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Info:
Sur un fond de nostalgie, une plongée sur un pan de l'histoire de la famille d'Euphor. Entre la mort et les remords, le passé refait surface et avec lui, un cousin inespéré.

[RP] Dans l'ombre du Phénix

Actarius
Ce rp aboutira à une visite à la hérauderie, c'est pourquoi je prends la liberté de le commencer ici, en raison également de l'impossibilité de le faire en gargote ou en halle vu la provenance des protagonistes. J'espère que cela ne posera pas de problème.


[Castel du Tournel, en Gévaudan]


- Monseigneur, nous en avons terminé.

- Bien, bien, tu peux disposer Joan.


Avachi ou peu s'en fallait sur son siège, le Vicomte, coiffé de sa couronne attendait. La fatigue l'assaillait, elle se lisait dans les sillons du temps qui ornaient son front, elle se devinait dans ce regard éteint. La journée des doléances relevait du chemin de croix. Des querelles de voisinage, des petits vols, des dots, des histoires d'héritages, de champs ravagés par la grêle, de loups trop affamés... Rien de bien passionnant en somme, rien en comparaison de l'excitation du combat, de la majesté guerrière. Mais on n'échappait à son devoir surtout après une si longue absence.


- Si vous le permettez...

- Oui ?

- Quelles mesures dois-je prendre pour les bergers de La Fage ?


Le Vicomte se gratta la barbe un instant, las de réfléchir.

- Mmmmh... Et bien, organisons une battue pour débusquer les loups et les tenir éloignés un moment. D'ici là, que les bergers s'organisent pour ne pas laisser leurs troupeaux sans surveillance...

- Bien Monseigneur, ce sera fait.


Le jeune intendant s'inclina respectueusement et s'éclipsa. Il avait du chemin le garçon depuis son arrivée au service de Tournel. Il avait gravi les échelons les uns après les autres, conquis la confiance de son maître au point d'obtenir le soin de gérer toutes les affaires courantes du domaine et d'en assurer la gestion entière lors des absences du Vicomte. Le modeste fils de paysan ne payait pas de mine sous ses boucles brunes, mais il s'avérait d'une rare efficacité et d'un dévouement exemplaire. Il avait un vrai don pour les affaires et comblait son passé rustre par une curiosité insatiable et une faculté inouïe à apprendre. Il possédait toutes les qualités d'un gentilhomme et se montrait si habile en tout ce qu'il entreprenait qu'il se voyait confier toutes sortes de mission en dehors de sa charge d'intendant. C'était l'homme à tout faire du Phénix. Son ombre même.

Actarius demeura seul dans la salle. Il s'abandonna au silence, au vide, à la solitude, à la quiétude. Ces instants-là étaient précieux de par leur rareté, plus que précieux, ils lui étaient nécessaires.


- Te voilà bien songeur...

La voix qui avait fait irruption était sénile, accompagné par le bruyant écho d'une canne frappant le sol. L'inopportun vieillard, qui s'était pareillement immiscé dans la pièce, avait belle allure malgré le poids des ans. De riches étoffes masquaient un corps défraichi, usé et lui offrait même une contenance altière. Le ton familier trahissait un lien du sang, un lien que même le rang, les titres ne sauraient surpasser. Un lien qu'on ne pouvait fuir, repousser malgré la fatigue.

- Oui, mon oncle. Songeur et fatigué... La silhouette vicomtale se leva alors. Quitta son trône pour accueillir comme il se devait cet ancêtre, dernier vestige d'une génération d'Euphor enfouie sous la terre.

- Que me vaut cette visite ? Des ennuis à Saint-Dionisy ?

- Oh non... mais... Le vieillard lorgna sur le siège vicomtal, le sourire au coin des lèvres. Est-ce que le vieil homme que je suis peut s'approprier ton siège ?

- Je t'en prie.

- Non... aucun ennui. Je me fais vieux Actarius, mes jours sont comptés.


Le Vicomte posa un regard attendri sans interrompre la tirade qui s'amorçait. Qu'aurait-il pu dire de toute manière ?

- Mes jours sont comptés et je repense au temps passé... à mon fils disparu. J'ignore même comment il est mort. L'oeil de l'oncle Fenwis brilla d'émotion, tandis que le neveu demeurait encore et toujours silencieux. J'ai besoin de réponses, je veux savoir avant de m’en remettre à Dieu.

Pourquoi maintenant ? Pourquoi après tant d'années ? Le Feudataire l’ignorait quand bien même ces questions hantaient son esprit. Il hésita quelques instants à les poser, hésitation que balaya l’oncle en reprenant son plaidoyer.

- Prends cela comme la dernière volonté d’un mourant. Je n’ai jamais été un bon père, tu sais. Je pensais avoir fait mon deuil… mais quand tu m’as parlé de cet homme rencontré en Orléanais… tu te souviens, il y a quelques temps. Celui qui te rappelait ton cousin. Et bien depuis ce jour, je ne connais plus de paix.

A cet instant précis, le neveu, toujours plongé dans son mutisme, esquissa un geste. Il posa la main sur l’épaule du vieillard.

- Je vais envoyer Joan en Normandie, il tâchera de trouver des réponses… mais Fenwis, après tout ce temps, tu le sais les chances de retrouver quoique ce soit sont infimes.

L’oncle opina.

- Je ne le sais que trop bien… Sur ces paroles, le vieil homme sur lequel pesait non seulement le poids des ans, mais aussi celui des remords, releva sa carcasse avec l’aide du Vicomte. Merci Actarius, merci.

Le Phénix raccompagna son oncle et revint dans cette grande salle vide. Il retrouva son siège, le silence. Mais la quiétude ne vint plus. La pitié, la tristesse et la nostalgie régnaient désormais sans partage sous la couronne vicomtale.
_________________
--Fenwis.d.euphor
[Sur les rives de la Vtlava, bien des années auparavant]

Les larmes coulaient sous l'un des cent clochers de la ville. Les larmes d'un enfant inconsolable, une petite tête brune embrasée par la douleur, un regard sombre rougi par les pleurs, une moue déchirée par la tristesse. Le malheureux avait quatre, peut-être cinq ans. Sur ses épaules pesait tout le poids du néant qui emplissait l'église. Un néant morbide aux relents méphitiques qu'accentuait encore l'écho caverneux de la voix grave du prêtre.

"Amen !"

La messe était dite. Des rangs parsemés sortirent quelques silhouettes voilées venant jusqu'au choeur où gisait la dépouille afin de porter un dernier hommage. Le défilé ne dura guère et bientôt l'officiant se signa. Il adressa un ultime coup d'oeil contrit aux deux personnes restantes et se retira en sa sacristie. Les poings fermés de l'enfant vinrent frotter ses yeux tandis que le bras paternel se posa sur son épaule. Les deux âmes errantes isolées dans cette nef qui jamais n'avait paru si grande, si haute, si proche de Dieu, du ciel et des enfers approchèrent de la défunte épouse et mère.

Elle paraissait si fraîche, si belle sous son linceul, comme endormie après une longue journée de travail. Le père se perdit en ses lèvres qu'il avait si souvent embrassées, il se revit caresser ce visage angélique, étreindre ce corps, s'égarer dans les méandres de ses courbes bercé par le cours de la majestueuse Vltava. Quelle folie que cette vie de Bohême, quelle folie d'aller se perdre dans les ruelles de la ville dorée, de Prague l'indolente, la magique.

En cet instant précis, il eut préféré n'avoir jamais quitté sa Margeride natale, son Gévaudan, son Languedoc. Lui, le musicien, le conteur errant sur le vieux continent, offrant ses histoires teintées d'Oc, elle, la danseuse, l'insouciante, la jeune déesse qui roulait ses "r" avec un charme irrésistible. Il était soleil, elle était lune et au point du jour les deux astres s'étaient rencontrés. Il se souvint encore de cette aube qui avait chamboulé son existence de vagabond, il se souvint de cette rue où se bousculaient les légendes de Golem. Il se souvint de cette âme désirable, de ce galbe aux douces promesses nocturnes. Il se souvint de ce baiser volé...

