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Info:
Quand une menace inconnue plane sur le couple Eriksen.

[RP] La peur nait à la vie plus vite que tout autre chose

Eudoxie_
"La peur naît à la vie plus vite que tout autre chose" (DiVinci)

Menace ? Incertitude ? Peur...



Janvier 1466, comté du Béarn, ville d'Orthez


Le vent de l'aube soufflait sur le paysage hivernal, fine brume de neige se soulevant par endroit en petits tourbillons, ciel bleu, manteau blanc, cadre féerique d'un conte de fées parfait, ne manquait là qu'une princesse à la blondeur angélique et son vaillant charmant brun gominé au sourire ultrabrite.
Mais point de tout ceci dans cette histoire là, parce qu'il ne s'agit pas d'une histoire pour midinette, ni d'une berceuse pour enfant, alors celle qui se trouvait ce jour là dans la forêt arborait chevelure aussi sombre que la nuit quand à son prince... ben... vous le découvrirez vous même.

Les pas de l'orthézienne l'avait mené en plein milieu de ce bois, son arc à la main, carquois ornant son dos, le regard noir se perdant autant que ses pensées dans toute cette blancheur alors qu'elle visait un arbre séculaire qui n'avait rien demandé.
Défouloir involontaire, mais pourquoi ? Parce qu'une multitude de sentiments grondaient en elle aussi surement que cet enfant qui grandissait en son sein. La colère, l'angoisse, l'inquiétude, l'incertitude mais plus que tout... la peur, de celle qu'on ne contrôle pas.

La corde bandée de son arc lui cinglait la joue à chaque tir, mais rien n'aurait su l'atteindre dans ce moment de concentration intense ou le vide se faisait dans sa tête, où tout disparaissait l'espace de quelques secondes.
L'incendie de Farges, cette sensation d'être épiée en Rouergue où tout n'était qu'une impression, comme un sentiment, un pressentiment jusqu'à la veille où le doute s'était mué en certitude.

Si l'incendie qui avait vu le jour dans les bois de Polignac autour de Farges restait étrange rien n'avait pu démontrer qu'il était destiné au domaine où ils séjournaient, mais avouez qu'un incendie en hiver... y'avait de quoi s'interroger non ???
Mais tout ceci ne restait que supposition, fantôme d'un passé danois, rien que des chimères au final, mais ce jour là en rentrant d'une visite à sa mère, au cimetière, plus aucune incertitude à avoir, la petite brune se figeant sur le pas de sa maison à Orthez.

Sur le pas de la porte tout récemment réoccupée, un volatile noir était planté là, le sang s'écoulant en coulisses macabres sur le bois poreux et derrière l'oiseau, un parchemin où s'étalaient en lettres sombres un message : "Premier avertissement"...
Encore sous les émotions du passage au cimetière, le coeur de l'inénarrable n'avait fait qu'un tour face à ce funeste messager, était-ce son corbeau ? Oui la question lui vint et en même temps ça avait si peu d'importance au final.

Le potentiel cauchemar devenait réalité, la veille au soir, accoudée à la fenêtre de la roulotte, les onyx observaient sa chaumine ayant préféré dormir dans la sécurité d'un lieu qu'ils maitrisaient.et fermant à clé ne parvenant pas à trouver le sommeil.
Regardant son danois nettoyer les traces de la menace, l'esprit se torturait. C'est sa maison qui était visée, et si ce n'était pas après Søren qu'on en avait ? Mais après elle ? Et rien qu'elle ? Mais qui ?


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Soren

La peur est un leurre accroché à un hameçon, attendant sagement que vous veniez vous-même faire le plus gros du travail: vous y suspendre. La peur, c’est ce sentiment incontrôlable de ce que le futur pourrait vous apporter de néfaste, de ce que vous pourriez perdre de votre vie présente. Elle s’appuie sur le passé, joue sur le présent et se gausse de votre futur. Niels fait partie de mon passé, Eudoxie est mon présent, l’être qui grossissait dans ses entrailles notre futur commun. Mère et enfant réunis l’un à l’autre par le lien de la grossesse, unis à moi par les sentiments que je ressentais à l’égard de l’inénarrable.

La peur est une rivière. Même au plus fort des beaux jours, elle est là, présente. Son débit est faible. Elle s’écoule alors sans que l’on y fasse attention. Les nuages gris s’amoncellent dans le ciel, l’anxiété nous gagne. Notre esprit jongle avec les probabilités d’occurence du risque et nous chassons le tout d’un revers de la main. Les premières gouttes se mettent à tomber, gonflant la rivière qui reprend alors toute la place que lui offre son lit. A ce stade-ci la peur est encore saine, elle stimule notre besoin de conservation, de préserver nos acquis, d’agir en conséquence mais lorsqu’elle déborde, qu’elle se répand sur nos vies sans qu’aucune barrière naturelle ne puisse l’endiguer, lorsqu’elle s’étale de tout son long, qu’elle couvre nos envies, nos désirs, qu’elle paralyse nos gestes les plus triviaux alors elle devient un mal qu’il faut combattre.

Les nuages gris avaient commencé à se regrouper à Arles, juste après que Sandino nous ait enrubanné. Amoureux fous, promesses échangées dans un sanctuaire gitan, scellées par des poignets enrubannés et dont Eud portait en permanence un souvenir autour de la cheville. Y avons-nous fait attention? Non. Nous nous sommes abrité le temps que la pluie cesse. Nous avons souri à la vie malgré l’échange de confidences macabres. Le passé n’avait pas de prise sur nous. L’heure était à deviner la couleur des yeux ou des cheveux, à se demander si ça serait un garçon ou une fille, à chercher des prénoms danois qui se disent bien en béarnais…ou le contraire. Et puis vint le feu. Oui, un feu de forêt en plein hiver sur un sol mouillé parfois recouvert de neige, un feu que même l’eau glacée ou la neige ne pouvait éteindre, là tout près de Farges, à quelques centaines de pas du domaine gitan. Hasard ou message macabre lancé à Eudoren? Le départ de Farges se fit dans le silence le plus glacial, recroquevillé que j’étais dans des sombres pensées, dans les souvenirs d’un passé qui n’était pas si lointain.

Pendant le voyage, le mal commença à faire son travail. Entre Eudoxie et moi, il y eut une dispute ou presque. Je n’aime pas partager mes doutes avec mon entourage, encore moi avec celle que j’aime. Elle n’apprécie pas quand je ne m’ouvre pas à elle. Avant même notre arrivée à Orthez et le constat de cette funeste découverte que vous connaissez sur la porte de la maison de Eudoxie, il y eut une gifle envoyée de moi vers elle, il y eut ces regards que l’on jette derrière soi quand on se pense observé. Qui? Un animal? Le fruit de notre imagination? Ou lui? D’où vient-il? Que veut-il? Depuis cette nuit sur une plage arlésienne, depuis ces confidences que je me devais de lui faire quand elle m’a annoncé être enceinte, il est là dans notre esprit. Nous observait déjà t-il par l’un de ses sbires ce jour-là?

La peur…Mon oncle avec sa prison inondable utilise le même jeu macabre à chaque printemps. A Helsingør, pour les prisonniers, tout débute en hiver. Si vous ne connaissez pas les caractéristiques de cette prison, les gardes ne manquent pas de vous les faire savoir. Dès janvier, certains prisonniers condamnés à de courtes peines se mettent à compter les jours. Dès janvier, la peur commence à s’installer. Elle atteint son pic en mai où à chaque jour vous vous demandez si cela va être le dernier quand vous entendez l’eau gonfler la rivièrea væoisine. Vous priez pour que la pluie s’arrête et chaque ruissellement sur les murs remplis de moisissures et de mousses accélère votre rythme cardiaque. Comment je sais tout ça? Je l’ai vécu une saison…et j’espère ne jamais revivre ça.

La peur s’est installée dans nos esprits. Elle est parfois salutaire, elle stimule notre instinct de conservation mais quand elle inonde notre esprit, elle paralyse nos capacités de réaction. Elle gâche notre vie. Ce soir-là à Orthez, j’avais envie de partager un moment de détente avec Eud: se faire chauffer de l’eau pour prendre un bain ensemble, allumer les chandelles tout autour, prévoir deux godets de Patxaran, la déshabiller de mes mains vêtement après vêtement, sentir ses doigts courir sur mon torse, entendre le cliquetis de la ceinture qui se détache et sentir les braies glisser jusque mes chevilles. J’imaginais déjà le clapotis de l’eau lorsque sa jambe serait entrée dans le bain, son corps tout entier plonger dans le liquide réconfortant jusqu’à ce que seul la naissance de sa poitrine soit visible. J’aurais apprécié ces cheveux bruns noués en chignon, ces mèches rebelles de part et d’autre de son visage, ce cou qui n’attendait que mes lèvres. En lieu et place de cela, ce fut une soirée passée à cogiter, à écouter les bruits du dehors et à fixer le regard sur une poignée de porte pour s’assurer qu’elle ne tournait pas.

