinant d'abord devant elle en signe de respect, il se redresse, trouve son regard et ne le lâche plus.

Madame la Baronne, il semble évident à votre discours que j'ai des excuses à vous présenter.... Bien que pour ma défense, ce sont vos gens qui ont insisté pour que je me présente chez vous. Mais j'ai peur que vous soyez la seule de nous deux en mesure d'expliquer quoi que ce soit. A commencer par....

Soupir. Cette question, il se la pose depuis si longtemps.

Qui suis-je ? Et, euh...

Il manque d'ajouter "et qui êtes-vous?" mais se reprend juste à temps.

Comment me connaissez-vous ?
_________________
Eloanne
A ses hanches, les poings se serrent plus encore.
Elle savait que garder son calme ne serait vraiment pas chose aisée, mais ne pensait pas ressentir cette presque rage, à mesure que son vis-à-vis sourit amèrement.

Le silence qu'il lui oppose pendant ce laps de temps, qui lui semble durer des heures et non les quelques secondes réelles, ne fait que renforcer l'ire d'Eloanne. Pourquoi Jules ne l'interrompt-il pas pour se justifier ? Il pourrait essayer au moins.
Même le mensonge le plus gros de l'Histoire serait toujours mieux que ce foutu mutisme.

Quand, enfin, il recouvre l'usage de la parole en amorçant l'ébauche d'une excuse, Eloanne ne retient que de justesse un murmure d'écho au « Madame la Baronne... », déçue.
Mais il enchaîne après un soupir et lâche sa première question. Ou sa bombe. Pour la jeune femme il n'y a pas grande différence.

Ce qu'elle comprend de ses questions, c'est surtout celle qu'il n'a pas prononcé.

Lui à qui elle a pensé pendant des mois, pestant jour après jour contre son absence, semble sincère. La persistance de son regard ne peut mentir. Il ne sait donc vraiment plus qui il est ?

Pire... Jules ne semble pas avoir la moindre idée qui elle est. Elle. Eloanne.

Et ça, ça la contrarie. Ca la vexe. Ca la blesse surtout. Elle est outrée que les moments qu'ils avaient partagé n'aient eu assez d'importance pour qu'ils ne soient ancrés à jamais à la mémoire masculine.

Montagne russe ou ascenseur émotionnel chez la Baronne qui, si elle parvient jusque là, finira sa journée épuisée.

Comme un soufflet, la confiance en elle, si durement acquise, retombe, en même temps que les épaules de la demoiselle s'affaissent comme ses talons reviennent toucher le sol de terre. Puisqu'il lui a donné du protocole, elle restera sur la même ligne.


L'on m'a rapporté que vous vous étiez présenté sous le prénom de Baudoin.

Nous, nous vous connaissons sous celui de Jules.


Un haussement d'épaule faussement blasé plus tard, elle cherche ses mots avant de poursuivre, sans trop se dévoiler.

Il y a quelques mois, vous aviez été embauché ici, au Domaine. A mon service... personnel.

Ses doigts froissent l'étoffe de la jupe, faible tentative de ne pas laisser deviner le tremblement dont elle est prise désormais.

C'est sérieux alors ? Il a vraiment oublié tout d'elle ? De lui ? D'eux.... ?

Une affaire privée vous avait alors rappelé à Paris, auprès des vôtres. Vous deviez revenir terminer votre... tâche.

Le dernier mot est soufflé. Elle n'en dira pas plus pour le moment, préférant surveiller ses moindre réactions. Une chose est sûre, ce ne sera pas ici dans la grange, qu'elle se donnera plus encore en spectacle.
_________________
Jules.
Plus il parle, et plus elle a l'air en colère, la mignonne petite baronne. Enfin jusqu'à ce qu'il lui pose ses deux questions. Plus tard, il se demandera quelle réaction il attendait, au juste. De la surprise, bien sûr, peut-être de la commisération, ou même de l'indifférence ? Pour l'instant, il sait juste qu'il ne s'attendait pas à ces jolies épaules affaissées, ni à ce regard blessé, comme si...

Comme s'il l'avait giflée. Il déglutit, écœuré à cette idée sans trop savoir pourquoi. Elle qui lui paraissait si dure, presque impressionnante une minute auparavant... semble d'un coup perdue, et bien plus humaine. Palpable.

En tout cas, cette femme le connaît bien. On ne se met pas tant en colère de n'avoir pas de nouvelles d'une simple connaissance, et on ne semble pas recevoir le poids du monde sur les épaules à l'annonce qu'il ne sait plus qui vous êtes. Qui est elle pour lui ? Et lui pour elle ? Le besoin de savoir devient d'un coup si puissant qu'il se prend une envie de la secouer pour qu'elle parle.

Et est d'autant plus étonné, du coup, que les paroles qui suivent soient si formelles.


L'on m'a rapporté que vous vous étiez présenté sous le prénom de Baudoin.

Nous, nous vous connaissons sous celui de Jules.


Donc, il s'appelle Jules. Ou alors, il s'appelle Baudouin, et il a menti à cette femme. Elle hausse les épaules affaissées une seconde plus tôt, comme blasée, et il manque encore une fois de sourire. Comme elle joue mal la comédie, c'est touchant. Reste à savoir pourquoi elle veut feindre l'indifférence, juste après avoir clairement montré sa colère...

Il y a quelques mois, vous aviez été embauché ici, au Domaine. A mon service... personnel.

Les sourcils broussailleux s'arquent bien haut. Il n'a pas raté une miette de l'hésitation, ni des doigts tremblants mal camouflés dans le tissu. Service... personnel. Personnel ? C'est quoi cette embrouille ? Et s'il n'était qu'un employé pourquoi a-t-elle dit qu'il ne lui devait rien, qu'elle attendait et espérait mieux !? Ce ne sont pas des mots qu'on réserve à un larbin...

Elle hésite. L'espace d'une seconde, elle à l'air aussi incrédule que lui.


Une affaire privée vous avait alors rappelé à Paris, auprès des vôtres. Vous deviez revenir terminer votre... tâche.

Holà, trop d'informations ! Il cligne des yeux, tente de suivre alors même que sa pauvre cervelle est prise d'assaut par une foule de questions qui se bousculent au portillon. Paris ? Les siens ? C'est qui, a-t-il une famille, alors ? Qui sont-ils... Attend, attend elle a dit quoi là, une tâche ? Et encore cette hésitation claire, immanquable, qui semble enlever tout innocence au mot "tâche"... Il est quoi, tueur à gages?