Quatre ans déjà. Quatre ans d'une vie aussi sinueuse et imprévisible que la Vltava qui s'achevaient là, dans cet édifice sacré, sous ce linceul maudit. Le vagabond devenu sédentaire le savait. Bientôt il laisserait la Bohême derrière lui. Dans sa terrible douleur venait de résonner l'appel du pays.

"Occitania per totjorn !"
--Joan
[En direction de la Merveille de l'Occident]

Le soleil frappait le plomb. Impitoyable astre qui ne laissait aucun répit aux voyageurs. Ils étaient nombreux sur cette route. Marchands, paysans, soldats. Depuis qu'il avait laissé Paris derrière lui, Joan s'émerveillait de ce nord dont il découvrait l'horizon, l'accent si différent de celui d'Oc, la mentalité, l'hospitalité. Devant lui s'ouvrait une région vivante, charmante, une sorte de Nouveau Monde qui témoignait de la grandeur, de la diversité du Royaume de France.

Il avait épuisé dix coursiers avant de pénétrer sur le lointain territoire du Duché de Normandie. Les semaines de voyage qui lui avaient coûté tant de courbatures n'avaient pas entamé son enthousiasme. Au contraire, il respirait cet air différent avec un appétit féroce profitant de sa bonne fortune. Le fils de paysan, devenu homme de confiance d'une famille puissante. De l'intendance aux missions particulières comme celles-ci, Joan était devenu indispensable et il en avait bien conscience.

Son Seigneur lui avait attribué une mission délicate et personnelle. Il devait se rendre à Avranches où le cousin du Vicomte avait été aperçu pour la dernière fois et enquêter sur sa disparition. Sa première étape était Saint-Michel. Ce serait certes un détour, mais il avait à transmettre une missive de première importance à l'Amiral. Peut-être celui-ci avait-il eu vent du nom d'Euphor avant de connaître Actarius et si ce n'était lui un de ses serviteurs. Il y avait peu de chances bien évidemment, car le cousin d'Euphor n'avait jamais été une figure publique et n'était plus réapparu depuis bien deux années. Sa famille le considérait comme mort, car il était parfaitement impensable qu'Alkor n'eût plus envoyé de signe de vie.

Le jeune envoyé se gardait bien de juger sa mission, mais il avait conscience et son maître ne le lui avait pas caché qu'il rentrerait probablement bredouille. Toutefois, Joan avait une caractéristique très particulière, il attirait à lui la bonne fortune et n'avait encore jamais échoué quoiqu'on eût pu lui confier.

Il avait abandonné une des auberges de Fougères à l'aube et venait de traverser Pontorson et sa fameuse forteresse à laquelle il ne manqua pas de s'intéresser. Ce ne fut qu'après avoir franchi le pont d'Orson qui chevauchait le Couesnon qu'il aperçut se dessinant à l'horizon le Mont-Saint-Michel. Il espérait pouvoir y trouver le Duc, mais rien n'était moins sûr.

Souriant néanmoins, il progressa sous le soleil insistant. L'heure du repas était écoulée depuis quelques temps et le prestigieux rocher le surplombait désormais. Le fidèle serviteur de la maison d'Euphor se présenta à la Porte du Roy et apostropha le premier garde qui parut devant lui.


- Addissiatz l'ami ! Je porte des nouvelles du Languedoc à Sa Grasce Blackney.

Etait-ce une première ? Non, l'accent d'Oc avait déjà raisonné en ces lieux, car Alcalnn le parlait également. Bien que de Gascogne, son Oc n'avait pas manqué d'apporter un petit souffle méditerrannéen sur la Manche.

- Je m'appelle Joan, envoyé par le Vicomte du Tournel.
--Capitaine_rolan


[La guerre fait mal vieillir.]

Rolan avait sa vie bien réglée maintenant. Capitaine-intendant du Mont, il était l'homme clef, de la citadelle imprenable, que même XXXVM goddons, avec deux bombardes, n'avaient pu prendre à une poignée de chevaliers. Les goddons étaient morts, les bombardes, elles, les michellettes, étaient toujours là, bien soignée par l'arsenal du Duc de Mortain. Car c'était sa bannière qui flottait au dessus du Gouffre. Écartelé en I & IV, d'azur au fer à cheval d'or et en II & III de gueule au trois coquilles d'or. Maître de tout le sud du Duché de Normandie, il était le premier rempart en cas d'avancée Bretonne. Quoique d'habitude, c'était plutôt le Chat qui allait en Bretagne y faire, ce que les Normands nomment "des piques-nique" amicaux. Un sport national tombé en désuétude depuis le traité du nom éponyme du lieu où il résidait.

En effet, les plus grands Princes d'Occident, venaient au Mont assister aux hommages de reconnaissance mutuelle, entre le Roy de France et le Grand Prince de Bretagne. Toute l'année, les ambassades des deux états rivaux s'houspillaient en ses murs, sur des problèmes de frontière, de passage d'armée et autres incidents diplomatiques, tant majeurs que mineurs. Et comme l'Amiral avait été absent régulièrement cette année, c'était à Rolan, le bon et fidèle Rolan, que revenait la tâche, trop âgé pour la guerre, de veiller à ce que cela ne tourne pas au bain de sang. Un homme à poigne qui n'aboyait pas, mais qui avait un regard suffisamment menaçant pour que les cadors lâchent prise.

Mais l'homme se savait proche de l'hiver de sa vie, si ce n'était pas déjà la morte saison qui battait son plein. Cependant, il aimait descendre la Gran'Rue, artère principale du rocher, noire de monde en cette saison, du fait des pèlerinages qui ensuite s'en allaient vers Santiago de Compostella. Il aimait prendre un bain de vie, alors que la sienne s'échappait à chaque instants. Pourtant il ne s'en plaignait pas. Il avait trouvé une ville maquerelle qui réchauffait ses vieux jours, qui fut une beauté d'antan, aujourd'hui, malgré de beaux restes, elle ne s'y livrait plus qu'avec lui... et encore, les jours où il retrouvait un peu de souplesse grâce au calvados. Les lendemains étaient toujours terrible et annonçaient une humeur noire du vieux routier.

C'est justement après l'une de ces nuits, que le Capitaine-intendant de la place, simplement vêtu de la livrée -car il avait oublié son collier dans les bras de sa compagne à cause de la fatigue du jour- qu'il fit sa ballade quotidienne. Observant, saluant d'un signe de tête bourru, les hommes qu'il commandait. C'était un mois tranquille. Son seigneur et mestre était régulièrement au Mont pour s'occuper de l'Ordre de Saint Michel et de ses tâches aux Château de Caen, même si il répugnait à s'y rendre.

C'est plongé dans ces réflexions sur son mestre, qu'un jeune homme, au teint halé par le soleil, qui portait sous sa capeline un tabard aux armes d'un inconnu pour lui, l'apostropha au niveau de la porte du Roi qui servait d'appartements royaux, quand ce dernier venait:



- Addissiatz l'ami ! Je porte des nouvelles du Languedoc à Sa Grasce Blackney.

-Salut, jeune homme. Ton nom? Celui de ton mestre?


- Je m'appelle Joan, envoyé par le Vicomte du Tournel.