Est-ce ton oeuvre tout cela Niels? Es-tu entrain d’écrire le deuxième chapitre de ta saga ou est-ce moi qui le tisse avec les fils les plus sombres de mon imagination?

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Soren
 

« C’était un jour froid comme la mort, un jour où chaque bouffée d’air qui entrait dans vos poumons laissait derrière elle une trainée de feu. Celles qui en sortaient se cristallisaient en un nuage de buée. Votre bouche avait l’air de la cheminée d’une vieille chaumière, le halo de buée se détachant sur l’immensité d’une plaine blanche. Le ciel était d’un bleu méditerranéen, de ceux que l’on voit en été sur les côtes italiennes et en hiver au dessus de la Scandinavie. Je m’étais résolu à couvrir les lèvres gercées par la température glaciale d’une écharpe de laine ocre. L’air chaud qui j’exhalai par ma bouche se faisait prendre dans le rais du froid au niveau de mes sourcils. Des stalactites de glace s’y formaient. Au moins cela atténuait la douleur au niveau de mes poumons. Dans les rues d’Orthez que je venais de quitter, les charriotes demandaient pitié par tous les grincements de leurs roues qui peinaient à sortir de la paralysie causée par cette météo exceptionnelle.

La lumière qui se réverbérait sur la neige m’éblouissait. Celle-ci étendait son manteau virginal tout autour de moi, à des lieues à la ronde. Comme à chaque fois que la nature sévissait ainsi, pas un bruit ne se faisait entendre, excepté celui du crissement de mes pas dans la poudreuse et celui de la respiration. La nature s’était arrêtée de vivre. Les oiseaux cherchaient un abri pour éviter de se faire broyer les ailes par ces serres de glace. A quelques dizaines de pieds au dessus du sol, le vent aidant, il devait faire bien plus frisquet encore. Au sol, les écureuils devaient se nicher dans leur réserve de graines et de noix, les ours roulés en boule dormaient du sommeil du juste, bien plus juste que le plus pur des humains. Les chats se calaient au pied des cheminées, les cochons se collaient les uns aux autres dans la porcherie. Même les moutons pestaient contre le froid en bêlant du matin au soir.

J’avais les pieds frigorifiés. Malgré le cuir et la fourrure, le froid s’était insinué jusqu’aux extrémités de mes orteils. J’avais du mal à les bouger. Je ne les sentais d’ailleurs plus. Les flacons de neige s’amoncelaient entre les poils raidis de la barbe. J’avais faim mais tout ce qui restait dans mon sac était dur comme de la glace. Le pain, l’eau, le morceau de lard bouilli. De toute façon, s’arrêter pour manger n’était pas envisageable. Manger ou avoir les doigts gelés, il fallait choisir. La nuit allait bientôt tomber et avec elle les températures également. Par un temps pareil, il n’y avait aucun prédateur à craindre et pourtant ceux qui prenaient le risque de fermer les yeux n’avaient que peu de chance de les réouvrir au petit matin.

La découverte de l’entrée de la caverne fut un soulagement. La dernière montée avait été rude. A l’intérieur, j’espérais pouvoir faire un feu le temps qu’il arrive. A moins qu’il ne m’ait précédé. A l’intérieur je serais à l’abri du vent. Je pourrais griller le pain et le lard, faire fondre la glace de mon outre, m’envelopper dans les couvertures de laine et les fourrures. Qui sait, peut-être que demain les températures redeviendraient plus clémentes? Ou peut-être que je serais mort? Que je serais aussi dur que ce morceau de lard qui traine dans mon sac parce que je n’aurai pas réussi à allumer ce for fanden de feu!

J’étais bien arrivé le premier. Une fois n’était pas coutume. D’habitude c’est lui qui m’attendait. Il n’aimait pas être en retard disait-il. Le feu qui crépitait avait pourtant du mal à me réchauffer. J’avais retiré les gants de fourrure, l’écharpe de laine. Le bonnet était toujours solidement ancré sur la tête. Je ne sentais pas les dernières phalanges de mes doigts pourtant si proches des flammes. Il en était de même pour les orteils dans les bottes. Une ombre se découpa alors à l’entrée de la grotte, à une centaine de pieds de moi. Il était là. Il était venu. Je ne sais si je devais être heureux de retrouver un ami d’enfance, le craindre, ou l’égorger pour ce qu’il avait fait. Les souvenirs affluaient à la surface de mon esprit, des souvenirs ambigus: les chevauchées dans la région de Helsingør, les courses de natation pour franchir le cours d’une rivière et venir s’étendre sur une langue de terre en son milieu, les corps nus séchant sous le soleil estival du Danemark. Et puis, il y avait aussi les rires dans les tavernes, les chopes qui s’entrechoquent et que l’on jette vides derrière l’épaule, cette tête ensanglantée dans un panier d’osier, ce regard froid lancé dans ma direction dans une geôle putride, une mare de sang, un corps éventré, des tripes pendantes gisant sur le sol. Niels…

Derrière lui, il y avait ses sbires, ceux qui le servent, ses nouveaux amis. En arrière-plan, les grilles d’un manoir. Non, pas un manoir. Un hôtel. Le fer forgé de l’entrée subissait les assauts de la rouille. Le jardin derrière était envahi de mauvaises herbes. Du côté de l’aile gauche, plusieurs fenêtres étaient brisées. La porte du bâtiment claquait au vent. Il n’y avait pas une lumière à l’intérieur malgré la nuit qui s’apprêtait à tomber. La silhouette de Niels s’estompa, celle de ses complices la suivirent presque instantanément. »

Le vent soufflait entre les interstices du toit. La cheminée était éteinte. Orthez n’était pas connue pour ses hivers rigoureux et c’est tant mieux car cette maison avait besoin de réfection. For fanden, j’aurais dû mettre plus de bûches dans la cheminée hier soir avant de venir m’allonger contre elle. Je suis allé relancer le feu. Cela prendrait un peu de temps encore avant que la pièce ne retrouve une chaleur confortable. J’ai récupéré une fourrure de loup dans la roulotte et je suis venu en couvrir Eud. Allongé près d’elle je l’ai regardé dormir. A défaut de la chaleur des flammes de la cheminée, elle avait au moins celle de mon regard d’amoureux. J’ai attendu le premier frisson du réveil avant de déposer mes lèvres sur sa joue et puis je lui ai parlé.


- Eud, il faut qu’on aille à Paris, à l’hôtel des Houx-rouges.


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La.peur

    "Y a-t-il un endroit profond à l'intérieur
    Un endroit où tu caches tes péchés les plus sombres
    Il y a comme une étrange ambiance
    C'est tout autour de toi
    Comme une chanson stressante tu m'attires
    Vers la vérité"

    Deep Within (WT)


      Inspirer, sentir et.... Savourer.
      Fragrance de doute, d'inquiétude, d'angoisse et de.... MOI !!!!!
      Regardez-moi ces pauvres âmes, pitoyables pantins corvéables à merci
      Petites choses insignifiantes, manipulables d'un simple "bouh"

      Je m'insinue, me faufile, vous possède, vous pénètre et vous prend sous mon joug
      Et votre conscience ne s'en éveille.... Du moins pas assez tôt...
      Quand ma présence se révèle, il est déjà inutile de lutter
      Mon venin vous empoisonne, vous engourdit, vous assomme.
      Violé dans votre chair... Marqué au fer rouge de l'incertitude...

      Tremblez, comme le font ces deux-là....

      Le voyez-vous celui-ci...
      Fier descendant d'un peuple guerrier...
      Pitoyable larve prête à vaciller d'un claquement de doigt
      Aisé pour se faire...
      Laisser son passé remonter,
      Faire ressurgir ces intestines diluées avec le temps
      Une tête dans un panier, un donjon inondé, un corps éventré
      Réveiller ses démons : l'ami, le frère, l'oncle et... L'autre

      La voyez-vous celle-là...
      Pétrie de doute je n'ai presque rien à faire...
      Un murmure à son oreille, juste accentuer ses craintes
      L'enfoncer dans ces images qui la hantent
      La toucher au creux de ses entrailles
      Donner un visage à l'indicible
      Elle tombe, il s'effondre...

      Je vais aimer me jouer d'eux,
      Aider cette menace qui plane sur eux
      Qui leur en veut et pourquoi ?
      Ce n'est pas mon affaire
      Je m'amuse.



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“La peur... Une arme primitive mais efficace.”
Eudoxie_
« Le plus sûr dans la peur est d'avancer. » (Antoine Claude Gabriel Jobert )

Intuition ? Prédiction ? Passé…



Février 1466, comté du Béarn, ville d'Orthez


Hiver mordant, Béarn assourdissant de silence et d’inertie, comté fourmillant maintenant à l’agonie, les terres d’une naissance, d’un début de vie et pourtant, plus grand-chose ne lui remémorait cet antan, rien sauf… un besoin de fuir.
Pas un mariage, pas une vie de noblesse, pas l’allégresse, mais bien une menace, au départ sensation fugace, juste une ombre dans la tendresse, jusqu’à ce que les doutes ne deviennent réalité tangible avec ce message morbide.

