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[RP] De chair et d'âme

Gabriell


      ______ Paris, mars 1461 ______


    Les cahots de la route me soulevaient le coeur. Les odeurs corporelles de mes compagnes et compagnons se mêlaient en parfums à la fois fleuris et musqués, assaisonnés de transpiration. Le tout se mêlait avec le fumet écoeurant des chevaux qui menaient notre voiture dans Paris. Ce voyage était d'une longueur insupportable pour moi, qui n'aimais guère être confinée... et par-dessus tout, je haïssais la presse d'autres corps contre le mien. S'agissait-il de mes amis que je les tolérais, mais l'expérience me restait très pénible. D'une main agacée, je tirai sur la couture de mes braies, que j'avais achetées chez un tisserand de petite qualité et qui, clairement, n'étaient pas à ma taille. Ou peut-être était-ce que l'obtention régulière d'un salaire et de pourboires m'avait permis de faire quelques à-côtés qui n'étaient pas de mes habitudes, expliquant peut-être une très légère augmentation de mon tour de taille ou/et de mon tour de cuisse... Le bandage serré qui aplatissait ma poitrine frottait cruellement sur ma peau au moindre mouvement, irritant ma sensibilité physique et mentale. J'inclinai mon visage vers la fenêtre, cherchant un souffle d'air frais à respirer. La tête me tournai.

    Je travaillais pour l'atelier des Doigts d'Or depuis près d'un an à présent, en tant que peintre. Chaque jour je confectionnais des fresques et peignais des portraits pour des clients de différentes conditions : les plus riches bénéficiaient de peintures de haute qualité, réalisées avec les pigments les plus précieux et les toiles les plus fines. J'avais donc commencé à fréquenter une haute société qui ne m'était pas familière. Le foisonnement de richesse de l'atelier m'étourdissait parfois, ce qui me poussait à me retrancher dans le calme de mon atelier : en effet, je craignais la foule... car je n'étais pas à l'aise avec moi-même. Mon père m'avait obligée à me conduire en garçon dès ma prime jeunesse, subjugué par l'idée terrible de n'être pas assez riche pour me permettre une vie décente et de me voir prise comme fille de joie dans le lupanar voisin... Ainsi j'avais vécu en tant que jeune homme, devant l'apprenti naturel de mon père, peintre de son état, et prenant peu à peu sa suite tandis que sa vue déclinait avec l'âge. Et je dois avouer que je m'étais sentie à mon aise dans ces habits confortables, plaignant les filles de mon âge qui portaient coiffe et corset ! Plus jeune, j'avais des cheveux courts, et je prenais soin de ne manger que peu afin de ne développer aucune forme charnue. En grandissant, j'avais tout de même pris de la poitrine et l'on m'avait appris à la serrer sous un bandage de lin épais. Et bien que mon père fût mort... je respectais son désir, peut-être par habitude aussi. Les seins comprimés, les cuisses maigres, les hanches pointues, et vêtue de braies, de bottes et d'une large chemise surmontée d'un tablier de peinture, je faisais un beau jeune homme. J'attirais quelque fois des regards curieux, gênants, et je me détournais alors pour ne plus les voir.

    Aux Doigts d'Or, on ne m'avait pas harcelée. Présentée comme Gabriell Prigent, peintre de son état, j'avais été embauchée comme telle sans recevoir de questions sur mon genre. La seule personne à m'en avoir posée avait été dame Elisabeth, le jour de mon recrutement. Fallait-il m'appeler dame ou sieur, m'avait-elle demandé ! J'avais répondu.. Gabriell. Je suis Gabriell. Et ça c'était arrêté là. Depuis ce jour j'évoluais en paix parmi les peintres et les couturiers, ces gens de talent qui vivaient dans un monde particulier, où les corps n'ont d'importance que pour porter les créations. Je me sentais bien parmi eux.

    Mon regard se porta sur mes collègues, pensifs ou assoupis sur les banquettes de la voiture dont les roues tressautaient bien trop sur les pavés pour que l'on puisse dormir pour de bon. Il y avait là Attia, Irma, Lubin, Elisabeth, Imagine. Et moi. Nous nous serrions à six dans cette cabine inconfortable et mal isolée, qui nous causait grand froid le soir et le matin, et chaleur poisseuse en journée. Profitant de l'apathie générale causée par l'addition des heures de route, je les observai : ils avaient tous des visages agréables, amicaux, que je commençais à reconnaître comme des visages amis.

    Dérangée, je grattai des ongles la peau de mon bras. Par-dessus tout je craignais les puces et les insectes, ces choses qui témoignaient d'une absence de propreté qui me hérissait mais qui se trouvaient hélas couramment dans les calèches, chariots, voitures et autres engins de location servant à se déplacer. Mon bas-ventre se tordait par périodes, en crampes désagréables quoique passagères, me rappelant immuablement que j'étais une femme. Les menstrues étaient ma hantise car je craignais d'être découverte... et d'être huée, conspuée, houspillée, insultée. Mise de côté. Abandonnée. Reniée.

    Il me fallait faire toilette au plus vite.

    Je me sentais mal. Lentement, j'inspirai puis expirai pour faire passer mon agacement, ma fatigue, et ce léger étourdissement qui se faisait plus présent au fil des minutes.

    Par Dieu, ce voyage ne finirait-il donc jamais ?

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Lubin_

    Jamais, ô grand jamais, un voyage silencieux n'aurait pu désarçonner Lubin. Le peintre-couturier, qui cousait d'ailleurs bien plus qu'il ne touchait aux pinceaux, avait pour réputation d'être silencieux, discret, presque invisible en vérité, dès lors qu'on ne lui demandait aucun acte impliquant ses pieds ou ses mains, & sûrement pas les deux en même temps.
    En fait, si le blondinet n'avait pas été maladroit, on aurait même pu douter de son existence & de sa présence au sein de l'atelier réputé des Doigts d'Or. Lubin n'aimait pas se faire voir, non. Et pour cause.
    Bégaiements, suées froides, tremblements, gestes irréfléchis & incontrôlables & bris de verre entrecoupés de crissement de dentelle de Flandres lacérées... Rien, depuis sa plus tendre enfance, n'avait été épargné par sa maladresse. Aussi, il fallait comprendre qu'à six dans un coche, serrés comme des sardines & épuisés du voyage, nul n'avait l'envie d'entendre la voix de Lubin ou de subir une des catastrophes qui les assommaient soudainement dès lors qu'il pensait seulement vouloir probablement faire quelque chose.
    Aucun des couturiers, du moins, n'auraient pu dire le contraire, & sûrement pas Elisabeth qui se refusait catégoriquement à lui parler depuis son aveu déroutant.
    Oui, c'était bien Lubin, le maladroit, le monsieur catastrophe des Doigts d'Or, qui avait fait brûlé l'atelier. Sans faire exprès, évidemment.