Le Vicomte du Tournel... Non, Rolan n'avait jamais vu ce Vicomte du Tournel. Il avait pourtant fait bien des fois le tour du Royaume et part delà, mais jamais il n'avait chevauché avec ce Vicomte du Tournel. Mais il n'était pas allé aux dernières campagnes de son seigneur, et peut être avait il manqué cette rencontre. Toujours était il, que la ballade était terminée. Il dit alors au jeune Joan:

-Je suis le Capitaine-Intendant Rolan, mestre de la place en l'absence de monseigneur. Ceci dit, tu as de la chance, messer Joan, sa grâce est chez lui. Je vais t'introduire auprès de lui. Ah et pour ta gouverne, peu de vostre grâce avec lui. Un simple, Amiral, Duc Blackney ou monseigneur, suffira. Et use de l'oc. Il ne le parle pas assez par ici et cela lui fait du bien au cœur de l'entendre et le parler.

Faisant un signe de tête, le Capitaine-Intendant remonta la Gran-rue, fendant la foule comme un navire fend les flots, se souciant peu de savoir si le méridional suivait ou non... Mais il suivit, et ils passèrent de concert le Gouffre, grand châtelet d'entrée, qui protégeait la citadelle à proprement parler. Jamais l'ennemi n'était monté si haut. Il avait toujours échoué aux murs extérieurs. Pourtant, tout la bâtisse n'était jusque là, que systèmes ingénieux de positions de tir, de tours et de détours, pour mener là où on le souhaitait, l'ennemi, pour mieux l'annihiler.


Il gravirent le Grand Degré jusqu'à mi chemin. La dernière terrasse accueillait l'abbaye Lescurienne, alors que les deux premières, étaient entièrement sous la domination féline du Duc de Mortain, Vicomte de Saint Michel, Baron de Saint Paër.


Une porte se profila, celle de l'étude, à laquelle Rolan frappa doucement.

-Monseigneur, une missive du Vicomte du Tournel avec son porteur souhaitent s'entretenir avec vous.


On entendit des bruissements de vélins qui sont roulés et ranger, puis celui d'un meuble qu'on pousse puis des pas, feutrés, se rapprochant. Le loquet de la porte fut tiré d'un coup sec et le visage d'Alcalnn se découpa dans la lumière du soleil.


-Le bonjour Rolan, merci tu peux nous laisser. Il se tourna alors vers le jeune occitant et le saluat: Bonjorn, joen hom. Es gran plaser que de recebudar letra de mi amic, ti senhor, Actarius d'Euphor. Entra! E sienta te.
lui dit il en lui désignant une currule. Prumeyrament, yo te preguo de leer aquere letra. Empere, tu mi dissa lo que tu attengut de mi.*

Il l'avait fait entrer dans la pièce et ferma la porte derrière lui, non sans lui avoir proposé un verre de calva....


*"Bonjour, jeune homme. C'est un honneur que de recevoir une lettre de mon ami, ton seigneur, Actarius d'Euphor. Entre! Et assis toi. [...] Premièrement, je te demande de lire cette lettre. Après, tu me dira ce que tu attends de moi."
--Joan
[Un peu d'Oc dans un monde de brute]

Le jeune homme ne se fit pas prier pour suivre le capitaine-intendant de la Merveille. Il marchait d'un pas lourd, meurtri par des jours et des jours de cavalcade à travers le Royaume. Son regard ne manqua pas de s'apesantir sur l'ingéniosité de cette citadelle, sans doute aussi imprenable que l'éperon rocheux de la Haute Vallée de l'Olt. Une centaine de défenseurs suffirait à mettre en déroute un millier d'assaillant, peut-être plus. Néanmoins, c'était là des considérations alimentées par l'imagination d'un garçon peu fendu aux arts militaires. Homme à tout faire des Euphor, il s'occupait avant tout de gestion, de chiffres. Aussi ignorait-il parfaitement si ses réflexions sur la Merveille de l'Occident étaient fondées ou non.

Dans le sillage du routinier, il remarqua quelle aura était celle de son guide. La foule s'écartait devant ce guerrier vieilli, il n'y avait aucun murmure, sourires sarcastiques trahissant de quelconques médisances. A l'évidence, le capitaine était respecté en ces lieux. Ce fut une Merveille idyllique qu'arpenta le Tournelois dans la trace de son aîné jusqu'à la porte de cette pièce qui s'ouvrit bientôt sur la silhouette de l'Amiral. D'accueil martial ou formel, il n'y eut aucune trace pour le plus grand plaisir de Joan qui n'en attendait pas tant.

Il s'inclina comme il se devait devant une figure si réputée du Royaume et accepta avec grand plaisir et de s'asseoir et de boire un peu de calva.


- Plan mercé de vòstre acuèlh, Monsenhor.

Il sortit alors la fameuse missive avec la ferme intention d'en faire la lecture selon les consignes de son hôte.

- A meu amic Alcalnn Blackney, commença-t-il de sa voix claire point encore trop éraillée par les ans et fleurie par le chantant accent languedocien. Adissiatz ! Teni un cosin, que se dis Alkor d'Euphor, en Normandia. Estatjava a Avranches fa dos annada. Pensi que a morit, mas teni pas cap certanetat. Ai doncas mandar Joan al nòrd del Reialme de França ta que enquiste. Esperi que podretz l'ajudar. Le regard de Joan revint au Duc. Que Lo Domnideu velhe subre vos et la vostra Familha. Fach al Castel del Tournel, lo desen jorn de julhet.

L'intendant tendit le parchemin à l'amiral.

- Monsenhor, coneissètz benleù una amna de Avranches que podrà m'entressenhar ? O ben simplament una calorosa albèrga, ajouta-t-il d'un sourire tandis qu'il levait son verre. Santat !*



*Merci pour votre accueil Monseigneur.

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A mon ami Alcalnn Blackney, salutations !

J'ai un cousin en Normandie qui s'appelle Alkor d'Euphor. Il habitait à Avranches voilà deux ans. Je pense qu'il est mort, mais je n'en ai aucune certitude. J'ai donc envoyé Joan au nord du Royaume de France afin qu'il enquête. J'espère que vous pourrez l'aider.

Que le Seigneur veille sur vous et votre famille.

Fait au Castel du Tournel; le dixième jour de juillet.

***********************************
Monseigneur, vous connaisez peut-être une personne à Avranches qui pourra me renseigner ? Ou alors simplement une bonne auberge
Alcalnn


[Fraire o ne fraire es tojorn fraire] Frère ou ne pas frère c'est toujours frère!

Les chants des moines lescuriens montaient à présent vers le ciel, faisant vibrer l'ensemble de la Merveille, et la citadelle en elle même. Un moment particulier dans le rythme de la vie du Mont Saint Michel. Parfois, le Chat, songeait avec amusement le fait qu'à Rome, la prise de possession de la Citadelle, avait fait bondir plus d'un prélat dans son trône richement décoré. Si l'indignation des clercs les plus ventripotent n'avait en rien changé les choses, cela avait le don d'arracher un sourire au Duc de Mortain rien qu'en y pensant. D'ailleurs, l'Église le lui rendait bien, car il avait reçu missive de son ambassadeur à Rome, qui lui avait écrit récemment, rapportant que le nouvel Archevêque de Rouen, Monseigneur Odoacre, Grand Inquisiteur, l'avait giflé en public... Les relations entre l'Église et le mestre des lieux n'allaient pas manquer de piquant, surtout quand le Camerlingue en personne requerrait ses services.... L'addition allait être salée.

Revenant sur l'affaire qui l'occupait, Alcalnn, était tout concentré à chercher dans sa mémoire si des noms lui revenaient à l'esprit. Après avoir prit la missive, il resta silencieux quelques minutes avant de répondre à son invité:


-Joen hom, no aye soubenir de un certan Alkor d'Euphor. Empere, jo no pode coneysser tot los abitadors de Avrancha. Jo estada muy absens y credo que si aquet Alkor viue a Avrancha, mi siruent, de mi ostau en Avrancha, pode coneysser luy. Jo vulh ti arrecomandar a luy por que ti arrceba. Tu y demorara tant que sera necessari. Si jo puy far causas de mi assida, jo lo feray.*

Il eut un soupir et rajouta:


-Pero, no bole estre de malconselh, jo creo ti questa vana. Tu pode demorar aqui lo temps que tu vulh por te restablir de ti viage. Mi ostal ti es oberta. **

Le Chat attendit que son invité ai fini son godet pour lui signifier qu'il pouvait disposer, en se levant et en le raccompagnant jusqu'à la porte. Il lui indiqua le chemin jusqu'à l'hostellerie du Mont Saint Michel ou une bonne adresse, si il préférait une auberge au services plus... dirons nous, fournis.