Occulter les signes, les attentions comme un feu ou un oiseau planté sur une porte ? Comment vouliez-vous faire ça. Si certains en avait la capacité, en aucun cas la petite brune n’avait cette faculté, et sans rien en dire la peur s’installait.
A quoi bon la partager ? A quoi bon inquiéter pour une ombre qui venait hanter son sommeil ? Pour une sensation de non-dit ? D’éléments qu’elle n’avait pas en sa possession… et ce matin là ne put que lui donner raison quand un endroit dont elle ignorait tout fut évoqué.

L’hôtel des Houx Rouges, Paris, la simple expression de son regard, l’incompréhension que Soren devait y avoir perçu, avait suffit à lui délier la langue, un nouvel épisode de son passé se révélant à l’orthézienne. Un peu plus de détails sur le dénommé Niels filtrant au travers du récit.
Sur la chimère qu’il avait évoqué sur cette plage d’Arles aussi, sur celle qu’il avait perdu et lui faisait craindre bien plus qu’il ne l’avouerait jamais de voir ses suppositions sur son ami d’enfance se voir être la réalité.

Pas un mot plus haut que l’autre, pas même une question au final, il devait en avoir le cœur net, d’où lui venait l’inspiration soudaine de devoir se rendre sur ce lieu chargé de symbole et d’une importance certaine pour son danois, l’inénarrable n’en avait aucune idée et s’en contrefoutait.
Fuir n’était pas une option, preuve avait été faite que sans le savoir, leur trace était suivie, par qui restait à confirmer, cet endroit parisien apporterait peut-être la réponse, mais il était une chose assurée pour Eudoxie : cette fois pas de dérobade.

Pour autant, rien ne changerait leurs projets, il était hors de question de donner ce plaisir à qui leur voulait du mal, à qui jouait avec leurs nerfs, à l’infâme qui perturbait ses rêves, Paris attendrait encore quelques semaines, et la chose avait été entendu, l'intransigeance d'Eud sur le sujet n'étant pas à mettre en doute.
La route serait reprise sous peu en direction de l’Helvétie quoi qu’il advienne, ne pas s’y rendre provoquerait de surcroit des questionnements de leurs proches auxquels il était impossible de répondre, une étape par le Bourbonnais suivrait et enfin ils iraient réveiller les fantômes.

Fantôme du passé, hantise du présent, venin d’un futur… Tuer l’abject dans l’œuf avant que ce ne soit lui qui le fasse, image appropriée pour qui savait l’indicible horreur de la dépouille retrouvée dans les bois par un homme en désespoir de ne se souvenir.
Le temps est un joueur avide qui gagne sans tricher, à tout coup ! C’est la loi. (*) Et le temps jusqu’à la confrontation avec ce mausolée du passé danois semblerait long, jusqu’à la délivrance ou jusqu’à la sentence.

(*) "L'horloge" C.Baudelaire (Les Fleurs du Mal)

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Soren

Toulouse. Dans quelques jours Carcassonne et ensuite direction à l’est pour le tournoi de Genève. Ici, la Garonne a encore gardé son manteau d’hiver mais il n’a rien à voir avec ceux dont se drapent les rivières et les fleuves plus au nord. L’eau coule sans aucun obstacle de glace. Les embâcles? Les toulousains ne doivent même pas avoir traduit ce mot en occitan. Nous avions arrêté la roulotte non loin de là, en dehors des faubourgs. Eud avait une transaction commerciale à réaliser ici. Je l’ai laissé aller même si je ne suis pas totalement rassuré.

Depuis Orthez et l’oiseau crucifié sur la porte de la maison, il ne s’est rien passé. Pas de paquet suspect, pas d’altercation, de menace verbale ou physique. Cela n’est guère rassurant pour autant. Le calme avant la tempête? Sont-ils en plein préparatifs prenants? L’envie de nous faire mijoter dans notre jus? L’attente…Elle est le pire des maux d’un condamné à mort. L’exécution de la peine ne dure qu’un instant mais pendant l’attente qui y mène, chaque moment est une éternité où l’on a le temps de refaire toute sa vie, de se demander quel chemin l’on aurait dû emprunter à la place de quel autre chemin. On se tourne vers un avenir que l’on sait bref et mille questions sans queue ni tête emplissent notre esprit. Oui. Je le sais. Je l’ai vécu.

Plouf…J’ai l’habitude de faire des ricochets pour apaiser mon esprit. Ici, avec le débit du fleuve, il ne fallait même pas y penser. Jeter des cailloux dans l’eau sans aucun défi n’avait pas du tout la même saveur. Mon regard se porta un moment sur les faubourg devant moi, de l’autre côté de la Garonne et indubitablement, ce fut une Eudoxie souriante et au ventre arrondi qui se présenta à l’esprit. L’instant d’après, une goutte carminée s’écrasait sur la grève. Une autre et puis une autre encore, un sourire figé pour l’éternité, un corps sans vie qui s’alanguissait sur ces cailloux que je jetais dans l’eau depuis qu’elle était partie trouver son acheteuse. Je ne m’étais même pas rendu compte qu’instinctivement j’avais serré les dents et chassé d’un mouvement vif de la tête l’image macabre qui s’était formée devant moi.

Nous avions quitté Orthez pour nous rendre à Bergerac, traversant une Guyenne secouée par des politiciens qui éprouvaient le besoin de marquer leur territoire comme des animaux plutôt que d’agir et faire bouger les choses. Direction Bergerac avec un bref passage par Ste-Illinda. Bref, trop bref. J’ai à peine eu le temps de me recueillir dans ce jardin où je venais oublier les affres de la destinée. C’était il y a plusieurs années de cela, lorsque mes jambes ne me portaient plus, lorsque j’avais à peine la peau sur les os. Et encore. Après Bergerac et une visite de la « garçonnière » danoise comme l’appelait la bestiole adorée, nous avions repris le chemin pour arriver à Toulouse au petit matin. A chaque étape, lorsque je voyais le soleil se lever à l’horizon, je me demandais si cette ville serait la dernière associée au bonheur d’être avec elle. Je tuerais celui qui serait tenté de me la prendre d’une façon ou d’une autre mais à moins de la mettre en cage, je ne pouvais m’assurer qu’il ne l’emporterait avant. Dans la vie, tout n’est qu’une histoire d’appréciation du risque…mais lorsque notre estimation était mauvaise, les conséquences pouvaient être terribles.

Durant le voyage, j’avais parlé à Eud des Houx-Rouges. Je lui avais expliqué combien ce lieu était important pour moi et pour quelles raisons il l’était. Je lui avais raconté ce bal où Syu avait dû me trainer de force, la tempête qui s’était levée, le vent qui avait forcé l’ouverture des fenêtres, des portes et soufflé toutes les chandelles pour plonger l’assemblée dans l’obscurité. J’avais évoqué avec elle le passage secret situé dans l’âtre de la cheminée, le corps retrouvé fraichement poignardé dans les entrailles des Houx-Rouges, planté d’une lame qui portait les initiales entrelacées « S » et « E »…Søren Eriksen, une lame que je possédais alors que le pseudonyme « MacFadyen » m’était encore totalement étranger. Elle savait ce qu’Albanne m’avait raconté, elle connaissait la relation familiale qui unissait Albanne et Niels tout comme elle savait ce qui me liait à Niels. Elle a appris la découverte mystérieuse de ce livre des vertus, la page manquante, nos soupçons sur le fait que ce soit Niels qui ait tué l’homme sous les Houx-rouges. J’ai évoqué aussi avec elle la mort d’Albanne…de ma propre main.

Mon troisième retour aux Houx-rouges ne fut pas gardé secret non plus. La rencontre que j’y ai faite…ou plutôt devrais-je dire les rencontres… l’emprisonnement, la fuite. J’ai omis ce qui s’était passé après…quelques mois après. Cela, elle le savait déjà. Cela aurait été inutile et stupide de revenir sur le sujet. Après Genève, Eudoxie voulait passer à Montluçon pour le grand tournoi d’archerie qui y était prévu. Et ensuite ce serait ma quatrième visite aux Houx-rouges. Peut-être. Si je suis toujours convaincu qu’une partie de la solution de l’énigme à laquelle Eud et moi sommes confrontés s’y trouve. Les Houx-rouges…Un nom qui indubitablement rime avec malheur.

Et puis il y avait toujours cette sensation d’être suivis, l’impression que des yeux se portaient en permanence sur elle, sur moi et ça, je le supportais de moins en moins. Si un jour, je m’apercevais que quelqu’un nous suivait alors je lui fracasserais le crâne. Je réduirais sa tête en un potage de cervelle parsemées d’éclisses d’os. Je passerais toute l’appréhension accumulée sur lui et je laisserais son corps inerte en pâture aux corbeaux pour qu’ils se repaissent des restes de chair. Quand tu joues avec Eriksen, tu en acceptes le risque. Explicitement… ou implicitement.

