Afficher le menu
Information and comments (0)
<<   <   1, 2, 3, ..., 8, 9, 10   >>

[RP] Puisqu'elle a promis...

Lison_bruyere
Fanette observait les réactions de son fils, étonnée et fière. De ses genoux, elle l'invita à s'asseoir sur la table, et se pencha pour reprendre sa fille. Ses mains effleurèrent les bras de l'Italien, alors qu'elle saisissait délicatement le nourrisson toujours captivé par le regard du Corleone. Elle ferma les yeux un fugace instant, troublée par ce contact pourtant si anodin, qui ramenaient par bouffées le souvenir des tendres et timides effleurements, quand elle n'était encore qu'une pucelle qu'il cherchait à apprivoiser.
Les cris de Stella la replongèrent rapidement à cette autre réalité plus dure et plus triviale. Elle cala à son tour la petite fille contre elle et la berça tendrement.

Milo n'avait pas attendu, se rapprochant de l'homme qui l'intriguait, à présent qu'il était délesté de sa petite sœur. Roman lui proposa de venir s'asseoir sur ses genoux, et d'un signe, le bambin acquiesça. Ils restèrent ainsi un moment silencieux, détaillant chacun les traits de l'autre, sondant leurs regards respectifs. Les lèvres paternelles étiraient un sourire, quand celles de l'enfant ne montraient rien, figées comme le reste de son visage, dans une stoïque observation. Puis, comme il l'avait fait quelque trois mois et demi plus tôt avec son parrain, il jugea sans doute l'homme digne de confiance, et lui présenta à nouveau son cheval.
Roman y répondit de quelques mots dans sa langue qui aussitôt déclenchèrent ce qui semblait être de grandes explications. Les babillements fusaient de la bouche enthousiaste du petit, regard toujours résolument planté dans celui de son père. Les mains s'agitaient, révélant l'amusement aux lichens Italiens. Fanette consentit finalement à un renseignement que le Corleone devait sans doute ignorer, ou pas, après tout, elle n'en savait rien.

- Milo aime les chevaux. Ton frère l'amène très régulièrement promener sur le sien, et je pense que tu lui ferais plaisir à faire de même. Et plus encore si tu montes Siena, c'est un peu la sienne. Chaque matin, ton fils m'accompagne pour la nourrir et lui donner un quignon de pain dur.

Il acquiesça sobrement à la fauvette, et s'attarda encore longuement auprès de son fils, quand Fanette s'éloignait pour changer la petite Stella et préparer le second repas de la journée. Roman ne consentit finalement à quitter l'auberge qu'une fois son fils endormi pour la sieste du début de relevée. La fauvette évidemment lui accorda le droit de revenir, aussi souvent qu'il en avait envie, pour peu qu'il se conduise enfin en père pour l'un et l'autre de ses enfants, ce que le Florentin semblait bien décidé à faire.
_________________
Lison_bruyere
    Limoges, 8 février 1468

Jamais elle n'avait vu pleurer Roman, même au jour de la disparition de Milo. Ne lui avait-il pas un jour reproché ses larmes ? Quand il s'était effondré, elle avait eu envie de partager avec lui ce chagrin incommensurable qui était leur, et non plus affronter chacun de leur côté une peine qui n'en était que plus lourde. Stella n'avait jamais été leur fille, elle n'avait jamais été espérée et attendue par un couple comme son aîné. Elle était née de la colère d'un père, de la honte d'une mère. Pour une fois, fut-elle la dernière, elle aurait voulu qu'elle soit leur enfant, et qu'ensemble, ils la pleurent, comme tous parents pleurent conjointement la perte d'un bébé.
Elle était épuisée d'avoir été seule à chaque instant de la vie de Stella, et il était bien trop cruel de l'être encore à présent que son monde s'effondrait.
Elle avait eu envie de l'enlacer, de mêler ses sanglots aux siens, de retenir la main fugace qui avait effleuré sa chevelure. Mais elle avait eu peur qu'il ne la repousse encore, trop habituée à recevoir son mépris quand c'est son indulgence qu'elle réclamait. Elle n'aurait pas la force de supporter cet affront de plus, car de force à l'instant présent, elle n'en avait plus.

