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[RP] Vita Becassina - Le livre Comtois

--Le_clerc_delalune


Pierrot fut bien marri de sentir un pointe de déception chez la jolie jeune fille quand elle regarda son dessin.
Il aimait bien, lui, ce sentiment de triomphe qu'il avait réussi à exprimer
.
- Après tout se disait-il tout haut, si Bécassine est un exemple, c'est parce qu'elle a réussi à vaincre l'adversité.

N'empêche il était embêté le clerc. Comment allait-il bien pouvoir raconter cela en respectant les règles d'une vie de saint. C'est pas n'importe quoi, une vie de saint.
Le jeunot était encore très jeune : il était encore toujours plus aristotélicien qu'Aristote.


Le lendemain matin, Saltarius était au verger, le clerc se mit à l'ouvrage :



Hors en ces temps, le temps pour Bécassine était venu d'être une jeune fille accomplie. Elle menait une vie simple et familiale, régulièrement entrecoupée de promenades dans la lande qui étaient pour elle l'occasion de s'émerveiller et de remercier son Créateur des merveilles qui remplissaient sa vie.

Lors d'une de ces ballades, elle fut conduite par l'Esprit dans une demeure seigneuriale qui paraissait triste et peuplée de fantômes.
Ses habitants y vivaient dans l'attente d'une bienheureux évènement qui les tirerait de la torpeur dans laquelle vit une âme qui oublie son Dieu.

Bécassine fut cette envoyée de la miséricorde divine : elle rasséréna le vieux comte désespéré et entreprit de nourrir ces braves gens que le Très Haut avait mis sur sa route.

Elle avait acheté à son père une oie bien dodue et espérait ainsi faire revenir les rires et les plaisirs dans la maison qui se croyait maudite et n'était qu'abandonnée des hommes


Quand il se relisait, il se sentait bien un peu gêné d'avoir rajouté quelques détails qui rendaient l'histoire moins sordide.
Il avait fait un réel effort pour rendre son dû à Bécassine sans qu'elle n'ait à renier ses parents. Après tout, elle l'avait dit elle-même : on ne peut renier son père et faire la volonté du Très Haut.

Il "négocia" avec le tavernier une nouvelle chope, son travail achevé... Il estimait l'avoir bien méritée. Après tout, le tavernier, le Gros Jules, voyait la clientèle affluer grâce à lui et à Saltarius



Merci à lJD Ygerne pour l'envoi de l'image de Bécassine qui terrasse la brute. Merci aussi à LJD Verania pour son contrepoint subtil... Entrez, ne soyez pas timides et si vous avez de chouettes images envoyez les à LJD Saltarius, j'essaierai d'en faire quelquechose
Saltarius
Quand Salatrius revint pour l'heure du repas du soir, il trouva son clerc assoiffé et fort content de lui.
Il commanda une chopine et alla voir son oeuvre.
Il la contemplait sans mot dire.
Puis il eut un petit sourire et s'en alla dire un mot à l'oreille de l'aubergiste.
Les deux amis discutèrent de leur journée tranquilou. Puis ils se mirent à table l'un en face de l'autre.

L'aubergiste apporta un large pâté* contenant une grande tranche d'une viande grillée, odorante arrosée d'un jus aux épices qui dégageait un arôme à réveiller les morts, la pâte beurrée et dorée à souhait ouvrait toute grande les entrailles de l'appétit. Les deux hommes salivaient à qui mieux mieux.

Quelle ne fut pas la déconvenue de Pierrot lorsqu'il vit arriver devant lui, un bol de soupe et une tranche de pain.
Saltarius se mit à dévorer son pâté à belles dents.
Pierrot Delalune faisait grise mine.


- Pourquoi ?

Saltarius lui sourit, les babines dégoulinantes de sauce :
- Par les entrailles de Saint Magret, tu as une plume de végétarien mon pauv'jeunot...
Pour avoir du pâté... faut tuer le cochon !


Le repas terminé entre grand slurps et bouderie cléricale, Saltarius allongea ses grandes guibolles et s'offrit un petit somme pour être en forme pour la veillée.



- Tout de même, tu es dur avec lui, il a bossé toute la journée le jeunet.
- Ouais, moi aussi.
- Ca ne me déplaît pas qu'il transforme les détails sordides... C'est moins pénible.
- Sans blague, Bécassine ... vous zêtes pas devenue sainte en évitant les détails sordides....
- Non, c'est vrai.
- Alors laissez-moi faire, ces savants-là croient tout savoir alors qu'ils sont comme les autres, zapprennent avec leur ventre...
- Saltarius, Prince des Simplets
- Ouais, laissez-moi dormir maintenant sinon vais m'endormir avant la fin de votre , comment on dit encore, rageiographie ?


* Un pâté est un morceau de viande enrobé de pâte, un genre de pie ou de tourte à la viande fort courante fin du moyen âge
_________________
Saltarius
[ Où l'on découvre que les dents vous poussent à tout âge...]

Sa petite sieste terminée, Saltarius se rapprocha du banc de veillée. Il salua les personnes qui commençaient à s'installer. Le petit clerc boudait dans son coin. Le tavernier se frottait les mains. Son auberge se remplissait à vue d'oeil. Content, il apporta une chope bien mousseuse au conteur.


Saltarius repéra la jolie demoiselle qui faisait des sourires au pierrot, il était content qu'elle soit là... Rien de tel qu'un joli minois pour enflammer ce parleur. Il remarquait d'ailleurs qu'il parlait plus facilement quand de jolis yeux le suivaient. De soirées en soirées son élocution se fluidifiait et il lui semblait que ses propos prêtaient moins à rire que par le passé. Peut-être que
Bécassine le poussait lui aussi à s'améliorer.



Oyez, oyez bonnes gens, comment Bécassine, la très sainte, que les bénédictions du Très Haut l'apaisent, sut s'extraire de la glèbe dont elle était issue.

A Clafoutis-les-Bécasses, le réveil fut nauséeux, voire douloureux.
Quand le Firmin sortit pour nourrir son Igor, il glissa sur les abats que Bécassine avait laissés sur la pierre de porte. Il tomba et...

- Cré- vingt diou de nom de nom de peste porcine avariée... quel est le foutre dieu de salopiau de mes deux qui a laissé traîner c'te foutraille ?

Il essaya de se relever mais se remit à hurler si fort que l'Igor sentant son maître paniquer se mit à hurler en même temps
- Grooooiiiiiiiiiiiiik, putain de vérole de , Goooooiiiiiiiiiik, ... de bondieu de curé de mes couilles de ..... Grooooiiiiiiiiiiiik
La mère, la Gontrande, affolée, fit
- Gnêêêêêê et se rendormit.

Le Recteur accourut à grandes enjambées

- Voyons, le Firmin, un peu de dignité que diable
- Que le diable aille vous foutre bien profond l'curé....
J' crève ...
Et j'vas crever l'crevard qu'a enduit mon seuil de c'te putain de saloperie de tripailleries !
Grooooooooooooooiiiiiiiiiiiiiiiiiiik


Outré, le curé s'en fut dans la maison essayer de ranimer la Gontrande
- He la mère.. ya l'Firmin qu'a mal au pied et qui sacre comme le païen qu'il est... Faudrait aller le chercher avant qu'il n'offense le ciel..
- Gnêêêêê ???? N'afoutre.... Hips....Burb !
- Burb ? Ah oui, Bécassine, où elle est ?

Il la secouait
- N"afoutre ! Chou ... chou... chouchen !

Désespéré et fort en colère d'avoir essayé de rendre un peu de dignité à ces malotrus, le curé s'en alla.

En chemin, il fut attiré par le vol de corneilles et de cormorans qui semblaient de rassembler en un endroit... Là derrière la grange en ruine. Il s'arrêta, vit et raqua tripes et boyaux : il venait de découvrir le corps du Gondrand, déjà bien entamé par la volaille. Ce faisant il dérangeait les oiseaux qui se rapprochaient de lui, croassant, criaillant et menaçants... Ils piquaient vers lui qui avait l'air de leur disputer leur beau cadavre bien gras.


- Miséricorde, les Enfers se sont ouverts...


Pendant ce temps, Bécassine dégustait.
- Tu vois ma belle, je te l'ai dit, la couleur c'est la robe du vin. Goûte celui-ci : à quoi le goût te fait penser ?
- Euh, attendez

Elle ferma les yeux :
- A des fruits rouges... Et pis... On dirait qu'il y a un peu de pierraille pilée comme ça... c'est pas mauvais ... C'est même bon
- Vouiiiiii très bien... Tu as un fin palais, Marie... Etonant pour une fille élevée à la farine de caroube et au chouchen... tu es étonnante.
Renifle un peu aussi, on appelle cela le nez du vin..
- c'est rigolo,...
- Oui mais subtil ...