Les explications s'arrêtent là, et Jules reste un instant sans bouger, cherchant quoi répondre à ...ca.


Je.... suis désolé. De ne pas être revenu. Ahem. Peut-être pourrais-je terminer cette.. .tâche... euh...

C'est ridicule. Il n'a aucune idée de quoi il parle ! Réfléchir, il a besoin de calme pour réfléchir. Non ! Il a besoin de lui poser toutes ces questions. Quel métier fait-il, quelle est cette tâche si personnelle, pourquoi ne lui doit-il rien alors qu'il est à son service et qu'il devait revenir ? Une seule chose est claire, d'un coup. Les hésitations, les mots soigneusement choisis pour rester flous.. Il n'en saura pas plus, pas en public.

Ahem, vous avez parlé d'un bain... ? J'avoue que euh... Ce ne serait pas de refus et... euh...

Ne trouvant pas les mots pour lui demander une audience en tête à tête, il ne trouve rien de mieux que de lui offrir son bras. Tiens, c'est bizarre, offrir son bras à une femme lui parait un geste très... habituel.

Auriez vous la bonté de m'indiquer...?

A son grand soulagement, un léger hochement de tête vient répondre à l'invitation, et une petite main vient se poser au creux de son coude. La sensation est étrange, mais il n'a pas le temps de s'interroger là-dessus. Trop de questions bien plus pressantes s'apprêtent à lui faire exploser les méninges.

Quelques pas en silence, et Jules, puisque c'est ainsi qu'il s'appelle apparemment, tente enfin une approche. Pas très adroite.


Il est évident que je vous ai causé de la pei.... du souci, euh, enfin... Des problèmes. Je suis sincèrement navré. Je ne sais pas ce qui est arrivé. Je sais juste que j'ai reçu un coup sur la tête et que je cherche quelqu'un. Mais je ne sais même pas qui c'est.

Il s'apprête à lui demander si elle connaît une Eloanne. Il en a tellement envie... Mais d'un coup l'idée lui parait ridicule. Si elle est son employeur, et si Eloanne fait partie des "siens" dont elle parlait, alors Eloanne est à Paris. Ou morte, si c'est la rousse. Et puis, surtout, il y a la méfiance à livrer ce prénom. Ce prénom est la seule chose qui lui appartienne. Autant changer de sujet, vite avant qu'elle ait le temps de lui demander qui il cherche. Le regard au loin, il lance la question à mille écus.

Baronne ? Que faisais-je, exactement à votre service.....

Pause. Il faut qu'elle sache qu'il l'a relevée, la pause. Ca réduira peut-être les chances qu'elle lui mente.

....Personnel ?
_________________
Eloanne
Je.... suis désolé. De ne pas être revenu. Ahem. Peut-être pourrais-je terminer cette.. .tâche... euh...

La voilà bien maintenant Eloanne. Comment expliquer alors qu'elle sent déjà poindre les premières teintes carmines à ses pommettes, la teneur exacte de la tâche...
Et que non, en plus, dans les conditions actuelles, il n'a rien à terminer.

Mais quelle idée grandiose d'avoir voulu fanfaronner, jouer à la grande dame, encore. Tout ça pour quoi ?
Dans l'espoir de tester ou mettre fin à l'amnésie masculine ? De faire renaître en lui les souvenirs oubliés ?

On oublie les adresses, comme les gens qui nous blessent. On oublie sans cesse. Les jours d'anniversaires et nos clés, les repères, on les perd.
On oubliera les chaînes de nos vies qui se traînent.
On oublie quand même.
Mais il est une chose à laquelle nous resterons fidèles.*

Pendant qu'il se tait et semble se perdre dans quelques démons internes, la jeune femme combat les siens. Lutte contre les mots qui ne demandent qu'à être lâchés, criés, hurlés même s'il le faut.

Les yeux, la voix, les mains, les mots d'amour ça reste là.
Le jour et l'heure,la peau,l'odeur,l'amour ça reste là.
C'est fort encore. C'est mort d'accord.
Mais ça ne s’oublie pas.
Ne s'oublie pas.
Ca, on n'oublie pas....*


Ahem, vous avez parlé d'un bain... ? J'avoue que euh... Ce ne serait pas de refus et... euh...

Le répit temporaire prend soudain la forme d'un baquet d'eau chaude. Soit. On en a déjà connu de pires. Avec soulagement donc, elle le voit avancer son bras où aussi vite, la petite main gauche vient se loger. A sa juste place. Au buste féminin, le soupir dégage comme une expiration d’apaisement.

Auriez vous la bonté de m'indiquer...?

Les deux compères avares de paroles avancent de quelques pas sur le chemin, pas le plus court, en direction de la maison principale.
Elle le sait, Jules boite légèrement. Assez pour que l'excuse soit toute trouvée à ne pas hâter la course. Ils sont seuls et même si elle mesure toute l'incongruité du moment, elle se leurre elle-même en posant sur la réalité un voile imaginaire.

J'oublierai ce mois d’août où j'ai du faire la route sans toi.
Sans doute.
J'oublierai ma défaite et le rêve qui s’arrête.
J'oublierai peut être.
Mais j'y pense encore quelques fois et ça ne s'explique pas.
S'explique pas.*

Et sans prévenir, le monde réel se matérialise à nouveau alors qu'il repend la parole.


Il est évident que je vous ai causé de la pei.... du souci, euh, enfin... Des problèmes. Je suis sincèrement navré. Je ne sais pas ce qui est arrivé. Je sais juste que j'ai reçu un coup sur la tête et que je cherche quelqu'un. Mais je ne sais même pas qui c'est.

De la peine, oui. Du souci, aussi. Des problèmes, si l'on omet ses humeurs aigries, pas tant. Du moins pas pour elle. Mais avant qu'elle n'ait le temps de répondre déjà, une massue s'abat sur son crâne.
Cette fois c'est dit. Il cherche quelqu'un. Et pas elle visiblement, puisque d'être ici ne lui procure aucune sensation. Pas même celle du  « déjà-vu ».
Elle en pleurerait de frustration tiens, si elle n'avait pas cette petite part de fierté.