*: Jeune homme, je n'ai pas le souvenir d'un certain Alkor d'Euphor. Après, je ne peux connaitre tout les habitants d'Avranches. J'ai été très absent et je crois que si cet Alkor vivait à Avranches, mon serviteur, de mon hôtel dans Avranches, peut le connaitre lui. Je veux te recommander à lui pour qu'il te reçoive. Tu y demeurera autant que cela sera nécessaire. Si je puis faire choses sous ma juridiction, je le ferais.

**: Mais, je ne veux pas être de mauvais conseil, je crois que ta quête vaine. Tu peux demeurer ici le temps que tu veux pour te rétablir de ton voyage. Ma maison t'est ouverte.

_________________
--Joan
[Le temps de quitter le Mont Saint-Michel]

Joan termina son godet et inclina respectueusement la tête aux indications de son prestigieux hôte.

- Plan mercé Monsenhor, mas agradi mai anar assempre a Avranches.

Sur ces mots, il quitta l'antre du Chat et se rendit aux écuries où il récupéra sa monture sans tarder pour prendre la direction de l'est. Le départ ne se fit sans un certain regret trahi par l'ultime regard qu'il jeta derrière lui avant de donner du talon dans le flanc du cheval. La Merveille de l'Occident resterait gravé dans sa mémoire, tout comme le Seigneur des lieux. Aucun des deux ne s'effaçait en majesté devant l'autre, ils semblaient au contraire indissociablement liés dans cet inexplicable miracle qui faisait les grands hommes et les lieux incontournables.

Le Tournelois épousa la côte qu'il longea le regard perdu dans cette mer tranquille dont il pressentait pourtant l'impitoyable écume par temps agité. La vanité de sa quête le prenait parfois à la gorge. Et s'il ne trouvait rien, s'il venait à faillir pour la première fois. Il avait beau s'escrimer à chasser ces sombres nuages de son horizon, ceux-ci progressaient irrémédiablement pareils à de funestes augures. Sans réellement en avoir conscience, il rejoignit bientôt le bout du doigt de mer pointé vers le nord-est, là où s'élevaient les remparts avranchais.

Pleinement revenu à lui, il ne fut pas long à trouver l'hôtel Blackney, grâce à l'aide d'une bonne âme. S'il n'y découvrit aucune information, il n'en fut pas moins introduit avec déférence. Faute de mieux, il possédait désormais un charmant point d'encrage d'où il pourrait jeter les chaînes de son impossible investigation.

Il n'épargna guère ses efforts, consultant certaines personnes sous le conseil avisé du serviteur des Blackney. Mais ses journées coulaient avidement pour se jeter dans la mer du terrible constat qu'Alkor n'avait laissé aucune trace. La bonne fortune paraissait aux premières ombres du soir comme une traîtresse qui jamais ne lui offrirait une piste. Deux ans étaient passés, Alkor s'était évanoui quelque part, mort sans aucune doute, oublié comme nombre de personnes qui traversaient la vie sans jamais se mettre en avant, sans jamais marquer la postérité par un quelconque geste, une quelconque parole. Il avait rejoint le gigantesque cimetière de la foule impalpable des millions d'anonymes qui avaient un jour jeter leur dernier souffle dans l'air du Royaume de France.

Une semaine s'était déjà égrainée. Une semaine de désillusions où ses seules réjouissances avaient pris la forme d'une confortable couche sise en l'hôtel Blackney. Sa décision avait été arrêtée, il reprendrait la route dès que la lune serait pleine soit dans cinq jours. Et puisqu'aucune information ne se découvrait à lui lors de ses recherches, il se décida dans son désespoir de réussite à l'attendre dans les tavernes, comme un artiste en quête d'inspiration dans une chope de bière.

Ce fut précisément dans l'évanescence d'un de ses troquets qu'un mot déchira le voile de sa légère ivresse. Plus qu'un mot, c'était un nom, un espoir, un début. Il se leva et avança vers la tablée d'où les deux syllabes semblaient s'être échappées. Se tenaient là, deux marins d'un certain âge et une jeune demoiselle dont la beauté tranchait littéralement avec la robustesse des traits de ses deux colosses de convives.


- Alkor ! Avètz dich Alkor ?

Le malheureux s'était oublié en occitan, mais se corrigea bien vite devant la mine incrédule et les sourcils froncés des trois clients.

- Vous avez bien dit Alkor ?

*Merci bien Monseigneur, mais je préfère aller immédiatement à Avranches.
--Fenwis.d.euphor
[De la Bohême à la Flandre, bien des années auparavant]

Dans l'ombre de la défunte, ils piquèrent au sud en direction de la Bavière. Il leur fallut des semaines pour s'extirper du labyrinthe sylvestre du sud de la Bohême. Chaque pas sous l'interminable nef végétal les appelait au souvenir de l'adieu, de chacun de ces pas lourds suintait le deuil, sous chacun de ces pas s'échappait l'horrible murmure d'angoisse. Ils n'étaient rien de plus que deux vagabonds, deux étrangers qu'on aurait fait évoluer l'un à côté de l'autre pour une cérémonie. Le nerf familial avait éclaté, le corps était devenu vide, inhabité. Sous les feuillages, le père et le fils s'éloignait de la tragédie, s'éloignait pourtant irrémédiablement l'un de l'autre.

Ils marchèrent des mois au travers de l'Empire, longeant le Danube vers l'ouest. La nuit, tandis qu'ils survivaient au sommeil sur de la paille dans une quelconque grange, le père se prenait à penser à l'avenir. Le couloir était sombre et c'était à peine s'il osait pousser le battant. Prudent comme un félin, il se risquait cependant dans la pièce lumineuse. C'était une chambre, une chambre richement décorée, l'une de celles d'un Castel sans doute. Parvenu au pied du lit, il se voyait alors gisant sur la couche, le visage sillonné par la solitude des ans. Il ne discernait aucune trace de son fils, bien que sa présence imprégnait l'atmosphère. Elle semblait triste, lointaine et dégageait des effluves d'une immanquable séparation.

Présage ou non ? L'esprit du père n'était pas encore fixé, mais il savait qu'il ne pourrait élever son fils, le conduire sur le chemin du renouveau. Il comprenait surtout, et ce de manière bien plus égoïste, que jamais il ne surmonterait sa peine avec une relique de celle qu'il avait tant aimée à ses côtés.

Son choix était arrêté depuis longtemps, lorsqu'ils parcoururent les routes de Flandre. Il rentrerait seul en Languedoc et confierait son enfant à des Trappistes de la région et s'en remettrait au Très-Haut pour son bonheur. Ce fut sur les rives de l'Escaut, non loin de Tournai, la ville "aux cinq clochers", qu'il abandonna son fils aux moines.

Il y eut un dernier regard, empli de larme d'une part et de compassion de l'autre.


- Alkor, ces hommes de Dieu t'apporteront le bonheur que je ne pourrais jamais te donner. Reviens-moi un jour, reviens-moi en Languedoc pour me montrer l'homme que tu seras devenu.

La lourde porte se ferma. Sous la pluie automnale, des sanglots retentirent, puis s'estompèrent peu à peu avant de se perdre totalement dans l'horizon que Fenwis délaissait derrière lui.

