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Acta est Fabula

--Aparajita


Tôt le matin, avant que les rayons solaires n'inondent l'horizon de leur généreuse lumière, Aparajita revenait d'une nuit en forêt.

L'air était vif, mais sauter, courir et chasser dans la forêt lourdaise réchauffait les corps, et insensibilisait les esprits à la froide morsure de l'hiver. Le petit gibier local l'avait appris à ses dépens : même initiée aux moeurs des
Marchent-Debout, la femme-louve restait un prédateur avec lequel compter.

Dans la cité, la dravidienne longea les ruelles. Les nuits à Lourdes étaient plus calmes que dans d'autres villes traversées au cours de leur périple. Tant mieux, le physique d'Aparajita suscitait toujours des regards étonnés, lui rappelant d'anciens souvenirs qu'elle aurait préféré pouvoir oublier.

C'est donc sans encombre qu'elle arriva au logis que
Ganapati partageait avec...celle dont elle ne voulait prononcer le nom, même en pensée.

De sa besace, elle sortit une corde équipée d'un grappin. Avisant la fenêtre qu'elle avait soigneusement entr'ouverte afin de revenir de son escapade nocturne, elle lança le grappin en direction de la rambarde du balcon, afin qu'il s'y accroche. Une fois sa prise assurée, elle entreprit de grimper le long de la corde, ses bras la tirant vers la fenêtre tandis qu'elle coinçait la corde entre ses pieds. En peu de temps, elle franchit la rambarde du balcon et poussa la fenêtre pour entrer.

A peine fut-elle dans sa chambre qu'elle émit un grondement. L'air embaumait d'une odeur caractéristique autant qu'inimitable. Elle en comprit rapidement la raison.

Visadhara se tenait devant elle.

Que faisait-elle donc sur son territoire ? Comment avait-elle osé ? Non contente d'avoir blessé son honneur, elle qui avait vendu le sien au plus offrant, voilà qu'elle venait la narguer ?

Yeux plissés, mâchoires serrées, la main dans sa besace serrant le manche de sa mortifère lame, la dravidienne se tenait prête à bondir.


Aparajita,
Mi-femme, mi-bête
Protégée de
Ganapati
Recherchée par l'Ordre de la Pierre-Dieu
--_marcello


Soigneusement dissimulé derrière la tenture, le vénitien retenait sa respiration.

En entendant l'indigène escalader la fenêtre, il avait pris plusieurs grandes inspirations. Il lui était ainsi possible de tenir un peu plus longtemps sans inspirer, ce qui ne manquerait pas d'attirer l'attention de la femme-louve.

Les deux femmes se faisaient désormais face. Tant qu"aucune des deux ne bougerait, Marcello n'aurait qu'à se tenir tranquille. Il espérait cependant que le premier mouvement interviendrait avant qu'il ne meure asphyxié.

Mais il intervint avant, lorsque l'indienne plongea la main dans son sac.

Vif comme l'éclair, le vénitien sortit de sa cachette et frappa d'un premier coup de couteau entre les omoplates la sauvageonne, qui n'eut guère le loisir de se protéger ou de riposter. Un second coup de couteau dans l'abdomen eut raison d'elle. un bruit sourd accompagna la chute de son corps.

Un sourire vint illuminer le visage de l'ottomane, alors que les premiers rayons du soleil apparaissaient :


Bon débarras, une de moins...qu'elle aille pourrir sur la Lune, je ne la pleurerais pas. murmura la rousse. Elle jeta ensuite un regard au nettoyeur. Tu sais quoi faire d'elle...Vite, il ne va pas tarder à arriver.

Marcello s'empara du corps, le glissa tant bien que mal dans un sac prévu à cet effet et la plaça sur ses épaules. Par Aristote, mais c'est qu'elle faisait son poids, la bougresse. Et son sang maculait sa tenue. Mais cela lui importait peu. Il brûlerait les vêtements une fois la tâche terminée.

Comme il était venu, le vénitien se retira.


Marcello
Dict
« Le Bourreau »
Parce qu’il le vaut bien
Sindbad
un bruit sourd. Le constantinopolitain ouvrit les yeux. Les brumes du sommeil obscurcissait encore son esprit. Que se passait-il donc ?

