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[RP] Entre Chienne et Louve.

Lison_bruyere
Mende, le 3 septembre 1466

Le frère était arrivé, avec un petit groupe de voyageurs, dont la jeune Lili que Fanette avait toujours plaisir à retrouver, malgré la douloureuse réserve de l'une et de l'autre. La jeune femme ne sortait quasiment plus de l'auberge municipale, pas même pour accompagner le chien de Yohanna, son chien à présent, dans ses promenades. Les cernes à ses yeux et la pâleur de son teint trahissaient ce sommeil qu'elle ne trouvait plus en suffisance. A son cou, les doigts de Montparnasse s'estompaient à peine, virant doucement au jaune. Elle s'étiolait. Les os, sous l'épaisseur de la peau ne semblaient plus très loin, et seule, la poitrine qui la tiraillait inconfortablement depuis quelques jours accordait encore quelques rondeurs à sa frêle silhouette.

L'après-midi, elle se posait silencieuse dans un coin de la salle commune, se forçant à grignoter quelques mets auxquels elle ne trouvait plus de saveur. Parfois, elle répondait à un courrier qui avait su la trouver ici, à Mende, ou tournait et retournait les événements passés, en essayant d'envisager ceux qui viendraient ensuite, et à présent Roman hantait ses pensées autant que Milo. Puis, elle mettait dehors le grand dogue et remontait veiller son époux, toujours allongé sur la paillasse d'une petite chambre à l'étage.

Un fugace instant, un sourire se perdait aux lèvres de l'Italien, mais le plus souvent, ses traits se contractaient, quand on le relevait pour un soin, ou pour lui faire prendre un peu de bouillon. Il se laissait faire malgré tout, avalant avec plus ou moins de difficulté ce que qu'on laissait couler dans sa gorge. Les connaissances et les gestes sûrs de son aîné le maintenaient en vie, tenaient éloignés les spectres de l'infection et de la gangrène. Parfois, Roman semblait vouloir parler, les sourcils se fronçaient, la bouche s'entrouvrait, mais aucun son ne sortait plus de ses lèvres sèches. Fanette s'employait à les humecter d'un linge humide, à rafraîchir son front. Et le reste du temps, quand Gabriele tolérait sa présence dans la pièce, elle s'installait dans un fauteuil, le visage fermé, rivé à celui de son époux, guettant avec autant d'espoir que d'angoisse chacune de ses réactions. Quand le médecin cédait sa place, elle rapprochait son siège de la tête du lit et glissait ses doigts sous sa main. Il ne se défendait jamais, sans doute ignorant de ceux qui s'attardaient à son chevet. Parfois, ainsi rassurée par le contact tiède, qui semblait alors si paisible, elle s'endormait l'espace d'un court moment, jusqu'à ce qu'un mouvement, un râle ne la ramène au présent de cette atmosphère confinée, saturée des senteurs de potions, de simples et du fumet des chandelles.

Faut que tu sois forte, lui avait dit Lenù. La colère Corleone est là, et celle du patriarche arrive. Fanette n'avait jamais été bien forte, mais depuis sa tendre enfance, la vie s'était chargée de lui apprendre à encaisser. Alors, elle resterait aux côtés de son diable, quoi qu'il lui en coûte, jusqu'à ce qu'il soit en mesure de la renvoyer, et la « famiglia » ne changerait rien à cela.
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Lison_bruyere
Mende, le 9 septembre 1466

Chaque jour était pire que le précédent, mais dans cette lente dégringolade, Fanette pensait déjà avoir touché le fond. D'autant que, depuis deux jours, l'orage semblait s'apaiser. Elle n'avait plus croisé aucun membre du clan Corleone, si ce n'est au chevet de Roman. Et fort heureusement, elle n'avait rien d'autre à y supporter que les soupirs agacés et les regards lourds de reproche. Mais l'opiniâtre fauvette persistait. Tant que son diable ne serait pas en état de lui demander de partir, elle resterait à son chevet. Elle continuerait à tamponner son front d'un linge humide, à lui donner à boire, et à guetter une réaction sur son visage.

Et ce neuvième jour de septembre ne dérogeait pas à la règle. La routine s'était installée dans le quotidien. Chaque soir, à heure égale, Gabriele entrait dans la chambre. La colère qui si souvent couvait au fond des prunelles d'émeraude se disputait maintenant au mépris et à la haine. Fanette n'était pas si sotte que tous voulaient le croire, elle lui cédait la place, sans qu'il n'ait à prononcer nulle parole et ne revenait que bien après complies, quand il avait vidé les lieux.

Pour l'heure, un parfum doux et citronné de mélisse flottait dans les volutes légères de l'infusion qui tiédissait sur le coin d'une table de la salle commune. Le visage appliqué offrait sa pâleur au halo de quelques chandelles blafardes qui éclairaient le vélin sur lequel elle s'appliquait à détailler pour Amarante le chemin qu'il fallait suivre pour se rendre au vieux moulin de Nevers. De larges cernes ombraient le regard qu'elle portait attentive sur sa calligraphie. La main surprise imprima un geste brusque et le calamus libéra une goutte d'encre qui vint tacher le courrier dans un bruit mat à peine audible. La porte s'était brusquement ouverte, laissant apparaître dans son encadrement la silhouette noueuse du patriarche. Son visage s'était émacié avec l'âge mais on reconnaissait sans peine les traits qu'il partageait avec ses deux fils aînés, dans ses pommettes hautes, son nez droit sans épaisseur déplaisante, ou dans l'expression aiguisée de son regard. Et ce soir, s'y ajoutait une lueur péremptoire et cassante qui aurait bien pu effrayer la fauvette si la pénombre de la nuit n'en avait atténué l'éclat glacé.

Elle l'observait en silence tandis qu'il s'affalait sur la première chaise venue, se coulant au dossier en croisant, comme à son habitude, ses bottes sur la table devant lui. Ce n'est que quand il s'adressa à elle, qu'elle le salua. Il ne prit pas la peine d'être aimable, entrant directement dans le vif du sujet.

- Alors, comme ça, vous êtes grosse ? Et des œuvres de qui, on peut savoir ?


La jeune femme, déjà sur la défensive, s'était renfrognée davantage, mais la colère qui coulait dans ses veines depuis l'arrivée en Languedoc l'empêchait en l'instant de perdre toute contenance face au Padre qui d'ordinaire avait le don de la mettre mal à l'aise.

- De votre fils, de qui voulez-vous donc que je sois grosse ?
- De l'autre pardi !


Elle avait encaissé la réponse, se doutant bien que même Roman pourrait se poser la question. Pourtant, elle était venue planter un regard pailleté d'or dans celui sombre de son beau-père. Sa voix, affermie par l'amertume, lui avait asséné une vérité qu'elle semblait seule à croire, jamais elle n'avait ouvert ses cuisses à un autre que Roman. Et le vieux Corleone avait pris un air désabusé pour lui répondre.

- Les bras, les lèvres, les cuisses, c'est bien pareil, sauf pour faire des gosses j'en conviens.

Son regard glacé s'était attardé un instant sur la jeune femme, et sa voix avait repris une sévérité que même les accents chantant de l'Italie ne suffisaient à dissimuler.

- Vous l'avez trompé. Ce n'est plus votre époux, vous n'avez qu'à demander à votre Très-Haut bien-aimé, pour une fois, il sera d'accord avec moi. Quoi qu'il en soit, vous n'avez plus rien à faire ici, et vous n'aurez pas votre place dans notre convoi, vous ne nous suivrez pas.

Fanette l'avait écouté. Son regard sensiblement froncé n'avait pas lâché son interlocuteur, et, si elle avait la volonté de ne pas ployer, ses dents, dans ce geste machinal qui traduisait d'une manière bien trop évidente son embarras, étaient venues saisir le coin de sa lèvre. Mais malgré tout, en l'instant, elle tenait encore bon, refoulant à l'intérieur les larmes qui ne demandaient qu'à sortir. Elle haussa les épaules à l'évocation de ce Dieu pour lequel, en dépit de ses efforts pour s'en rapprocher, elle nourrissait toujours autant de rancœur.

- J'accepterai la décision de Roman, et s'il veut annuler notre mariage, soit, mais je veux que ce soit lui qui me le dise, et non vous. Jusque-là, je veillerai à son chevet, comme vous tous !

Les mots étaient sortis, d'une traite, sans aucune hésitation, marquant bien ainsi sa volonté d'écarter de cette histoire qui ne concernait que le couple, les avis de toute la "famiglia".

- Oh non ! Dès demain, son frère et moi le déplacerons dans une autre maison.
- Où ?
- Vous n'avez pas à le savoir et nous veillerons à ce que vous n'y accédiez pas.


Le coup était rude mais fut encaissé comme le précédent. Amalio savait parfaitement où frapper, provoquant à chaque phrase froidement énoncée une déferlante contre laquelle la fauvette luttait vent debout pour ne pas lui céder ses larmes. Mais l'Italien poursuivait encore, assénant ses vérités.

- Je suis venu ici pour soigner mon fils, domaine dans lequel vous êtes incompétente. Rentrez chez vous avant que Gabriele ne vous égorge, ou partez sur les routes à la recherche de votre fils, plutôt que de soulager votre conscience à larmoyer auprès de Roman.

Milo. L'évocation du fils perdu lui perça le cœur d'une autre culpabilité. Bien sûr, elle ne comptait pas attendre sagement qu'on lui ramène. N'avait-elle pas suivi sa trace jusque dans le Languedoc, malgré l'interdiction que lui avait opposée son époux ? De même, depuis cette étape obligatoire à Mende, elle n'était pas en reste, attendant une réponse à une lettre qui lui permettrait de mieux préparer son prochain voyage. Une piste menait aux Miracles, ce quartier mal famé de la capitale où Roman avait refusé de l'emmener un an plus tôt, prétextant que ce n'était pas un endroit pour elle. Elle s'était résolue à y aller, ne croyant qu'à demie Lenù quand elle affirmait que Gabriele et tout le clan iraient, et obtiendrait à leur manière ce qu'elle comptait y trouver.

