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[RP] Le triptyque d'hyménée - Part III

Anaon

- Hôtel de la Duchesse de Brissac, Angers -


    *

    Bonheur. Il n'y a pas de mot plus simple ou authentique. Éternelle quête de l'homme, souvent chimère, qui se répand en elle dans une vague frissonnante. Ce n'est pas la fatigue qui fait vibrer ses membres et lui hérisse la peau. C'est le doux sentiment de l'allégresse. Comme une ivresse qu'elle n'avait plus gouté depuis longtemps, pas sans être teintée du goût poussiéreux du souvenir et du piquant de la déchirure. Alors qu'un sourire véritable lui fend les lèvres, que ses mains portent tendrement l'enfant vagissant à la manne en son sein, elle se repend de tous ses crimes.

    L'âtre s'amenuise, mais crache encore quelques brandons crépitants hors de sa bouche de pierre. Le silence doucement reprend ses droits. Après le doute et l'inquiétude, l'apaisement veut bien leur faire don d'un peu de ses grâces. La mère a tu ses sanglots et ses rires, mais les lignes liquides s'échappent toujours de l'orée de ses cils. Les pleurs se fondent en perles translucides qui quittent l'abrupte de la joue pour s'échouer sur le virginale de cet être nouveau-né. Baptisé aux larmes d'amour... Il y a de l'ironie dans le touchant. Elle, qui n'a souffert que par sa chair et pour sa chair, qui n'a vécu, qui ne vit et ne vivra que pour ceux à qui elle a donné la vie. Rongée, et pourtant vivifiée par l'espoir de sentir à nouveau le souffle de ses Premiers. Son Premier... Tu n'auras plus de sœur, mon fils, mais un frère t'attend quelque part... Pour elle, une nouvelle descendance aurait été une insulte, son amour pour d'autre : une trahison. Et pourtant, aujourd'hui elle aime sans remords, elle accepte l'Indésirable comme une bénédiction, une chance de pouvoir à nouveau gouter à un peu de bonheur. Son pardon, pour avoir avorté du fils qui aurait dû être son second.
    On croirait voir jaillir les fleurs parmi ses ruines.

    Un bruit de pas, semblable à un murmure titille son ouïe. Une forme se dessine au coin de sa vision et les azurites se relèvent alors. Le sourire jusque là étiré se résorbe avec gravité. La surprise cède bien vite la place à l'appréhension. Toujours la mère craint la réaction du père, et le regard qui retient maintenant ses larmes ne quitte pas la progression de Judas. Elle scrute son visage trempé de pluie quand il s'agenouille, ses mèches sombres soudées aux tempes comme la sueur empoisse les siennes. Elle cherche l'émotion, sous les traits qui ont toujours été de marbre, dans les lèvres qui ne rient pas... Le silence pèse sur l'incertitude, sans qu'elle ne le brise et quand enfin le nouveau-père se relève, elle craint un instant de le voir partir.

    … Mais les bras se tendent et le soulagement éclot dans un frisson. Les bras s'allègent, tout de même à contrecœur, du poids du nourrisson. Du poids de Kenan. Pour rien au monde, pourtant, elle n'aurait privé l'Aimé de cet instant. Judas père. Elle à nouveau mère. Qui l'aurait cru en les voyant courir comme des enfants dans les corridors muets de Petit Bolchen. A ses mots, à ses lèvres, il n'y a pas d'autre réponse qu'une main qui se lève et se pose avec une tendresse infinie sur la dextre qui couvre leur enfant.

    _ Il est né coiffé...


    Sois fier de moi. Sois fier de lui. A nouveau les lèvres frémissent en un sourire de mère attendrie, de mère assouvie.

    _ … et il sera fort...

    Comment pourrait-il en être autrement ? Il a prouvé sa rage de vivre en s'accrochant aux entrailles de cette mère qui l'a tant malmené, puis en naissant, aujourd'hui, sous les plus beaux augures. Oui... Aujourd'hui, femme de peu moral, la vandale et la cupide, empreinte de si peu de dignité, aujourd'hui, elle est fière et heureuse.