    Peut-être, toutefois, les peintres ne le haïssaient-ils tous pas. Leur aile n'avait guère subit les ravages des flammes, les œuvre avaient, du moins à sa connaissance, toutes pu être sauvées, & les rares peintures que le tout jeune Maître se plaisait à faire passer ne se heurtaient guère à celles de ses compagnons de toiles.
    En bref, il les connaissait aussi peu qu'eux-mêmes le connaissait. Lubin ne se mélangeait pas, ni aux peintres, ni aux couturiers, & si ces derniers se gaussaient de connaître les frasques de l'énergumène, ce n'était que grâce aux conseils qu'aucun n'hésitait à donner à l'autre. Les peintres en vérité, ne donnaient que rarement leur avis sur cet art de couture auxquels ils n'entendaient, pour la plupart, pas grand chose. Bien malheureusement.

    De fait, si Gabriell avait intrigué, comme pour tout un chacun en vérité, la curiosité maladive du blondinet n'avait guère réussi à percer le mystère du genre de l'artiste. Sa beauté même, aux yeux de Lubin, était si parfaite qu'il était impossible d'affirmer avec certitude que Gabriell était homme. Ou même femme. Souvent, à le croiser dans les couloirs, les aigues-marines se posaient sur ses formes habilement dissimulées sous des frusques de mauvaise qualité, & malgré la honte qui lui venait de penser à tout ça, Lubin osait s'imaginer ôtant ces tissus rêches pour habiller de velours, de soie & de dentelle la porcelaine du corps de Gabriell. Et alors, seulement là, il fermait les yeux, pour se prendre bien souvent un mur ou une colonne, horriblement mal à l'aise d'avoir pu imaginer, ne serait-ce qu'une fraction de secondes, frôler Gabriell.
    Ce qu'il faut comprendre, c'est que Lubin était puceau, & que jamais, ô grand jamais, il n'avait osé imaginer toucher ni femme, ni homme. Et si, toutefois, sa fascination pour la beauté des corps & des visages laissaient à croire qu'il avait des pensées portant sur la Chose & la batifole, c'était se tromper lourdement que de continuer dans cette direction.
    Lubin était de ces gens rares, & pourtant bien existants, incapables – dans un premier temps - de se livrer à un amour charnel quel qu'il soit, non par timidité maladive, mais bien par incapacité à imaginer le corps autrement que tel qu'une œuvre d'art. Et on ne touche pas, à une œuvre d'art.

    Mais on l’observe, & lorsqu’il semble qu’elle aille mal, on peut se targuer parfois de vouloir la restaurer. Ou dans le cas présent, de lui demander si tout va bien, dans un murmure à peine audible & précieusement dissimulé aux autres occupants, malgré leur promiscuité.


    « Tout va bien, Maître Gabriell ? »

    Non, évidemment, tout n’allait pas bien, & le pied enfin posé sur les pavés gris de Paris n’y arrangerait rien. Lubin n’était ni devin, ni même un peu plus perméable que les autres aux comportements humains, non, mais il ne fallait pas être doté d’un cerveau hors du commun pour s’apercevoir que le Maître peintre était plutôt indisposé par les cahots du voyage.

    « A… Allez-donc vous poser, Maître Gabriell, je me.. charge de monter vos bagages… »

    Tournant le dos, le gringalet posa les yeux sur les malles & les divers petits bagages qui composaient l’équipage des artistes. C’est qu’en prime, en tant que seul homme réellement affirmé – après tout Gabriell n’avait toujours pas de sexe défini – il se devait de faire monter les différents bagages à la place de ces demoiselles
    Même si elles avaient sans doute plus de muscles que lui.
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Gabriell
    --Lubin_ a écrit:
    « Tout va bien, Maître Gabriell ? »

    Non, évidemment, tout n’allait pas bien, & le pied enfin posé sur les pavés gris de Paris n’y arrangerait rien. Lubin n’était ni devin, ni même un peu plus perméable que les autres aux comportements humains, non, mais il ne fallait pas être doté d’un cerveau hors du commun pour s’apercevoir que le Maître peintre était plutôt indisposé par les cahots du voyage.


    La voix timide de Lubin me sortit de ma réflexion. Je levai le regard, un peu étonnée peut-être, pour le poser sur lui : délicat Lubin, maladroit Lubin, mais toujours si gentil... Je lui souris de mon mieux. Je l'avais toujours senti un peu à part lui aussi, il évoluait toujours un pas à côté du monde des autres, un peu comme moi. Mais nous n'avions jamais tenté de nouer la moindre relation hors les saluts amicaux entre collègues de travail. De plus je craignais tant d'être découverte que je ne m'autorisais aucune proximité avec mes compagnons... Bien que parmi toutes ces belles personnes, il en était qui me plaisaient. Lubin était de ceux-là.

    Le manque d'air de cette voiture m'indispose un peu... Mais je vois que nous arrivons.

    Je lui avais répondu avec ma retenue habituelle, en prenant soin de ne pas trahir par mes mots la conjugaison de mon sexe. Mais je lui conservai un petit sourire qui se voulait reconnaissant de s'inquiéter de moi. Peut-être était-il le seul qui, pour moi, se rapprochait le plus d'une amitié accessible, au contraire des autres qui me paraissaient bien trop forts, trop colorés, trop épanouis, et qui m'effrayaient parfois par leur assurance, chose que je ne maîtrisais que trop peu.

    Le pas des chevaux ralentit et l'on tourna dans une cour pavée qui marquait l'entrée d'un grand hôtel. Je n'avais aucune idée de l'endroit où nous étions dans Paris. Mon seul désir était à présent de sortir de ma cage et de respirer librement ; je descendis en retenant ma hâte. Mon pied se posa enfin sur un sol tangible qui me parut frissonner comme une vague mouvante. Mes compagnes redressaient coiffures et époussetaient jupons et je me sentis mal à mon aise, voyant Lubin se charger sans mot dire de nos valises... Mais il me prit au dépourvu en prenant mon bagage en tout premier, m'invitant à aller me reposer dans la chambre de l'hôtel qui serait la mienne. Je me sentis légèrement rougir et je faillis protester, puis je sentis que l'étourdissement me reprenait. Je rendis les armes, acquiesçai avec un sourire de remerciement, et me dirigeai vers l'entrée où l'on m'indiqua ma chambre. Le maître d'hôtel déverrouilla la porte devant moi ; j'entrai.