- Je le ferai sieur Corleone, soyez en sûr, mais, j'attends encore quelques courriers pour cela. D'ici là, je reste au chevet de Roman et je ne vous permets pas de juger de ce que je fais ou non.
- Et moi, je me fous bien de votre permission petite garce ! Je n'ai jamais eu d'estime pour vous, tout au plus vous tolérais-je par égard pour mon fils, mais à présent, vous n'avez plus aucune valeur.


Un souffle empreint d'amertume s'échappa des lèvres entrouvertes, cueillies de surprise. Non qu'elle l'ignorât, mais, contrairement à ses fils, jamais le Padre ne l'avait formulé si explicitement. Elle fixa un instant ses doigts noués autour du gobelet d'argile, imaginant rapidement ce que serait son quotidien, aussitôt qu'elle aurait quitté la ville pour se lancer sans leur aide dans ces lieux où violences, vices et dangers étaient l'usuel pour les coupe-jarrets, usuriers, voleurs et prostituées de tous bords qui en formaient la lie.

- Je partirai quand Roman ira mieux. Et s'il arrive quelque mal à son enfant, vous ne vous en prendrez qu'à vous. Déjà que nous avons perdu Milo.
- Ne parlez pas trop vite de celui-là,
rétorqua-t-il en pointant son ventre encore bien plat. Il se pourrait bien qu'il ne voie jamais le jour.
- C'est une menace ?
- C'est évident non ?


Il la toisa, l’œil mauvais, envisageant déjà la plaisante idée de lui faire ingurgiter une potion abortive.

- Ou arrangez-vous pour le perdre, ça sera plus simple pour tout le monde, au lieu de vous traîner un bâtard.
- Ce n'est pas un bâtard, c'est votre petit-fils.
- C'est vous qui le dîtes, mais jamais je ne le reconnaîtrai jamais comme tel. Mieux vaut qu'il meure, il ne mérite pas une mère infidèle.


Cette dernière vilenie sonna le glas de sa fausse assurance. Les larmes qui diluaient déjà son regard s'échappaient à présent, traçant leurs sillons aux joues piquées de son. Elle les essuya en vain, le geste empressé et maladroit ne savait les contenir. Malgré tout, elle se fit violence pour forcer sa voix à se frayer un chemin par la gorge nouée de colère et de chagrin.

- Il est de votre sang, ne vous en déplaise, et c'est donc ce que vous lui souhaitez. Elle est belle la loyauté Corleone.
- Je ne suis pas loyal aux catins !


Il la regardait pleurer, affichant une satisfaction non feinte. Anaella, comme un papillon attiré dans le halo des chandelles était venue s'asseoir auprès d'eux. Fanette tentait de se reprendre, toisant avec mépris la brune qui s'était emparée d'un pichet, et les lèvres étirées d'un gracieux sourire, servait au patriarche un peu de vin. L'Angevine avait passé déjà quelques après-midi avec l'Italienne, et si, quand elles se trouvaient seules, elle arrivait parfois à lui trouver un peu d'intérêt, son comportement, dès que l'un des membres du clan était là devenait insupportable. Tel un roquet cherchant à se faire apprécier de son maître, elle reprenait à son compte ce qu'elle les entendait dire, abondant dans leur sens, tout spécialement quand il s'agissait de se mêler de la vie de Fanette. Elle ne dérogea pas à la règle quand le padre précisa à sa belle-fille qu'il n'avait pas besoin d'une punaise dans ses pattes. Le sourire se fit plus enjôleur quand elle glissa son regard sur l'ancien.

- Les punaises, ce sont ces insectes qui sentent mauvais quand on les écrase ?

Il acquiesça, narquois à souhait, et doucement, sans doute à cause de cette remarque de la brune, l'ire de nouveau bousculait le chagrin au cœur de la fauvette, et embrasait ses veines, asséchait ses yeux, et rendait un peu d'audace à son maintien. Le Padre affichait un sourire en coin, semblant se délecter de la situation.

- Voilà une histoire qui va vous arranger finalement, vous serez débarrassée d'un beau-père bien pénible.
- Moi, je ne vous trouve pas pénible, et je vous apprécie bien,
s'était empressé de rétorquer la brune, attisant plus encore la colère de Fanette.
- Quand on épouse un Corleone, on assume aussi sa famille, avait-il conclu d'un ton cinglant.
- Je l'assume depuis le début, vous savez, moi-aussi je vous ai supporté par égard pour Roman. Jamais je ne lui ai répété toutes ces vilaines choses que vous m'avez dites.

Si Amalio s'était souvent amusé à malmener l'épouse de son fils, elle lui avait offert par sa traîtrise une réelle raison de s'en prendre à elle, et le rire bref dont il ponctua son propos l'illustrait parfaitement. Il se tourna vers l'Italienne.

- Elle n'est pas mignonne Anaella, cette pauvre petite chérie que je martyrise ? Elle trompe mon fils et elle fait la brave.
- Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit sieur Corleone. Je vous reste redevable pour ce que vous avez fait quand Milo est né.


Une fois de plus Anaella prenait le parti du Padre, ramenant sur elle le regard froncé de l'Angevine.

- Ne te mêle pas de ce qui ne te regarde pas toi !
Lui assena-t-elle en la toisant d'un regard méprisant.
- Bene !
Le patriarche, d'un simple mot décidait ainsi qu'il en avait fini avec celle qu'il ne considérait désormais plus comme sa belle-fille. Le bruit sec du hanap vide claqua sur le bois ciré de la table tandis qu'il se levait. Il adressa un sourire à la brune, ignorant parfaitement la blonde et se dirigea vers l'escalier en haut duquel son fils dormait sans doute d'un sommeil sans conscience, mais Fanette comptait bien imposer encore sa présence.

- Je viendrai un peu plus tard, ainsi vous aurez le temps de lui prodiguer vos soins hors de ma présence qui vous insupporte.

Le pied posé sur la première marche, le vieil Italien tourna vers la fauvette son regard sombre. Il trancha d'un ton abrupt qui ne souffrait aucune contestation.

- Si vous montez, je vous égorge !

Puis, sans plus de cérémonie, il s'engouffra dans l'escalier.
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Alaynna
[Anjou - septembre 1466]

Avant, était le vent, était la peine, était le temps, et maintenant voilà l’Après... Winston Perez


L'avant et l'après Flavio...

Assise aux pieds du lit et du berceau, Apollo étalé de tout son long auprès de moi alors que Njord a investi les édredons du fond du lit d'Anna, je veille. Avant, c'est ma fille que je veillais. Aujourd'hui, ce sont ma fille et mon fils. L'une issue de ma chair, l'autre adopté par le coeur, mais je les aime tous deux à l'identique. Et puis, comme souvent lors de mes nuits d'insomnie, un esprit flotte dans l'air, un petit garçon vêtu tout de blanc est là, près de nous. Andrea. C'est étrange. Plus les semaines passent, et plus je découvre en Flavio d'étranges et troublantes similitudes avec Andrea. Le plus frappant est le regard. Il me parait tellement familier, sans que je n'arrive à me l'expliquer. Flavio est la vie même alors qu'Andrea est la mort.
Durant mes nuits d'insomnie, j'observe Andrea qui, penché au-dessus de Flavio l'observe longuement.

- È bello il mio piccolo fratello, avrà una bella vita.

" - Ha i tuoi occhi."

- No, ha gli occhi di papà.

J'ai du sursauter et étouffer un cri. J'ai surtout du m'assoupir un moment. Apollo a fourré sa truffe humide contre mon épaule et laisse échapper un petit couinement. D'un air légèrement hagard, je me redresse afin de jeter un oeil au-dessus du berceau d'abord, m'y attardant quelque peu tout en essuyant la sueur de mon front, avant de me tourner vers le lit.
Flavio dort du sommeil du juste. Le nourrisson, depuis qu'il a pris son rythme de vie auprès de nous, est une véritable crème. Adorable, il fait pratiquement toutes ses nuits sauf quand quelques vilains rêves semblent venir le perturber. Je suis alors toujours là pour le rassurer et veiller à ce qu'il se rendorme sereinement.
Ce n'est malheureusement pas le cas pour Anna. Depuis quelques semaines, la petite ne quitte plus le petit portrait de son père durant la nuit. Et la journée, elle refuse de bouger tant que ne pendent pas à son petit cou les colliers qu'il lui avait ramené. Celui avec le sable, et celui avec la coquille d'escargot.
Plus les semaines s'étalent et plus Anna se mure dans son petit monde à elle. Ma fille ne parle qu'en présence de Flavio et il semblerait qu'auprès de lui, elle trouve le réconfort dont elle a besoin. Mais le reste du temps, j'ai un mal fou à lui arracher les mots de la bouche. Elle se réfugie entre mes bras, ou bien vient se lover tout contre moi mais elle refuse en bloc toute tentative de communication autre. Les seuls mots qu'elle laisse échapper concerne son père. Elle s'est réfugiée dans une sorte de bulle dans laquelle Niallan semble avoir le rôle principal. Mais il suffit que Flavio soit auprès de nous pour qu'alors, je retrouve ma petite fille joyeuse, pleine d'entrain et de vie.
Je ne comprends pas tout ce qui se passe dans la tête d'Anna et bien que je refuse de le montrer, je commence sérieusement à avoir peur. Pour elle.