Musique " Farewell to a Queen / Katherine Dies ", The Tudors Saison 2, par Trevor Morris
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Images originales: Victoria Francès, concept art Diablo III -Anaon dit Anaonne[Clik]
Judas
[ Angers ]

Né coiffé. Frayner ne sait même pas ce que cela veut dire... L'enfantement reste un mysterieux accomplissement, arcane de femmes qui savent se protéger et s'encourager entre elles. Laissez lui les bienfaits du vin, la collection des femmes et le plaisir de la chasse... L'homme est un univers unilatéral.

Ce qu'il constate en observant le visage poupin c'est cette chevelure noire et drue, et ces yeux rarement ouverts aux voile d'une indicible couleur. Est-ce noir? Est-ce gris? Bleu peut-être? Nul ne saurait le dire. Il parait que cela vient avec son temps. La main de la brune semble être le signe décisif aux grandes décisions, et à son contact le seigneur perd lentement son sourire pour le troquer contre un air grave.

Je suis fier de toi, dieu m'en est témoin... Et je ne doute pas qu'il sera fort, maintenant et jusqu'à ma mort sans doute. Mais toi... Le seras tu?

Il penche son visage vers elle, cherchant les réactions que l'on prête aux mères sauvages lorsqu'un danger plane sur leur progéniture. Il se donne consistance dégageant lentement la main d'Anaon pour porter la sienne au crâne de l'enfant. La voix se feutre, l'homme est amer.

Tu souris ma Roide, mais pourquoi? Qu'as tu à offrir à cet enfant... Si ce n'est une existence cachée, un statut de bâtard et un père absent...? Et comment le nourriras tu quand disette viendra? De la pitance de ceux qui t'emploient?

Il détourne les yeux vers Cerdanne, des yeux qui la défendent d'opposer toute idée à ses dires, d'intervenir et qui préviennent un prévisible saut d'agressivité. Des yeux froids pour lui dire... " N'essaie même pas de te mettre en travers de mon chemin. Puisque tu as compris. ". Sa voix murmure avec plus de ferveur, Judas met du coeur à convaincre un auditoire de sourd, sans condition.

N'auras tu jamais rien d'autre que l'histoire d'une vie chaotique à lui offrir... Es tu prête à renoncer au mercenariat, à ta liberté pour lui? Te renierais tu pour l'enfant d'un infidèle?


Infidèle. Le mot est lâché. Elle sait, et la croire idiote serait l'insulter plus encore. Anaon aime pour ce qu'est. Inconditionnellement. Pourtant... L'aimera-t-elle lorsqu'il s'en ira avec son fils? Ce fils qu'il tient plus étroitement contre lui et qu'il rebaptise déjà. Amadeus Foulques Kenan Von Frayner. Bien maigre place pour la part bretonne, perle au bout du chapelet. Un incommensurable sentiment de possession l'étreint au contact du fruit des entrailles Roides. Plus encore que lorsqu'il sommeillait en leur sein. Son fils sa bataille dirait l'autre... Il tressaille. Jamais son fils ne sera angevin. Jamais.

Frayner est venu faire un échange standard, couper l'herbe sous le pied d'une Cerdanne trop impliquée, convaincre une Anaon trop en dehors de la bonne société. Faire un enfant qui ne posera jamais un orteil dans une église, impensable. Le nouveau né bouge, portant une réflexion macabre à son père qui s'assombrit un peu plus encore. Anaon n'a jamais été une bonne mère. Jamais. Et lors de ses moments de lucidité, lorsque ce n'est ni son coeur ni ses tripes qui parlent mais bien ses souvenirs... Elle ne peut nier cet état de fait. La voix cassée se fait presque inaudible, les yeux se rivent dans ceux de l'accusée.


Et combien en as tu perdu... Combien d'erreurs et de drames au sein de l'Anaon? Pourquoi celui-ci serait épargné dans tes bras? Espères-tu échapper au destin que dieu t'a donné?, pauvre de toi...

Le revirement de situation est douloureux. Pourtant le seigneur de Courceriers a décidé de soigner le mal par le mal. Ce n'est qu'ainsi que tout irait mieux. D'un ton qui n'a rien d'une supplique, le père impose sa volonté.

Laisse moi l'élever.