    La chambre était décorée avec goût malgré sa taille toute relative. L'on avait préparé les chandelles et le feu, qui rougeoyait dans l'âtre depuis visiblement peu de temps. L'hôtelier avait sans doute préparé les lieux avec soin en apprenant qu'il allait héberger les artistes renommés d'un grand atelier. La seule chose cependant qui attirait mon regard était le grand baquet de bain rempli d'une eau fumante qui trônait devant la cheminée : un luxe inattendu pour moi ! Les bains privés coûtaient de l'or ! Je me contentais toujours de faire une toilette sobre dans mon petit broc d'eau au matin et au soir, et j'allais, une ou deux fois la semaine, aux bains publics pour me délasser et me laver entièrement. Avec une sorte de soupir ravi, je dégrafai mon manteau que je laissai choir sur la première chaise venue... la légère buée qui s'échappait du baquet était tentatrice. De toute façon j'aurais été bien sotte de ne pas profiter de ce luxe, cadeau de la maison (à moins qu'il n'ait été commandé par notre intendante, mais puisqu'elle n'était guère dépensière à notre égard en ce genre de délicates attentions, j'en doutais). Rapidement je me débarrassai de mes habits, quittant bottes, bas, chemise, braies et sous-vêtements, et dénouant avec un soupir de soulagement la bande de lin qui comprimait ma poitrine.

    Je me glissai dans l'eau chaude. Mon corps était maigre, presque dénué de formes féminines, et j'avais la sensation d'être dans le baquet comme dans le ventre de ma mère : comme une petite chose entourée d'un grand espace accueillant. Je me laissai couler un peu plus au fond, repliant mes jambes pour ne laisser dépasser que ma tête. Dénoués, mes cheveux noirs, un peu ondulés, s'étaient collés à mes épaules et à mon dos. Je passai les mains sur mon visage, fatiguée, pour ôter de ma peau la poussière qui y était collée, puis je me redressai et m'adossai au bord du baquet. Je fermai les yeux. Je sentais le monde tanguer doucement en bordure de ma conscience, et je me laissai glisser avec satisfaction dans ce noir apaisant et tiède
    .












Lubin_

    Chaque bagage avait été monté & déposé devant les portes des artistes, par Lubin en personne, ou par l’aubergiste le prenant en pitié. C’est que maigre, long, maladroit qu’il était, les doigts déjà rouges, tout autant que les joues, haletant & désespéré, il aurait fait pitié à n’importe quel insensible passant par là.

    Et si la moitié des bagages n’avaient pas été livré par notre blondinet, la force des choses fit que ce fut tout de même lui qui se retrouva devant le seuil de Gabriell. La malle à ses pieds, il entreprit de toquer, délicatement, sur le bois de la porte, attendant une réponse qui tardait à venir. Haussant légèrement les épaules, le jeune artiste laissa là le bagage, tournant les talons pour aller, enfin, s’allonger sur une paillasse amplement méritée.

    En fait, il arriva jusqu’à sa propre porte, la main sur la poignée ronde, avant de se décider à rebrousser chemin. Avec l’image du visage pâle & maladif du Maître peintre devant les yeux, le maladroit ne pouvait se résoudre à ne pas vérifier que l’artiste allait bien.
    Et si, après tout, il s’était évanoui, cognant la tête contre le chambranle de la porte, se vidant de tout son sang avant que quiconque ne se décide à entrer s’enquérir de son état ?

    Frémissant, le blondinet se hâta de traverser à nouveau le couloir, dans l’autre sens cette fois, pour toquer un peu plus vigoureusement, imaginant déjà toutes les horreurs qui auraient pu arriver au jeune Maître. Et le regard glissant sur la malle qui n’avait pas bougée, les interminables doigts de Lubin entreprirent de faire tourner la poignée.


    « Ma.. Maître ? »

    Le silence, froid, pesant, fut sa seule réponse. Usant d’un courage qu’il savait fuyant, & qu’il n’était jamais arrivé à tout à fait posséder, il posa pied à l’intérieur, le poids de son pas glissant faisant crisser un petit caillou sur les dalles de la pièce. Il retint sa respiration, une seconde qui sembla lui durer des heures, & soufflant profondément, s’engagea tout à fait.

    Nombre d’esprits pervers, ou même normalement constitués, auraient ici pensé à l’idée, fortement alléchante, que Lubin pourrait avoir enfin la révélation, à savoir si Gabriell était homme, ou bien femme. On ne comptait plus les paris, à l’atelier même, portant sur le sexe présumé du jeune Maître.
    Mais enfin, nous parlons ici même de Lubin, blondinet maladroit, incarnant la pureté même de l’innocence totale, incapable de n’avoir que la moindre once de désir chaste sans rougir tout autant que le velours carmin qu’il se plaisait à travailler. De fait, en plus de n’avoir jamais parié, il ne s’autorisait pas non plus à penser à autre chose que la santé du peintre, seule & unique raison pour laquelle il avait osé entrer dans ses quartiers.

    Aussi, s’autorisant à peine à regarder, il se mordait les ongles, terrifié à l’idée que Gabriell pouvait penser à quelque chose de mal venant de sa part.
    Il fallut, pour le détendre un peu, que la curiosité s’immisce dans ses réflexions, alors que son regard d’un bleu trop pâle glissait sur le manteau, & les différents monceaux de tissus qui menaient, irrémédiablement, vers le baquet auprès du feu.

    On ne s’étonnera pas outre mesure que Lubin, aussi tétanisé que fasciné, ne bougea plus d’un pouce, les yeux résolument écarquillés, où brillait la honte & la terreur.
    En dehors de la longue chevelure corbeau qui tranchait si vaillamment sur la peau marmoréenne, de l’épaule douce & des traits qui enfin, apaisés, s’affirmaient féminins, on devinait aisément, malgré le reflet de l’eau, la rondeur d’un sein.
    Et dans une inspiration étonnée, Lubin finit par accepter qu’il avait tout à fait le droit de trouver Gabriell belle.
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Gabriell
    Je m'étais détendue, apaisée, dans cette eau encore tiède qui m'enveloppait comme un cocon. Mes pensées s'étaient éloignées de mon enveloppe charnelle et je ne sentais plus du tout mon corps, qui reposait dans le baquet de ma chambre d'hôtel. J'étais bien. Comme si je m'étais égarée dans un autre monde qui me reposait mieux. Mes pensées voguaient vers les souvenirs de mon enfance : la main de mon père sur la mienne qui tenait le pinceau, imprimant un geste plus ferme à mon esquisse maladroite, traçant sur la toile le contour d'une feuille de chêne qui était posée sur la table devant moi. La cour de la maison, pavée de pierres douces et beiges, balayée par un vent d'automne qui faisait voltiger des tas de feuilles rouges et brunes... Ma première passion pour les choses. Mes premières amours simples : une toile vierge, quelques pots de peinture ou d'encre, des pinceaux doux que j'avais plaisir à faire glisser dans le creux de ma paume, inlassablement, quand j'étais encore trop petite pour que l'on me laissât peindre...