- Quand est-ce qu'on mange ? Demanda le Vicomte, un peu grincheux et vaguement jaloux.
- C'est presque prêt Messire. Enfin, vous pouvez déjà manger vos légumes.
- Oui, sers - moi les légumes...
- S'il te plaît, on dit s'il-te-plaît..

Le bellâtre regarda son père estomaqué
- Mais c'est qu'une fille de ferme...
- C'est mon invitée, cela devrait te suffire et puis, cette jeune fille est remarquable à bien des points de vue... Ouvre les yeux, jeune prétentieux !

Mortifié le Vicomte tendit son assiette en grommelant :

- Je ne sais ce qui me retient de lui planter un pieu dans l'coeur à ce vieux trognon... Non mais des fois ...

- Bouark, c'est quoi ce goût ? C'est immonde....


Bécassine sourit
- J'ai mis beaucoup d'ail rissolé dans le beurre, ça donne du goût aux légumes
- C'est épouvantable. Je vais avoir une haleine de plouc... J'ai faim et j'peux pas manger cela moi !
- Mange du rôti alors, ne fais pas le difficile, cela sent tellement bon que ce doit être délectable.


Bécassine d'ailleurs, prit une lanière de la chair et la goûta
- Oui c'est prêt
Elle se mit à découper la volaille dodue, et crissante tellement elle était dorée à point.
Le vieux comte se passa une fois encore la langue sur les canines qui semblaient poindre de plus belle. Il tendit son assiette, avec une mine si réjouie et si gourmande que le coeur de Bécassine fut tout réchauffé.
Elle se servit aussi .


- Euh ... Et ... Et ...moi... J'ai les crocs...
- Ah oui ... Vous allez manger de la viande, messire Vicomte ?
- Ben ....ouui.. oui , j'ai trop faim... Et ça a l'air tellement bon...


Il lui fit un sourire timide... L'on voyait, chez lui aussi, les canines qu'il avait limées consciencieusement toutes les semaines commencer à poindre.
Pour la première fois de sa vie, Marie- Bécassine se sentit Harmonie et contente de vivre. Elle piqua dans sa viande avec ardeur.

_________________
--Le_clerc_delalune


Citation:
Pour avoir du pâté... faut tuer le cochon !


- T'en foutrai moi du cochon. Le simplet qui s'empiffre et qui bâfre écoeurément pendant que je bois de la soupe.... Me le paiera le Simple à la Bécasse.
Il se mit à griffoner rageusement pendant la pause.



Bécassassine ne voulut point tailler le bout de gras avec le minable, le Gontrand, qui s'était adressé à elle.

Il était depuis toujours ennuyeux comme un jour sans pain. Et ne voilà-t-il pas qu'il voulut l'entrelarder et lui présenter tout à plat la saucisse et les boulettes de bien piètre allure qu'il gardait au chaud en immonde vilain qu'il était.

Bécassine l'embrocha, l'occis et le picota comme rôt. Et puis l'abandonna là.

Cela ne suffisait sans doute pas à la volaille de mer et aux charognards qui se mirent à le déchiqueter, à lui caver les yeux et à engouffrer lanière par lanière le vilain porc, sa chair grasse à souhait leur fournirait bombance pour quelques jours au moins.

Le curé passait par là. Il était fort en nage et en rage , ayant fait chou blanc avec les rustres pleure-pain qui étaient sensé être parents nourriciers de la pauvre Bécasse. N'ayant pu leur faire entendre raison, il rentrait chez lui à l'heure de la collation. Le malheureux tomba sur la bidoche qui commençait à sentir et à ressembler à un festin d'oiseaux, il en rendit ce qui lui restait de dîner. Il ne lui restait plus que bile et une grand soif.

Il s'enfuit en hurlant :
" Au secours, le Grand Four des Enfers est ouvert et yen a qui vont griller"

Il se relut et se dit : je suppose que comme ça c'est assez saignant pour Môôssieu le Carnivore !!! [/i]
Saltarius
[ Où l'on voit que la nuit, tous les loups sont gris ... ]


Saltarius fit une pause dans son récit, comme à l'accoutumée. Il ne devait même plus le demander, les chopes s'alignaient d'elles-mêmes devant lui et le clerc. Lequel clerc semblait tellement appliqué que le Salt s'approcha, il ne put s'empêcher de rire en lisant ce que Pierrot avait écrit.

- Aurais-tu encore faim, mon bon ?
Il héla l'aubergiste
- Hé Brutus, t'as encore du pâté ?... Donnes-en un quartier à mon petit plumitif, on dirait qu'il a trouvé une veine plus appropriée à son sujet !!!
Il lui fit un clin d'oeil et alla se rapprocher du grand âtre pour continuer la veillée.

* * *

Après ce plantureux repas qui clôturait une journée bien éprouvante pour la jeune fille, rien ne put empêcher les yeux de Bécassine de se clore, elle luttait de toutes ses forces. Elle finit cependant par bailler et se frotter les yeux.
Le vieux comte dit à son fils :

- Edward, nous sommes des brutes, cette jeune personne a traversé la lande dans les deux sens, au retour avec une oie sur le dos, elle a cuisiné pour nous et elle tombe de sommeil. Montre-lui la "chambre des dames".
- La "chambre des dames", mais Père ...
- Fais ce que je te dis, elle le mérite pauvre petiote !


Edward se leva de mauvaise grâce et lui désigna l'escalier qu'elle avait monté la veille, celui qui menait vers les logis des maîtres. Il la suivait, respirant très fort, comme s'il était à la fois attiré et incommodé par son odeur. Bécassine montait comme une somnambule, elle avait un sentiment d'étrangeté mais n'y résista point, elle était trop lasse, et au fond de son coeur, trop triste.

- C'est ici, la chambre des dames... Profites-en Beca, la dernière qui y a dormi, c'était ma tendre mère.
Son sourire ambigu découvrit des canines plus brillantes qu'auparavant.

Bécassine, ne fit ni une ni deux, salua d'un signe de tête, ferma la porte, ôta rapidement sa robe d'emprunt, se jeta dans le lit douillet, se recouvrit de la lourde couverture. Et s'endormit
Elle était dans ses rêves depuis longtemps déjà quand une silhouette sombre s'introduisit dans sa chambre et s'approcha du lit .




Pendant ce temps, à Clafoutis-les-Bécasses, la nuit se couchait sur un village... Hagard comme d'hab'.
Le curé baisait sa bonne comme un damné. Rien de tel pour se remettre des émotions de la matinée !!
Le Firmin, pour une fois partageait le chouchen avec sa tendre épousée... Il avait mal... le porcin ... s'était probablement cassé quelque chose... se lamentait...Personne ne se demandait où était passée Bécassine.

Vers la minuit, tous les chiens aboyèrent dans le sillage du bruit de sabots qui traversa le village. Un coq réveillé se mit à chanter.

Le lendemain matin, le gros dindon de la mère Michel avait disparu, tandis que son chat se délectait des tripes de volaille abandonnées sur le seuil de la basse-cour.
La Mère Michel, cria par la fenêtre à qui les lui rendrait.
C'est le Père Lustucru, qui lui a répondu :

- Allez la mère Michel, vot'chat n'est pas perdu...

sur un air du traderidera et il ajouta d'un ton de conspirateur :
- On dirait bien qu'un char et un cheval ont traversé le village, les chiens ont aboyé et mon coq a chanté...
La mère Michel se signa :
- Tu crois que c'est l'Ankou *?

- Je sais... Je vois .... le Mal est sur nous... le Berthold qu'est tombé et qui s'est fait dévorer par des oiseaux, le curé qui s'oublie dans tous les cotillons qui passent, les bestiaux qui disparaissent... Le Mal est sur nous ma bonne... Je ne sais qui sera le prochain qui sera pris...Mais cela vient, je le sens.. Foi de l'Eusses-tu-crus.



* l'Ankou est l' annonciateur de la mort dans les légendes de Bretagne il entre la nuit et traverse les villages déclenchant le chant du coq en pleine nuit.

_________________
Saltarius
[ faut pas trop jouer près des mâchoires du loup... ]

Quand Bécassine se réveilla, il faisait grand jour. Elle garda les yeux fermés pour savourer encore quelques instants l'extraordinaire confort de ce lit, de cette chaude couverture, de ces tentures qui créaient une intimité qu'elle n'avait jamais connue jusque là. Elle s'étira en soupirant d'aise.

Et entendit comme un écho à son soupir. Elle sursauta et disparut sous la couverture, comme l'enfant qu'elle était encore....
C'est un petit rire qu'elle entendit alors. Elle sortit un oeil prudent de dessous la couette.
Le vieux comte était assis dans une grande cathèdre tapissée de coussins, près du feu allumé à côté du grand lit à baldaquin dans lequel Bécassine avait si bien dormi.