Je t'en prie... C'est l'ultime affront. Donne moi le rouge de ses joues pour que je puisse reconnaitre à la face du monde mon enfant, né légitime et en parfaite santé... Ce rouge que n'a jamais eu le temps d'avoir le bambin de la vérité.
Anaon

- Hôtel de la Duchesse de Brissac, Angers -


    La paume toujours moulée sur la main seigneuriale, les doigts se déplient pour aller frôler l'enfant qui se fait bien calme. A ce toucher, la mère sent encore son cœur se gonfler d'une euphorie pudique, et sous les traits pourtant tirés de fatigue, le visage s'est empreint d'une rare sérénité. A la première question de Judas, le sourire s'enhardit un peu plus, comme se voulant rassurant. Elle s'apprête à lui dire, qu'elle n'a jamais eu d'accouchement aussi facile et qu'elle ira bien vite mieux. Mais ce qu'elle prend pour une touchante inquiétude n'est qu'une lourde méprise.

    Naïveté.

    La main fuit son contact dans une lenteur toute anodine, mais le geste est pourtant lourd de sens. La dextre reste en suspens, indécise, et les mots qui voulaient franchir ses lèvres restent bien chaudement derrière ses nacres. C'est alors qu'il lui déballe ses autres paroles dans un venin qu'elle n'avait pas vu venir.

    Les paupières clignent. Le azurites se relèvent. Incrédules. Elle ne comprend pas. Pourquoi ce revers? Pourquoi cette crainte amère du futur de leur enfant ? Ils le savaient déjà tout cela, que rien ne serait simple, mais que tout ne pourrait être qu'ainsi. Alors pourquoi, là, maintenant cracher les mots qui fâchent... Pourquoi?

    C'est une blague....
    Ce n'en est pas une.

    Elle s'est figée d'incompréhension, les prunelles angoissée cherchent le regard de leurs vis à vis qui a fuit sa vision. Si le corps semble absent de vie, les pensées, elles, s'affolent dans la caboche brune sans êtres capable de s'agencer dans une réflexion valable. Les mots se sont heurtés dans sa gorge comme contre un mur invisible. Muette. Ébahit. Sciée.

    Enfin, elle accuse réellement l'acide de ces propos. Un flot corrosif qui distille dans ses veines comme une anesthésie. Elle est sonnée, comme une cloche qu'on aurait ébranlé à coup de madrier. Se renier pour le fils? Elle s'est déjà trahit pour le père! C'est ce qu'elle aurait voulut lui dire. C'est ce qu'elle aurait du. Elle aurait pu trouver une réponse pour chacune de ses questions. Un argument valable. Une rhétorique implacable. Mais rien n'éclot de ses lèvres ouvertes et de cette mâchoire qui tremble. Rien... C'est le choc. Puis vient la dernière tirade... Et alors, elle est... terrorisée.

    Sans l'once d'un remord, sans aucune pitié, il a planté sa lame dans la plaie la plus infectée. Il a fait sauter l'ultime faille. Si elle a déjà put s'effriter devant lui, jamais elle ne s'est effondrée comme aujourd'hui. Comme les ruines s'inclinent devant la tempête finale, elle se brise, dans un fracas sourd mais bien visible. Réflexion inhibée devant l'accusation. Elle se sent nue... Pitoyable. A sa merci. Un seul jusqu'à aujourd'hui avait réussit à la plonger dans un tel état déréliction et de culpabilité... Ce n'est plus Judas qu'elle a devant les yeux. Ce n'est plus celui que son être avait décrété Aimer. C'est le Hibou qu'elle voit. C'est le Hibou qu'elle entend. Lui. Lui et ses mots rasoirs. Lui et ses serres qui lui ont arraché les chair de sa chair, et qui l'a accablé, qui la accuser du plus vil des crimes : l'Abandon.

    T'as pas le droit de me dire çà. T'as pas le droit. Pas toi...

    Les secondes lui semblent longues, avant que des bribes de réflexion s'imbriquent. Avant qu'elle ne réussisse à nier l'effroi glaciale qui lui crispe l'échine. Et de regarder à nouveau son enfant, la main toujours levée.