L'autre jour j'ai fini par prendre sur moi et entrer dans une taverne. Un homme blond y était accoudé mais ce n'était pas Niallan. C'était l'un des membres de notre groupe. Mike. Il m'a demandé des explications sur une lettre que Marhya nous avait écrit mais j'étais bien incapable de lui apporter ce qu'il cherchait. Et finalement, la conversation a pris une tournure tout à fait inattendue. Entre négociations et propositions plus saugrenues les unes que les autres, je lui ai demandé s'il voulait bien m'aider à redonner le goût de vivre à Anna. Comme toute réponse je l'ai entendu me dire qu'il voulait bien jouer le rôle du mari mais que pour celui de père il n'en était pas question. Et puis il a du partir et il a dit qu'on en recauserait. Depuis ce jour, je n'ai pas remis les pieds dans les tavernes de la ville. Je n'ai pas tout compris, mais je crois que ce type est aussi fracassé du cerveau que ne l'est Niallan par moment. Ce n'était sans doute pas le super plan que de lui demander de l'aide à lui. On a aussi causé d'Eliance lui et moi. Mais de toute façon, c'est moi qui suis nulle. Ce n'est pas parce que ce type est blond qu'il pourra aider Anna. Le seul qui le peut n'est pas là et reste introuvable. Pas faute de le faire rechercher pourtant mais pour l'instant...rien.
Affalée entre berceau et lit, je continues de veiller. Je me demande ce que je fous là. Il faut être tout ce qu'il y a de plus tordue pour rester dans le sillage d'une femme avec laquelle j'ai enterré la hâche de guerre. Et pourtant. J'y suis. En vérité, je sais très bien pourquoi j'ai voulu revenir ici. Parce que cet endroit est celui qui a été témoin de nos plus grands moments de bonheur avec Niallan. C'est même très certainement ici qu'Anna avait été conçue, à moins que ce ne soit à Limoges mais vu que je hais cette ville, je préfère penser que c'était en Anjou. C'est du moins ici que Niallan a su pour ce petit trésor dans mon ventre.

Mais aujourd'hui tout est différent. Notre lumière c'est Flavio. C'est lui qui nous apporte tous ces moments de bonheur et de sérénité. Auprès de lui, Anna revit et moi...moi...je veille. Avec toujours cette fichue trouille tapie au fond de moi dès qu'il y a une once de bonheur qui se profile. Je suis ainsi depuis la mort de ma mère. Depuis ma séparation d'avec mon jumeau, Julian. Depuis que Corleone avait brisé mes rêves de petite fille en me jetant son alliance à la gueule ainsi que son putain d'orgueil. Avec celui là je ne suis pas en reste non plus, avec le recul, on a au moins reconnu, Roman et moi, que c'est notre orgueil à tous les deux qui avaient mis à mal notre mariage. Depuis la perte de nos bébés, dont il me tient responsable. Ainsi que son père. Le patriarche Corleone. Je crois bien que je lui en veux encore plus à lui qu'a Roman. Même si peut-être, il ne s'agit que d'un malheureux concours de circonstances, je considère que le père de Roman a sa part de responsabilité dans la mort d'Andrea. S'il était arrivé plus rapidement il aurait pu le sauver. Si Roman ne m'avait pas fait ce coup foireux...Si j'avais suivi le conseil de Niallan à l'époque...si j'avais compris de suite que j'étais enceinte mes bébés auraient presque quatre ans aujourd'hui...si... Avec des si, je serai bien fichu de refaire tout un monde. Et si je ne m'étais pas enfuie quelques heures avant d'accoucher d'Anna... Et si j'avais suivi Loras ce jour là, il serait encore en vie...Et si Corleone n'avait pas disparue Niallan n'aurait jamais ignoré notre fille..et si....

Au final, tout cela a apporté Flavio dans notre vie. Cet enfant est miraculeux. Il est le sauveur de sa grande soeur, et il est celui qui, jour après jour, me permet de vivre un bonheur auquel je ne croyais plus quand j'ai perdu Andrea et Raffaelle.

Flavio est notre Miracle. Même Andrea l'aime de l'Au-delà de la rive où il se trouve.

Cette fois, j'ai bien l'intention de ne pas fuir le bonheur, et d'y faire face. Je suis déterminée à ne laisser personne venir le piétiner et le détruire. Plus personne ne nous fera du mal à Anna, Flavio ou moi.


Il est beau mon petit frère, il aura une belle vie.
Il a tes yeux.
Non, il a les yeux de papa.

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Lison_bruyere
Mende, le 11 septembre 1466

Elle s'était faufilée à la nuit, avant qu'on ne referme la herse de la porte du Mazel, l'une des cinq portes fortifiées qui jalonnaient la muraille de Mende, bâties de hautes tours reliées par des courtines surmontées de hourds de bois. Tenant sa jument en main, elle s'était avancée de quelques pas sur le chemin, avant de trouver un caillou assez gros pour s'aider à se mettre seule en selle. Siena, malgré son jeune âge, était d'une docilité appréciable pour elle qui, si elle parvenait à présent à se tenir à cheval aux trois allures, n'avait rien d'une cavalière émérite. Le chien la surveillait du coin de l’œil, battant l'air d'un fouet joyeux, mais dans le cœur de la fauvette, la joie n'avait pas sa place.
Pressant ses mollets aux flancs de sa monture, elle s'éloignait de son diable, de sa chambre dont on lui refusait l'accès depuis deux jours déjà. Elle s'en allait, le cœur empli du regret de n'avoir su lui dire au revoir ou obtenir son pardon, et des craintes pour ce qui l'attendait au-devant.

Joanne avait raison. Sa belle-mère, la soirée précédente, s'était efforcée de lui rendre courage, de lui parler avec sincérité et sagesse. Et l'avait convaincue finalement, de ne pas attendre plus longtemps, puisque Fanette s'était d'ores et déjà préparée à rallier les Miracles, espérant peut-être y trouver quelques traces d'un enfant, arrivé au cours du mois de juin, dans une bâtisse qui n'avait d'orphelinat que le nom.

- Voilà ce que je pense, et tu as le droit de ne pas être d'accord avec moi. Aucun mot ne saura te donner le pardon de Roman et d'Amalio. Mais en retrouvant Milo, tu pourrais l'obtenir.

La fauvette réfléchissait. Ce n'était qu'une question de temps, car elle avait déjà envisagé de partir seule suivre cette piste aux Miracles. Anaella avait cherché à l'en dissuader, mais l'Angevine jugeait plus sûr de compter sur elle-même, que sur l'aide du clan qui la méprisait. Déjà, elle acquiesçait d'un hochement de tête un peu préoccupé. Alors, l'aveugle, n'ayant ressenti aucune opposition dans le souffle ou la posture de sa belle-fille poursuivait.

- Ne fait rien seule, paye quelqu'un, raconte ton histoire, attendris-le, qu'on t'aide, pour la beauté du geste, retrouver un nourrisson. Et fait attention, c'est un endroit dangereux. Recommande-toi auprès des Piques. Va les voir, dis-leur que tu es la fille de Gypsi, une proche de Grayne.

Riche de ces conseils et de ce soutien, l'entreprise devenait soudain plus tangible. Rapidement, elle en échafaudait les grandes lignes, gagner les Miracles, trouver de l'aide, s'introduire dans l'orphelinat, chercher n'importe quel document qui saurait lui apprendre quelque chose sur la vie des nourrissons passés entre ces murs à l'été, et trouver leur trace, si tant est que la demeure puisse abriter ce genre de secrets.

A la fin de la soirée, ses yeux s'étaient posés dans le regard immobile de l'Italienne tandis que ses mains se nouaient aux siennes.

- Joanne, pourquoi ne m'en voulez-vous pas malgré le chagrin que j'ai causé à votre fils ?

Une fois encore, le visage de l'aveugle s'était tourné vers celui de la jeune femme, et la nuit de son regard l'enveloppa pourtant d'une bienveillance qui contrastait avec la haine que lui réservaient le Padre Corleone et son aîné. La voix posée, d'égale tonalité, à peine teinté de l'accent florentin qu'elle aimait tant entendre s'échapper des lèvres de son époux, elle lui expliqua.

- Tu t'en veux déjà bien assez comme ça, et j'ai été bien trop frivole pour avoir le droit de te juger.
- Je n'ai jamais cessé d'aimer votre fils Joanne.
- Je sais,
l'avait-elle rassurée.

Au moment de se séparer, Fanette, les yeux emplis de larmes s'était jetée dans ses bras. La brune l'avait étreint, d'une douceur presque maternelle, puis elle avait confié un murmure à ses boucles.

- Ecris-moi tous les deux jours. Si tu n'écris pas c'est qu'il te sera arrivé malheur alors n'oublie pas. Je te donnerai des nouvelles de Roman de mon côté. Je lui parlerai, quand il sera en mesure de me comprendre. Je parlerai à Amalio aussi. Sois prudente.
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Roman.
Les jours s'écoulaient, mornes, pénibles et trop longs. Depuis plus d'une semaine, le blessé avait totalement repris ses esprits, mais l'immobilisation forcée de son corps le forçait à une passivité qui lui devenait insupportable. La douleur concurrençait encore l'ennui, ce qui l'empêchait de quitter sa couche. Sa seule échappatoire était le vagabondage de ses pensées. Ha, ça, il avait eu le temps de réfléchir ! Et surtout de tourner et retourner dans sa tête la bien navrante situation dans laquelle sa vie s'était récemment enlisée.

Il ne serait pas juste de dire qu'il était traumatisé par l'agression dont il avait été victime : il en était contrarié, blessé, agacé et même vexé, mais il la considérait comme une composante non anormale du déroulement des choses. La trahison de Fanette, par contre, portait une toute autre charge contre son âme. Il la pensait être l'un des rares piliers stables de sa vie. L'une des seules femmes dignes de confiance, avec fort peu d'autres.

Oh, elle avait voulu rester auprès de lui, à le veiller durant des heures et des jours ! Elle s'était obstinée à le faire tant qu'il était trop faible pour exprimer son désaccord. Il s'en était agacé lorsqu'il en avait pris conscience, mais la douleur de sa mâchoire ne lui permettait pas encore de parler. Et il n'avait pas le courage de traduire sa pensée en français.

Seuls son frère et ses parents avaient à nouveau entendu sa voix. Ils se parlaient dans leur langue natale, ce qui facilitait la vie à Roman, qui s'épargnait ainsi une fatigue supplémentaire. Joanne était venue auprès de lui, avec sa douceur de mère, et dans son coeur il avait profondément aimé qu'elle soit assez tendre pour lui tenir la main, lui qui ne l'avait guère connue avant de devenir adulte. Amalio, bien sûr, était le plus souvent près de son lit, et bien qu'il ne fut pas du tout aussi tendre que Joanne, ses gestes ne manquaient pas de soin et d'une délicatesse qui veillait à lui épargner au mieux les souffrances. Gabriele enfin, ce frère qu'il avait failli détester, et qui était arrivé en premier pour le tirer des limbes et de la douleur, prenait ses heures à le veiller, avec autant de compétence que leur père. Son discours à lui, cependant, était encore plus dur que le sien, mais Roman n'avait pas le coeur à répondre aux longues diatribes qu'il lui faisait à l'encontre de Fanette.