Déjà, déjà, il voyait ce soleil languedocien, il espérait sa lente agonie sur sa peau. La vaine promesse de l'oubli, d'une nouvelle vie.

Déjà, déjà, il sentait ses entrailles bouillir de ce sentiment qui jamais ne le quitterait: le remord.
--Joan
[Elémentaire mon cher Joan]

Sa répétition en oïl n'y changea rien. Pire encore. D'incrédules, les visages étaient devenus méfiants, voire hostiles. Difficile de s'étonner que trois personnes interrompues soudainement par une personne qui avait tout l'air d'un fou proposassent une autre moue. Devant l'urgence, le Tournelois reprit rapidement le dessus. Le ton empressé se mua en un doux filet affable, presque un murmure.

- Veuillez pardonner cette intervention un peu brutale. Je m'appelle Joan, serviteur de la maison d'Euphor. Mon maître, le Vicomte du Tournel, m'a envoyé en Normandie afin de prendre des nouvelles de son cousin Alkor. Vous le connaissez ?

La demoiselle s'abandonna dans les bras de son marin d'amant, hilare.

- Voyez-vous cela... Alkor, cousin d'un Vicomte !

Les deux marins se joignirent à la gaité étonnée de leur compagne de tablée. Désarmé face à une attitude aussi légère, le brave Joan se contenta d'acquiescer.

- Oui, c'est bien cela.

- T'arrives bien tard, jeunot, poursuivit l'un des gaillards entre deux éclats de rire. Alkor est mort, v'là bien des années.

Le Languedocien conserva toute sa contenance, même s'il venait de comprendre qu'il avait fait une grossière erreur en croyant que la disparition datait de deux ans. Il osa même prendre place avant de faire signe au tavernier de ramener une tournée.

- Laissez-moi vous offrir une bière, répliqua-t-il tandis qu'un léger sourire avait pris naissance au coin de ses lèvres. Vous avez l'occasion de gagner quelques écus facilement, mais il va falloir m'en dire bien plus.

A ces paroles, l'attitude des trois comparses devint soudainement plus cordiale. Les temps étaient dures, il fallait être bête pour cracher sur des pièces. L'amant-marin repoussa sa douce, vida d'une traite ce qui restait de la bière qui emplissait sa chope et pose lourdement ses bras sur la table. Joan avait frappé juste, l'oeil brillant de ses interlocuteurs ne trahissait point.

- T'sais, l'Alkor l'était pas commode. Un solitaire, j'vous dis. Il sortait peu, buvait peu, pas la fibre populaire quoi. Il était pêcheur comme nous autres, ajouta-t-il en se frappant le torse du poing. On s'en méfiait quand même. Un marin qui fuit les beuveries, c'est pas un vrai marin.

La demoiselle fronça les sourcils et secoua la tête.

- Y était p't'êt'e pas sociable, mais, lui, ça ne l'a pas empêché de passer la bague au doigt à Cassandre. Même qui z'ont eu un rejeton. C'est pas toi qui m'ferais ça !

La saillie avait coupé net l'élan du conteur improvisé qui se contenta de grommeler.

- Les femmes...

La scénette ne manqua d'amuser Joan. Il s'était donc marié le cousin et avait même eu un enfant. Intéressant, très intéressant. Il y avait fort à parier que cela le Vicomte l'ignorait totalement. Le tavernier arriva à cette instant avec un pichet dont il déversa le contenu dans les chopes. Le jeune homme ne tarda pas à trinquer avant de relancer la discussion en plongeant le regard dans celui de la charmante fille, visiblement un peu saoule. Mais elle était sacrément jolie et les douces inflexions de sa voix mêlée à son franc parler un peu fruste ne manquaient d'attiser une certaine excitation hormonale dans les entrailles du Languedocien.

- Vous disiez qu'Alkor avait fondé une famille...

- Oui. On en parlait justement pa'ce que vous savez, y lui est arrivé malheur à votre cousin et je dis toujours à mon homme de pas jouer les Alkor quand y part en mer.

- Oh non, ce n'est pas le mien, mais celui de mon maître.

- Ah oui, excusez-moi. Je disais donc qu'y lui est arrivé malheur. L'est parti un jour sur sa barque avec sa Cassandre. Et y sont jamais revenus les tourtereaux.


Le second marin reprit alors de sa voix grave.

- On a retrouvé les corps sur la berge que'ques temps après. Ils étaient, le regard comme des cabillauds, je les ai vu comme je te vois jeunot !

Joan s'offrit une belle gorgée de bière. Il jubilait. Les nouvelles n'étaient certes pas bonnes, mais la Fortune lui souriait de plus belle. Il ne rentrerait pas bredouille en Languedoc. Les premiers effets de l'alcool l'amenèrent à ne pas s'arrêter en si bon chemin.

- Et l'enfant ?

- Boarf... L'a pas été élevé un temps par la vieille Rosalie ?

- Oui, je crois bien. Le mieux, ce serait de demander directement à sa frangine qu'a pas encore verser du mauvais côté.


Joan haussa les sourcils, expression qui n'échappa pas à la demoiselle.

- Jacqueline qu'elle s'appelle, elle habite juste en face de l'église dans la maison fleurie.

Le Tournelois sortit une bourse bien pleine et la déposa sur la table.

- Je vous remercie pour votre aide. Il finit alors sa bière et se leva. Je ne vous dérange pas plus longtemps.

Mais ses dernières phrases étaient tombé dans l'oreille de sourds embiérés qui ne remarquèrent pas même son départ et ne le remarquerait que quelques instants après qu'il eut franchi la porte tant la vue de la bourse, tant l'écho des écus avaient ravi toute leur attention. Le Tournelois se contenta d'un dernier signe de main et sortit. L'air frais et humide de la nuit tombante le gifla. Il releva le col de son mantel, laissa sa tête basculer vers l'arrière, ferma les yeux et inspira profondément pour mieux s'imprégner du vent marin, pour mieux savourer le retour de sa fidèle amie, la Fortune.
--Alkor.d.euphor
[Une histoire de portes, bien des années auparavant]

Les premières semaines n'avaient été qu'incompréhension, colère et pleurs. Au fil du temps, ce coeur enflammé s'éteignit pourtant, se renferma. Le garçon devint solitaire, il recevait certes des lettres de son père qu'on lui lisait, on retranscrivait ses réponses, mais le lien était rompu. L'ire de feu n'était plus qu'une froide, lointaine attache familiale. Scrupuleusement rythmé par la vie monacale, les semaines s'allongèrent, se muèrent en mois. Les mois en années.

Cloîtré en son âme rêveuse et vagabonde, le jeune homme refusa de rejoindre les ordres. Le lourd battant se referma sans larmes, sans ressentiment. Il quitta le Tournaisis seul, seule comme il l'avait toujours été, aussi loin que ses souvenirs le portaient. De sa mère, il ne conservait qu'un vague ressenti, de son père, une image tellement floue qu'il ne l'eût peut-être pas même reconnu. Le temps n'avait pas coulé sous le pont de sa mémoire, il l'avait emportée.

Pourtant, il porta longtemps, sans en avoir conscience l'héritage paternel. Il sillonna l'Artois, la Champagne durant des années. Il vivait sur les chemins, s'enrichissait selon les saisons comme n'importe quel marchand ambulant sans autre ambition que de financer des aspirations de voyageurs. Il eut des aventures sans lendemain, il goûta les meilleurs plats comme les plus infectes, but parfois plus que de raison, joua le fruit d'une journée de travail. Il allait au gré du vent sans se poser de question, sourd au lointain appel du sud.

Ce fut en Normandie, à Avranches qu'il prit goût à la vie sédentaire. L'écume, qui s'écrasait sur la barque du pêcheur qu'il était devenu, répondait à son coeur aventureux. La chaleur de l'âtre lui offrait la douceur d'un foyer qu'il n'avait jamais eu. Il se mêlait peu aux autres, indifférent aux regards qu'on lui portait. Sans doute fut-ce cela qui charma Cassandre. Cette douceur, cette tendresse trop longtemps limitée aux plaisirs d'un soir. Cette docile sauvagerie. Cette écoute, cette attention toute particulière qu'il portait au seul être qu'il avait jamais eu conscience d'aimer.