    __ C'est mon fils... Pas le sien...

    La voix est des plus mal assurée. Elle a comprit. Puisque qu'il est impossible que le lâche Judas assume son bâtard et le reconnaisse comme tel aux yeux des autres. Elle a comprit. Il veut en faire l'enfant d'une autre. Une autre dont elle ne sait rien du drame de son accouchement. Elle voudrait réussir à tourner la tête, chercher le soutient et les mots qui ne sortent pas dans les yeux de sa "soeur"... Mais elle ne peut pas. Scellée à la vision de son fils, horrifiée, à l'idée qu'au prochain battement de cil, il ne soit qu'un souvenir.

    __ C'est Mon enfant...


    Celui-là je l'aime. Je le veux près de moi, avec moi. Cette fois-là, je ne faillerais pas. Je ne veux plus vivre comme çà.... Je ne veux pas qu'on me vole mes enfants. Pas encore une fois.

    Et pourtant... Parmi le flot de détresse qui lui ronge le corps, parmi les inepties de Judas, il germe subitement un grain de lucidité. Le visage change soudainement du tout au tout. De l'effondrement, il passe à une extrême gravité.

    Il est bien là... Le Hibou, en Anjou, qui la guète et la traque. Il attend, elle s'en persuade, qu'elle lui offre un nouveau jouet tout droit sortit de ses tripailles.

      Quand je saurais tes nouveaux proches... Je te recontacterais, un jour.

    Il sait... Il saura. Et il viendra... La pensée qui l'effleure la traverse d'un effroyable frisson. Pourtant, l'évidence se fait une place pragmatique dans son esprit. Une place dérangeante. Une vérité qui ne plait pas. Pour leur sécurité... Pour celle de Kenan, il faudrait... Qu'il n'existe pas.

    Elle ne sait, combien de secondes ou minutes ont filé, mais elle se raccroche enfin au monde. Lourd, le regard se redresse, accroche les perles sombres qui la surplombe. Vides, azurites aussi placides que le visage qui n'exprime plus rien. Oui... Il faudrait qu'il soit mort. Il faudrait que personne ne sachent. Que Lui ne le sache jamais. Il le faudrait...

    Déchirure. Silence.
    Ce sont des lèvres qui ne disent rien et un regard qui doute de trop.

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Images originales: Victoria Francès, concept art Diablo III -Anaon dit Anaonne[Clik]
Cerdanne
- Hôtel de la Duchesse de Brissac, Angers -


Ephémère…
C’est bien ainsi qu’elle l’a toujours décrit et perçu.
Le bonheur est éphémère.
Ridiculement court même.

Et dans cette chambre ou tout à l’heure il luisait comme milles chandelles, il est maintenant rabougri, misérable et réduit à néant.


Le regard de la provençale s' assombrit de minutes en minutes.
Les gestes, les paroles de de l’un et de l’autre l’arrachent méthodiquement à sa bienheureuse béatitude.

D’ailleurs, elle frissonne.
Elle a froid. Dedans.

Les lèvres scellées sur des paroles qui ne regarde qu’elle, ses mains cherchent le réconfort de sa dague qu’elles serrent avec passion et elle s’éloigne un tantinet de la couche pour se réfugier contre le manteau de la cheminée.
Sans un seul geste vers les braises mourantes pour ranimer une quelconque lueur, un début de chaleur elle croise les bras et les toise d’un regard glacé.

Jusqu’à ce murmure de son ainée.
Derrière ces quelques mots qu’elle prononce, elle voit l’abime.
Elle voit le renoncement.
Et ferme les yeux, de rage, pour ne plus voir le regard d’Ana.
Pour ne plus voir la silhouette de Judas portant son fils comme une relique.

Elle voudrait bouger, se précipiter vers le Von Frayner et lui arracher des bras SON filleul.
Elle voudrait secouer Ana et lui dire NON !

Elle se contente de caresser machinalement sa lame, ne quittant pas du regard Kenan que tient toujours bien fermement son père…

Ephémère…
C’est bien ainsi qu’elle le décrit et l’a toujours su…
Le triomphe est éphémère…

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Judas
La tension est palpable. Méfiant des réactions du Chardon il a gardé une distance respectable qu'il apprécie la voir agrandir. Il observe l'amante, qui s'est déconfite à ses propos. Oui, il y a une part de victoire dans ce qu'il voit. Ses mots ont touché une corde sensible, la Roide est mise en échec et mat. Pourtant...