Mais même si le courage lui manquait pour dire à voix haute ce qu'il pensait, il ne faisait aucun signe de dénégation lorsque son frère ou son père récriminaient contre la fauvette. Il acquiesçait même parfois, doucement, les yeux mi clos, et au fond de lui un grand sentiment de perte envahissait son âme.


- Veux-tu encore la voir ? avait un jour demandé le patriarche, après que Fanette se soit enfuie de la pièce dès son entrée.

Roman avait péniblement humecté ses lèvres, avalé sa salive... il avait d'abord fait non de la tête. Puis, comme une sentence, il avait prononcé d'une voix rauque et sèche :


- Je veux... qu'elle parte.

Amalio avait posé sa grande main sur le bras de son fils, puis s'était installé en silence pour changer les cataplasmes de Roman.

Quelques heures plus tard, la chambre avait été vidée, et l'on avait transporté Roman sur une civière en direction d'une autre maison. Il avait apprécié l'air frais sur son visage et la morsure brûlante d'un soleil généreusement tardif, après deux semaines confiné dans une chambre. Il avait souffert, aussi, mais cela en valait la peine. On l'installa dans une nouvelle pièce qui sentait bon la paille fraîche, et on le coucha sur un lit au matelas tout nouvellement regarni. Lorsqu'il retrouva le sommeil, il se sentait déjà un peu plus vivant.

Et Fanette ne pouvait plus entrer.

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Jo_anne
[Et toi tu dors comme un ange...]

Pour une fois dans la vie de Roman, Joanne avait vraiment agit comme une mère. Elle aimait son fils aîné, mais ne s'étant jamais vraiment occupé de lui, le lien était parfois compliqué.Pourtant, Joanne avait senti un apaisement à veiller son fils, à lui tenir la main durant de longues minutes, à lui fredonner les berceuses qu'elle avait pu chanter tant de fois à Eleusio, son petit frère. Elle tentait de passer le voir aussi régulièrement que possible, mais laissait la place à Amalio et Gabriele pour les soins. Déjà quand elle y voyait clair, elle n'était pas particulièrement à l'aise avec les soins médicaux de base, mais depuis qu'elle était aveugle, c'était pire encore.

Elle s'était contentée d'essayer d'arrondir les angles. Joanne était assez belle parleuse. Elle ignorait les voeux de son fils concernant Fanette tant que celui-ci était inconscient. Ce qu'elle savait c'est qu'ils s'étaient aimés, et qu'il avait énormément souffert. Au point de l'appeler à l'aide. On n'appelle pas à l'aide quand on est sûr de vouloir quitter une personne. On appelle à l'aide quand la tête et le coeur sont en désaccord. Quand la raison, l'amour, l'honneur, la trahison, les beaux souvenirs se mélangent et qu'on ne sait plus quoi faire. Aussi, la brune essayait de ménager quelque peu Fanette. Comme elle lui avait dit, elle était et resterait la mère de son premier petit fils, bien que disparu. Et si évidemment elle serait toujours du côté de son fils, cela ne l'empêchait pas d'être mal placée pour juger. Après tout, elle avait aimé deux hommes en même temps quelques années plus tôt, et n'avait jamais réussi à choisir. Elle était mal placée pour juger, mal placée pour conseiller, mais elle l'avait tout de même fait.

Au vu des réactions masculines, elle avait poussé Fanette à partir à la recherche de son fils. Afin de l'éloigner des tourments présents trop compliqués à gérer dans l'urgence. Afin de laisser son fils récupérer dans le calme. Afin de les éloigner pour qu'ils puissent se rendre compte s'ils se manquaient ou non. Ce n'était potentiellement pas la bonne solution. C'était ce que Joanne aurait fait à la place de Fanette. Se racheter autrement, en fuyant les conflits trop brûlant. Elle ignorait ce que cela donnerait, mais, elle profitait de ce temps pour discuter et échanger avec son fils, et le veiller et le cajoler. Parce que toute mauvaise mère qu'elle avait été, elle savait faire. Et elle aimait prendre soin de lui.

Elle avait donc patienter quelques jours, le temps quil reprenne connaissance, qu'il parvienne à rester éveillé plus de quelques secondes... Elle avait attendu pour ne pas le troubler. Mais elle le voyait troubler. Elle se doutait que tout tournait en boucle dans sa tête, cloué sur ce lit sans pouvoir rien faire d'autre que de souffrir et réfléchir. Elle s'imaginait à sa place... elle serait devenue folle, elle qui ne tenait pas en place dans une ville plus de trois jours. Aussi tentait-elle de lui raconter les plus mémorables bêtises d'Eleusio petit, afin de le divertir et de le faire rire - il faut dire que le cadet lui en avait fait voir de toutes les couleurs ! Elle lui racontait certains de ses brigandages en équipe, pour que l'aventure ne le quitte pas trop longtemps. Elle lui parla de sa naissance, de ce qu'elle avait ressenti. De sa peur panique d'être incapable de le protéger, de le garder en vie, si peu de temps après la mort de ses deux premiers fils dont elle s'était toujours sentie responsable. Peur panique qu'il l'avait poussé à retourner dans sa famille pour la première fois depuis sa fuite 5 ans plus tôt, afin de leur confier celui qui la rendrait grand-mère. Elle demandait toujours pardon pour cet abandon, bien qu'elle sache que Roman avait été heureux et finalement chanceux d'avoir grandi en Italie. Culpabilité persistante, bien qu'elle fasse tout pour se rattraper ces jours ci. Bref, elle tentait de lui changer les idées, mais restait le principal problème, et elle avait tout de même dû lui souffler quelques mots :


Figlio, si tu veux en parler, je suis là tu sais. Et si tu ne veux pas, on parlera d'autres choses. Sache que, de toutes tes blessures c'est peut être celle où j'ai le plus d'expériences. Je ne suis pas capable de m'occuper de ton corps mais peut-être pourrais-je t'aider un peu pour le reste.... Si tu veux... si tu ressens le besoin d'en parler... sache que je serais attentive.
Ah, et Fanette est partie. Elle n'est plus dans cette ville.


Après tout, il avait le droit de savoir. Et sa réaction à cette nouvelle seraot un bon révélateur. Joanne, quant à elle, aimait bien connaître les différentes versions, et les différentes visions des choses. Chacun avait une perception personnelle des évènements. Restait une question en suspend qui lui brûlait les lèvres :

Au fait, qui t'as foutu dans un pareil état ?Qu'il apprenne qu'on ne touche pas à un cheveux de mes fils. Fanette avait évoqué un prénom, mais elle voulait vérifier. Elle aviserait par la suite. Avec Joanne la vengeance était un plat qui pouvait se manger très très froid.
Lison_bruyere
Nuit du 21 au 22 septembre1466, en Limousin

Elle souffla les chandelles, et, le cœur serré, referma la porte de l'auberge, flanquée du grand dogue. Un peu plus tard, sous un ciel menaçant, jument en main, elle rejoignait Amarante à la Porte-Panet.

La nuit s'étirait, au pas des chevaux. Une pluie froide et drue battait maintenant les collines, prémisse de l'automne qui accrocherait bientôt ses ocres aux feuillages. Sa monture, comme celle de la Bretonne cheminait tête légèrement basse, oreilles plaquées en arrière, et les crins collés à l'encolure. La sacoche de cuir, solidement arrimée au troussequin, ainsi que la rondache, protégeait sans doute bien mieux son paquetage que la grande cape d’étoffe grossière dans laquelle elle s'était emmitouflée. Le col rabattu jusque sous son nez, couvrait sa gorge et dissimulait les ecchymoses à son cou, et, ajouté au capuchon rabattu sur ses boucles, on n'aurait guère distingué que l'éclat de son regard, si elle avait fait route sous un ciel plus clément. Le baudrier de cuir, soutenant l'épée, tout premier présent de son oncle, entaillait déjà sa hanche, peu habituée à le supporter. La petite arbalète à pied-de-biche, offerte par Stefanio, était accrochée au pommeau de la selle, et oscillait doucement, au rythme du mouvement de l'épaule de Siena. De l'autre côté, quelques carreaux étaient soigneusement protégés dans un carquois de peau.

Le somme auquel la fauvette s'était abandonnée juste avant le départ n'avait suffi à la reposer. A peine quelques lieues parcourues et elle était déjà épuisée. Plongée dans le silence, elle se laissait bercer par l'allure régulière de sa jument, ne se préoccupant guère de la route, tant elle accordait plus de confiance aux talents de cavalière d'Amarante. Ses paupières s'alourdissaient par moments, alors, elle pressait un peu ses mollets au flanc de sa monture pour lui faire adopter quelques foulées de trot. Elle n'était pas sûre de savoir s'endormir en selle sans se trouver précipitée dans la boue. Elle s'efforçait alors à sourire à sa compagne de route, puis retombait dans un silence préoccupé.

La brune, semblant lire le doute sur les traits pâles de la fauvette, lui avait demandé si elle voulait faire demi-tour. Bien sûr, c'était sans doute l'option la plus raisonnable, tant elle n'était pas armée pour ce qu'elle s'apprêtait à faire, mais si la fatigue et le chagrin l'étreignaient depuis trop longtemps, ils n'avaient en rien entamé sa détermination. Elle comptait environ six jours de voyage pour rallier les Miracles. D'ici là, si la chance était avec elles, elle recevrait peut-être un courrier de Bossuet, ou de Joanne, lui indiquant une réponse de l'un des deux frères roux qu'elle avait rapidement côtoyé dans son auberge, il y a quelques mois. Et si ce n'était pas le cas, il leur faudrait compter sur elles-mêmes, et être suffisamment discrètes pour se fondre dans la populace hétéroclite des bas-fonds parisiens.