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Eudoxie_
"Expose toi à tes peurs les plus profondes. Après cela la peur ne pourra plus t'atteindre. (Jim Morrison)

Peur ? Incontrôlée ? Viscérale...


Mars 1466, sur les routes vers l'Helvétie


Elle était là pesante, alourdie par un ventre arrondi, ombre parmi les ombres, chétive, décharnée, malgré cette vie qui grandissait en elle, brune au regard vide, présente en tout temps.
Lieues filant sous leurs chausses ne changeaient rien à cet ange macabre apparu en même temps que ce corbeau épinglé sur la porte orthézienne, ses pas ancrés dans ceux de la béarnaise sans que le danois n'en sache rien.

Mais cette fois, de sa position en retrait, de son poste d'observation, l'ombre chétive s'éloignait, se rapprochant un peu plus de l'inénarrable malgré le pas plus rapide d'Eud s'enfonçant dans le neige.
Regard sombre en panique, la bestiole avait fini par faire l'erreur de se retourner pour voir où se trouvait celle qui la poursuivait, ne la voyant nul part jusqu'à tourner la tête et trouver cette femme aux traits moribonds en face d'elle, un cri s'étranglant dans sa gorge.

Mais qu'est-ce que vous me voulez, bon sang !!! Fichez nous la paix !!!

Reculer quand l'autre avance, craindre pour sa vie, pour son bébé, et ne voir aucune expression sur le visage avant que l'inconnue ne pose une main sur le ventre eudoxien portant la vie, sentant les ongles tenter de meurtrir sa peau à travers l'étoffe.
Vouloir s'enfuir et rester figée devant le regard lui faisant face s'animant soudainement d'une rage indicible, la pelisse de la moribonde s'ouvrant sur un ventre béant, sanguinolant, vide du petit être supposé y grandir.

Seurn était à moi !!! Niels te tuera aussi !!! Tu vas crever avec ton bébé !!! GANN SALACH(*)

Tel un diable sortant de sa boite, Eudoxie se redressait dans la couche, le souffle court et des perles de sueur roulant sur ses tempes, onyx affolés allant de gauche à droite pour reprendre pied dans la réalité.
La roulotte... Les routes... Un cauchemar, encore... De pire en pire à chaque fois, sa main se portant sur senestre encore bandée d'avoir voulu oublier tout ça à sa façon mais opium, saignées et grossesse ne font pas bon ménage.

Mains portées dans ses fils de soie noirs, la béarnaise reprenait ses esprits, portant attention à Soren qui menait la roulotte sur les chemins languedociens, rejoignant la folle équipée provençale pour la suite de la route vers l'Helvétie.
Paris... Les Houx Rouges, les explications complémentaires de son danois n'avaient pas arrangés ses craintes, mais il leur faudrait s'y rendre, en avoir le coeur net, trouver ce qu'il espérait pour enfin pouvoir vivre sans cette menace au dessus d'eux.

Ne pas cesser de vivre à cause de lui, à cause de ce traitre, se prendre à avoir envie de le tuer, elle, la gentille, la douce Eudoxie, il se dit qu'une mère est capable de tout pour son enfant, en était-il de même pour un pas encore né ?
Pour le moment, prendre le temps de se rafraichir, de ne pas inquiéter davantage son ange blond, à quoi bon... Cet épisode de sa vie passée l'avait surement déjà longuement tourmenté, nul besoin de le lui remémorer.

L'écossaise la visiterait surement encore... jusqu'à ce que tout soit réglé, jusqu'à ce que bébé Eriksen soit ici avec eux et ensuite ?
Ensuite... Un adage qui lui était familier lui vint en tête : "Demain est un autre jour".




Gan Salach (*) : Sale Chienne (Gaélique Ecossais)

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Niels

      « Paris, Hotel particulier des Houx-rouges, quelques semaines plus tôt »


Une fine couche de neige recouvrait les toits de Paris la belle, endormant la capitale phare de l’Europe et la plongeant dans une léthargie hivernale pour quelques semaines encore. Des plus hautes cheminées sortaient des volutes de fumées blanches qui se détachaient sur un ciel bleu azur. Les bottes des gentilshommes et des gentes dames, pour ceux et celles qui avaient le courage de braver le froid, laissaient leur marque sur le pavé parisien, faisant crisser la poudreuse à chaque pas. Les mendiants grelottaient, les chevaux des rares carrosses sillonnant les rues avaient les naseaux fumants. Les oiseaux, peu habitués à de telles conditions météorologiques cherchaient abri et nourriture. Oui, c’était un temps à ne pas mettre un françois dehors. Pas un françois non, mais un danois oui…

La lourde grille de fer forgé était bloqué par un amoncellement de neige. Malgré sa carrure, l’homme qui s’y présenta dût s’y reprendre à plusieurs fois avant de se frayer un passage et pénétrer dans le jardin de l’immense hôtel parisien. Son regard ne s’attarda pas un instant sur les stalactites qui formaient une jolie couronne de dentelle à la lisière du toit de bâtisse: était-il blasé de ce genre de spectacle ou simplement insensible à la beauté de la nature? Arrivé à la porte il tapa ses bottes l’une contre l’autre pour faire tomber l’excès de neige, rabaissa la capuche de sa cape et secoua sa chevelure blonde. Les cristaux blancs virevoltèrent dans les airs avant de rejoindre le sol. Par trois fois il toqua à la porte.

Ce fut un autre homme blond à la barde fournie qui vint lui ouvrir la porte. L’homme était d’un âge avancé. Il avait le front haut et les cheveux tressés sur l’occiput. Il portait sur le flanc gauche une épée longue engoncée dans un fourreau de cuir damasquiné. Sa chemise blanche fort simple était accompagnée d’un gilet bourgogne boutonné jusqu’au cou, un foulard bouffant de la même couleur que la chemise venait couronner le tout. La bas du corps était couvert d’une paire de braies beige et de longues bottes de cuir agrémenté d’un arceau de métal autour de la cheville. Le visiteur s’adressa à ce dernier dans un langue guttural. Pour une meilleure compréhension de la situation, nous traduirons leurs échanges dans la langue de Lévan III.


- Salut! Il est là?

- Il t’attend.

La porte s’ouvrit en grand laissant passer celui qui avait bravé la froideur du climat parisien. L’homme ne s’arrêta pas. Visiblement il connaissait les lieux. Il emprunta le couloir qui lui faisait face et prit la deuxième porte sur sa droite. IL toqua à la lourde porte faite d’ébène massif. Une voix qui s’exprimait dans la même langue que lui l’invita à entrer.

- Mes respects messire!

L’individu qui se tenait derrière le bureau de travail, occupé à rédiger une missive était plus svelte et plus jeune que les deux autres. Ses cheveux libres brillaient sous les rayons du soleil. Il était habillé de manière cossue et les traits de son visage reflétaient de toute évidence l’appartenance à un haut-lignage. La plume qu’il maniait grattait le vélin avec élégance. Il ne daigna pas lever la tête vers son visiteur, occupé qu’il était à finir sa correspondance.

- Je t’écoute.

- J’ai retrouvé sa trace. Il se dirige vers le sud du pays.

L’homme assis derrière le bureau ne prêta guère attention à ces paroles. Ce fut tout juste s’il haussa imperceptiblement le sourcil gauche. La plume marqua un moment d’hésitation sur le vélin, juste assez pour qu’un goutte d’encre plus grosse que les autres vint s’y étendre.

- Où?

- Il a quitté Farges dans le Bourbonnais-Auvergne et il se dirige vers le Béarn.

- Il est seul?

- Non Mon seigneur, il voyage en compagnie d’une femme, une brune haute comme trois pommes.

La plume cessa alors sa danse sonore. Les gestes de l’individu se figèrent pendant un court instant comme si le temps avait suspendu son vol. Puis il redressa la tête et repoussa son corps vers le dos du fauteuil. Il prêta alors attention à celui qui venait faire son rapport, les pennes de sa plume caressant une joue blonde et barbue.

- Qui?

- Une certaine Eudoxie Castera Mon seigneur.

- Et dis-moi, est-elle riche? Noble? Jolie?

- Noble, elle n’en n’a pas l’allure. Elle ne fait point étalage de sa richesse si elle en est pourvue et quand à la beauté, je dirais qu’elle doit plaire à bon nombre de françois… mais elle est haute comme trois pommes et menu aussi.

Un sourire s’étira sur les lèvres de maître des lieux. L’homme appréciait la tournure de phrase. Il est vraie qu’entre les gouts de hommes de son peuple et les françois, il y avait certaines différences assez marquées. Mais Søren avait toujours eu mauvais goût, que ce soit pour les serveuses dans les tavernes ou les jeunes nobles qu’on lui présentait en mariage. Niels se leva alors de son fauteuil de travail, contourna le lourd bureau d’un pas lent, ses bottes claquant sur le marquetterie recouvrant le sol de la pièce. Il passe derrière son homme de main, les bras croisés dans le dos.