    Un souffle frais me fis frissonner et je réintégrai, contre ma volonté, mon corps terrestre. L'eau s'était tiédie. Refroidie, même. Je sentis un frisson parcourir ma chair et j'inspirais profondément, comme un nouveau-né qui s'éveille, et qui prend pied dans le monde. Mes sensations me revinrent. J'avais froid. Je sentais mes paupières collées, ma tête lourde, et je dus faire un effort pour ouvrir les yeux et bouger un peu, rompant définitivement le charme d'un sommeil réparateur. Je ne vis pas tout de suite que quelqu'un était entré : seul le léger filet d'air froid qui parvenait du couloir me fit remarquer que la porte avait été ouverte. Mes yeux s'agrandirent de surprise et j'eus un petit cri ravalé, m'asseyant brusquement dans le baquet en cachant ma maigre poitrine de mes bras.

    Lubin était là, tétanisé, les yeux fixés sur moi.

    Je perdis tous mes moyens. Je restai là, immobile, muette, l'esprit vidé de toute intelligence, les bras crispés contre moi, et je le fixais.

    En un sens, je savais qu'il n'était pas un ennemi. Je n'attendais pas de lui qu'il se moque ou qu'il s'empresse d'aller répandre sa découverte... Car oui, bien sûr, il m'avait découverte. Je ne pouvais ignorer, à son air, qu'il m'avait vue en partie nue, et qu'il en avait vu assez pour me voir femme. Je finis par rougir, et baissant les yeux, je me détournais un peu.

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Lubin_

    « Non ! »

    Le cri avait fusé, en même temps que le bras qui s’élançait vers la prude. « Non, Gabriell, aurait-il voulu dire, ne vous rhabillez pas, laissez-moi savourer, vous êtes si belle en femme. » Incapable, comme souvent dans les premiers instants, de détourner le regard du visage & du corps qui lui faisaient face, Lubin avança même d’un pas, ragaillardi par on ne sait quel hormone étrange qui le rendait, sinon courageux, au moins hasardeux.
    Pourtant, malgré son cri de désespoir, le corps se déroba au regard azuré, les pommettes rougirent & les délicates émeraudes se murèrent sous un manteau de chair.

    En une fraction de secondes, Gabriell réussit tout à fait à liquéfier Lubin. D’artiste vaillant en mal de jolies choses, il devint gamin puni, rouge de honte & de timidité, bégayant & tremblant devant une femme, une vraie, nue. Tout à fait nue.
    Non, nous ne dirons pas que Lubin n’avait jamais vu de femme nue.
    Simplement que les seuls seins qu’il avait pu observer étaient ceux de sa mère.

    Les yeux résolument baissés à son tour, il se frotta la nuque, massant durement les nœuds qui venaient tout à coup de se former sous ses doigts, & résolut de s’excuser pour l’affront qu’il venait de lui faire.


    « Je… Je… Je ne vou-voulais p-p-pas… Euh… Je.. pensais que vous v-v-vous sentiez mal, a-a-alors… Et bien.. Je… P-pardonnez… Hum… »

    Dire qu’il pataugeait aurait été d’un tel euphémisme… Pourtant, porté par un élan de déraison, il ne put s’empêcher de redresser les yeux, fasciné par ce corps qu'on avait tant caché, qu'on avait tant masqué, qu'on avait tant contrit, & qui ne demandait qu'à s'exposer tel qu'il était, tel qu'il avait toujours été.
    Dès lors, malgré le silence pesant, il s'était décidé. Il voulait coudre son écrin de femme.

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Gabriell
    Et pourtant c'était moi qui le craignais.

    Je tremblais à présent, prise d'une angoisse irrépressible qui me martelait les tempes et le coeur. Le cri de Lubin m'avait fait sursauter et j'avais failli me laisser aller aux larmes, paniquée par sa réaction, ne comprenant pas ce "non" jailli comme un diable d'une boîte que l'on croyait trop délicate pour contenir autre chose qu'une rose fanée. Je me sentais perdue et effrayée, nue sous le regard d'un homme, et pourtant quand j'osai le regarder une fraction de seconde, juste après son cri, je vis sa main tendue vers moi comme en un geste de désespoir. Je ne compris pas. J'avais trop peur.

    J'étais tétanisée par une terreur incontrôlable et je ne saisis même pas ce qu'il était en train de me dire, je ne remarquai même pas qu'il s'agissait d'excuse, je ne vis pas qu'il était aussi mortifié que moi... J'entendis seulement : "pardonnez...", et je hochai la tête, à peine, comme pour dire que oui, je pardonnais, puisque de toute façon tout venait de se briser. Que cela n'avait plus d'importance. Je ne sais pas s'il vit mon acquiescement, ma tête détournée de lui, cachant ma honte et les larmes qui m'étaient venues. J'avais espéré qu'il s'enfuirait poliment en écourtant mon supplice, mais je le sentais encore, là, à quelques pas de moi, et j'imaginais son regard sur moi. Sans oser le regarder, totalement ignorante de sa soudaine fascination, je décidai de me lever dignement au lieu de pleurer comme une sotte que l'on grondait. Je ramassai mes jambes sous moi, tremblante, le visage toujours détourné, je pris appui sur les bords du baquet et je me levai.

    Je fus entièrement nue devant lui, tournée de trois-quarts, évitant obstinément de le regarder.

    Je voulais penser qu'il n'était plus là, qu'il avait peut-être eu la délicatesse de se retirer. Je le voulais tellement fort que je pensais que cela suffirait. Je sortis du baquet. Je me sentais faible... le sang battait à mes tempes et pourtant j'étais glacée et pâle. J'eus du mal à prendre entre mes mains le drap duquel je m'entourai enfin, déployant autour de moi une cape blanche qui se colla à mon corps trempé et ruisselant. Je n'osai pas encore regarder. Que ferais-je s'il était encore là ? Mes dents mordirent l'intérieur de mes lèvres pour réprimer ces pleurs que je ne voulais pas laisser échapper malgré la douloureuse tension qui serrait ma gorge. Je restai immobile, contrôlant tant bien que mal les sanglots qui voulaient prendre possession de moi. Mes mains tremblaient, crispées sur le drap.

    Enfin, n'entendant plus un son, je me tournai avec hésitation vers la porte.

    Il était là, debout devant moi, et il me regardait avec une telle fascination que je sentis une envie de rire supplanter la marée montante de mes larmes. Un hoquet de rire m'échappa, à moins que ce ne fut un couinement doublé d'un gémissement, et je me sentis basculer.


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Lubin_

    Pour être franc, si Lubin était physiquement bien là, ses pensées étaient bien trop vaporeuses pour être parfaitement dans l’instant. Car notre pauvre ingénu n’avait jamais rien eu d’un homme, d’un vrai. Et que les femmes n’étaient pour lui qu’une espèce d’intuition indécelable, une fugace inspiration à la fragrance toujours fleurie & délicate, au déhanché sinueux, sinon envoûtant, à la beauté éternellement imparfaite & pourtant à jamais acquise.
    A croire qu’elles avaient toutes passé un pacte avec le Sans-Nom pour garder sur les hommes leur emprise démoniaque.