Pourtant. Il ne résiste pas à l'envie de la persuader par la ruse plus que par la force ou la bassesse des mots qui blessent. Il l'aime encore, cette marmoréenne bretonne qui l'a séduit un jour et lui a maintes fois fait perdre le sens des priorités... Il n'aime pas ces traits qui larmoient, cette détresse latente qui ne tend qu'à germer en cris et et gestes. Cela la rend laide.

Un instant silencieux, confiant quant à l'impact de sa manoeuvre, il jauge son degré de persuasion. Le masque de l'Autre semble reprendre des traits moins défensifs. Que pense-t-elle...? Elle réfléchit... Et elle fait bien. Car même si l'avenir de l'enfant est d'ores et déjà tracé, Frayner veut la persuader qu'il lui laisse une certaine part de pouvoir. Le pouvoir d'accepter. Il fait quelques pas, berçant l'enfançon, absorbé l'espace d'un long silence par ses traits méconnus. Il est beau l'enfant de la discorde. Beau comme le jour qu'il verra se lever loin des terres angevines, de la peste, de la guerre et de la famine. Beau comme le mensonge que son père échafaude pour rassurer sa mère.

C'est aussi mon enfant, regarde, il a des cheveux plus noirs que tout... Il est si... Beau.

L'homme se déraidit, il retrouve le giron d'Anaon et s'assoit au bord de la paillasse à ses cotés sans pour autant lui restituer l'objet de tous les désirs.

Ce ne sera jamais l'enfant d'Isaure non, nous le saurons... Elle a donné naissance à une fille, qu'elle m'a donnée morte. J'imagine que c'est pour la punir de cet affreux cadeau que le Très Haut la laisse moribonde... Elle était sans doute trop jeune pour enfanter. Demain je me lèverai peut-être veuf, entends- tu? Seul et vieux, mon fils unique diable sait où, chez les hérétiques, touché par une épidémie ou pendu par des soldats pour être né au mauvais moment, au mauvais endroit.

La conclusion est teintée d'altruisme, pourtant malgré lui, machinalement Judas parle en son nom:

Personne ne mérite cela.

Les doigts nervurés de veines masculines viennent effleurer la lèvre enfantine qui par réflexe cherche un rassasiant téton en l'index paternel. Surpris, le seigneur laisse faire, attendri par ce qu'il croit prouesse alors que n'est que naturelle manifestation. Le visage se tourne vers la balafrée, il renchérit, fervent.


Laisse moi l'élever, laisse moi en faire un noble rejeton au pain blanc, tu sais bien que je lui offrirai tout...!

Tout ce que tu ne pourras jamais lui offrir. Tout et plus encore, jusqu'à une mère de substitution.


Tu le verras, je te le promet. Tu le verras grandir et te ressembler, laisse moi lui donner une vie sans déshonneur...

Car déshonneur secret n'existe plus. Et qui lave le déshonneur de qui? Déjà il prend la courtepointe qui choit sur la couche de l'amante, cet enfant c'est le sien et jamais il ne laissera les bruits de couloir du nivernais colporter son infortune , son épouse mal-enfantante qui n'est bonne qu'à parader en société, son union infructueuse aux tristes récoltes.

Allez Roide, ne rend pas les choses plus difficiles qu'elles ne le sont... Le nouveau né est couvert soigneusement, précautionneusement le duvet brun de son crâne est offert à portée des lèvres maternelles. Dehors c'est la tempête.

C'est sûr... En Anjou le printemps tardera à arriver.
Anaon

- Hôtel de la Duchesse de Brissac, Angers -


    Il faudrait... C'est un conditionnel.

    Intérieurement, c'est son esprit qui tremble. La peur de faire une nouvelle erreur. Se tromper une fois encore. Elle n'avait pas su protéger ses enfants, non... Fatalement, elle en avait été incapable... mais aujourd'hui... aujourd'hui tout est tellement différent ! Elle est plus forte, plus virulente. Maintenant on la paie pour protéger les autres. Elle peut protéger leur fils. Elle le croit....