Mais, quelle que soit la difficulté, quels qu'en soient les dangers, elle ne renoncerait pas. Elle localiserait cet orphelinat, trouverait le moyen de s'y introduire et s'il y avait là-bas, la trace d'un enfançon de deux mois arrivé courant juin, elle mettrait la main dessus. Et cette idée suffisait dans l'instant à effacer ses craintes au profit de ce maigre espoir. Alors, malgré la pluie qui doucement, imbibait son vêtement et formait un rideau si dense qu'on ne distinguait plus le chemin au-delà de quelques toises, ses lèvres bleuies de froid esquissèrent un léger sourire.
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Amarante.
    Nuit du 21 septembre, le départ ...


La brune avait eu une journée assez occupée. Mélissandre avait refait son apparition comme si elle avait su, que la Bretonne allait partir ce jour précis. En voyant Méli au " il lupo e l'uccellino ", Fanette l'avait regardé, comme si elle lui demandait si elle voulait retarder le départ, mais non, elle ne voulait pas retarder quoi que ce fut. Elles avaient décidé d'un jour et elle s'y tiendrait.

Elle avait parlé à sa cousine de ce qu'elles allaient faire, ainsi que de la durée approximative de son absence, ce qui soit était une bonne chose, puisqu'elle s'était encore accroché avec Seayrath qui passait son temps à la chercher et ça l'agaçait vraiment. Elle espérait que ce temps d'absence, laisserait le temps à sa cousine de lui parler et qu'il mettrait enfin de l'eau dans son vin avec elle, sinon ça allait tourner au désastre et il ne pourrait s'en prendre qu'a lui ...
Mais Sea était présentement le cadet de ses soucis et elle avait mis à profit le peut de temps qui lui restait pour se préparer au départ. Elle avertit toute sa maisonnée et Kieran, c'était occupé d'Eden, en lui martelant les oreilles qu'il devrait venir avec elle, mais elle l'avait rassuré en lui disant qu'Erin devait les rejoindre. Bon, au moment ou elle, lui avait dit cela, c'était un mensonge, mais elle gardait l'option Erin si la mission venait à se compliquer ...

Dans une sacoche, elle avait mis un vêtement ancien qui passerait facilement inaperçu à la Cour. Elle avait troqué sa grosse hache à double tranchant, bien trop lourde à manipuler, contre son épée bien plus légère. Elle avait aussi sur elle une dague qu'elle avait achetée avant de partir, puisqu'elle avait offert la sienne à sa nièce, quand elle l'avait vu à Reoz*. Elle n'avait pas pris son arc, son bras n'avait toujours pas récupéré complètement sa force et elle ne pourrait pas s'en servir correctement ...

Comme les nuits étaient maintenant bien plus fraîche, elle mit sur son dos une cape noire chaude et elle embarqua aussi un plaid Écossais. Ils étaient faits de grosse laine et étaient assez grand pour deux personnes. Comme elle ne savait pas si Fanette avait prévu cela, elle avait embarqué celui qui portait les couleurs, d'une famille éloignée ...

La voilà fin prête. Elle était allée dire au revoir à Mélissandre et tenant Eden par la bride, elle avait rejoint Fanette à la Porte-Panet. Quand elle la vit accompagnée de son énorme chien, un sourire amusé s'imprima sur ses lèvres. Ce qu'elles s'arrêter à faire toutes les deux, était sûrement de la folie, mais elles étaient déterminés autant l'une que l'autre. Une fois montée sur sa jument, elles s'élancèrent toutes deux, dans une direction dont, elles ne savaient pas, si elles en reviendraient indemnes, ou même en vies, mais pour l'amour d'un enfant, elles se devaient de se donner à fond.

Elles avaient décidé d'un trajet et sans même y réfléchir, c'était la brune qui menait la marche. De temps à autre, la Bretonne regardait derrière. Fanette était épuisée, elle s'endormait presque sur sa jument, mais elles devaient encore avancer si elles voulaient prendre de l'avance puisque Fanette n'avait pas voulu faire demi-tour. Au bout d'une longue course, elles firent quand même une pause. Autant, les chevaux qu'elles, devaient se reposer un peu. En toute objectivité, elles n'avaient pas l'endurance des grands voyageurs et Fanette, en plus, était fatiguée de son état ... Elles parlèrent de beaucoup de choses lors de cette pause. Gros contraste avec le fait, qu'elles ne se disaient pas un mot quand elles chevauchaient, tant elles se concentraient sur leur avancée.

Svan en voulait à la jeune femme, mais cela n'avait rien d'étonnant. C'était même prévisible, mais pour la réussite de ce qu'elles voulaient faire, il valait mieux y aller en petit comité, plutôt qu'avec des personnes qui ne se supportaient pas et qui auraient tout fait capoté. Svan ne se rendait même pas compte, combien son époux faisait du mal à Fanette avec ses paroles humiliantes et rabaissantes, pire, elle encourageait presque cela ... Elle comprenait que la relation entre Svan et Fanette était complexe, mais une amie agissait-elle vraiment comme cela ? Pour elle, c'était incompréhensible, mais elle ne dirait jamais rien, parce que c'étaient les choix de Fanette et qu'elle les acceptait, même si cela ne l'avait pas empêché de donner son point de vue sur la question ...

À elles deux, elles se laissaient au moins une chance d'être discrète et d'arriver à ce qu'elles voulaient ... Retrouver la trace de Milo. Les états d'âme de chacun, passaient en arrière-plan en l'état actuel des choses et, cela serait réglé quand le moment serait venu pour cela ... La brune pouvait paraître dure dans ses mots ou ses pensées, mais elle voyait les choses d'une façon différente de bien des autres ... Elle n'était pas là, avec Fanette pour se faire bien voir ou pour la rabaisser en lui disant qu'elle était trop faible, mais bien pour l'aider, parce que la vie de son enfant était en jeu et que c'était une chose qu'il ne fallait pas prendre à la légère ... Toutes deux, avaient vraiment pesé le pour et le contre de cette entreprise et, elles savaient exactement que c'était très risqué. La Bretonne ne connaissait pas ce Montparnasse, mais elle n'avait pas douté une seule minute de sa dangerosité ...

L'heure de dormir un peu était aussi venue et le plaid avait été d'une grande utilité. La brune avait veillé sur le sommeil fragile de sa filleule avant de se remettre en chemin quelques heures plus tard ... Elles avaient encore plusieurs jours de voyages devant elles ...



*Rieux
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Lison_bruyere
Paris, cour des Miracles,
quelques jours plus tard


Dextre s'était logée sous la crinière, quand senestre glissait sur le chanfrein de Siena, et remontait lentement à son large front. La jument, tête basse, les yeux clos s'abandonnait à la caresse. Fanette avait tenu à l'attacher elle-même dans la stalle qui l'accueillerait pour les jours prochains. Elle l'avait débarrassée de sa selle puis l'avait bouchonnée soigneusement, faisant disparaître dans la paille entortillée toutes les traces de sueur et de boue. L'odeur chaude et moite de l'animal comme le parfum fleuri du foin dans l'atmosphère confinée de l'écurie offrait un refuge paisible. Seul, le fouaillement d'une queue, ou un sabot cognant nerveusement le sol, venait rompre le silence. La gracieuse tête de sa jument, appuyée docilement contre elle venait d'éloigner les tourments qui tournaient d'ordinaire en boucle dans la caboche blonde. Il fallait pourtant s'arracher à cet ultime instant de quiétude.

Amarante, dans l'encadrement de la porte, l'attendait. Elle avait troqué ses beaux habits de ville contre une tenue plus simple, faite d'un gros coutil sombre. Fanette s'arracha à la tiédeur de l'animal, s'enroula dans sa cape, dissimulant l'épée et la petite arbalète, puis passa la lanière du gros sac de toile au-dessus de sa tête en esquissant un maigre sourire à la Bretonne.

- Allons-y.


Elle lui emboîta le pas, pour cette dernière lieue qu'il restait à parcourir, sans aucun doute la plus périlleuse. Aussitôt passée la porte Saint-Denis, c'était un dédale de ruelles étroites, que le soleil, occulté par les façades en encorbellement, ne parvenait plus à percer. La plupart n'étaient pas pavées, et les détritus et déjections de toutes sortes y transformaient le sol en une fange nauséabonde qui collait aux bottes et souillait le bas des jupes. La vie grouillait, disparate, inquiétante, tapageuse ou grossière, et rendait la progression difficile, malgré la taille dissuasive du gros chien qui marchait au-devant. On les frôlait, on les bousculait. Parfois, une main retenait un bout d'étoffe, et elles se dégageaient d'un geste d'épaule ou de hanche, en réajustant leurs vêtements. Fanette s'appliquait à garder ses boucles dorées bien cachées sous son capuchon, n'offrant d'autres prises que sa longue cape qui descendait presque à ses chevilles. Les yeux rivés au sol, elle n'osait s'attarder sur les regards croisés, implorant parfois une pièce en simulant les pires maux de la terre, quelquefois plus aiguisés, cherchant à repérer les éventuelles proies.

Jamais elle n'avait ressenti tant de dangerosité dans une ville, sauf peut-être à Poitiers, deux ans plus tôt, quand la majorité des habitants était partie, en une nuit, cheminant vers Saumur pour prêter main-forte aux armées qui déjà, tentaient de faire tomber l'Anjou. Au soir venu, femmes, vieillards et enfants se terraient dans leurs chaumières, et les rues étaient abandonnées aux marauds de toutes sortes, venant chercher querelle ou aventure dans les auberges. Son corps en gardait les stigmates. Elle chassa ce souvenir déplaisant, mais en tira l'amer constat que, du peu qu'elle osait regarder, les Miracles étaient bien pires.

Ses pensées s'égarèrent à Roman. Elle manquait de sa force et de son courage, certaine qu'il aurait été ici, aussi à l'aise que lors d'un bal à la cour. Ses lèvres se pincèrent un peu nerveusement aux paroles d'Amarante deux jours plus tôt, quand elle avait lu la réponse que l'Italien lui avait faite, au sujet de son épouse. Sa vie pourrait bien s'achever dans une venelle sombre des bas-fonds parisiens, il n'en avait plus rien à faire. Son pied buta sur une forme, étendue au sol. Elle manqua de se vautrer. Un râle s'échappa du corps amorphe. Ivrognerie ? Mais un sillon carmin semblait se diluer dans la boue. Elle allait pousser un cri à son tour, se baissant déjà vers le gisant, quand le bras autoritaire de la Bretonne se noua au sien pour l'emmener plus loin.