- Ainsi donc, il n’a pas compris la leçon précédente? Je savais qu’il pouvait être têtu comme un âne quand on s’en prenait à sa personne. Je ne pensais pas qu’il le serait autant quand il s’agissait de son entourage. Voilà ce que tu vas faire: Rassemble les autres, je veux leur parler. En attendant, fais-le suivre. Partout où il va. Je veux tout savoir de ses habitudes, de ses fréquentations. Et ensuite, il faut aussi que tu…


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Eudoxie_
“Je pense à tout ce que la peur va posséder et j'ai peur, c'est justement ce que la peur attend de moi.” (Alexandre O'Neill)

Surprise ? Etonnement ? Danois...


Avril 1466, duché d'Orléans, ville de Monargis


Plusieurs lunes avaient coulés sur la route du couple franco-danois sans que rien de significatif ne se passe, y'aurait-il eu abandon de celui qui semblait vouloir leur pourrir la vie ? Oh après tout rêver tout éveiller restait permis hein !
En attendant le moment décisif ne tarderait sans doute plus, déjà quelques jours qu'Eud et Soren avait établi leur roulotte à Montargis en ce début d'avril 1466, et tout deux savaient pourquoi ils étaient là, même si aucun ne l'avait encore évoqué.

Mouais y'a des sujets comme ça qu'on a pas forcément envie de lancer sur la table, vous voyez le genre ? Entre un "passe moi le pain" et "est-ce que ton smørrebrød était bon", pas évident de glisser un "au fait le taré qui nous en veut tu crois qu'il sera là ?"
Pas que ça aurait cassé l'ambiance hein, quoique en fait bah si carrément, et l'annonce du décès d'un proche de la béarnaise qui l'avait particulièrement affecté avait aussi fait passer à la trappe pas mal de choses.

Mais comme on dit "le facteur sonne toujours deux fois" bah cette fois il avait frappé trois à la porte de la roulotte pour trouver une orthézienne en plein apprentissage du fonctionnement des institutions, les dernières pages de cette connaissance.
Messager qui fit hausser un sourcil à la petite brune une fois la porte ouverte, la carrure et la blondeur de l'homme lui en rappelant étrangement un autre qui par le fait ne se trouvait pas là à cet instant et lorsqu'il ouvrit la bouche la ressemblance se fit encore plus vibrante à l'accent.

-Eudoxie Castera ?

L'étonnement de voir un compatriote de Soren venir la demander la laissa pour ainsi dire muette un simple "uhm" en opinant du chef confirmant l'information à la baraque blonde sur le seuil de sa roulotte.

-Un pli pour vous

Sans autre forme de politesse, le scandinave lui colla une missive cachetée dans les mains avant de tourner talons en saluant d'un bref signe de tête quasi militaire.
Tête penchée vers l'extérieur, le regard sombre de la jeune femme observait la masse étrangère s'en repartir sur le dos de son cheval style percheron, ouais parce qu'un cheval de selle vu la carrure... valait mieux oublier.

Le bestiau envolé, Eudoxie avait refermé et rejoint la couche où elle étudiait plus tôt, retournant en tout sens la missive et regardant le cachet de cire argenté qui la scellait, ce n'était pas des plus communs et de mémoire elle ne connaissait personne usant de ça.
Et puis pourquoi un danois ? enfin peut-être pas danois mais au moins scandinave, ça c'était certain. Oh une coïncidence tout simplement, c'était possible aussi sauf que lorsque les onyx se posèrent sur le lettrage du sceau il devenait évident que ça ne l'était en aucune façon.

"N.C.R".... Le sang de la brunette se figea et une longue inspiration fut prise en lâchant le courrier sur ses genoux, les pupilles ne se séparant pas un instant de ce petit rond de cire grise.
Niels de Castral Roc... A moins d'un énooooorme concours de circonstance, les initiales collaient à ce traitre, ce fou furieux qui... dextre tremblante attrapa le message se demandant, si c'était bien lui pourquoi il s'adressait à elle...

Le meilleur moyen de le savoir restait encore d'ouvrir, d'un geste rapide le scellé fut brisé et Eudoxie entama la lecture de ce courrier pour le moins inattendu et non attendu.
Premier point de lecture regarder la signature dont le délié confirma son auteur dans un soupir de... difficile à dire... d'Eud.



    Paris,

    Damoiselle Castera,

    Permettez moi de me présenter avant toute chose, Niels de Castral-Roc, un ami d'enfance de ce très cher Soren, votre compagnon si ce qui se dit dans les sphères scandinaves de Paris est juste.
    Je m'adresse à vous, car il m'eut été plaisant de m'entretenir avec vous quand vous en auriez la possibilité, à votre convenance cela va s'en dire vu votre état.
    Il vous suffira de me faire un retour de missive et je m'adapterais à votre disponibilité ma chère.
    Veuillez me pardonner cette familiarité mais Soren étant comme un frère pour moi, j'ose croire que cela ne vous offenseras pas.

    Mes hommages Eudoxie, dans l'attente de vous rencontrer.

    Niels de Castral Roc


Doigts refermés sur le parchemin de bonne facture, la respiration de la béarnaise s'accélérait autant que les battements de son coeur, vertige la prenant presque alors que ce satané saignement de nez que lui provoquait la grossesse se remit en branle.
Il cherchait à provoquer, à effrayer, et il avait l'art et la manière pour, devait-elle en parler à son danois... là résidait toute la question, mais ne pas le faire était-il judicieux ?


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La.peur

    "Je porte les nouvelles de l'obscurité et de l'espoir
    C'est ainsi
    L'Enfer
    Vous avez à votre coeur ;
    Vous vous cachez dans votre chambre
    Je suis si désolé de le dire
    Cela me fait seulement rire"

    Darkness and hope (Moonspell)


      Nourrir, grossir, grandir
      Encore toujours, sentir la peine, la rage, le désespoir,
      Mes soeurs...

      Voir la déchéance des insectes humanisés...
      Pitoyable petite chose affectée d'un rien...
      Observer la dégoulinance de bons sentiments
      Et m'insinuer perfide, faire craindre la similitude...
      Crevez pauvres ères, votre tour viendra.

      Tremblez, comme le font ces deux-là....

      Le voyez-vous celui-ci...
      Il me plait, il est sournois, malin, habile
      Il me fait croître dans la tête brune
      Autant que l'abject en son ventre
      Il m'encense et me galvanise
      Sous peu elle sera totalement mienne

      La voyez-vous celle-ci...
      Pétrie de peur et d'incertitude
      De comment et de pourquoi
      De devrais-je ou pas
      De et si...

      Venin subtil, poison invisible
      Je suis un
      Je suis légion
      Je suis l'indescriptible
      Je suis le ver qui dévore leurs entrailles.



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“La peur... Une arme primitive mais efficace.”
Niels
       
      « Paris, Hôtel particulier des Houx-Rouges, terre danoise en sol françoys. »


La vie reprenait petit à petit à l’hôtel des Houx-Rouges, dans ce quartier huppé de la capitale françoyse. A l’extérieur, l’hiver avait remballé les derniers reliefs de son banquet annuel. Dans le jardin, le blanc succédait au vert. La nature reprenait ses droits et une cohorte de jardiniers avait été mandée pour remettre un peu d’ordre dans la nature sauvage qui s’installait au coeur de Paris. A l’entrée, les larges portes de l’hôtel particulier avait été démontées afin que les forgerons puissent s’atteler à y retirer la rouille. Au rouge du fer devait succéder le rouge du cuivre et avec les années qui passeraient le métal s’oxyderait pour laisser la place au plus beau vert-de-gris. Vert et rouge, la couleur familiale du maître des lieux.

- A t-elle bien reçu ma lettre?

- Oui messire, elle l’a reçu et en a pris connaissance.

- Une réaction?

- Non messire.

Assis dans un large fauteuil de velours bourgogne, Niels projetait ses pensées vers un avenir proche. Un verre d’alcool ambré à la main, il faisait tournoyer le liquide comme il avait vu d’autres connaissances françaises le faire dans les salons littéraires qu’il fréquentait. Il parait que cela donnait plus de corps encore à ce délice. Le nom de cet alcool? Cela n’avait aucune importance. Seule comptait la douce ivresse qui s’emparait de lui lorsqu’il le dégustait. La musique lui manquait. Il faudrait qu’il y remédie. Le violon était son instrument de prédilection. Lui seul était capable de traduire sous forme de notes de musique des sentiments aussi intenses et variés que la mélancolie, l’ennui ou…la peur. Oui, Niels aimait la musique: pour l’apaiser, pour l’inspirer.

- Lui a t-elle dit?

- Je ne saurais vous dire messire. Quoi qu’il en soit, il n’en n’a pas fait état.

- Alors, elle ne lui en n’a pas parlé.