- Alors, jeune fille, c'est un régal de te voir dormir... Je suis venu veiller sur toi... J'espère que ça ne te dérange pas.

A dire vrai c'eût pu la déranger, mais qu'on le lui demandât ne manqua pas de l'étonner. Elle rougit, se releva en emmenant bien les draps jusque sous son menton.
- Nenni, Messire Comte... mais pourquoi veiller dans ce fauteuil ?
- Ah, je suis un vieil insomniaque et ce château n'a plus eu de présence féminine depuis si longtemps... Je me suis régalé...
- Régalé ? Oui, cette oie était bonne, mon père les nourrit bien, ... elles.


Soudain elle se rappela ce qui l'avait ramenée au château, un pli douloureux enlaidit sa bouche.

Le comte se leva et alla s'assoir sur le bord du lit. Il passa une main tendre dans ses cheveux et finit en posant un doigt sur ses lèvres


- Sourit ma belle, tout cela ne sera bientôt plus qu'un mauvais souvenir.
- Vous ne savez pas, messire comte ...
- J'en sais assez pour penser qu'il ne faut plus que tu retournes dans ce village de dégénérés.
- Et où irais-je ? Comme dit votre fils, je ne suis qu'un fille de ferme.
- Tu as l'étoffe d'une héroïne, Marie... Je ne connais pas de fille qui se soit aventurée jusqu'ici et qui plus est, qui soit revenue... Tu as l'air de n'avoir peur de rien...

Elle fit une grimace, des larmes dans les yeux.
- Ou bien j'ai peur tout le temps.
- Tu le caches bien alors. Tu sais tu peux à partir d'aujourd'hui considérer ce château comme ta maison et tout ce qui s'y trouve comme tien.
- Ce n'est pas possible seigneur comte... Je ... j'ai ...
- Tué un homme hier au petit matin...
- Vous savez ?
- Oui, petite, je sais... Je sais aussi pour le porc et son maître, le Firmin, ton père soi-disant...
- Mais co... co...


Elle se tut, mordit sa lèvre inférieure, elle se rappelait cette étrange impression d'être observée, protégée même... et ce singulier oiseau..
Elle se signa. Le comte eut un mouvement de recul qui n'échappa pas à la jeune fille.

- Es-ce là diablerie, Seigneur Comte ?

Il eut un petit rire...
- Diablerie... Qu'est-ce que cela ?... Ne disais-tu pas à mon fils que notre race maudite faisait partie du plan de Dieu ?
- Je parle, je parle, mais je ne sais pas, je ne sais rien, je suis une ignorante.
- Tu apprends très vite, petite, et ta réponse m'a frappé par sa maturité... Alors que tu es si jeune...


Encore une fois, il passa une main dans ses cheveux.
- Tu es magnifique, un don sacré pour ce château et ses occupants. Je ne sais qui je dois remercier.

Il lui tendit une main pour la faire sortir du lit
- Allons viens, nous allons chercher comment habiller une fille de ta qualité.
- Ne vous moquez point, messire Comte.
- Je ne me moque point... Allons choisir ce qui te conviendra dans les effets de ma femme.

Elle sauta du lit en chemise. Il la drappa gentiment dans la douce robe de chambre garnie d'un col en peau de loup qu'il avait apporté pour son réveil.

En vrai fille d'Eve, Marie Bécassine frappa des mains de joie quand elle vit les beaux atours, la fine lingerie de baptiste, les petits chauffe-coeur en angora, les bottes, les escarpins et les chausses qui avait été le lot de la Comtesse. Il y avait aussi des bijoux, mais ils n'intéressaient point, point encore, la fille que les beaux vêtements et le confort élégant qu'ils donnaient faisaient rêver.

Le vieux comte était ému. De temps en temps il se sentait trembler de désir pour cette jeune pouliche si facile à combler.
Mais il sut se retenir de faire quelque geste qui puisse l'effaroucher.

Ils entendirent des pas dans l'escalier et virent le jeune vicomte entrer dans "la chambre des dames" apportant avec lui l'air frais du dehors, et la jeunesse et cette assurance de conquérant que donne une beauté parfaite.
Il s'arrêta, renifla d'un air désagréable en voyant la scène.

- Béca, j'ai ramené une autre volaille. J'ai grand faim. Peux-tu la préparer ?
Croisant le regard furieux de son père, il ajouta :
- S'il te plaît.
- Bien sûr messire Vicomte, je vais le faire.


Quelques semaines passèrent ainsi.
Bécassine les vécut tiraillée entre le souvenir et le remords quand elle pensait à son village, à la mort de l'homme, aux basse-cours qui devaient se dépeupler très vite, entre l'élégant vieil homme plein de délicatesse et le très beau , jeune et à pésent vigoureux vicomte.

Il semblait que depuis qu'il avait pris goût à la nourriture carnée, son appétit allait grandissant. Sa force et sa stature devenaient très impressionnantes.
Notre Bécassine oscillait sans cesse entre l'envie d'apprendre que suscitait l'auguste vieillard , de profiter de sa douceur compréhensive et la tentation maintenant permanente que représentait le jeune homme.

Son père lui avait affirmé qu'il n'avait jusqu'alors, jamais manifesté que dégoût pour "l'odor di femina", la féminité. Mais Marie se sentait des chaleurs dans les reins quand il passait à sa portée et qu'elle observait sa démarche féline et assurée.

Le père l'entourait d'égards et de caresses à peine appuyées, tellement légères qu'elle ne pouvait s'en fâcher.
Le fils la bousculait, la malmenait parfois pour lui faire céder le passage dans une embrasure de porte, il ne lui parlait jamais que pour lui demander quelque chose d'un air hautain, à peine poli. Elle ne s'en fâchait pas non plus, et rêvait plus souvent qu'à son tour à ces grandes mains sur sa peau.

Les deux hommes le père et le fils, semblaient sortir renforcés, plus grands, plus charismatiques de leur changement de vie. L'un, le vieillard concentrait l'esprit et l'audace, le fils l'instinct et l'animalité . Ils commençaient à devenir un peu ... écrasants pour la jeune fille.

Un beau jour le vieux comte l'avertit :

- Marie... Sois prudente avec Edward, il devient chaque jour plus puissant.
C'est toujours un monstre tu sais.

Elle le regarda en riant.
- Bah, je commence à m'y faire...Des monstres comme vous et lui j'en veux bien encore longtemps.
- Hmhm...faut pas trop jouer près des mâchoires du loup.

_________________
Saltarius
[ Où l'on voit que l'homme est un animal qui ne devient humain que dans la crainte de Dieu...]


Citation:
faut pas trop jouer près des mâchoires du loup.

C'est sur cette sage maxime que Saltarius prit congé des braves gens qui l'écoutaient
- A demain braves gens, que Bécassine vous tienne en sa sainte garde et n'oubliez pas de craindre le Très Haut. Sinon il risque de vous en coûter gros, comme on le verra demain.

Le lendemain, le clerc fit un récit très succint, il n'avait pas grand chose à ajouter, il alla donc au verger avec Saltarius, il faillit faire basculer son échelle et fit verser le panier qui contenait leur récolte.

- Quel maladroit tu fais, le Pierrot... Par les neurones de Saint Hurlu t'as encore beaucoup de choses à apprendre, jeunet...
- J't'avais prévenu.
- Ouais, mais c'est pire que je ne l'imaginationnais dans ma p'tite tête
- De Simplet, on dit imaginer pas imaginationner
- hhihi, tu te venges bassement l'ami, moi j'suis un simplet, j'parle comme je veux..c'est toi le savant qui save tout ce que nous savons, qu'ils doivent savoir. En attendant, ramasse les fruits, que nous ne perdions pas la journée. Parce qu'il faut remplir ce stomach, hein ... Quand j'pense que tu crevais la dalle et que maintenant tu exiges de manger de la viande tous les jours !!!


Ils allèrent comme ça, se taquinant, ronchonnant, un brin exaspérés l'un par l'autre, jusqu'à la veillée.

Saltarius se rapprocha de la grande cheminée. Du monde comme d'habitude

- Heureusement que ce grippe-sou de tavernier me fait des prix, je lui amène de la clientèle.

- Oyez, Oyez braves gens comment Bécassine, la très Simple fit revenir la crainte de Dieu dans son village

- Hé tu l'avais déjà dit ...
- Ouais et on a vu ce que ça donnait...Sont des bêtes ces gens -là
- et l'a pas changé grand chose ta petite demoiselle
- Chhhhhhhhhut, la suite Saltarius, la suite


Salt sourit

* * * *

Or donc, Bécassine vivait au château depuis plusieurs mois à l’heure où nous sommes dans cette histoire.
Celui - ci avait bien changé, le comte avait engagé du personnel, il avait relogé des paysans dans ses fermes, il avait même pris à demeure une cuisinière, une fille de cuisine et deux valets.