- Pensez à Milo, nous ne sommes là que pour lui, lui souffla-t-elle.

Elle acquiesça dans un soupir, pressant le pas à ses côtés pour s'extirper de ces lieux de turpitudes et de crapulerie. Mais à chaque ruelle, en succédait une autre, berceau de la même lie. Elle se glissa dans les pas de la brune, en verrouillant ses pensées sur la blessure cruelle de ce fils arraché si petit à son sein.

- Chez Rodrielle Corleone, nous serons en sécurité. Venez, je crois que ce n'est plus très loin.

L'air assuré d'Amarante lui rendit courage, et il en faudrait pour les jours à venir.



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Alaynna
Une soirée d'octobre, quelque part sur le sol Angevin.

Italienne se fait discrète. Aussi discrète que son ombre, sinon plus. Courir les tavernes avec les bambinos ne m'intéresse pas. D'ailleurs j'ai menti à Maryha et Diego. Ou tout du moins, j'ai pas vraiment menti mais j'ai tronqué une partie de la vérité. En leur disant juste ce que j'estimais qu'ils avaient besoin de savoir. Après tout, c'est vrai que mes enfants sont en sécurité auprès d'une personne de confiance. L'homme de confiance de mon frère ainsi que le mien. Après tout, il nous connait depuis notre enfance et de toutes les personnes que je connais actuellement, s'il y en a bien une en qui j'ai pleinement et totalement confiance, c'est lui.
Alors quand Diego m'a demandé où se trouvait Anna, j'ai menti. En sécurité ai-je répondu. Avec Flavio. C'est ainsi que j'ai découvert que Diego connaissait l'existence du nourrisson dans ma vie. Sans aucun doute par Maryha. Qui d'autre aurait pu lui en causer...

De toute façon il est indéniable que je veille à leur sécurité. Même si je n'ai pas eu le coeur de me séparer d'eux. Je veille sur eux. Quant je ne suis pas en train de combattre, c'est auprès d'eux que je passe mon temps. Personne n'est au courant, j'y ai bien veillé. Et pour le moment, Diego n'y a vu que du feu. Maryha aussi. Puis pour le peu que je les vois, ce n'est pas eux qui vont m'ennuyer. Ils pensent que je vais mal depuis la disparition de Niallan. Je n'irai pas jusqu'à dire que je saute de joie, mais, néanmoins, après tout ce qu'il m'a fait endurer et tous les sacrifices que j'ai fait pour lui et uniquement pour lui, depuis sa disparition, je me suis de nouveau réfugiée derrière un mur infranchissable, et seuls mes enfants, Anna et Flavio sont au centre de mes préoccupations.
S'il m'arrive quelque chose durant les combats, mon homme de confiance a ordre de rejoindre l'Italie avec les enfants et de les confier à mon oncle. Contrairement à avant, je ne cours plus après la mort, j'ai pris le dessus sur mes tendances suicidaires. Je me bats parce que je l'ai choisi et que c'est sans doute l'une des seules choses que je sache faire correctement. Pas une seule égratignure depuis le début des combats. Je suis dans un état second, je n'en sors que lorsque je rejoins Anna et Flavio.

Le nourrisson est mon petit miracle. Désormais, Anna a repris du poil de la bête. Elle se réalimente correctement, et même si elle s'exprime encore peu, elle reprend goût à la vie jour après jour. Je ne sais si c'est Flavio qui a cet effet sur elle ou bien si c'est parce qu'il y a quelques temps j'ai expliqué entre quatre yeux à Anna, ce qu'il en était de son père. Toujours est il qu'à l'heure actuelle, mes enfants vont bien et qu'ils sont l'unique raison pour laquelle je fais attention à moi.
Parce que tout le reste, je m'en cogne totalement. Je fais juste quelques apparitions en taverne afin de ne pas éveiller de soupçons chez Maryha et Diego.
Je n'ai toujours pas écrit à mon amie d'enfance afin de ne pas l'alerter, car je la connais, elle serait foutu de vouloir me rejoindre.

Assise contre le tronc d'un arbre, à la lueur des flammes, je berce Flavio tout en lui chantonnant une berceuse italienne. L'une de ses petites mains s'est enroulé autour de l'un de mes doigts, et de ce regard identique à celui d'Andrea, ce regard qui me vrille le coeur à chaque fois que je plonge mes bleus dans les reflets d'émeraude miniatures, Flavio ne quitte pas mon visage des yeux et m'offre de ces sourires qui me réchauffent le coeur bien plus encore que les flammes près de nous, alors qu'il s'étire de tout son long entre mes bras.
Dans ces instants là, il n'y a plus que lui et moi, dans un échange d'amour et de tendresse infinie.

Anna est paisiblement assise auprès de nous, sa petite tête nichée dans mon cou, tout près de celle de Flavio.

C'est peut-être simplement cela, le bonheur. Ou tout du moins, ce bonheur-ci, est sans doute le seul qui ne me fait pas fuir.

Et pourtant, plus que jamais, je reste cette biche aux abois qu'il est pratiquement impossible d'apprivoiser. Mes cauchemars, eux, sont toujours là, pour me le rappeller. Et si je sors indemne de ces combats, quand ceux-ci seront terminés, je saurai où diriger mes pas avec Anna et Flavio.
Parce que l'on revient toujours là où sont nos racines.

Si je m'en sors. Rien n'est encore sûr. Et il sera temps demain de prendre plume pour écrire à l'amie d'enfance. Au moins pour l'informer de l'existence de Flavio et lui donner des nouvelles d'Anna. De toute façon, moins je lui en dirai, et mieux cela vaudra.

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Lison_bruyere
Limoges, le 15 octobre 1466

Dès son retour à Limoges, Fanette s'était empressée d'examiner soigneusement les documents dérobés dans le bureau de Montparnasse. Elle n'avait rien trouvé de probant dans le registre listant les enfants passés par la vieille bâtisse des Miracles, mais en revanche, le livre de comptes lui avait révélé une information, sur un transport d'enfant, survenu le jour même de l'enlèvement de son fils. Elle avait pu, grâces aux courriers, le raccrocher à une famille. Au final, elle avait donc deux pistes à suivre. D'une part, une femme, sans doute celle que Roman avait épousée en premières noces, et dont l'adresse consignée dans le livre se situait en Alençonnais, et ensuite un couple du sud, à qui ont avait remis un orphelin le seize juin.

Elle devait s'assurer que son fils ne vivait pas avec l'un ou l'autre. Depuis quelques jours, elle préparait activement son départ. Etoles, chemises épaisses, chainse de toile étaient déjà pliées dans un sac de jute, deux chaudes couvertures de laine complétaient le bagage. Amarante était rappelée par ses devoirs envers sa suzeraine, elle ne serait pas de ce voyage-ci. Mais la providence avait pris les traits d'un homme sombre, tant par les teintes d'une vêture élimée, propre à se fondre avec discrétion dans l'ombre des murs, que par une barbe épaisse qui dissimulait une mâchoire carrée, ou un regard affûté et observateur, brillant de l'éclat de l'onyx. La somme demandée pour assurer la mission d'escorte était l'équivalent de la dette qu'elle avait au comté, mais Seayrath avait décrété qu'il la prendrait à sa charge, et Amarante consentait à prêter Arès, un entier à la robe de jais. Il ne restait plus que l'avis de Véra, qui devait confirmer ce que l'homme avait confié, à savoir qu'une fois sa parole donnée, jamais il ne manquait à ses engagements.

Restait que Castres était bien loin de cette première étape et que, si la fauvette espérait que le Corleone n'hésiterait pas une seconde à s'y rendre avec l'espoir d'y retrouver son fils, il ne lui donnait plus signe de vie. Elle ignorait s'il s'était mis en route ou, si, drapé dans un orgueil imbécile, il n'en ferait rien au simple motif que la demande émanait de celle qu'il ne considérait plus comme son épouse. Alors, c'est vers Joanne qu'elle se tourna.




Joanne,

Je vous remercie de vos mots, de votre soutien. Je me sens si peu digne, et vous me rendez un peu de courage. Je ne sais que dire pour vous remercier. Vous ne pouvez imaginer combien c'est important pour moi que vous me croyiez, que vous ne rejetiez pas cette vie que je porte. J'ai honte à vous l'avouer Joanne, mais je n'arrive pas à me réjouir de cette grossesse, je sais bien que cet enfant n'y est pour rien, mais, pour l'heure, je n'y arrive pas, seul Milo m'importe.

Je vais partir bientôt vérifier qu'il ne soit pas dans l'Alençonnais, mais pour Castres, je n'ai aucune nouvelle de Roman. J'ignore s'il se trouve encore dans le sud et s'il accepte de s'y rendre. Si ce n'était pas le cas, alors oui, j'espère que vous pourrez vous en charger. Sinon, j'irai à mon retour, si mon voyage dans le nord n'a rien donné.

Il s'agit d'un couple, Asphodelle et Stradivarius Di Cesarini qui ont un domaine près de Castres. Elle est comtesse de Monclar de Quercy. Ils ont sollicité un rendez-vous à l'orphelinat Sainte-Catherine au mois d'avril. J'ai trouvé une lettre d'elle dans les courriers que j'ai volés, elle annulait sa demande d'adoption, mais malgré cela, le registre des comptes fait état du transport d'un enfant vers la demeure de ce couple, pile le jour où Milo a été enlevé. Joanne, il faut trouver ces gens, et s'assurer que, si un enfant vit avec eux, ce ne soit pas le nôtre. C'est bien ce que je vais aussi faire dans l'Alençonnais.

Je vous remercie encore de votre aide. J'espère que l'un de nous va le trouver. J'attendrai de vos nouvelles avec impatience.

Fanette

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Alaynna
Nuit d'octobre, dans les pénombres Angevines.