    Oui, les femmes, toutes autant qu’elles étaient, faisaient tourner la tête à Lubin. Toutes, parce qu’elles étaient belles, parce qu’il y avait dans leurs jeux de séduction des relents de génie, ou bien parce qu’encore au naturel, il semblait qu’elles portaient des masques d’insolente sensualité.

    Il les aurait toutes peintes, si on lui donnait le temps. Toutes habillées, pour savourer les pans de velours écorchant leurs peaux, caressant leurs formes dans les violentes étreintes des corsets. Un peu comme ce drap humide qui s’accrochait désespérément à la peau humide & blanche d’une Gabriell effarouchée.

    Et puis il aurait peint ce regard effrayé, ces joues roses d’une pudeur qu’il ne pouvait que respecter, mais qu’il n’arrivait pas tout à fait à accepter. Après tout, il n’avait pas réussi encore à quitter la chambre.
    Il aurait fait couler de l’encre pour ses cheveux dégoulinants, marquants la toile blanche de mèches sombres & tranchantes. Il aurait épousé, de sa spatule, ce menton effronté, cette bouche délicate, & il aurait voulu, encore, pouvoir peindre ce rire qui jaillissait soudain de la gorge souple du Maître peintre.

    Rire qui manqua de faire défaillir Lubin tant il était inattendu. Et tant il tira le voyeur de sa contemplation. Juste à temps pour voir le corps s’effondrer, & pour que tous les muscles faussement existants du blondinet ne se précipitent à la rencontre de Gabriell.
    Si l’impact des genoux sur le sol dallé fut agressif, la rencontre couturier-peintre fut tout aussi détonante. En vérité, le jeune homme s’était jeté si violemment sous le corps humide qui tombait, mué par un instinct sans doute animal, qu’il mit quelque temps à retrouver le souffle qu’une épaule nue venait de couper proprement.

    La lèvre tremblante, les yeux écarquillés, il entreprit de tapoter la joue si douce du peintre qui venait de perdre d’un seul coup toutes les couleurs de sa palette.
    Un instant, il eut l’idée d’appeler à l’aide. Mais il du se retenir à l’idée que d’autres que lui découvrent soudain que Gabriell était femme, pleinement femme, & que malgré ses formes discrètes, elle n’avait de féminité à envier à personne.
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Gabriell
    Je m'étais affalée, sans force, perdant dans l'instant toute notion d'équilibre, et je m'attendais vaguement à heurter le sol dur de ma chambre. Je n'eus même pas la présence d'esprit de me rattraper ou de tendre les mains : non, je m'effondrai, perdue. Le choc fut rude mais ce ne fut pas le plancher qui m'accueillit... Lubin était là, presque sous moi, agenouillé avec moi, et j'avais glissé contre lui. Si ma tête avait au départ trouvé une place toute enfantine au creux de son épaule, j'avais continué ma chute au ralenti et je me trouvai à présent appuyée contre son torse, sans force. La situation m'échappait clairement...

    Prenant de grandes inspirations et prise de vertige, je fermai les yeux, abandonnée et faible. J'entendais battre le sang à mes tempes, à moins que ce ne fut le coeur de Lubin à mon oreille... Il me tenait. Il était là, et il me tenait dans ses bras, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde pour lui. Lui qu'on aurait pu imaginer glisser sur le sol et tomber à son tour en se précipitant pour m'aider... Mais non. Je le sentais contre moi, étonnamment fort malgré sa carrure d'éphèbe. J'avais totalement oublié ma nudité et le drap qui me couvrait, incapable du moindre geste, et je terminais de me laisser aller : ma tête s'était renversée en arrière, mes yeux s'étaient tout à fait refermés. Dans un brouillard épais et silencieux, je sentis qu'il me tapotait la joue, sensation qui n'attira que très vaguement mon attention, et qui finit par s'éloigner et disparaître, comme si j'avais regardé de très loin quelque chose qui n'avait que peu d'importance.

    Pour la première fois de ma vie, je m'évanouissais dans les bras d'un homme. Nue, sans défense. Et ostensiblement femme.

    Cependant je ne perdis pas conscience bien longtemps. Peut-être quelques secondes, tout au plus, qui laissèrent le temps au couturier de m'allonger entièrement, ce qui permit au sang de retrouver le chemin de mon coeur et de ma tête. Je m'éveillai, étourdie. Il était toujours là. J'étais toujours nue. Hébétée sans doute, le visage peu expressif, j'ancrai mon regard au sien, comme seul point de repère dans ce monde bouleversé. Je levai une main pour chercher le bord de mon drap et le remonter sur ma poitrine et faisant cela, j'eus la pensée qu'il avait l'air aussi bouleversé que moi.

    Et, parce que c'était le seul moyen qui m'était accessible dans ma faiblesse, je roulai sur le côté et enfouis mon visage contre les genoux de Lubin. Mon front s'y appuya et en réflexe de protection, mon corps se replia et se lova sous le drap en position foetale. J'ignorais ce qu'il allait faire, ce qu'il allait dire, mais je ne pouvais que m'abandonner à lui.

    Je n'avais absolument aucune conscience de la sensualité que mon corps pouvait évoquer, je ne savais pas si j'étais laide ou belle, et je ne m'en préoccupais pas. Je savais cependant que Lubin n'était pas homme à abuser d'une femme, et sur cette seule certitude, je lui fis confiance. Le contact de mon front contre son genou contenait toute cette pensée.

    Je me sentais comme une poupée de porcelaine dans la main d'un géant donc je ne connaissais pas les intentions... L'irruption de Lubin dans mon intimité avait brisé les convenances et arraché mon masque. À présent j'étais à sa merci... La situation aurait pu sembler comique si elle n'avait pas été si terrifiante pour moi : Lubin n'était certes pas un modèle de virilité, et je crois même que certains de nos clients qui me pensaient homme m'imaginaient plus masculine que lui. Mais c'était la première fois que moi, j'étais femme. Que j'étais là, nue, sous son regard. Que je touchais son corps. Qu'il touchait le mien.

    Et cela avait fait exploser mon monde.


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Lubin_

    Elle n’aurait pas mieux pu déstabiliser le jeune maladroit. Terrifié, il l’avait regardé se blottir contre lui, tout contre ses genoux repliés, dans cette espèce de position étrange qu’on portait aux fœtus.
    Avant que, tout à fait, il ne perdre la raison en la regardant s’affirmer, il lui vint à l’esprit que la scène qui se passait là n’avait rien d’un instant qu’on retrouvait sur les toiles, mais qu’il serait une honte de ne pas s’appliquer à peindre l’étrange moment.

    Et puis, lentement, il avait laissé passer les secondes, où elle avait l’air bien, apaisé, & où lui se retenait de faire le moindre mouvement. Et si ses genoux le brûlaient de la chute qu’il venait de faire, & si ses membres tremblaient du trouble qui le prenait, qui les prenaient en cet instant, il tenta au moins de n’en rien laisser paraître. Il manquait même de souffle, tant il était attentif à la respiration de la jeune Gabriell, & du hoqueter quelques fois en rougissant horriblement à l’idée seule de déranger l’apaisée.