Le comte et son fils en avaient discuté longuement, Bécassine avait entendu les palabres et des mises en garde


- Marie ne nous servira pas... Et puis tu ne touches pas au personnel, on doit le garder et même le garder fidèle à notre maison... Je ne veux pas que tout parte à vau-l'eau comme par le passé, c'est compris ?

Bécassine, donc, vivait dans le château. Elle avait été bombardée "gouvernante" mais ne savait pas trop quoi faire.
A vrai dire, elle commençait à s'ennuyer.

Edward, maintenant, avait commencé à entraîner une équipe de chasseurs et partait des journées durant. Sa soif de chasse et de sang semblait ne jamais se tarir. Il grandissait encore. Ses doigts élargis ne portaient plus les élégantes chevalières fleuries du début. Il avait ressorti l’énorme bague portant le blason familial : un dragon rouge déchirant un agneau sur fond noir.
- En chef, un dragon de gueule sur fond à sable, traduisit le vieux comte pour Bécassine
Le comte lui enseignait bien des choses : à lire et à écrire, la science du vin, l'astronomie...
Mais cela ne lui suffisait plus. Il y avait toujours cette infernale tentation que représentait le Vicomte dès qu’il apparaissait le soir : grand fauve, sentant la course et le sang chaud.

Le souvenir de son village lui faisait mal. Aussi... Point de nostalgie, non... Du remords et puis insidieuse... la petite question

- Se sont-ils aperçus de mon absence ? Savent-ils qui a tué le Berthold ?

Le vieux comte, attentif à ses états d'âme, un beau jour, l'appela.
- Marie, j'ai fait atteler la petite voiture, nous retournons dans ton village..
- Dans mon village ? Vous ... Vous me renvoyez, messire comte ?
- Que nenni... mais tu te languis, ma belle et je pense que tu rêves d'y retourner. Mais je t'accompagnerai, pour ne pas qu'ils te fassent du mal.
Tu veux ?

Bécassine, au pied du mur, soupira.
- Oui oui ... peut-être ... en fait j'ai peur...
Un moment d'hésitation, puis elle, respira un grand coup
- Oui allons-y
Le comte sourit :
- Brave petite.

Bécassine avait voulu remettre ses habits villageois pour revenir à Clafoutis-les- Bécasses, mais elle aussi avait pris de l’ampleur : la frêle enfant devenait femme gironde et il fallut découdre quelques points pour entrer dans sa robe. Dans la voiture, elle se tenait face au comte, pâle, les lèvres serrées. Un silence épais était entre eux.

Arrivés à l’entrée du village, le comte dirigea le petit attelage vers la grange abandonnée où eut lieu la tentative de viol. Bécassine sortit et se rendit sur le lieu de la tragédie. Elle se signa en silence, blanche comme une morte. Soudain, elle se dirigea vers un buisson d’épineux, elle poussa une exclamation :

- Seigneur comte… il est encore là !!!

En effet, les restes du Berthold avaient été traînés dans un buisson : le squelette était presque nettoyé et l’odeur, qui avait dû être terrible commençait déjà à s’estomper. Le cadavre n’était plus reconnaissable, mais c’était lui… On ne pouvait s’y tromper.

Bécassine tomba à genoux et se mit à sangloter.

- Ce sont des bêtes, ils ne l’ont même pas cherché, comme ils ne m’ont pas cherchée… Ils l’on laissé là comme une vulgaire charogne… Ce sont des bêtes.
Et elle ajouta tout bas
- Et moi aussi… Je l’ai laissé là, sans sépulture.

Dracullen s’avança, il posa sa main sur son épaule :
- Non Marie, tu n’es pas une bête, ce n’était pas à toi de le faire, mais le curé, lui l’a vu… Et il l’a laissé là
- Le curé ? Mais ce n’est pas possible
- Oh si c’est possible
- Comment vous le savez
- Je l’ai vu, il a trouvé le cadavre , il a couru comme s’il était poursuivi parle diable… Et puis il a tout oublié dans les bras de sa servante … L’immonde pourceau. Viens.
- Vous l’avez vu ?
- Oui ! Viens on va aller le tirer de sa bauge.


Il allèrent au presbytère. Le comte eut un léger recul devant la croix qui garnissait le magnifique portail en pierre.

- Mazette se refusent rien ces curés paresseux !
Il frappa violemment au vantail de chêne :
- Je veux voir le curé
Une jeune fille, très décoiffée, ouvrit tout en rajustant sa tenue
- Messire … Bécasss… mais où étais-tu ?... Heu , m’sieur le Curé n’est pas là, M’sire
- Babaut dépêche-toi, cria une voix avinée, du fond de la maison.
- Tudieu !

Le comte bouscula la fille qui regardait Bécassine avec des yeux ronds

- CURé !


Il entra comme un furieux, ouvrit la porte de la grande salle, trouva le curé vautré dans son fauteuil, la bure relevée, la main sur le carafon de vin. Il l’attrapa par le collet, rabattit son froc et le giffla avec une telle violence que les doigts de sa main restèrent marqués sur son visage plusieurs semaines. Il grogna en approchant son visage près de celui, poupin et violet, du curé terrorisé, il sortit ses canines qui brillaient et lui parla comme s’il allait le dévorer à chaque mot :

- Grrrrrrrrrrrrrr….
Ecoute-moi bien, curé, tu es le pasteur d’un village,
tu te conduis comme une bête ...
tes paroissiens sont tous des porcs aussi qui se vautrent dans leur boue et pêtent de satisfaction.
Encore que .... Les porcs que vous élevez sont plus nobles que vous, eux ils sont utiles et peuvent nourrir le brave. Mais vous…
Toi ! A quoi peut bien servir un benêt poivrot et lubrique comme toi ? Réponds-moi, misérable larve ?
- Euh … je suis curé et vous … qui… qui …qui êtes-vous ?
- Je suis Dracullen, ton seigneur et maître…
- Vous vous n’êtes pas mon maître.


De fureur le comte le souleva d’une main, ces yeux maintenant étaient rouges , il semblait posséder une force démesurée. Il bascula la lourde table et amena le pauvre curé devant le grand crucifix, il le porta pour que le curé soit face à face avec l’image de son Dieu.
Lui semblait faire effort pour supporter de s’en approcher.
Néanmoins, sa voix tonnait comme s ‘il était dans une église. On pouvait se demander si tout le village n’entendait pas. Et Bécassine se dit que c’était bien possible


- Regarde-le, ton maître ! Penses-tu le servir ? Penses-tu l’honorer ? Est-ce fouillant dans les jupes d’une malheureuse qui n’a sans doute pas d’autre choix que d’accepter que tu respectes tes voeux ?
Est-ce en laissant le cadavre d’un de tes paroissiens pourrir sur les chemins que tu t’occupes des âmes qui te sont confiées ?
Est-ce en laissant un père négliger son devoir envers son propre enfant que tu prétends les guider….
Réponds… Ignoble hypocrite !
Penses-tu donc que la damnation éternelle soit une partie de plaisir pour que tu laisses tous ces gens courir sur les routes des Enfers ?


Le curé, étranglé, le visage écrasé sur la croix, ne pouvait rien répondre. Dracullen le reposa

- Curé, tu as un quart d’heure pour aller chercher les restes de ce malheureux que tu as cachés dans un buisson. Un quart d’heure pour que ton bedeau prépare l’église, un quart d’heure et nous assisterons au service que tu t’aviseras de faire correctement. J’espère pour toi que tu auras suffisamment déssaoûlé pour le faire. Dégage et fais vite !

Il le jeta dans le couloir et le fit sortir avec un coup de pied dans le derrière qui l’envoya jusqu’au bout du chemin.
Puis il se mit à rire :

- Pendant ce temps, nous allons nous restaurer à sa santé. Babaut, c’est ça ton nom ? Va nous chercher des coupes et le meilleur vin de ton patron

Un quart d’heure passa vite, Bécassine et Babaut bavardaient ; elles avaient le même âge et la servante du curé était vraiment curieuse de savoir ce qui était arrivée à celle qui avait disparu le même jour que le Berthold.
- Y en avait qui disaient que tu étais partie avec lui, moi je savais bien que c’était n’importe quoi, mais tu connais les gens.

Quand on sonna les cloches, le comte parla bas à Bécassine :
- Je n’entre pas, tu te doutes bien que ce n’est pas ma place… Même s’il me semble que je lui rends service au Grand Bon et Gentil…
mon camp, c’est les Grands Méchants Féroces.
Mais de grâce Marie, ne te confesse pas à ce tudieu de salopiau, il en profiterait pour se dégager de sa propre faute

Bécassine lui posa un léger baiser
- Vous êtes quelqu’un de bien, Messire
- Non, je suis maudit… Mais je sais moi ce qu’il en coûte ! Allez va … Et reviens-moi apaisée.