"Mon petit Andrea, Andrea de mon cœur, quitte la nuit, coupe la ficelle, n'ai pas peur... Mon petit Andrea, étoile de mon âme, vois le jour, coupe le cordon, ce n'est pas un drame... Mon petit Andrea, dieu de mes entrailles, tu es ma lumière, coupe le rayon, ne soit pas canaille...
Mon petit Andrea, Andrea de mon cœur, quitte la nuit, renoue la ficelle, n'ai pas peur... Mon petit Andrea, étoile de mon âme, tu vas voir le jour, sois un grand garçon, ce n'est pas un drame... Mon petit Andrea, dieu de mes entrailles, je suis ta mamma, suis le rayon, ne crains pas la bataille..."


Ce n'est pas moi qui prononce ces paroles, mais la petite silhouette diaphane que je m'escrime à rattrapper, mais qui ne manque jamais de s'évaporer, non sans me regarder de ses globes blancs et aveugles, et toujours cette même phrase assassine qui s'en résonne dans tout mon être.

- Tu m'as tué la première parce que tu le préférais lui ! Tu ne m'as jamais aimée et maintenant tu as ton autre petite fille qui elle, a toute ton attention alors que tu n'as jamais su en porter la moindre à mon égard !

- Raffaelle, ne parle pas comme ça à mamma ! Elle ne savait pas que l'on était là, et aujourd'hui, elle t'aime autant qu'elle aime Anna.

- Ce n'est pas vrai Andrea ! Regarde même toi elle t'a remplacé par Flavio. Elle ne nous aime pas, c'est ses autres enfants qu'elle préfère, elle les a gardé en vie eux !

" - Raffaelle, tesoro, je t'assure que je n'ai jamais voulu que ça se passe ainsi ! Il était trop tard pour te sauver, tout ce sang...tout ce sang et je n'ai rien pu faire. Les geôliers ne m'ont pas laissé le choix, c'est eux qui t'ont enlevé à moi, quand j'ai compris j'aurai donné n'importe quoi pour te sauver, mais il était trop tard. Ton frère lui, était encore vivant, j'ai tout fait pour le garder en sécurité, mais je vous aime autant tous les deux qu'Anna et Flavio ! "

- Ce n'est pas vrai ! Bientôt seuls Anna et Flavio vont compter pour toi, et tu vas nous oublier !

- Raffaelle, arrête, ce n'est pas gentil ce que tu dis à mamma, tu sais très bien qu'elle pense tous les jours à nous !

- Ah no Andrea. Elle pense à toi tous les jours, mais pas à moi ! Je ne suis qu'un amas de sang visqueux pour elle, alors que toi tu es son petit garçon adoré qui est mort né. Elle ne parle jamais de moi, quand elle parle de ses enfants morts, il n'y en a que pour toi ! Avant elle m'appellait " ça " quand elle m'évoquait, jusqu'à ce que Maryha lui dise de me donner un prénom !

Je cours encore plus vite pour rattrapper Raffaelle mais la petite silhouette s'est volatilisé dans un hurlement, sous le regard dépité d'Andrea.

- Mamma. Arrête. Ce n'est pas Raffaelle qui t'en veut, c'est toi qui n'arrive pas à te pardonner cette tragédie. Il va y avoir quatre ans que tu ne dors plus sans un seul cauchemar et regarde, depuis que Flavio est là, tu ne ressens plus cette peur viscérale des petits garçons. Mon rôle à moi, c'est de veiller sur Raffaelle, et puis sur ton âme et celle d'Anna et de Flavio. Mais maintenant, il faut que tu arrêtes de te punir, il faut que tu laisses Flavio te guider vers cette vie que tu dois avoir avec Anna et lui.
Et puis tu sais mamma, tu devrais laisser papà venir nous voir. Je suis certain que malgré sa grosse colère, il est triste et il pense à Raffaelle et moi. Mais nous on le connait pas, on l'a jamais entendu, on l'a jamais vu. Tu devrais essayer mamma de te pardonner, d'arrêter de te punir et de lui pard...


Les mots se sont tus, soudain recouvert par des pleurs stridents et c'est en sueur et complètement glacée que je me redresse sur ma couche, manquant de me vautrer dans mes couvertures pour me pencher au-dessus du berceau et prendre Flavio dans mes bras, en le berçant tout contre moi, et je couvre son crâne de baisers tout en le rassurant.

Je ne sais trop si le nourrisson a senti que je cauchemardais, ou bien si c'est lui qui a cauchemardé également, mais j'ai cette nette impression qu'un lien étrange, nous unit, lui et moi. Je ne saurai le définir, c'est encore trop flou dans mon esprit, mais il y a aussi ce lien fort que lui porte Anna. Et quelque chose en moi me taraude, car je ressens à la fois un bonheur paisible, et malgré tout, comme les prémisces d'un danger imminent.

J'ai pourtant fait des efforts tous ces derniers mois, pour apprivoiser ma partie la plus sombre, mais depuis la disparition de Niallan, l'équilibre s'est rompu et les chaines se sont remises à bouger, là, au plus profond de mon être.
Je l'ai compris durant ces nuits où j'ai assouvi ma soif de sang durant les combats.

Incapable de retrouver le sommeil, je me penche au-dessus de la couche d'Anna, qui dort paisiblement, une menotte perdue dans la fourrure de Njörd et la joue contre le petit portrait de son père. Je remonte doucement la peau de renard sur les couvertures, et, enveloppant Flavio dans son petit edredon, je le glisse tout contre moi et sors de l'abri de la tente, pour rejoindre le feu de camp, dressé non loin.
Et sous la lueur de la lune et des étoiles, près de la chaleur du feu, je veille en silence sur le nourrisson. Là haut dans le ciel, deux petites étoiles brillent plus fort que les autres.


" - Guarda Flavio questi due piccoli astri brillanti nella notte, sono la tua grande sorella ed il tuo grande fratello che vegliano su te. Un giorno quando sarai più grande, ti porterò vederli. Ma prima di, vado a raccontarti la loro storia, perché sai, essi fanno anche parte della tua famiglia."*

J'étais encore loin de m'imaginer, à quel point, cela pouvait être vrai.


*Regarde Flavio ces deux petits astres brillants dans la nuit, ce sont ta grande soeur et ton grand frère qui veillent sur toi. Un jour quand tu seras plus grand, je t'emmènerai les voir. Mais avant, je vais te raconter leur histoire, parce que tu sais, eux aussi font partie de ta famille.
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Jo_anne
[Tulle, le 20 octobre]

Elle avait mis plusieurs jours à répondre... Le couple était en route pour rejoindre Périgueux quand Joanne avait reçu la missive de Fanette. Et sur les nombreux nœuds déserts qui les séparaient de leur destination finale, l'aveugle avait eu du mal à trouver personne pour écrire à sa place les réponses pour sa belle-fille. Car évidemment, elle ne voulait toujours pas mêler Amalio à cela, craignant quelque peu sa réaction s'il apprenait qu'elle était restée en contact avec la "traîtresse infidèle".
Aussi s'était-elle contentée d'écrire à son fils, pour prendre de ses nouvelles, en apprendre davantage sur ses intentions concernant son fils. Ses réponses, quoi que rassurantes du point de vue de sa santé physique n'étaient guère celles espérées du point de vue maternelle. Roman était blessé et semblait avoir perdu tout espoir concernant des retrouvailles éventuelles pour son fils. Il semblait même ne plus avoir envie de le retrouver, ce qui perturbait grandement la mère indigne qu'elle était.

Ce n'est qu'à Tulle qu'elle put enfin répondre à sa belle-fille, en ayant toutes les informations nécessaires. Ainsi fut fait d'une main féminine inconnue, quoi qu'on puisse sentir la douceur et la gentillesse de cette demoiselle à travers son écriture ; tant et si bien que Joanne lui avait proposé de l'embaucher pour qu'elle écrive son courrier de tous les jours:




Fanette,

Je m'excuse d'avoir mis tant de temps à vous répondre. Il ne m'était guère facile de trouver scripte au milieu de nul part... J'ai pu néanmoins avoir des nouvelles de Roman, dont je vais pouvoir vous faire part, bien qu'elles ne me semblent pas très réjouissantes.

Roman semble perdu. Il dit aller très bien physiquement, seul une légère gêne aux côtes le dérange encore quelque peu mais rien de grave et il peut donc reprendre une vie tout à fait normale. Ceci étant les bonnes nouvelles, les mauvaises... Il semble, dans ses courriers, complètement désemparé et désabusé. Il dit avoir perdu toute confiance dans les femmes, et tout espoir de retrouver son fils (il dit que de toute façon, il a du beaucoup changé et qu'il ne saurait le reconnaître). Il ne semble plus lire vos missives pour le moment... Je suis sincèrement désolée Fanette... Cela lui passera j'en suis certaine.

Nous irons donc à Castres avec Amalio et je vous tiendrais informer dès que j'en saurais plus. J'ai déjà entendu parler de Stradivarius. Nous y arriverons sans problème, ne vous inquiétez. Nous partons dès ce soir. Tenez moi au courant de votre voyage à vous également. J'espère que tout se passe bien.

Pour le reste et pour répondre aux mots de votre dernière missive...
Vous n'avez nullement à me remercier. Je suis femme et mère. J'ai trompé et ai été trompée. Qu'importe. Gardez la tête haute Fanette, et ne vous flagellez pas sans cesse pour un simple baiser. C'est dommage mais ce n'est tout de même pas si horrible que cela. C'était juste un baiser. Après tout c'est toujours agréable de se sentir belle, et séduisante. C'était mon jeu favori quand j'étais jeune. J'aimais séduire.Sans aller forcément plus loin.
Alors oui je vous crois. Non je ne rejetterais jamais aucun de vos enfants. Et sachez même que si vous en aviez un autre avec un autre homme que mon fils, je le considérerais tout autant comme mon petit fils. En épousant mon fils, vous êtes devenue comme ma fille. Vos enfants sont donc et seront mes petits enfants. Nous avons passé de bons moments, avec Svan notamment et je n'oublie rien de cela. Et aucune histoire d'amour ne m'a jamais détourné de ce que je pouvais éprouver comme sentiment d'affection pour quelqu'un.
Quant à vous réjouir de l'enfant que vous portez en vous en ce moment... Je comprends que cela soit difficile. C'est une période très difficile pour vous, et ce bébé n'arrange rien... Néanmoins lui n'y est pour rien... Il l'ignore sans doute mais lorsque j'étais enceinte de Roman, j'ai très souvent souhaité le perdre... Je venais de perdre deux enfants et mon premier et grand amour, et lui n'était né que d'une soirée de beuverie et d'une histoire sans lendemain... Je ne voulais pas de lui qui me rappelait trop tout ce que j'avais perdu... Et pourtant, quand je l'ai vu... Je l'ai aimé à la minute ou je l'ai vu, et il m'a aidé à passer ce cap difficile même si je l'ai confié très vite à ma tante, car je ne me sentais pas capable d'en prendre soin...