De frustration ou de jalousie ? Parce qu'à n'en pas douter, ce sentiment qui lui enserre le cœur dans sa poitrine y ressemble fortement.
Elle n'imagine pas qu'il puisse chercher un homme. Il l'aurait dit.
Non, c'est certain, il recherche une femme. Ce n'est pas ce qui manquait dans la vie de l'ancien Jules après tout. L'une des clientes assidues, une mécène, une collègue peut être, la Rousse ou cette blonde, comment s'appelait-elle déjà... Désirée. Rien que son nom est à lui seul plus qu'évocateur.

Putain que ça fait mal.

S'il espère son aide et qu'elle questionne, il pourra attendre longtemps avant qu'elle ne se propose. Faut pas pousser Elo dans les orties, quand même.

Elle serre les dents et la main aux creux du pauvre coude qui n'a rien demandé et s’attelle à faire bonne figure, même si son voisin garde le visage droit, le regard presque perdu à l'horizon.


Baronne ? Que faisais-je, exactement à votre service..... Personnel ?

Le temps s'écoule mais une ellipse emporte l'âme de la Baronne. Avec elle, tous ces mots, tous ses maux, qu'elle taira, par obligation.

Je fais la liste de ce qu'on ne sera plus
Quand tu [penses], quand tu [penses]
Mais que deviennent les amoureux perdus
Quand tu [penses], y songes-tu ?

Amis non, ni amants, étrangers non plus
Quand tu [penses], quand tu [penses]
Mais quel après, après s'être appartenu ?
Quand tu [penses], y songes-tu ?**

Elle se force à revenir, par intermittence au moins. Pour une piètre tentative de réponse. Convaincante ou non, qu'importe puisqu'il n'a plus de mémoire.


Vous... Nous pouvons dire que vous étiez mon homme de main. Ou un professeur pour certaines obligations à tenir envers un marquis de mes connaissances.

Juste un petit arrangement avec la vérité, un semi mensonge, mais dans l'essentiel c'est ça après tout. Elle ne va tout de même lui déballer là, entre le banc et le chêne centenaire, la teneur des cours très particuliers qu'il lui donnait.
Cette dose de renoncement à toute estime de soi, elle ne l'a pas encore assez pour secouer Jules par l'aveu de la triste vérité.
Il devait lui apprendre à séduire un homme.

Visiblement, elle aussi avait subi quelques pertes de mémoire. Tout ou partie de son apprentissage semblait envolé à l'heure actuelle.

Je crois bien que j'aurai besoin de te voir
Quand tu [penses], quand tu [penses]
Sans te parler, ni déranger, mais te voir
Quand tu [penses], y songes-tu ?
Quand tu [penses], y songes-tu ?

Et toutes les peines, toutes, contre une seule de nos minutes. **


Nous pourrions, si vous le souhaitez, vous reprendre à un poste, disons, similaire. Si vos recherches vous en laissent le loisir, bien entendu.

Elle ne se résigne pas à l'idée que demain, dans deux jours ou dans une semaine, reposé de son errance sur les routes du pays, il reparte, en quête de cette inconnue. Alors oui, elle est même prête à ça ;A jouer cette comédie «Baronne - Employé ». Après tout, elle le sait, ce scenario, ils l'ont déjà abordé et le résultat n'était pas le plus décevant.

Mais n'être plus rien après tant, c'est pas juste
Quand tu [penses], y songes-tu ?
Quand tu [penses], y songes-tu ? **

Allez Jules, raccroche ta mémoire, retrouve les, tes souvenirs. Dis lui que tu penses à Elle, quelques fois.

Devant eux, au bout de l'allée, la bâtisse se devine mais Eloanne ne montre aucun empressement à la rejoindre, ni à mettre fin au tête à tête, aussi difficile soit-il.




* Ca. Zazie.
** Quand tu danses. Jean-Jacques Goldman. Légèrement modifiée.

_________________
Jules.
Sa question reste suspendue, sans réponse, pendant ce qui lui semble une éternité. Elle prend son temps pour répondre, voilà qui confirme sa première impression. Ce qu'il faisait pour elle ne se dit pas devant autrui, et visiblement difficilement en tête à tête.

Et pendant qu'il attend, qu'elle semble perdue dans ses pensées, de nouvelles informations lui arrivent aux méninges. La petite main s'est serrée sur son bras. Crispée, plutôt. Dans sa précipitation à changer de sujet, il ne l'avait pas remarqué. Les yeux sombres tombent sur son coude enserré. Pourquoi la Baronne serait-elle affectée par l'information qu'il cherche quelqu'un? Et maintenant qu'il y pense, est-ce qu'il n'a pas cru voir l'amorce d'un rosissement à ses joues tout à l'heure, quand il parlait de terminer sa tâche...? Et n'a-t-elle pas soupiré en prenant son bras...? Décidément elle a des réactions très vives à tout ce qu'il dit... En biais et en douce, il observe le délicat profil de la jeune femme à son bras, et là...Trois pensées saugrenues s'imposent à lui.

"Je connais bien les femmes. Et je lisais en celle-ci comme dans un livre ouvert. Là, elle est troublée."

Heureusement qu'elle ne le regarde pas, où elle verrait ses yeux danser la gigue, s'écarquillant d'abord comme sous l'effet d'une révélation, pour se froncer aussitôt aux questions qui affluent. Lui, proche d'une Baronne... proche, comment...? Meuh nan, pas possible, c'est totalement interdit.


Vous... Nous pouvons dire que vous étiez mon homme de main. Ou un professeur pour certaines obligations à tenir envers un marquis de mes connaissances.

"Homme de main. Ouais, c'est ça. Et mon c*** c'est du poulet"

M'enfin ! Qu'est ce que c'est que cette voix qui vient lui souffler des infos complètement saugrenues ? Et professeur ? Étonnamment, alors que c'est bien, mais alors bien plus saugrenu qu'homme de main, sa cervelle ne s'est pas esclaffée à "professeur"... Qu'est-ce qu'il pourrait bien avoir à enseigner à une baronne ? L'escrime ? Est-ce qu'il connait seulement l'escrime.... Il va pour demander "Professeur de quoi" mais...


Nous pourrions, si vous le souhaitez, vous reprendre à un poste, disons, similaire. Si vos recherches vous en laissent le loisir, bien entendu.

Si vos recherches vous en laissent le loisir.