Se tournant de côté pour interroger du regard celle dont il partageait désormais l'existence, il ne trouva qu'une place vide. Où était-elle donc ?

Un sentiment d'angoisse s'empara de lui. Toutes ces questions, et pas de réponse.

C'est alors que toute la maison résonna d'un cri long et strident. Le sang de Sindbad se figea alors dans ses veines, alors qu'il reconnaissait cette voix :


Graziella...

Comme mû par un ressort, son corps sauta à bas du lit. Son coeur battait à tout rompre. qu'était-il arrivé à Graziella ?

Se dirigeant vers le lieu d'où était parti le cri, le constantinopolitain monta quatre à quatre les marches du petit escalier de bois, se rattrapant de justesse à la rampe après avoir trébuché sur la dernière marche.

D'un geste sec, il poussa la porte qui s'ouvrit.

Graziella se tenait devant lui, le visage inondé de larmes et sa chemise maculée de sang. S'approchant d'elle, il sentit quelque chose d'humide et visqueux s'acccrocher à ses pieds. Elle se laissa tomber en sanglotant dans ses bras.

Que s'était-il donc passé ?

_________________

Ambassadeur Royal de France en Angleterre

Ex-Chambellan de Guyenne (avril/septembre 1456)
--Graziella.


Entre deux sanglots, la rousse parvint à articuler quelques mots hachés, par monosyllabes :

Katalin...est venu...Comme fou...voulait emmener Aparajita à Venise...Elle voulait pas...bagarre...elle est morte...

Ses sanglots redoublèrent alors.

Il m'a dit...que pour qu'il ne t'emmène pas...je devrais...me laisser faire...et il m'a...

Et les larmes coulèrent de nouveau sur ses joues par flots ininterrompus, tandis qu'elle cachait son visage dans l'épaule de l'homme qu'elle aimait.
--Katalin_lupescu


Le transylvanien s'éveilla en sursaut. Qui donc pouvait ainsi tambouriner à sa porte à une heure aussi matinale ?

Sa porte s'ouvrit sur une rousse, celle qui partageait sa vie sentimentale, maintenant et pour toujours. Mais dans quel état : les cheveux en désordre, les yeux rougis, sûrement par des larmes, et ce sang, d'où venait tout ce sang ?

Elle ne lui laissa pas le loisir de la questionner. Le constantinopolitain avait encore fait des siennes : cette douce créature brutalisée, simplement parce qu'elle lui avait suggéré de se rendre à Venise, Aparajita tuée en essayant de la défendre, et maintenant, il était en route vers son logis ?

Il était grand temps que tout cela se termine. Puisqu'il avait tiré l'épée, une fois de trop, cette fois ci, il périrait par l'épée.

La porte, qu'elle avait laissé entr'ouverte, s'ouvrit d'un seul coup. La rousse poussa un cri perçant, à glacer le sang dans les veines, tandis qu'une silhouette désormais familière s'encadrait dans l'embrasure de la porte.


Katalin Lupescu
Le traqueur de Transylvanie, mentor d’Aparajita
Custos de l'Ordre de la Pierre-Dieu
mutilé par les M&M, aimé par un ange
--Theobald


Le ménestrel marqua un silence, afin d'évaluer les réactions de son auditoire face à une situation aussi dramatique. Satisfait de l'effet produit, il reprit le fil de son récit.

Dès l'entrée en scène de cette ottomane rousse pendue au cou de son amoureux comme le lierre s'accroche aux murs, j'avais senti que quelque chose se tramait : le constantinopolitain, qui manifestement se consumait pour elle, n'avait n'avait pas remarqué ses manoeuvres d'approche du transylvanien.

Tout ceci sentait d'autant plus mauvais que l'indienne, si elle parlait peu, se trahissait par les éclairs que son regard semblait lancer. Je me rappelai alors de ce récit que j'avais entendu à Murat dans lequel Dame Aparajita avait été maltraitée par une femme qu'elle appelait "Cheveux-de-Feu" et amenée de force auprès du transylvanien.Voilà qui éclairait la nouvelle arrivante d'une lumière peu sympathique.