    Quelques bonnes minutes durent passer, lentes & allongées, où le maladroit n’osa pas faire un seul geste & se contenta de se forcer à assimiler toutes les choses qui venaient de lui arriver. Gabriell était femme, & la femme était belle, & la beauté était décidément d’une fragilité déconcertante. Il lui apparut même que la peintre était une de ces espèces de joyaux qu’on taillait à la lime par crainte de les briser. A ceci près qu’elle était aussi brute qu’une pierre naturelle, ni touchée, ni altérée, ni même souillée par cet espèce de coquetterie poudrée qu’on pouvait apprécier, mais qui lassait bien vite.


    « Ga… Gabriell ? »

    Le prénom avait tout juste été soufflé, par crainte de briser la quiétude qui les enveloppait, & les doigts longs de l’artiste s’étaient posés, avec sa maladresse habituelle, sur les mèches brunes qui commençaient à sécher. Il se voulait apaisant, mais n’arrivait qu’à s’affoler un peu plus, & lâcha tout à coups quelques mots qui lui valurent de manquer de s’étouffer.

    « Comme vous êtes belle… »

    Ce n’était certes ni le bon moment, ni le bon endroit, mais Lubin ne put s’empêcher de lui souffler ces mots, avec dans la voix un trémolo qui trahissait l’angoisse de s’entendre répondre par la négative :

    « J’ai l’idée d’une robe qui je crois, vous irait comme un gant... J’aimerais… V-voudriez-vous ? »

    Votre corps entre mes doigts, vos formes sous mes aiguilles, votre peau nappé de fils d’or & de soie. Je rendrais l’élégance qui sied à votre teint, la douceur que porte votre regard, toute l’assurance que porte votre talent.
    Vous êtes femme, Gabriell.


    « Je veux vous recouvrir. »
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Gabriell
    « Ga… Gabriell ? »

    Je cessai presque de respirer lorsqu'il prononça mon nom. Je craignais sa réaction, ses paroles, mais il posa simplement la main sur mes cheveux. Une main délicate, légère, dont je sentais le poids sur ma tête comme j'aurais senti une plume. La main resta là, sans bouger. Je n'entendais que ma respiration qui cessait peu à peu de galoper.

    « Comme vous êtes belle… »

    Cette fois, je retins mon souffle. Que venait-il de dire ? Avais-je bien entendu ?

    J'ouvris les yeux, le visage toujours appuyé à ses genoux. Je n'osai pas lever le regard. Je ne m'étais pas attendue à ce genre de paroles... Depuis mon enfance, je m'étais fait des milliers de scénarios différents; imaginant au soir de quelle manière l'on me découvrirait un jour. Car je savais que cela devrait arriver. Toute petite, j'avais cru que l'on me gronderait, que je serais punie, que mon père serait fâché et que ma mère m'infligerait une correction que j'aurais trouvé méritée. Plus grande mais encore très jeune, j'avais crains la réaction de mes camarade de jeu, avec qui j'endossais le rôle du garçon le plus fragile de la bande... et je me souvenais avoir été, parfois, un peu amoureuse de certains d'entre eux. Et je rougissais quelques fois lorsqu'ils me donnaient de viriles bourrades du haut de leurs douze ans, alors que je me laissais chahuter en bonne camaraderie. Puis je m'étais éloignée d'eux et j'avais rêvé à un preux chevalier, qui saurais voir en moi la femme que je cachais et qui m'aimerait sans limites, déplaçant les montages pour m'épouser, comme dans les belles chansons de geste. Et enfin, adulte, j'avais abandonné mes illusions, mais je n'avais jamais cessé de m'inquiéter d'être découverte. J'avais imaginé des dizaines de réactions différentes, moquerie, dédain, indifférence, perversité... Mais Lubin avait seulement posé la main sur mes cheveux, en un geste de réconfort si léger, si timide, qu'il avait déverrouillé les portes de mon âme.

    Et il me disait que j'étais belle.

    Immobile, incrédule, je me demandais si j'étais bien éveillée. Mais la douce rugosité du tissu contre mon front et l'odeur de ce corps dont j'étais assez proche pour percevoir la senteur m'empêchaient de conclure à un songe. Avec lenteur, les yeux dans le vague, je m'appuyai sur un bras pour me redresser. La voix douce, hésitante, rompit à nouveau le silence.


    « J’ai l’idée d’une robe qui je crois, vous irait comme un gant... J’aimerais… V-voudriez-vous ? »

    Je levai les yeux sur lui, une main toujours fermement agrippée à mon drap humide.

    « Je veux vous recouvrir. »

    À demi assise à présent, j'observai sans mot dire ce beau visage délicat, qui avait rougi, et donc le regard, loin d'être inconvenant malgré la situation, me laissait honnêtement voir toute son innocence. Il n'y avait rien de charnel ni de perverti dans ce que je voyais... Nous nous observâmes, quelques secondes, immobiles. Je ne savais que lui répondre. Mes cheveux trempés gouttaient sur mon épaule et je commençais à avoir froid. Mais étrangement je ne désirais pas rompre ce moment hors du temps... C'était la première fois que l'on me regardait de cette manière. Que l'on me trouvait belle, qu'on me le disait. Et que l'on proposait de me vêtir en femme par pur amour de la beauté. Je savais que Lubin aimait les corps, pour ce qu'ils représentaient et non pour un quelconque appétit sexuel que j'imaginais absent de son âme, et j'ignorais que je pourrais un jour en être la muse.

    Mais ce n'était pas cela qui me bouleversait le plus. C'était qu'il avait, le plus simplement du monde, accepté que j'étais femme. Il n'avait pas remis en cause ma personne, mes choix, ma vie. J'étais toujours Gabriell. La façon dont il avait prononcé mon prénom en témoignait. Je sentais encore, comme un doux fantôme, sa main posée sur mes cheveux. Il n'était même pas scandalisé de me trouver nue, il n'était pas repoussé par mon corps un peu trop maigre. Il me trouvait belle, il me trouvait moi.



      "Je suis Gabriell." - fit l'écho de ce que j'avais répondu à la surintendante de l'atelier lorsqu'elle m'avait demandé s'il fallait me nommer sieur ou dame...


        "Je suis Gabriell."



    Je penchai vers Lubin le haut de mon corps, tenant toujours fermement le drap qui me couvrait, et je m'appuyai avec hésitation contre lui. Mon menton trouva le creux de son épaule et je fermai les yeux.


        Je suis Gabriell.


          Serre-moi.


        Aime-moi.