Jules s'arrête net de marcher. Cette fois, il n'a pas rêvé. La dernière phrase cachait mal une pointe d'amertume. Elle désapprouve. Il ne sait pas pourquoi ni comment il le sait, mais il le sait. Se tournant vers la jeune femme, il cherche son regard, le trouve. Elle est jolie. Si on en croit les canons de beauté, elle est juste jolie. Pourtant, plongé dans ce regard complexe, mélange de force et de fragilité, de fierté et de désespoir, il la trouve tout simplement superbe. Qu'est-ce qui la ronge ainsi, et pourquoi a-t-il envie de la rassurer ?


Damoiselle.....

Sa voix est sortie douce et rauque. Un frisson le parcours. Comme s'il avait déjà dit ce mot, à cette femme, sur ce ton. Et pas qu'une fois. Et puis d'abord pourquoi "Damoiselle" et pas Baronne? Hein ? Il baisse les yeux et découvre, horrifié, qu'il a pris les mains fines dans ses grosses paluches. Dégueulasses, en plus, les paluches. Poussiéreuses et tout.

Lâcher ses mains. Faire un pas en arrière.


Dieu ! Pardon... Baronne... Je.... Je ne sais pas ce qui m'a pris d'être si familier.

Qui est cette femme à la fin ?

Je... euh, merci pour l'offre... Je crois que j'ai besoin de...

Fuir. Il a besoin de fuir. Et de penser. Même si son crâne va exploser s'il continue d'essayer de penser. Instinctivement, l'ancien soldat porte une main à son crâne, sur la cicatrice encore fraîche. Ses jambes lui semblent en coton. "Tu vas pas t'évanouir devant elle quand même !" Ben il fait ce qu'il peut, ho.

Si je pouvais me laver...

Et dormir. Surtout dormir.
_________________
Eloanne
Soudain, Jules s'arrête dans son élan et tourne la tête vers elle. C'est maintenant qu'il va falloir la jouer serré. Maintenant qu'il rive son regard au sien.
Pourquoi n'est-elle pas amnésique elle aussi, pour oublier combien il était facile à son professeur de lire en elle, justement d'un simple regard comme celui-ci.


Damoiselle.....

Un mot. Trois syllabes. Et Eloanne perd pied. L'air manque à ses poumons, les mots à sa gorge et les gestes à ses membres.
Plus rien ne répond.
Plus rien ne compte que cette voix et son timbre, que le frisson qui longe sa colonne pour se diffuser dans tout son être.

Par bonheur il a oublié le protocole et son côté trop rigide, trop sérieux. L'unique réponse, évidente de transparence, qui lui vient dans un souffle.


Oh Jules...

Elle n'est pas plus pieuse qu'une autre, peut être même encore moins qu'une autre depuis l'incursion de l'homme dans sa vie, mais là tout de suite, elle joindrait bien ses mains pour remercier le Ciel.

Ses mains... Est-ce elle qui les a mises d'autorité entre celles de Jules, ou lui qui les lui a prises ?
Et quand ? Elle ne l'a pas vu faire tant le geste lui est naturel. Et elle s'en fout bien qu'elles soient dégueulasses ou non. Ce détail de peu d'importance n'arrive même pas à franchir les limites de la cervelle en ébullition.

Mais déjà, il fait marche arrière et les petites mains retombent lentement contre ses flancs. Mortes et froides.


Dieu ! Pardon... Baronne... Je.... Je ne sais pas ce qui m'a pris d'être si familier.

Anéantie, hébétée et anesthésiée, son regard oscille entre les orphelines et le visage buriné empreint d'effroi de son tourmenteur.

Dieu ! Mais, mais non ! Il voudrait la faire mourir dans une lente agonie, qu'il ne s'y prendrait vraiment pas autrement.


Je... euh, merci pour l'offre... Je crois que j'ai besoin de... Si je pouvais me laver...

Au final, ça va tellement vite que le temps qu'elle raccroche les wagons, il est passé à autre chose sans qu'elle ne puisse en dire davantage. La magie est évaporée.

Maintenant Jules semble encore moins vaillant et la jeune femme se reproche de n'avoir pas pris en compte l'état physique de l'ancien soldat. Obnubilée qu'elle était par sa rancœur et ses émois.


Oui, pardonnez-moi, je vous y conduis. Nous aurons l'opportunité de converser par la suite.

Sitôt dit, sitôt fait, la brune reprend le bras masculin et la marche, pour finir les quelques mètres qui les séparent de la maison où ils pourront, respirer pour elle, se laver et se reposer pour lui.

Eugénie cette brave servante a bien saisi le caractère d'urgence de l'ordre qu'on lui a donné plus tôt. Elle a fait préparer un bain pour l'invité de la Baronne.
Quand ils arrivent, la chambre est prête, au même étage que celle d'Eloanne. Pour la visite guidée, ils attendront que Jules soit un peu remis. S'il reste assez.

L'escalier une fois derrière eux, le couloir est rapidement traversé et Elo pousse une porte et ils entrent.


Voilà. Nous y sommes.

La chambre est de taille correcte, la décoration ne laisse deviner aucun signe quant à l'identité de son occupant habituel, s'il y en a un. Chaleureuse sans être vulgairement clinquante. Le feu dans l'âtre procure une douceur à la pièce. Le lit est ouvert pour que les draps ne soient pas glacés. Il y a même quelques fleurs fraîches disposées avec soin dans un vase sur la petite commode à côté d'un miroir en pied. Et dans un angle, un large paravent dissimule un guéridon où repose une chandelle, une chaise, le baquet et les seaux d'eau encore fumante.

Tout ici appelle à la quiétude.

Il disparaît derrière l'écran de tenture et par le jeu d'ombres projetées au mur, Eloanne peut suivre le déroulement de l'effeuillage masculin.
C'est le soupir qui s'échappe qui lui fait prendre conscience de l'ironie de la situation. Elle est là, l'ancienne cliente d'un courtisan, à espionner ce dernier qui a tout oublié de son passé.

Dans le miroir elle découvre ses yeux écarquillés, ses joues plus rouges qu'un coquelicot. Elle voit aussi qu'elle se mordille la lèvre, s'en même le sentir.

Elle se savait en colère, vexée, avec ce sentiment d'avoir été abandonnée.