Il me fallait en apprendre davantage.

Prétextant la fin de ma mission de biographe, pour mieux endormir la défiance de la rousse, je quittai le groupe et me fondis au petit peuple lourdais afin de mener mon enquête sur cette femme et ses agissements au sein de la communauté lourdaise. Pour ce faire, j'acceptai de m'occuper des vagabonds qui peuplaient la ville.

L'investigation s'avéra malaisée. Peu de gens la connaissaient vraiment, encore moins fréquentaient son échoppe. Ce qui posait une première question : comment arrivait-elle donc à assurer sa subsistance ?

Jusqu'au soir où je dus séparer deux pauvres hères qui voulaient en venir aux mains. Chacun d'eux prétendaient l'avoir vu en compagnie d'un homme. Mais tandis que l'un décrivait une créature monstrueusement défigurée, l'autre dépeignait un aristocrate élégant.

Je compris alors quelle jeu elle jouait. Mais la raison de son attitude m'échappait. Pourquoi s'encombrer du transylvanien dont la beauté n'avait d'égal que le contenu de sa bourse ?

Après des journées harassantes, je passais mes nuits dans un endroit au calme au bord du Gave. Cette nuit là, je fus tiré de mon sommeil par les halètements d'un homme. Curieux de nature, je jetai un oeil afin de voir qui perturbait la quiétude de mon sommeil.

Quelle ne fut pas ma surprise en reconnaissant l'un des nettoyeurs que nous avions affronté à Laval. Ses jambes pliait sous le poids d'un sac, qu'il avait lesté de plusieurs gros rochers. A l'évidence, se trouvait à l'intérieur un trépassé qu'il venait en ce lieu faire disparaître.

Pour moi, il ne pouvait s'agir que de deux personnes : Sindbad ou Katalin.

Le plus discrètement possible, je quittai ma tanière et me rendis aussitôt à l'endroit où logeait le constantinopolitain et sa maléfique compagne. Mais l'endroit était vide.

Il ne me restait plus qu'à me rendre au lieu où logeait le transylvanien. De dehors retentissait des cliquetis d'épée. Par le Ciel, on se battait en ce lieu...

Par une fenêtre, je vis le visage des belligérants. L'un était le transylvanien, l'autre le constantinopolitain. De toute évidence, la personne dans le sac ne pouvait être que l'indienne.

A la dérobée, j'aperçus le visage de la sorcière rousse. Nulle trace de crainte n'apparaissait sur son visage, mais plutôt une joie qu'elle s'efforçait de maintenir secrète. Voilà un combat auquel elle prenait plaisir.

Il était grand temps que j'intervienne. La porte, heureusement restée entr'ouverte m'en fournit la possibilité.


Theobald
Ménestrel,
Narrateur de « La Geste d’Orient »
Commentateur de matches de soule
--Theobald


N'écoutant que mon courage, je fis irruption dans la pîèce où les deux hommes, animés chacun par la rage de terrasser son adversaire, se livraient sans retenue à un combat total. Il ne s'en fallut de peu que leur lame ne me tranche en rondelles comme un vulgaire jambon.

Mais je bénéficiais de l'effet de surprise. Pas de bonne surprise pour tout le monde, puisque la rousse tenta une discrète retraite par la porte restée entr'ouverte. Mais je la fermai et me plaçai devant :

"Madame, lançai-je à la diablesse, l'heure n'est point encore venue de prendre congé. Je m'apprêtai à narrer à ces messieurs la manière dont vous avez organisé leur duel."

Puis, je me tournai vers l'homme de Constantinople :

"Car tandis qu'elle vous accordait ses faveurs et acceptait les vôtres, elle séduisait Messire Katalin ici présent. Des témoins les ont vu dans les rues lourdaises, dans des situations peu génératrices d'ambiguïté quant à la nature exacte de leur relation. Et concernant le pesant sac que transportait ce soir le vilain encapuchonné vénitien vers le Gave, écourtant ainsi mon sommeil matinal, je gage qu'il s'agit du corps de la malheureuse Dame Aparajita, grande absente de cette rencontre et seule à avoir percé à jour la fourberie. Quant à vous, Messieurs, aveuglés par vos sentiments pour cette diablesse et les soupçons qu'elle a instillé en vos coeurs, vous vous attribuez réciproquement son trépas et vous battez pour le venger. Bien que ce sentiment vous honore et vous rapproche, votre combat n'a d'autre objet que celui de débarrasser cette Dame de l'un de vous, A moins qu'elle n'espère que vous vous étripiez réciproquement. Elle partirait ainsi sans être inquiété le moins du monde.