La journée s'était passée. Elle était restée là, hébétée recluse dans la chambre. Le feu était mort et il ne restait dans l'âtre que quelques braises froides qui ne parvenaient plus à réchauffer la pièce. Sur le lit, le petit corps de Stella reposait comme Roman l'avait placé, couverture remontée sur la poitrine, ses petites mains posées dessus. Les pendentifs, ultimes cadeaux d'un père et d'une nonna, s'étaient emmêlé à son cou. Au soir, la jeune mère s'était assise au sol, tout près du lit, suffisamment pour pouvoir couvrir de sa main les petites menottes glacées de sa fille. Elle refusait de la laisser seule, quand les ténèbres engloutiraient la chambre. C'est ainsi qu'elle passa cette première nuit près du petit cadavre, à s'assoupir d'un mauvais sommeil pour s'éveiller en grelottant, à chercher le souffle de sa fille quand seul le silence répondait à ses pleurs. Et le matin blafard l'avait trouvée courbaturée et frigorifiée, mais non résolue à laisser sa fille seule dans l'obscurité éternelle où elle était plongée.

La journée suivante s'était écoulée pareillement identique, laissant la fauvette égarée à son chagrin, incapable d'une décision. Elle s'était octroyé quelques instants pour se réchauffer au feu de la salle commune, et s'était résignée à accepter l'aide du Beaurepaire quand il avait pris soin d'endosser les détails de cette mort, de faire prévenir le curé, ou d'envoyer quelques missives aux plus proches pour les informer de ce décès que la jeune mère ne pouvait toujours pas appréhender. Mais le plus clair de sa journée, Fanette l'avait encore passé dans la chambre glaciale, à couver du regard le petit cadavre en cherchant désespérément trace d'un souffle qui ne reviendrait plus.

Et la seconde nuit n'avait pas été différente de la précédente, si ce n'est la présence de l'Anglais, qui, à défaut d'avoir su l'obliger à prendre du repos dans un lit, s'était tenu à ses côtés la nuit durant, assis aussi inconfortablement qu'elle sur le sol froid de la chambre. Trop impliqué sans doute pour brusquer l'Angevine, c'est un Arsène maître du genre pour masquer ses émotions qui, au matin de ce huitième jour de février, avait compris la confusion dans laquelle se trouvait la jeune mère. Il avait eu le mauvais rôle d'avertir les frères Corleone, et de leur demander de soustraire le corps de la petite Stella à sa mère, le temps que les obsèques s'organisent. Gabriele s'était déplacé, arrachant la minuscule dépouille rigidifiée de l'enfant à sa mère. Et si le geste avait été brutal et sans compassion, ce mal nécessaire aurait pu malgré tout ôter un poids aux frêles épaules maternelles.

Mais à l'instant où l'Italien emportait sa fille à quelques rues de là, et où Fanette s'effondrait au sol de la chambre, où ne restait de sa fille que l'odeur insidieuse de la mort, elle était loin de se douter que Roman s'apprêtait à la détruire, autant qu'il l'était lui-même.
_________________
Lison_bruyere
    Même jour, un peu plus tard.

– Il va y avoir un enterrement aristotélicien ? Parce que je m'en fous de ces conneries, je préférerais qu'elle soit enterrée sous un jeune arbre.