Il adorait tant qu'il l'emmenait souvent sur sa barque, fendre les vagues vers un autre horizon. Il l'abandonnait cependant sans remord cet ailleurs pour rejoindre avec elle cette petite bâtisse qu'ils avaient achetées à prix d'or.

Un soir, alors qu'une grande agitation animait la demeure, la porte se ferma. Elle se ferma sur des cris de douleur. Des heures s'écoulèrent, des heures d'angoisse et de souffrance muette sur le pas de la porte, des heures de souffrance physique au-delà de celle-ci. Lorsque le battant fut poussé à nouveau, Alkor était père.
--Joan
[Là où tout commence]

La vieille dame revint avec un pichet et un godet. Malgré les ans, le poignet demeurait ferme, le geste sûr si bien que ce fut une cascade régulière d'eau fraîche qui s'abattit dans le petit récipient. Sous sa chevelure blanche, les sillons des rides étaient nombreux. Pourtant, elle semblait encore pleine de vie. Voilà, ce que pensa Joan tandis que son regard détaillait son hôte. Il était plutôt rare de croiser des gens de cet âge dans ce monde impitoyable. Les maladies, les pillages, les brigandages, les guerres actionnaient bien souvent le couperet définitif auparavant.

Elle prit place sur une chaise, juste en face du Tournelois, fixant ses petites billes curieuses. Une quinte de toux vint soudainement briser le silence apaisant de ce modeste foyer. La voix qui succéda à ce petit incident sonore en fut légèrement éraillée. On devinait néanmoins à ses inflexions une douceur peu commune. Sans doute avait-elle été une belle femme, à la voix douce comme du miel, gentille et généreuse. Ainsi raisonna le brave Languedocien qui ne manqua pas de remercier le vestige d'un autre temps pour son admirable hospitalité.


Alors, mon jeune ami, vous vouliez me parler de ma soeur.

Oui, ma Dame. Plus précisément de l'enfant qu'elle a recueilli voilà bien des années...

Le p'tit de Cassandre ?
coupa-t-elle avec vivacité.

Tout à fait. Voyez-vous, le Vicomte du Tournel dont je vous parlais tout à l'heure sera sans doute heureux d'en apprendre plus sur l'enfant de son cousin.


Le regard de la dame se perdit quelques instants. A l'évidence, elle fouillait dans sa mémoire.

Je crains de ne pouvoir vous être d'une grande aide. Je sais que ma soeur l'a confié peu avant de rejoindre le Très Haut
, se souvint-elle, émue. Mais je ne me rappelle plus à qui, cela s'est passé il y a trop longtemps.

Et le nom de l'enfant ?

K... Kasimir je crois.


Joan grava ce nom dans sa mémoire tout en sirotant son eau.


Ou Karadoc, Kasper peut-être... veuillez m'excuser, je ne m'en souviens plus exactement.

Le jeune homme reposa son godet. L'affaire se corsait, il ferma les yeux un court instant espérant faire jaillir plus rapidement une solution au problème qui se présentait. Il se remémora ce que son maître lui avait conté avant son départ.

Alkor était venu un jour en Languedoc, y était resté quelques temps. Les cousins s'étaient alors rencontrés, liés d'amitié en l'absence du malheureux Fenwis qui rata là l'ultime occasion de revoir son fils en vie. Mais c'était avant la Normandie. Depuis lors, les deux proches avaient fréquemment échangé des lettres. Puis, la dernière d'Actarius était demeurée sans réponse. Il pensa de suite au pire, mais son attention était alors tout entière au Languedoc. Alkor fut considéré comme mort et tomba peu à peu dans l'oubli. Le ton du Vicomte était aux regrets le jour de ces confidences, Joan s'en souvint parfaitement.

Il rouvrit les yeux et but une nouvelle gorgée d'eau. Et si, et si Alkor avait préparé une lettre, si celle-ci n'avait jamais pu partir en raison de sa disparition...


Savez-vous si votre soeur a recueilli des affaires d'Alkor ou de son épouse ?

La vieille fut quelque peu décontenancée, elle se perdit un instant en réflexion.

Mmmh... je l'ignore totalement. Par contre, à sa mort, j'ai rassemblé ses affaires dans un coffre qui se trouve à l'étage. Si vous voulez...

Joan s'était déjà levé. Il s'agissait peut-être là de son ultime chance d'en apprendre un peu plus. La vieille se leva à son tour et l'accompagna à l'étage. Elle ouvrit le coffre.

Voilà tout est là.

Joan fouilla de longues minutes dans ce fatras. Il n'avait pas encore perdu tout espoir lorsqu'une missive s'échappa d'un vêtement. Elle était déjà décachetée.



Cher cousin,

Mon silence est à peine justifiable. [*]

Mais tant de choses ont bouleversé ma vie que [*]. Je te parlais de mon existence de pêcheur solitaire. Cette époque est désormais résolue. Je suis marié et même devenu père. Mon épouse, Cassandre, a décidé de l'appeler Keridil. Il sera fort un jour, un grand guerrier je l'espère [*].

[*]

Le temps viendra bientôt où nous viendrons te rendre visite en Languedoc.

D'ici là, que le Très-Haut veille sur toi.

Rédigé [*]

Alkor


Joan sourit. Malgré les passages illisibles par l'effet du temps, tout était là ou presque. Il posa son regard sur la dame.

Ma dame, cette missive est d'Alkor, elle est adressée à mon maître. Sans doute votre soeur l'avait découverte sans savoir à qui la transmettre... Puis-je la conserver ?

Oh bien sûr, je ne sais pas lire de toute manière.

Merci, merci beaucoup ma dame Jacqueline.


Il s'en fallut de peu que dans son enthousiasme, le Tournelois n'embrassa pas son hôte. Mais tandis qu'il était rentré en l'hôtel Blackney cet élan se dissipa quelque peu. L'enfant était-il encore en vie, si oui, où ?

Les jours coulèrent sans qu'il ne parvint à en apprendre d'avantage. Il n'avait pas épargné ses efforts, avait sillonné les tavernes, était revenu trouver la vieille Jacqueline dans l'espoir que des souvenirs eussent rejailli, en vain. Après avoir remercié en une lettre courtoise, le Duc Blackney, et de vive voix les gens qui l'avait si bien accueilli, il quitta la Normandie avec la certitude que cet enfant resterait introuvable. A demi satisfait, il écuma la poussière de France. Bien des semaines plus tard, la grande porte du Castel du Tournel s'ouvrit sur lui.

Joan et sa bonne fortune étaient rentrés avec bien plus que ce qu'on attendait de lui, mais bien moins que ce qu'on espérerait en découvrant le fruit de son séjour normand.
Keridil
[Moult temps avant, sur les terres d'Orléans]

Après une nuit mouvementée, dont les seuls souvenirs qu'il resterait seraient celui de flammes agrémentée d'un crissement de roues détachée de son chariot renversé et un nom ; un brun gaillard, pas forcément costaud, se releva la tête endolorie. Il fit quelques pas au soleil levant, se baigna dans l'onde qui ruisselait non loin, puis, l'air hagard, se rendit dans le bourg dont les chaumières s'élevaient fièrement, autour d'un imposant château, celui d'Orléans.
Keridil, puisque tel était son nom - bah oui, un nom ça ne s'oublie pas, ou presque - poussa la porte d'une taverne. En dehors d'une chèvre et de trois buveurs : personne.
L'accueil fut chaleureux, et bien vite, une femme en armure lui offrit vêtements, gîte et couvert. Quelques temps après l'avoir pris sous son aile, cette brunette, veuve et mère d'un poupon nommé Orléane le gratifia du sobriquet de petit frère. Sobriquet qui n'impliquait en rien un lien familial, juste l'affection qu'elle éprouvait pour lui.
L'Orléanaise était lieutenant, et bien vite elle fit du brun son sergent. LA vie s'écoulait paisible. Ne sachant guère s'il avait été baptisé, ni quel était son passé, un baptême eut lieu, et bien que son parrain eut tôt fait de disparaître, laissant sa marraine sombrer dans la dépression, puisque tous deux étaient mariés, Keridil se retrouva un peu seul dans cette vide capitale.
De taverne en taverne il se fit des amis, puis sa famille fut celle qu'il s'était choisie, car on a besoin d'affection dans la vie.