Quoi qu'il en soit, et sauf le respect que je vous dois, permettez que je vous rappelle ce vers d'un poète grec
"L'homme le plus rusé du monde sera toujours trompé par une femme."

Cependant, une question restait en suspens. Me tournant vers la rousse incendiaire, je risquai une question :

"Mais expliquez moi le pourquoi de ce plan ourdi de manière si compliqué, alors que vous auriez pu simplement disparaître sans un mot ?


Theobald
Ménestrel,
Narrateur de « La Geste d’Orient »
Commentateur de matches de soule
--Graziella.


Que la peste étrangle ce troubadour de malheur, songeait l'ottomane en son for intérieur.

En plus, l'homme n'était point sot. Par son irruption, il avait ruiné des semaines d'effort à patiemment ourdir son plan, tel un serrurier limant le passe qui crocheterait la serrure.

Alors vaincue, elle l'était sans nul doute, mais il lui restait de la ressource.

D'un geste sec, elle repoussa le ménestrel, tout en attrapant un couteau au manche en ivoire à l'effigie d'une divinité exotique païenne, soigneusement dissimulé dans le pli de sa manche. Se jetant sur le transylvanien, elle ferma les yeux et le frappa au hasard. D'un geste vif, Sindbad attrapa la lame, qui mordit la chair de ses mains, bientôt sanglantes. Mais des bras puissants la ceinturèrent alors, tandis qu'une main autoritaire arrachait l'arme de son bras meurtrier. Rouvrant les yeux, elle dut constater le fruit de sa tentative avortée.

Elle ne put s'empêcher de sourire en voyant leur visage ahuri, alors que la main gauche de Sindbad saignait.


Mon pauvre petit constantinopolitain...Toujours aussi naïf et fleur bleu. Tu es trop tendre pour ce monde.

Sa voix n'avait plus rien de caressante et d'enjôleuse. Elle était devenue froide, cassante, dénuée de tout sentiment, de toute sensualité, même. Et son regard bleu aurait pu être l'acier d'une lame capable de transpercer en plein coeur quiconque l'approchait de trop près.

Quant à vous, Messire ménestrel, puisque vous aimez les histoires, laissez moi vous en conter une :

Il était une fois une courtisane ottomane, qui se trouvait en la ville de Venise. Peu importe le pourquoi, certaines vérités doivent rester secrètes.

La courtisane fut, un jour approchée par un vieil homme, du nom de Roméo. Ce n'était point l'amour, que celui là cherchait, mais le pouvoir au sein d'un Ordre chargé de la garde d'une relique. Malheureusement, ce pouvoir lui avait été injustement confisqué par un rival. Pour le reprendre, il avait décidé de jeter l'opprobre sur lui.


Son regard croisa alors celui de Sindbad :

Et il avait décidé que je serais l'opprobre, et toi, fils de celui qui l'avait offensé,la pauvre victime innocente de cette vengeance. Mon rôle serait de te séduire, puis de te plonger dans une situation déshonorante, afin que cette honte rejaillisse sur ton père et le discrédite de manière définitive.

Te séduire fut la partie la plus facile. Tu étais jeune, tendre et inexpérimenté, un agneau lâché dans la nature, qui venait de croiser le chemin d'une louve. Mais un agneau corseté dans une morale et une éthique de fer, comme seuls les jeunes gens de ton âge peuvent en entretenir. Te faire chuter allait prendre du temps. Temps que l'irascible Roméo ne voulait guère m'accorder. Non seulement il me traita comme la dernière des catins, mais en sus, il se crut assez fort pour me gifler. On ne bafoue pas impunément l'honneur d'une ottomane, même courtisane. Je décidai d'exécuter ma mission malgré ce camouflet, tout en cherchant un moyen de me venger.