Mais ce soulagement ressenti à le savoir vivant, à le voir même fatigué et marqué, devant elle, cette jalousie perfide qui s'est insinuée dans son esprit autant que dans son cœur, tous ces sentiments peuvent-ils seulement être expliqués par l'absence ?

Alors soudain elle a peur. Peur de ne pas réussir à rester à sa place, au sens littéral comme au figuré. Peur de mettre un mot, le mot, sur ce qu'elle ressent réellement pour Lui depuis des mois.

Elle est Baronne, il ne sait plus la manière dont il gagnait sa vie. Autrefois.
Il est maintenant torse nu et elle se contraint à ne pas faire un pas de plus en sa direction pour l'aider à entrer dans l'eau.

A la place, elle lui lance un « 
Je.... Je reviens, Jules ! » avant de sortir de la chambre dans un courant d'air.
Oh elle ne va pas loin, non. Elle s'adosse à la porte dès qu'elle se referme et se laisse même choir au sol, la tête entre les mains.


Seigneur, non, je ne peux pas être...
_________________
Jules.
Oui, pardonnez-moi, je vous y conduis. Nous aurons l'opportunité de converser par la suite.

C'est au tour de Jules de suivre, hébété. C'est vraiment à n'y rien comprendre. Au lieu d'accepter, d'un air pincé, ses sincères excuses, comme une Baronne... normale, quoi... Elle lui demande son pardon à lui ? Pour avoir oublié le bain ?!

Il a du rater un épisode ! Tiens, ironique cette pensée. Il en a visiblement raté plusieurs. Le reste du petit trajet se fait en silence. Ce "damoiselle" tourne en boucle dans sa tête, ainsi que le sentiment de plus en plus urgent qu'il va s'écrouler. La bâtisse est riche sans être ostentatoire. La chambre ne l'impressionne pas, et ça le surprend. Un homme du peuple, à l'aise chez une baronne. Il ne détaille pas trop ce qui l'entoure et manque à toute politesse en fonçant directement sur le baquet, sans prendre congé d'elle, sans la remercier.

De l'eau. Chaude... il y plongerait presque tout habillé. La chemise vole, les braies commencent à tomber.


« Je.... Je reviens, Jules ! »

Il plonge dans le bain. L'eau est un délice. C'est une fois la tête sous l'eau que la petite voix agaçante revient lui souffler des informations en décalé. Ses yeux se rouvrent. "Je reviens, Jules." Jules... Elle a dit... "Oh, Jules..." La petite voix insiste. La petite voix est formelle. Elle a dit "Oh, Jules.." Elle l'a dit. Et d'un coup il ne doute plus une seconde que c'est bien ainsi qu'il s'appelle.

Jules sort la tête de l'eau, rabat ses cheveux en arrière et se laisse aller à fermer les yeux, adossé dans le baquet, l'échange comme une ritournelle, en boucle dans sa tête. "Damoiselle... Oh, Jules..." "Damoiselle... Oh, Jules...." Quelque chose n'est pas... dans la norme. Soit elle n'est pas Baronne, soit il n'est pas roturier, ou alors au moins très gros bourgeois... soit....soit quoi ? Rien. En tout cas, ce n'était pas l'échange d'une Baronne et de son homme de main, ça. Si seulement il pouvait se souvenir... "Damoiselle... Oh, Jules...." "Damoiselle... Oh, Jules...."


Damoiselle...

Derrière ses paupières closes, il voit les jolies mains de la Baronne dans les siennes. "Damoiselle... Oh, Jules..." Il relève les yeux pour lui demander pourquoi elle n'est pas fâchée qu'il lui tienne les mains, mais le visage à changé, ce n'est plus la baronne c'est la fille rousse, celle avec de beaux yeux bleus. Elle vacille, tombe dans ses bras. Il tombe à genoux à son tour, cherchant à la soutenir, lui caresse les cheveux. Elle est couverte de sang. Il sait que maintenant, elle va dire "Baudouin" et mourir. C'est chaque fois pareil.

Mais elle ne le regarde pas, elle regarde derrière lui, en tendant faiblement la main...? Et elle ne dit pas "Baudouin", elle dit... "Eloanne"! Jules se retourne vivement, juste à temps pour apercevoir une silhouette au loin, à l'orée du bois. "Attendez," crie-t-il, mais elle s'enfonce plus loin encore. D'un coup, la rousse n'est plus là, il a les bras vides. Il se lève d'un bond et court à la poursuite de l'ombre. Il ne boîte pas. "Eloanne !" Elle s'est arrêtée, il va enfin pouvoir voir son visage ! "Eloanne !" Qui est-ce, sa femme, sa fille, sa soeur ?


Eloanne !

Mais juste au moment ou il va l'atteindre, le sol s'ouvre sous les pieds de la silhouette féminine. De l'eau, de l'eau partout, noire, furieuse, qui l'emporte au loin. L'ombre se débat, tend les bras vers lui ! Il doit la rejoindre, il le doit ! Il ne croit pas savoir nager, mais il plonge dans l'eau sans hésiter, et se débat comme un beau diable en hurlant.....

Eloanne, ELOAAANNE !!!!

Il n'a pas hurlé que dans son rêve.
_________________
--Eloanne.


Elle n'est plus là. L'enveloppe charnelle, évidement, est toujours recroquevillée contre la porte -muraille de bois entre sa tentation et la condition de son rang. Mais l'âme de la jeune femme s'est retranchée dans les limbes d'un cerveau tourmenté.

Depuis quand ses sentiments ont-ils changé ?

Un souvenir chemine, fugace devant ses paupières closes, le coche et son cocher sourd.
Un autre, précis celui là, d'une mise en scène qui l'avait menée à admettre qu'elle était sienne. Elle l'avait fait. Elle l'avait dit. Elle l'avait même pensé, sur l'instant. Seulement ?
La vision se trouble et la mémoire s'accroche à une nouvelle réminiscence. Son arrivée au Boudoir pour une visite... d'affaire. Comme si la toute nouvelle mécène de l'époque avait réellement quelque chose à faire de savoir quelles tentures ou quels meubles, les associés avaient pu s'acheter. La belle excuse. C'était bien Lui qu'elle avait voulu revoir. Lui qui lui manquait.

Ca voudrait dire que depuis cet hiver alors...

Ou avant encore ?