Pendant le service, Bécassine pleura beaucoup, elle demanda pardon de toute son âme et pria pour celle du vieux comte et aussi pour que le beau vicomte l’aime un peu aussi.
Elle sortit de l’église et salua la mère Michel et le Père Lustucru qui semblaient contents de la revoir.
Elle rejoignit le comte qui attendait dans sa voiture. Il prit les rênes


- Et maintenant , on va voir ton père…

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--Le_clerc_delalune


Pierrot ne se sentait plus de joie en écoutant Saltarius.
- Enfin !
Là il était dans son élément : la damnation, les enfers, il allait enfin pouvoir donner la pleine mesure de son talent !
Au monastère, il avait commencé à dessiner une danse des damnés, mais le chef du scriptorium l'avait tancé :

toi Pierrot, tu copies, laisse aux illustrateurs le soin de dessiner... Et puis, il me semblent un peu trop joyeux tes damnés. M'étonnerait qu'on y aille en dansant dans les enfers.



Pendant qu'il laissait sa plume courir au gré de son imagination fertile, il se demanda avec un brin de frayeur quel était le sort réservé aux clercs en rupture de couvent... Surtout s'ils rêvaient de toutes les jolies filles qu'ils rencontraient !!!



Saltarius
[ au nom du père ...]

Saltarius alla voir ce que fabriquait son clerc en attenant la chopine qui venait arroser la pause.
- Ouais, n'en rajoute pas trop hein, là ce n'est pas ce que Bécassine décrit.
- Non, mais un beau dessin de l'enfer, ça fait toujours joli dans une vie de saint.
- Joli ? Ouais bon, tâche au moins de me faire une damnée bien gironde, sont tous plats tes macchabées. A moins que ...

T'en as pas encore vu beaucoup hein des femmes nues ?

Le clerc rougit tellement fort que Saltarius, bon prince, lui prêta sa chope. Mais Pierrot avala tout de travers. Salt se rendit en riant près de la cheminée.


* * * *

Bécassine était plus confiante en sortant de l'église. Le plaisir manifesté par la Mère Michel et le Père Lustucru lui avait fait chaud au coeur. Tout de même, on ne l'avait pas oubliée !
Cependant en approchant de la cour crasseuse, aux pavés disjoints, jonchée de paille sale et de déjections d'animaux, elle se sentit mal.


- Euh, vous êtes sûr ?Ce n'est pas vraiment nécessaire que vous les rencontriez...
- Tu as peur, Marie ?
- Ben euh, sont pas commodes... et pis ... j'ai honte...
- C'est pas toi qui disait qu'on ne pouvait renier son père ?
- Oui, mais ...
- Tu n'es pas responsable de tes parents, Marie, ... C'est plutôt eux qui devraient être responsables de toi, tu ne crois pas...
- Oui, mais ça ...
- Justement, puisqu'aujourd'hui, je fais le boulot du Grand Bon, allons le leur rappeler.


Et sans discuter plus outre, il alla frapper à la porte. Il le fit si fort, qu'elle se détacha de ses gonds. Faut dire qu'il était déjà fâché : il venait de marcher sur un étron de porc.
- Grmlmlm, ya quelqu'un ?

Le père Firmin sortit , avisa le comte l'air hagard et furieux.
- Hé c'est vous qui cassez ma porte ?
- Ouais ! C'est vous le père de Marie ?
- de qui ?

Le regard du père, comme toujours semblait passer au travers de Bécassine sans la voir
- De Marie, votre fille ... Vous l'avez vue ?
- Non, plus depuis longtemps


Bécassine désespérant de son père entra dans sa maison à la recherche de sa mère. Celle-ci était dans son lit , endormie, aurait-on dit.
- maman, maman, c'est moi !
Celle-ci ouvrit un oeil, qui se referma
- maman
L'oeil se rouvrit, sembla accommoder et une leur d'intelligence brilla un court instant.
- Bécassine ... je croyait que tu t'étais sauvée
- Maman

Bécassine pleurait à chaudes larmes, sa mère s'y mit aussi
- Pars... fuis ... c'est l'malheur ici... pa papars !!!
Et elle se tourna vers le mur en pleurant.

Devant la porte cela tournait à l'aigre entre le cieux comte et le Firmin
-
Et vous ne 'lavez même pas cherchée ?
- de quoi j'me mêle ? Et qui êtes-vous d'abord pour me faire la morale ?
- Celui qui l'a recueillie et ... accessoirement votre seigneur
- Ya pas d'seigneur ici
- Que nenni, je suis le comte Dracullen, j'étais en voyage... Et je suis revenu, que chacun le sache

Il parlait fort, parce que d'autres villageois accourraient, attirés par la cloche de l'église d'abord et puis par les éclats de voix.
Le comte se tourna vers la foule qui s'avançait


- Je suis votre seigneur, et vous allez vous reprendre.
Regardez ce village, cette route... Tout tombe en ruine.
Au travail ! Je vous enverrai mon intendant et la semaine prochaine, vous serez de corvée pour refaire la route.
Il est temps que vous ressembliez à des hommes et que ce village ressemble à un village


Le Firmin dans son dos, bandant ses forces, levait sa main armée d'un pieu en fer.
Bécassine cria

- Attention, Sire Comte
Dracullen se retourna d'une pièce, attrapa le bras le tordit, de son autre main souleva le gros Firmin comme s'il était une plume, il le jeta dans l'auge du porc.
- tu espérais quoi... te faire le vieux ?
Le Firmin cracha
- Vous n'êtes personne
- Ah bon


Le comte le souleva à nouveau d'une seule main et se tourna vers les autres, le Firmin gigotait comme un pantin, mais le comte ne bougeait pas, ne branlait pas.
Puis il se dirigea vers l'enclos du cochon, il ouvrit la porte d'un coup de pied et balança l'homme dans les pattes du porc


- Groooooooiiiiiiiiiik
- Attache ses pattes, ce sera le prix de ton crime.
- Igor, non... pitié Seigneur Comte... C'est mon gagne pain...
- Tu as des bras costauds me semble-t-il, gagne ton pain grâce à eux
- Non,... pas Igor... Prenez ma fille.
- Tu as une fille ?
- Bécass... Marie, prenez la, à votre service, elle est propre et courageuse


Dracullen le regarda avec dégoût, Bécassine avec des grands yeux...
- Je prends ton porc, ton Igor ... Ta fille viendra avec moi... Si elle le veut !

Le gros homme fit mine de se lever et courut vers le comte poings en avant. Dracullen ne recula pas d'un pouce, il l'attrapa par le vêtement et l'envoya voler contre le mur.
Les spectateurs se signèrent : jamais ils n'avaient vu une force semblable. Même Bécassine n'avait jamais vu le Comte faire montre de sa puissance.
Elle le regardait avec des yeux nouveaux.


- Bon maintenant, ligotez-moi ce porc et posez -le dans le fond de mon attelage et que ça saute
- Oui, Seigneur Comte, tout de suite, Seigneur Comte


Les hommes maintenant avaient ôté leur bonnet et s'empressaient d'obéir.

- Quant à toi, le Firmin soit content que je te laisse la vie sauve....Je devrais te faire écarteler pour avoir levé la main sur ton Seigneur...
Et qu'on se le dise, c'est au courage et à la bonté de Marie que vous appelez Bécassine que vous devez ma clémence, tous...
Je ne sais ce qui me retiens de raser ce village et de mettre tous ces vilains que vous êtes en servage, dans mes mines... Pensez-y et obéissez !
Dans une semaine mon intendant viendra...
ou peut-être moi
ou peut-être


Il sourit, découvrant ses dents carnassières :
- ... pire, mon fils !

****

Saltarius se tut. Tous les visages étaient tournés vers lui. Certains s'étaient signés pendant qu'il évoquait la force du comte

- C'est une créature du démon, il le dit lui-même
- Oui mais il est si gentil avec Bécassine
- Oui mais son fils est un monstre
- Oui... Que Sainte Bécassine nous protège... Pour avoir rendu le comte gentil, peut-être qu'elle était déjà sainte
- Oui, sûrement... Saltarius, est - ce qu'on peut prier Bécassine pour se protéger des créatures du Diable ?
- Mais oui, braves gens....