Fanette avait-elle encore la foi ? Elle en voulait au Tout-Puissant pour le peu de cas qu'il avait fait de ses enfants jusqu'à présent, mais sans doute, d'une manière plus lointaine, pour n'avoir pas su protéger la fillette qu'elle aussi avait été. Pourtant, elle craignait de se soustraire aux usages, de peur que son courroux soit bien pire encore. Pourrait-il précipiter Stella à l'enfer lunaire si on ne respectait pas les sacrements ?
Au-delà de ces bondieuseries, l’idée d'abandonner sa fille seule, au milieu d'une forêt lui semblait trop cruelle pour pouvoir s'y résoudre. Mais au fond, sans doute que celle de la mettre en terre au milieu d'inconnus, dans un triste cimetière, n'était pas une perspective plus acceptable. Elle aurait aimé l'avoir près d'elle, derrière la maison, sous un buisson de chèvrefeuille, ou de verveine, une jolie plante qui offrirait à son trépas les doux parfums de la vie. Roman l'avait raillée pour cette suggestion qu'il trouvait détestable. L'homme des chemins avait peut-être pu, dans sa douleur, trouver les mots qui savaient convaincre la petite vagabonde qu'elle avait été, d'autant que l'Angloys semblait partager les idées de l'Italien.

– Sous un arbre, c'est un beau repos je trouve.
– L'abandonner seule dans une forêt, à entendre la nuit les loups hurler ?
– Les loups sont de beaux animaux, loyaux et puissants. Les biches passeront près de son arbre, les hérissons y feront leur nid. Les hirondelles le survoleront. Je trouve ça bien plus beau qu'un cimetière. Il y aura beaucoup de vie autour d'elle.

Présenté ainsi, comment ne pas préférer un tel endroit au cimetière qui jouxtait l'église, peuplé de vieilles âmes accrochées aux ferronneries rouillées par le temps. Seule la mousse grignoterait doucement les racines de l'arbre qui ferait refuge à sa petite, et c'est non de la rouille mais des fleurs qui chaque printemps reviendrait naturellement fleurir la petite tombe.

– Ça ne doit pas être trop loin, que je puisse y aller souvent avec Milo
– Du côté de la rivière, à l'orée du bois.
– Je partage l'avis de Roman, c'est le plus bel endroit à mon avis. Au bord de l'eau, tu aimes non ?

Comment savoir si la décision qu'on prend est bonne ? Elle les regarda tour à tour un peu perdue. Le regard de ciel d'été d'Oliver avait quelque chose de rassurant. Elle le connaissait si peu. Avant tout cela, il n'était qu'un souvenir presque effacé, un voyageur qui avait sculpté pour Milo, alors juste né, un petit cheval de bois. Mais depuis quelques jours, il s'était fait soutien, en dépit des réticences de Fanette, trop fraîchement trahie par les mensonges d'Arsène pour vouloir faire confiance à nouveau … Pourtant … Elle acquiesça, minois chiffonné malgré tout d'une crainte.

– Et le Très-Haut ?
– Parce que tu crois qu'il en a quelque chose à foutre ? Si c'était le cas, il ne l'aurait pas laissé mourir.
– Il est injuste, admit-elle, Il nous l'a prise.
– Alors il ne va pas nous faire chier parce qu'à deux cents pas près, on ne l'enterre pas à l'endroit qui lui conviendrait à lui.

Elle acquiesça, définitivement vaincue par les arguments, et peut-être un peu soulagée de l'image bucolique que Roman offrait de la mort de sa fille. La remarque suivante la piqua, mais elle n'avait ni l'envie, ni le courage de se disputer avec cet homme dont le souvenir griffait toujours si douloureusement le fond de son cœur.

– Bene, sur ce point au moins, te voilà raisonnable.
_________________
Roman.
    Roman - Fanette - Oliver


Raisonnable. Tel était le qualificatif que désormais Roman retirait à Fanette. Ho, il l'avait toujours pensée un peu follette, un peu folâtre, mais elle avait tout de même, en général, ou du moins s'agissant de la vie quotidienne, la tête sur les épaules. Mais lorsqu'en plein milieu d'une discussion avec Gabriele, et Lénu, un homme était venu l'avertir que Fanette dormait avec le cadavre de leur enfant, il avait perdu toutes ses illusions. Bien sûr, il savait que Fanette serait éplorée, perdue, folle de douleur, mais il avait pensé qu'elle resterait... dans les limites de la normalité. Bien sûr, la douleur était responsable de sa folie; mais il était folie bien terrible que de garder auprès de soi le minuscule petit cadavre. Et tandis que l'écho des mots de l'homme s'évanouissait dans le silence atterré qui avait suivi cette déclaration, Roman verrouillait encore un peu plus le peu de coeur qui lui restait à l'endroit où son ex femme avait laissé son empreinte.