Le moyen, cher petit, tu me l'offris sur un plateau, en évoquant les mystérieux pouvoirs de la relique, et en vantant ton savoir-faire pour transformer en métal précieux le métal vil. Or, quoi de plus tentant pour une courtisane que de vivre sans avoir à sacrifier son corps pour quelque argent. En flattant ton ego, tu avais aiguisé le mien.

Je mis rapidement un plan en place : ta confiance en moi était aveugle. Le terme "aveuglement" aurait davantage convenu, d'ailleurs. Et quand je t'appris qu'un homme projetait de vendre aux ottomans le plan des égouts de Constantinople, tu te précipitas chez lui, aveuglé par la colère, et l'épée à la main. Sans même te douter que cet homme était le gardien de la relique.

Mais arrivé sur place, voilà que ta maudite morale reprit le dessus. Je dus m'emparer de ta main et guider ton bras afin que ta destinée s'accomplisse : le gardien mort de la main du fils de son rival, Roméo avait son déshonneur offert sur un plateau d'argent. Et moi, je tenais ma vengeance.

Te laissant à tes pleurnicheries et tes minables petits regrets, je m'emparais de la Pierre-Dieu et t'emmenais avec moi, non sans préalablement avoir jeté ta moricaude entre les pattes de l'Ordre. La fameuse relique, source du pouvoir de Roméo, n'était plus en sa possession. Sa légitimité risquait de s'effondrer. Mais ta présence m'était encore nécessaire afin d'utiliser la Pierre-Dieu. Le moment venu, je t'aurais livré aux autorités, et tu aurais seul été condamné, puisque le prénom de Graziella que j'avais adopté pour exécuter cette mission n'était qu'une identité d'emprunt.

Pour l'heure, nous partîmes donc vers la ville de Jérusalem, afin de te former à la nouvelle fonction que d'autres te réservaient. Tu appris le combat à mains nues et quelques bribes de la langue ottomane. Quoique Hassan le Nizârite, ton maître fut un précepteur assez pauvre en la matière. Mais malgré tout ce que nous te faisions endurer, tu refusais obstinément de me livrer le secret de ton savoir pour utiliser la Pierre-Dieu.

Un jour, tu fus enlevé et embarqué à bord du navire de cette maudite peste blonde, Saradhinatra...J'espère un jour la retrouver, afin de lui faire payer le prix de son impudence.

Il me fallut une bonne semaine pour retrouver sa trace. Et lorsque je pris enfin le navire à l'abordage, et en fis exterminer l'équipage par le fer et le feu, elle me nargua en me regardant droit dans les yeux. Elle avait exercé sur toi ses talents hypnotiques, afin que tu oublies tout ce qui concernait la Pierre-Dieu. La colère me prit, te voyant ainsi hagard, hébété, incapable de te souvenir de cette relique qui devait m'assurer une existence dorée, marmonnant à mon égard des mots d'un amour qui n'avait jamais existé entre nous.

Alors je pris mon épée et t'en assénais un coup sur le crâne. Ta présence ne m'était plus utile. C'est à ce moment précis qu'un tonneau rempli de poudre explosa. L'un de mes hommes avait allumé la mèche. C'est la dernière fois que je te vis en vie avant notre rencontre lourdaise.


Graziella reprit alors brièvement son souffle.
--Graziella.


Après un instant de silence, Graziella reprit le fil de son récit, son regard bleu fixant toujours Sindbad.

A la nage, je parvins à gagner la terre ferme. J'ignorais où j'étais. Feignant l'évanouissement, je fus recueillie par un pêcheur du coin, à qui je racontai une histoire de pirates. L'homme ne comprit pas tout, mais il me soigna.

Par contre, il me fallut peu de temps pour comprendre dans quel guêpier je m'étais fourré, en m'aventurant en ce Royaume. Ces cul-terreux, même les plus nobles, étaient loin d'avoir la fortune nécessaire à mon entretien. Le travail de la terre ne rapportera jamais le prix d'une bonne transaction commerciale. Et mes faveurs avaient un prix qu'ils n'étaient pas en mesure de payer, ni même d'apprécier.