Ils avaient grandi ensemble, avaient fait leurs armes dans la vie ensemble. Ils avaient été les meilleurs amis du monde. C’était un euphémisme de dire de Niels connaissait Søren sur le bout des doigts. Le danois savait que le Eriksen ne serait pas resté sans réaction si Eudoxie lui avait signalé qu’elle avait reçu une lettre de sa part. Søren ne savait pas jouer. Il était transparent comme l’eau claire. Cela pouvait parfois apparaître comme une qualité. Dans le cas présent, c’était indéniablement un handicap qui lui couterait cher, un jour…de plus en plus proche. Niels se leva et se dirigea vers le large bureau fait de noyer massif. Il ouvrir le premier tiroir, en sortit un vélin enroulé dans un ruban de soie rouge vif et le tendit à son interlocuteur.

- De nouvelles instructions. Pour elle seule. Portez-lui en personne pendant l’absence de Seurn. Si elle n’a pas parlé pour la première lettre, elle ne l’alertera pas pour celle-là.

Citation:

    Paris, Hostel particulier des Houx-rouges
    le dix-huitième jour du mois d’avril 1466.

    A Eudoxie Castera Eriksen
    De Niels de Castral-Roc

    J’ai plaisir à voir que vous avez bien reçu ma première missive. J’espère qu’elle vous a plut. L’on me dit que vous vous approchez de moi? Que vous vous trouvez désormais à Montargis? Le charme Eriksen ne ferait-il plus effet que vous cherchiez à ce point à me rencontrer?

    Je sais que je vous ai laissé sur votre faim avec ma première missive. Soyez patiente: d’ici deux semaines environ, votre curiosité sera rassasiée. Les Houx-Rouges se refont une beauté après l’hiver. Les jardins, l’extérieur et l’intérieur seront fin prêts pour vous accueillir d’ici quelques semaines. Je tiens à ce que tout soit impeccable pour votre visite. Dois-je préciser que mon invitation ne concerne que votre personne? Vous et vous seule? Nous avons des sujets d’importance à discuter de concert et il serait fort dommage d’être perturbés par des personnes qui font preuve d’une trop grande intransigeance.

    Mes serviteurs connaissent déjà votre nom. Il vous suffira de vous présenter à l’entrée pour que l’on vous mène jusqu’à moi.

    Vous ai-je déjà dit que c’est aux Houx-Rouge que votre futur époux et feu son écossaise Charlyelle Ileana MacAlayg se sont rencontrés? Une belle histoire n’est-ce pas…qui s’est malheureusement terminée à brûle-pourpoint.

    Portez-vous bien. Prenez soin de votre fils.

    Niels de Castrail-Roc

    P.S: j’ai ouï dire que vous montiez à Paris pour y faire quelques emplettes de bon goût? Je vous conseille de venir aux Houx-Rouges avant: j’ai une belle collections d’escarpins féminins et de belles pièces de passementerie.Si cela vous dit, il me fera plaisir de satisfaire vos désirs en la matière.



Sur l’échiquier, Niels venait d’avancer un pion. Il ouvrait la porte à la Reyne et laissait le Roy de côté. Pourquoi? Pour quelles raisons? Le verre fut récupéré et son contenu arrosa le gosier du danois. L’homme de main venu lui apporter ces nouvelles s’esquiva avec une nouvelle lettre à porter. Quelques instants plus tard, un cheval blanc quitta les écuries en direction de Montargis. Par la fenêtre, les bras dans le dos, Niels jeta un coup satisfait sur le jardin qui commençait à fleurir. Oui, d’ici quelques semaines tout serait prêt pour l’accueillir elle.
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Eudoxie_
“Quoi de plus lucide que la peur ?” (Maurice Gagnon)

Missive ? Niels ? Invitation...


Avril 1466, duché d'Orléans, ville de Montargis


Montargis et son festival, le temps avait passé plus vite qu'elle ne s'en était rendu compte entre études et cueillette, sans compter départ et arrivée des amis dans cette ville aux abords de Paris.
Paris oui... et tout ce que ça impliquait, avec les cours qu'il donnait et le temps qu'il passait à travailler à côté, la petite brune n'avait pas eu le temps de parler de la première lettre de Niels que déjà une seconde missive lui avait été porté par un messager sur un destrier blanc, le même danois que la fois précédente, la question ne se posa alors pas de savoir de qui venait ce courrier.

Le parchemin noué de rouge avait été délivré, presque arraché des mains du coursier par la bestiole, le fait qu'un non-dit entre Soren et elle soit né à cause de cet homme dont elle ne savait que ce que son danois lui en avait expliqué et c'était bien suffisant.
La porte close et le verrou tiré, Eudoxie avait pris le temps, posant le rouleau loin d'elle, comme pour le rendre irréel, si elle ne l'ouvrait pas après tout ? C'était une solution. Mais quiconque connaissait la bestiole et sa curiosité maladive savait qu'il n'en serait pas ainsi, qu'à un moment le ruban serait retiré et la missive lue dans son entier.

Le regard sombre de la béarnaise parcourait l'écriture soignée de l'infâme, les mots choisis pour toucher, ceux pour piquer et ceux pour faire mal, et au milieu de tout ça des informations dont il n'aurait pas dû avoir connaissance, comment ils avaient pu les avoir cela restait un mystère, surtout une, la majorité de leurs amis n'étant pas au courant encore.
Il était aussi pédant, qu'arrogant, hautain... tout ce qu'Eudoxie exécrait, sa suffisance transpirait dans son courrier, tout autant que ces menaces voilées, ne serait-ce qu'en évoquant Charlyelle, sans doute espérait-il que Soren n'en ai pas parlé et alors la piquer au vif ou au contraire qu'elle sache et par le fait lui foutre une trouille bleue.

Deuxième option messire Castral Roc, les mains de l'orthézienne venant englober le ventre exubérant où grandissait la descendance Eriksen qui faisait que le diable était sorti de nouveau de sa boite probablement. Un point de pression en plus d'une petite brune.
Les billes d'onyx lisaient et relisaient le courrier, ses sous-entendus, ses fourberies et... cette invitation... Deux semaines, pourquoi deux semaines, qu'y avait-il dans deux semaines ? il l'avait fait exprès elle en aurait mis sa main à couper. De colère, le parchemin fut enfoui dans le cours qu'elle étudiait à cet instant.

En parle à Soren était devenu... complexe, il questionnerait sur la raison de n'avoir pas parlé de la première missive, et tant d'autres questions, et de mises en garde et... pour l'instant une seule lui trottait en tête, irait-elle et si oui comment sans que son danois ne le sache.
Oui bon ça fait plus qu'une mais le dilemme ne faisait qu'un lui, alors....

Ce n'est que quelques jours après en rouvrant ses notes de commerce que le parchemin refit surface, glissant sur ses genoux, un long soupir s'extirpant de ses lèvres en songeant que faire l'autruche ne résoudrait rien.
Laissant de côté le cours qu'elle préparait pour le soir, Eudoxie sortit parchemin et fusain finement taillé pour offrir à cet homme une réponse. Laquelle ? En démarrant l'écriture de ce courrier même elle l'ignorait, quel ton prendre non plus.



    Montargis
    Le vingt quatrième jour du quatrième mois de l'an de grâce mille quatre cent soixante six

    Adishatz Messire de Castral-Roc,

    Il semble que votre plaisir ne soit guère complexe à satisfaire quand vous faites porter vos missives par un de vos sbires il est en soit logique qu'elle me parvienne ne pensez-vous pas ? Quant au charme Eriksen... il vous hante encore après toutes ces années, pensez-vous vraiment qu'il puisse cesser de faire son effet, notre présence à Montargis n'a donc pas la raison que vous voulez lui donner par... je ne sais pas assurance ou vanité peut-être.

    Je ne saurais vous dire si vous m'avez laissé sur ma faim, vous n'êtes sans savoir que je porte la descendance de votre "ami", je n'aurais d'ailleurs sans doute pas autant d'intérêt pour vous en cas contraire, et découvrez-le si vous ne le sachiez, une femme enceinte a toujours faim.
    Il est étonnant de voir comme votre invitation a évolué d'une missive à l'autre passant d'un "à votre convenance" à un "dans deux semaines" qui d'ailleurs n'en fait plus qu'une désormais, et vous souhaitez me voir seule ? Vous n'avez donc aucun désir de voir celui que vous désigniez comme un frère précédemment devenant intransigeant maintenant ?

    J'ignore ce que vous cherchez, ce que vous me voulez au juste, tout comme j'ignore comment vous avez en votre possession des connaissances que vous n'êtes pas censés avoir. Je ne suis pas une de ces personnes fausses qui vous feront des ronds de jambes et de grands sourires pour savoir ce que vous avez en tête.
    Si je viens à vous je ne veux pas de votre sournoiserie et de vos sous-entendus comme dans cette lettre qui pue l'hypocrisie et les menaces à peine voilées.
    Je suis consciente du risque que je prends si je viens à vous, tout comme vous êtes conscient que s'il m'arrive quelque chose il vous traquera jusqu'en enfer pour vous infliger les pires souffrances, lui ou "l'autre", et très honnêtement si ça devait arriver je souhaite que ce soit l'autre qui s'occupe de vous.