Je suis sans famille
Et je m'appelle Keri,
Et je me balade
Avec tous mes amis
Ma famille à moi c'est celle que j'ai choisie
Car on a besoin d'affection dans la vie


Le temps passa, le sergent cessa d'avoir cet air ahuri et perdu, puis s'affirma, il grandissait aussi. 14, 15, 16, et puis 17 ans...
Alors qu'il avait 16 ans, qu'il avait abandonné la prévôté et les armes pour la diplomatie, il reçut une missive. L'euphorie le prit puisqu'il avait retrouvé une histoire, une famille. Pour retrouver cela, il se rendit en Normandie où un certain Pierre Louis de Villefort disait avoir ouï parler d'un Keridil, nom peu commun et forcément celui de son frère disparu. La ressemblance n'est de prime abord point frappante. L'un est chaleureux, plutôt gentil et brun, l'autre a les cheveux clairs, est froid, imbu de sa personne. Mais la réalité est telle qu'on ne choisit pas sa famille. Etrangement, peu de temps après, des cousines perdues sont découvertes. Et le soit-disant cadet des Villeforts se sent étranger à cette famille, dont seule deux cousines s'intéressent à lui pour autre chose qu'à ses fonctions ducales orléanaises.
Il retourne bien vite sur ses terres d'adoption, et ne retournera à Villefort que pour y voir naître un amour, "sur une plage abandonnée...coquillages et crustacés". Oh, ce ne fut pas le premier, mais celui-ci ne se limita qu'à une chanson trop ouïe, parlant d'oursons s'embrassant entre eux, ou quelque chose comme ça.
Voilà...voilà ce qu'est Keridil à 17 ans. Et comme le dira un poète, bien bien plus tard, "on n'est pas sérieux à 17 ans." (Comment ça, ça n'a aucun rapport avec le propos ?)


[Pendant qu'un certain Joan recherche le fils d'Alkor]

Clop clip clop petite pluie d'avril

Bah oui, Della est partie d'Alluyes où se sont déroulées des joutes, même si c'est en été. Leur amour naissant laisse place au manque à chaque départ. Si c'est pas beau l'amour courtois au XVème !
En ce sombre siècle, celui qui est devenu Chambellan et écuyer de Naluria d'Amahir, sa très proche amie, mentor et tutti quanti, a le coeur qui bat. Et son père spirituel, celui qui l'a choisi et qu'il a choisi un peu aussi lui apprend les affres des doux sentiments. Qu'est-ce donc que la séduction ! Diantre l'épineux sujet ! Et que dire quand on en vient à la procréation...gênant à souhait ! Naluria lui a appris le langage des fleurs, Stephandra, qu'il ne connait d'ailleurs pas, le soin équestre, et le petit Norbert, ce fier gaillard - meuh non ! c'est un bouquin le Norbert pas un homme - lui a enseigné l'art héraldique.
Il est presque un homme accompli notre Keridil. Voilà qui c'est. Mais tout cela, ce pauvre Joan, ni même aucun Euphor vivant, ne l'imagine encore.

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Actarius
[Wish you were here]

S'il était une posture qui devait caractérisait, c'était bien celle-ci. Debout, bras croisé dans le dos, le regard perdu par delà le vitrage dans le paysage déformé ou ses pensées profondes. Et de matière à penser, le Vicomte n'en manquait pas car une fois n'était pas coutume, le Languedoc se brisait et déjà sentait-on l'ombre de l'Hydre qui planait. Sale temps pour le comté, sale temps pour se relancer dans un projet qui l'amènerait sans doute à retrouver le conseil comtal. Pensif était donc le Mendois, mais à vrai dire, ce n'était pas tant la situation de sa patrie qui le harcelait, que le rapport que venait de lui faire Joan.

Sur son visage ne se lisait pourtant aucune émotion. L'homme était trop habitué à la mort pour ne pas parvenir à canaliser son ressenti quand bien même celui-ci fut parasité par une douleur inouïe. De celles qui glaçaient le sang, rongeait le coeur de l'amertume d'un profond remord. Remord d'avoir négligé son cousin, de l'avoir sacrifié, poignardé sur l'autel du Languedoc. Le marbre de sa posture crissait presque sous les coups répétés, puis continus qui retournaient ses entrailles.

Alkor avait eu un fils... et si celui-ci était mort ? Et si en se renseignant plus tôt sur la disparition de son cousin, il avait pu éviter un si funeste sort à ce Keridil ? Difficile d'envisager le meilleur quand les regrets lui tordaient l'échine. Un enfant sans parent, recueilli, puis confié à nouveau... Grogne bleu ! Il avait tout à fait pu être abandonné, condamné à l'errance, au banditisme. Pourtant, aussi infime que semblait l'espoir de le retrouver, il fallait tout faire.

Le Vicomte quitta sa posture et se dirigea vers sa bibliothèque d'où il extirpa une carte qu'il posa sur sa table de travail. La Normandie... écrire à Alcalnn encore. Il aurait peut-être une idée. La Bretagne. Un rictus s'imprima sur son visage. Et si le malheureux avait été confié à des félons, qu'il avait rejoint leurs rangs ? Non... de toute manière, il n'y connaissait personne. Le Maine... quelques instants de réflexion, écrire à ... comment s'appelait-elle déjà ? Impossible de se souvenir tant pis. L'Alençon... Deedlitt qu'il avait connu au Secrétariat d'Etat. Et s'il était remonté au nord vers l'Artois... mmmh... Himura pourrait peut-être avoir entendu parler de lui ? Et s'il ne portait plus le même nom...

Actarius se passa la main sur le visage de dépit. Ne pas perdre espoir, ne pas perdre espoir. La Champagne, autre possibilité. Masterj aurait une réponse ? Son regard revint un peu plus à l'ouest et tomba sur l'Orléanais. Lex, Lex... Une étincelle dans le regard ! Le Vicomte frappa du poing sur la table. Grogne bleu ! Il s'en souvenait maintenant de ce visage, de cette ressemblance avec Alkor... ce point de départ de toutes ces recherches finalement. Voilà où était son meilleur espoir, il commencerait par là.

Il rangea la carte sortit un vélin, qu'il griffa bientôt d'encre.





Salutations mon frère d'arme !

L'affaire qui m'amène à t'écrire est des plus curieuses. Sache pourtant que je place bien des espoirs en ta réponse. J'avais un cousin, établi à Avranches en Normandie, celui-ci a disparu voilà bien des années en mer. Les affaires d'Etat m'ont éloigné de lui, je l'ai même oublié et j'en éprouve aujourd'hui de grands remords. Mais on ne refait pas le passé. Je me souviens d'avoir vu lors du mariage de Garlaban un homme dont la ressemblance avec mon cousin m'a immédiatement frappé. J'en ai parlé à mon oncle qui tenait Alkor, son fils, mon cousin, comme mort.