    Les prunelles de la mère ont retrouvé l'enfant à nouveau porté près d'elle. Elle écoute d'une oreille distraite le récit de Judas, le drame d'Isaure. Même à ce simulacre de femme qu'elle méprise pourtant avec ferveur, la balafrée ne souhaiterait pareille tragédie que la perte d'un enfant. Ironie. Elle a envie de rire avec douleur. Isaure... Elle aura un fils. Elle aura le Sien. Une fois encore, c'est à la mercenaire que le seigneur demande de trinquer pour ses pots cassés. La réflexion de la balafrée se heurte pourtant sur un mot dans cette tirade. Et l'attention se détourne un instant de l'enfançon.

    Un visage grave se tourne vers Judas, sans l'once d'une réprobation. "Hérétiques"... Un mot lâché comme une injure. Sans doute question de politique ici. Néanmoins affaire de religion pour elle. Et dans le regard, le voile de la déception. La désillusion de ceux qui se sont fourvoyés. Hérétique. Mauvaise mère. Mercenaire... Judas ne lui avait jamais rien reproché. Ou si peu... Il n'avait pas grimacé devant les cicatrices. Il ne l'avait pas méprisé d'être mercenaire. Pas plus que le fait d'être païenne. Aucun dégout, aucune pitié. C'est pour cela qu'elle l'avait aimé. Parce qu'à nouveau, il l'avait faite Femme sans bavure. Absous de ses péchés par ses baisers. Elle s'était sentit autre, en s'acceptant telle qu'il l'avait accepté. Déshonorée. Pauvre femme. "Donne-moi du poison pour mourir ou des rêves pour vivre." Il fallait bien son revers à l'illusion.
    Avant, il ne lui reprochait rien... Avant...

    Déjà Judas s'affaire à prendre le départ. Déjà Kenan s'efface sous ses couvertures de voyage. De choix, elle en a peu. De consentement, elle n'en a guère plus. Il promet. Ses promesses ne sont jamais rien que des parjures, elle le sait. Le crane de son fils lui est offert. Les mains se lèvent pour prendre en coupe la petite tête avec une délicatesse inouïe. Et les lèvres tailladée s'apposent avec précaution sur le ouaté du crane sombre où elles restent figées. Le frisson qui la transi est insoutenable. A nouveau, ses paupières fermées se bordent d'un ourlet liquide qui restent pourtant prisonnier de ses cils.

    Je t'aime. Je te promets mon fils, quand je n'aurais plus rien à craindre du monde, je viendrais te chercher. Tout ira bien. Tout ira mieux. Ce jour-là, personne ne m'empêchera de te ramener près de moi. Personne. Sur mon âme et mes lames, je te le jure.

    Je t'aime, Judas. Mais je l'aime plus encore, je le crains.

    Les narines frémissent dans un soupçon de hargne. Prends garde Sybarite. Prends garde à toi et ton Isaure. Que le moindre mal lui soit fait et je te montrerais un autre visage. De la mercenaire, tu n'as connu que les chevauchées d'une ardeur exaltée. La mère-cenaire, elle, n'a rien de tendre. Et celle-là tu ne l'aimeras pas.

    C'est pour sa sécurité à lui que je le fais. Pas pour toi...

    Les doigts tentent de se résigner à lâcher la tête de son enfant. Malgré le doute qui l'anime encore, un sourire désespéré arrive à poindre surprenamment. Tout çà, çà a un air de déjà vu. Un déjà vu vieux de quatorze printemps. Jour pour jour quasiment. Est-ce que cette fois, Breccan va surgir pour lui rapporter son nourrisson sain et sauf ? Absurde pensée.

    Mais cette fois, les mains seront forcées de se défaire. Cette fois, elle devra regarder son enfant emmené loin d'elle, sans un mot. Connaître à nouveau ce nœud à l'estomac, ce néant dans les entrailles. Un vide inqualifiable. La douleur est morale, sa manifestation est physique. N'en démentira cette brulure qui lui ronge le cœur. Et dans le silence, elle attendra... Les mains ouvertes sans petit corps à étreindre.

    Le Licorneux ne franchira pas la porte le creux de ses bras en berceau pour son petit. Il n'y a pas de héros dans les tragédies.

    Encore une fois.