Plus tard, à l'auberge qui avait été leur lieu de vie commun, il était allé voir Fanette pour mettre au clair les différentes nécessités que les circonstances exigeaient. Tout d'abord, il fallait parler de l'enterrement, mais Roman et Fanette n'avaient pas tout à fait les mêmes convictions. Bien sûr, pour l'assassin qu'il était, comment croire à un Tout-Puissant bon et miséricordieux ? Sa seule existence à lui, Roman Corleone, contredisait celle du ce soi-disant Très-Haut. Sans même parler de l'existence de pervers brutaux comme son ennemi Montparnasse. Pire qu'un Corleone, cette engeance-là... Et un certain Deos laisserait vivre une pareille créature pour violer les petites filles ? Stupide. Mais par un petit reste de considération et de compassion, Roman venait voir son ex femme avec la bonne volonté de lui laisser choisir une cérémonie aristotélicienne si elle en avait le souhait. Il considérait que pour le deuil de leur enfant, il tolérerait quelques bondieuseries pour apaiser un peu la mère éplorée.

Le lecteur averti ayant suivi la discussion entre le père, la mère et le tiers; voici ce qu'il advient par la suite, après que Fanette eut accepté que Stella soit enterrée dans la forêt, à l'air libre de la nature.


- Bene, sur ce point au moins, te voilà raisonnable.


Raisonnable. Il y avait une autre décision à prendre, à ce sujet, et elle s'était imposée à l'esprit de Roman comme la plus raisonnable des évidences. Il lui fallait à présent prendre en charge son fils Milo, et le soustraire à la folie de sa mère, au moins pour un temps. Elle n'était plus en état d'en prendre soin correctement. Il lui fallait d'abord réapprendre à prendre soin d'elle-même... Quant aux soins que Roman s'accordait à lui-même, ils étaient à présent bien plus raisonnables. S'il prenait encore quelque drogue pour apaiser ses nuits, il était dès l'aube en pleine possession de ses moyens, bien qu'affaibli physiquement par un long manque de nourriture. Il était prêt à endosser son rôle de père. Fanette, elle, aurait sans doute plus de mal à accepter cette décision...

- Fanette. Dans quelques jours, quelques semaines peut-être, je partirai avec Gabriele, Daenerys et Romeo. J'emmènerai Milo avec nous. Tu as déjà commis trop d'erreurs avec nos enfants, Fanette.
Je n'ai plus confiance.

- Hein ? Non ! Non, tu n’emmèneras pas Milo ! Tu nous a abandonnés, moi, Milo et Stella ! Tu ne t'es pas soucié de lui quand je le cherchais dans tout le royaume, en portant ta fille... et tu me dis que j ai commis des erreurs ? Lesquelles ?


Froidement, Roman la dévisagea, sans pitié, et déjà profondément agacé par le reproche qu'elle tentait de lui faire en retour :


- Tu sais très bien que je me souciais de lui et que je l'ai cherché longtemps. Tu l'as laissé sans surveillance et il a été enlevé.

À ces mots, Fanette éclata en sanglots. L'enlèvement de Milo avait été une terrible déchirure pour elle; mais avait-elle seulement conscience qu'il l'avait été aussi pour Roman ? Il avait soupçonné, dès les premières heures, que Milo leur avait été arraché par vengeance. Il avait commis tant de crimes qu'il était tout à fait raisonnable de penser qu'un jour ou l'autre, quelqu'un se vengerait de lui. Et sa famille était une excellente porte d'entrée pour l'atteindre. Voilà pourquoi l'on encourageait les assassins Medici à ne prendre qu'épouse de convenance et non d'amour... Mais il avait commis cette erreur, et si cela lui avait apporté quelque bonheur, il le regrettait à présent. Et s'il n'aimait plus Fanette, il était concerné par l'avenir de ses enfants; bien que l'on ne puisse dire avec certitude qu'il les aimait. Peut-être n'en était-il pas sûr lui-même. Il les connaissait trop peu pour cela. Mais... il n'était pas indifférent à leur sort. Et l'enlèvement de Milo avait atteint son but : il avait atteint Roman dans l'une de ses failles.