Quand elle était rentrée, à l'heure où la citrouille reprend sa forme, de chez l’Apollon de pacotille, déçue, désenchantée, blessée aussi, mais avant tout heureuse ;au bout de l'allée, de l'avoir vu, lui Jules, l'attendre. Phare dans son obscurité.

Le premier « Eloanne », elle ne l'entend pas.

La tête dans ses mains, elle se mord l'intérieur de la joue. Mis bout à bout, les signes sont par trop évidents maintenant.
Maintenant que Jules n'est plus que l'écrin de lui même. Qu'elle n'a pas plus d'importance à ses yeux que le palefrenier ou la lavandière.

Le second « Eloanne », elle croit l'avoir rêvé, tant elle l'espère.

Au final, peut être est-ce mieux, s'il ne sait rien d'elle, peut être n'ira t-il pas interpréter ses faits et gestes. Peut être pourra t-elle taire son secret...

Le troisième cri la fait se relever d'un bond et dans le même mouvement ouvrir la porte à la volée. Cette fois ce n'est pas une hallucination. C'est bien son prénom qu'il hurle. C'est bien elle qu'il appelle.

Elle ne cherche pas ce qu'elle doit faire, ce qu'elle ne devrait surtout pas faire, elle entre tout simplement et se dirige tout droit vers l'origine de l'éclat de voix.
Très vite, à le voir là, toujours dans son bain, les yeux fermés et le corps agité, la demoiselle comprend.

Il rêve, ou cauchemarde vu la manière qu'il se débat. Au moins son subconscient, lui, se souvient d'elle. C'est une maigre consolation, mais pour le cœur meurtri, même infime, toute démonstration d'intérêt est un baume.

Egoïste, elle profite de son sommeil pour le dévorer du regard. La musculature est plus maigre, le corps tout entier semble fatigué. Mais malgré ça, il n'a pas changé et l'envie qu'elle a de se blottir tout contre lui se fait ressentir. Plonger avec lui dans l'eau désormais tiède.

Comme elle aimerait, oui...

A la place, elle murmure, comme on bercerait un enfant, un
« chuuuuttt … là... c'est terminé..... » tout en posant une main sur le torse mouillé. Elle fait pression pour le sortir de son mauvais rêve et elle, oublie le sien.

Jules, réveillez-vous....

Ah, et pour le « détail » de la gêne qu'il aura certainement en ouvrant les yeux et à la trouver là alors qu'il est nu dans l'eau, ben c'est simple, elle n'y pense absolument pas.

Jules.
C'est le noir total. L'eau noire les a englouti tous deux. Une main sur son torse, des mots doux, rassurants, dont il ne distingue pas la teneur pourtant. Une sirène ? La main fait pression, oui, c'est une sirène, elle veut le noyer, sûrement ! Il pose fermement la main sur la sournoise menotte, l'emprisonne.

Jules,

C'est Eloanne qui appelle ! Elle se noie, il ne saura jamais...

Eloanne.....

réveillez-vous...

Clignant des yeux, il distingue un visage de femme, et lentement, sort du sommeil. Il s'est, encore, réveillé avec ce prénom aux lèvres, sortant d'un rêve dont il ne se souvient... Il cherche un peu.... Non, toujours pas.

Encore ce prénom.... murmure-t-il pour lui-même.Toujours ce prénom....

Joli visage, doux et rassurant, penché sur lui. Encore dans le coton, il parle sans réfléchir, à personne en particulier. Tenant toujours cette petite main emprisonnée entre son torse et sa paluche. Comme si c'était la chose la plus naturelle au monde.

C'est pareil à chaque réveil. J'ai ce prénom à la bouche.

Levant sur la jeune fille des yeux tristes et torturés, il partage ses doutes et ses interrogations pour la première fois à âme qui vive.

Il me hante. Il m'obsède, Damoiselle.

Attends, il a dit quoi là ? "Damoiselle." "Oh, Jules." Ça lui revient maintenant : la Baronne, le bain, leur échange anormal pour un homme de main et une noble. Il baisse les yeux sur la menotte contre son torse, et un.... charmant tableau s'offre à lui. Il est nu, dans le bain, l'eau est claire. Fini les confessions, les rêves, le coton, il est totalement réveillé à présent, mais la réalité semble aussi saugrenue qu'un rêve. Qu'il ne soit pas gêné d'être nu ne lui semble pas surprenant outre mesure. Mais pourquoi elle, noble, raffinée, ne l'est-elle pas ? Tout à l'heure c'est lui qui l'a touchée. Mais, là, c'est bien elle qui se penche sur son corps nu. Comme si c'était normal. Habituel ? Alors... Non, c'est ridicule, un roturier risquerait l’échafaud pour moins que ça... Et pourtant, cette fois, il ne fait aucun geste pour libérer la menotte. Il la serre même un peu plus fort, comme si c'était une preuve qu'elle ne pourra nier.

Qu'est-ce que... tout ça ? murmure-t-il, désignant du regard la main incriminée sur son torse, et son corps nu. Pourquoi votre toucher m'est il si... familier ?

Il va s'en prendre une belle en travers de la trogne, ça lui pend au nez. Mais a-t-il vraiment le choix ? Allons, avec un peu de chance ça lui remettra les idées en place et il saura enfin qui est cette noble qui le traite comme un familier et qui est cette femme dont il récite le prénom comme une prière.
_________________
Eloanne
Toujours ce prénom....

Lentement il semble revenir à la réalité et elle, elle ne bouge plus. Avant qu'il n'ouvre complètement les yeux, elle le détaille. Dieu qu'il semble vulnérable. Si la carrure est sensiblement la même que dans son souvenir, la vision qu'il offre est déstabilisante. Il a presque l'air perdu dans son propre corps. Ou plus particulièrement, dans son esprit. Alors il ne ment pas, il a réellement tout oublié.

Mais par quoi est-il passé pendant tous ces mois. Que lui est-il arrivé ?

Le temps comme les gestes sont suspendus. Les premières minutes seront décisives, les premiers mots révélateurs.


C'est pareil à chaque réveil. J'ai ce prénom à la bouche.

Qu'est ce qu'elle croyait ? A quoi s'attendait-elle en courant à son secours pour le sauver d'un cauchemar ?
Qu'il allait ouvrir les yeux, aussi simplement que ça. Quitter ce mauvais rêve, ouvrir les yeux et la voir. Elle. Que la main fine qu'il maintient maintenant de la sienne sur sa peau encore humide allait lui éclairer l'esprit et faire remonter à la surface tous les souvenirs.