- Et dis-nous, tu en as déjà rencontré des créatures du diable ?
- Comme les parents de Bécassine, oui beaucoup


Saltarius soupira, il ne l'avait encore jamais dit, mais ses propres parents ressemblaient fort au Firmin et à la Gontrande et son village à lui, Foufny-les-Berdouilles, était encore plus sale et délabré et pauvre que Clafoutis-les-Bécasses.
Depuis que sa sainte lui avait raconté son enfance, il comprenait mieux ce qui la liait à elle. Elle devait le savoir la chipie !!!Lui n'avait pas eu de comte lettré et puissant mais un Olibrius fou qui mélangeait tous les mots étrangers, abscons et savants qu'il entendait pour en faire le galamitiat qui était la langue originelle de Salt, à qui ses parents n'avaient jamais vraiment parlé.

- Non, comme le Comte...
- Bah ! Allez braves gens, il se fait tard c'est la nuit que l'oiseau de Minerve prend son envol... Mais les créatures des ténèbres aussi...Par les entrailles du Grand Macabre, rentrez chez vous sans tarder.

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Saltarius
[Où Bécassine trouve ce qu'elle n'avait pas cherché ...]

Saltarius commençait tout doucement à sentir la nostalgie de sa ville et de son amie qui commençait sans doute à se rétablir. Il avait reçu un pigeon avec des nouvelles fraîches, la donzelle allait mieux... Zebracolor, le Maudit l'avait zebrée d'une grande cicatrice sur le ventre mais, Dieu merci ! Elle allait bientôt pouvoir se remettre à vivre normalement.

Salt songeait à ces amitiés qui se nouent au détour des voyages... Il regardait Pierrot qui mettait la dernière main à son récit du jour.

- Pierre, je pense que je vais bientôt quitter Dôle rejoindre ma ville et mes amis... Viendras-tu avec moi ?

Pierre leva la tête,.. il avait une tache d'encre sur le nez !
- Ah... Et ta vita ?
- On va bientôt clôturer la première saison. Après, je ne sais plus. Bécassine ne m'a pas encore raconté. Mais je dois me rendre à un mariage.
- Ah...

Les gens commençaient à entrer et à s'installer près du feu. Ils saluaient tous familièrement le conteur et son aide
- Alors, m'biau, c'esty aujourd'hui que la Bécassine elle va finir dans la casserole des monstres ?

Saltarius s'approcha du feu.
- Tiens c'est une idée, ça.

Il annonça :
Oyez, oyez, bonnes gens comment Bécassine fit un repas mémorable.
Les gens se mirent à rire.

***

Bécassine, bien entendu, retourna au château avec le vieux comte : elle n'avait plus rien à faire à Clafoutis, elle pleura sa mère, mais ne pouvait rien pour elle.
Tout en pleurant en silence, elle ne put s'empêcher de sourire en entendant Igor grogner à l'arrière de la carriole. Le comte avait touché son père au coeur en lui prenant son cochon.
Elle soupira :
- Bien fait... Dans le fond, je suis en colère et j'aspire à me venger... Faut bien que j'me l'avoue... j'veux qu'il crève... qu'ils crèvent tous les deux !

Quand ils arrivèrent dans la cour du château, ils virent Edward et sa troupe de piqueurs qui venaient d'arriver. Le Vicomte démonta d'un mouvement souple et puissant qui toucha Bécassine aux reins.

- Bonne chasse ?
- Non ! Pas assez !


Edward darda vers Bécassine un regard affamé. Elle se sentit tressaillir, incapable de détacher ses yeux de cet homme. Elle serra ses deux mains à se faire mal. Cet homme l'attirait plus que de raison. Et il le savait.
Il la regardait avec un petit sourire supérieur.

Soudain, il renifla...

- Qu'est-ce ... ?
Il contourna la carriole.
- Quelle magnifique bestiau... Voilà un cochon qui a été nourri avec amour... Il a dû valoir cher !
- C'est celui de mon père ...

Edward éclata de rire
- De ton père... Vraiment ? Ton prix de dot ?

Son père le regardait férocement, une lueur rouge et sombre dansait dans ses yeux, il croisa les bras sur sa poitrine, sortant ses griffes. Il se tourna vers les serviteurs :
- conduisez le gibier dans l'entrepôt qu'il faisande, ce soir nous mangeons le cochon.

- Attendez avant de cuire ce magnifique animal.
le Vicomte s'accroupit, avec ses doigts griffus sembla caresser le cou de l'animal.
- Groiiiik
L'animal cria, du sang gicla. Edward porta ses lèvres à la blessure qu'il avait faite et but avidement le sang tout en regardant Bécassine dans les yeux.
Les autres homme, apparemment habitués aux manières de leur maître vaquaient au travail qui leur avait été demandé sans autre commentaire.

Bécassine finit par détourner les yeux et regarder par terre.
Edward se leva et s'approcha d'elle. Elle frémit.
D'un doigt autoritaire, ill releva sa tête et la regarda dans les yeux. Il lui sourit, la bouche ensanglantée :

- Alors ma belle, tu réveilles la bête et puis elle te dégoûte ?
- Vous ne me dégoûtez pas ....

Un silence embarrassé s'installa.
Le vieux comte, très pâle, beaucoup plus pâle que d'habitude, s'approcha
.
- Allons nous préparer pour le dîner.
Nous allons faire un festin de gala aujourd'hui : je viens de reprendre possession de mes terres.
Habillez-vous en conséquence.

Edward eut un sourire lent et ironique...
- Bien sûr, père... Vous avez repris possession d'un village, c'est une grande raison de fêter.

Le dîner fut bizarre.
Le comte et son fils avaient revêtus des habits neufs, ils portaient des pourpoints brodés, des hauts de chausses aux couleurs vives : bleues pur le père, rouge vif pour le fils.
Le vieux comte s'était coupé les cheveux et la barbe : il apparaissait plus jeune comme cela.
Le fils avait rassemblé ses cheveux en un catogan qui lui dégageait le visage et faisait apparaître encore plus admirables ses traits puissants et harmonieux.

Bécassine en pouvait s'y tromper : elle était admise à la table de grands seigneurs.
Les serviteurs aussi, semblaient découvrir la grandeur de leurs nouveaux maîtres. Ils servaient dans une atmosphère de crainte respectueuse.

Le comte faisait à lui seul la conversation : il apparaissait disert et mondain. Il montrait toujours une déférence courtoise à son hôtesse.

Marie Bécassine, elle aussi, s'était mis en frais : elle portait une robe de la comtesse qu'elle aimait beaucoup, coupée dans un velours rouge sombre. Le bord de l'encolure était rehaussé d'une jolie dentelle des Flandres qui mettait en valeur la naissance de ses seins. Lesquels étaient devenus fort beaux maintenant qu'elle mangeait à sa faim. Elle avait fait une coiffure en chignon qui montrait sa nuque. Etant encore embarrassée des bijoux, elle s'était contenté d'une fine chaîne dorée.

Quand elle s'était regardée dans la glace, elle avait eu du mal à se reconnaître. La regardait de ses yeux sombres, une élégante et appétissante jeune fille, cueillie encore dans la fleur de sa féminité naissante. Elle avait frissonné, un brin impressionnée.

Edward semblait, enfin!, la découvrir. Il avait tourné autour d'elle en feulant. Puis, la prenant par la main, l'avait conduite à table.
C'était en fait, la première fois qu'il la touchait intentionnellement... Et qu'il y mettait du respect. Marie espérait qu'il n'entendait pas son coeur cogner et son souffle d'arrêter.

Mais il y avait peu de chance que ce soit le cas... Les deux hommes la regardaient comme s'ils la voyaient pour la première fois et leurs yeux brillaient.
De désir ... et de faim

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Saltarius
Saltarius se rendit vite compte qu’il ne pouvait, cette fois faire attendre son auditoire trop longtemps : on arrivait à la fin du drame. Chacun le sentait et voulait savoir. Il but donc rapidement sa chope et continua

***

Le dîner passa comme en rêve. Marie Bécassine se sentait aimantée par le regard du jeune homme. Le comte déploya des trésors d’érudition et d’esprit, mais Bécassine avait devant ses yeux mi-clos des images qui l’auraient fait rougir en un autre temps.

Les deux hommes se toisaient, coqs rivaux pour la même poule.
Edward se leva , le repas terminé. Sans un mot pour son père, il souleva la jeune fille dans ses bras et monta dans la chambre des dames.

Le comte, livide, se mordant les lèvres au sang, serrant les poings dans son dos, ne dit rien.

Pendant qu’elle montait l’escalier en colimaçon dans les bras d’Edward, Marie se dit qu’elle était l’agneau dans les griffes du dragon des armoiries des Dracullen. Mais elle se dit aussi, qu’elle désirait être cet agneau, qu’elle y consentait . Elle eut tout de même un petit frisson d’effroi en ouvrant les yeux et en croisant les yeux rouges, durs et enfièvrés du jeune vicomte.

Il la posa sur le lit.