- Tu as dit que je n'y pouvais rien...

Fanette pleurait encore, et Roman la considérait avec réprobation. Bien sûr, il lui avait expliqué que ses actions à lui étaient responsables de l'enlèvement de leur fils, mais cela ne changeait en rien le fait qu'elle n'aurait pas du le laisser sans surveillance devant une fenêtre ouverte. Le rapt avait été bien trop facile. Et cela, il ne pouvait le pardonner à la mère.

Oliver tenta de s'interposer, poliment, mais avec l'intention de défendre Fanette déjà terrassée par l'absence de pitié de Roman :


- Vous ne pouvez pas lui enlever son fils..

L'Italien le dévisagea un court instant, et avec colère, lui répondit sèchement :

- Je suis son père et j'ai tous les droits à ce sujet.
- Je suis sa mère ! J'ai manqué de mourir en me mettant au monde. Tu me le prendras pas, tu n'en a pas le droit !
- C'est vous qui n'êtes pas raisonnable. C'est insensé de faire ça.


Fanette continua, les sanglots brisant sa voix, cherchant à tout prix des arguments pour contrer sa décision :


- Tu l'as abandonné, et tu as abandonné Stella.
- Je t'ai quittée parce que tu m'avais trompé, mais je suis parti sans Milo parce que j'avais confiance en tes capacités de mère. J'ai pu constater que je n'aurais pas du. Donc, je prends Milo, et je l'élèverai. Il aura une éducation d'homme et sortira de tes jupons.
- Tu n'as pas le droit ! Il n'est rien arrivé à Milo depuis qu'on me l'a rendu.. Je ne t'ai pas trompé... J'ai juste égaré mes lèvres, ni mon ventre, ni mes cuisses... parce que tu me délaissais, Roman ! Tu pleurais Milo de ton coté, sans me laisser de place...
- On est bien d'accord, inutile de revenir là-dessus : tu m'as trompé et je t'ai quittée.
- Je m'en suis excuséee, je t'ai tout avoué.
- Fanette, c'est inutile. il pense qu'il a raison et il a toute une armée pour t'arracher lâchement ton fils. Que peux tu y faire réellement...


Fanette éclata à nouveau en sanglots, tandis qu'Oliver la prenait dans ses bras. Roman les considéra d'un air désapprobateur. Mais au moins Oliver avait-il un peu la tête sur les épaules... Il poursuivit son discours :

- Je l'emmènerai à Florence, dans la maison Medici. Il y sera parfaitement éduqué. Je passerai du temps avec lui.
- Pas sans moi !
- Tu n'as rien à faire chez les Medici.
- Non .. tu ne m’enlèveras pas Milo .. je suis sa mère, s'il y est je peux y être avec lui


L'idée même de Fanette avec ses cheveux en bataille et ses manières sans raffinement, plantée au milieu des riches palais des Medici, était ridicule. Roman lâcha un rire bref.

- Fanette, cesse.

Les arguments de la femme tournaient en boucle et ne menaient qu'à augmenter la colère du père. Elle commençait à dire des sottises, et cela agaçait l'Italien. Pourquoi tenait-elle encore une fois à revenir sur les raisons de leur rupture ? Ce sujet n'avait pas sa place ce jour-là. Il était venu parler de l'avenir de Milo, pas de leur passé commun, et il était profondément agacé par l'insistance que mettait Fanette à toujours vouloir reprendre les explications et les reproches depuis le début. Elle n'avait qu'à se soumettre à sa volonté et se taire. Elle n'était pas raisonnable.
_________________
Lison_bruyere
Après le chagrin, c'est la peur que Roman offrait à Fanette. Elle savait bien à quel point l'Italien pouvait être déterminé, elle l'avait aimé pour cela aussi. Depuis leur séparation, elle connaissait maintenant son entêtement et sa mauvaise foi. Etait-il vraiment sérieux dans ses reproches ?