          Sauve-moi.
Lubin_

    Il lui sembla qu’elle en avait perdu ses mots. Et de fait, il se retrouvait bien incapable de déchiffrer ses pensées, d’autant que même sans réponse elle saisissait l’occasion de se blottir contre lui. Là, tout près, au creux de son épaule. Et son souffle léger effleurait la peau découverte d’une chemise à peine entrouverte.

    Diable de Gabriell ! Cherchait-elle à s’emparer du fil de ses pensées, toujours un peu plus, n’avait-elle pas compris, enfin, qu’il était tout à fait dépassé par les évènements ? Ne comprenait-elle pas qu’elle le rendait inapte à toute tentative de réaction, frémissant qu’il était à chaque mouvement de sa part ?
    Non, Lubin n’était pas de ceux dont les bas-ventres s’élevaient à chaque déhanché, à chaque épaule découverte, mais il n’en restait pas moins que sa peau malmenée par la respiration de la brune déclenchait des tremblements incontrôlables.

    Sa main pourtant, étrangement, avait gardé sa place comme si elle n’avait jamais du être ailleurs, glissée entre quelques mèches qui épousaient, sans se fondre, les doigts fins du couturier. Mué par un instinct étrange qui le poussait à inviter Gabriell à se presser un peu plus contre lui, il du secouer un peu la tête pour ne pas lui faire peur, tant l’envie de l’enlacer se faisait forte. Il lui semblait qu’elle avait trouvé ses bras avec tant de facilité qu’elle se devait d’être là, & qu’il se devait, lui aussi, de l’accueillir & de la recouvrir de toute sa protection.

    Ce furent ces élans chevaleresques qui le réveillèrent tout à fait. Et peut-être un peu la porte, entrouverte, qui grinça derrière eux.

    Sursautant, il tourna la tête vers le bruit qui n’était sans doute du qu’au courant d’air, & instinctivement, enserra un peu plus la jeune femme de ses bras. Sans réfléchir, il avait accepté qu’elle restait androgyne pour les autres, & qu’il n’avait pas le droit de la forcer à se montrer telle qu'il la voyait maintenant. Du moins, jusqu’au jour du défilé, où il s’était fait la promesse qu’il pourrait la découvrir comme le joyau parfait qui, à lui seul, endosserait le nom de « collection ».


    « V-..vous tremblez, Maître, rhabillez-vous… Et… la porte est ouverte, si quelqu’un vous voyait… »

    Si quelqu’un vous voyait telle que moi je vous vois…
    Doucement, il la redresse un peu, d’un simple mouvement de buste, pour lui faire comprendre qu’il se lève & s’en va, là, tout de suite, comme ça. La raison le reprend, il sait qu’ils ne peuvent pas rester ainsi, & que l’heure du repas va bientôt sonner. Il faut qu’elle se rhabille, qu’elle revête à nouveau ses vêtements de Maître Gabriell, androgyne, intouché, intouchable, un peu comme lui, Maître Lubin, maladroit, intouché, intouchable.

    Et puis, sans qu’il n’arrive tout à fait à déterminer ce qui lui valait ce geste, il vint déposer un baiser, d’une pudeur étonnante, sur le front barré d’une mèche humide.
    Il rougit.
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Gabriell
    J'étais bien.

    J'étais bien, là, contre lui. Je respirais lentement l'odeur de son cou. Sa peau était douce contre ma joue et sous mon menton. Je le sentais frissonner très légèrement mais je ne pensais pas que j'étais la cause de son trouble... enfin, du moins, je n'imaginais pas que ce pût être mon souffle qui provoquait ces frissons. Sa main était toujours là, dans mes cheveux, comme s'il m'invitait à conserver ce contact entre nous. Ses bras m'avaient enlacée, maladroitement, timidement. Je n'osai pas faire le même geste en retour, mais je restai là. Je n'avais plus envie de rompre ce lien d'un instant.

    Je ne lui avais pas répondu. Peut-être était-ce au-delà de mes forces que d'imaginer être vêtue en femme... vêtue en femme, par lui, devant tous. Je ne savais pas si je pouvais le faire, ni si j'en avais envie, ni si j'en avais peur. Alors je prenais ce moment suspendu entre nous comme une parenthèse hors du temps qui me permettait de réfléchir... Sortant de mes pensées, je le sentis sursauter et se tourner vers la porte, mais je n'avais entendu aucun pas. Par réflexe, me sembla-t-il, ses bras m'enserrèrent un peu plus fort et je me sentis comme soulagée, comme ayant trouvé une place dont j'ignorais l'existence même. J'étais... peut-être, un peu... heureuse. Simplement. Mais il fallut revenir sur terre :


    « V-..vous tremblez, Maître, rhabillez-vous… Et… la porte est ouverte, si quelqu’un vous voyait… »

    J'acquiesçai. N'importe qui pouvait nous voir ainsi et penser à mal. Peut-être même se demandait-on déjà pourquoi Lubin n'était pas encore redescendu. Je le sentis se redresser doucement, bien que je fus encore appuyée contre lui, et j'allais m'écarter au moment où je sentis ses lèvres toucher mon front. Je m'immobilisai un instant et je me sentis comme traversée par une sensation fugace et bienheureuse, qui fit se mouvoir mes lèvres en un sourire involontaire mais d'une inavouable douceur. Je redressai ma tête pour le regarder : il avait rougi. Ce qui me fit rougir. Bien entendu.

    Merci...

    Ce mot contenait un monde.

    Je crois, en vérité, que j'étais en quelque sorte soulagée d'un fardeau pesant : j'avais été découverte. J'avais tant craint cet instant que je m'étonnais encore qu'il prenne fin avec tant de délicatesse et de pudeur... Lubin m'avait ôté, par sa seule irruption dans ma chambre, le poids de ce que j'avais attendu et redouté tant d'années. Et en même temps... tant d'autres choses.


      Il m'avait découverte.

        Il m'avait vue nue.

      Il m'avait trouvée belle.

        Il me tenait contre lui.


    Tant de choses nouvelles ! Tant de gestes inconnus... de sensations nouvelles. Je me sentais ailleurs.

    Mais j'étais bien, dans cet ailleurs.


      J'étais bien.


    Le visage de Lubin devant moi était d'une candeur et d'une délicatesse telles que j'avais peur de lui faire peur, de lui faire mal. Et pourtant le seul désir qui était le mien, à présent que nous nous faisions face, qu'il avait baisé mon front, était de baiser ses lèvres en retour.

    Je n'avais jamais embrassé. J'avais toujours refusé les avances de ces jolies filles qui me trouvaient beau garçon. Et de ces garçons qui me trouvaient attirant.

    Ce moment était hors du monde.

    Je baissai les yeux.

    Nous étions encore proches. Ses bras étaient encore autour de moi. Je tenais toujours le drap contre ma poitrine.

    Je pris une inspiration un peu tremblante, relevai un bref instant les yeux vers ce beau jeune homme à l'apparence si délicate, puis je rougis et les baissai à nouveau.