De ses griffes, il déchira le coûteux tissu rouge, l’ouvrant de tout son long. Bécassine eut peur qu’il ne la déchire aussi. Mais il ne fit que l’effleurer et dégagea ses petits seins ronds et fermes, son ventre blanc et la douce toison de son mont de Vénus.
Il grogna et la renifla comme le fauve qu’il était, il murmura :

- Tu es à moi, tu es la chair de ma chair… Et ma chose…

Il la prit et la reprit, il lui fit l’amour furieusement et longtemps. Ses caresses la marquaient, il ne se contrôlait plus, ses griffes lacéraient sa peau, et le sang de Bécassine l’affolait de plus belle.

- Je te prends, je t’ai pris à mon salaud de père… tu es à moi… tu es à moi … jusqu’à la fin des temps.

Epuisée, Bécassine s’évanouit.
Alors Edward s’approcha de sa gorge, dévoilant ses dents pointues….

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--Le_clerc_delalune



Là, Pierrot, lui aussi serait bien tombé dans les pommes.
Il cherchait désespérément comment il pourrait écrire cela dans la Vita Becassina telle qu'il l'avait dans la tête : un saint pouvait être un héros, une sainte était vierge et martyre, Point à la ligne.

Là, Bécassine n'était plus vierge... Martyre... Sans doute, mais , bon..
Il triturait sa plume en rougissant...
Rien ne venait...Ni les mots ... Ni les images.... Le blanc, le rouge, le noir.. des taches... surtout pas se représenter la chose... Surtout pas...
Il fermait les yeux....avalait sa salive...
N'avait plus qu'à écouter la suite et à démissionner.
Il gémit : c'est comme ça que l'aventure se terminerait pour lui.
Saltarius
[ l'éternité, c'est très beaucoup long !!!]

Saltarius, dans sa candeur, pensait laisser la foule suspendue à la falaise * jusqu'au lendemain.
Mais quand il s'arrêta pour prendre congé, une quasi émeute se déclencha dans la taverne. Un brouhaha énorme, des gens qui se pressaient autour de lui, des enfants qui pleuraient, des mères qui maugréaient à cause des cauchemars qu'allait occasionner toute cette histoire aux vraies jeunes filles qui étaient venues écouter candidement la vie d'une sainte.
Certains allèrent jusqu'à le molester


- Hé le Simplet, tu peux pas nous laisser dans le doute comme ça !!! Qu'est-ce que tu crois ? Et comment on va garder nos filles maintenant ? Tu vas nous finir cette histoire ou bien il t'arrivera des bricoles !!!

Salt était de taille à supporter cela. Ce qui le décida vraiment, c'est l'amitié qu'il s'était sentie pour son jeune clerc. Celui-ci restait dans son coin, les yeux dans le vague, et quand il releva la tête, Saltarius vit qu'ils étaient brouillés. Il s'approcha une chope à la main et la lui tendit.
Il lui donna une petite tape amicale sur l'épaule :

- Allons, le clerc, courage... Tout n'est pas fini ....

Il s'approcha de la grande cheminée et attendit que le silence se fasse :

- Oyez Oyez braves gens comment Bécassine découvrit que l'éternité c'est vraiment long, très... très... beaucoup long

* de l'anglois : le cliff hanger ( ce qui accroche à la falaise ) est la coupure d'un épisode au moment le meilleur ( ou le pire ... C'est tellement délicieux ces choses-là ...)

* * * *

Quand Bécassine revint à elle, c'était pour sentir la caresse douce d'une main légère qui nettoyait ses plaies avec un chiffon imbibé d'une liqueur apaisante et parfumée.

Elle se sentit rougir quand elle reconnut le vieux comte. C'était lui qui la soignait !!!


- messire comte ...
- Chut

Le comte posa un doigt sur ses lèvres. Il était encore très pâle et serrait les dents... Ses yeux étaient sombres et profondément tristes.
- Chut, Marie, ne réveille pas le fauve ... Il n'est qu'assommé.

Il l'aida à se rhabiller, elle ne put s'empêcher de grimacer : elle se sentait brisée à l'intérieur, sa peau était à vif et lacérée, tout son corps était douloureux.

Ils descendirent. Le comte la conduisit à la cuisine, lui offrit un verre de vin et s'en versa un aussi.

Bécassine demanda, la voix tremblante :


- Sire Comte... suis-je ... damnée ? Suis-je devenue comme vous ?
- Etait-ce que tu désirais, Marie ?
- Je ... Je ...ne crois pas ...
- Edward a voulu te conduire dans notre non-vie pour que tu restes avec nous...
- Et ....
- Je l'en ai empêché... Je n'étais sûr que tu savais et que tu le voulais... Il ne te l'a pas demandé ?
- Non .... Je croyais ... qu'il allait ... m'aim...

les mots restèrent dans sa gorge. Etait-ce l'amour, ce qu'elle avait vécu là ?
Le comte serra la main sur sa coupe de vin, il la but d'une traite.

- Je te l'ai dit , c'est un loup... Nous sommes tous des monstres... faut pas te fier à quelqu'un comme nous..
- Mais vous, Seigneur Comte... vous n'êtes pas ...
- Moi je t'...

Il baissa la tête, frappa sur la table avec impatience.

- Ah, j'ai cru que j'allais devenir fou...
- Pourquoi, sire comte ... pourquoi vous ...avez laissé faire ?
- Marie ...


IL la regarda avec une tristesse tellement profonde, qu'elle se sentit blessée jusqu'au fond de l'âme :
- Marie... C'est lui que tu désirais. Il est jeune. Il est tellement beau.
Toute ta vie tu te serais demandé comment ce serait.
Maintenant tu sais ...
- Oui .. Je sais... Que je ne veux pas d'un amour ... comme celui-là.


Il ferma les yeux, serrant les poings :
- Alors, il faut que tu partes.. Vite.
- Pourquoi ? Vous ...
- Nous sommes deux. Ne t'y trompe pas, je suis aussi fort et puissant que lui... Nous allons nous entre-dévorer... Et je ne veux pas avoir à détruire mon fils.

Un long silence s'ensuivit.

- Marie, tu vas partir. J'ai déjà fait atteler notre meilleur voiture. Je te laisserai de l'argent et une recommandation pour des amis. Je ne te laisse pas sans rien... Mais il faut que tu sois loin quand Edward se réveillera. Ne pas avoir réussi à te garder sous sa coupe va le rendre fou furieux, il faudra que tu aies quitté nos terres, là où il ne peut aller.
- Et vous ?
- Nous ... nous allons reprendre notre vie de monstres sans pitié. Ne t'inquiète pas.
- Ben si... Je m'inquiète... Pour vous.

Le vieux comte eut un sourire lumineux.
- Marie. Tu as été ... ma nuit est éclairée depuis que tu es venue... Tu peux partir... Tu ne me quitteras pas.

Marie Bécassine s'approcha et doucement posa ses lèvres sur celles du comte. Une grande paix l'envahit et elle la vit dans les yeux du monstre qui l'aimait :

- L'éternité, c'est long.
- Pars maintenant et ne te retourne pas.


Elle monta dans la voiture. Le cocher fouetta et partit au grand galop.
Bécassine pleurait...
Elle sentait que jusqu'au bout de sa vie ... et bien après, il y aurait toujours une place de lumière pour le Prince Ténébreux, le vieux comte Carlisle.

D' Edward, le plus bel homme que la terre eût porté, ne resteraient que des cicatrices profondes et une sensation d'étrangeté pour ces désirs qui l'habitaient et avaient failli lui coûter son âme et son caractère.

La berline roulait, roulait... Bécassine s'endormit. Quand elle se réveilla, ils avaient franchi la frontière du Maine.

Le cocher la laissa au Mans avec un petit viatique. Elle n'en accepta que la moitié, elle garda la chevalière aux armes des Dracullen. Elle la contemplait quand elle écrivit ces quelques mots :




Messire Comte
Je suis arrivée au Mans. Votre cocher s'est montré prévenant et gentil avec la pauvre créature dont il avait la charge.
Je lui ai rendu la moitié de l'argent que vous aviez donné.
Si j'en avais eu plus... D'aucuns se seraient demandé comment une pauvre fille de ferme pouvait en avoir autant sans l'avoir volé.

De même je garde précieusement votre chevalière, sans la porter mais elle est gravée au fer rouge sur mon âme et mon corps.

Nul doute que la rencontre avec vous deux m'a conduite là où peu de filles iront jamais. Je ne regrette rien.

Que votre visage et votre regard.
A toujours.
Marie.

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--Le_clerc_delalune


Le Pierrot était un brin soulagé : Bécassine avait survécu et ne s'était pas damnée. IL avait un moment craint que le Saltarius ne raconte point une vie de sainte mais qu'il avait trompé son monde et cela le torturait, lui, le Pierre Delalune, à qui il restait encore un peu de vertu et de foi, d'avoir contribué à une oeuvre damnable. C'est vrai, il l'aimait bien le Simplet et n'arrivait pas à accepter l'idée d'avoir été complice d'une entreprise de dévergondage des âmes simples venues les écouter.