Tu sais ces jours sont comptés désormais, et il m'a demandé d'enquêter sur la disparition de son fils. Il voulait simplement savoir comment, pourquoi. Nous n'avions pas grand espoir, pourtant, l'homme de confiance que j'ai envoyé là-bas est revenu avec des informations troublantes. Il m'a appris les circonstances de la mort tragique d'Alkor, mais ce n'est pas tout. Celui-ci s'était marié à une certaine Cassandre, qui a rencontré la mort en compagnie de son époux. Tous les deux ont eu un fils. Celui-ci a été recueilli chez une dame avant d'être confié à la mort de celle-ci. Je n'en sais pas plus sur lui, hormis qu'il s'appelait Keridil.

Si je t'écris, c'est que je me suis souvenu de ce visage que j'avais aperçu aux noces en tes terres, puis lors des joutes cet été. J'ignore quel est son nom, il me l'a peut-être dit, mais la mémoire me fait défaut. Il était chambellan je crois. Je suis conscient que la probabilité est infime, mais pour être tout à fait sincère, c'est bien là ma seule piste et peut-être l'unique espoir de trouver le fils de mon cousin. Je l'espère en vie, mais je n'en ai aucune certitude. Tant d'années ont passé qu'il a peut-être lui aussi suivi le chemin de ses parents, ou changé de nom...

J'ignore si tu pourras m'aider, mais je le souhaite.

Que le Très-Haut veille sur toi et les tiens !

Actarius d'Euphor



Il scella la missive qui partit bientôt en direction de l'Orléanais sous la bonne garde d'un messager. Le Vicomte demeura assis, le regard fixé sur les mots écrits par Alkor.
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Lexhor
[Et moi pendant c'temps là, j'tournais la manivelle...]

Alluyes, Duché d'Orléans. Un Duc tourne une manivelle, sans trop savoir pourquoi. Mais il la tourne, ça le détend et ça lui met un air joyeux dans la tête.
Mais ce joyeux moment fut brisé par un valet qui vint porter un pli au Duc. Ce dernier le prit et le lu attentivement. Des yeux gros comme des oeufs d'autruche se dessinèrent sur son visage. Sans attendre il prit plume, encre et vélin afin de répondre à son ami.


Citation:
Mon ami,

Je viens de recevoir ta missive et, bien que l'histoire que tu me contes, tu t'en douteras, m'est totalement inconnue, mais les chances que je puisse t'aider dans tes recherches ne sont pas infimes comme tu le penses mais plutôt colossales.
Je ne sais si l'homme que tu as vu chez moi ressemble à ton cousin, mais je le connais bien, très bien. Ce jeune homme ets bien le Chambellan d'Orléans, mais surtout, tiens toi bien aux accoudoirs de ton fauteuil, il se nomme Kéridil.
A son arrivée à Orléans, mon épouse Naluria le prit sous son aile. Leur complicité en fit des amis et elle décida même d'en faire son écuyer.
Il grandit vite et apprends tout aussi rapidement. C'est un jeune homme bien, instruit et éduqué. Nous plaçons de grands espoirs en lui. A tel point que je l'ai adopté.
Tu entends bien, mon ami, mon frère d'armes, le jeune homme que tu cherches, le fils de tout cousin n'est autre que mon fils adoptif que tu as vu par deux fois.

Je n'espère pas t'avoir aidé, je le sais déjà! Tu voudras sûrement t'assurer de tout cela et c'est avec plaisir que j'organiserai une rencontre entre vous deux. Du moment que tu ne me le voles pas!

Tu vas pouvoir rassurer ton oncle, son petit fils va bien, très bien même. Il s'est entiché d'une jeune femme de sa valeur à laquelle je compte bien le marié.

En attendant de tes nouvelles.

Que le Très-Haut t'ai en sa Sainte Garde et qu'Aristote guide tes pas.

Bien à toi,

Lexhor.




Scellé, consignes données et pli envoyé!

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Actarius
[Nostalgie]

La réponse n'avait pas tardé. A vrai dire, ce zèle avait été source d'inquiétude, source qui se tarit bien vite à la lecture des quelques lignes offertes comme un don du ciel par le Duc orléanais.

Ainsi donc, il était toujours en vie. Mieux encore, il était au service de sa patrie d'adoption, d'une puissante famille. Les craintes s'estompèrent et avec elle les remords, les regrets, tant la joie du Vicomte était grande. Ce jeune homme à l'avenir si prometteur venait de gagner un nom de famille respecté en Orléanais et dans le nord, il pourrait bientôt ajouter un nom d'une puissante maison languedocienne. Des parents, des cousins et un grand-père de sang, la roue avait décidé de tourner après cette enfance si tourmentée.

Le Mendois ne tarda pas à annoncer la nouvelle à son oncle dont la santé avait rapidement décliné, au point qu'il se trouvait alité depuis près d'une semaine, régulièrement déchiré par de terribles quintes de toux et des poussées de fièvre. Dans son regard presque éteint brillait encore cette terrible envie de se laisser emporter. Ses jours étaient plus que menacés et il était impensable de ne pas offrir une dernière raison de vivre à ce vieillard: voir son petit fils et partir un peu plus serein.

Et s'il n'eut pas la force de répondre sur l'instant, le visage sillonné de larmes d'incrédulité, son état allait s'améliorer petit à petit. Il parviendrait même quelques jours plus tard à quitter son lit. Mais ne dévoilons pas tout et revenons au Vicomte qui, après avoir joué au messager de bon aloi, regagna son cabinet et rédigea une réponse à cette missive inespérée.

Son coeur battait un peu plus fort à chaque mot, il s'en fallut de peu qu'il fût tout à fait submergé par l'émotion. La mort, la tristesse le laissait de plus en plus froid, mais de telles nouvelles le faisaient fondre. Le jeune poète n'était peut-être pas encore enterré. Ce fut du moins l'impression que laissait imaginer son regard mouillé de nostalgie ainsi que d'impatience. Oui, la nostalgie s'était finalement invitée, elle avait pris la silhouette de souvenirs, du temps partagé entre cousins. L'apparition de cet héritier offrait une incroyable occasion de réparer l'oubli et la négligence, de rendre le plus hommage qui fut à ce cousin si tôt disparu.





Salutations mon frère d'armes !

Je peine encore à croire cette si bonne fortune réelle. Pourtant, elle est bien là. Je te rassure de suite, je ne te le volerai pas. Mais il faut que tu saches une chose. Mon cousin, Alkor, a été oublié de sa famille. Autant mon oncle que moi-même en nourrissant de grands regrets. En nous renseignant plus tôt, nous aurions pu éviter l'errance d'un enfant qui connaît depuis peu les joies d'avoir un père et une mère.

Je ne saurai l'enlever à sa famille de coeur qui a bien plus de mérites à son égard que sa famille de sang. Mais je tiens à lui offrir en présent, un nom respecté en Languedoc, qu'il pourra ajouter au tien, si tant est qu'il lui plaise de le porter, de lui offrir des armes familiales qui pourra mêler aux tiennes si tant est qu'il lui plaise de les porter. Il sera de tout temps bienvenu en Languedoc et trouvera toujours refuge en mes demeures. Mais je crois que sa vie est près de toi, de ton épouse, de cette femme. Je serai déjà trop heureux qu'il pardonne à sa famille de sang et consente à perpétuer son nom.

Mais ce n'est pas tout, ma famille a une dette envers la tienne et l'honorera quand tu le voudras. Car nous nous refusons encore à oublier ce qui ne doit pas l'être, car nous voulons marcher vers le pardon par-delà les voies de la rédemption.

Mon ami, dis-lui bien lorsque tu lui apprendras la nouvelle, que son grand-père, que son cousin n'aspirent qu'à son pardon. Et si son aïeul n'est plus en état de se déplacer, je le suis moi.

Que le Très-Haut veille sur toi et les tiens !

Actarius d'Euphor



La cire coula, la matrice la figea. Et bientôt le messager partit en direction de l'Orléanais où il arriverait quelques jours plus tard.
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