Pour l'instant vous ne pouvez vous réjouir de lui, mais je vous assure que quand il sera là, il fera votre fierté. Il ne doit pas vous rappeler de mauvais moment mais au contraire des bons.Même s'ils ne sont pas directement lié à lui et à sa conception, il reste le fruit de votre amour. Et vous verrez, Milo sera ravie d'avoir un petit frère ou une petite soeur. Et à eux deux ils vous donneront plus d'amour et de fierté que ne pourraient le faire n'importe quel homme que vous aimeriez. Il n'y a pas plus beau... Il n'y a pas plus fort. Alors concentrez vous sur Milo pour le moment. Et quand nous l'aurons retrouvé, quand il sera de nouveau auprès de vous, alors vous pourrez vous concentrez sur ce petit être qui pointe le bout de son nez en vous.

J'espère que tout se passe bien de votre côté tout de même. Arrivez vous à dormir un peu ? Voulez vous que je vous fasse envoyer quelques herbes qu'Amalio m'avait donné à Mende ? Arrivez vous à voyager sans trop de risque ?
Prenez soin de vous.

Nous allons le retrouver. Ne perdez pas espoir.
Joanne.


Missive fut donc envoyée, et l'aveugle de rejoindre son époux et son guide pour reprendre la route, en direction de Castres.
Lison_bruyere
Limousin, le 23 octobre 1466


le_corbeau a écrit:


    Bonsoir.

    On peut partir dès demain si vous le désirez.
    Prévenez-moi juste dès que possible, faut le temps qu'on s'organise.
    Je vous donnerai la destination chaque jour pour le lendemain.

    Corbeau.



Pour l'organisation, c'était tout aussi vite vu que quand elle était partie pour les Miracles ; dans un sac de toile, des braies, deux chainses, une cotte, une étole de laine, des bas, quelques babioles, et par-dessus, deux épaisses couvertures de laine, la petite arbalète à pied de biche et son carquois, une rondache et l'épée de son oncle, dont elle ne savait toujours pas faire usage.
Au soir du départ, le barbu s'était faufilé dans la salle commune dont la joyeuse ambiance contrastait avec la mine défaite de la tavernière. Elle avait délaissé sa vaisselle le temps de prendre connaissance du bref qu'il lui avait secrètement glissé, et, tout aussi discrètement lui avait soufflé qu'elle n'allait pas à Verneuil, mais dans une ville voisine. Il avait acquiescé sobrement

- Pas de problème si c'est dégagé.

La fauvette le considéra, fronçant imperceptiblement les sourcils, et la question qui fusa des lèvres pâles trahissait sans doute l'inquiétude que le conditionnel employé avait fait naître dans son esprit.

- Vous craigniez que ça ne le soit pas sieur Corbeau ?
- C'est la guerre là-bas, nous verrons bien, je demanderai en route.


Et pour ajouter à l'appréhension du voyage, elle venait de comprendre que cet homme, payé pour assurer sa sécurité, était sans doute dans le collimateur d'au moins un des duchés qu'ils auraient à traverser. Pour finir de l'en convaincre, il avait avoué qu'il faudrait veiller à ne croiser aucune armée, au risque d'avoir un souci, et qu'il s'en occuperait.
Le sourire roublard qui se dessina sur le visage mangé d'une barbe brune ne suffit pas vraiment à la rassurer. Aussi, quand les cloches de Limoges rappelèrent aux fidèles l'heure des complies, c'est le cœur serré d'une angoisse qu'elle s'efforçait de taire, qu'elle referma ses mollets aux flancs de sa jument, la poussant à suivre l'entier à la robe sombre qui déjà, passait la herse de la porte de Mirebœuf.

Sous le capuchon qui dissimulait ses boucles, elle s'efforçait de garder le regard rivé au cavalier qui la précédait, l'oreille aux aguets de bruits inhabituels, et surtout elle évitait d'égarer son esprit au pli qui lui avait arraché un peu plus tôt encore tant de pleurs. Et si Fanette n'avait jamais été bien courageuse, c'est l'espoir de retrouver son fils, qui la poussait à suivre cet inconnu qu'on lui avait par deux fois déjà recommandé. La route s'avérerait sans doute aussi périlleuse que les précédentes, mais elle se refusait à perdre Milo, quand elle avait déjà perdu son diable de Corleone.
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Alaynna
Fin octobre 1466 - Quelque part en Anjou -

Depuis que je m'étais retrouvé chef de section au sein de l'armée, je remettais les pieds en taverne. Et par un après-midi où les lieux étaient bondés, j'avais vu entrer un gars. Il était pas resté bien longtemps mais assez pour sentir que j'étais mal à l'aise au milieu de la foule et me dire que lui aussi n'aimait pas le monde. Il devait faire deux fois ma taille, c'était pas un tendre mais une force de la nature, et son visage était laminé de balafres qui ne m'avaient absolument pas impressionnée. Et son prénom évoquait aisément l'Italie à mes esgourdes, mais il aurait tout aussi bien pu être d'une autre origine. C'était pas important. Mais quelque chose m'avait frappé chez cet homme. Et plus tard, j'avais confié une partie de ma pensée devant Diego et Maryha. Une partie seulement. J'avais mentionné qu'il me rappellait le Serbe. Mais autant j'ai parlé de Loras, autant je me suis bien gardé de préciser qu'il me faisait aussi penser à Gabriel. Les réactions ne se sont pas faites attendre. J'ai eu droit à un "Oh putain ! " de la part de Diego, quant à la Bridée, elle m'a défendu d'approcher le type en question. Elle m'a dit qu'il était ingérable et qu'elle devrait se battre contre lui pour moi si jamais ça dégénérait. Selon elle j'allais me casser les dents dessus. Sauf que Maryha elle voit en moi une petite chose fragile, naïve et qu'elle a toujours cette tendance à vouloir se mêler de tout. Elle a tout faux sur toute la ligne, mais je la laisse penser ce qu'elle veut.
Et puis je n'y ai plus vraiment repensé, j'ai été blessé, je me suis faite recoudre par la Cheffe Epineuse qui est en fait la soeur de l'homme en question. Du coup les paroles de Maryha me sont revenues en tête et j'ai demandé à Rose si c'était vrai que son frangin était si terrible que ça. J'ai eu droit à un sourire de l'Epineuse avant qu'elle ne me réponde simplement que son frère gagnait à être connu.
Et puis là encore, je n'y ai plus vraiment repensé, occupée à préparer l'anniversaire d'Anna, lorsqu'un matin en entrant en taverne, je me suis retrouvée face à face avec le gars en question. Je l'appelle le Sauvage, mais il se nomme Alessandro. Il m'a dit qu'il avait appris que j'avais été l'une des chefs de section avant d'être blessée, et que j'avais pas la dégaine de l'emploi. Il a semblé surpris par ma façon d'être. Enfin je crois. Parce que depuis, on a échangé quelques missives et il semble apprécier que je puisse poser mes yeux sur son visage couturé sans les détourner et que je n'ai pas peur de lui. Il m'a dit que j'étais couillue. Du coup, on s'est écrit plusieurs fois. Et comme on en a rien à carrer lui et moi, on s'écrit des trucs et finalement je me rends compte que Maryha elle a sans doute exagéré, parce que le frangin de Rose, pour ma part, je suis très loin de le trouver aussi terrible que ça. Sans doute parce que je vois en lui un mélange du Serbe et du Polonais. J'ai bien compris qu'il doit être aussi redoutable qu'ils ne pouvaient l'être. Quand on a connu l'enfer et le diable, on ne les craint plus.
Et de ce fait, comme j'ai le pressentiment que vu qu'il s'en cogne, il n'ouvrira pas sa gueule, dans l'une de mes missives, je lui ai parlé de Flavio. Et je lui ai dit que je l'avais volé. Il est le seul à savoir hormis l'amie d'enfance. Il ne m'a pas fait la morale, il s'en cogne. Il m'a juste écrit que les bien pensants qui veulent toujours s'occuper de ce qui est bien ou pas bien pour les autres feraient mieux de s'occuper d'abord de leur merde. Un de ces jours on va se boire un verre en taverne et si je décide que j'ai pas besoin de l'éviter, il est partant pour qu'on se siffle des bouteilles. Il est aussi asocial que moi et il ne m'impressionne pas. Et ça faisait des lustres que j'avais pas eu un échange de missives. On en a rien à carrer l'un et l'autre alors y'a pas de risques à ce qu'on aille se siffler une ou plusieurs bouteilles. Au mieux tout se passera bien. Au pire..ça pourra pas être pire que ce que j'ai déjà vécu.
Mais ce qui est sûr, c'est que ça fait du bien de causer à un Sauvage qui s'en tape parce qu'au moins, il ne juge pas et il ne joue pas au moralisateur. Et ça faisait un bail que je m'étais pas sentie en confiance avec quelqu'un. Puis plus on m'interdit de faire quelque chose et plus j'ai tendance à faire le contraire. Et en attendant de retourner cogner et faire verser du sang, ça m'occupe de pouvoir causer à un presqu'inconnu. Et j'ai la conscience tranquille au sujet de Flavio, parce qu'Estrellita m'avait mise en rogne avec son courrier. Mais là, du fait d'en avoir causé au Sauvage, je me sentais apaisée et déterminée à envoyer bouler l'amie espagnole si celle-ci revenait à la charge concernant mon fils.

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