En fait oui, une petite lueur d'espoir, nichée en elle, voulait croire encore une seconde que c'était possible.

Mais pourtant bien vite elle doit se rendre à l'évidence que les prunelles masculines lui envoient. S'il n'y avait cette tristesse, elle pourrait même retrouver les accents de sincérité spontanée qu'elle n'a fait qu'entrevoir entre deux jeux. Au hasard de confidence sur l'oreiller… comme cette fois où le Professeur avait cédé la place à l'Homme pour que ce dernier lui raconte la fuite, le sauvetage et la liberté qu'ils avaient, ses amies et lui, choisi.

Oui, Jules se torture et elle le voit bien. Ce serait si simple de l'aider. De lui apporter les éléments manquants. De serrer sa main dans la sienne et de lui dire, tout simplement. "Jules, c'est moi ! Je suis celle que vous cherchez. Je suis Eloanne….".

Chercher, trouver et broder une histoire sur le pourquoi du comment ils se connaissent.
Inventer.

S'avouer définitivement à elle-même ce dont elle vient de prendre conscience.

Mentir.

Le garder là, près d'elle en gardant un voile tendu sur tout ou partie des anciennes activités courtisanes. Oui, se taire et le garder pour elle.

Là, tout de suite, ce serait si facile. Et pourtant…


Il me hante, Damoiselle.

Par cette dernière phrase, la bulle d'espoir éclate.

Ce qu'il recherche ce n'est pas Elle, c'est l'image diffuse d'une femme. La revoir ne lui a rien fait de plus que de voir Eugénie ou n'importe laquelle des servantes du Domaine. Ce doit être la droiture qu'elle lui connaît qui le hante, comme une relique qu'il n'arrive pas à ranger. Une once de mémoire en lui doit savoir qu'il était parti pour honorer une parole donnée, mais qu'il devait revenir. Le reste…. Ma foi, cela n'avait du compter que pour elle. C'est elle, oui, qui est sortie du rail en oubliant pourquoi et comment elle avait fait la connaissance de l'ancien soldat. Sa voix, son visage, sa silhouette, ses gestes, rien de ce qui fait sa propre essence n'a été assez fort pour le ramener à lui.

Damoiselle. Déjà plus tôt ce mot l'avait troublé. Pour la jeune fille c'est une totale évocation de ces moments passés non loin, dans la maison de l'ancien garde-chasse. C'était comme ça qu'il l'appelait alors… En dehors de son apprentissage.

Et il était là le grain de sable dans le bon déroulé de son histoire. La demoiselle s'était perdue en oubliant que tout cela n'était qu'un jeu. Pire, qu'elle l'avait engagé. Alors oui, il n'avait pas semblé rechigné à la tâche, mais il en reste qu'il avait accompli une mission. Le reste, tout le reste, ce n'était que chimère qu'elle s'était inventé toute seule. Le conte était joli, mais le livre est refermé.


Qu'est-ce que... tout ça ?

C'est à elle maintenant de revenir à la réalité. Son regard suit la direction indiquée par le sien et se pose sur le torse sous la main. De toutes ses forces, elle s'oblige à ne pas poursuivre plus avant son expertise visuelle. Le torse c'était bien, ça n'engage pas à grand-chose, si ses prunelles n'avancent pas plus, elle devrait réussir à contenir ses pommettes et ne pas se trahir.

Pourquoi votre toucher m'est il si... familier ?

Elle doit tenir et elle va tenir. Elle ne lui montrera pas qu'elle est vexée. Qu'elle s'en veut. A lui aussi du coup. Mais après tout, il ne sait plus rien d'elle, ce sera simple. Elle devait apprendre à être une autre, c'est le moment ou jamais de montrer que les leçons n'ont pas été vaines.

Vous retrouverez. Je vous le souhaite de vous rappeler qui est cette Eloanne.

La voix est calme quand elle reprend, enfin, la parole. Elle s'en étonne elle-même. Calme, à la limite d'être distante. Détachée. Oui, voilà, elle est détachée. Elle parle d'une autre.

Un matin, vous vous réveillerez avec tous vos souvenirs et vous arrêterez de vous torturer.

Tout ça… Un geste large de sa main libre les englobent, elle, lui, le baquet, le paravent, la chambre et peut être plus loin encore vient ponctuer ce qu'elle ne détaille pas à l'oral. C'est… ma manière de venir en aide à quelqu'un qui est… quelqu'un qui en a besoin.

Nous avons été mis en relation par le passé et… Je serais une bien piètre personne si je ne vous avais pas offert l'hospitalité.


Seigneur, c'est si dur de lui mentir. Elle se redresse, cherche à se dérober à l'insistance de son regard et retire, après une dernière pression, la main de son emprise. Pour gagner quelques secondes elle va même jusqu'à ramasser les habits qu'il avait laissé choir,en lui tournant le dos.

Je ne sais pourquoi cela vous est familier. Peut être n'étiez vous pas… timide, avant votre amnésie. Le contact humain ne devait pas vous rebuter outre mesure.

La paire de braie gagne le guéridon pendant qu'elle roule des yeux devant sa propre audace. Parler de contact humain… pourquoi ne pas lui avoir dit qu'il devait être très tactile aussi pendant qu'elle y était.

Pardonnez-moi d'avoir pris cette liberté. Je n'ai pas réfléchi. J'ai simplement eu peur de vos appels, de votre cri…

Suit la chemise défraichie qu'elle froisse encore plus entre ses mains, refoulant le souvenir d'avoir enfoui son visage dans l'une de ses semblables.

Je me suis autorisé cette audace. Je n'aurai pas du.

Peut être… Peut être que si vous retrouviez un environnement familier, vos souvenirs vous reviendraient plus facilement ?


Avant de revenir vers lui, poser une serviette épaisse non loin du baquet, Eloanne plaque à ses lèvres un sourire qu'elle espère aimable, neutre. Sans mystère.

Vous aviez abordé, brièvement, devant moi, des amis à vous et une adresse Parisienne. Vous devriez retourner au Boudoir, c'est le nom que vous m'aviez donné, voir si quelque chose vous revient.