Bon là il devrait un peu travailler sa copie. Et pis, ses idées sur la sainteté. Mais se dit-il, il n'avait pas encore toutes les données en main pour rédiger la fin.

Une sainte ne devient sainte que si elle contribue à la sainteté des gens qui l'ont côtoyée.
Or là ... Le comte, et surtout Edward, ils étaient anéantis au début et se révélaient plus féroces aprsè son passage. Alors. ET les autres.


- He Salt ? Que sont devenus les autres ? Les parents de Bécassine, les gens du village ?
Saltarius
[ Comment se fabrique une sainteté ... ]

- Demain, m'biau, demain, là je suis fatigué et vous braves gens vous en avez eu pour votre argent. Revenez demain, vous apprendrez comment a commencé la légende de Sainte Bécassine, patronne de la Bretagne.

Les gens s'en allèrent, ils n'osaient plus insister. Minuit, l'heure des Ténèbres avait sonné, il fallait se hâter de rentrer chez soi.

Le lendemain, il y avait à peine moins de monde que d'habitude.
Même si tout le monde était rassuré sur la destinée de Bécassine, la plupart des gens étaient comme Pierre. Etait-ce là une destinée de vraie sainte ? Pouvait-on la prier et ne pas risquer de pousser les filles vers la luxure ?
Pouvait-on admirer quelqu'un qui réveille la bête ?

Les gens ont besoin d'admirer... Et s'ils s'étaient senti des sympathies pour la pauvre jeune fille, ils ne savaient pas quoi penser.

Aucun prêtre, aucune autorité religieuse, bien évidemment, n'avait daigner se pencher sur ce superstitions des petites gens.


- Oyez, oyez, braves gens comment Marie, Blurb, fille du Firmin et de la Gontrande devint Sante Bécassine que sa grâce soit sur nous et sur les jeunes filles.

***

Que devint le village qui pouvait revendiquer la fierté d'être la patrie de Bécassine, la Très Sainte ?
Il vécut dans la crainte de Dieu et la dignité et voici comment il fut purifié.

Quand Edward se réveilla, il avait une solide bosse sur le crâne.
Il chercha avec une main où était celle qu'il avait prise à son père. Ne la trouva pas...

- Béca ? ... Bécassine ?
Il se leva d'un bond et descendit en trombe. Ne trouva personne que les valets effarés de le voir surgir nu comme Adam le jour de la Création.
- Où sont-ils, où ?
- Qui, Seigneur ?
- Mon Père et Bécassine ?
- Partis Seigneur Vicomte
- Où ?
- Nous ne le savons pas
.

Furieux, Edward attrapa le premier qui était à sa portée et le jeta contre la muraille. Le malheureux mourut avant d'avoir fait ouf.
Il s'avança en rugissant sur l'autre qui tremblait

- Ah, tu ne sais pas maraud, mais vous savez tous tout ce qui se passe dans une maison... les domestiques savent toujours tout....
- Nenni, Messire ... Quand nous... nous ... s...sommes ar... arrivés toute la demeure était vide sauf vous qui reposiez dans la chambre des da .. da ...dames.
- des dadadames... Rhaaaaaaaaaa


Il le prit par le vêtement, et lui cassa la nuque, puis il but avidement son sang . Il se rappela - un peu tard - les ordres de son père
"On ne touche pas au personnel"
- De toutes façons, il m'a trahi, lui aussi...

Il alla s'habiller, enfourcha son cheval et se rendit au village de Bécassine. Il arriva en trombe.

En entendant la cavalcade, les villageois s'étaient terrés dans leurs maisons. Ils avaient encore le souvenir du passage du comte et avaient peur.

Sauf le Firmin, rendu enragé par la disparition de son cochon, il essayait de monter les habitants du hameau contre leur seigneur et appelait à la révolte. Inconscient... ou abruti de chouchen, allez savoir, il se dressa sur le chemin une fourche à la main.


- On ne passe... paa... .aaaaaaaaaaaaaaaaa aaasssss

Il fut emporté par le tourbillon du vicomte au galop qui, le saisissant par les cheveux, le traîna dans la poussière jusqu'à l'autre côté du village.
Edward sauta par terre et le prit au collet

- Qui es-tu ?
- Le propriétaire du cochon que vous avez volé
- Le père de Bécassine ?

Edward rit d'un rire terrible.
Il le regarda dans les yeux puis tirant ses griffes entreprit de le dévorer à vif, lacérant sa chair et buvant le sang qui en coulait.
Le village, terrorisé, entendait les cris du malheureux sans oser bouger.
Ce souvenir resta marqué dans les mémoires au fer rouge.
Que ce fut fini, le vicomte hurla


- Ainsi en sera-t-il de quiconque se mettra en travers de ma route... Qu'on se le dise !

Puis il se mit à arpenter toutes ses terres, espérant rattraper Bécassine. Il n'y parvint pas comme on l'a dit.
Des semaines durant, il la chercha emmena son amour frustré et sa rage aux quatre coins de ces terres qu'il ne pouvait quitter.

Le vieux comte, qui s'était rendu invisible, l'avait suivi. Et malgré son aversion pour le Firmin, il pensa que c'était tout de même le père de Bécassine. Il alla déposer le corps ensanglanté devant la porte du curé, il déposa une bourse pour que le prêtre lui dise une messe pour le repos de son âme misérable et sans amour.

Le prêtre s'acquitta de sa mission avec zèle. Il alla même jusqu'à trouver des qualités au défunt. Après tout un homme qui aimait tellement son cochon ne pouvait être totalement mauvais ! Il avait changé, l'homme. Ne devint pas brillant pour autant.Juste, il cessa de caresser tous les tétons qui passaient à sa portée. Il but moins et fit de son mieux. C'était tout ce qu'on pouvait lui demander.

La Gontrande mit son plus beau chapeau pour l'enterrement de son mari. Elle ne but plus que de l'eau. Et devint célèbre pour la qualité des légumes qu'elle faisait pousser. C'est elle qui entama la dévotion à la sainte que devait être sa fille. Dans le fond de son jardin, elle déposa l'auge du cochon, y fit pousser des fleurs et y mit la médaille de baptême de la petite. Elle allait y prier tous les jours.

Certains soirs, une silhouette imposante et distinguée s'y trouvait. Gontrande alors priait de loin. Elle n'osait déranger l'auguste visiteur vespéral. Après ces visites, elle trouvait toujours un bouquet fe fleurs ou de branches suivant les saisons.

La mère Michel et le Père Lustucru se marièrent. Ils étaient veufs tous les deux. Et décidèrent de sanctifier leur liaison. Ils allaient aussi régulièrement prier sur l'autel de Bécassine. Ils se réjouissaient du changement de leur village. Le laisser aller et la misère morale les avaient atteints dans leur sens de la dignité et ils avaient répugné à procréer dans cette fange. Mais bientôt la mère Michel fut enceinte.

Les monstres qui étaient maîtres des terres et des villages avoisinant bientôt recouvrèrent la raison. Ils chassaient avec mesure et ne prélevaient que le moins possible leur tribut de sang humain et de chair vive. Ils avaient besoin des laboureurs et des manants.

Plus tard, bien plus tard, se leva de Clafoutis-les-Bécasses la révolte et la piété qui mit fin à leur règne de terreur. Le curé de l'époque était le petit-fils de la Mère Michel. Il avait été nourri de dignité et de l'exemple du courage de Bécassine.

En effet, se raconta dans les veillées, moultes et moultes anecdotes sur les actions de Bécassine depuis son arrivée dans le château jusqu'à... tout ce que la rumeur apportait de ses nouvelles dans ces contrées lointaines que pas un villageois ne put connaître.

Bécassine, elle, bien évidemment n'en sut rien. Elle était partie sans se retourner et ne revint jamais sur ses pas.
Ce qu'elle devint ensuite est une autre histoire....

***

Sur ces mots, Saltarius se tut.
Il commanda un souper copieux et but plus que de coutume.
Les habitants de Dôle venaient lui payer des verres pour le remercier.
Il se réveilla le lendemain avec un solide casquette de plomb.
Son clerc était dans le même état.


- Alors Pierre, que fais-tu ?
- Je te suis, Simplet, je te suis... J'imagine que tu en raconteras d'autres d'histoires comme celles-ci.

Saltarius eut un sourire subtil.
- Bécassine seule le sait !
Fais tes bagages, mon beau... Nous partons bientôt.



Merci aux habitants de Dôle pour avoir suivi cette histoire.
Merci à ljdVérania pour ses interventions subtiles.
et ...Merci d'avoir voté pour faire entrer cette histoire dans le best off!!! (lol)


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