    Alors je vous pose la question Niels, êtes-vous toujours aussi désireux de me rencontrer pour discuter de fait d'importance en laissant votre perfidie et vos coups tordus de côté ?
    Quant à Charlyelle, laissez là donc reposez en paix avec son enfant, vous vous targuez d'une certaine noblesse, ayez au moins la décence d'en faire preuve à son égard.



    P.S. je vais décliner votre offre, en revanche vous pouvez m'offrir un nouveau messager ailé, il me semble que vous m'en devez un, corbeau ou rapace de préférence.


Tout avait coulé sans qu'elle ne le contrôle, sa rage, sa peur, le dégout que lui inspirait cet homme et... aussi une part de son intention quant à la décision à prendre. Serait-elle assez folle pour se jeter dans la gueule du loup ? Oui c'était même plus que probable.
Mais tant la future mère que la future épouse voulait faire face à ce danois perfide qui leur mettait une épée de Damoclès au-dessus de la tête depuis maintenant plusieurs mois, la douce Eudoxie laissait place à... quelqu'un d'autre, en attendant vélin enroulé d'un ruban violine fut envoyé en direction des Houx Rouges.


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Soren

Montargis. Cela faisait quelques jours que nous y étions. Après avoir accompagné Carla et les Domambre à Fribourg pour la marave (Épisode pendant lequel je me suis aperçu que Eud avait visiblement plus la fibre maternelle que moi celle du paternel), nous avions pris le chemin de Paris. Il était temps pour moi d’en finir avec ces vieilles chimères qui étaient revenus me hanter, nous hanter. Depuis la première visite, les Houx-Rouges refusaient de me livrer leurs secrets. Il y avait en moi comme un attirance malsaine pour ce lieu. Des réponses y étaient cachées mais où et surtout: à quelles questions? L’oiseau sanguinolent poignardé sur la porte de Eud à Orthez avait réveillé ces vieux souvenirs enfouis au fond de ma personne. Chaque nuit avant de trouver le sommeil, alors que mon bras entourait le bedon rond de ma petite brune enceinte, une voix sifflante entre les branches des frênes et des chênes se faisait entendre dans mon esprit: Houx-rouges, Houx-rouges… Le cri d’un hibou dans la nuit…Et puis plus rien.

Cela faisait quelque temps que l’Autre ne cherchait plus à prendre le contrôle. Avait-il abandonné la lutte? Je n’en sais rien. J’en doute. Mais lui aussi avait changé. Il était moins violent, plus pernicieux. Il privilégiait les attaques sournoises aux confrontations directes. Était-ce le calme avant la tempête? Une impression que tout allait bien pour plonger de plus haut encore lorsque l’histoire s’accélérerait? Depuis l’épisode macabre d’Orthez, Niels ne s’était pas manifesté. Enfin…si vraiment il était derrière ça et derrière l’épisode de la forêt qui a pris subitement feu en hiver. Ma vie d’aujourd’hui ne ressemblait en rien au tumulte des années passées et j’avoue que je ne disais pas cela avec regret. J’avais besoin de souffler un peu, de passer du temps avec ma béarnaise, profiter de cette grossesse dont la finalité me semblait aussi étrange à moi que les changements qui s’opéraient chez elle pour Eudoxie. A chacun sa façon d’appréhender les choses. Aujourd’hui, je voyais surtout une jeune femme, belle, épanouie, souriant à la vie. Je comprenais cependant qu’elle puisse trouver particulier l’expérience de ce ventre qui prenait de l’ampleur (et pas qu’une peu).

Père…J’avais encore du mal à m’y faire. Cet enfant n’avait pas été désiré. Avant même d’être conçu, il avait été rejeté tant par sa mère que par son père. Ni Eud, ni moi n’en voulions. Et puis il est arrivé dans un drôle de moment. Il s’est imposé à nous sur une plage du côté de Arles alors que nous venions tout juste de célébrer notre « enrubannement » avec Sandino et les siens. Il s’était immiscé dans notre esprit. Il avait trouvé le moyen de garder sa place entre elle et moi. Il aurait pu tout casser entre Eud et moi comme Carla avait failli le faire sans même s’en rendre compte un soir alors qu’un mur venait de rencontrer mon poing fermé. La peur peut prendre plusieurs formes, y compris celle de l’innocence d’un enfant.

En orléanais j’étais devenu professeur. Ça aussi c’était nouveau. Par delà le couloir il m’arrivait de mirer les jambes du professeur de commerce. Que voulez-vous, on ne se refait pas. Et puis, j’en profitai aussi pour accroitre mes connaissances dans le domaine de la navigation, des cours laissées bien trop longtemps en jachère. L’homme de guerre que j’étais, celui qui était devenu mercenaire par la force des choses après son bannissement du Danemark, celui-là même qui ne savait plus tenir une épée, qui tremblait à chaque fois qu’il devait porter un coup, oui cela là en arrivait à donner des cours à l’université orléanaise. Vous m’auriez dit cela il y a deux ans, je vous aurais ri au nez.

Et puis un jour, ce qui avait été repoussé depuis un moment se devait d’être accompli. Pourquoi ce jour-là? Comme ça? Parce qu’il faut bien que ce soit un jour ou un autre. Cette semaine serait la dernière passée à Montargis. Dès que nos obligations universitaires seraient échues, nous reprendrons la route. En voyant Eud assoupie dans le lit, paisible comme elle ne l’avait pas été depuis des semaines, j’ai eu un doute: je ne sais ce que je rencontrerais aux Houx-Rouges. On disait le manoir déserté par les danois depuis longtemps mais ce n’était pas à un bal que j’invitais ma future épouse. Je ne savais ce que j’y trouverai, ni même si Eud aurait la capacité physique de me suivre dans les entrailles de l’hostel particulier, la demeure ancestrale d’Albanne et de sa famille. C’était de la folie de l’emmener là-bas. Oui. Je ne devrais pas mais je sais qu’elle refuserait que j’y aille seul. Ce matin-là, j’ai regretté de lui en avoir parlé et puis ce sentiment s’est teinté d’un autre, plus personnel, plus intime. En allant aux Houx-rouges, j’avais rendez-vous avec mon passé, celui-là même dont on soupçonnait qu’il puisse impacter notre présent, notre avenir. A elle, à moi. Comment pouvais-je la tenir éloigné de cet endroit? Et comment pouvais-je l’y emmener? Et sinon quoi? Oublier? Ne pas y aller? Et se laisser pourrir la vie par des tas de questions dont j’espérais que les réponses fussent à portée de main? For fanden! La vie vous amenait parfois d’étranges dilemmes à trancher.

Un baiser déposé au coeur de son cou alors qu’elle dormait encore, une couverture remontée sur mon épaule et quelques mots murmurés dans le creux de l’oreille, c’est tout ce dont j’avais besoin ce jour-là


- Es-tu prête mon Ange? Les Houx-rouges nous attendent. Il faut nous préparer à partir dans quelques jours.

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Niels

- Décidément, Seurn choisit toujours aussi mal ses compagnes. Déjà quand nous étions plus jeunes, il…


Niels laissa sa phrase en suspension. Les souvenirs personnels n’avaient pas besoin d’être partagés avec des hommes de main. La lettre d’Eudoxie ne lui avait pas plu. Elle avait des relents d’orgueil, de provocation, d’impudence même. La donzelle semblait ne pas mesurer le poids de la situation actuelle. Søren n’avait-il pas fait son travail? Les présentations auraient-elles été bâclées? Le danois chiffonna le parchemin dans un geste où transpirait son exaspération et l’envoya directement sur le lit de braises de la cheminée. Contrairement à cet ami d’enfance à qui il voulait « du bien », Niels perdait rarement le contrôle de ses émotions. C’était un homme froid et calculateur, les gestes qu’il posait étaient le fruit d’une vision, rarement celui d’une impulsion. L’homme pesta intérieurement contre lui-même pour cette « perte de contrôle ».

- J’espère pour lui qu’elle a plus de talent au lit qu’elle en a dans l’écriture!

Le géant qui se tenait devant lui devait avoir presque deux fois son âge. Niels ne l’avait pas choisi pour son habileté de terrain mais pour sa capacité à planifier, orchestrer, diriger. C’était une meneur d’homme, son tacticien, celui qui faisait accoucher ses plans. Sa peau était hâlée par le soleil qui se réverbérait sur la mer. Elle avait vieilli prématurément à cause du froid de l’hiver, du temps passé sur le terrain. Son visage était barré de gauche à droite par une longue cicatrice qui partait de la tempe et qui atteignait le milieu de la joue opposée, souvenir d’un coup de hache qui avait emporté une partie de son nez. La blessure lui avait aussi couté un oeil. L’orbite creuse était désormais recouverte d’une épaisse peau d’allure douteuse, à la couleur incertaine. L’homme ne la recouvrait que rarement d’un bandeau de soie noire, cadeau du Castral-Roc à un fidèle compagnon. Thorvald (C’était son nom) resta silencieux à l’entrée de la pièce, attendant un ordre, une question. On ne perturbait pas le silence de Niels. Le comte avait ses habitudes. Pour chasser son courroux, il avait aussi sa méthode.