Dix jours après l'enlèvement du nourrisson, il s'était efforcé de libérer Fanette du poids de sa culpabilité. « Même une mère, aussi aimante soit-elle, ne peut empêcher quelqu'un qui le veut vraiment de voler son enfant », lui avait-il dit, en la tenant contre lui. Claquesous lui-même, lui avait avoué il y a peu qu'il avait passé des jours entiers à guetter ses allées et venues, à chercher le bon moment sans jamais voir la jeune mère s'écarter de l'enfant qu'elle trimbalait partout dans sa maison. Il avait finalement provoqué le destin en piquant la jument pour la forcer à s'éloigner de son fils et commettre son forfait.

Pire, Roman cherchait-il vraiment à se convaincre qu'il l'avait abandonnée bien avant l'enlèvement parce qu'elle le trompait ? La vérité qu'il ne voulait pas reconnaître, c'est que, sur les sept premières semaines de la vie de Milo, il n'avait été présent que quatre. Trois semaines après la naissance de son fils, il avait repris la route, sans même avoir le temps d'embrasser sa femme et son rejeton. Il n'avait su prévenir de son départ que par un bref qu'elle avait reçu dix jours plus tard, et il n'était rentré que cinq jours avant l'enlèvement de l'enfant, cinq jours qu'il avait passé chez son père absent pour gérer ses affaires en plus des siennes jusque tard dans la nuit.

Roman n'était jamais là pour les protéger, n'était-ce pourtant pas l'un des engagements du mariage ? Fanette ne le pensait pourtant pas négligent, ni stupide. Il le faisait à sa manière, qu'il pensait bonne, refusant de la mêler à ses affaires, en pensant sans doute avec trop d'orgueil que son seul nom de famille suffisait à ce que ses ennemis ne tentent rien au cœur même du fief Corleone qu'était la ville de Limoges … Peu importaient au juste ses réelles raisons, il se trompait. Et à présent, il lui reprochait des faits dont il était au moins aussi responsable qu'elle, et justifiait par cela de lui arracher son fils ? Elle s'y refusait, quand bien même il affirmait avoir tous les droits. Elle pensait au contraire qu'il les avait perdu, au jour où il s'était résolu à ne plus se soucier de ses enfants.

– Tu n'as rien à me reprocher pour Milo ! J'ai montré bien plus de force et de courage que toi !

L'air suffisant de l'Italien agaçait fortement la jeune mère, et si les larmes ruisselaient à ses joues, c'est la colère qui étranglait sa voix. Oliver tentait tout à la fois de la raisonner et de la calmer.

– Tu ne le feras pas changer d'avis Fanette, il n'a aucune pitié pour toi, et tout un clan derrière lui.
– Il le faut, il ne me prendra pas mon fils, protestait-elle. J'irai le chercher demain.
– Tu sais bien qu'il est vain d'essayer. Chez Gabriele, une tentative de ta part mènerait à des problèmes que tu ne veux pas connaître.

Les menaces à peine voilées inquiétaient davantage l'Anglais que l'Angevine. Que pouvait-elle bien perdre de plus, à présent que sa fille était morte et que le Corleone comptait lui arracher son fils ? Elle continua de l'invectiver, jugeant ses reproches arbitraires et illégitimes. Mais rien ne savait le faire fléchir et, se drapant dans son arrogance, il finit par ignorer totalement la fauvette pour partir sur ses certitudes.

– Tu as bel et bien perdu la tête.

Quinze jours plus tard, Roman Corleone quittait la ville en emmenant son fils.
_________________
Milo_amalio
La Trémouille, février 1468
Jour de marché.



– Ahana ! Ahana !