Je dus m'échiner à la mine, me casser le dos sur des terres...Alors que je détenais une relique capable de produire de l'or. Situation paradoxale...

En novembre 1456, j'étais au bord du désespoir lorsque je reçus un pigeon inattendu : Roméo...Le vieux était désormais tout miel avec moi, maintenant que la source de son pouvoir se trouvait entre mes mains. En outre, il souhaitait affermir sa position en éliminant tous ceux qui savaient user de la Pierre-Dieu.

Je détenais là mon laisser-passer pour quitter ce Royaume minable et ses nobles désargentés, et m'en retourner vers la Cité des Doges. Moyennant des excuses sonnantes et trébuchantes pour l'avanie qu'il m'avait fait subir à Venise, je restituai à ce maudit vieillard sa pierre inutile. Et, pour me montrer magnanime, j'offris de superviser l'élimination des anciens membres de l'Ordre réfugiés au Royaume de France. Mais ce vieux pirate m'envoya les M&M, Michele et Marcello, deux fauves pervers et impitoyables qui auraient pu tuer même leur mère. Invertis, mon charme n'avait aucune emprise sur eux. Impossible, donc, pour moi de les soumettre à mon influence. Et le carnage commença...

C'est lors de leur passage à Blois qu'ils me signalèrent avoir été dévisagé par un homme membre d'un petit groupe de voyageurs. Je reconnus sans peine ta description et celle de ta sauvageonne. Tu avais donc survécu...Et tu étais même devenu diplomate, tandis que je vivotais.

Voilà qui était fâcheux...Mon retour tant espéré vers Venise était compromis. Vivant, tu pouvais me reconnaître. Je risquai alors le tribunal, la potence... Pour lever cet obstacle, je n'avais d'autre choix que de te tuer...ou te faire tuer. Mais comment ? Où étais-tu donc parti ?

Il fallut cinq bons jours de traque à Michele et Marcello pour te retrouver dans cette taverne. En les voyant, votre interlocutrice avait eu cette formule : "L'Ordre Use rarement d'expédients simples" et quelque chose sur la Bellissamae. Les deux maladroits l'occirent, et le transylvanien ne put nous renseigner sur le sens de cette phrase, malgré l'effroyable traitement qu'il subit.

Il fallut une bonne semaine avant que je comprenne enfin le sens de cette phrase. La messagère souhaitait vous avertir que la menace, c'est à dire moi, venait de Lourdes. Mais en vous voyant à l'inauguration du port de Mimizan, Marcello comprit que vous vous dirigiez vers Lourdes. Une erreur qu'il nous fallait exploiter.

Sitôt arrivé dans la bonne ville, une flèche devait t'envoyer au Royaume d'Hadès. Mais c'était sans compter sur ta maudite tigresse, qui te sauva la vie, tandis que Marcello dut assommer le transylvanien dans mon échoppe, pendant que je jouai les victimes effrayées. Il se servit ensuite de lui pour attirer le ménestrel
Elle jeta un coup d'oeil rapide à Theobald, puis elle revint vers Sindbad. Son idée était de t'affronter, toi et cette maudite femme, en un endroit désert, la grotte. J'ai préféré privilégier la subtilité, et cela a payé. C'était même trop facile...

Je puis maintenant te le dire, mon but était de te faire rayer par Katalin de la liste des vivants, en utilisant la mort d'Aparajita.


Elle dévisagea alors Katalin :

Pour cela, j'ai dû te faire croire que je t'aimais à la folie. Quelle supplice cela a été de me donner à toi...Combien de fois j'ai failli en vomir de dégoût...Mais c'était le prix à payer pour que mon stratagème fonctionne.

Et cela a réussi...Et grâce à toi, Sindbad, ton indigène a, en plus, dû me faire l'étalage des fioles et flacons qu'elle transporte habituellement sur elle avant de rejoindre la Lune. Ta naïveté a causé ta perte.


Un sourire mauvais illumina alors son visage.