Musique " Elizabeth Arrives At Court ", The Tudors Saison 3, par Trevor Morris
Citation de Gunnar Ekelöf

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Judas
Ne pas laisser à autrui le temps de reprendre les forces nécessaires à vous combattre est une stratégie payante. Tenant jalousement l'enfant encore tout chaud des entrailles de sa mère, il le lui enlève au vu et au su de tous, du moins de toutes ici présentes. Et loin de lui l'idée de soutenir les regards de reproches, de défiance ou encore de menace qui pèsent sur sa silhouette de pluie. L'enfant est sien, il n'est plus question d'amour. Il est question de combat, de vainqueur et de vaincu, il est question de sang et d'honneur préservé. Judas s'en va. Comme on s'en va retourner chez soi après une guerre usante d'être trop languie.

    Oui tu l'as embrassé ton fils, ne t'en fais pas, il est baptisé de ta hargne et bientôt le sera de mes protocoles.

Les bottes claquent discrètement jusqu'à sortir de l'endroit du souvenir, puisque c'est tout ce qu'il lui laisse. Le souvenir d'un enfant partagé à trois, à quatre même, et quand bien même ce serait à mille... Un souvenir n'est-il pas que poussière d'esprit? Les pas se hâtent, les bras tiennent en précieux sésame le corps évanescent, protecteurs. Cette chose là est bien réelle, elle vaut mieux que tous les souvenirs qu'il jette aux autres comme de maigres miettes. Le loup garde la chair, les brebis se contentent de se contenter. La pluie fouette le visage creusé du seigneur, soucieux de vérifier de vifs coups d'oeil que personne ne l'a vu sortir. Penses tu. L'Anjou se meurt, au diable! Personne n'est en mesure de sortir, bien moins par un temps pareil. Judas s'en va. Comme on s'en va retourner chez soi fort du larçin du siècle.

Les paupières se plissent, vite, retourne-t-en vite. Et toi l'Anaon, ne pleure donc pas l'enfançon! Pour qui me prends tu... Tu ne sais que trop bien combien je puis chérir ce qui m'honore.

La monture retrouvée, commence la chevauchée. Ballotté malgré lui, l'objet du délit retrouvera bien vite son lit. dans sa fuite, Frayner sent pourtant que quelque chose lui échappe. Peut-être que cette fois, la Roide ne pardonnera pas. Peut-être se détournera-t-elle de lui. Le ferait-elle? Pour son fils, sans doute. Ou certainement pas. Judas gardera l'enfant comme garde fou, ainsi sera, envers et contre tout. L'objet de tous les chantages se trouve maintenant de son coté. Et quelle mère l'abandonnerait, par fierté? Le petit se met à pleurer, l'intempérie à redoubler. Judas s'en va. Comme on s'en va retourner chez soi pétri de convictions trop lourdes de conséquence pour y réfléchir.

Rose, mon amie la Rose. Accourez! Et taisez-vous à jamais.

L'enfant retrouve sous cape des bras aimants et la chaleur de l'hôtel Saumurois , le père lui se met déjà en tête l'inattendu. Dès demain il organisera la désertion de Petit Bolchen pour une demeure plus accueillante, plus... Anonyme, sous le couvert de la guerre. Quoi de mieux pour résoudre les éventuels contretemps, les réapparitions inopportunes et les plans mal échafaudés? N'est-ce pas l'Amante froide qui a pensé: "Qu’on me laisse le gout de mes vengeances."? Judas n'aura que loisir à l'apprendre. Et tant pis pour ses thérapies branlantes. Tout ira pour le mieux. C'est ainsi que cela doit se passer. Judas Gabryel Von Frayner revenu du pays de non-mémoire ôte ses frusques mouillées, et avec le naturel d'un faiseur de pamphlet par la même occasion son faciès de cruauté. Masque du bienséant qu'il se veut se penche sur le visage blafard d'une Isaure moribonde, un fin sourire baisant le front brûlant. Quelques mots murmurés d'une voix cassée mais si douce.


Souriez ma mie... Voyez de quelle belle engeance nous sommes flattés. Demain il nous faudra à tous aller le montrer...

Et Judas s'en va, comme on se sent maitre chez soi, même lorsque l'on n'y est pas. Amen.

    Fin du dernier volet.
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