    En un lent mouvement, je m'approchai de son visage.

    Mon front toucha le sien.

    Je sentis son souffle.

    Et je restai là, immobile, les yeux fermés. Extraordinairement consciente de sa présence auprès de moi.

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Lubin_

    Par pitié, Gabriell, relevez-vous enfin.
    Ne vous approchez plus, ou je crains ne plus le supporter.
    Rhabillez-vous bien vite, avant que je ne défaille tout à fait.

    Et si sombrer avait, pour la plupart des honnêtes hommes, des saveurs délicates d’étreintes brûlantes, Lubin y voyait là une folie dévorante qui lui vaudrait, sinon les foudres de Gabriell, au moins – rien que ça – un bûcher bien mérité.
    Il était bien difficile en vérité de comprendre les raisonnements du jeune artiste. Né d’une famille de paysans respectables, cadet destiné à être soldat, alors que l’un de ses frères se devait de reprendre l’affaire familiale & qu’un autre avait embrassé une carrière de prêtre, il avait tant & si bien bataillé pour peindre & ne jamais faire ses armes, qu’il avait été, pour la peine, tout à fait hermétique aux enseignements qu’il aurait pu tirer des quelques catins hantant son quartier.

    Et malgré ses près de vingt ans, Lubin était tout aussi vierge & innocent qu’une enfant de 10 ans. Ce qui allait de soi pour la plupart des jeunes garçons en âge de goûter aux choses de l’amour, restait opaque & dénué de sens & de raison pour le blondinet. Embrasser ? Jamais. Toucher ? Quelle idée ! Et cette étrange protubérance qui hantait ses braies ? C’était tout juste s’il savait à quoi cela pouvait bien servir.


    Par pitié, Gabriell, relevez-vous enfin.
    Cessez donc de poser sur moi ce regard coulé de douceur.
    Voulez-vous bien ne plus me faire cet effet ?

    Sombrer, non, décidément, était une chose qu’il ne pouvait concevoir. Et ce, malgré le front de Gabriell posé contre le sien, & son souffle brûlant qui lui écorchait les lèvres. Il dut fermer les yeux, tant elle était proche, & tant il manquait de défaillir. Il manqua de souffle. Hoqueta. Trembla. Frôla les lèvres du Maître peintre.

    Il n’en fallut pas plus pour qu’il redresse le buste, s’éloignant d’elle comme s’il avait été mordu par les flammes.


    « J-je suis d-d-désolé… j-je… Je ne voulais p-p-pas… »

    Non, Gabriell, je ne voulais pas vous faire peur.
    Je ne voulais pas faire ça. Voyez, j’ai perdu pied.
    Ce n’était qu’un malheureux concours de circonstances.

    Et tout à son effroi, il du vouloir se relever bien vite, si vite même qu’en moins de temps qu’il ne faut pour écrire « catastrophe », il se retrouva le cul par terre, à deux pas de Gabriell, les yeux écarquillés, les joues rouges, le cœur battant si fort qu’il lui semblait qu’il allait finir par s’échapper.
    J’ai peur, Gabriell.
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Gabriell
    Un doux frisson me parcourut au moment où ses lèvres frôlèrent les miennes... le baiser avait été trop bref, peut-être même n'était-ce pas un vrai baiser. Mais pour moi comme pour Lubin, cela dépassait déjà ce que nous étions par nature. Nous étions allés plus loin que nous ne l'avions jamais été, l'un comme l'autre. Je relevai les yeux vers lui, sentant son mouvement, et surprise par celui-ci : il avait littéralement bondi en arrière un instant après avoir touché mes lèvres et venait de tomber sur les fesses ! J'eus, une brève seconde, l'envie de rire... mais il était si rouge et si visiblement terrifié par ce qu'il venait d'oser faire que je ne pus que lui sourire un peu bêtement.

    Pardon ! Je ne voulais pas... vous faire peur.


      Mais je voulais vous embrasser, oui.


    Lubin semblait tétanisé par son acte. Je voulus le rassurer en posant ma main sur la sienne et je dis en reprenant un air le plus naturel possible, comme si le rêve était terminé :


    Je vais me rhabiller, à présent. Il est tard, nous devrions descendre rejoindre nos amis à dîner.

    Je me demandais ce que cela ferait si nous descendions ensemble, après ce baiser à peine effleuré... mon coeur battait un peu plus fort, je ne pouvais l'ignorer. Ce contact, bien que bref, avait été si doux ! Etait-ce donc cela, un premier baiser ? J'aurais voulu, à ce moment, lui en demander encore, prise par une soudaine vague de confiance et de tendresse. J'avais oublié ma terreur précédente. Lubin m'apparaissait comme celui dont la main délicate saurait tourner la clé de mon coeur. Et tout en imaginant cela je me morigénai : quelle idée de penser à cela ! Je me trouvai idiote et je rougis comme une jouvencelle. Que j'étais de toute façon.

    Ma main s'appesantit très doucement sur celle de Lubin. Je me voulais à présent rassurante. Les rôles s'étaient inversés. Et en même temps... en même temps, j'avais un peu peur aussi. Peur que ces gestes de tendresses soient les premiers et les derniers. Que la parenthèse se referme et qu'elle ne s'ouvre plus. Que la jolie petite boîte à musique soit refermée sans espoir de retour.

    J'avais envie de me blottir contre lui, encore. Il était là, à portée de moi, si proche, et en même temps si intimidé et si gêné que je n'osai lui imposer ce que je désirai lui donner : ma tendresse la plus simple, la plus naturelle. Celle de poser ma tête sur son épaule, ou de m'étendre à son côté et de tenir sa main. Je n'imaginais même pas autre chose. Pour moi, ces simples gestes étaient déjà des choses extraordinaires... et le mince aperçu que j'en avais eu, quelques instants auparavant, avait fait battre mon coeur.


      Ho, Lubin ! Tu viens d'ouvrir une porte que je croyais inaccessible...


    Abandonnant sa main, un peu à regret - dieu qu'il était difficile à présent de rompre ce contact ! - je me levai, prenant garde à ne pas laisser mon drap dévoiler mon corps qu'il avait, à mon avis, déjà bien assez vu. Je n'osai pas l'aider à se relever, je craignais que le toucher encore ne ferait qu'augmenter son inquiétude. Et pourtant je voulais le rassurer. Je lui souris de nouveau, gênée, sentant mes joues rougir :


    Je... vous ne vous êtes pas fait mal ? Je crois qu'il est temps que je me change pour le repas...

    Un peu gauchement, je lui tendis une main pour l'aider à se relever, comme je l'aurais fait avec n'importe qui, dans un geste plutôt masculin. Ce n'étaient pas les femmes qui aidaient les hommes à se relever de cette manière... Mais il me fallait retrouver mon masque avant d'affronter le monde.

    Et au fond de moi battait un coeur qui jusqu'à ce jour était resté silencieux.

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