Messire ménestrel, les bonnes histoires ne coûtent rien, mais les raconter peut rapporter gros, je ne vous apprends rien. Après la mort de la sauvageonne, j'ai fouillé son sac. Dedans s'y trouvaient des flacons et des fioles dont elle ne m'avait pas exliqué l'usage. J'en ai déduit qu'il s'agissait de poisons. J'en ai ouvert un au hasard, portant un barbare gribouillis dont j'ignore la signification. Et j'ai trempé dedans la lame qui t'a entaillé la main, mon petit biquet adoré. Tout cela pour te dire que pendant que je te raconte cette jolie histoire, le poison, lui, poursuit son oeuvre, te conduisant inéluctablement vers le trépas. Et le plus amusant, c'est que la seule personne qui aurait pu te sauver n'est plus de ce monde. Un coup de maître, n'est ce pas ? Qu'en dis-tu ? Oh, comme te voilà silencieux...Pour ma part, une phrase seule me vient à l'esprit, celle de l'Empereur Auguste sur son lit de mort : "Acta est Fabula", la pièce est jouée.

D'un rire aigü, elle laissa éclater sa joie. Sa victoire était complète. Rien ne pourrait désormais arrêter l'inexorable progression du poison dans l'organisme de Sindbad.

Un vigoureux coup de pied dans le tibia de qui la tenait, et elle se dégagea de son étreinte. Il était grand temps de prendre congé. Ouvrant la porte, elle se mit à courir à l'air libre. Entendant un souffle derrière elle, elle se retourna. Le transylvanien s'était lancé à ses trousses.

Peu importe, sa mission était accomplie...Le transylvanien n'était guère qu'un détail.


Graziella,

"La Mante Religieuse"
--Theobald


Un long silence planna, tandis que le ménestrel terminait l'eau qui restait dans sa gourde. Il ne restait guère à Theobald qu'à conclure :

Désormais seul avec le constantinopolitain, nous nous dévisageâmes un instant.

Son teint était pâle et terreux. Plié en deux, il masquait, de sa main, ses yeux, comme si la lumière du soleil, qui commençait sa course, lui était insupportable. Sa respiration était courte, haletante, un poids semblait peser sur sa poitrine.

Puis, sans crier gare, il se mit à vomir.

Ainsi tout ceci allait-il finir ? Un homme qui avait, par la seule force de sa volonté, prouvé son innocence en entreprenant un voyage initiatique à travers le Royaume de France, qui avait à maintes reprises montré son abnégation, son courage, sa détermination et son refus des évidences trompeuses, n'hésitant pas à laisser derrière lui maison et amis perdrait-il la vie, tandis que l'immonde et manipulatrice succube, responsable de tant de maux, échapperait, une fois de plus, à la justice des hommes ? Etions nous tous, comme elle l'avait prétendu, des proies tendres et naïves pour les prédatrices de son espèce ?

Mais mes interrogations n'avaient point leur place en ce moment, tant qu'il resterait un souffle de vie dans le corps du constantinopolitain. Comprenant l'ampleur de son malaise, et l'état d'avancement du poison dans son organisme, je n'eus que le temps de me précipiter vers lui pour recevoir son corps inanimé, tandis que toute conscience le quittait.


Theobald marqua une nouvelle pause :

Gentes Dames, nobles Messires, en vérité, je vous le dis : ainsi s'achève "La Geste d'Orient". Chacun d'entre vous, réuni ici, en retirera la leçon qu'il voudra. Pour ma part, j'en retiendrais qu'il est fort imprudent de juger un livre d'après sa couverture.

Si cette histoire vous a fait frémir, vous a tiré une larme ou un élan d'indignation, mais aussi si elle vous a fait sourire, car, pour avoir partagé la vie de ces gens, il n'y eut pas que des moments sombres dans notre quête de vérité, alors ayez pour le troubadour que je suis un geste de compassion, et faites moi obole de quelques écus, afin de me permettre de me restaurer, de me loger et de m'entretenir.


Le ménestrel sortit de son sac une cébille, et entreprit de passer dans la foule solliciter son gagne-pain.

Theobald
Ménestrel,
Narrateur de « La Geste d’Orient »
Commentateur de matches de soule
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