Ou vérifier si une nouvelle cliente arrive à chasser cette image d'une Eloanne que vous ne voyez même pas…

Je peux même vous faire accompagner en voiture par l'un des hommes du Domaine. Il a quelques achats à faire en la Capitale.

Mentir. Cacher à tout prix que là, tout de suite, elle lui en veut ! Que tout cela s'arrête et qu'elle souffle enfin. Qu'elle puisse ne se mentir plus qu'à elle même.
_________________
Jules.
[tout nu mais pas bronzé]

Un cerveau vide, ça a soif. Ça crève de soif. Alors ça s'abreuve de toutes les petites informations que ça peut glaner. Jules ne sait pas s'il était observateur par le passé. Mais il l'est maintenant. Et donc, notre soldat-courtisan-amnésique (comment j'en suis arrivé là...) observe le regard féminin sur son torse. Sur leurs mains jointes sur son torse.

Vous retrouverez. Je vous le souhaite de vous rappeler qui est cette Eloanne. Un matin, vous vous réveillerez avec tous vos souvenirs et vous arrêterez de vous torturer.

Sa voix est calme, bien plus calme que tout à l'heure. Quoi, où est la colère ? Et la douleur dans les yeux ? Envolées. La main pourtant est toujours sur son torse mouillé. Il ne la tient pas si fort qu'elle ne puisse la retirer. Quelque chose cloche dans son attitude.

Tout ça… C'est… ma manière de venir en aide à quelqu'un qui est… quelqu'un qui en a besoin. Nous avons été mis en relation par le passé et… Je serais une bien piètre personne si je ne vous avais pas offert l'hospitalité.

"Ben Voyons !" Notre Jules est amoindri, c'est une évidence, mais il n'est pas totalement idiot. L'hospitalité, soit. Mais "Nous avons été mis en relation par le passé " ? Elle pourrait pas faire plus flou ? Et la main sur le torse, hein ? "Vraiment, elle me prend pour un lapin de garenne, la nobliote" songe-t-il instantanément. Et en quoi, exactement, serait-elle une bien piètre personne si elle enlevait sa main ?

Parce qu'elle est toujours là. La main. Sur son torse. Et elle est jolie, cette étrange nobliote. Bizarre et incompréhensible et mauvaise menteuse et... touchante ? Oui.

Et il est nu. Merde, il est nu, il faut arrêter de la trouver touchante et jolie. Maintenant, Jules. Genre, toussuite, Jules !!!!! Jules, sérieux ça urge... eh... c'est trop tard. C'est elle qui le sauve en se redressant avant de pouvoir remarquer, parce que ça n'a pas du tout marché de se crier dessus intérieurement. Elle s’éloigne, et il peut à nouveau respirer. Et Julot de la regarder, mâchoire tombante, ramasser ses frusques. Une Baronne. Qui ramasse SES frusques dégoûtantes. C'pas une vraie baronne. Voilà, il a trouvé, c'est pas une baronne, en fait ! Pour ça qu'elle le touche et qu'elle s'excuse et... tout ça ! Non, pas logique, tout le monde au village l'appelait la Baronne. Mais ce n'est pas normal, pas normal, pas normal !

Je ne sais pourquoi cela vous est familier. Peut être n'étiez vous pas… timide, avant votre amnésie. Le contact humain ne devait pas vous rebuter outre mesure.

C'est pas possible, elle se fout de sa gueule. Nan mais elle se fout de sa gueule ! Bien sûr qu'une jolie fille qui le touche nu dans son bain ça va pas le rebuter, hé !!!! Il parlait de son toucher, à elle ! Et il a comme l'impression qu'elle le sait très bien. Si elle n'était pas noble, il te la renverserait sur ses genoux et lui ferait dire la vérité avec une bonne fessée, tiens !

Hum. On dirait que le vieux côté "soldat" de Jules, celui qu'il s'est donné tant de mal à cacher, à polir, à faire taire... Est le premier à ressortir. Sûrement parce que c'est sa vraie nature. Pis parceque.. fait marrer le narrateur.

Pardonnez-moi d'avoir pris cette liberté. Je n'ai pas réfléchi. J'ai simplement eu peur de vos appels, de votre cri…Je me suis autorisé cette audace. Je n'aurai pas du.

Audace ? autorisé cette Audace ? Nan mais elle recommence, avec les excuses ! Elle parle comme un seigneur parle à un comte, ma parole ! -Tiens, comment il sait ça, lui...? Mais... mais elle tripote ses fringues, encore ! Cette femme ment ! Il est si ébahi qu'il ouvre la bouche pour lui dire d'arrêter ses conneries, quand...

Peut être… Peut être que si vous retrouviez un environnement familier, vos souvenirs vous reviendraient plus facilement ?

Il se redresse dans l'eau, toute pensée de mensonge et de dénonciation envolée pour l'heure. Si intéressé qu'il ne remarque pas le sourire qui manque de naturel.

Vous aviez abordé, brièvement, devant moi, des amis à vous et une adresse Parisienne. Vous devriez retourner au Boudoir, c'est le nom que vous m'aviez donné, voir si quelque chose vous revient.
Je peux même vous faire accompagner en voiture par l'un des hommes du Domaine. Il a quelques achats à faire en la Capitale.


Une piste ! Une adresse ! Jules se lève d'un bond, envoyant de l'eau valser un peu partout, oubliant tout sauf cette nouvelle. Paris, c'est grand, mais elle a une adresse !


Des amis ! Une adresse à Paris..?

Ce n'est qu'une fois debout, nu devant elle, que Jules prend conscience que la hâte de la jeune nobliote à l'envoyer à Paris, quitte même à prêter sa voiture à un inconnu... Ca lui fait bizarre... ça... ça lui fait mal...?

Alors bien sûr, tout occupé qu'il est à prendre conscience qu'il a mal, tout occupé à se demander pourquoi il aurait mal qu'elle le renvoie...Tout occupé, encore, à se demander aussi pourquoi, si elle sait qu'il a des amis à paris, elle ne veut même pas lui dire comment elle le connaît... il oublie de prendre conscience qu'il est tout nu. Et que l'effet de la baronne sur son entrejambe n'a qu'à moitié disparu....

Donc, on résume : Un Jules debout, trempé, nu, avec un truc un peu trop visible entre les jambes et un regard qui est passé de ravi à tout peiné d'un coup. Quel spectacle pour la Baronne...

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