- Va me chercher Briand. Qu’il fasse état de son art.

Briand, c’était le musicien recruté par les hommes de Niels pour satisfaire ses besoins de relaxation. L’homme avait été embauché pour oeuvrer en exclusivité aux Houx-Rouge quand Niels le souhaiterait: matin, jour, nuit. C’était un emploi qui était bien payé pour un artiste. A ses émoluments sonnants et trébuchants, s’ajoutaient le gîte et le couvert. Briand n’avait cependant par été recruté que pour apaiser l’humeur du maître des lieux. Niels avait un plan et l’artiste était un détail dans celui-ci. Était-il indispensable à la réalisation de celui-ci? Non. Loin de là mais Niels avait parfois de petites lubies auxquelles il tenait. Pour lui, si la forme ne primait pas sur le fond, elle avait tout de même son importance. Pourquoi bâcler un travail quand on pouvait l’agrémenter de quelques plaisirs personnels? Thorvald revint quelques minutes plus tard en compagnie du musicien. Celui-ci prit place sur la chaise proche de la fenêtre. Il réajusta sa perruque, son pourpoint, trouva la position idéale pour caler son violon contre son épaule et attendit un ordre de Thorvald pour débuter. Ce fut un air printanier qui sortit des frottements de l’archet contre les cordes de l’instrument, un air où les trilles virevoltantes succédaient à d’autres trilles virevoltantes. Dans le couloir Thorvald lui avait donné ses directives. C’est lui qui choisissait la musique la plus apte à apaiser son patron. Le danois savait qu’un choix peu judicieux pouvait avoir des conséquences importantes sur l’humeur du patron et de facto sur l’ensemble de la maisonnée.

Niels vint prendre place dans son fauteuil. Les yeux fermés, la tête légèrement penchée vers l’arrière, il avait posé ses avant-bras de part et d’autre sur les accoudoirs du fauteuil et laissait l’art musical faire son oeuvre.


- Tu as trouvé celle que je t’avais demandé?

Il s’adressait à son homme de main.Sans même regarder son interlocuteur ou le nommer, Il n’y avait aucun doute dans l’esprit de tous les personnes présentes dans la salle.

- Oui messire.

- Comment t’y es tu pris pour que l’effet soit saisissant?

- Nous avons questionné ceux qui l’ont connu. Recevoir une jolie somme pour simplement parler était une manne sur laquelle ils n’ont pas craché. Nous avons ainsi eu l’information escomptée.

- Les vêtements?

- Faits à partir des informations qui nous ont été rapporté. Ils sont prêts.

- Taille? Corpulence?

- On dit que la correspondance est parfaite. Nos sources le confirment.

- Couleur des cheveux? Coiffure?

- Nous avons dû jouer d’une perruque mais l’illusion sera là. D’autres candidates avaient la bonne couleur de cheveux mais l’ensemble était moins ressemblant.

- Hum…Arrange-toi pour que cela ne pose pas problème. Je n’aime guère l’idée de la perruque. Que connait-elle de la nature de son travail?

- Elle sait qu’elle participe à une oeuvre théâtrale. Elle a du talent dans ce domaine. Elle sait faire passer des émotions au travers de ses gestes et de ses paroles. C’est pour cela que nous l’avons embauché.

- Lui avez-vous fourni un texte? Je ne veux pas d’improvisation.

- Oui messire. Voulez-vous le revoir?

- Non. Je te fais confiance. Je veux découvrir cela par moi-même lors de la représentation. Jansen t’assistera pour la répétition.

- Bien messire.

- Dès qu’elle entrera dans la capitale, je veux tout savoir d’elle: ce qu’elle fait, où elle va, qui elle rencontre. Tout. Surveillez-là. Débarrassez-vous de toute protection rapprochée. Je la veux aussi pure et vierge qu’au jour de sa naissance. Enfin…Tu me comprends.

- Oui messire.

- Une dernière chose: as-tu trouvé la substance que je t’ai demandé?

- Ce ne fut pas facile mais oui, nous l’avons. Nous nous sommes également assurés des services du fournisseur au cas où vous en souhaiteriez ultérieurement.

- Bien! Alors, avec les travaux qui avancent à grand pas, nous devrions être prêts à temps. Au fait Thorvald, j’ai vu le résultat dans la chambre: c’est excellent! Très ressemblant. A s’y méprendre. Toutes mes félicitations.

- Merci messire.


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Eudoxie_
“La peur d'un nom ne fait qu'accroître la peur de la chose elle-même.” ( Joanne K. Rowling)

Paris ? Houx-rouges ? Bientôt...


Mai 1466, duché d'Orléans, ville de Montargis


"- Es-tu prête mon Ange? Les Houx-rouges nous attendent. Il faut nous préparer à partir dans quelques jours."

Quelques mots anodins en somme, presque rien, et un bras qui s'enroulait autour d'elle, de ce ventre qui protégeait leur enfant, du corps de celle qui lui cachait une partie des réponses qu'il voulait trouver à Paris depuis presque un mois.
Sans bouger, le regard obsidien s'était ouvert pour fixer un point devant elle, sa besace où reposait les lettres maudites du diable en personne, Niels de Castral-Roc...

L'homme n'avait pas répondu à sa dernière missive datant de près d'une semaine, qu'il ait renoncé à la voir, l'orthézienne en doutait fortement, surtout vu le contenu du courrier vu ce que Soren lui avait dit de lui.
Un long soupir s'échappa alors des lippes, soulevant ventre arrondi et poitrine gonflée d'une grossesse dans son dernier trimestre, deux mois... à peine deux mois avant de voir ce petit être, intrus dans leurs projets et qui avait pourtant pris tant de place, au propre comme au figuré en si peu de temps.

Nous irons oui, il faudra repérer avant de s'y présenter, on louera une chambre à proximité, ce sera plus simple

Se blottir contre lui et se maudire de ne rien dire, de garder pour lui que Niels était là-bas, qu'il les attendait, enfin non... qu'il l'attendait elle... et rien qu'elle, et pire que tout, qu'elle comptait répondre à son invitation.
Etre à proximité lui permettrait de savoir où, de choisir quand, de décider comment sa rencontre avec l'infâme danois aurait lieu et enfin répondre à toutes ces questions qui gravitaient autour de lui.

Il faut que je... qu'on sache, inutile d'attendre, partons dès demain

Il n'était plus temps de tergiverser, il était temps d'agir et surtout il fallait à Eudoxie garder cette volonté qui avait pris possession d'elle... volonté ? Etait-ce vraiment ça... ou juste une pure folie ? Toujours était-il que la roulotte fut préparée et les amis informés de leur absence pour un temps incertain.
Quelques jours, semaines, qui pouvait savoir ? Pas eux en tout cas, mais à cet instant une roulotte se dirigeait vers les portes de Paris pour s'y voir délester au profit d'une habitation débusquée par Soren à quelques mètres de l'endroit ciblé.



Mai 1466, ville de Paris


Paris était atteinte, derrière la fenêtre de sa chambre, une petite brune observait la demeure de l'autre coté de la rue, les doigts rivés sur le rideau légèrement décalé, regard noir observant les aller et venues, reconnaissant le messager qui lui avait transmis les missives.
Désert, voilà comment son futur époux pensait trouver les Houx Rouges, longuement Eudoxie avait tenu ce poste d'observation malgré son état, et si dans tout ce charivari, Niels avait fait un passage, intérieurement elle savait que non... comme persuadée qu'elle le reconnaitrait au premier regard.

Ce matin là, l'inénarrable était sortie, profitant du sommeil de son danois, pas pour se rendre à l'invitation faite, mais pour se rendre au marché et réapprovisionner le logis occupé depuis deux jours déjà et ses pas avaient stoppés leur cheminement devant le portail fraichement rénové des Houx Rouges.
La capuche rabattue sur la tête, les pupilles sombres avaient pour la première fois depuis leur arrivée osés découvrir ce qui se trouvait au delà des barrières du domaine et surtout s'approcher de ce qui protégeait Niels de Castral-Roc.

Longuement la petite brune était restée plantée là à détailler, se perdant un instant dans ses pensées jusqu'à ce qu'une bourrasque ne fasse choir sa capuche soulevant sa cape, lui faisant découvrir un homme à la carrure impressionnante et au regard bandé de noir s'approcher de l'autre coté de la grille.
Sang ne faisant qu'un tour, Eudoxie avait alors repris sa marche pour rejoindre le logis parisien et s'engouffrer sans attendre dans ce qui représentait un abri, s'adossant à la porte le souffle court du pas soutenu, dextre tournant machinalement la clé pour verrouiller.

Pourquoi ce besoin de voir de plus près... pourquoi s'être fait prendre surtout... Il n'ignorait surement pas leurs présences ici, mais maintenant s'il était besoin il en avait la certitude.
Et... qu'elle était capable de se présenter seule devant les Houx Rouges et devant lui... aussi


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