Milo, le nez collé sur la vitre, crie, et sa voix traduit autant l'excitation que l'envie. Ses petites mains tapent sur le carreau, laissant des empreintes collantes de miel. De l'autre côté, un gamin pousse devant lui quelques canards qu'il va vendre au marché. Le long bâton dans sa main rappelle à l'ordre ceux qui s'écartent. L'enfançon redouble de cris et tape plus fort encore quand la petite troupe passe sous la fenêtre de la salle commune.

– Ahana !

Si Milo aime les chevaux, il marque de l'intérêt pour les canards. Non parce qu'il est en partie angevin mais parce qu'il a grandi quelques mois auprès d'une petite fille qui en chérissait un. Il s'est amusé avec elle à sentir le bec plat venir fouiller sa paume à la recherche de nourriture. Il a agrippé ses plumes, et tenté de la suivre quand elle s'éloignait pour échapper aux bambins. Alors, au printemps de son retour, Fanette lui a acheté une cane blanche que dans ses balbutiement de bébé, il a nommé Ahana, et chaque matin, aux temps des jours insouciants qu'il passe avec sa mère et sa petite sœur, il va la nourrir.

L'adulte se lève pour le rejoindre, et étire un sourire. Sa longue main se pose à la chevelure de l'enfant.

– Sono anatre. (Se sont des canards)
– Ahana !
– Ti piacciono le anatre ? (Tu aimes les canards?)

Milo lève les yeux vers son père. S'il lui ressemble trait pour trait, il a cette façon de marquer son désaccord par ces mêmes petites moues qui s'impriment parfois au minois maternel. Le petit nez se plisse sensiblement, et le regard se fronce dans une expression qu'il veut des plus sérieuses et qui pourtant porte à rire. Il défie l'adulte du regard, allant jusqu'à croiser les bras sur sa poitrine.

– Cosa ? demande Roman amusé. (Quoi?)
– Ahana ! répond l'enfant, comme une évidence, en pointant du doigts les animaux de l'autre côté du carreau.

Il s'agace visiblement que son père ne comprenne pas et déjà le gamin et ses volailles ont traversé la place. Ils disparaissent, avalé par une rue, et Milo se remet à frapper la vitre en colère cette fois-ci. Des larmes de rage ruissellent le long de ses joues et la petite voix tempête quelques mots incompréhensibles pour l'adulte.

Milo est un enfant heureux, calme et observateur. Il se montre rieur dès lors qu'on s’intéresse à lui et qu'on partage ses jeux. Mais le dernier mois écoulé fut un peu plus difficile que les autres. Il n'a pas bien compris ce qui se passait autour de lui, pourquoi sa mère semblait si triste en le laissant à son parrain au dix-huitième jour de janvier. Il a hurlé pour la rejoindre quand le Corleone le retenait.

Il va mieux depuis, il n'est jamais seul. Son oncle prend soin de lui, s'efforçant au mieux de remplacer cette mère et cette petite sœur qui lui manquent. Même Romeo, qui lui semblait si revêche quelques mois plus tôt, lui fait bien moins peur à présent. Au contraire, le petiot suit le plus grand comme son ombre, une lueur d'admiration dans le regard, attendant que le jeune garçon lui offre un peu de son temps, de sa patience et de son attention. Et quand Milo a perçu l'ombre triste au regard des grands qui l'entourent, il s'est rapproché plus encore de son cousin qui semble résolu à accepter ce bambin bien trop jeune pour partager ses jeux.

Et depuis quelques jours, Milo passe beaucoup de temps avec son père, et la vie redevient agréable et légère. Il était fier la veille, quand, à l'heure où d'ordinaire on le couche, Roman l'a hissé devant lui sur son cheval. Il a crié sa joie en secouant ses mains dans la crinière pour faire accélérer la monture. Il a fini par s'endormir, bercé du pas du cheval, et pour une fois, il n'a pas pleuré en cherchant son sommeil, comme il le fait chaque soir, depuis que sa mère n'est plus le dernier visage qu'il voit penché sur lui au moment de fermer les yeux. Il ne sait pas manifester le manque qu'il a d'elle et de sa petite sœur autrement qu'en souillant plus souvent ses langes, en inconsolables chagrins du soir, ou en colère plus fréquentes.

Alors, maintenant que les canards ont disparu sans que son père ne sache lui ramener celui dont le plumage blanc ressemblait tant à Ahana, il est submergé de sanglots rageurs, repoussant l'Italien quand il cherche à le maîtriser. Milo veut sa cane, et sans doute aussi sa mère et sa petite sœur.
_________________
Milo_amalio
Orléans, mars 1468

Relent de froid à l’hiver finissant, la neige tombe de l’autre côté du carreau sur lequel Milo écrase son nez. Le blanc couvre doucement la fange boueuse et puante des rues de la capitale. Les silhouettes se pressent, encapuchonnées de brun, de gris ou de noir, comme si la neige estompait les teintes vives pour ne laisser qu’un camaïeu de tristes couleurs. Pourtant l’enfant n’est pas triste lui. Ce qu’il voit au-delà de la vitre, ce n’est pas la froidure de la saison, mais la danse légère des flocons, la masse poudreuse dans laquelle s’impriment les pas, et les mille reflets irisés que laissent les rares rais de soleil qui parviennent à percer le plafond bas et épais du ciel.

Il descend de son perchoir, et gambille jusqu’à la porte. Les petits doigts s’étirent vers la poignée, le bras s’allonge, il se hausse sur la pointe des pieds mais ne parvient qu’à effleurer l’acier de la clenche. Le minois enfantin se fronce d’une petite moue, il réitère sans plus de résultat que la première fois. Mini-Corleone est visiblement encore trop petit pour courir seul l’aventure mais à presque deux ans, il a déjà de la ressource.

Il court vers l’adulte qui l’observe pensivement, rencogné dans un coin de la salle commune, d’où il en a une vue d’ensemble. La grande main est rapidement faite prisonnière des deux petites menottes potelées. Il plante son regard de mousse dans les émeraudes de son oncle.

– Neve Pad’ino, neve… (Neige Pa’ain, neige…)

L’oncle se penche et le soulève pour l’asseoir à ses genoux, mais le petit gigote et se débat. Il ne veut pas d’affection là, il ne veut pas non plus sauter sur les genoux de l’adulte quand il mime le cheval qu’il aime tant. Il veut courir dans la neige, attraper les flocons qui tombent du ciel, imprimer ses petites mains au sol poudreux de l’hiver. Il veut, et il crie à présent, manifeste sa colère, agrippe les bras qui le retiennent pour mieux les repousser.

– No, neve, neve, hurle-t-il à présent. Mamma …

Sa colère s’émaille d’un sanglot. Parce que si, depuis plus d’un mois, l’oncle prend soin, nourrit, cajole, explique, berce, quand il est contrarié, c’est sa mère que le petit homme appelle. C'est son visage et sa voix qu'il pleure le soir quand il s'endort, et c'est encore elle qu'il espère quand il veut être consolé. Il gigote, s'énerve, glisse des genoux italiens pour courir de nouveau vers la porte et se ratatine à mi-chemin en butant sur une lame de parquet inégale. Paume des mains précipitées au-devant, s'égratignent, se piquent de crasse et le brûlent. Le menton suit, râpé aux échardes de bois. Il pleure de plus belle, douloureux peut-être mais vexé plus encore.

– Mammamma...

Il ânonne, pleurniche, se relève, donne un coup de talon rageur sur le traître parquet, fronce le nez et les sourcils, pas content du tout. Tourne ses mains abîmées vers son oncle. Son nez coule, il renifle bruyamment. Dehors, la neige tombe toujours.
_________________
See the RP information <<   <   1, 2, 3, ..., 8, 9, 10   >>
Copyright © JDWorks, Corbeaunoir & Elissa Ka | Update notes | Support us | 2008 - 2024
Special thanks to our amazing translators : Dunpeal (EN, PT), Eriti (IT), Azureus (FI)